{"id":5686,"date":"2024-06-13T19:48:33","date_gmt":"2024-06-13T19:48:33","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/la-poetique-de-lespace-une-topographie-de-la-memoire-du-trauma-dans-peut-etre-esther-de-katja-petrovskaia\/"},"modified":"2024-08-22T16:21:28","modified_gmt":"2024-08-22T16:21:28","slug":"la-poetique-de-lespace-une-topographie-de-la-memoire-du-trauma-dans-peut-etre-esther-de-katja-petrovskaia","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5686","title":{"rendered":"La po\u00e9tique de l\u2019espace : une topographie de la m\u00e9moire du trauma dans \u00ab Peut-\u00catre Esther \u00bb de Katja Petrovska\u00efa"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6902\">Dossier \u00ab \u00c9crire le lieu : modalit\u00e9s de la repr\u00e9sentation spatiale \u00bb, n\u00b0 31<\/a><\/h5>\n<p><em>Peut-\u00eatre Esther <\/em>est un r\u00e9cit publi\u00e9 en 2014 qui s\u2019inscrit dans la tradition de la g\u00e9n\u00e9ration de la post\u2011m\u00e9moire \u00e0 laquelle appartient l\u2019autrice, Katja Petrowskaja, d\u2019origine juive et russe. D\u00e9velopp\u00e9 par Marianne Hirsch, le concept de post\u2011m\u00e9moire concerne une <em>structure\u00a0<\/em>(2012, 5) de transfert inter ou transg\u00e9n\u00e9rationel d\u2019une m\u00e9moire traumatique, qui laisse place au travail de l\u2019imagination\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>In my reading, postmemory is distinguished from memory by generational distance and from history by deep personal connection. Postmemory is a very powerful and very particular form of memory precisely because its connection to its object or source is mediated not through recollection but through an imaginative investment and creation\u00a0(Hirsch 1997, 22).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En tentant de reconstituer son histoire familiale, Katja Petrowskaja est confront\u00e9e \u00e0 la difficult\u00e9 de retrouver un pass\u00e9 d\u00e9truit par la Seconde Guerre mondiale et l\u2019Holocauste. Entre biographie et fiction, cette \u0153uvre hybride permet de faire \u00e9voluer les rapports entre m\u00e9moire et Histoire, de m\u00eame que l\u2019expression d\u2019un deuil, malgr\u00e9 un trauma qui serait autrement qualifi\u00e9 d\u2019indicible. Une volont\u00e9 de r\u00e9conciliation est perceptible dans la d\u00e9marche de l\u2019autrice, qui a choisi d\u2019\u00e9crire dans sa langue seconde, l\u2019allemand, dont l\u2019empreinte d\u2019un pass\u00e9 nazi est subvertie pour r\u00e9pondre aux besoins d\u2019un pr\u00e9sent pacifi\u00e9. En analysant l\u2019imbrication de ces diff\u00e9rents th\u00e8mes, je chercherai dans cet article \u00e0 d\u00e9finir une po\u00e9tique de l\u2019espace de la m\u00e9moire. Je me demanderai ainsi en quoi les enjeux de la post\u2011m\u00e9moire sont transpos\u00e9s dans la topographie des lieux de trauma d\u00e9velopp\u00e9e au cours de ce r\u00e9cit, qui red\u00e9finit d\u00e8s lors l\u2019espace m\u00e9moriel. Dans le cas d\u2019\u00e9v\u00e9nements traumatiques, les lieux en viennent en effet souvent \u00e0 surrepr\u00e9senter l\u2019horreur ou, <em>a contrario<\/em>, \u00e0 en \u00e9liminer le souvenir en raison des choix politiques qui en officialisent le r\u00e9cit ou qui, lorsque des questions de responsabilit\u00e9s entrent en ligne de compte, en \u00e9liminent les traces. \u00c9chappant \u00e0 une \u00e9criture politique et officielle de ce qu\u2019on conna\u00eet sous l\u2019expression de \u00ab\u00a0lieu de m\u00e9moire\u00a0\u00bb\u00a0(Nora 1997), le r\u00e9cit <em>Peut-\u00eatre Esther<\/em> met en \u00e9vidence les notions d\u2019h\u00e9ritage, d\u2019oubli et de cr\u00e9ation qui caract\u00e9risent la post\u2011m\u00e9moire et qui se trouvent au c\u0153ur des rapports entretenus avec l\u2019espace g\u00e9ographique du trauma.<\/p>\n<p>Dans cette analyse, j\u2019aborderai tout d\u2019abord la mani\u00e8re dont la notion d\u2019espace permet au r\u00e9cit de repr\u00e9senter m\u00e9taphoriquement les enjeux de la m\u00e9moire. Il s\u2019agira ensuite de pr\u00e9senter comment une m\u00e9moire ind\u00e9pendante peut habiter un lieu de trauma et, finalement, de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 une probl\u00e9matique inh\u00e9rente \u00e0 l\u2019\u0153uvre\u00a0: comment comm\u00e9morer un lieu de trauma? Cette question permettra d\u2019\u00e9clairer les rapports qui lient la m\u00e9moire \u00e0 l\u2019espace.<\/p>\n<h2>Les m\u00e9taphores spatiales de la m\u00e9moire<\/h2>\n<p>La repr\u00e9sentation du pass\u00e9 a fait l\u2019objet de r\u00e9flexions renouvel\u00e9es au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, et ce, en r\u00e9action aux diff\u00e9rentes probl\u00e9matiques apparues, notamment avec l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration du temps de l\u2019Histoire qui \u00ab\u00a0correspond \u00e0 une multiplication d\u2019\u00e9v\u00e9nements le plus souvent non pr\u00e9vus par les \u00e9conomistes, les historiens ou les sociologues\u00a0\u00bb\u00a0(Aug\u00e9 1992, 40). Devant ce nouveau paradigme temporel de la \u00ab\u00a0surmodernit\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0(42), les historiens \u00ab\u00a0\u00e9prouvent de grandes difficult\u00e9s non seulement \u00e0 faire du temps un principe d\u2019intelligibilit\u00e9, mais, plus encore, \u00e0 y inscrire un principe d\u2019identit\u00e9. Aussi bien les voyons\u2011nous privil\u00e9gier certains grands th\u00e8mes dits \u201canthropologiques\u201d (la famille, la vie priv\u00e9e, les lieux de m\u00e9moire)\u00a0\u00bb\u00a0(37). L\u2019anthropologie et les notions d\u2019espace qui lui sont propres sont ainsi venues enrichir le champ des historiens pour \u00e9tablir les<em> lieux<\/em> d\u2019une histoire collective, menac\u00e9e par \u00ab\u00a0la surabondance \u00e9v\u00e9nementielle du monde contemporain\u00a0\u00bb\u00a0(43).<\/p>\n<p>Une contribution importante \u00e0 ce d\u00e9placement \u00e9pist\u00e9mologique de l\u2019histoire est celle de Pierre Nora, qui a introduit le concept de \u00ab\u00a0lieux de m\u00e9moire\u00a0\u00bb, qu\u2019il d\u00e9finit ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0Ces lieux, il fallait les entendre \u00e0 tous les sens du mot, du plus mat\u00e9riel et concret, comme les monuments aux morts et les Archives nationales, au plus abstrait et intellectuellement construit, comme la notion de lignage, de g\u00e9n\u00e9ration, ou m\u00eame de r\u00e9gion et d\u2019\u201chomme m\u00e9moire\u201d\u00a0\u00bb\u00a0(1997, 15). Si les lieux de m\u00e9moire sont multiples, ils ont toutefois une essence commune qui se situe \u00e0 trois niveaux\u00a0: chaque lieu de m\u00e9moire est \u00ab\u00a0mat\u00e9riel, symbolique et fonctionnel, mais simultan\u00e9ment\u00a0\u00bb\u00a0(37). Pierre Nora donne l\u2019exemple d\u2019une archive, objet mat\u00e9riel et fonctionnel qui devient un lieu de m\u00e9moire lorsque \u00ab\u00a0l\u2019imagination l\u2019investit d\u2019une aura symbolique\u00a0\u00bb\u00a0(37), ou encore celui de la minute de silence, une action fortement symbolique qui devient lieu de m\u00e9moire par le \u00ab\u00a0d\u00e9coupage mat\u00e9riel d\u2019une unit\u00e9 temporelle\u00a0\u00bb\u00a0(37) et par sa fonction de rappel p\u00e9riodique. Le lieu de m\u00e9moire est donc un lieu polys\u00e9mique qui cristallise dans l\u2019objet une m\u00e9moire collective afin que, par un travail de comm\u00e9moration officialis\u00e9, le pass\u00e9 puisse \u00eatre d\u00e9fini et repr\u00e9sent\u00e9, et l\u2019oubli, contr\u00e9.<\/p>\n<p>Dans le sens o\u00f9 l\u2019entend Pierre Nora, nous pouvons ainsi affirmer que les b\u00e2timents d\u00e9saffect\u00e9s du camp d\u2019Auschwitz autant que l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire <em>Si c\u2019est un homme<\/em>\u00a0(1947) de Primo Levi sont des lieux de m\u00e9moire pour les victimes de l\u2019Holocauste. Toutefois, si cette notion permet d\u2019entretenir un rapport \u00e0 l\u2019Histoire en l\u2019inscrivant dans des lieux de m\u00e9moire officiels, qu\u2019en est\u2011il du rapport de l\u2019individu face aux lieux de traumas ignor\u00e9s, d\u00e9form\u00e9s ou encore muets? Qu\u2019en est\u2011il d\u2019une histoire tragique qui ne peut se lire aussi simplement qu\u2019une plaque comm\u00e9morative? Maria Roca Lizarazu introduit, dans son analyse du r\u00e9cit de Katja Petrowskaja, la notion de \u00ab\u00a0n\u0153uds de m\u00e9moires\u00a0\u00bb, d\u00e9velopp\u00e9e par Michael Rothberg\u00a0: \u00ab\u00a0Rothberg\u2019s nodes or knots are meant to critique Pierre Nora\u2019s classic \u201clieux de m\u00e9moires\u201d by stressing history\u2019s messy entanglements (especially France\u2019s colonial past) and the dynamic character of collective memory\u00a0\u00bb\u00a0(2018, 184). Les lieux de m\u00e9moire ne constituent donc que la partie officielle de l\u2019Histoire \u00e0 laquelle l\u2019autrice et narratrice ajoute de nouvelles images pour rendre compte des complexit\u00e9s de la m\u00e9moire du pass\u00e9. C\u2019est en effet \u00e0 partir d\u2019un acte r\u00e9v\u00e9lateur et instinctif de sa grand\u2011m\u00e8re Rosa que la narratrice en vient \u00e0 proposer une r\u00e9flexion sensible et originale sur l\u2019Histoire. Dans les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, faisant face \u00e0 une c\u00e9cit\u00e9 grandissante, sa babouchka a entrepris d\u2019\u00e9crire ses m\u00e9moires pour se d\u00e9faire des souvenirs angoissants qu\u2019elle ne voulait pas emmener avec elle dans la solitude de la mort. Ce faisant, elle ne cherchait pas \u00e0 offrir \u00e0 ses potentiel\u00b7le\u00b7s lecteur\u00b7rice\u00b7s un r\u00e9cit testimonial, ce que r\u00e9v\u00e8lent ses lignes d\u2019\u00e9criture qui se superposent les unes aux autres au point d\u2019\u00eatre illisibles\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Une ligne se prolongeait dans la suivante, une autre s\u2019y superposait, elles se recouvraient comme des vagues de sable sur la plage [\u2026]. Certains passages \u00e9taient aussi inextricables que de la laine emm\u00eal\u00e9e, les prix de la pomme de terre \u00e0 la fin des ann\u00e9es quatre\u2011vingt se nouaient avec les r\u00e9cits de guerre et de rencontres fugaces. [\u2026] J\u2019ai cru pendant des ann\u00e9es qu\u2019on pourrait les d\u00e9chiffrer, [\u2026] jusqu\u2019au jour o\u00f9 j\u2019ai compris que les \u00e9crits de Rosa n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 con\u00e7us pour \u00eatre lus, mais pour \u00eatre conserv\u00e9s, un \u00e9pais fil d\u2019Ariane ind\u00e9chiffrable.\u00a0(Petrowskaja 2015, 61)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans ce passage bref, plusieurs m\u00e9taphores sont offertes. Tout d\u2019abord, celle d\u2019un fil ind\u00e9m\u00ealable o\u00f9 l\u2019histoire personnelle, pragmatique, l\u2019histoire d\u2019un v\u00e9cu quotidien (\u00ab\u00a0les prix de la pomme de terre\u00a0\u00bb), est indissociable de l\u2019Histoire, des \u00ab\u00a0r\u00e9cits de guerre\u00a0\u00bb, \u00e0 laquelle elle a surv\u00e9cu. Dans sa qu\u00eate d\u2019un r\u00e9cit g\u00e9n\u00e9alogique, la quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration<a id=\"footnoteref1_nao2nzf\" class=\"see-footnote\" title=\"Lors d\u2019\u00e9v\u00e9nements traumatiques, la notion de g\u00e9n\u00e9ration n\u2019est pas d\u00e9termin\u00e9e selon des crit\u00e8res d\u2019\u00e2ge, mais par rapport aux survivant\u00b7e\u00b7s; \u00ab\u00a0la logique n'est pas chronologique mais historique\u00a0\u00bb (Frischer 2008, 103). Dans le cas de notre r\u00e9cit, la narratrice tente de saisir l\u2019histoire de ses arri\u00e8re\u2011grands\u2011parents (tu\u00e9s lors du massacre de Babi Yar et \u00e0 Kiev), puis celle de ses grands\u2011parents qui ont connu les camps de concentration, ce qui la place donc dans la quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration.\" href=\"#footnote1_nao2nzf\">[1]<\/a>, qui est repr\u00e9sent\u00e9e ici par la narratrice, se doit de chercher dans la macro\u2011histoire les cl\u00e9s qui lui permettent de comprendre la micro\u2011histoire<a id=\"footnoteref2_zlb2bfr\" class=\"see-footnote\" title=\"La notion de micro\u2011histoire est apparue en 1981 sous la plume de Carlo Ginzburg et Carlo Ponti, qui d\u00e9signent par l\u00e0 une nouvelle forme de recherche au sein de la discipline historique en r\u00e9ponse aux insuffisances de la macro\u2011histoire et de l\u2019analyse qualitative \u00e9litiste. \u00ab\u00a0L\u2019analyse micro\u2011historique a donc deux faces. Mise en \u0153uvre \u00e0 petite \u00e9chelle, elle autorise souvent une reconstitution du v\u00e9cu inaccessible aux autres approches historiographiques. Elle se propose d\u2019autre part de rep\u00e9rer les structures invisibles selon lesquelles ce v\u00e9cu est articul\u00e9. [\u2026] C\u2019est pourquoi nous proposons de d\u00e9finir la micro\u2011histoire, et l\u2019histoire en g\u00e9n\u00e9ral, comme science du v\u00e9cu\u00a0\u00bb\u00a0(1981, 4-5. L\u2019auteur souligne).\" href=\"#footnote2_zlb2bfr\">[2]<\/a> et inversement. Ensuite, la comparaison des souvenirs de Rosa aux \u00ab\u00a0vagues\u00a0\u00bb qui se recouvrent les unes les autres pr\u00e9sente une m\u00e9moire de la superposition, form\u00e9e comme un palimpseste, une m\u00e9moire o\u00f9 le temps n\u2019est pas v\u00e9cu de fa\u00e7on lin\u00e9aire, mais toujours en mouvement et au m\u00eame endroit. Les diff\u00e9rents fils ou moments de cette m\u00e9moire s\u2019entrelacent au point d\u2019\u00eatre totalement illisibles pour les g\u00e9n\u00e9rations ult\u00e9rieures. Enfin, Maria Roca Lizarazu per\u00e7oit dans la r\u00e9f\u00e9rence au fil d\u2019Ariane, \u00ab\u00a0a sense of being lost\u00a0\u00bb\u00a0(2018, 178). L\u2019interpr\u00e9tation transpos\u00e9e du mythe pr\u00e9sente ainsi l\u2019image d\u2019une m\u00e9moire qui ne peut plus retrouver le centre du labyrinthe, c\u2019est-\u00e0-dire la v\u00e9rit\u00e9 historique. Les sources restantes deviennent objets de confusion, rendant impossible l\u2019acc\u00e8s au savoir de la m\u00e9moire\u00a0: \u00ab\u00a0Rosa\u2019s \u201cSpitzengekritzel\u201d symbolizes a history that is somehow \u201cthere\u201d (Rosa has indeed written down her memoirs), yet impossible fully to decipher\u00a0\u00bb\u00a0(178). Les souvenirs de la grand\u2011m\u00e8re de la narratrice t\u00e9moignent d\u2019un pass\u00e9 qui para\u00eet \u2013 il est l\u00e0 \u2013 mais qui reste opaque, ne faisant qu\u2019acte de pr\u00e9sence muette. Pr\u00e9cisons \u00e9galement que l\u2019\u00e9criture illisible de Rosa renvoie \u00e0 une narration impossible. L\u2019h\u00e9ritage de la m\u00e9moire n\u2019est ici plus la garantie d\u2019un acc\u00e8s au pass\u00e9, mais c\u2019est l\u2019incapacit\u00e9 de la m\u00e9moire \u00e0 se rendre transparente dans l\u2019histoire du trauma qui est soulign\u00e9e dans ce passage.<\/p>\n<p>Une derni\u00e8re image spatiale de la m\u00e9moire se trouve dans le monde virtuel. Les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 Internet pars\u00e8ment le r\u00e9cit et le dirigent. La toile Internet renvoie \u00e0 une nouvelle m\u00e9thode de recherche m\u00e9morielle pour la g\u00e9n\u00e9ration de Katja Petrowskaja qui est connect\u00e9e \u00e0 un univers immat\u00e9riel et pourtant fluide, d\u00e9passant les contraintes d\u2019espace\u2011temps. En guise d\u2019exemples, nous pouvons citer le chapitre d\u2019introduction intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Google soit lou\u00e9\u00a0\u00bb, o\u00f9 le moteur de recherche Google a permis la rencontre entre la narratrice et un couple de Juifs \u00e9galement \u00e0 la recherche de leurs racines familiales en Pologne, un m\u00eame itin\u00e9raire leur ayant \u00e9t\u00e9 propos\u00e9 par la toile. Un autre chapitre, qui se nomme \u00ab\u00a0Facebook 1940\u00a0\u00bb, met en relation la famille de la narratrice avec une voisine de sa m\u00e8re au temps de la guerre, gr\u00e2ce \u00e0 la connexion simultan\u00e9e faite par le r\u00e9seau social Facebook. Puis, lors de ses recherches \u00e0 Varsovie, elle retrouve des informations concernant sa famille sur Internet. Une photo lui est en effet pr\u00e9sent\u00e9e sur le site d\u2019achat en ligne eBay, o\u00f9 des survivants de la guerre mettent en vente leurs photos d\u2019antan. Dans le travail de reconstitution de l\u2019histoire familiale de la narratrice, l\u2019image de la \u00ab\u00a0toile\u00a0\u00bb Internet repr\u00e9sente en l\u2019occurrence une m\u00e9moire horizontale, dans le sens o\u00f9 elle agit par immanence et dans le partage au pr\u00e9sent. Pour les membres d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration de trauma qui sont interreli\u00e9s dans l\u2019espace virtuel, cette m\u00e9moire rappelle en outre le travail de l\u2019inconscient qui ram\u00e8ne des sources \u00e9loign\u00e9es ou dissimul\u00e9es de la m\u00e9moire collective \u00e0 la conscience de l\u2019individu, la narratrice dans le r\u00e9cit. Par ailleurs, selon Maria Roca Lizararu, \u00ab\u00a0in the context of the archive and archival search, the narrator\u2019s frequent use of the Internet points to an interesting supplementation of the more institutionalized archival and memorial spaces in the text\u00a0\u00bb\u00a0(2018, 178). L\u2019espace virtuel d\u2019Internet permettrait ainsi une m\u00e9thode de recherche du pass\u00e9 qui \u00e9volue \u00e0 l\u2019\u00e9cart des lieux \u00e9tablis, et \u00e9voque l\u2019image d\u2019une m\u00e9moire collective non pas uniforme, mais se composant de plusieurs m\u00e9moires en partage et en mouvement continuel. La narratrice semble toutefois conserver un regard critique sur cet univers virtuel qui peut, sous certains aspects, pr\u00e9senter l\u2019image d\u2019un pass\u00e9 pr\u00e9trac\u00e9, ne pouvant toutefois pas remplacer la recherche sur les lieux r\u00e9els, malgr\u00e9 l\u2019illusion d\u2019un savoir lib\u00e9r\u00e9. Elle dira ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0je n\u2019avais toujours pas de r\u00e9seau, aucun acc\u00e8s aux mamelles de l\u2019univers, aucune protection, pourtant je ne bois pas de lait du tout, mais je suivais la voie lact\u00e9e, la voie lact\u00e9e d\u2019un agriculteur et \u00e9leveur [son grand\u2011p\u00e8re]\u00a0\u00bb\u00a0(Petrowskaja 2015, 240). Partant de ces diff\u00e9rents mouvements du fonctionnement de la m\u00e9moire et des images spatiales que nous en offre la narratrice, nous allons d\u00e9sormais aborder les lieux g\u00e9ographiques qui sont habit\u00e9s par une m\u00e9moire du trauma.<\/p>\n<h2>M\u00e9moire des lieux<\/h2>\n<p>En analysant les travaux de Paul Ric\u0153ur sur la m\u00e9moire, Henri Rousso nuance les propos du philosophe qui attribue \u00e0 la m\u00e9moire le r\u00f4le matriciel de l\u2019Histoire, au d\u00e9triment des autres sources qu\u2019utilisent les historiens, affirmation \u00ab\u00a0qui se fonde sur l\u2019id\u00e9e que toutes les traces du pass\u00e9 qui ont pu nous parvenir ont travers\u00e9 le temps port\u00e9es par des sujets dou\u00e9s par d\u00e9finition de m\u00e9moire, partielle ou partiale, peu importe. Cette approche privil\u00e9gie un acc\u00e8s au pass\u00e9 <em>via<\/em> un t\u00e9moin\u00a0\u00bb\u00a0(2013, 42-43. L\u2019auteur souligne). Si Ric\u0153ur met ainsi l\u2019emphase sur la part de <em>v\u00e9cu<\/em> du pass\u00e9, l\u2019objet de m\u00e9moire est, selon Rousso, tout autant porteur du pass\u00e9. L\u2019historien donne l\u2019exemple d\u2019un obus ou d\u2019une photo qui, retrouv\u00e9s sans t\u00e9moin, c\u2019est\u2011\u00e0\u2011dire sans plus personne pour en expliquer la pr\u00e9sence (dans le cas de l\u2019obus) ou pour dire ce qu\u2019elle repr\u00e9sente (dans le cas de la photo), expriment un \u00e9l\u00e9ment d\u2019\u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s. Il explique\u00a0: \u00ab\u00a0Si l\u2019archive fonde ici la m\u00e9moire, lui offre souvent un support [\u2026], c\u2019est elle qui se trouve alors investie d\u2019un caract\u00e8re matriciel et non la m\u00e9moire\u00a0\u00bb\u00a0(43). L\u2019archive est d\u00e9finie comme \u00ab\u00a0la saisie sur l\u2019instant, certes par un sujet, une plume, un \u0153il, d\u2019un fait qui me sera transmis non par le souvenir mais par sa p\u00e9rennit\u00e9 mat\u00e9rielle\u00a0\u00bb\u00a0(43), et elle s\u2019adresse alors \u00e0 une m\u00e9moire au pr\u00e9sent. Nous pouvons transposer le caract\u00e8re \u00e0 la fois mat\u00e9riel, muet, mais significatif d\u2019un fait, propre \u00e0 l\u2019objet d\u2019archive tel que d\u00e9fini par Rousso, au lieu de m\u00e9moire. Cet espace peut d\u00e8s lors \u00eatre lu comme g\u00e9n\u00e9rateur et gardien de la m\u00e9moire du pass\u00e9. Sa forme nous permet \u00e9galement de discerner diff\u00e9rents m\u00e9canismes de la m\u00e9moire de l\u2019Histoire. J\u2019analyserai ici, tout d\u2019abord, les lieux institutionnalis\u00e9s visit\u00e9s par la narratrice de <em>Peut-\u00eatre Esther<\/em>. Je m\u2019int\u00e9resserai ensuite au cas de la ville de Kalisz, puis \u00e0 celui du ravin de Babi Yar qui a \u00e9t\u00e9 un lieu de massacre durant la Seconde Guerre mondiale.<\/p>\n<p>Au fil du r\u00e9cit, la narratrice visite notamment deux lieux de m\u00e9moire institutionnalis\u00e9s\u00a0: le mus\u00e9e d\u2019histoire \u00e0 Berlin, qu\u2019elle visite avec sa fille, puis le m\u00e9morial du camp de concentration de Mauthausen. Au cours de ces deux visites, la consternation la frappe. Au mus\u00e9e, un rapport froid et marchand est \u00e9tabli entre les visiteur\u00b7se\u00b7s \u00e0 la section consacr\u00e9e aux victimes de la Shoah\u00a0: \u00ab\u00a0il [un visiteur dans un groupe] voulait me dire que la visite guid\u00e9e n\u2019\u00e9tait pas gratuite et que je devais absolument payer, sans quoi nous serions des voleuses, ma fille et moi, comme si nous avions vol\u00e9 cette histoire \u00e0 huit euros\u00a0\u00bb\u00a0(Petrowskaja 2015, 45). Au m\u00e9morial du camp de concentration de Mauthausen, le premier contact de la narratrice avec le lieu de trauma se fait par la rencontre avec une bureaucratie impersonnelle et indiff\u00e9rente. Apr\u00e8s une longue attente au t\u00e9l\u00e9phone, une voix lui r\u00e9pond de fa\u00e7on presque m\u00e9canique, et la narratrice remarque\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis la cliente. La femme \u00e0 l\u2019autre bout du fil est la prestation. Elle travaille et je suis la r\u00e9ceptrice de son travail. Je sais que la femme a dit \u00e0 la fin de sa phrase quelque chose comme Personne ne r\u00e9pond\u00a0\u00bb\u00a0(223). De plus, la visite se trouve sur le chemin d\u2019une randonn\u00e9e \u00e0 v\u00e9lo, et plusieurs visiteur\u00b7se\u00b7s viennent simplement y accomplir leur routine sportive. Ces situations soul\u00e8vent la question de savoir \u00e0 quel moment un lieu de trauma perd la pr\u00e9sence de son histoire, et \u00e0 quel moment il tombe dans une neutralit\u00e9 abstraite? Quand est\u2011ce qu\u2019un <em>lieu de m\u00e9moire <\/em>devient un simple lieu \u00e0 conna\u00eetre et non pas un lieu \u00e0 ressentir pleinement? \u00c0 ces interrogations, Dora Osborne r\u00e9pond que la surabondance d\u2019informations rationnelles a fini par limiter toute approche humaine du lieu, le transformant en lieu de savoir plut\u00f4t qu\u2019en lieu de recueillement. Elle commente ainsi ce passage de <em>Peut-\u00eatre Esther<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0The narrator is looking for traces of her grandfather, who was interned there briefly as a prisoner of war, but finds that his true identity has been lost in the drive for documentation\u00a0\u00bb\u00a0(2016, 266). L\u2019accumulation d\u2019informations historiques, au nom de l\u2019objectivit\u00e9 pr\u00f4n\u00e9e par la recherche en histoire qui restreint le travail d\u2019imagination des individus, enferme la m\u00e9moire du lieu dans le savoir rationnel qui finit par \u00eatre, d\u2019une certaine mani\u00e8re, d\u00e9shumanisant. La narratrice se demande ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 partir de quel chiffre dispara\u00eet l\u2019\u00eatre humain?\u00a0\u00bb\u00a0(Petrowskaja 2015, 257).<\/p>\n<p>Face \u00e0 d\u2019autres lieux de m\u00e9moire porteurs d\u2019un trauma, la narratrice sera confront\u00e9e, \u00e0 l\u2019inverse, \u00e0 une m\u00e9moire ressurgissante. Lors de son passage dans la ville de Kalisz en Pologne, lieu natal de ses anc\u00eatres, la narratrice obtient l\u2019aide d\u2019une femme musulmane, Pani Ania, une \u00ab\u00a0amoureuse de la ville de Kalisz\u00a0\u00bb\u00a0(130) qui lui fait d\u00e9couvrir un fait ignor\u00e9 de la plupart des habitant\u00b7e\u00b7s de la cit\u00e9\u00a0: les pav\u00e9s des rues sont constitu\u00e9s des pierres tombales du cimeti\u00e8re juif, un fait d\u00e9coulant d\u2019un ordre donn\u00e9 par les nazis lors de l\u2019annexion de la Pologne. La narratrice remarque\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait un syst\u00e8me d\u2019extermination \u00e0 s\u00e9curit\u00e9 multiple. Qu\u2019on le sache ou non, quiconque parcourt les rues de Kalisz foule aux pieds ces pierres tombales\u00a0\u00bb\u00a0(131). La volont\u00e9 des nazis d\u2019\u00e9radiquer le peuple juif s\u2019est ainsi poursuivie jusque dans la mort, le vol des pierres tombales rendant impossible un hommage au cimeti\u00e8re. La narratrice rajoute qu\u2019\u00ab\u00a0il y a quelques ann\u00e9es\u00a0\u00bb\u00a0(131) toutefois, suite \u00e0 la mise en place d\u2019un nouveau syst\u00e8me de canalisation, certains pav\u00e9s ont alors \u00e9t\u00e9 retourn\u00e9s et des lettres h\u00e9bra\u00efques sont apparues. Cette suppression de toutes traces d\u2019une m\u00e9moire juive n\u2019a alors pas atteint son objectif, puisque la mat\u00e9rialit\u00e9 des pierres tombales, en \u00e9tant r\u00e9utilis\u00e9es, a \u00e9t\u00e9 en quelque sorte conserv\u00e9e, pour aujourd\u2019hui r\u00e9appara\u00eetre aux yeux des passant\u00b7e\u00b7s averti\u00b7e\u00b7s. Toutefois, Dora Osborne pr\u00e9cise\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Yet the traces that remain despite the attempt to eradicate them do not form part of any recognized or recognizable memorial [\u2026], and passers\u2011by pass over the stones unaware of their significance. [\u2026] In their present manifestation \u2013 displaced, mutilated, and dispersed \u2013 they [the traces] can only serve as reminders.\u00a0(2016, 262)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce lieu de m\u00e9moire n\u2019en est ainsi pas un au sens o\u00f9 l\u2019entend Pierre Nora, puisqu\u2019il n\u2019est pas investi d\u2019une reconnaissance collective et officielle. Il est, au contraire, mutil\u00e9 et ignor\u00e9. Seul l\u2019individu qui conna\u00eet le r\u00e9cit du lieu d\u00e9tient les v\u00e9ritables grilles de lecture pour reconna\u00eetre le trauma dissimul\u00e9, y investir de fa\u00e7on personnelle la part de symbolisme et trouver, lors de sa travers\u00e9e des rues de la ville, une fonction de rappel. Ces objets d\u2019archive sont \u00e9galement la repr\u00e9sentation d\u2019une sorte de m\u00e9moire<em> involontaire<\/em>, voire insurrectionnelle\u00a0: ce terme met en avant l\u2019agentivit\u00e9 que peut prendre la m\u00e9moire d\u2019un lieu de trauma, trouvant des voies subversives pour manifester son existence. Ces archives sont la marque d\u2019un pass\u00e9 traumatique qui ressurgit physiquement et surprend les passant\u00b7e\u00b7s, comme un \u00e9l\u00e9ment de l\u2019inconscient de la ville de Kalisz qui refuse de dispara\u00eetre. Le lieu rev\u00eat ainsi un pouvoir de provocation contre la violence qui lui a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9e. Le cas de la ville de Kalisz illustre bien ce qui est soulign\u00e9 par Aleida Assmann\u00a0: \u00ab\u00a0According to Heiner M\u00fcller, traumas are mnemonic dynamite, which sooner or later will explode\u00a0\u00bb\u00a0(2013, 321). Pour l\u2019individu qui subit le choc de cette d\u00e9couverte, comme la narratrice de <em>Peut-\u00eatre Esther<\/em>, l\u2019information qui concerne l\u2019origine des pav\u00e9s de la ville a un caract\u00e8re saisissant, qui laisse le champ libre \u00e0 une r\u00e9flexion personnelle sur l\u2019Histoire.<\/p>\n<p>Enfin, un autre type de m\u00e9moire de trauma occupe l\u2019espace d\u2019un lieu de massacre, celui de Babi Yar, qui fait l\u2019objet de tout un chapitre du r\u00e9cit de Petrowskaja. Babi Yar est un ancien ravin qui se trouve dans la ville de Kiev, en Ukraine. Il est reconnu comme \u00e9tant le lieu du plus grand massacre par balles lors de la Seconde Guerre mondiale\u00a0: \u00ab\u00a0on dit que c\u2019est le massacre \u00e0 la fois le plus court et le plus meurtrier de l\u2019Holocauste. On a tu\u00e9 33\u00a0771 personnes en deux jours. Un chiffre \u00e9trangement pr\u00e9cis. Et plus tard encore 17\u00a0000 juifs, et par la suite on a arr\u00eat\u00e9 de compter\u00a0\u00bb\u00a0(Petrowskaja 2015, 180), informe la narratrice. Le ravin de Babi Yar a contenu les corps des victimes qui ont \u00e9t\u00e9 par la suite br\u00fbl\u00e9s par les nazis afin de supprimer toute trace de leurs crimes. Apr\u00e8s la guerre, les autorit\u00e9s sovi\u00e9tiques ont d\u00e9cid\u00e9 de recouvrir le ravin de terre et de le faire ainsi dispara\u00eetre, renfor\u00e7ant par l\u00e0 le travail d\u2019effacement des traces du massacre initi\u00e9 par les nazis. Leur premi\u00e8re tentative, en 1961, a toutefois provoqu\u00e9 un \u00e9coulement de boue provenant du ravin qui a caus\u00e9 la mort de centaines de personnes. Babi Yar est alors devenu le th\u00e9\u00e2tre non seulement d\u2019une m\u00e9moire censur\u00e9e, puis bafou\u00e9e, mais aussi d\u2019une m\u00e9moire qui, au final, ne peut \u00eatre apais\u00e9e, comme si la dissimulation du trauma rendait le deuil impossible. On songe ici au concept freudien de refoulement\u00a0: Babi Yar est le lieu du retour d\u2019un refoulement forc\u00e9, car le trauma n\u2019ayant pu se manifester \u00e0 la conscience collective, il se fait sentir autrement\u00a0(Freud 1916, 30), en causant de nouvelles morts violentes. De plus, le fait que les autorit\u00e9s aient interdit toute comm\u00e9moration sur le lieu du massacre a profond\u00e9ment marqu\u00e9 la mise en r\u00e9cit m\u00e9morielle de la famille de la narratrice. Ne pouvant pas y investir un affect, parce \u00ab\u00a0qu\u2019on leur avait vol\u00e9 leur pass\u00e9, leur deuil, leurs lieux\u00a0\u00bb\u00a0(Petrowskaja 2015, 184), l\u2019\u00e9v\u00e9nement est pass\u00e9 dans leur m\u00e9moire au niveau du mythe, ce qui a cr\u00e9\u00e9 un certain d\u00e9tachement\u00a0: \u00ab\u00a0Cet \u00e9v\u00e9nement avait pour eux [la famille de la narratrice] des aspects mythiques, il n\u2019\u00e9tait plus accessible \u00e0 nous autres humains, un fait incontestable qui n\u2019autorisait aucune v\u00e9rification\u00a0\u00bb\u00a0(191).<\/p>\n<p>Finalement, lorsque l\u2019Ukraine a obtenu son ind\u00e9pendance en 1991, chaque groupe de victimes a \u00e9t\u00e9 reconnu par un monument, ce que la narratrice critique am\u00e8rement\u00a0: \u00ab\u00a0Dix monuments, mais pas de m\u00e9moire commune, la s\u00e9lection se poursuit jusque dans la comm\u00e9moration. Ce qui me manque, c\u2019est le terme \u201c\u00eatre humain\u201d\u00a0\u00bb\u00a0(185). Babi Yar est donc devenu un <em>lieu de m\u00e9moire<\/em> officiel pour les juifs sovi\u00e9tiques de l\u2019Europe de l\u2019Est. Toutefois, la comm\u00e9moration des morts a \u00e9t\u00e9 recouverte d\u2019enjeux politiques. La volont\u00e9 de d\u00e9shumanisation de la politique nazie se trouve paradoxalement perp\u00e9tu\u00e9e dans le lieu de m\u00e9moire puisque les monuments s\u00e9parent et identifient les victimes selon les m\u00eames crit\u00e8res qui ont d\u00e9termin\u00e9 leur mort. La narratrice est donc \u00e0 la fois heurt\u00e9e par ces monuments qu\u2019elle juge inappropri\u00e9s, mais \u00e9galement par la reconversion du lieu de massacre en un parc o\u00f9 circulent familles et sportifs. Selon Dora Osborne, \u00ab\u00a0the physical form of the ravine becomes a topographical symbol for the traumatic loss sustained in the massacre, but also for the subsequent gap in Kiev\u2019s official, collective memory\u00a0\u00bb\u00a0(2016, 266).<\/p>\n<p>Il appara\u00eet, en vue de tous ces \u00e9l\u00e9ments, que le lieu traumatique \u00e9tant habit\u00e9 d\u2019une m\u00e9moire qui lui est propre, la reconnaissance de son histoire est primordiale. Par ailleurs, la m\u00e9moire individuelle exige un espace g\u00e9ographique o\u00f9 peut se loger la conscience des \u00e9v\u00e9nements, sans quoi l\u2019absence de lieu les rel\u00e8gue dans un temps insaisissable et menac\u00e9 de disparition qui leur enl\u00e8ve, finalement, toute r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te. Nous arrivons alors \u00e0 une pr\u00e9occupation centrale pour la narratrice\u00a0: comment peut\u2011on ou doit\u2011on comm\u00e9morer les victimes dans un lieu de trauma?<\/p>\n<h2>Le lieu de comm\u00e9moration<\/h2>\n<p>Lors de sa visite \u00e0 Babi Yar, la narratrice ressent clairement un foss\u00e9 qui la s\u00e9pare des autres personnes pr\u00e9sentes sur le lieu. Deux r\u00e9alit\u00e9s diff\u00e9rentes sont v\u00e9cues dans le m\u00eame espace\u2011temps\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c9tait-ce ici? Les gens se prom\u00e8nent, parlent, gesticulent au soleil. Je n\u2019entends rien. Le pass\u00e9 avale les bruits du pr\u00e9sent. Plus rien ne s\u2019y ajoute. Aucun espace pour du neuf. J\u2019ai l\u2019impression que ces promeneurs et moi \u00e9voluons sur des \u00e9crans diff\u00e9rents. Y a\u2011t\u2011il dans leur gestuelle quelque chose qui trahit l\u2019origine de la violence humaine? Ou la propension \u00e0 se retrouver victime? Pr\u00e9f\u00e9rerais\u2011je que Babi Yar ressemble aujourd\u2019hui \u00e0 un paysage lunaire? Exotique? Toxique? Tous les gens d\u00e9vor\u00e9s par la souffrance? Pourquoi ne voient\u2011ils pas ce que je vois?\u00a0(Petrowskaja 2015, 180)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est l\u2019esprit du lieu que la narratrice \u00e9prouve, et elle aspire \u00e0 ce qu\u2019il soit visible pour toute personne p\u00e9n\u00e9trant dans un lieu qui, selon elle, est paralys\u00e9 par un trauma. Elle sent dans son corps et par ses \u00e9motions \u2013 par un manque d\u2019oxyg\u00e8ne, par exemple\u00a0(177\u2011178) \u2013 la pr\u00e9sence du pass\u00e9 qui y habite. Pour Maria Roca Lizarazu, \u00ab\u00a0the relationship with these sites is a spatial and embodied one, not a personal and familial one\u00a0\u00bb\u00a0(2018, 188). Pr\u00e9cisons toutefois que, bien que le lieu porte en lui\u2011m\u00eame l\u2019atmosph\u00e8re du crime, les sensations de la narratrice sont bel et bien amplifi\u00e9es par son histoire familiale, puisque l\u2019objectif initial de sa venue dans ce lieu de trauma est de reconstituer le pass\u00e9 de sa famille, indissociable du pass\u00e9 collectif. Le r\u00e9cit de ses ascendants morts \u00e0 Babi Yar pose une grille de lecture sensible sur ce lieu, m\u00eame si elle tend \u00e0 d\u00e9passer son deuil familial pour rejoindre celui de toutes les victimes. Le m\u00eame type de lecture du lieu se produit lors de son voyage \u00e0 Varsovie\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>J\u2019ai vu au bout de l\u2019une de ces longues rues de vieilles maisons \u00e0 moiti\u00e9 d\u00e9truites. Elles gisaient l\u00e0 comme des livres ouverts, nues, l\u2019int\u00e9rieur tourn\u00e9 vers l\u2019ext\u00e9rieur [\u2026]. Elles \u00e9taient en grande partie d\u00e9molies, seuls la reliure et le dos du livre \u00e9taient encore debout, le contenu avait \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9\u00a0(Petrowskaja 2015, 73).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019image offerte par Katja Petrowskaja dans cette citation, celle de livres au contenu arrach\u00e9, permet de comprendre que les lieux de trauma sont per\u00e7us par la quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration, qui n\u2019a pas acc\u00e8s aux t\u00e9moignages directs des survivant\u00b7e\u00b7s, comme \u00e9tant les lieux d\u2019une histoire pr\u00e9sente, mais muette, une histoire sans lecture. Toutefois, l\u2019\u00e9motion qui leur a \u00e9t\u00e9 transmise et qui les a incit\u00e9\u00b7e\u00b7s \u00e0 entreprendre le voyage leur permet d\u2019entendre les voix silencieuses d\u2019un lieu. L\u2019ambivalence de cette transmission et de l\u2019\u00e9motion \u00e9prouv\u00e9e sur les lieux de trauma par les g\u00e9n\u00e9rations de la post\u2011m\u00e9moire est mise en \u00e9vidence par Marianne Hirsch dans son analyse du roman de Saidiya Hartman, <em>Lose Your Mother<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0If her narrative, like other second and subsequent generational stories of \u201creturn\u201d to places not visited before, attempts to reclaim some form of memory or connection to the objects and places of the past, it is only while making evident the irreparability of the breach\u00a0\u00bb\u00a0(2012, 213). La nouvelle g\u00e9n\u00e9ration op\u00e8re donc un travail de recherche historique afin de trouver les traces mat\u00e9rielles, mais n\u00e9cessairement inaccessibles, des \u00e9v\u00e9nements qui vont lui permettre de repr\u00e9senter les affects que constitue le legs m\u00e9morial. Dora Osborne affirme ainsi qu\u2019\u00e9tant un \u00ab\u00a0work of researching (as opposed to remembering) the past, <em>Vielleicht Esther<\/em> is a pivotal example of an \u201carchival turn\u201d in memory culture\u00a0\u00bb\u00a0(2016, 256). La narratrice cherche en outre \u00e0 rendre compte de l\u2019aura du lieu, au sens que lui donne Walter Benjamin, et tel que l\u2019explique Aleida Assmann\u00a0: \u00ab\u00a0Benjamin attributes the holy quality of the aura to the feeling of remoteness and strangeness. An auratic place in that sense does not promise an unmediated experience; it is, rather, a place where the unbridgeable gap between present and past can be experienced\u00a0\u00bb\u00a0(2013, 322). Ainsi, un lieu de trauma peut faire <em>ressentir<\/em> \u00e0 un individu la distance temporelle qui le caract\u00e9rise, distance qui, paradoxalement, le rend aussi inatteignable. Le silence du lieu rend donc caduque la notion de <em>lieux de m\u00e9moire<\/em> th\u00e9oris\u00e9e par Pierre Nora puisque, comme l\u2019affirme aussi Aleida Assmann, \u00ab\u00a0the defining feature of the place of trauma is that its story cannot be narrated\u00a0\u00bb\u00a0(2013, 312).<\/p>\n<p>Toutefois, la narratrice se demande\u00a0: \u00ab\u00a0Comment comm\u00e9morer cette moiti\u00e9 de ville? Et comment peut\u2011on encore vivre ici? Si l\u2019on incrustait dans le trottoir, comme \u00e0 Berlin, une pierre d\u2019achoppement pour chaque victime, les rues de Varsovie seraient enti\u00e8rement pav\u00e9es de pierres dor\u00e9es\u00a0\u00bb\u00a0(Petrowskaja 2015, 102\u2011103). Varsovie a \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d\u2019un trop grand nombre de meurtres pour qu\u2019il soit possible d\u2019y honorer individuellement chaque victime ou pour trouver une fa\u00e7on ad\u00e9quate de comm\u00e9morer leur m\u00e9moire. Un m\u00e9dium demeure toutefois n\u00e9cessaire pour offrir une m\u00e9moire aux victimes et au lieu, pour parler de ce qui est paralys\u00e9 par la terreur. Ce que la narratrice comprend bien, c\u2019est le r\u00f4le que peut jouer la litt\u00e9rature pour combler les manques de cette m\u00e9moire perdue, pour lui redonner une histoire, et pour permettre \u00e0 la m\u00e9moire collective de trouver un espace de vie et de mouvement. Le r\u00e9cit pr\u00e9sente ainsi des \u00e9v\u00e9nements pour lesquels la litt\u00e9rature constitue un moyen de r\u00e9sistance face \u00e0 l\u2019effacement de la m\u00e9moire. Le massacre de Babi Yar a en effet d\u2019abord \u00e9t\u00e9 reconnu gr\u00e2ce \u00e0 la publication d\u2019un po\u00e8me russe d\u2019Evgueni Evtouchenko en 1961. L\u2019\u00e9v\u00e9nement est relat\u00e9 par la narratrice\u00a0: \u00ab\u00a0Il semblait que ce malheur universel n\u2019\u00e9tait plus sans abri, que l\u2019on avait r\u00e9ussi \u00e0 r\u00e9tablir l\u2019honneur de la m\u00e9moire\u00a0\u00bb\u00a0(Petrowskaja 2015, 184).<\/p>\n<p>De plus, le travail m\u00eame de r\u00e9\u00e9criture de l\u2019histoire de sa famille, ind\u00e9niablement li\u00e9e \u00e0 l\u2019histoire des autres victimes, met en sc\u00e8ne le r\u00f4le de la fiction. Ainsi, elle ins\u00e8re un \u00e9l\u00e9ment dans l\u2019histoire de son p\u00e8re, un ficus qui lui aurait permis de rester en vie, sans que son parent ne soit toutefois certain du souvenir. La probl\u00e9matique qui oppose la v\u00e9ridicit\u00e9 de l\u2019Histoire et le vraisemblable de la litt\u00e9rature am\u00e8ne \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur la question du r\u00f4le de la fiction dans la m\u00e9moire historique. Selon l\u2019analyse de Dora Osborne, \u00ab\u00a0through a play on the word \u201cFikus\u201d, the plant comes to symbolize a fictional element in the story, \u201cFiktion\u201d, but also a revealing slip about the way narrative can be used to conceal as much as reveal the truth\u00a0\u00bb\u00a0(2016, 267). L\u2019\u0153uvre de Katja Petrowskaja est par ailleurs semblable \u00e0 une investigation historique par sa nature hybride, m\u00e9langeant diff\u00e9rentes archives, telles que des photographies ou des lettres. Mais du fait qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une narration flirtant avec la fiction, <em>Peut-\u00eatre Esther<\/em> offre paradoxalement une relation au pass\u00e9 plus intelligible que les r\u00e9cits produits par le domaine historique qui, dans son d\u00e9sir d\u2019objectivit\u00e9, fait dispara\u00eetre la possibilit\u00e9 d\u2019une compr\u00e9hension totale quand les sources restent absentes ou trop abstraites. La narratrice joue ainsi elle\u2011m\u00eame \u00e0 s\u2019identifier au conditionnel pour appr\u00e9hender les possibilit\u00e9s qu\u2019offre la fiction\u00a0: \u00ab\u00a0j\u2019essaie moi\u2011m\u00eame tous les r\u00f4les, comme s\u2019il n\u2019y avait pas de pass\u00e9 sans un comme si, un si ou un au cas o\u00f9\u00a0\u00bb\u00a0(Petrowskaja 2015, 44). La m\u00e9moire individuelle ou collective poss\u00e8de elle\u2011m\u00eame sa propre agentivit\u00e9, qui s\u2019\u00e9panouit dans un espace sans contrainte, celui de l\u2019imagination qui trouve un lieu d\u2019habitation dans la litt\u00e9rature.<\/p>\n<p>Maria Roca Lizarazu, empruntant la pens\u00e9e de Hanna Tzschentke, rapporte \u00e9galement que \u00ab\u00a0Petrowskaja\u2019s writing functions similarly to Yevtushenko\u2019s poem \u2013 both try to provide a space and a \u201chome\u201d for marginalized and abandoned memories, thus challenging the official political discourse\u00a0\u00bb (2018, 183). Le r\u00e9cit \u00e0 la fois historique et m\u00e9morial qu\u2019est <em>Peut-\u00eatre Esther<\/em> constitue ainsi un exemple de travail de r\u00e9sistance contre la neutralisation, l\u2019absence et la perte de la m\u00e9moire dans les lieux de trauma. L\u2019historien Ivan Jablonkla \u00e9claire de ses analyses cette nouvelle forme de litt\u00e9rature\u00a0: \u00ab\u00a0si litt\u00e9rature du r\u00e9el il y a, elle est plus cognitive que r\u00e9aliste. [\u2026] La litt\u00e9rature\u2011science sociale peut se d\u00e9finir comme un texte sous\u2011conditions [\u2026]. Recherche dans le r\u00e9el, recherche sur soi\u00a0: cette litt\u00e9rature b\u00e9n\u00e9ficie de la r\u00e9flexivit\u00e9 des sciences sociales\u00a0\u00bb\u00a0(2017, 312\u2011313). La narratrice est ainsi en perp\u00e9tuelle interrogation face \u00e0 l\u2019impossible v\u00e9rification de l\u2019histoire qu\u2019elle brode, et ses questions am\u00e8nent le\u00b7la lecteur\u00b7rice \u00e0 s\u2019interroger et \u00e0 red\u00e9finir l\u2019\u00e9thique de la forme de repr\u00e9sentation du pass\u00e9. Le comment de la comm\u00e9moration est donc un investissement de la notion d\u2019\u00eatre humain, qui implique l\u2019affect mais aussi la libert\u00e9 d\u2019expression.<\/p>\n<p>Finalement, la particularit\u00e9 de cette g\u00e9n\u00e9ration d\u2019arri\u00e8re\u2011petits\u2011enfants qui voient dispara\u00eetre les membres de leur famille rescap\u00e9s de la guerre, et qui perdent avec ces disparitions le t\u00e9moignage vivant d\u2019un pass\u00e9 traumatique, est celle de <em>comprendre<\/em>. Il y a donc, dans cette quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration, un d\u00e9placement de l\u2019appr\u00e9hension de la m\u00e9moire. Il ne s\u2019agit plus d\u2019un \u00ab\u00a0devoir de m\u00e9moire\u00a0\u00bb tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9 dans l\u2019apr\u00e8s\u2011guerre comme devoir moral \u00e0 l\u2019\u00e9gard des victimes, mais d\u2019un \u00ab\u00a0travail de m\u00e9moire\u00a0\u00bb, selon les termes de Paul Ric\u0153ur\u00a0: \u00ab\u00a0ce que r\u00e9introduit \u00e9galement pour Ric\u0153ur la notion strat\u00e9gique de travail, contre les \u201cd\u00e9tournements pervers\u201d op\u00e9r\u00e9s par les abus de m\u00e9moire, c\u2019est la question de notre responsabilit\u00e9\u00a0: les troubles de la m\u00e9moire ne sont pas seulement subis, nous en sommes responsables\u00a0\u00bb\u00a0(Delacroix 2013, 56). Ce travail est \u00e9galement \u00e0 entendre au sens de conservation du pass\u00e9, de r\u00e9miniscence pour des lieux qui demeurent muets, mais aussi au sens d\u2019un travail de deuil \u00e0 travers le r\u00e9cit humain de victimes souvent chang\u00e9es en \u00e9l\u00e9ments d\u2019une connaissance abstraite qui perp\u00e9tue, d\u2019une certaine fa\u00e7on, l\u2019effet de la volont\u00e9 qui les a d\u00e9shumanis\u00e9es. Myriam Revault d\u2019Allonnes pointe cette impersonnalit\u00e9 de l\u2019information \u00ab\u00a0qui confirme <em>a contrario<\/em> la volont\u00e9 des tueurs de r\u00e9duire les victimes \u00e0 des \u00e9chantillons, \u00e0 des unit\u00e9s interchangeables. [\u2026] (Hannah Arendt parle de \u201csauvetage po\u00e9tico-narratif\u201d \u00e0 propos du r\u00e9cit qui sauve de la destruction totale)\u00a0\u00bb\u00a0(2013, 205).<\/p>\n<p>C\u2019est aux autres que s\u2019adresse en d\u00e9finitive la derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration. Selon Myriam Revault d\u2019Allonnes, le r\u00f4le de la quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration tient dans la transmission d\u2019un pass\u00e9 qui doit d\u00e9terminer le pr\u00e9sent\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019implication \u00e9thique ne tient pas \u00e0 la mati\u00e8re du r\u00e9cit, mais \u00e0 la possibilit\u00e9 de son <em>partage<\/em>, du <em>partage de l\u2019exp\u00e9rience dont il t\u00e9moigne<\/em>. [\u2026] <em>L\u2019\u00e9thique de la repr\u00e9sentation, c\u2019est la transmission<\/em> \u00bb\u00a0(214. L\u2019autrice souligne). Cette g\u00e9n\u00e9ration est un m\u00e9dium entre les rescap\u00e9s disparus, via les traces qu\u2019ils ont laiss\u00e9es, et leurs contemporains \u00e0 qui elle veut communiquer une r\u00e9alit\u00e9 qui a frapp\u00e9 non plus des morts lointains, mais des ayant\u2011v\u00e9cus comme l\u2019exprime Paul Ric\u0153ur\u00a0(2000). Ce travail actif de recherche et de comm\u00e9moration que produit cette nouvelle g\u00e9n\u00e9ration est ainsi explicit\u00e9 par la narratrice lors de son voyage en train vers le camp de concentration o\u00f9 son grand\u2011p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0\u00e0 croire que seul leur savoir [des autres voyageurs] donnerait un sens \u00e0 mon voyage et me permettrait de proclamer p\u00e8lerinage mon entreprise priv\u00e9e. Et, bien que j\u2019aille seule \u00e0 Mauthausen, je le fais pour tous les autres voyageurs du train, sans leur demander\u00a0\u00bb\u00a0(Petrovska\u00efa 2015, 249). Le terme de \u00ab\u00a0p\u00e8lerinage\u00a0\u00bb fait appara\u00eetre le caract\u00e8re sacr\u00e9 de la m\u00e9moire, face auquel la collectivit\u00e9, ici la communaut\u00e9 des lecteur\u00b7rice\u00b7s, est invit\u00e9e \u00e0 jouer son r\u00f4le, celui d\u2019\u00e9couter. Le travail de deuil passe en effet par un public attentif \u00e0 la m\u00e9moire.<\/p>\n<p>Les lieux g\u00e9ographiques ont, au terme de ce \u00ab\u00a0travail\u00a0\u00bb, retrouv\u00e9 leur v\u00e9ritable identit\u00e9 qui ne peut \u00eatre simplifi\u00e9e ou cat\u00e9goris\u00e9e par la tyrannie d\u2019un discours unique. \u00c0 cet \u00e9gard, l\u2019exemple de la ville de Varsovie est flagrant, comme le souligne la narratrice\u00a0: \u00ab\u00a0Il suffit de prononcer les mots \u201cVarsovie\u201d et \u201cJuifs\u201d pour que tout le monde parle du ghetto, comme si c\u2019\u00e9tait un processus math\u00e9matique, Varsovie plus Juifs \u00e9gale ghetto. Les historiens disent ghetto, mes amis disent ghetto, Internet aboie ghetto\u00a0\u00bb\u00a0(99). C\u2019est donc par une m\u00e9moire qui rassemble diff\u00e9rents champs de compr\u00e9hension \u2013 l\u2019histoire, l\u2019anthropologie, la g\u00e9n\u00e9alogie, la philosophie \u2013 et par une perp\u00e9tuelle r\u00e9flexion quant au regard que chacun\u00b7e se doit de porter sur un pass\u00e9 pr\u00e9sent dans la m\u00e9moire collective, que l\u2019\u0153uvre de Katja Petrovska\u00efa pr\u00e9sente l\u2019\u00e9volution d\u2019une m\u00e9moire d\u2019un trauma qui ne peut \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e. Les lieux de trauma et la fiction que met en branle la litt\u00e9rature du r\u00e9el se r\u00e9pondent, l\u2019un permettant \u00e0 l\u2019autre de se construire et l\u2019autre permettant \u00e0 l\u2019un de se lire, dans le dessein de comprendre et d\u2019habiter le monde, de donner un espace de comm\u00e9moration \u00e0 une humanit\u00e9 d\u00e9cim\u00e9e qui a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sente dans l\u2019ici.<\/p>\n<p><em>Peut-\u00eatre Esther<\/em> est un r\u00e9cit qui permet aux lecteur\u00b7rice\u00b7s d\u2019accompagner la narratrice dans un travail de reconstitution d\u2019un pass\u00e9 victime d\u2019une volont\u00e9 d\u2019extermination, en voyageant \u00e0 travers diff\u00e9rents pays d\u2019Europe de l\u2019Est\u00a0: Allemagne, Russie, Pologne, Autriche et Ukraine. Les difficult\u00e9s de la reconstitution d\u2019une histoire am\u00e8nent \u00e0 produire un r\u00e9cit de l\u2019hypoth\u00e8se dont le titre est r\u00e9v\u00e9lateur. Les mouvements de la m\u00e9moire prennent une direction horizontale lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une identification intrag\u00e9n\u00e9rationnelle, si l\u2019on se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la terminologie utilis\u00e9e par Marianne Hirsch. La m\u00e9moire prend \u00e9galement une direction verticale lorsqu\u2019elle concerne les rapports interg\u00e9n\u00e9rationnels qui impliquent la superposition du pass\u00e9 au pr\u00e9sent. La narratrice fait ainsi de nombreuses allusions \u00e0 la mythologie grecque, qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019<em>Odyss\u00e9e<\/em> pour repr\u00e9senter la d\u00e9mesure de son voyage, ou du mythe de Sisyphe pour marquer le d\u00e9couragement inh\u00e9rent \u00e0 une entreprise frapp\u00e9e par l\u2019impossibilit\u00e9 de trouver ce qui n\u2019est plus que trace. Par ce voyage en des lieux embl\u00e9matiques pour la m\u00e9moire du trauma, la narratrice ne trouve pas ce qu\u2019elle \u00e9tait venue chercher, et n\u2019arrive pas \u00e0 combler les lacunes dans son histoire g\u00e9n\u00e9alogique, mais ces lieux lui permettent de d\u00e9velopper une r\u00e9flexion \u00e9thique, politique et litt\u00e9raire quant \u00e0 la m\u00e9moire et \u00e0 l\u2019Histoire\u00a0: c\u2019est finalement l\u2019espace de son r\u00e9cit qui permet de rendre un v\u00e9ritable hommage aux victimes. Elle montre ainsi le travail de recherche op\u00e9r\u00e9 par la quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration, g\u00e9n\u00e9ration de la post\u2011m\u00e9moire qui lutte contre l\u2019oubli, travail qui est \u00e9galement celui du deuil des disparus. Le r\u00e9cit red\u00e9finit finalement une m\u00e9moire collective, en rendant une histoire humaine aux lieux et un espace vivant \u00e0 la m\u00e9moire.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Aug\u00e9, Marc. 1992. <em>Non-lieux\u00a0: Introduction \u00e0 une anthropologie de la surmodernit\u00e9. <\/em>Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>Assmann, Aleida. 2013 [2011]. <em>Cultural memory and Western civilization\u00a0: Functions, media, archives<\/em>. New York\u00a0: Cambridge University Press.<\/p>\n<p>Delacroix, Christian. 2013. \u00ab\u00a0Les historiens fran\u00e7ais\u00a0: une r\u00e9ception en trompe-l\u2019\u0153il?\u00a0\u00bb. Dans <em>Paul Ric\u0153ur\u00a0: penser la m\u00e9moire<\/em>. Fran\u00e7ois Dosse et Catherine Goldenstein (dir.). Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>Freud, Sigmund. 1921 [1916]. <em>Introduction \u00e0 la psychanalyse<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Payot. &lt;\u00a0<a href=\"http:\/\/classiques.uqac.ca\/classiques\/freud_sigmund\/intro_a_la_psychanalyse\/intro_psychanalyse.html\u00a0&gt;\">http:\/\/classiques.uqac.ca\/classiques\/freud_sigmund\/intro_a_la_psychanaly&#8230;<\/a><\/p>\n<p>Frischer, Dominique. 2008. <em>Les Enfants du silence et de la reconstruction<\/em>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>Ginzburg, Carlo, et Carlo Ponti. 1981. \u00ab\u00a0La Microhistoire\u00a0\u00bb. <em>Le D\u00e9bat <\/em>10, no.\u00a017\u00a0: 133-136.<\/p>\n<p>Hirsch, Marianne. 1997. <em>Family Frames\u00a0: Photography, Narrative, and Postmemory. <\/em>Cambridge, Mass.\u00a0: Harvard University Press.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014 2012. <em>The Generation of Postmemory\u00a0: Visual Culture After the Holocaust<\/em>. New York\u00a0: Columbia University Press.<\/p>\n<p>Jablonka, Ivan. 2017 [2014]. <em>L\u2019histoire est une litt\u00e9rature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales<\/em>. Paris\u00a0: Bernard Grasset.<\/p>\n<p>Levi, Primo. 1981 [1947]. <em>Si c\u00b4est un homme.<\/em> Paris\u00a0: Julliard.<\/p>\n<p>Lizarazu, Maria Roca. 2018. \u00ab\u00a0The Family Tree, the Web, and the Palimpsest\u00a0: Figures of Postmemory in Katja Petrowskaja&rsquo;s <em>Vielleicht Esther<\/em> <em>(2014)<\/em>\u00a0\u00bb. <em>The Modern Language Review<\/em> 113, no.\u00a01\u00a0: 168-189.<\/p>\n<p>Nora, Pierre. 1997. <em>Les Lieux de m\u00e9moire<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Osborne, Dora. 2016. \u00ab\u00a0Encountering the Archive in Katja Petrowskaja\u2019s Vielleicht Esther\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><em>Seminar\u00a0: A Journal of Germanic Studies<\/em> 52, no.\u00a03\u00a0: 255-272.<\/p>\n<p>Petrovska\u00efa, Katja<em>.<\/em> 2015 [2014].<em> Peut-\u00eatre Esther<\/em>, traduit par Barbara Fontaine. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>Revault d\u2019Allonnes, Myriam. 2013. \u00ab\u00a0La vie refigur\u00e9e. Autour des <em>Disparus <\/em>de Daniel Mendelsohn\u00a0\u00bb. Dans <em>Paul Ric\u0153ur\u00a0: penser la m\u00e9moire<\/em>. Fran\u00e7ois Dosse et Catherine Goldenstein (dir.). Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>Paul Ric\u0153ur. 2000. <em>La M\u00e9moire, l\u2019histoire, l\u2019oubli<\/em>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>Rousso, Henry. 2013. \u00ab\u00a0La dette non acquitt\u00e9e. Paul Ric\u0153ur, la m\u00e9moire et le pr\u00e9sent\u00a0\u00bb. Dans <em>Paul Ric\u0153ur\u00a0: penser la m\u00e9moire<\/em>. Fran\u00e7ois Dosse et Catherine Goldenstein (dir.). Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_nao2nzf\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_nao2nzf\">[1]<\/a> Lors d\u2019\u00e9v\u00e9nements traumatiques, la notion de g\u00e9n\u00e9ration n\u2019est pas d\u00e9termin\u00e9e selon des crit\u00e8res d\u2019\u00e2ge, mais par rapport aux survivant\u00b7e\u00b7s; \u00ab\u00a0la logique n&rsquo;est pas chronologique mais historique\u00a0\u00bb (Frischer 2008, 103). Dans le cas de notre r\u00e9cit, la narratrice tente de saisir l\u2019histoire de ses arri\u00e8re\u2011grands\u2011parents (tu\u00e9s lors du massacre de Babi Yar et \u00e0 Kiev), puis celle de ses grands\u2011parents qui ont connu les camps de concentration, ce qui la place donc dans la quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n<p id=\"footnote2_zlb2bfr\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_zlb2bfr\">[2]<\/a> La notion de micro\u2011histoire est apparue en 1981 sous la plume de Carlo Ginzburg et Carlo Ponti, qui d\u00e9signent par l\u00e0 une nouvelle forme de recherche au sein de la discipline historique en r\u00e9ponse aux insuffisances de la macro\u2011histoire et de l\u2019analyse qualitative \u00e9litiste. \u00ab\u00a0L\u2019analyse micro\u2011historique a donc deux faces. Mise en \u0153uvre \u00e0 petite \u00e9chelle, elle autorise souvent une reconstitution du v\u00e9cu inaccessible aux autres approches historiographiques. Elle se propose d\u2019autre part de rep\u00e9rer les structures invisibles selon lesquelles ce v\u00e9cu est articul\u00e9. [\u2026] C\u2019est pourquoi nous proposons de d\u00e9finir la micro\u2011histoire, et l\u2019histoire en g\u00e9n\u00e9ral, comme <em>science du v\u00e9cu<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0(1981, 4-5. L\u2019auteur souligne).<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Tirkawi, Tasn\u00eem. 2020. \u00ab La po\u00e9tique de l\u2019espace : une topographie de la m\u00e9moire du trauma dans Peut-\u00catre Esther de Katja Petrovska\u00efa \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab \u00c9crire le lieu : modalit\u00e9s de la repr\u00e9sentation spatiale \u00bb, n\u00b031, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5686 ( Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/tirkawi_31.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 tirkawi_31.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-d5dcf4c3-1621-42c3-bdcc-248a9522639a\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/tirkawi_31.pdf\">tirkawi_31<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/tirkawi_31.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-d5dcf4c3-1621-42c3-bdcc-248a9522639a\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab \u00c9crire le lieu : modalit\u00e9s de la repr\u00e9sentation spatiale \u00bb, n\u00b0 31 Peut-\u00eatre Esther est un r\u00e9cit publi\u00e9 en 2014 qui s\u2019inscrit dans la tradition de la g\u00e9n\u00e9ration de la post\u2011m\u00e9moire \u00e0 laquelle appartient l\u2019autrice, Katja Petrowskaja, d\u2019origine juive et russe. D\u00e9velopp\u00e9 par Marianne Hirsch, le concept de post\u2011m\u00e9moire concerne une structure\u00a0(2012, 5) [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1321,1326],"tags":[347],"class_list":["post-5686","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-ecrire-le-lieu-modalites-de-la-representation-spatiale","category-laisser-sa-marque-lieux-et-violences","tag-tirkawi-tasnim"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5686","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5686"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5686\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8551,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5686\/revisions\/8551"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5686"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5686"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5686"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}