{"id":5687,"date":"2024-06-13T19:48:33","date_gmt":"2024-06-13T19:48:33","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/dire-la-violence-des-lieux-concentrationnaires-la-convergence-des-memoires-de-la-shoah-et-de-lesclavage-dans-letoile-noire-de-michelle-maillet\/"},"modified":"2024-08-22T16:20:12","modified_gmt":"2024-08-22T16:20:12","slug":"dire-la-violence-des-lieux-concentrationnaires-la-convergence-des-memoires-de-la-shoah-et-de-lesclavage-dans-letoile-noire-de-michelle-maillet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5687","title":{"rendered":"Dire la violence des lieux concentrationnaires\u00a0: la convergence des m\u00e9moires de la Shoah et de l\u2019esclavage dans \u00ab L\u2019\u00c9toile noire \u00bb de Michelle Maillet"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6902\">Dossier \u00ab \u00c9crire le lieu : modalit\u00e9s de la repr\u00e9sentation spatiale \u00bb, n\u00b0 31<\/a><\/h5>\n<p align=\"justify\">Lors d\u2019une conf\u00e9rence donn\u00e9e au Cercle d\u2019\u00e9tudes architecturales en 1967, Michel Foucault affirme que la pr\u00e9occupation majeure du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle serait l\u2019espace (1984). Apr\u00e8s des d\u00e9cennies durant lesquelles les penseur\u00b7e\u00b7s de diverses disciplines ont cherch\u00e9 \u00e0 conceptualiser l\u2019Histoire et la temporalit\u00e9, les chercheur\u00b7e\u00b7s en sciences humaines ont par la suite tent\u00e9 de th\u00e9oriser les diff\u00e9rentes cat\u00e9gories de l\u2019espace et leurs influences sur le fait social. \u00c0 l\u2019instar des penseur\u00b7e\u00b7s du tournant spatial amorc\u00e9 dans les ann\u00e9es 1960, le sociologue Jean-Didier Urbain distingue plusieurs paliers de la spatialit\u00e9 qui se recoupent mutuellement\u00a0: l\u2019\u00e9tendue, cette mati\u00e8re brute qui, par l\u2019intervention humaine, va se structurer en espaces fragment\u00e9s; l\u2019espace, parcelle d\u2019\u00e9tendue organis\u00e9e par les fronti\u00e8res en territoires distincts; et enfin, le lieu, sous-cat\u00e9gorie de l\u2019espace qui acquiert sa singularit\u00e9 gr\u00e2ce au suppl\u00e9ment narratif qui lui donne naissance et qui lui procure du sens. En effet, \u00ab\u00a0le lieu est un espace dramatis\u00e9. De l\u2019anecdote \u00e0 l\u2019\u00e9pop\u00e9e, il y advient ou il y est advenu quelque chose. Il est une sc\u00e8ne op\u00e9rationnalis\u00e9e\u00a0: investie par un sc\u00e9nario, \u00e0 jouer, jou\u00e9, rejou\u00e9 ou, fant\u00f4me du pass\u00e9, seulement \u00e9voqu\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0(Urbain 2010, 101). Par essence, le lieu est, selon lui, inconcevable sans le r\u00e9cit qui l\u2019accompagne, lui donne du sens et le distingue de l\u2019espace environnant.<\/p>\n<p align=\"justify\">Si le lieu est un espace narrativis\u00e9, au sens o\u00f9 le d\u00e9finit Jean-Didier Urbain, qu\u2019en est-il du lieu structur\u00e9 par et pour la violence, par exemple le camp de concentration? N\u00e9cessairement, les r\u00e9cits rattach\u00e9s au lieu concentrationnaire seraient marqu\u00e9s par la violence structurelle qui s\u2019y manifeste et tenteraient de le doter d\u2019une \u00ab\u00a0\u00e9paisseur biographique\u00a0\u00bb\u00a0(101) pour lui donner du sens et transcender l\u2019horreur qui le fonde. C\u2019est du moins de cette n\u00e9cessit\u00e9 de mise en r\u00e9cit et de dramatisation du lieu forg\u00e9 par la violence dont il est question dans le roman\u00a0<em>L\u2019\u00c9toile noire\u00a0<\/em>de Michelle Maillet, paru en 1990 et pr\u00e9fac\u00e9 par Simone Veil. Seul roman publi\u00e9 par la journaliste martiniquaise,\u00a0<em>L\u2019\u00c9toile noire\u00a0<\/em>relate l\u2019histoire de Sidonie, une jeune infirmi\u00e8re noire de vingt-cinq ans qui vit en r\u00e9gion bordelaise avec ses jumeaux de cinq ans, Nicaise et D\u00e9sir\u00e9. Arr\u00eat\u00e9s au cours d\u2019une rafle le 13 d\u00e9cembre 1943, les trois personnages seront d\u00e9port\u00e9s ensemble \u00e0 Auschwitz, avant d\u2019\u00eatre tragiquement s\u00e9par\u00e9s, puis extermin\u00e9s. La narratrice, en investissant sa pratique d\u2019une r\u00e9flexion sur l\u2019\u00e9criture, devient une autrice-narratrice. Selon sa note finale, si le r\u00e9cit nous parvient, m\u00eame apr\u00e8s la mort de la protagoniste, c\u2019est parce qu\u2019elle a pris la peine de consigner dans les moindres d\u00e9tails son exp\u00e9rience du camp, de la d\u00e9portation et ses pens\u00e9es profondes, avant de le transmettre \u00e0 une \u00ab\u00a0cod\u00e9tenue\u00a0\u00bb\u00a0(Maillet 2006, 198) afin qu\u2019elle le relaie.<\/p>\n<p align=\"justify\">Bien que Sidonie ne semble pas avoir r\u00e9ellement exist\u00e9, la posture narrative qu\u2019elle adopte dans le roman nous permet de cerner les potentielles modalit\u00e9s de r\u00e9appropriation du lieu de violence concentrationnaire, notamment le recours, par les d\u00e9tenus, aux r\u00e9cits qui vont tenter de dire ce lieu. D\u2019abord, pour y laisser une trace de soi; ensuite, pour le transcender, en l\u2019investissant d\u2019un imaginaire qui renvoie \u00e0 un ailleurs et permet au personnage de se soustraire \u00e0 la violence imm\u00e9diate. Ainsi, dans quelle mesure le lieu de violence, une fois pratiqu\u00e9 par l\u2019individu\u00b7e, peut\u2011il \u00eatre propice \u00e0 la cr\u00e9ation de nouveaux r\u00e9cits et \u00e0 l\u2019\u00e9mergence de nouvelles m\u00e9moires? Comment ces r\u00e9cits investissent-ils ledit lieu et permettent-ils de s\u2019en \u00e9vader par l\u2019imaginaire? Pour r\u00e9pondre \u00e0 ces interrogations, nous consid\u00e9rerons d\u2019abord le caract\u00e8re paradoxalement f\u00e9cond du lieu de violence concentrationnaire, qui donne naissance \u00e0 plusieurs r\u00e9cits, \u00e0 la fois des t\u00e9moignages (fictionnels, bien qu\u2019inspir\u00e9s de faits r\u00e9els) traduisant la n\u00e9cessit\u00e9 de dire pour survivre \u00e0 l\u2019horreur, et des fictions au service de l\u2019\u00e9vasion mentale des prisonnier\u00b7\u00e8re\u00b7s. Par la suite, nous appr\u00e9henderons ce lieu en tant qu\u2019espace propice \u00e0 l\u2019\u00e9vocation de plusieurs m\u00e9moires\u00a0: celle des victimes du r\u00e9gime nazi; mais aussi celle des hommes et femmes noires d\u00e9port\u00e9\u00b7e\u00b7s dans les camps et occult\u00e9\u00b7e\u00b7s des m\u00e9moires officielles; et plus largement, celle des peuples noirs r\u00e9duits en esclavage des si\u00e8cles auparavant. Une telle analyse nous poussera \u00e0 repenser les liens \u00e9troits entre l\u2019\u00e9criture et la survivance, tout en d\u00e9bordant du cadre restreint du t\u00e9moignage historique, pour traiter des enjeux de fictions qui, \u00e0 leur mani\u00e8re, font subsister des \u00eatres disparus ou oubli\u00e9s et leur donnent une nouvelle existence de papier.<\/p>\n<h2>Le lieu comme cr\u00e9ateur de r\u00e9cits<\/h2>\n<p><strong>De la n\u00e9cessit\u00e9 de t\u00e9moigner\u00a0: \u00e9crire pour sur-vivre<\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Dans\u00a0<em>Temps et R\u00e9cit<\/em>\u00a0(1983), Paul Ric\u0153ur souligne la dimension \u00e9minemment structurante et n\u00e9cessaire du r\u00e9cit ou de la mise en intrigue qui permettent \u00e0 l\u2019humain, aux prises avec un temps insaisissable, d\u2019agencer et de donner un sens \u00e0 une succession discordante d\u2019\u00e9v\u00e9nements, en produisant un tout coh\u00e9rent. \u00ab\u00a0L\u2019\u00eatre-dans-le-temps\u00a0\u00bb ne peut s\u2019appr\u00e9hender lui-m\u00eame que par l\u2019acte de narrativisation qui rend le temps humain, en le configurant en r\u00e9cit. Le philosophe insiste \u00e9galement sur le fait que<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">nous racontons des histoires parce que finalement les vies humaines ont besoin et m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre racont\u00e9es. Cette remarque prend toute sa force quand nous \u00e9voquons la n\u00e9cessit\u00e9 de sauver l\u2019histoire des vaincus et des perdants. Toute l\u2019histoire de la souffrance crie vengeance et appelle r\u00e9cit.\u00a0(Ric\u0153ur 1983, 115)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Dans le cas du r\u00e9cit testimonial, en particulier celui du survivant des camps de concentration, l\u2019acte narratif acquiert une dimension n\u00e9cessaire, sinon vitale. Il faut \u00e9crire, avant tout pour affirmer la v\u00e9racit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue, qui d\u00e9passe l\u2019imaginable; mais surtout pour laisser une trace de soi, une preuve mat\u00e9rielle de son existence. La mise en r\u00e9cit garantit alors \u00e0 celui ou celle qui s\u2019y raccroche une vie symbolique apr\u00e8s la mort, une sorte de voix transcendantale, m\u00e9taphysique. En s\u2019inspirant des propos de Giorgio Agamben, Annie Benveniste explique que \u00ab\u00a0de la souffrance extr\u00eame, on ne peut t\u00e9moigner qu\u2019\u00e0 travers la fa\u00e7on dont on en a r\u00e9chapp\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0(2017,\u00a084), le paradoxe inh\u00e9rent au t\u00e9moignage de la violence extr\u00eame \u00e9tant qu\u2019il n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 celles et ceux qui ne peuvent plus en parler. Dans ce contexte, les survivant\u00b7e\u00b7s vont t\u00e9moigner au nom des disparu\u00b7e\u00b7s qui n\u2019en ont plus les moyens, parler \u00e0 leur place, ou se faire narrateur\u00b7rice\u00b7s de leur propre malheur, pour \u00e9viter tout pr\u00e9judice envers les mort\u00b7e\u00b7s. \u00c0 cet \u00e9gard, l\u2019auteur\u00b7rice r\u00e9el\u00b7le, habit\u00e9\u00b7e d\u2019une volont\u00e9 testimoniale (soit parce qu\u2019iel a fait l\u2019exp\u00e9rience directe des camps, soit parce qu\u2019iel se fait l\u2019h\u00e9ritier\u00b7\u00e8re infortun\u00e9\u00b7e de ce v\u00e9cu), met en sc\u00e8ne des personnages eux-m\u00eames investis de cette mission. Auteur\u00b7rice\u00b7s comme narrateur\u00b7rice\u00b7s, r\u00e9el\u00b7le\u00b7s ou fictif\u00b7ve\u00b7s, ces entit\u00e9s bien distinctes se rejoignent tout de m\u00eame dans leur vis\u00e9e, peu importe d\u2019o\u00f9 elles puisent leur motivation.<\/p>\n<p align=\"justify\">Pour Sidonie, telle qu\u2019imagin\u00e9e par Maillet, l\u2019enjeu est donc avant tout de t\u00e9moigner de cette violence qu\u2019elle sait mortif\u00e8re, mais qu\u2019elle esp\u00e8re transcender par son acte d\u2019\u00e9criture. N\u2019ayant en sa possession qu\u2019un carnet de moleskine, un crayon et une m\u00e9daille, elle se donne pour mission, afin de survivre \u00e0 l\u2019horreur et de tromper la mort, de consigner avec d\u00e9tail la vie quotidienne au camp de Ravensbr\u00fcck. Ce r\u00e9cit, \u00e0 vocation testimoniale, est intimement li\u00e9 \u00e0 un devoir de m\u00e9moire. Elle explique \u00e0 ce propos\u00a0: \u00ab\u00a0Je veux t\u00e9moigner pour Ag\u00e9nor, t\u00e9moigner que j\u2019existe encore. Mais un nouvel instinct est n\u00e9 en moi, qui me pousse \u00e0 donner les d\u00e9tails de notre vie ici. Pour que l\u2019on y croie, pour que l\u2019on n\u2019oublie pas.\u00a0\u00bb\u00a0(Maillet 2006,\u00a0153) Pour ce faire, elle se positionne donc en observatrice attentive, qui d\u00e9cortique toutes les actions des autres et grave dans sa m\u00e9moire les moindres \u00e9v\u00e9nements. \u00ab\u00a0Je m\u2019efforce de penser aux sc\u00e8nes qui se d\u00e9roulent sous mes yeux comme si elles appartenaient d\u00e9j\u00e0 au pass\u00e9\u00a0\u00bb, dit-elle, \u00ab\u00a0comme si je les lisais dans un livre, comme si je les retenais pour \u00e9crire un livre, et comme si je les \u00e9voquais pour mieux les analyser.\u00a0\u00bb\u00a0(75) Cette description quasi objective de la vie du camp emprunte des caract\u00e9ristiques au genre du r\u00e9cit concentrationnaire, au sens o\u00f9 le d\u00e9finit \u00c9ric Lozowy dans son m\u00e9moire\u00a0<em>Le r\u00e9cit concentrationnaire\u00a0: une investigation th\u00e9orique\u00a0<\/em>(1997)<em>.\u00a0<\/em>Insistant sur le caract\u00e8re r\u00e9v\u00e9lateur et incontestable des r\u00e9cits de survivants qui, plus que les \u00e9crits historiographiques, assoient la v\u00e9racit\u00e9 des camps de concentration, ce dernier propose, \u00e0 partir d\u2019un \u00e9chantillon de trente r\u00e9cits de t\u00e9moignage sur les camps, de dresser une typologie de ce genre qu\u2019il consid\u00e8re tr\u00e8s particulier. Selon lui, ces t\u00e9moignages invitent avant tout le lecteur \u00e0 participer \u00e0 une aventure, \u00e0 la construction d\u2019un monde imaginaire qui s\u2019articule autour de topo\u00ef pr\u00e9cis. Pour ce faire, les r\u00e9cits concentrationnaires se structurent en diff\u00e9rentes \u00e9tapes\u00a0: \u00ab\u00a0arrestation, d\u00e9portation, d\u00e9couverte du camp, apprentissage du syst\u00e8me, acclimatation \u00e0 la vie quotidienne, d\u00e9gradation morale et physique, lib\u00e9ration, retour\u00a0\u00bb\u00a0(Lozowy 1997,\u00a086), l\u2019isotopie du d\u00e9part en train restant l\u2019un des \u00e9l\u00e9ments centraux de la di\u00e9g\u00e8se. Le r\u00e9cit de Sidonie, bien que fictionnel, reproduit la majorit\u00e9 de ces \u00e9tapes. Dans son petit carnet, cette derni\u00e8re retrace son parcours, du moment de son arrestation au ch\u00e2teau de Mr et Mme Dubreuil, jusqu\u2019\u00e0 sa mort, en passant par le long voyage en train, la d\u00e9couverte des camps d\u2019Auschwitz puis de Ravensbr\u00fcck, l\u2019apprentissage du syst\u00e8me de travail forc\u00e9, l\u2019acclimatation \u00e0 la terreur ambiante et enfin la d\u00e9gradation morale et physique qui la r\u00e9duit au rang de spectre, voire d\u2019animal. En ce sens, il nous appara\u00eet comme un r\u00e9cit concentrationnaire et poursuit les m\u00eames vis\u00e9es que ces derniers\u00a0: le t\u00e9moignage et la sur-vivance de l\u2019individu\u00b7e qui raconte son v\u00e9cu.<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00c0 l\u2019image de son personnage, Michelle Maillet (l\u2019autrice-narratrice), en se positionnant dans les derni\u00e8res lignes du roman comme l\u2019h\u00e9riti\u00e8re des r\u00e9cits de Sidonie, permet \u00e0 ces \u00e9crits r\u00e9els et imaginaires qui cristallisent l\u2019exp\u00e9rience de la d\u00e9portation et des camps de concentration de subsister encore. Le r\u00e9cit s\u2019ach\u00e8ve en effet brutalement alors que Sidonie est transf\u00e9r\u00e9e dans le camp de Mauthausen afin d\u2019\u00eatre extermin\u00e9e, ce qui est suivi par ces quelques lignes qui d\u00e9concertent quelque peu l\u2019horizon d\u2019attente des lecteur\u00b7rice\u00b7s de cette \u0153uvre pr\u00e9sent\u00e9e comme un roman\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est ainsi que se termine le petit carnet de Sidonie.\/L\u2019\u00e9criture, de plus en plus t\u00e9nue, y est presque illisible.\/Ce carnet a \u00e9t\u00e9 renvoy\u00e9 par les soins d\u2019une cod\u00e9tenue \u00e0 la m\u00e8re de Sidonie, qui l\u2019a re\u00e7u apr\u00e8s la guerre.\u00a0\u00bb\u00a0(Maillet 2006,\u00a0198) Gr\u00e2ce \u00e0 ce commentaire m\u00e9tatextuel (soit externe \u00e0 la di\u00e9g\u00e8se et relatif \u00e0 l\u2019objet-texte en lui-m\u00eame), Maillet se pr\u00e9sente comme la d\u00e9positaire d\u2019un r\u00e9cit testimonial qui peut sembler r\u00e9el, et qui, malgr\u00e9 son caract\u00e8re fictionnel, s\u2019ancre dans une exp\u00e9rience plus que v\u00e9ridique. Ce roman acquiert en effet une forte r\u00e9f\u00e9rentialit\u00e9, dans la mesure o\u00f9 l\u2019autrice, \u00e9trang\u00e8re au ph\u00e9nom\u00e8ne historique de la Shoah, a bas\u00e9 toute sa fiction sur de v\u00e9ritables t\u00e9moignages qu\u2019elle a recueillis et sur une recherche bibliographique cons\u00e9quente. Ceci traduit un d\u00e9sir de ne pas r\u00e9\u00e9crire l\u2019Histoire mais de s\u2019y ancrer pour renouveler son traitement litt\u00e9raire. Si l\u2019histoire racont\u00e9e ici n\u2019est pas v\u00e9ritablement celle de Sidonie H\u00e9llenon, elle appartient \u00e0 Rodolphe Roussi, Juliette Laffon, Yvonne Fran\u00e7ois, Jean-Pierre Block et tou\u00b7te\u00b7s les autres d\u00e9port\u00e9\u00b7e\u00b7s juif\u00b7ve\u00b7s et noir\u00b7e\u00b7s aupr\u00e8s desquel\u00b7le\u00b7s Michelle Maillet a recueilli des bribes d\u2019histoire, avant de les rassembler dans cet ouvrage\u00a0(205-209).<\/p>\n<p align=\"justify\">Le r\u00e9cit testimonial de Sidonie, qu\u2019elle compl\u00e8te au fil des jours sur le mode du journal intime, garantit \u00e0 son personnage fictif, ainsi qu\u2019aux v\u00e9ritables t\u00e9moins historiques des camps, de transcender leur condition mortelle et de laisser une trace \u00e9ternelle de leur passage sur terre et dans ce lieu pr\u00e9cis. La protagoniste qui consigne avec soin son v\u00e9cu et le transmet \u00e0 une cons\u0153ur, aspire \u00e0 \u00eatre lue \u00e0 jamais, par-del\u00e0 la mort. Encore plus que la mise en r\u00e9cit de son exp\u00e9rience, l\u2019\u00e9criture assure alors la post\u00e9rit\u00e9 au scripteur par la mat\u00e9rialit\u00e9 du m\u00e9dium par lequel elle se d\u00e9ploie\u00a0: le papier. En effet, et selon le propos de Roger Gouffault, rescap\u00e9 du camp de Mauthausen, \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9crit reste. L\u2019\u00e9crit est une trace, tandis que les paroles s\u2019envolent. Le livre, qui est un \u00e9crit long, permet de prendre le temps. D\u00e9montrer la progression, l\u2019\u00e9volution des choses. Et donc de les comprendre\u00a0\u00bb\u00a0(2003,\u00a010). La trace laiss\u00e9e par Sidonie prend la forme d\u2019un petit carnet de moleskine, satur\u00e9 de cette \u00e9criture \u00ab\u00a0t\u00e9nue\u00a0\u00bb\u00a0(Maillet 2006,\u00a0198) qui tente de dire l\u2019atrocit\u00e9 du v\u00e9cu concentrationnaire, mais \u00e9galement de la d\u00e9passer.<\/p>\n<p align=\"justify\">Au-del\u00e0 de la production d\u2019un r\u00e9cit testimonial concentrationnaire qui atteste d\u2019une exp\u00e9rience comme d\u2019une existence, Sidonie fait preuve d\u2019une aptitude plus litt\u00e9raire. Parall\u00e8lement \u00e0 son compte-rendu factuel, elle laisse \u00e9galement place \u00e0 l\u2019imaginaire, et fictionnalise son exp\u00e9rience de la d\u00e9portation. Son projet d\u2019\u00e9criture s\u2019exprime en ces termes\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de mener deux r\u00e9cits de front. Mon journal au jour le jour, \u00e0 partir de ce matin\u00a0: c\u2019est facile. Pour l\u2019autre partie du carnet, je vais tout reprendre par le d\u00e9but, compl\u00e9ter ce que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 not\u00e9, rappeler chaque image, chaque pens\u00e9e, avant que tout ne s\u2019\u00e9chappe de ma t\u00eate, de mon c\u0153ur, de ma m\u00e9moire. [&#8230;] J\u2019ai l\u2019impression que lorsque les deux r\u00e9cits se rejoindront, autour de la ficelle, ce sera la fin. [\u2026] Quelqu\u2019un qui \u00e9crit, c\u2019est quelqu\u2019un qui s\u2019\u00e9vade. Ce peut \u00eatre aussi quelqu\u2019un qui fait passer des messages, qui cherche \u00e0 s\u2019\u00e9vader r\u00e9ellement, physiquement.\u00a0(139)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">D\u00e8s ce moment, Sidonie superpose \u00e0 ces portions documentaires et descriptives un autre r\u00e9cit \u00e0 caract\u00e8re plus fictionnel. S\u2019interrogeant sur les possibilit\u00e9s de ne s\u2019en tenir qu\u2019aux faits, \u00e0 la description brute des \u00e9v\u00e9nements, elle d\u00e9cide finalement de laisser place, dans les pages de son carnet, \u00e0 l\u2019imaginaire, aux r\u00eaveries et aux sentiments qui r\u00e9gissent son rapport au lieu et \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de la violence, et constituent un dernier rempart face \u00e0 l\u2019ali\u00e9nation.<\/p>\n<h2>Fiction et imaginaire au service de l\u2019\u00e9vasion mentale<\/h2>\n<p align=\"justify\">Suite \u00e0 sa s\u00e9paration d\u2019avec son fils D\u00e9sir\u00e9 et \u00e0 la mort de Nicaise, tu\u00e9e par les soldats nazis parce que trop faible, Sidonie n\u2019a pour seule source de r\u00e9confort que les histoires qu\u2019elle imagine, et la compagnie de sa nouvelle amie Suzanne. Priv\u00e9e de ses enfants, en proie \u00e0 la solitude extr\u00eame malgr\u00e9 la promiscuit\u00e9 qui caract\u00e9rise le voyage dans le wagon \u00e0 bestiaux, elle s\u2019interroge\u00a0: \u00ab\u00a0Comment survivre lorsqu\u2019on a perdu toute vie aim\u00e9e et tout espoir?\u00a0\u00bb, et imm\u00e9diatement, elle \u00ab\u00a0sent d\u00e9ferler en [ses] veines l\u2019Afrique interdite, ignor\u00e9e, bafou\u00e9e\u00a0\u00bb\u00a0(122). La survivance d\u00e9pend bien \u00e0 la fois de l\u2019\u00e9criture testimoniale et de la capacit\u00e9 imaginative, qui propulsent le personnage en dehors de sa situation imm\u00e9diate, marqu\u00e9e par la d\u00e9solation et la souffrance. La figure de l\u2019\u00e9crivaine se construit au fil des pages \u00e0 travers une r\u00e9flexion sur le pouvoir curatif du langage, voire de la litt\u00e9rature. Elle affirme\u00a0: \u00ab\u00a0Je sais maintenant, je viens de le d\u00e9couvrir, qu\u2019un vers, un peu de po\u00e9sie, permet parfois de ne pas mourir de chagrin, de honte et de d\u00e9sesp\u00e9rance dans l\u2019endroit le plus sordide du monde\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis n\u00e9e dans une \u00eele amoureuse du vent o\u00f9 l\u2019air a des senteurs de vanille et de cannelle.\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb\u00a0(50-51) La po\u00e9tisation du monde permet bien, ici, de surmonter les \u00e9preuves et d\u2019apaiser l\u2019\u00e2me meurtrie du personnage solitaire. Plus encore, la projection de soi en d\u2019autres cieux, intrins\u00e8quement marqu\u00e9s de po\u00e9sie par leur caract\u00e8re exotique, met du baume au c\u0153ur de Sidonie, la garde en vie.<\/p>\n<p align=\"justify\">L\u2019imaginaire que Sidonie cultive avec vigueur prend racine dans ses origines antillaises et se d\u00e9ploie au travers de la figure d\u2019Ag\u00e9nor, ce dieu imaginaire qui \u00e9merge de son esprit lors de son premier voyage en train. Souhaitant se soustraire un temps au \u00ab\u00a0wagon rempli d\u2019immondices et de d\u00e9sespoir\u00a0\u00bb\u00a0(78), elle puise en ses origines antillaises et africaines la force de survivre, et choisit pour l\u2019y aider \u00ab\u00a0un Dieu des Noirs, un Dieu noir, un esclave vainqueur\u00a0\u00bb\u00a0(80) qui vient d\u00e8s ce moment lui insuffler le courage de se battre et de r\u00e9sister, comme il l\u2019a fait pour ses anc\u00eatres. L\u2019\u00e9mergence d\u2019une foi nouvelle en une entit\u00e9 sup\u00e9rieure qui veille sur elle\u00a0\u2013\u00a0et sur le peuple noir malmen\u00e9 par l\u2019esclavage autrefois, puis par la d\u00e9portation aujourd\u2019hui\u00a0\u2013\u00a0n\u2019est rendue possible que par le recours \u00e0 l\u2019imaginaire, qui ignore la r\u00e9alit\u00e9 tangible et se d\u00e9ploie dans la conscience d\u2019un personnage qui tente de rassembler les morceaux \u00e9pars de son identit\u00e9. L\u2019entreprise de d\u00e9shumanisation et de d\u00e9possession identitaire qui caract\u00e9rise le r\u00e9gime concentrationnaire \u00e9choue ici, puisque Sidonie trouve refuge dans le seul recoin de son \u00eatre qui demeure inaccessible aux officiers charg\u00e9s de faire r\u00e9gner l\u2019ordre\u00a0: l\u2019esprit. Ainsi mart\u00e8le-t-elle\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">Ce qui me soutient, c\u2019est <em>d\u2019imaginer <\/em>mon fils vivant en Pologne, le souvenir de mon p\u00e8re et de ma m\u00e8re. Et, \u00e0 travers tout cela, Ag\u00e9nor. Malgr\u00e9 toutes les violences que je subis, Ag\u00e9nor est pour moi un refuge impalpable, <em>la possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre sans cesse ailleurs<\/em>. <em>Je m\u2019\u00e9vade, je m\u2019\u00e9chappe de la r\u00e9alit\u00e9<\/em>. Et quand l\u2019odeur de puanteur des cadavres devient insoutenable, je ne sens qu\u2019un seul parfum, celui de l\u2019orchid\u00e9e sauvage, m\u00eal\u00e9 aux senteurs du v\u00e9tiver et du jasmin.\u00a0(175. Nous soulignons.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Outre la figure d\u2019Ag\u00e9nor, les r\u00e9f\u00e9rences aux Antilles, et en particulier \u00e0 la Martinique, sont nombreuses. Le r\u00e9cit de Sidonie instaure progressivement une tension dialectique entre un \u00ab\u00a0Ici\u00a0\u00bb et un \u00ab\u00a0L\u00e0-Bas\u00a0\u00bb, qui simule les allers-retours qu\u2019op\u00e8re sa propre conscience entre le camp de Ravensbr\u00fcck, sa situation imm\u00e9diate, et l\u2019\u00eele natale, o\u00f9 elle se projette en r\u00eave. Puisque les faits ne suffisent pas \u00e0 traduire dans son ensemble la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience concentrationnaire, le personnage donne une place pr\u00e9pond\u00e9rante \u00e0 l\u2019imaginaire antillais, son patrimoine le plus cher. Ce dernier se manifeste dans des r\u00e9f\u00e9rences fr\u00e9quentes aux chants, aux contes et aux traditions antillaises qui la propulsent, pour un temps, en dehors du lieu de violence, dans sa ville natale, Saint-Pierre, et au bord des rivi\u00e8res de la Martinique. Par ces d\u00e9rives imaginaires, elle se positionne peu \u00e0 peu dans une sorte d\u2019entre-deux g\u00e9ographique et mental. Ainsi \u00e9voque-t-elle, aux oreilles avides de ses compagnes de d\u00e9boire, les sp\u00e9cialit\u00e9s culinaires\u00a0\u2013\u00a0calalou de crabes et blaff de poisson, tortue fricass\u00e9e et f\u00e9roce d\u2019avocat\u00a0(178)\u00a0\u2013\u00a0de m\u00eame que les diff\u00e9rentes traditions locales, allant du carnaval aux c\u00e9l\u00e9brations de la Toussaint, en passant par les expressions cr\u00e9oles si imag\u00e9es, qu\u2019elle oppose \u00e0 la froideur des ordres prof\u00e9r\u00e9s par les soldats allemands\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 chaque\u00a0<em>Schell<\/em>, je pense Y sal\u00e9! \u00c0 chaque\u00a0<em>Raus<\/em>, Bonda mamaou!&#8230; Toute une imagerie carib\u00e9enne qui va du \u00ab\u00a0g\u00e2teau mal\u00e9lev\u00e9\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0bois-band\u00e9\u00a0\u00bb, aux pichonnades, ou au \u00ab\u00a0Schrubb\u00a0\u00bb. [\u2026] Ce cr\u00e9ole interdit aux Antilles m\u2019est permis \u00e0 Ravensbr\u00fcck. Ici, c\u2019est ma seule libert\u00e9, avec mon carnet.\u00a0\u00bb\u00a0(164. L\u2019autrice souligne.) Dans ces r\u00e9f\u00e9rences culturelles, et gr\u00e2ce \u00e0 la fiction d\u2019Ag\u00e9nor, c\u2019est tout l\u2019univers antillais qui \u00e9merge et se substitue par contraste \u00e0 l\u2019univers concentrationnaire, jusqu\u2019\u00e0 le dissimuler presque tout \u00e0 fait. Le lieu de violence physique parvient dans une certaine mesure \u00e0 \u00eatre d\u00e9pass\u00e9 par le biais de ces r\u00e9cits, fictionnalis\u00e9s ou non, qui renvoient \u00e0 d\u2019autres espaces qui, a contrario, ne sont pas intrins\u00e8quement violents.<\/p>\n<p align=\"justify\">Pourtant, l\u2019imaginaire antillais se d\u00e9ploie aussi tr\u00e8s fortement par le biais de r\u00e9f\u00e9rences fr\u00e9quentes \u00e0 l\u2019esclavage et au v\u00e9cu des anc\u00eatres de Sidonie, eux aussi d\u00e9port\u00e9s, non pas dans des wagons \u00e0 bestiaux mais dans des bateaux n\u00e9griers. Au r\u00e9cit imaginaire \u00e0 dimension curative se superpose alors un autre r\u00e9cit, fictionnel lui aussi, fait non plus seulement de r\u00eaverie et d\u2019exotisme mais de douleur et de violence\u00a0: celui de l\u2019esclavage. La fonction structurante des r\u00e9cits continue de s\u2019affirmer, puisque la production de nouvelles intrigues, bien que moins positives, permet toujours au personnage de faire sens face \u00e0 l\u2019insaisissable, l\u2019innommable de ce qu\u2019elle vit. Paradoxalement, l\u2019imaginaire suppos\u00e9 lui permettre d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la violence concentrationnaire la renvoie vers d\u2019autres lieux clefs de la violence, esclavagiste et coloniale cette fois, et la propulse au c\u0153ur d\u2019une autre histoire de douleur, aussi atroce que celle dont elle cherche \u00e0 s\u2019\u00e9chapper. Ainsi Sidonie replonge-t-elle dans une violence originelle, passant des rivi\u00e8res martiniquaises aux cales des bateaux n\u00e9griers.<\/p>\n<h2>Le lieu \u00e9vocateur de m\u00e9moires multiples<\/h2>\n<h3><strong>D\u2019un lieu \u00e0 l\u2019autre\u00a0: la collectivisation de la m\u00e9moire<\/strong><\/h3>\n<p align=\"justify\">Les quatre lieux phares rattach\u00e9s \u00e0 la violence concentrationnaire imm\u00e9diate, successivement le wagon \u00e0 bestiaux, le camp d\u2019Auschwitz, celui de Ravensbr\u00fcck et enfin Mauthausen, se trouvent investis, nous l\u2019avons vu, par de nombreux r\u00e9cits qui tentent de soustraire le personnage \u00e0 la violence extr\u00eame qui les structure. Ce faisant, la mise en intrigue de l\u2019exp\u00e9rience temporelle de Sidonie fait \u00e9merger diff\u00e9rentes m\u00e9moires\u00a0: sa propre m\u00e9moire individuelle, manifeste dans les souvenirs d\u2019enfance et de sa vie ant\u00e9rieure qu\u2019elle convoque sur le mode du \u00ab\u00a0rappel\u00a0\u00bb\u00a0(Ric\u0153ur\u00a02000); mais aussi une m\u00e9moire d\u2019ordre collective, puisque rattach\u00e9e \u00e0 un groupe social distinct, et qui \u00e9merge du contact prolong\u00e9 avec les membres de ce groupe. Rappelons avec Paul Ric\u0153ur et Maurice Halbwachs que \u00ab\u00a0pour se souvenir, on a besoin des autres\u00a0\u00bb\u00a0(Ric\u0153ur\u00a02000,\u00a0147), la m\u00e9moire individuelle se structurant elle-m\u00eame autour de l\u2019exp\u00e9rience d\u2019appartenance \u00e0 un groupe. Si la m\u00e9moire collective \u00ab\u00a0tire sa force et sa dur\u00e9e de ce qu\u2019elle a pour support un ensemble d\u2019hommes\u00a0[humains], ce sont cependant des individus qui se souviennent en tant que membres d\u2019un groupe\u00a0\u00bb, explique Halbwachs, concluant par la suite que \u00ab\u00a0chaque m\u00e9moire individuelle est un point de vue sur la m\u00e9moire collective, que ce point de vue change selon la place que [l\u2019on] y occupe et que cette place elle-m\u00eame change selon les relations que [l\u2019on] entretien[t] avec d\u2019autres milieux\u00a0\u00bb\u00a0(1950,\u00a094-95).<\/p>\n<p align=\"justify\">Tout souvenir se trouve m\u00eal\u00e9 au t\u00e9moignage des autres, en particulier des proches qui constituent, selon Ric\u0153ur, l\u2019interm\u00e9diaire entre soi et autrui, puisqu\u2019ils font le lien entre l\u2019individu\u00b7e et le groupe. Le souvenir, m\u00eame s\u2019il a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9 par la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la m\u00e9moire en tant que processus singulier, n\u2019en est pas moins intersubjectif, voire \u00e9minemment socialis\u00e9. L\u2019humain se souvient en soci\u00e9t\u00e9, et au sein d\u2019un groupe qui confirme la v\u00e9racit\u00e9 dudit souvenir, sans quoi le Sujet verrait sa m\u00e9moire s\u2019\u00e9tioler. La m\u00e9moire individuelle, devenue collective par l\u2019appartenance et le v\u00e9cu au sein d\u2019un groupe, constitue d\u00e8s lors la porte d\u2019entr\u00e9e vers l\u2019Histoire, l\u2019historiographie ne pouvant pr\u00e9tendre \u00e9riger une m\u00e9moire qui soit celle d\u2019individu\u00b7e\u00b7s pris\u00b7e\u00b7s un\u00b7e \u00e0 un\u00b7e. Ric\u0153ur propose alors d\u2019entrer dans le champ de l\u2019Histoire avec l\u2019hypoth\u00e8se \u00ab\u00a0d\u2019une triple attribution de la m\u00e9moire\u00a0: \u00e0 soi, aux proches, aux autres\u00a0\u00bb\u00a0(2000,\u00a0163), afin de garantir la continuit\u00e9 temporelle entre l\u2019individu\u00b7e et la communaut\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">Dans le roman de Maillet, la m\u00e9moire individuelle de Sidonie s\u2019active au contact des autres d\u00e9port\u00e9\u00b7e\u00b7s avec lesquel\u00b7le\u00b7s elle partage maintenant son quotidien. Ses premiers souvenirs \u00e9mergent de l\u2019observation prolong\u00e9e des autres protagonistes qui voyagent avec elle. En d\u00e9taillant les gestes d\u2019un vieil homme assis en face d\u2019elle, dans le train, elle pense soudain \u00e0 Victor Sch\u0153lcher, puis \u00e0 son p\u00e8re, \u00e0 sa m\u00e8re, et \u00e0 leur vie aux Antilles\u00a0(Maillet\u00a02006,\u00a038). La r\u00e9miniscence n\u2019est alors rendue possible que par la pr\u00e9sence du personnage en un lieu qui, par sa violence fondamentale, et par le bouleversement qu\u2019il op\u00e8re dans les rapports intersubjectifs, fait \u00e9cho \u00e0 d\u2019autres espaces eux aussi empreints de violence et de souffrance. Cela \u00e9tant, les lieux de violence en pr\u00e9sence ne sont pas purement et simplement des \u00ab\u00a0lieux de m\u00e9moire\u00a0\u00bb, au sens o\u00f9 les conceptualise l\u2019historien Pierre Nora, soit des sites o\u00f9 se cristallise la m\u00e9moire collective d\u2019un groupe social\u00a0(1997). S\u2019ils permettent l\u2019\u00e9vocation de la m\u00e9moire collective des peuples antillais et africains, notamment, ils ne la figent pas. Dans\u00a0<em>L\u2019\u00c9toile Noire<\/em>, la m\u00e9moire est bien un processus dynamique qui \u00e9merge de la mise en relation des individu\u00b7e\u00b7s et se loge au sein de la conscience d\u2019un personnage, mais non pas \u00e0 l\u2019endroit qu\u2019il habite. Si la m\u00e9moire ne s\u2019ancre pas dans ce lieu, elle y prend racine, elle se d\u00e9ploie par le fait m\u00eame pour que le sujet narrant s\u2019y retrouve sp\u00e9cifiquement, et subisse la violence qu\u2019il abrite. Pour Sidonie, le fait de vivre dans des sites rattach\u00e9s \u00e0 la violence g\u00e9nocidaire et \u00e0 la Shoah d\u00e9clenche un devoir de m\u00e9moire, une n\u00e9cessit\u00e9 de dire et d\u2019\u00e9crire la violence intrins\u00e8que \u00e0 l\u2019esclavage, ainsi que les lieux qui la composent (les champs de canne, les bateaux n\u00e9griers, les plantations).<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>Du train au n\u00e9grier\u00a0: la m\u00e9taphorisation de deux exp\u00e9riences distinctes de l\u2019horreur<\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">En plus des souvenirs d\u2019enfance qui remontent \u00e0 la conscience de Sidonie de mani\u00e8re impromptue, cette derni\u00e8re convoque une autre m\u00e9moire plus globale, puisque rattach\u00e9e au groupe social originel de la communaut\u00e9 africaine. En tant qu\u2019antillaise, descendante de tous ces africain\u00b7e\u00b7s d\u00e9port\u00e9\u00b7e\u00b7s par la traite n\u00e9gri\u00e8re, et arrach\u00e9\u00b7e\u00b7s \u00e0 jamais \u00e0 leurs terres natales sans possibilit\u00e9 de retour aux sources, Sidonie exprime en effet le besoin de remonter \u00e0 ses origines les plus lointaines. En explorant cet h\u00e9ritage dont elle est priv\u00e9e (par le manque de documentation historique et par les tabous locaux entourant cet \u00e9v\u00e9nement), en pensant \u00e0 \u00ab\u00a0[s]es anc\u00eatres [\u2026] les Africains\u00a0\u00bb\u00a0(Maillet\u00a02006,\u00a079) avec lesquels elle n\u2019a jamais pu et ne pourra jamais renouer, elle comm\u00e9more un patrimoine jusqu\u2019alors rejet\u00e9, bien que constitutif de son identit\u00e9 d\u2019antillaise. Plus encore, elle permet une transition du p\u00f4le individuel au p\u00f4le collectif de la m\u00e9moire, qui s\u2019exerce dans un rapport \u00e9troit au lieu, v\u00e9ritable tremplin gr\u00e2ce auquel l\u2019imaginaire des origines peut se d\u00e9ployer. Alors qu\u2019elle se trouve dans le train qui la m\u00e8ne \u00e0 Auschwitz, lieu qui pr\u00e9figure la violence g\u00e9nocidaire, le personnage est transport\u00e9 au-del\u00e0 de l\u2019Atlantique, des si\u00e8cles plus t\u00f4t\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">Il n\u2019y a plus de train, plus de chenille, explique-t-elle. Il y a le bruit de la mer, et un bateau. Et une plainte l\u00e9gu\u00e9e \u00e0 travers vents et mar\u00e9es. L\u2019esprit de mes anc\u00eatres morts dans les cales des bateaux n\u00e9griers. Une fois encore, j\u2019ouvre les yeux. Suzanne, tu me regardes\u2026 Non, Suzanne, l\u00e0 o\u00f9 je suis, tu ne peux pas me rejoindre; tu es l\u00e0, toute proche; mais toi, tu es dans un train. Moi je suis \u00e0 fond de cale, loin en arri\u00e8re, loin dans le temps, pour la premi\u00e8re fois, dans une histoire vieille de trois si\u00e8cles dont ma m\u00e9moire ne sait rien, dont ma conscience, soudain, sait tout. Cet esclavage, je le connais. Les gares du d\u00e9sespoir aujourd\u2019hui, les ports de l\u2019angoisse hier\u00a0: je me sens charg\u00e9e des m\u00eames cha\u00eenes.\u00a0(78)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Si Sidonie n\u2019a pas v\u00e9cu directement la traite n\u00e9gri\u00e8re ni l\u2019esclavage, elle porte en elle cette m\u00e9moire traumatique, transmise de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Elle \u00ab\u00a0connai[t]\u00a0\u00bb\u00a0(78), elle est tellement consciente du v\u00e9cu de ses anc\u00eatres que le fait de se retrouver dans une situation similaire la ram\u00e8ne \u00e0 cette Histoire et \u00e0 ses r\u00e9f\u00e9rents sp\u00e9cifiques. Comme si, finalement, elle la vivait par substitution et pouvait s\u2019y inscrire en pens\u00e9es maintenant qu\u2019elle se trouve confront\u00e9e \u00e0 une exp\u00e9rience semblable. Ainsi, cette \u00ab\u00a0plainte l\u00e9gu\u00e9e \u00e0 travers vents et mar\u00e9es\u00a0\u00bb parvient finalement \u00e0 ses oreilles, et elle en accepte l\u2019h\u00e9ritage lourd de sens. D\u2019ailleurs, le passage anachronique du train de d\u00e9portation \u00e0 la cale du bateau n\u00e9grier n\u2019est pas anodin, d\u00e8s lors que ces deux lieux clos marquent les imaginaires li\u00e9s respectivement au v\u00e9cu concentrationnaire et \u00e0 l\u2019esclavage, les deux m\u00e9moires que le personnage fait maintenant cohabiter. La convocation simultan\u00e9e de ces motifs, renvoyant \u00e0 deux univers distincts, cherche ici \u00e0 abolir les fronti\u00e8res s\u00e9parant ces exp\u00e9riences de la souffrance, en insistant sur ce qui les rapproche plut\u00f4t que sur leurs diff\u00e9rences. L\u2019amalgame entre ces deux d\u00e9portations advenues \u00e0 plusieurs si\u00e8cles d\u2019\u00e9cart se d\u00e9ploie ainsi par la r\u00e9f\u00e9rence au moyen de locomotion qui les rend possible et en cristallise la violence\u00a0: respectivement, le train et le bateau n\u00e9grier, tous deux porteurs de d\u00e9sespoir, d\u2019angoisse, et participant \u00e0 l\u2019ali\u00e9nation de l\u2019esp\u00e8ce humaine.<\/p>\n<p align=\"justify\">Dans son article \u00ab\u00a0Le magn\u00e9tisme de la Shoah\u00a0\u00bb, Ophir Levy constate \u00e0 ce propos l\u2019\u00e9mergence, dans l\u2019imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre, d\u2019un imaginaire dit \u00ab\u00a0concentrationnaire\u00a0\u00bb, qui se d\u00e9ploie notamment au travers de fictions et de documentaires reconduisant un ensemble de tropes, d\u2019images, de mythes, \u00e0 travers lesquels s\u2019exprime la m\u00e9moire apparemment univoque des survivants des camps de concentration. Parmi ces sch\u00e8mes, nous retrouvons la m\u00e9taphore du train ou plut\u00f4t du wagon \u00e0 bestiaux, les images de baraques et de barbel\u00e9s, ainsi que la figure du \u00ab\u00a0muselmann\u00a0\u00bb, cet homme presque mort, qui a renonc\u00e9 \u00e0 se battre pour sa vie et sur qui l\u2019entreprise de d\u00e9shumanisation a fonctionn\u00e9\u00a0(Levy\u00a02011). La m\u00e9taphore du train est \u00e0 cet \u00e9gard celle qui marque les huit premiers chapitres du roman de Maillet, centr\u00e9s sur \u00ab\u00a0le grand voyage\u00a0\u00bb qu\u2019\u00e9voquait plus t\u00f4t \u00c9ric Lozowy. L\u2019expression \u00ab\u00a0wagon \u00e0 bestiaux\u00a0\u00bb\u00a0(Maillet 2006,\u00a058) permet, entre autres, de d\u00e9velopper l\u2019isotopie de la d\u00e9shumanisation; les d\u00e9port\u00e9\u00b7e\u00b7s \u00e9tant d\u00e9crit\u00b7e\u00b7s successivement comme des \u00ab\u00a0larves blafardes\u00a0\u00bb\u00a0(93), un \u00ab\u00a0troupeau\u00a0\u00bb de b\u00e9tail\u00a0(97) et \u00ab\u00a0plus personne. Plus rien. Pas m\u00eame des animaux\u00a0\u00bb\u00a0(121). L\u2019imaginaire concentrationnaire est donc reconduit par Sidonie qui en mobilise les motifs essentiels, et parvient en d\u00e9finitive \u00e0 l\u2019\u00e9tendre \u00e0 d\u2019autres exp\u00e9riences de la d\u00e9portation. Ultimement, elle parvient \u00e0 contrer ce ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00ab\u00a0magn\u00e9tisme de la Shoah\u00a0\u00bb, en ne r\u00e9duisant plus seulement l\u2019exp\u00e9rience concentrationnaire lors de la Seconde guerre mondiale au g\u00e9nocide des Juif\u00b7ve\u00b7s.<\/p>\n<p align=\"justify\">Comme le train marque l\u2019imaginaire concentrationnaire, le bateau n\u00e9grier laisse son empreinte dans la litt\u00e9rature traitant de l\u2019esclavage. \u00c9douard Glissant, grand th\u00e9oricien du courant de l\u2019Antillanit\u00e9, d\u00e9veloppe lui-m\u00eame cette m\u00e9taphore dans un chapitre de sa\u00a0<em>Po\u00e9tique de la Relation\u00a0<\/em>intitul\u00e9 \u00ab\u00a0La barque ouverte\u00a0\u00bb\u00a0(1990). \u00c9l\u00e9ment significatif, la barque d\u00e9crite par Glissant appara\u00eet comme un lieu de violence qui pr\u00e9figure, au m\u00eame titre que le train de d\u00e9portation, la violence plus grande \u00e0 venir. Elle constitue un triple gouffre, qui tient en captivit\u00e9 les esclaves et les engloutit, les privant de toute possibilit\u00e9 de concevoir ce qu\u2019iels subissent. Enferm\u00e9\u00b7e\u00b7s dans cette barque qui les arrache aux terres natales pour les propulser vers l\u2019inconnu (les Am\u00e9riques), les d\u00e9port\u00e9\u00b7e\u00b7s crient, et ce cri \u00e9touff\u00e9 retentit jusqu\u2019\u00e0 nous. Le gouffre-matrice originel de la barque est compl\u00e9t\u00e9 par deux autres gouffres\u00a0: l\u2019ab\u00eeme marin et le pays d\u2019Avant. Il explique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">Le terrifiant est du gouffre, trois fois nou\u00e9 \u00e0 l\u2019inconnu. Une fois, donc, inaugurale, quand tu tombes dans le ventre de la barque. Une barque, selon ta po\u00e9tique, n\u2019a pas de ventre, une barque n\u2019engloutit pas, ne d\u00e9vore pas, une barque se dirige \u00e0 plein ciel. Le ventre de cette barque-ci te dissout, te pr\u00e9cipite dans un non-monde o\u00f9 tu cries. Cette barque est une matrice, le gouffre-matrice. G\u00e9n\u00e9ratrice de ta clameur. Productrice aussi de toute unanimit\u00e9 \u00e0 venir. Car si tu es seul dans cette souffrance, tu partages l\u2019inconnu avec quelques-uns, que tu ne connais pas encore. Cette barque est ta matrice, un moule, qui t\u2019expulse pourtant. Enceinte d\u2019autant de morts que de vivants en sursis.\u00a0(17-18)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Le triple gouffre dans lequel se trouvent jet\u00e9\u00b7e\u00b7s les d\u00e9port\u00e9\u00b7e\u00b7s constitue une exp\u00e9rience commune aux Africains, Antillais et autres esclaves. Il peut \u00e0 cet \u00e9gard conduire \u00e0 des rapprochements entre les peuples, soit \u00eatre producteur de Relation(s). Si la cale du bateau n\u00e9grier est un lieu cl\u00f4t, la barque, elle, est ouverte\u00a0: ouverte sur \u00ab\u00a0l\u2019identit\u00e9-rhizome\u00a0\u00bb\u00a0(Glissant 1990) qui s\u2019ancre dans le multiple et l\u2019intersubjectif plut\u00f4t que dans l\u2019enracinement; ouverte sur elle-m\u00eame puisqu\u2019elle met en relation les individu\u00b7e\u00b7s qui exp\u00e9rimentent collectivement la souffrance, entendent mutuellement leurs propres cris et y r\u00e9pondent; ouverte sur le Tout-Monde qui attend de cette mise en Relation la r\u00e9conciliation des peuples. La m\u00e9taphore de la barque ouverte permet donc \u00e0 Glissant d\u2019illustrer les principes de sa po\u00e9tique de la Relation et du Divers, pour promouvoir une convergence fructueuse des m\u00e9moires entourant la d\u00e9portation durant la traite n\u00e9gri\u00e8re.<\/p>\n<p align=\"justify\">La th\u00e9orie glissantienne reste, nous le conc\u00e9dons, un peu abstraite. Mais elle s\u2019\u00e9claircit lorsqu\u2019on la relit \u00e0 la lumi\u00e8re du roman de Mich\u00e8le Maillet. \u00c0 bord du wagon \u00e0 bestiaux, Sidonie est elle aussi projet\u00e9e dans un gouffre-matrice qui tente de l\u2019engloutir, mais elle parvient \u00e0 s\u2019en extirper en entrant en relation avec d\u2019autres d\u00e9port\u00e9\u00b7e\u00b7s, en faisant dialoguer son v\u00e9cu particulier avec d\u2019autres m\u00e9moires. Dans un premier temps, la juxtaposition de l\u2019exp\u00e9rience des camps de concentration et de celle de l\u2019esclavage, par le biais des motifs du train et du bateau, vise \u00e0 ancrer deux exp\u00e9riences distinctes de l\u2019horreur dans des lieux symboliques, eux-m\u00eames convoqu\u00e9s en m\u00e9moire gr\u00e2ce \u00e0 la pratique, par le sujet, du lieu concentrationnaire imm\u00e9diat. La comparaison entre les deux exp\u00e9riences de d\u00e9portation s\u2019\u00e9tend tout au long du r\u00e9cit, et parvient d\u2019abord \u00e0 d\u00e9gager des sp\u00e9cificit\u00e9s \u00e0 chacune de ces situations. Par exemple, s\u2019interrogeant sur les raisons de leur d\u00e9tention, sur les possibles b\u00e9n\u00e9fices que tirent les nazis de ce trafic humain \u00e0 large \u00e9chelle, elle constate\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">Les prisonniers noirs \u00e9taient toujours encha\u00een\u00e9s lorsqu\u2019on les conduisait sur les bateaux. Les n\u00e9griers savaient que, sinon, leurs prisonniers tenteraient de s\u2019enfuir. [\u2026] Dans ces wagons qui nous emm\u00e8nent, nous ne portons pas de cha\u00eenes, pas de cha\u00eenes visibles. Combien nous a-t-on vendus? Qui profite de ce trafic d\u2019\u00eatres humains an\u00e9antis, de cette monnaie d\u00e9valu\u00e9e qui se laisse ainsi charger et d\u00e9charger sans r\u00e9sistance?\u00a0(Maillet\u00a02006,\u00a0124)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">L\u00e0 o\u00f9 Sidonie parvient \u00e0 cerner la finalit\u00e9 \u00e9conomique de la traite transatlantique, les implications et retomb\u00e9es sociales de la d\u00e9portation des juif\u00b7ve\u00b7s lui \u00e9chappent. Plus encore, elle questionne l\u2019absence de r\u00e9sistance des personnes d\u00e9port\u00e9es par les nazis, la r\u00e9signation dont ils font preuve face \u00e0 leur sort funeste, alors que les esclaves de l\u2019\u00e9poque tentaient au moins la fuite. Cette diff\u00e9rence d\u2019attitude s\u2019explique notamment par la surveillance accrue dont les d\u00e9port\u00e9\u00b7e\u00b7s font l\u2019objet, puisque le train est \u00ab\u00a0verouill\u00e9 avec soin par les soldats allemands\u00a0\u00bb\u00a0(124), emp\u00eachant toute \u00e9chapp\u00e9e.<\/p>\n<p align=\"justify\">Aussi Sidonie r\u00e9fl\u00e9chit-elle \u00e0 la sp\u00e9cificit\u00e9 de sa condition de descendante d\u2019esclave, de femme noire, au sein de la communaut\u00e9 des d\u00e9port\u00e9\u00b7e\u00b7s. Elle en vient alors \u00e0 d\u00e9noncer la subsistance du racisme, m\u00eame en ces lieux o\u00f9 tous les prisonnier\u00b7\u00e8re\u00b7s sont assimil\u00e9\u00b7e\u00b7s \u00e0 de la vermine. \u00c0 l\u2019instar des autres femmes noires qu\u2019elle rencontre \u00e0 Ravensbr\u00fcck, Sidonie reste \u00ab\u00a0plus exclue que les autres dans ce monde d\u2019exclues\u00a0\u00bb\u00a0(186), la couleur de sa peau restant un signe distinctif dont elle ne peut et ne veut se d\u00e9faire. Voil\u00e0 pourquoi elle d\u00e9cide de cr\u00e9er des alliances avec les autres femmes racis\u00e9es du camp, sortes de rendez-vous secrets lors desquels ces derni\u00e8res partagent des bribes de leur culture et de leur histoire, tissent des liens amicaux, et oublient pour un temps leurs souffrances imm\u00e9diates. Sidonie se rapproche particuli\u00e8rement d\u2019Anastasie, une amie d\u2019enfance qu\u2019elle a retrouv\u00e9e par hasard \u00e0 Ravensbr\u00fcck. Si Suzanne est qualifi\u00e9e de \u00ab\u00a0s\u0153ur de c\u0153ur\u00a0\u00bb, Anastasie est sa \u00ab\u00a0s\u0153ur de terre\u00a0\u00bb, sa \u00ab\u00a0s\u0153ur d\u2019\u00eele\u00a0\u00bb\u00a0(160-161) et, ce faisant, elle est celle vers qui la protagoniste se tourne quand vient le moment de mourir, pour lui confier son carnet de moleskine, sa m\u00e9daille et son fils, ses \u00ab\u00a0biens\u00a0\u00bb les plus pr\u00e9cieux. Peut-\u00eatre est-ce gr\u00e2ce \u00e0 elle que la narratrice r\u00e9cup\u00e8re l\u2019histoire de Sidonie, et celle des autres femmes priv\u00e9es de f\u00e9minit\u00e9, r\u00e9duites \u00e0 jamais au silence par la mort.<\/p>\n<p align=\"justify\">La sp\u00e9cificit\u00e9 du v\u00e9cu noir, en particulier celui des femmes, s\u2019exprime donc au travers du roman et s\u2019arrime \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019esclavage, pour distinguer une nouvelle communaut\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la collectivit\u00e9 des d\u00e9port\u00e9\u00b7e\u00b7s, longtemps \u00e9clips\u00e9e de cette Histoire par une m\u00e9moire jud\u00e9o-centr\u00e9e et excluant tout autre groupe social de ses repr\u00e9sentations. De cette mani\u00e8re, le roman tente de d\u00e9passer le \u00ab\u00a0magn\u00e9tisme de la Shoah\u00a0\u00bb th\u00e9oris\u00e9 par Ophir Levy, soit \u00ab\u00a0cet effet d\u2019entra\u00eenement presque irr\u00e9sistible dans le champ d\u2019attraction de la Shoah de toute repr\u00e9sentation ayant un rapport avec la d\u00e9portation et l\u2019univers concentrationnaire, voire le nazisme et la Seconde Guerre mondiale en g\u00e9n\u00e9ral\u00a0\u00bb\u00a0(2011,\u00a0407), en donnant \u00e0 voir des r\u00e9alit\u00e9s occult\u00e9es, sans pour autant hi\u00e9rarchiser les souffrances. Le roman de Maillet \u00e9claire \u00e0 la fois le v\u00e9cu des hommes et femmes noir\u00b7e\u00b7s aussi d\u00e9port\u00e9\u00b7e\u00b7s dans les camps de concentration, ph\u00e9nom\u00e8ne largement occult\u00e9 par l\u2019historiographie occidentale\u00a0\u2013\u00a0comme dans une moindre mesure, celui des homosexuel\u00b7le\u00b7s\u00a0\u2013, et celui des esclaves d\u2019autrefois, en prenant pour cadre principal le lieu de violence concentrationnaire. Ce faisant, le roman est investi d\u2019une fonction \u00e0 la fois comm\u00e9morative et m\u00e9morielle, puisqu\u2019il rend justice \u00e0 des communaut\u00e9s oubli\u00e9es par l\u2019Histoire, en laissant une place de choix \u00e0 la m\u00e9moire de celles et ceux qui s\u2019y inscrivent. Rejoignons le propos de Nad\u00e8ge Veldwachter lorsqu\u2019elle affirme que \u00ab\u00a0l\u2019int\u00e9r\u00eat du texte de Michelle Maillet est le parti pris de l\u2019autrice d\u2019effiler \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9pine dorsale\u00a0\u00bb que repr\u00e9sente la Shoah dans l\u2019histoire des crimes nazis en y introduisant une victime jusque-l\u00e0 mur\u00e9e dans un silence inflig\u00e9 par l\u2019indiff\u00e9rence de l\u2019Histoire\u00a0: la femme noire\u00a0\u00bb\u00a0(2015,\u00a055).<\/p>\n<h3 align=\"justify\">\u00c9toile jaune et \u00e9toile noire\u00a0: exp\u00e9rience collective de la d\u00e9shumanisation<\/h3>\n<p align=\"justify\">Malgr\u00e9 toutes ces distinctions, Maillet, \u00e0 travers le r\u00e9cit de Sidonie, \u00e9tablit \u00e9galement une relation de contig\u00fcit\u00e9 entre l\u2019esclavage et la Shoah, permettant ainsi une convergence des m\u00e9moires, sans dissimulation aucune. Plus encore, explique Veldwachter, elle propose une double liaison m\u00e9morielle\u00a0: d\u2019abord, entre les Antillais\u00b7e\u00b7s et leurs anc\u00eatres Africain\u00b7e\u00b7s par effet de filiation g\u00e9n\u00e9tique; ensuite, entre les Juif\u00b7ve\u00b7s et les Noir\u00b7e\u00b7s. Cette deuxi\u00e8me liaison se cristallise dans une nouvelle m\u00e9taphore qui, cette fois, n\u2019affirme pas tant la singularit\u00e9 des exp\u00e9riences des Juif\u00b7ve\u00b7s d\u00e9port\u00e9\u00b7e\u00b7s et des Noir\u00b7e\u00b7s esclaves, qu\u2019elle ne les rassemble sous le m\u00eame \u00e9tendard. Ici se dessine la m\u00e9taphore double de l\u2019\u00e9toile, qui rapproche en partie les pers\u00e9cutions antis\u00e9mites et racistes, la condition juive et la condition noire. S\u2019interrogeant sur les motifs de son arrestation, Sidonie en d\u00e9duit rapidement que seule la couleur de sa peau est responsable de son infortune. N\u2019\u00e9tant ni juive, ni r\u00e9sistante, mais ayant subi le racisme toute sa vie, elle comprend rapidement la politique arbitraire qui gouverne la machine nazie, comme en t\u00e9moigne la citation suivante\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">Il y a des hommes, des femmes, des enfants. Nicaise, D\u00e9sir\u00e9 et moi sommes les seuls Noirs dans cette foule. Jamais je n\u2019ai \u00e9t\u00e9 obs\u00e9d\u00e9e par la couleur de ma peau, mais depuis cette nuit je ne pense plus qu\u2019\u00e0 cela. Pourquoi m\u2019a-t-on arr\u00eat\u00e9e? Beaucoup, ici, portent une \u00e9toile jaune sur leur v\u00eatement. Moi aussi je devrais en porter une, non pas jaune, mais noire. Cette \u00e9toile-l\u00e0 n\u2019existe pas, je le sais, mais je sens que je fais d\u00e9sormais partie de la m\u00eame cat\u00e9gorie humaine que tous ceux qui sont ici. J\u2019appartiens d\u00e9sormais \u00e0 un groupe indistinct dans lequel Hitler a class\u00e9 les juifs, les Slaves, les Tziganes et les Noirs.\u00a0(Maillet\u00a02006,\u00a026-27)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">La prise de conscience du caract\u00e8re collectif du v\u00e9cu de l\u2019oppression sous le r\u00e9gime nazi fait na\u00eetre chez le personnage le d\u00e9sir, voire le besoin de raconter conjointement ces deux exp\u00e9riences. Au-del\u00e0 de l\u2019appartenance religieuse ou \u00ab\u00a0raciale\u00a0\u00bb, c\u2019est le v\u00e9cu de la violence qui rassemble tou\u00b7te\u00b7s les d\u00e9port\u00e9\u00b7e\u00b7s et donne lieu \u00e0 de nombreux actes de solidarit\u00e9. C\u2019est dans ce contexte d\u2019horreur que Sidonie rencontre Suzanne, cette jeune enseignante juive qui l\u2019accompagnera jusqu\u2019\u00e0 la fin et la prendra sous son aile. Par son calme \u00e0 toute \u00e9preuve et son aisance \u00e0 cerner les gens, Suzanne constitue l\u2019interm\u00e9diaire entre Sidonie et les autres, ce proche que Ric\u0153ur consid\u00e8re comme le m\u00e9diateur entre la m\u00e9moire individuelle et la m\u00e9moire collective. Dans un habile jeu de regards, les deux femmes communiquent sans cesse, se rejoignant en d\u00e9pit de leurs diff\u00e9rences raciales et sociales pour devenir les membres d\u2019une seule famille, celle des d\u00e9port\u00e9\u00b7e\u00b7s, celle des femmes de Ravensbr\u00fcck. Gr\u00e2ce \u00e0 Suzanne, \u00ab\u00a0nous ne sommes plus simplement une famille de trois Noirs injustement embarqu\u00e9s dans une rafle, nous faisons partie d\u2019une communaut\u00e9. Famili\u00e8re d\u00e9j\u00e0, \u00e9trang\u00e8re encore, Suzanne est le\u00a0<em>maillon<\/em>\u00a0entre nous et les autres; son destin est le n\u00f4tre et celui de tous\u00a0\u00bb\u00a0(57.\u00a0Nous soulignons), se console Sidonie. Dans ce camp de concentration exclusivement f\u00e9minin, la sororit\u00e9 succ\u00e8de \u00e0 la simple solidarit\u00e9 de circonstance qui pr\u00e9sidait jusqu\u2019alors (dans le train de d\u00e9portation, par exemple), pour donner lieu \u00e0 de v\u00e9ritables amiti\u00e9s. Bien que les divisions raciales restent op\u00e9rantes m\u00eame dans ce contexte d\u00e9j\u00e0 discriminatoire, l\u2019engagement de Sidonie \u00e0 produire un r\u00e9cit rassemblant les r\u00e9alit\u00e9s de chacune des femmes du camp, perp\u00e9tuant leurs m\u00e9moires multiples, finit par prendre le pas sur l\u2019affirmation univoque d\u2019une identit\u00e9 noire et antillaise.<\/p>\n<p align=\"justify\">L\u2019exp\u00e9rience collective de la d\u00e9shumanisation, explicite dans la r\u00e9currence de m\u00e9taphores animali\u00e8res, contribue bien \u00e0 resserrer les liens entre des sujets a priori socialement diff\u00e9renci\u00e9s. L\u2019omnipr\u00e9sence de la mort, de la maladie et les d\u00e9r\u00e8glements corporels qui s\u2019en suivent chez les personnages participe de cette violence subie et v\u00e9cue collectivement. Cette d\u00e9shumanisation \u00e9quivaut pour les femmes \u00e0 une privation des \u00ab\u00a0attributs\u00a0\u00bb ou accessoires f\u00e9minins\u00a0: les cheveux, les formes corporelles, le d\u00e9sir sexuel, voire m\u00eame la couleur de peau pour les femmes noires qui, finalement, deviennent aussi grises et ternes que les autres. Face \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de la mort imminente, les diff\u00e9rences physiques s\u2019amenuisent, et les identit\u00e9s se brouillent. \u00ab\u00a0Nous ressemblons toutes \u00e0 des \u00e9pouvantails, marqu\u00e9s de triangles ou d\u2019\u00e9toiles, de matricules, les jambes sangl\u00e9es dans des chiffons, des morceaux de papier, la taille li\u00e9e par de la ficelle\u00a0\u00bb\u00a0(129), affirme Sidonie. Toutes finissent par appartenir \u00e0 cette communaut\u00e9 amalgam\u00e9e des d\u00e9port\u00e9\u00b7e\u00b7s. Dans ce contexte, la sororit\u00e9 permet de r\u00e9sister de front \u00e0 l\u2019ali\u00e9nation, de r\u00e9affirmer son identit\u00e9 malmen\u00e9e, et cette r\u00e9sistance passe finalement, et une fois de plus, par la mise en r\u00e9cit et l\u2019\u00e9criture de soi. Ren\u00e9 Larrier postule \u00e0 ce propos que<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">[la situation de Sidonie] exige qu\u2019elle d\u00e9crive la terreur et la violence dans les camps pour les g\u00e9n\u00e9rations futures. Alors, elle inscrit cette vie dans son carnet de moleskine. Bien qu\u2019elle n\u2019ait pas l\u2019opportunit\u00e9 de le terminer, (elle est tu\u00e9e), son texte survit, envoy\u00e9 \u00e0 sa m\u00e8re par une cod\u00e9tenue apr\u00e8s la guerre. Il fonctionne alors \u00e0 la fois comme <em>un t\u00e9moignage collectif \u2013\u00a0f\u00e9minin et noir\u00a0\u2013 de l\u2019Holocauste et de l\u2019esclavage<\/em>. Sa voix, t\u00e9moin des deux exp\u00e9riences brutales ignor\u00e9es par les historiens, est \u00e0 jamais inscrite.\u00a0(1997,\u00a0328. Nous soulignons.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Ce t\u00e9moignage collectif, f\u00e9minin et noir, qui se d\u00e9veloppe en parall\u00e8le d\u2019un t\u00e9moignage concentrationnaire, fait naviguer les m\u00e9moires, du singulier au collectif, des hommes aux femmes, des Noir\u00b7e\u00b7s aux Juif\u00b7ve\u00b7s, des d\u00e9port\u00e9\u00b7e\u00b7s dans les camps de concentration aux esclaves dans les cales des bateaux n\u00e9griers. Montrant \u00e0 la fois les s\u00e9vices endur\u00e9s par ces communaut\u00e9s respectives et leurs modes de r\u00e9sistance vari\u00e9s, les sp\u00e9cificit\u00e9s comme les similitudes dans leurs v\u00e9cus, le r\u00e9cit d\u00e9nonce finalement toutes les formes de domination et d\u2019asservissement d\u2019un groupe social sur l\u2019autre.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p align=\"justify\">Au terme de notre investigation, nous constatons combien la r\u00e9appropriation des lieux de violence, par le recours aux r\u00e9cits r\u00e9els et fictifs, peut permettre sinon de s\u2019extraire compl\u00e8tement de la violence, du moins de s\u2019en \u00e9loigner. La mise en r\u00e9cit d\u2019une exp\u00e9rience de la violence qui s\u2019ancre dans un lieu sp\u00e9cifique octroie en d\u00e9finitive une chance de salut \u00e0 l\u2019individu\u00b7e producteur\u00b7rice des r\u00e9cits, d\u00e8s lors qu\u2019iel use de l\u2019imaginaire pour d\u00e9passer le r\u00e9el imm\u00e9diatement appr\u00e9hendable et recr\u00e9e d\u2019autres univers dans lesquels iel peut se projeter mentalement. Sans chercher \u00e0 d\u00e9faire le lieu r\u00e9el de sa charge historique, le processus de mise en fiction des camps de concentration par une autrice qui n\u2019est pas directement concern\u00e9e par le g\u00e9nocide nazi permet ici de d\u00e9voiler de multiples r\u00e9alit\u00e9s. Apr\u00e8s la lecture de\u00a0<em>L\u2019\u00c9toile noire<\/em>, Auschwitz, Ravensbr\u00fcck, Lodz ou Mauthausen ne seront plus seulement les lieux de d\u00e9tention et d\u2019extermination des Juif\u00b7ve\u00b7s d\u2019Europe. Ils seront aussi le th\u00e9\u00e2tre des massacres de centaines de milliers de Tziganes, et de milliers d\u2019Arm\u00e9nien\u00b7e\u00b7s, Indien\u00b7ne\u00b7s, Noir\u00b7e\u00b7s, handicap\u00e9\u00b7e\u00b7s, opposant\u00b7e\u00b7s politiques, communistes et homosexuel\u00b7le\u00b7s. En \u00e9clairant ces v\u00e9cus quelque peu \u00e9cart\u00e9s de l\u2019Histoire officielle, et en donnant \u00e0 l\u2019esclavage une place cons\u00e9quente dans son roman sur la Shoah et le g\u00e9nocide nazi, Michelle Maillet fait coexister les exp\u00e9riences de la violence extr\u00eame et les confronte de mani\u00e8re fructueuse, puisque productrice de nouvelles formes hybrides, de nouveaux r\u00e9cits collectifs. Plus encore, elle d\u00e9voile le caract\u00e8re localis\u00e9 de ces violences, perp\u00e9tr\u00e9es dans et par le biais de lieux qui lui sont exclusivement consacr\u00e9s, qui sont construits dans le seul but d\u2019asservir et de d\u00e9truire les individu\u00b7e\u00b7s qu\u2019ils d\u00e9tiennent (ici, les camps et les plantations). Permettons-nous alors de rejoindre le propos de Simone Veil, lorsqu\u2019elle explique qu\u2019\u00ab\u00a0affirmer le caract\u00e8re singulier de la Shoah, paradigme du mal absolu, ne rend pas sourd aux souffrances des autres victimes, ni aveugles aux violations des droits de l\u2019homme. Bien au contraire\u00a0\u00bb\u00a0(Veil dans Maillet\u00a02006,\u00a015). Similairement, affirmer la sp\u00e9cificit\u00e9 du v\u00e9cu des Noir\u00b7e\u00b7s, hommes et surtout femmes, dans les camps de concentration, mais aussi durant l\u2019esclavage, n\u2019emp\u00eache pas de d\u00e9noncer les autres formes de violence, et d\u2019investir les lieux qui la perp\u00e9tuent de nouvelles voix narratives et r\u00e9elles.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Benveniste, Annie. 2017. \u00ab\u00a0\u00c9crire la violence extr\u00eame\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Journal des anthropologues<\/em>, vol.\u00a0148\u2011149, no\u00a01\u00a0: 83\u201192.<\/p>\n<p>Foucault, Michel. 1984. \u00ab\u00a0Des espaces autres\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Architecture, Mouvement, Continuit\u00e9<\/em>, no.\u00a05\u00a0: 46\u201149.<\/p>\n<p>Glissant, \u00c9douard. 1990.\u00a0<em>Po\u00e9tique de la Relation. Po\u00e9tique III<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Halbwachs, Maurice. 1950.\u00a0<em>La m\u00e9moire collective<\/em>. Paris\u00a0: Presses Universitaires de France.<\/p>\n<p>Larrier, Ren\u00e9e. 1997. \u00ab\u00a0T\u00e9moignage et r\u00e9sistance\u00a0: l\u2019holocauste et l\u2019esclavage dans\u00a0<em>L\u2019\u00e9toile noire\u00a0<\/em>de Michelle Maillet\u00a0\u00bb dans Jo\u00eblle Vitiello et Suzanne Rinne (dir.).\u00a0<em>Elles \u00e9crivent des Antilles (Ha\u00efti, Guadeloupe, Martinique)<\/em>. Paris\u00a0: L\u2019Harmattan\u00a0: 325-329.<\/p>\n<p>Levy, Ophir. 2011. \u00ab\u00a0La magn\u00e9tisme de la Shoah\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Revue d\u2019Histoire de la Shoah<\/em>, vol.\u00a02, no.\u00a0195\u00a0: 405\u2011422.<\/p>\n<p>Lozowy, \u00c9ric. 1997.\u00a0<em>Le r\u00e9cit concentrationnaire\u00a0: Une investigation th\u00e9orique<\/em>, th\u00e8se de doctorat, D\u00e9partement de litt\u00e9rature compar\u00e9e, Universit\u00e9 de Montr\u00e9al.\u00a0<u><a href=\"https:\/\/search.proquest.com\/docview\/304408444?accountid=14719\">https:\/\/search.proquest.com\/docview\/304408444?accountid=14719<\/a><\/u>\u00a0(Page consult\u00e9e le 18 avril 2018).<\/p>\n<p>Maillet, Michelle. 2006.\u00a0<em>L\u2019\u00e9toile noire<\/em>. Paris\u00a0: Pocket.<\/p>\n<p>Nora, Pierre (dir.). 1997.\u00a0<em>Les lieux de m\u00e9moire<\/em>,\u00a0<em>Tome I<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Quarto\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ric\u0153ur, Paul. 1983.\u00a0<em>Temps et R\u00e9cit<\/em>,\u00a0<em>Tome I<\/em>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>Ric\u0153ur, Paul. 2000.\u00a0<em>La m\u00e9moire, l\u2019histoire, l\u2019oubli<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, coll.\u00a0\u00ab\u00a0L\u2019ordre philosophique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Urbain, Jean-Didier. 2010. \u00ab\u00a0Lieux, liens, l\u00e9gendes. Espaces, tropismes et attractions touristiques\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Communications<\/em>, vol.\u00a087, no.\u00a02.\u00a0<u><a href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-communications-2010-2-%20page-5.htm\">https:\/\/www.cairn.info\/revue-communications-2010-2- page-5.htm<\/a><\/u>\u00a0(Page consult\u00e9e le 8 avril 2018).<\/p>\n<p>Veil, Simone. 1990. \u00ab\u00a0Pr\u00e9face\u00a0\u00bb, dans Michelle Maillet.\u00a0<em>L\u2019\u00c9toile noire<\/em>. Paris\u00a0: Stock\u00a0: 11\u201116.<\/p>\n<p>Veldwachter, Nad\u00e8ge. 2015. \u00ab\u00a0<em>L\u2019\u00c9toile noire<\/em>\u00a0de Michelle Maillet\u00a0: traces m\u00e9morielles de l\u2019esclavage dans les camps nazis\u00a0\u00bb.\u00a0<em>\u00c9tudes Litt\u00e9raires<\/em>, vol.\u00a046, no.\u00a01\u00a0: 51\u201164.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Ouedraogo, Paola. 2020. \u00ab Dire la violence des lieux concentrationnaires : la convergence des m\u00e9moires de la Shoah et de l\u2019esclavage dans L\u2019\u00c9toile noire de Michelle Maillet \u00bb, Postures, Dossier \u00ab \u00c9crire le lieu : modalit\u00e9s de la repr\u00e9sentation spatiale \u00bb, n\u00b031, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5687\u00a0(Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/ouedraogo_31.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 ouedraogo_31.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-fab4182f-7fe0-42f3-ab81-b9baff7cfaf4\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/ouedraogo_31.pdf\">ouedraogo_31<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/ouedraogo_31.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-fab4182f-7fe0-42f3-ab81-b9baff7cfaf4\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab \u00c9crire le lieu : modalit\u00e9s de la repr\u00e9sentation spatiale \u00bb, n\u00b0 31 Lors d\u2019une conf\u00e9rence donn\u00e9e au Cercle d\u2019\u00e9tudes architecturales en 1967, Michel Foucault affirme que la pr\u00e9occupation majeure du XXe\u00a0si\u00e8cle serait l\u2019espace (1984). Apr\u00e8s des d\u00e9cennies durant lesquelles les penseur\u00b7e\u00b7s de diverses disciplines ont cherch\u00e9 \u00e0 conceptualiser l\u2019Histoire et la temporalit\u00e9, les [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1321,1326],"tags":[287],"class_list":["post-5687","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-ecrire-le-lieu-modalites-de-la-representation-spatiale","category-laisser-sa-marque-lieux-et-violences","tag-ouedraogo-paola"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5687","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5687"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5687\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8550,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5687\/revisions\/8550"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5687"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5687"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5687"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}