{"id":5688,"date":"2024-06-13T19:48:33","date_gmt":"2024-06-13T19:48:33","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/le-deplacement-de-soi-dans-la-reverie-les-lieux-dans-les-reveries-du-promeneur-solitaire-de-jean-jacques-rousseau\/"},"modified":"2024-08-22T16:18:34","modified_gmt":"2024-08-22T16:18:34","slug":"le-deplacement-de-soi-dans-la-reverie-les-lieux-dans-les-reveries-du-promeneur-solitaire-de-jean-jacques-rousseau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5688","title":{"rendered":"Le d\u00e9placement de soi dans la r\u00eaverie : les lieux dans \u00ab Les R\u00eaveries du Promeneur solitaire \u00bb de Jean-Jacques Rousseau"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6902\">Dossier \u00ab \u00c9crire le lieu : modalit\u00e9s de la repr\u00e9sentation spatiale \u00bb, n\u00b0 31<\/a><\/h5>\n<p>Dans <em>Les R\u00eaveries du Promeneur solitaire<\/em>\u00a0(1782), Jean-Jacques Rousseau affirme vouloir mener une \u00ab\u00a0entreprise\u00a0\u00bb\u00a0(1972, 42) semblable \u00e0 celle de Montaigne dans ses <em>Essais<\/em>\u00a0(1595), c\u2019est-\u00e0-dire prendre quelques-uns de ses derniers et pr\u00e9cieux moments \u2013 l\u2019\u0153uvre a \u00e9t\u00e9 interrompue par sa mort en 1778 \u2013 pour se conna\u00eetre lui-m\u00eame. Les <em>R\u00eaveries <\/em>diff\u00e8rent cependant des <em>Essais <\/em>en plusieurs points, dont l\u2019un des plus importants est la claire mise en sc\u00e8ne de leur auteur\u00a0: Rousseau s\u2019y d\u00e9crit errant \u00e0 travers le monde, tant\u00f4t arpentant les rues de Paris, les montagnes ou les for\u00eats, tant\u00f4t d\u00e9rivant sur une barque. Comme le titre de son \u0153uvre l\u2019indique, l\u2019auteur des <em>R\u00eaveries<\/em> est ainsi d\u2019abord un <em>promeneur<\/em>; il voyage et d\u00e9couvre des endroits nombreux et \u00e9tonnants. Les diff\u00e9rents lieux visit\u00e9s par ce promeneur font na\u00eetre chez ce dernier des r\u00e9flexions profondes, complexes et diverses qui contribuent \u00e0 rapprocher le projet de Rousseau de celui de Montaigne, car il devient, comme celui de son pr\u00e9d\u00e9cesseur, \u00e0 la fois intime, philosophique et litt\u00e9raire. Pour approfondir notre compr\u00e9hension de l\u2019entreprise de Rousseau, il s\u2019av\u00e8re que les <em>R\u00eaveries <\/em>gagnent ainsi \u00e0 \u00eatre abord\u00e9es par une \u00e9tude des diff\u00e9rents lieux qu\u2019elles convoquent\u00a0: comme nous le verrons dans le pr\u00e9sent article, le lieu est en effet \u00e0 la fois un point de d\u00e9part et une source pour la pens\u00e9e. Une analyse de l\u2019\u0153uvre \u2013 et notamment des endroits o\u00f9 Rousseau se trouve au sein de celle-ci \u2013 nous permettra de d\u00e9gager les relations entre ces lieux, ainsi que leur influence sur l\u2019activit\u00e9 de Rousseau, lesquelles \u00e9claireront l\u2019int\u00e9r\u00eat que rev\u00eat l\u2019espace dans les \u0153uvres essayistiques et autobiographiques.<\/p>\n<p>De prime abord, nous orienterons notre recherche vers l\u2019\u00e9tat du r\u00eaveur. Nous verrons que sa solitude n\u2019est pas seulement un \u00e9tat, mais aussi un lieu. Ce lieu du moi s\u2019ouvre sur de multiples espaces, que nous analyserons ensuite en montrant qu\u2019ils s\u2019organisent en niveaux. Au moment o\u00f9 il \u00e9crit les <em>R\u00eaveries<\/em> \u2013 et tel qu\u2019il s\u2019y met en sc\u00e8ne \u2013, Rousseau est en effet sorti de la mondanit\u00e9; son esprit est devenu pour lui un monde particulier, o\u00f9 sa pens\u00e9e peut se diriger vers certains th\u00e8mes, certains souvenirs, certaines cr\u00e9ations. Nous \u00e9tudierons ainsi la navigation m\u00e9taphorique de Rousseau en lui-m\u00eame, tandis que la derni\u00e8re partie de cet article sera consacr\u00e9e \u00e0 la relation qu\u2019entretiennent le lieu et le temps dans la r\u00eaverie\u00a0: pour mener \u00e0 bien cette ultime r\u00e9flexion, nous nous appuierons sur un texte de Gilles Deleuze \u00e9crit dans les ann\u00e9es\u00a0cinquante, <em>L\u2019\u00cele d\u00e9serte<\/em>\u00a0(2002), lequel nous permettra d\u2019examiner comment une signification temporelle se d\u00e9gage des lieux solitaires mis en sc\u00e8ne dans les <em>R\u00eaveries<\/em>.<\/p>\n<h2>La solitude comme lieu<\/h2>\n<h3>L\u2019influence du lieu ext\u00e9rieur sur la r\u00eaverie<\/h3>\n<p>Un aspect singulier des <em>R\u00eaveries<\/em> est la description de l\u2019\u00e9tat spatial o\u00f9 Rousseau se trouve en pensant. Certes, d\u2019autres textes d\u00e9crivent le contexte de r\u00e9flexion ou d\u2019\u00e9criture duquel ils sont originaires\u00a0: Montaigne, par exemple, rappelle sa maladie, sa solitude, ses livres ainsi que ses moments de r\u00e9daction. Toutefois, les <em>R\u00eaveries <\/em>ont comme particularit\u00e9 de d\u00e9crire fr\u00e9quemment un lieu premier de la pens\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire non pas le lieu vers o\u00f9 elle se dirige (ce qui sera le sujet de la deuxi\u00e8me section de cet article), mais d\u2019o\u00f9 elle \u00e9mane<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5688\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Une habitude d\u2019\u00e9criture de Rousseau est, \u00e0 cet \u00e9gard, r\u00e9v\u00e9latrice. Lors de ses promenades, celui-ci \u00e9crivait en effet sur des cartes \u00e0 jouer \u2013\u00a0ce qui tend \u00e0 montrer que l\u2019activit\u00e9 d\u2019autobiographe et d\u2019essayiste de Rousseau pouvait se tenir dans n\u2019importe quel endroit qui ne l\u2019emp\u00eachait pas de sortir ses quelques outils d\u2019\u00e9crivain. Voir \u00ab\u00a0Notes \u00e9crites sur des cartes \u00e0 jouer\u00a0\u00bb\u00a0(Rousseau 1972, 216-223). <\/span>. Rousseau se met ainsi en sc\u00e8ne en de nombreux endroits\u00a0qui, servant d\u2019objets de r\u00e9flexion ou les suscitant, donnent une orientation \u00e0 sa r\u00eaverie<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5688\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\"> Notre coll\u00e8gue, Florence Brassard, nous a judicieusement fait remarquer qu\u2019en cela, les <em>R\u00eaveries<\/em> suivent en quelque sorte un mouvement inverse \u00e0 celui que l\u2019on peut observer dans les <em>Confessions<\/em>\u00a0(1780-1789). En effet, dans les <em>R\u00eaveries<\/em>, il arrive souvent que le contexte ext\u00e9rieur dans lequel se trouve l\u2019auteur mette sa r\u00e9flexion en marche; dans les <em>Confessions<\/em>, ce sont plut\u00f4t certains \u00e9l\u00e9ments du r\u00e9cit chronologique qu\u2019il donne de sa vie qui m\u00e8nent Rousseau \u00e0 \u00e9voquer, de temps \u00e0 autre, les pr\u00e9occupations qui l\u2019habitent au pr\u00e9sent de l\u2019\u00e9criture. <\/span>. C\u2019est le cas dans la sixi\u00e8me promenade\u00a0: en se demandant pourquoi il choisit de ne pas passer par une route, Rousseau se rappelle un enfant demandant l\u2019aum\u00f4ne et r\u00e9fl\u00e9chit sur le don et son rapport avec la libert\u00e9. Une situation semblable survient dans la quatri\u00e8me promenade\u00a0: par sa biblioth\u00e8que, l\u2019auteur a acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Plutarque et aux journaux de l\u2019abb\u00e9 Rosier, dont la lecture g\u00e9n\u00e8re une r\u00e9flexion sur le mensonge. Dans les <em>R\u00eaveries<\/em>, l\u2019atmosph\u00e8re et l\u2019aspect du lieu entra\u00eenent la pens\u00e9e. Celui-ci se pr\u00e9sente comme l\u2019origine, le point premier de nombreux essais que r\u00e9alise Rousseau dans son \u0153uvre; il sert de tremplin vers des m\u00e9ditations profondes<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5688\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">On pourrait faire une remarque analogue sur le temps. La dixi\u00e8me <em>R\u00eaverie<\/em> prend son origine dans le \u00ab\u00a0jour de P\u00e2ques fleuries\u00a0\u00bb, date qui rappelle \u00e0 Rousseau sa \u00ab\u00a0connaissance avec Madame de Warens\u00a0\u00bb\u00a0(167).<\/span>. Ainsi, Rousseau appr\u00e9cie les endroits calmes, car ils sont propices \u00e0 la r\u00eaverie et le conduisent en lui-m\u00eame. Un moment de bonheur relat\u00e9 dans la cinqui\u00e8me promenade illustre bien cet effet du lieu\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[&#8230;] je m\u2019esquivais et j\u2019allais me jeter seul dans un bateau que je conduisais au milieu du lac quand l\u2019eau \u00e9tait calme, et l\u00e0, m\u2019\u00e9tendant tout de mon long dans le bateau les yeux tourn\u00e9s vers le ciel, je me laissais aller et d\u00e9river lentement au gr\u00e9 de l\u2019eau, quelquefois pendant plusieurs heures, plong\u00e9 dans mille r\u00eaveries confuses mais d\u00e9licieuses, et qui sans avoir aucun objet bien d\u00e9termin\u00e9 ni constant ne laissaient pas d\u2019\u00eatre \u00e0 mon gr\u00e9 cent fois pr\u00e9f\u00e9rables \u00e0 tout ce que j\u2019avais trouv\u00e9 de plus doux dans ce qu\u2019on appelle les plaisirs de la vie.\u00a0(98)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>On voit ici que l\u2019eau calme du lac et le ciel sont pour Rousseau les \u00e9l\u00e9ments du lieu qui entra\u00eenent un certain type de pens\u00e9e. Ils ne lui fournissent pas l\u2019objet de ses pens\u00e9es (comme le font par exemple la route et la biblioth\u00e8que dans les quatri\u00e8me et sixi\u00e8me promenades susmentionn\u00e9es), mais plut\u00f4t l\u2019ambiance g\u00e9n\u00e9rale de la r\u00eaverie, qui est calme, discontinue et agr\u00e9able\u00a0: Rousseau fait \u00ab\u00a0mille r\u00eaveries confuses mais d\u00e9licieuses\u00a0\u00bb. C\u2019est parce qu\u2019il est sur le lac que Rousseau peut r\u00eavasser\u00a0: le lieu dispose la pens\u00e9e \u00e0 suivre un certain fil. La situation spatiale peut ainsi donner au r\u00eaveur non seulement une orientation philosophique, mais aussi une m\u00e9thode et une atmosph\u00e8re de recherche.<\/p>\n<h3>Le mouvement vers le moi<\/h3>\n<p>Dans la citation ci-haut, il appara\u00eet aussi que le lieu n\u2019est pas digne d\u2019\u00e9tude en lui-m\u00eame, que ce n\u2019est pas lui qui est explor\u00e9, mais bien Rousseau<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5688\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Ce constat, toutefois, trouve son exception dans l\u2019activit\u00e9 d\u2019herborisation\u00a0: Rousseau note les plantes qu\u2019il d\u00e9couvre sans que cela n\u2019entra\u00eene une r\u00e9flexion.<\/span>. Le lieu n\u2019est qu\u2019un pr\u00e9texte pour penser\u00a0: ce n\u2019est pas parce que le lac est int\u00e9ressant que Rousseau y va, mais parce que le lac lui permet d\u2019entrer en lui-m\u00eame. Bien que le lieu ext\u00e9rieur \u00e0 l\u2019individu soit le lieu premier de la r\u00e9flexion, c\u2019est en lui-m\u00eame que Rousseau pense. Tout le travail entrepris par le Rousseau des <em>R\u00eaveries <\/em>est de ne plus \u00eatre touch\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 des hommes, de ne d\u00e9pendre que de lui-m\u00eame, de se \u00ab\u00a0nourrir de sa propre substance et \u00e0 chercher toute sa p\u00e2ture au-dedans de [lui]\u00a0\u00bb\u00a0(45). Rejet\u00e9 par ses semblables, l\u2019\u00e9crivain est \u00e0 la fois contraint et d\u00e9sireux de se replier sur lui-m\u00eame. Il fait ainsi de sa personne, o\u00f9 il s\u2019est reclus<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5688\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Rousseau d\u00e9sire en fait se projeter le plus possible vers les choses. Nous verrons que c\u2019est en resserrant son existence sur lui-m\u00eame qu\u2019il parvient paradoxalement \u00e0 lui donner une \u00e9tendue.<\/span>, le deuxi\u00e8me de ses lieux. La quatri\u00e8me promenade rappelle au d\u00e9part la biblioth\u00e8que de Rousseau, mais le fait ensuite plonger enti\u00e8rement au fond de lui. En d\u2019autres termes, son moi devient le lieu, l\u2019espace (en tant que cadre g\u00e9ographique) n\u2019a plus d\u2019importance une fois que l\u2019\u00e9l\u00e9ment spatial initial a suscit\u00e9 la r\u00eaverie\u00a0: il suffit que les \u00e9l\u00e9ments de l\u2019espace restent en place et qu\u2019aucun \u00e9l\u00e9ment \u00e9tranger n\u2019en perturbe le calme pour que Rousseau continue sa r\u00eaverie. La r\u00eaverie se d\u00e9finit ainsi \u00e0 la fois \u00e0 partir du monde ext\u00e9rieur et en opposition \u00e0 ce monde.<\/p>\n<p>Ici, c\u2019est donc la situation g\u00e9n\u00e9rale du philosophe que le lieu permet de saisir. Son activit\u00e9 ne d\u00e9pend pas de l\u2019endroit o\u00f9 il se trouve; ce dernier n\u2019est qu\u2019un support, qu\u2019une voie. Rappelons qu\u2019il suffit \u00e0 Rousseau d\u2019\u00eatre dans un endroit calme et de pouvoir \u00e9crire sur des cartes \u00e0 jouer pour que s\u2019enclenche la pens\u00e9e<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5688\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Voir la premi\u00e8re note de la pr\u00e9sente \u00e9tude.<\/span>. Le meilleur exemple de ce retrait en soi apparemment facile nous est donn\u00e9 dans la cinqui\u00e8me promenade\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il [ne] faut qu\u2019assez [d\u2019id\u00e9es] pour se souvenir de soi-m\u00eame en oubliant tous ses maux. Cette esp\u00e8ce de r\u00eaverie peut se go\u00fbter partout o\u00f9 l\u2019on peut \u00eatre tranquille, et j\u2019ai souvent pens\u00e9 qu\u2019\u00e0 la Bastille, et m\u00eame dans un cachot o\u00f9 nul objet n\u2019e\u00fbt frapp\u00e9 ma vue, j\u2019aurais encore pu r\u00eaver agr\u00e9ablement. (103)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019activit\u00e9 intellectuelle tient donc essentiellement en soi, dans le lieu de la solitude. Lorsque le r\u00eaveur y est, il n\u00e9glige le lieu ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>La po\u00e9tique du discontinu des <em>Essais <\/em>trouve un \u00e9cho dans le traitement du lieu chez Rousseau\u00a0: il y a non seulement \u00ab\u00a0mille\u00a0\u00bb\u00a0(98) r\u00eaveries, mais aussi de nombreux lieux qui les suscitent ou les accueillent. Le texte de Rousseau rejoint aussi celui de Montaigne en ce que son auteur a d\u00e9cid\u00e9 de faire du moi le lieu de l\u2019\u00e9tude et, reclus, de r\u00e9fl\u00e9chir. Les deux philosophes ont d\u00e9cid\u00e9 de se prendre pour terrain d\u2019\u00e9tude\u00a0: Rousseau se prom\u00e8ne, Montaigne est dans sa tour, mais ils restent tous les deux en eux. Ce lieu solitaire est toutefois foisonnant, et au m\u00eame titre que les <em>Essais <\/em>de Montaigne font voyager \u00e0 travers diff\u00e9rents th\u00e8mes, les <em>R\u00eaveries <\/em>de Rousseau mettent en sc\u00e8ne un nombre impressionnant de lieux int\u00e9rieurs.<\/p>\n<h2>Les lieux int\u00e9rieurs<\/h2>\n<h3>La nature des lieux int\u00e9rieurs<\/h3>\n<p>Ces lieux int\u00e9rieurs sont tous les lieux qui sont dans l\u2019esprit de Rousseau, tous les terrains qui accueillent sa r\u00eaverie. Ce ne sont \u00e9videmment pas de v\u00e9ritables lieux; ils n\u2019ont pas de situation physique. S\u2019ils peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des lieux, c\u2019est par analogie avec les lieux r\u00e9els, car les lieux int\u00e9rieurs de Rousseau sont en quelque sorte les champs du savoir au-dessus desquels il se penche en r\u00eavant, en dissertant en lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>L\u2019analogie la plus nette et la plus compl\u00e8te que nous donne Rousseau est celle de l\u2019herborisation. L\u2019auteur \u00e9tablit un parall\u00e8le entre la botanique et la r\u00eaverie dans la septi\u00e8me promenade, un parall\u00e8le renforc\u00e9 par l\u2019une de ses premi\u00e8res phrases \u2013 \u00ab\u00a0Me voil\u00e0 donc \u00e0 mon foin pour toute nourriture, et \u00e0 la botanique pour toute occupation\u00a0\u00bb\u00a0(119) \u2013 qui, comme le soulignait Victor Gourevitch\u00a0(2012,\u00a0508), rappelle les premiers mots des <em>R\u00eaveries<\/em> \u2013 \u00ab\u00a0Me voici donc seul sur la terre, n\u2019ayant plus de fr\u00e8re, de prochain, d\u2019ami, de soci\u00e9t\u00e9 que moi-m\u00eame\u00a0\u00bb\u00a0(Rousseau\u00a01972,\u00a035). Nous pourrions aussi mentionner que l\u2019herborisation, souvent m\u00eal\u00e9e \u00e0 la r\u00eaverie, est r\u00e9alis\u00e9e dans un contexte d\u2019\u00e9loignement des hommes qui est, lui aussi, propice \u00e0 la r\u00eaverie. Rousseau indique qu\u2019elle a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 motiv\u00e9e par une prise de distance par rapport \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Fuyant les hommes, cherchant la solitude [\u2026], je commen\u00e7ai de m\u2019occuper de tout ce qui m\u2019entourait et par un instinct fort naturel je donnai la pr\u00e9f\u00e9rence aux objets les plus agr\u00e9ables\u00a0\u00bb\u00a0(127). S\u2019\u00e9loignant des hommes, Rousseau s\u2019est mis \u00e0 \u00ab\u00a0courir la campagne\u00a0\u00bb\u00a0(120) pour\u00a0se rapprocher des plantes, qu\u2019il cueille et examine sur l\u2019\u00eele de Saint-Pierre, au bord de l\u2019Is\u00e8re ou encore pr\u00e8s du Montmartre.<\/p>\n<p>Il nous semble que la r\u00eaverie op\u00e8re spatialement de la m\u00eame mani\u00e8re. Les plantes sont comme les id\u00e9es de Rousseau, qu\u2019il recueille en m\u00e9ditant sur un certain terrain, sur un domaine particulier du savoir. La d\u00e9marche philosophique fait naviguer le penseur \u00e0 travers ce que nous pourrions appeler des \u00ab\u00a0lieux d\u2019id\u00e9es\u00a0\u00bb; elle fait en sorte que son \u00ab\u00a0\u00e2me [\u2026] s\u2019exalt[e] et plan[e]\u00a0\u00bb\u00a0(126) au-dessus de lieux qui n\u2019en sont que m\u00e9taphoriquement<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5688\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">Cette image se retrouve dans la septi\u00e8me promenade, lorsque Rousseau m\u00e9dite sur les liens unissant l\u2019\u00e2me au corps\u00a0: \u00ab\u00a0[J]amais je n\u2019ai trouv\u00e9 de vrai charme aux plaisirs de l\u2019esprit qu\u2019en perdant tout \u00e0 fait de vue l\u2019int\u00e9r\u00eat de mon corps. Ainsi quand m\u00eame je croirais \u00e0 la m\u00e9decine, et quand m\u00eame ses rem\u00e8des seraient agr\u00e9ables, je ne trouverais jamais \u00e0 m\u2019en occuper ces d\u00e9lices que donne une contemplation pure et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e et mon \u00e2me ne saurait s\u2019exalter et planer sur la nature, tant que je la sens tenir aux liens de mon corps.\u00a0\u00bb\u00a0(125-126) Rousseau vise ainsi \u00e0 se d\u00e9tacher du sol pour se d\u00e9placer librement au-dessus des choses qu\u2019il observe et qui peuvent lui \u00eatre int\u00e9rieures. Rousseau est philosophe, et s\u2019il ne s\u2019int\u00e9resse pas \u00e0 la m\u00e9decine, c\u2019est qu\u2019elle ne lui permet pas assez de s\u2019\u00e9lever\u00a0au-dessus de lui-m\u00eame\u00a0: or, une des caract\u00e9ristiques de la r\u00eaverie est justement cette attitude de surplomb, notamment par rapport \u00e0 soi-m\u00eame. (Nous remercions encore Florence Brassard pour l\u2019aide apport\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de cette note.)<\/span>. Si nous pensons qu\u2019il s\u2019agit n\u00e9anmoins de lieux, c\u2019est parce qu\u2019ils en poss\u00e8dent la caract\u00e9ristique essentielle\u00a0: un agent, bien que non physique, peut s\u2019y trouver et s\u2019y d\u00e9placer. L\u2019activit\u00e9 de pens\u00e9e qu\u2019entreprend Rousseau comporte ainsi des ressemblances avec celle d\u2019un individu qui se meut dans le monde ext\u00e9rieur, par exemple lorsque Rousseau entreprend son herborisation. L\u2019activit\u00e9 de Rousseau tient de la navigation, de la d\u00e9couverte des lieux de pens\u00e9e qui sont en lui.<\/p>\n<p>Ce mouvement vers l\u2019int\u00e9rieur concorde avec la description que donne Gaston Bachelard de la r\u00eaverie cosmique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[L]a r\u00eaverie cosmique nous fait habiter un monde. Elle donne au r\u00eaveur l\u2019impression d\u2019un <em>chez soi<\/em> dans l\u2019univers imagin\u00e9. Le monde imagin\u00e9 nous donne un <em>chez soi <\/em>en expansion, l\u2019envers du <em>chez soi <\/em>de la chambre. [\u2026] En r\u00eavant \u00e0 l\u2019univers, toujours <em>on part<\/em>, on habite dans l\u2019<em>ailleurs<\/em> \u2013 dans un ailleurs toujours <em>confortable<\/em>.\u00a0(1965, 152. L\u2019auteur souligne.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Chez Rousseau, cet \u00ab\u00a0ailleurs\u00a0\u00bb, ce \u00ab\u00a0<em>chez soi<\/em>\u00a0\u00bb, ce \u00ab\u00a0monde\u00a0\u00bb est le moi\u00a0: la r\u00eaverie fait parcourir \u00e0 Rousseau de multiples endroits en son esprit, qui vont du domaine de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 \u00e0 celui de la v\u00e9rit\u00e9, de la m\u00e9chancet\u00e9 humaine \u00e0 la sagesse des Anciens. Ces domaines du savoir et de la conscience le m\u00e8nent ainsi \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur l\u2019\u00e9motion ressentie en vidant sa bourse pour amuser de jeunes filles, lui font donner son avis sur le mensonge, lui rappellent le complot ourdi contre lui, le conduisent \u00e0 juger une maxime de Solon, etc. Rousseau montre la vastitude de l\u2019esprit humain en illustrant un nombre important de sujets sur lesquels la r\u00eaverie peut se porter. En cela, les <em>R\u00eaveries<\/em> rejoignent \u00e9galement la polys\u00e9mie du terme \u00ab\u00a0r\u00eaver\u00a0\u00bb et de ses d\u00e9riv\u00e9s au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, qui peuvent aussi bien signifier une projection de l\u2019esprit vers des imaginations, des choses extravagantes, d\u00e9raisonnables, vaines, vagues, voire d\u00e9lirantes, qu\u2019une m\u00e9ditation et une pens\u00e9e soutenues ayant un objet d\u00e9fini\u00a0(Caron et Dagenais\u00a02012, 471). Chez Rousseau, cette apparente diversit\u00e9 semble n\u00e9anmoins se diviser en trois cat\u00e9gories souvent imbriqu\u00e9es les unes dans les autres, si bien qu\u2019on dirait m\u00eame qu\u2019elles ne sont pas s\u00e9parables\u00a0: le souvenir, la r\u00e9flexion et l\u2019imagination.<\/p>\n<h3>Le souvenir, la r\u00e9flexion et l\u2019imagination\u00a0: territoires de la r\u00eaverie<\/h3>\n<p>Le caract\u00e8re autobiographique de l\u2019\u0153uvre trouve son ancrage dans le souvenir. L\u2019auteur se rappelle fr\u00e9quemment des \u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s vers lesquels son esprit se porte. Dans la septi\u00e8me promenade, Rousseau voyage dans sa m\u00e9moire et s\u2019arr\u00eate dans un lieu particulier de son esprit\u00a0: il se rappelle avoir mang\u00e9 des baies suppos\u00e9ment empoisonn\u00e9es lors d\u2019une balade en for\u00eat\u00a0(Rousseau\u00a01972,\u00a0135). Ce souvenir en tant que tel n\u2019a pas comme lieu la for\u00eat, mais il occupe un espace pr\u00e9cis dans l\u2019organisation de l\u2019esprit de Rousseau; c\u2019est en cela qu\u2019il se pr\u00e9sente comme un lieu. Nous pourrions ainsi qualifier le souvenir comme lieu de deuxi\u00e8me niveau \u2013 le premier \u00e9tant celui o\u00f9 se trouve physiquement Rousseau.<\/p>\n<p>Or, le souvenir de l\u2019ingestion des baies m\u00e8ne \u00e9galement Rousseau vers un troisi\u00e8me et dernier niveau spatial, car en relatant les \u00e9pisodes de la balade, l\u2019auteur se pr\u00eate \u00e0 une description du d\u00e9cor o\u00f9 elle fut entreprise. Rousseau donne, par exemple, des indications g\u00e9ographiques et sylvestres\u00a0\u00e0 son lecteur\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] nous nous promenions le long de l\u2019Is\u00e8re dans un lieu tout plein de saules \u00e9pineux\u00a0\u00bb\u00a0(135). Malgr\u00e9 sa profondeur, ce niveau met en sc\u00e8ne des lieux concrets qui, en tant qu\u2019ils se trouvent dans la m\u00e9moire, sont un \u00e9cho au r\u00e9el, un souvenir de la r\u00e9alit\u00e9\u00a0: Rousseau se rappelle s\u2019\u00eatre promen\u00e9 parmi les \u00ab\u00a0saules \u00e9pineux\u00a0\u00bb. Il semble ainsi que le mouvement que nous avons pr\u00e9c\u00e9demment analys\u00e9 \u2013 le passage de Rousseau par le moi \u2013 permet en fait d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 autrefois ext\u00e9rieure qui fut int\u00e9gr\u00e9e en lui\u00a0: \u00ab\u00a0la poursuite de la <em>profondeur <\/em>nous fait acc\u00e9der au point o\u00f9 l\u2019\u00eatre s\u2019ouvre sur le <em>dehors<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0(Starobinski\u00a01960, 47. L\u2019auteur souligne). Notre \u00e9tude du lieu permet ainsi de voir que Rousseau, insatisfait de sa situation solitaire, retourne dans le monde ant\u00e9rieur et ext\u00e9rieur <em>via <\/em>soi\u00a0: les lieux ext\u00e9rieurs sont en fait pr\u00e9sents au fond du moi. Ils sont la consolation de l\u2019auteur, qui d\u00e9sire toujours projeter et \u00e9tendre son \u00eatre le plus possible, mais d\u00e9cide de ne jouir de \u00ab\u00a0rien d\u2019ext\u00e9rieur \u00e0 [lui], de rien sinon de [lui]\u2014 m\u00eame et de sa propre existence\u00a0\u00bb\u00a0(Rousseau\u00a01972, 102).<\/p>\n<p>Ces lieux du souvenir contiennent toujours un potentiel philosophique important, ce qui explique pourquoi ils suivent ou pr\u00e9c\u00e8dent, entourent ou sont entour\u00e9s par le deuxi\u00e8me type de lieu dans l\u2019esprit de Rousseau\u00a0: la r\u00e9flexion. Ce lieu ne m\u00e8ne pas, comme le souvenir, \u00e0 un r\u00e9cit ayant une r\u00e9alit\u00e9 spatio-temporelle situ\u00e9e plus profond\u00e9ment dans l\u2019esprit de Rousseau. Le lieu de la r\u00e9flexion est simplement le th\u00e8me de la pens\u00e9e, le terrain de r\u00e9flexion. Il met en sc\u00e8ne certaines id\u00e9es, qui peuvent \u00eatre prises ou laiss\u00e9es par Rousseau. Le meilleur exemple de ce type de lieu semble la quatri\u00e8me promenade, o\u00f9 Rousseau traite du mensonge. Il tergiverse sur ce qui le l\u00e9gitime, sur les situations o\u00f9 il est bon ou permis de mentir. Malgr\u00e9 les changements d\u2019orientation de Rousseau dans ce d\u00e9bat int\u00e9rieur, sa r\u00eaverie se tient toujours dans le m\u00eame domaine sp\u00e9culatif et th\u00e9matique\u00a0: c\u2019est pourquoi on peut parler de lieu int\u00e9rieur r\u00e9flexif, qui engage le sujet dans une pens\u00e9e qui, malgr\u00e9 les diff\u00e9rentes perspectives qu\u2019il adopte sur un th\u00e8me (ce qui est l\u2019une des caract\u00e9ristiques essentielles de l\u2019essai), comporte une stabilit\u00e9 dans et par son th\u00e8me. La r\u00eaverie a une unit\u00e9 par son sujet<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5688\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-8\">8<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-8\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">Il semble que cette unit\u00e9 puisse englober \u00e0 la fois le souvenir et la r\u00e9flexion, non pas dans l\u2019\u00e9tat de r\u00eaverie, mais dans l\u2019\u00e9tat d\u2019\u00e9criture. Chaque promenade, regroupant souvenirs et r\u00e9flexions, comporte ainsi une certaine unit\u00e9, un th\u00e8me f\u00e9d\u00e9rateur. Jean Grenier a, dans l\u2019\u00e9dition \u00ab\u00a0Folio classique\u00a0\u00bb de 1972, propos\u00e9 des titres aux <em>Promenades<\/em>\u00a0(11-12) qui renvoient \u00e0 ces th\u00e9matiques.<\/span>. Il semble ainsi que la <em>vita contemplativa<\/em> que vit et peint Rousseau dans les <em>R\u00eaveries <\/em>peut porter sur deux modes de vie distincts, soit la <em>vita activa<\/em> et la <em>vita contemplativa<\/em>\u00a0: le lieu du souvenir rappelle des lieux o\u00f9 l\u2019action s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e dans le pass\u00e9, tandis que le lieu de la r\u00e9flexion est un terrain pour la contemplation ou la recherche de v\u00e9rit\u00e9s abstraites.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de ce que nous avons dit, les lieux dans l\u2019esprit de Rousseau semblent donc \u00eatre simplement parcourus par l\u2019auteur, comme la nature est explor\u00e9e par un herboriste. Rousseau ne ferait qu\u2019acc\u00e9der \u00e0 des lieux d\u00e9j\u00e0 existants\u00a0: les souvenirs (la balade en Suisse) ont \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9s durant sa vie; les sujets de r\u00e9flexion (le mensonge) existaient avant qu\u2019il n\u2019y pense.<\/p>\n<p>Dans ses m\u00e9ditations, cependant, Rousseau ne se r\u00e9signe pas \u00e0 la simple \u00e9tude des choses pass\u00e9es et pr\u00e9sentes, car la r\u00eaverie favorise aussi la cr\u00e9ation. Pour ainsi dire, en plus d\u2019\u00eatre historien et philosophe, Rousseau est po\u00e8te. Dans le monde ext\u00e9rieur, soit le premier niveau spatial, Rousseau ne fait que subir le monde; dans le monde int\u00e9rieur, soit le deuxi\u00e8me niveau, Rousseau peut <em>imaginer<\/em> le monde. C\u2019est que Rousseau est le cr\u00e9ateur de certains lieux de son esprit\u00a0: il r\u00e9alise lui-m\u00eame le d\u00e9cor. Les nouvelles pens\u00e9es, images et id\u00e9es g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par Rousseau en lui-m\u00eame apparaissent par la mention fr\u00e9quente, dans les <em>R\u00eaveries<\/em>, de l\u2019imagination\u00a0: Rousseau obtient \u00ab\u00a0le secours d\u2019une imagination riante\u00a0\u00bb\u00a0(103), vole \u00ab\u00a0chaque jour sur les ailes de l\u2019imagination\u00a0\u00bb\u00a0(104), etc<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5688\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-9\">9<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-9\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\">Dans les mots de Rousseau, l\u2019imagination semble parfois synonyme de r\u00eaverie, de m\u00e9ditation ou de contemplation. Il nous semble cependant qu\u2019un certain type d\u2019imagination, qui est celle que nous d\u00e9crivons, occupe une place particuli\u00e8re parmi les trois lieux de la r\u00eaverie (elle serait ainsi une imagination de second degr\u00e9).<\/span>. L\u2019imagination est dans ce texte \u2013 ainsi que dans l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre de Rousseau \u2013 un enjeu important, si bien que Rousseau craint son tarissement, le fait qu\u2019elle ne puisse plus le transporter o\u00f9 il le souhaite.<\/p>\n<p>Les situations imagin\u00e9es par Rousseau sont, comme les souvenirs et les pens\u00e9es, des lieux dans son esprit. Il peut choisir de s\u2019y tenir, de s\u2019y plaire\u00a0: il peut d\u00e9cider de quitter de difficiles r\u00e9flexions ou de durs souvenirs pour se laisser porter sur ses \u00ab\u00a0ailes\u00a0\u00bb. L\u2019imagination est pour Rousseau le troisi\u00e8me refuge dans sa solitude, l\u2019ultime lieu mental o\u00f9 il peut \u00e9chapper \u00e0 la cruaut\u00e9 des hommes ainsi que r\u00e9fl\u00e9chir sur ces derniers et sur lui-m\u00eame. De plus, comme la m\u00e9moire, l\u2019imagination contient en elle-m\u00eame des lieux (que nous avons plus t\u00f4t qualifi\u00e9s de\u00a0lieux de troisi\u00e8me niveau). Notons toutefois que certains de ces lieux de troisi\u00e8me niveau portent vers le futur, car leur r\u00e9alisation peut \u00eatre d\u00e9sir\u00e9e dans le r\u00e9el. Jean Starobinski dit ainsi qu\u2019il y a<\/p>\n<blockquote>\n<p>appr\u00e9hension confuse, anticipation fabulatrice, et qui, partant d\u2019une f\u00e9licit\u00e9 purement illusoire, appelle passionn\u00e9ment sa r\u00e9alisation. [\u2026] Elle ne se d\u00e9tourne pas du monde, mais se pr\u00e9pare \u00e0 y p\u00e9n\u00e9trer, s\u2019en fait un tableau enchanteur qu\u2019elle anime \u00e0 son gr\u00e9, guettant, suscitant des figures qui, si elles ne sont pas encore r\u00e9elles, ne devraient pas tarder \u00e0 le devenir.\u00a0(1960, 55)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Marc Eigeldinger confirme la pr\u00e9sence, chez Rousseau, de cette force imaginative port\u00e9e vers l\u2019apr\u00e8s\u00a0: \u00ab\u00a0seule l\u2019imagination franchit les limites de notre condition terrestre en concevant un ailleurs\u00a0\u00bb\u00a0(2011, 19). Les pens\u00e9es qui affluent dans l\u2019esprit de Rousseau peuvent \u00eatre sans rapport direct avec le r\u00e9el, mais certaines entra\u00eenent l\u2019envie qu\u2019elles y soient concr\u00e9tis\u00e9es. Par ce d\u00e9sir, la r\u00eaverie est d\u2019une certaine mani\u00e8re connect\u00e9e au r\u00e9el, un r\u00e9el esp\u00e9r\u00e9 dans le futur et dans l\u2019ailleurs.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tude du lieu chez Rousseau montre ainsi qu\u2019il existe trois r\u00e9gimes de r\u00eaverie, qui peuvent ais\u00e9ment \u00eatre combin\u00e9s. Se rem\u00e9morer fait entrer l\u2019auteur des <em>R\u00eaveries<\/em> dans sa m\u00e9moire, constitu\u00e9e de plusieurs moments qui ont chacun leur place dans son esprit, mais qui ouvrent sur le monde pass\u00e9 et sur les lieux qui le constituent. La r\u00eaverie m\u00e8ne ainsi Rousseau d\u2019un lieu abstrait vers un lieu concret. R\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la mani\u00e8re de Montaigne fait parvenir le r\u00eaveur dans un monde de sujets, de th\u00e8mes sur lesquels il peut disserter. Imaginer fait inventer \u00e0 Rousseau diverses pens\u00e9es qui occupent aussi divers lieux de son esprit, mais qui lui permettent aussi parfois de se figurer un futur d\u00e9sir\u00e9.<\/p>\n<h3>Recommencement et fin\u00a0: le lieu de la solitude participant d\u2019une logique temporelle<\/h3>\n<p>Ces trois r\u00e9gimes, qui ont chacun leur territoire, leur lieu g\u00e9n\u00e9ral, prennent place dans l\u2019esprit de Rousseau, dans sa solitude. La vie int\u00e9rieure de Rousseau, par sa diversit\u00e9 et sa vastitude, imite la vie ext\u00e9rieure\u00a0: le d\u00e9placement de Rousseau dans le monde est recommenc\u00e9 dans le moi, d\u2019o\u00f9 il appara\u00eet que la solitude dans laquelle vit Rousseau, le lieu o\u00f9 il est lorsqu\u2019il r\u00eave \u2013 le moi \u2013 s\u2019inscrit dans une logique temporelle. En lui-m\u00eame, Rousseau d\u00e9sire recommencer la vie qu\u2019il a men\u00e9e.<\/p>\n<h3>Le moi solitaire\u00a0et son \u00e9quivalence avec l\u2019\u00eele d\u00e9serte telle que con\u00e7ue par Deleuze<\/h3>\n<p>La pr\u00e9sente section prend appui sur une r\u00e9flexion de Gilles Deleuze intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Causes et raisons des \u00eeles d\u00e9sertes\u00a0\u00bb\u00a0(2002). Deleuze y explique que l\u2019essence de l\u2019\u00eele d\u00e9serte se concentre dans l\u2019imaginaire qu\u2019elle suscite \u2013 qui implique deux mouvements humains principaux\u00a0: la s\u00e9paration et la recr\u00e9ation \u2013 en plus d\u2019\u00e9tudier deux personnages litt\u00e9raires qui se retrouvent sur une \u00eele d\u00e9serte\u00a0: Robinson de <em>Robinson Cruso\u00e9<\/em>\u00a0(Defoe 1719) et Suzanne de <em>Suzanne et le Pacifique<\/em>\u00a0(Giraudoux 1921). Jessy Neau propose que Deleuze tienne certaines de ses r\u00e9flexions sur l\u2019\u00eele d\u00e9serte en partie de la lecture des <em>R\u00eaveries<\/em>\u00a0(2016); nous estimons aussi ce parall\u00e8le digne d\u2019int\u00e9r\u00eat et pensons que la solitude de Rousseau est \u00e0 l\u2019image d\u2019un lieu, celui de l\u2019\u00eele d\u00e9serte. En effet, l\u2019isolement de Rousseau l\u2019oblige \u00e0 entreprendre \u00e0 nouveau son existence; comme n\u2019importe quel naufrag\u00e9, il fait ce que demande l\u2019\u00eele d\u00e9serte, c\u2019est-\u00e0-dire recommencer, tenter une seconde fois ce qu\u2019il a entrepris dans sa vie d\u2019autrefois.<\/p>\n<p>Le rapprochement du lieu solitaire de Rousseau avec l\u2019\u00eele d\u00e9serte est en v\u00e9rit\u00e9 explicitement \u00e9tabli dans les <em>R\u00eaveries<\/em>, lorsque l\u2019auteur traite de son \u00e9loignement de la soci\u00e9t\u00e9 et de son activit\u00e9 philosophique. L\u2019expression appara\u00eet dans la troisi\u00e8me promenade lorsqu\u2019il peint son activit\u00e9 de pens\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] de toutes les \u00e9tudes que j\u2019ai t\u00e2ch\u00e9 de faire en ma vie au milieu des hommes il n\u2019y en a gu\u00e8re que je n\u2019eusse faite \u00e9galement seul dans une <em>\u00eele d\u00e9serte<\/em> o\u00f9 j\u2019aurais \u00e9t\u00e9 confin\u00e9 pour le reste de mes jours\u00a0\u00bb\u00a0(Rousseau\u00a01972, 58-59. Nous soulignons). Il semble ici que la pens\u00e9e est d\u00e9tach\u00e9e de l\u2019environnement o\u00f9 se situe celui qui r\u00e9fl\u00e9chit; elle a comme lieu la solitude, dont l\u2019\u00eele d\u00e9serte peut \u00eatre le support ou la m\u00e9taphore. Ainsi, de toute l\u2019\u0153uvre, le lieu o\u00f9 la r\u00eaverie atteint son apog\u00e9e est une \u00eele, l\u2019\u00eele de Saint-Pierre. Bien que celle-ci soit habit\u00e9e, Rousseau y passe la plupart de son temps seul \u00e0 herboriser ou \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir. Cette \u00eele et ses habitants agr\u00e9ables et simples sont \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 que Rousseau a connue; il y a s\u00e9paration radicale entre l\u2019ancien \u00e9tat de Rousseau et le nouveau.<\/p>\n<p>Cette s\u00e9paration entre le continent et l\u2019\u00eele de Saint-Pierre est \u00e0 l\u2019image de la s\u00e9paration entre Rousseau et le monde. Lorsqu\u2019il \u00e9crit ses <em>R\u00eaveries<\/em>, Rousseau se situe encore au milieu du monde, \u00e0 Paris, comme l\u2019\u00eele est dans un lac entour\u00e9 lui-m\u00eame du monde; or il est dans un lieu nouveau\u00a0: sa solitude, son moi, que les eaux distancient de la soci\u00e9t\u00e9 en op\u00e9rant une \u00ab\u00a0\u00e9rosion\u00a0\u00bb, une \u00ab\u00a0fracture\u00a0\u00bb\u00a0(Deleuze\u00a02002, 11). La solitude que nous avons examin\u00e9e dans la premi\u00e8re section de cet article fait ainsi voir que le mouvement de Rousseau vers le moi est analogue \u00e0 celui d\u2019un homme qui parvient \u00e0 une \u00eele d\u00e9serte; comme l\u2019expose Deleuze, \u00ab\u00a0l\u2019homme [\u2026] se trouve s\u00e9par\u00e9 du monde en \u00e9tant sur l\u2019\u00eele\u00a0\u00bb\u00a0(12). Neau rel\u00e8ve cette ressemblance en se demandant si Deleuze ne s\u2019est pas inspir\u00e9 du citoyen de Gen\u00e8ve\u00a0: \u00ab\u00a0Deleuze a-t-il lu les <em>R\u00eaveries du promeneur solitaire<\/em> en voyant dans ce Rousseau errant sur l\u2019\u00eele de Saint-Pierre cet \u00eatre pris dans cette double dialectique [celle de la s\u00e9paration et de la cr\u00e9ation]; le moi de la premi\u00e8re promenade n\u2019est-il pas celui d\u2019une s\u00e9paration totale?\u00a0\u00bb\u00a0(2016) Le premier \u00e9l\u00e9ment de ressemblance entre le moi de Rousseau et l\u2019\u00eele d\u00e9serte est ainsi la s\u00e9paration d\u2019avec le monde, qu\u2019illustre Rousseau en affirmant\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis sur la terre comme dans une plan\u00e8te \u00e9trang\u00e8re, o\u00f9 je serais tomb\u00e9 de celle que j\u2019habitais.\u00a0\u00bb\u00a0(Rousseau\u00a01972, 40)<\/p>\n<p>Rousseau est sur une nouvelle terre certes d\u00e9serte, mais non vide. Ainsi, le lieu o\u00f9 il se trouve, son esprit, regorge d\u2019\u00e9l\u00e9ments \u00e0 red\u00e9couvrir ou \u00e0 cr\u00e9er<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5688\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-10\">10<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-10\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\">Marc Eigeldinger analyse ceci comme une tentative, pour Rousseau, de parvenir \u00e0 un \u00ab\u00a0\u00e9tat \u00e9d\u00e9nique\u00a0\u00bb. Voir \u00e0 ce sujet le chapitre \u00ab\u00a0L\u2019\u00e2ge d\u2019or est insulaire\u00a0\u00bb dans <em>Jean-Jacques Rousseau et la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019imaginaire<\/em>\u00a0(2011, 140).<\/span>, car, comme nous l\u2019avons vu, Rousseau est en son esprit comme en nature, cueillant \u00e7\u00e0 et l\u00e0 ses pens\u00e9es dans des lieux quasiment analogues \u00e0 ceux de l\u2019herborisation. Ce foisonnement du monde int\u00e9rieur trouve un \u00e9cho dans l\u2019article de Deleuze, qui fait de l\u2019\u00eele d\u00e9serte un lieu qui n\u2019est pas un d\u00e9sert, mais qui \u00ab\u00a0peut contenir les plus vives sources, la faune la plus agile, la flore la plus color\u00e9e, les nourritures les plus \u00e9tonnantes, les sauvages les plus vivants, et le naufrag\u00e9 comme son fruit le plus pr\u00e9cieux\u00a0\u00bb\u00a0(Deleuze\u00a02002,\u00a014). Les id\u00e9es, les souvenirs et les imaginations sont au moi de Rousseau ce que les plantes et les animaux sont \u00e0 l\u2019\u00eele\u00a0: ils sont les attributs du lieu, qui peuvent \u00eatre contempl\u00e9s par l\u2019agent ou qui peuvent lui servir. Dans les <em>R\u00eaveries<\/em> \u2013 et peut-\u00eatre, par extension, dans l\u2019essai et l\u2019autobiographie \u2013, le moi se pr\u00e9sente donc comme un v\u00e9ritable lieu, semblable \u00e0 une \u00eele par son foisonnement et sa s\u00e9paration du monde.<\/p>\n<h2>Nouveau lieu, nouveau d\u00e9part\u00a0: Rousseau en soi<\/h2>\n<p>Les deux aspects semblables (foisonnement et s\u00e9paration) des deux lieux (l\u2019\u00eele et le moi) indiquent un mouvement dans la vie de Rousseau. Nous pensons que, suivant l\u2019analyse de Deleuze sur les \u00eeles d\u00e9sertes, nous pouvons observer chez Rousseau un lien important entre la modification spatiale et la modification temporelle, qui fait en sorte que le changement de lieu participe d\u2019un d\u00e9placement temporel.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Selon Deleuze, en se s\u00e9parant de la soci\u00e9t\u00e9, le naufrag\u00e9 met en place certaines structures dans l\u2019\u00eele d\u00e9serte, qui se pr\u00e9sente alors comme un lieu o\u00f9 les structures ont une nouvelle chance de fonctionner. Deleuze consid\u00e8re cette deuxi\u00e8me chance ainsi offerte \u00e0 l\u2019humain par l\u2019\u00eele d\u00e9serte comme la caract\u00e9ristique primordiale de ce lieu\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019id\u00e9e d\u2019une seconde origine donne tout son sens \u00e0 l\u2019\u00eele d\u00e9serte, survivance de l\u2019\u00eele sainte dans un monde qui tarde \u00e0 recommencer\u00a0\u00bb\u00a0(17). Par sa s\u00e9paration, l\u2019\u00eele est un paysage nouveau o\u00f9 l\u2019individu peut se refaire. Pour Deleuze, quitter le monde et le refaire sont deux entreprises intimement li\u00e9es, voire imbriqu\u00e9es\u00a0: \u00ab\u00a0S\u00e9paration et recr\u00e9ation ne s\u2019excluent pas sans doute, il faut bien s\u2019occuper quand on est s\u00e9par\u00e9, il vaut mieux se s\u00e9parer quand on veut recr\u00e9er, reste qu\u2019une des deux tendances domine toujours.\u00a0\u00bb\u00a0(12)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce m\u00eame recommencement survient chez Rousseau et nous permet de comprendre un des objectifs premiers de la r\u00eaverie, de la vie contemplative. Rousseau, par son isolement, s\u2019entretient en lui-m\u00eame, certes, mais il le fait surtout pour revivre, pour continuer ce qu\u2019il a commenc\u00e9. Rousseau ne cesse de faire parvenir \u00e0 lui des souvenirs par lesquels il revisite sa vie pass\u00e9e; la solitude est un nouvel endroit pour perp\u00e9tuer son activit\u00e9 philosophique, qui implique aussi l\u2019imagination<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5688\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-11\">11<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-11\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\">Par cette activit\u00e9 de l\u2019imagination, Rousseau pratique une contemplation diff\u00e9rente de celle des Anciens, laquelle comporte, comme l\u2019a montr\u00e9 G\u00e9rald Allard, trois diff\u00e9rences majeures avec le type de contemplation privil\u00e9gi\u00e9 par Rousseau. En effet, la contemplation telle que la pratique Rousseau refuse la contention d\u2019esprit, laisse une place importante \u00e0 l\u2019\u00e9motion et entra\u00eene la cr\u00e9ation\u00a0(1986, 19).<\/span>. En faisant ainsi recommencer le pass\u00e9 par le souvenir, en reprenant son activit\u00e9 par la r\u00eaverie r\u00e9flexive et imaginative, l\u2019auteur des <em>R\u00eaveries <\/em>voit alors son moi devenir, comme l\u2019\u00eele d\u00e9serte, un terrain d\u2019\u00ab\u00a0origine seconde\u00a0\u00bb\u00a0(16).<\/p>\n<p>La vie int\u00e9rieure est pour Rousseau le moyen de recommencer \u00e0 \u00e9tendre son existence par la contemplation de ce qui est en lui, une activit\u00e9 qui est justement souvent d\u00e9crite dans les <em>R\u00eaveries<\/em> comme un recommencement de l\u2019ancienne vie qu\u2019il a aim\u00e9e. Rousseau explique ainsi, dans la premi\u00e8re promenade, comment son projet solitaire lui permettra de revivre certains moments de sa vie et de refaire en lui, par lui, son ancienne existence\u00a0: \u00ab\u00a0Je fixerai par l\u2019\u00e9criture celles qui pourront me venir encore; chaque fois que je les relirai m\u2019en rendra la jouissance.\u00a0\u00bb\u00a0(Rousseau\u00a01972, 41)<\/p>\n<p>Rousseau adopte les deux attitudes que remarque Deleuze respectivement chez Suzanne et chez Robinson, les deux personnages naufrag\u00e9s qu\u2019il analyse\u00a0: comme Suzanne, il vit parmi les richesses que lui donne l\u2019\u00eele; comme Robinson, il recr\u00e9e le monde qu\u2019il conna\u00eet. Son lieu int\u00e9rieur est, comme l\u2019\u00eele de Suzanne, \u00ab\u00a0un conservatoire d\u2019objets tout faits, d\u2019objets luxueux\u00a0\u00bb\u00a0(Deleuze\u00a02002, 15)\u00a0: ses souvenirs sont nombreux et vari\u00e9s, les th\u00e8mes de ses r\u00e9flexions sont multiples; ils lui offrent une mati\u00e8re avec laquelle il peut r\u00eaver<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"12\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5688\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-12\">12<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-12\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"12\">Cependant, \u00e9tant donn\u00e9 que les souvenirs et les r\u00e9flexions de Rousseau sont souvent rattach\u00e9s \u00e0 des individus ou \u00e0 des situations, ils n\u2019ont pas l\u2019aspect fade des objets sur l\u2019\u00eele de Suzanne\u00a0(Deleuze\u00a02002,\u00a016).<\/span>. Son moi est aussi comme l\u2019\u00eele de Robinson, car il refait la vie philosophique qu\u2019il avait dans sa vie d\u2019autrefois au sein sa vie pr\u00e9sente, de la m\u00eame mani\u00e8re que Robinson recompose \u00ab\u00a0la vie quotidienne de la bourgeoisie \u00e0 partir d\u2019un capital\u00a0\u00bb\u00a0(15). \u00c0 la fois lieu et agent de la r\u00eaverie, Rousseau reprend ainsi les \u00e9l\u00e9ments de son ancienne activit\u00e9 pour la transposer en lui-m\u00eame, o\u00f9 se trouvent d\u00e9j\u00e0 les \u00e9l\u00e9ments n\u00e9cessaires \u00e0 sa recr\u00e9ation.<\/p>\n<p>Nous voyons ainsi que le d\u00e9placement spatial du monde au moi observ\u00e9 dans les <em>R\u00eaveries <\/em>s\u2019inscrit dans le projet de Rousseau de continuer et de recommencer son existence d\u2019une mani\u00e8re plus int\u00e9rieure. Les <em>R\u00eaveries<\/em> poursuivent ainsi une qu\u00eate de l\u2019origine. Par leur caract\u00e8re intime et astreint au moi, elles se rapprochent des autres commencements qu\u2019on retrouve dans plusieurs \u0153uvres de Rousseau, tel celui d\u2019\u00c9mile qui doit rester en lui<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"13\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5688\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-13\">13<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5688-13\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"13\">Rousseau accorde une grande importance \u00e0 ce qu\u2019\u00c9mile demeure prot\u00e9g\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0C&rsquo;est \u00e0 toi que je m&rsquo;adresse, tendre et pr\u00e9voyante m\u00e8re, qui sus t&rsquo;\u00e9carter de la grande route, et garantir l&rsquo;arbrisseau naissant du choc des opinions humaines! Cultive, arrose la jeune plante avant qu&rsquo;elle meure : ses fruits feront un jour tes d\u00e9lices. Forme de bonne heure une enceinte autour de l&rsquo;\u00e2me de ton enfant ; un autre en peut marquer le circuit, mais toi seule y dois poser la barri\u00e8re.\u00a0\u00bb\u00a0(Rousseau 1969, 81-82)<\/span> et celui de l\u2019homme \u00e0 l\u2019\u00e9tat de nature qui a comme premier sentiment \u00ab\u00a0l\u2019amour de [lui]\u2014 m\u00eame\u00a0\u00bb\u00a0(Rousseau\u00a02004,\u00a056). Elles rappellent aussi les renouvellements de Rousseau lui-m\u00eame, qui vit selon Pierre R\u00e9tat \u00ab\u00a0des ruptures signifiantes, des \u201cmoments\u201d dont l\u2019effet est bouleversant\u00a0\u00bb\u00a0(2012, 145) et qui divisent son existence, lesquels Jessy Neau appelle \u00ab\u00a0accidents fondateurs\u00a0\u00bb\u00a0(2016). Un exemple de ces moments, selon cette chercheuse, est celui de M\u00e9nilmontant o\u00f9 Rousseau, apr\u00e8s avoir perdu connaissance, revient \u00e0 lui comme s\u2019il venait au monde pour la premi\u00e8re fois. Les <em>R\u00eaveries <\/em>sont ainsi la reprise philosophique d\u2019un th\u00e8me qui a occup\u00e9 Rousseau toute sa vie\u00a0: le commencement dans le lieu du moi.<\/p>\n<h2>La solitude de Rousseau en tant que lieu avant la mort<\/h2>\n<p>La s\u00e9paration qu\u2019a v\u00e9cue Rousseau, en le projetant vers le moi comme un naufrag\u00e9 sur une \u00eele d\u00e9serte, n\u2019a pas seulement entra\u00een\u00e9 un recommencement. \u00c0 la diff\u00e9rence du naufrag\u00e9 qui esp\u00e8re refaire le monde sur son \u00eele \u2013 du moins pendant un certain temps \u2013, Rousseau voit sa distanciation du monde comme un moment pour se pr\u00e9parer \u00e0 la mort. Le d\u00e9placement en soi ne poursuit donc pas de mani\u00e8re exacte l\u2019objectif temporel que sugg\u00e8re le lieu de l\u2019\u00eele et survient dans un horizon temporel indiquant la fin\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Mon imagination d\u00e9j\u00e0 moins vive ne s\u2019enflamme plus comme autrefois \u00e0 la contemplation de l\u2019objet qui l\u2019anime, je m\u2019enivre moins du d\u00e9lire de la r\u00eaverie; il y a plus de r\u00e9miniscence que de cr\u00e9ation dans ce qu\u2019elle produit d\u00e9sormais, un ti\u00e8de alanguissement \u00e9nerve toutes mes facult\u00e9s, l\u2019esprit de vie s\u2019\u00e9teint en moi par degr\u00e9s; mon \u00e2me ne s\u2019\u00e9lance plus qu\u2019avec peine hors de sa caduque enveloppe, et sans l\u2019esp\u00e9rance de l\u2019\u00e9tat auquel j\u2019aspire parce que je m\u2019y sens avoir droit, je n\u2019existerais plus que par des souvenirs. Ainsi pour me contempler moi-m\u00eame avant mon d\u00e9clin, il faut que je remonte au moins de quelques ann\u00e9es [\u2026].\u00a0(Rousseau\u00a01972, 44-45)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les <em>R\u00eaveries <\/em>sont \u00e9crites dans cet \u00e9tat de fin de vie qui entra\u00eene la vieillesse et du corps et de l\u2019\u00e2me dont Rousseau fait mention. La situation de composition des <em>R\u00eaveries <\/em>rappelle aussi l\u2019aspect d\u00e9finitif de l\u2019isolement\u00a0: les <em>R\u00eaveries<\/em> n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 termin\u00e9es et furent publi\u00e9es apr\u00e8s sa mort, comme si la solitude de Rousseau, dont l\u2019\u0153uvre est empreinte, \u00e9tait un moment de passage entre la vie et la mort.<\/p>\n<p>Ainsi, la vie contemplative que m\u00e8ne Rousseau survient \u00e0 la fin de la vie active, mais l\u2019auteur sait qu\u2019elle aura aussi in\u00e9vitablement une fin; le lieu de la solitude vise \u00e0 pr\u00e9parer le moment o\u00f9 le moi dispara\u00eetra, o\u00f9 son \u00eele sera submerg\u00e9e par les eaux.<\/p>\n<h2>Un dernier lieu?<\/h2>\n<p>Nous avons vu que les diff\u00e9rents lieux des <em>R\u00eaveries <\/em>peuvent \u00eatre class\u00e9s en fonction de leur association \u00e0 la vie active ou \u00e0 la vie contemplative, qui se pr\u00e9sentent comme deux espaces o\u00f9 l\u2019\u00e9crivain, le philosophe, le po\u00e8te et le r\u00eaveur qu\u2019est Rousseau se prom\u00e8ne. L\u2019\u00e9tude des lieux dans cette \u0153uvre essayistique et autobiographique r\u00e9v\u00e8le ainsi la distinction dans l\u2019existence de Rousseau entre ces deux modes de vie (contemplatif et actif), qui se supportent l\u2019un l\u2019autre. L\u2019attitude r\u00eaveuse de Rousseau fait en sorte que le lieu o\u00f9 il est physiquement n\u2019a d\u2019importance qu\u2019en ce qu\u2019il permet la vie contemplative, en lui fournissant un objet de recherche et une situation assez stable pour r\u00eaver. Ce premier lieu, souvent situ\u00e9 dans la nature, m\u00e8ne \u00e0 un autre espace, int\u00e9rieur cette fois, de deuxi\u00e8me niveau, qui est l\u2019endroit o\u00f9 l\u2019esprit vagabond de Rousseau passe d\u2019id\u00e9e en id\u00e9e dans un \u00e9tat purement r\u00eaveur et contemplatif. Certaines de ces id\u00e9es sont des souvenirs ou des imaginations, qui comportent un passage vers des lieux de troisi\u00e8me niveau, des lieux o\u00f9 la vie active s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e ou se d\u00e9roulera peut-\u00eatre. D\u2019autres sont des lieux th\u00e9matiques, o\u00f9 l\u2019esprit peut contempler certaines v\u00e9rit\u00e9s et les \u00e9valuer. Les lieux qu\u2019investit Rousseau servent alors \u00e0 recommencer sa vie, mais aussi \u00e0 la terminer doucement dans la m\u00e9ditation.<\/p>\n<p><em>Les<\/em> <em>R\u00eaveries du Promeneur solitaire <\/em>ouvrent toutefois vers une r\u00e9alit\u00e9 qui n\u2019est pas seulement contemplative, car Rousseau, en nous mettant sous les yeux la <em>vita contemplativa<\/em>, permet l\u2019illustration de la transition qui est r\u00e9alis\u00e9e entre ce mode de vie et la <em>vita activa<\/em>. Les r\u00eaveries que Rousseau fait dans ses promenades sont transpos\u00e9es sur le papier en une \u0153uvre qui implique une activit\u00e9, et qui est en cela un lieu de la <em>vita activa<\/em>, un lieu o\u00f9 Rousseau s\u2019empare de ce qu\u2019il a saisi dans ses r\u00eaveries pour construire ses <em>R\u00eaveries. <\/em>L\u2019emprunt des moments d\u2019une vie essentiellement contemplative semble r\u00e9aliser le processus d\u00e9crit par Hannah Arendt au sujet de la production de l\u2019\u0153uvre d\u2019art dans la <em>Condition de l\u2019homme moderne<\/em>\u00a01958). Rousseau, comme tout artiste, est par son \u00e9criture <em>homo faber<\/em> et, de la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019un fabricant fait \u00ab\u00a0violence [\u2026] \u00e0 la nature pour obtenir le mat\u00e9riau\u00a0\u00bb\u00a0(182), il utilise son exp\u00e9rience et son aptitude de pens\u00e9e comme \u00ab\u00a0source imm\u00e9diate de [son] \u0153uvre d\u2019art\u00a0\u00bb\u00a0(194). Il faudrait ainsi examiner comment le livre est pour Rousseau un lieu de la <em>vita activa<\/em>, et comment l\u2019\u0153uvre permet \u00e0 la pens\u00e9e \u00ab\u00a0d\u2019entrer dans le monde\u00a0\u00bb et fait en sorte qu\u2019\u00ab\u00a0une facult\u00e9 humaine [\u2026] transcende et lib\u00e8re de son emprisonnement dans le soi une intensit\u00e9 passionn\u00e9e qu\u2019elle donne au monde\u00a0\u00bb\u00a0(194). Si tel est le cas, la fin de la vie de Rousseau serait ainsi pour lui un ultime moment pour d\u00e9ployer son existence, pour revenir dans le monde une derni\u00e8re fois, pour voyager comme il l\u2019a fait \u00e0 tant d\u2019occasions dans ses promenades, mais cette fois pour demeurer dans son livre, dans l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Allard, G\u00e9rald. 1986. \u00ab\u00a0Le R\u00f4le de l\u2019imaginaire dans la pens\u00e9e de Jean-Jacques Rousseau\u00a0\u00bb. <em>Urgence de la philosophie<\/em>. Qu\u00e9bec : 1986. https:\/\/static1.squarespace.com\/static\/55e34068e4b09fd6b59fd9e1\/t\/561457a4e4b0d250977a2877\/1444173732456\/Le+r (Page consult\u00e9e le 29 mars 2020).<\/p>\n<p>Arendt, Hannah. 2012. <em>Condition de l\u2019homme moderne<\/em>. Dans <em>L\u2019humaine condition<\/em>, 53-323<em>. <\/em>Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Bachelard, Gaston. 1965. <em>La po\u00e9tique de la r\u00eaverie. <\/em>Paris\u00a0: Presses universitaires de France.<\/p>\n<p>Caron, Philippe et Louise Dagenais. 2012. \u00ab\u00a0R\u00eavasser\u00a0\u00bb. <em>CNRTL\u00a0: Le Dictionaire critique de la langue fran\u00e7aise Jean-Fran\u00e7ois F\u00e9raud (1787-1788)<\/em>. https:\/\/www.cnrtl.fr\/dictionnaires\/anciens\/feraud\/menu.php (Page consult\u00e9e le 7 mars 2020).<\/p>\n<p>Deleuze, Gilles. 2002. \u00ab\u00a0Causes et raisons des \u00eeles d\u00e9sertes\u00a0\u00bb. Dans <em>\u00cele d\u00e9serte\u00a0: textes et entretiens\u00a01953-1974<\/em>, 11-17. Paris\u00a0: Les \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>Eigeldinger, Marc. 2011. <em>Jean-Jacques Rousseau et la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019imaginaire<\/em>. Gen\u00e8ve\u00a0: Slatkine Reprints.<\/p>\n<p>Gourevitch, Victor. 2012. \u00ab\u00a0A provisional Reading of Rousseau\u2019s <em>Reveries of the Solitary Walker<\/em>\u00a0\u00bb. <em>The Review of Politics<\/em>, n<sup>o\u00a0<\/sup>74, 489-518.<\/p>\n<p>Montaigne, Michel Eyquem de. 1962. <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Neau, Jessy. 2016. \u00ab\u00a0\u00c9tat de nature, \u00eeles d\u00e9sertes et dur\u00e9e\u00a0: analyse de quelques \u00e9crits de Gilles Deleuze sur Jean-Jacques Rousseau (cours de la Sorbonne\u00a01959-1960 et textes parus dans <em>L\u2019\u00eele d\u00e9serte<\/em>)\u00a0\u00bb. <em>Le Monde fran\u00e7ais du dix-huiti\u00e8me si\u00e8cle<\/em>, vol.\u00a01, n<sup>o\u00a0<\/sup>1. https:\/\/ojs.lib.uwo.ca\/index.php\/mfds-ecfw\/article\/view\/378\/201 (Page consult\u00e9e le 7 janvier 2020).<\/p>\n<p>R\u00e9tat, Pierre. 2012. \u00ab\u00a0Le temps des <em>R\u00eaveries du promeneur solitaire<\/em>\u00a0\u00bb. Dans <em>Voix et m\u00e9moire\u00a0: Lectures de Rousseau<\/em>, Anne-Marie Mercier-Faivre et Michael O\u2019Dea (dir.), 143-154. Lyon\u00a0: Presses universitaires de Lyon.<\/p>\n<p>Rousseau, Jean-Jacques. 1969. <em>L\u2019\u00c9mile ou De l\u2019\u00e9ducation. <\/em>Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1972. <em>Les R\u00eaveries du Promeneur solitaire<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1995. <em>Les Confessions<\/em>. Paris\u00a0: Imprimerie nationale.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2004. <em>Discours sur l\u2019origine et les fondements de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 parmi les hommes<\/em>. Qu\u00e9bec\u00a0: Collection R\u00e9surgences.<\/p>\n<p>Starobinski, Jean. 1960. \u00ab\u00a0Jean-Jacques Rousseau et les pouvoirs de l\u2019imaginaire\u00a0\u00bb. <em>Revue Internationale de Philosophie<\/em>, vol.\u00a014, n<sup>o\u00a0<\/sup>51, 43-67.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Bernier, Ambroise. 2020. \u00ab Le d\u00e9placement de soi dans la r\u00eaverie : Les lieux dans Les R\u00eaveries du Promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau \u00bb, Postures, Dossier \u00ab \u00c9crire le lieu : modalit\u00e9s de la repr\u00e9sentation spatiale \u00bb, n\u00b031, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5688\u00a0(Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bernier_31.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 bernier_31.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-fefad053-35fe-4096-bda4-b6a8fbc99e52\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bernier_31.pdf\">bernier_31<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bernier_31.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-fefad053-35fe-4096-bda4-b6a8fbc99e52\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>Une habitude d\u2019\u00e9criture de Rousseau est, \u00e0 cet \u00e9gard, r\u00e9v\u00e9latrice. Lors de ses promenades, celui-ci \u00e9crivait en effet sur des cartes \u00e0 jouer \u2013\u00a0ce qui tend \u00e0 montrer que l\u2019activit\u00e9 d\u2019autobiographe et d\u2019essayiste de Rousseau pouvait se tenir dans n\u2019importe quel endroit qui ne l\u2019emp\u00eachait pas de sortir ses quelques outils d\u2019\u00e9crivain. Voir \u00ab\u00a0Notes \u00e9crites sur des cartes \u00e0 jouer\u00a0\u00bb\u00a0(Rousseau 1972, 216-223). <\/div><\/li><li><span>2<\/span><div> Notre coll\u00e8gue, Florence Brassard, nous a judicieusement fait remarquer qu\u2019en cela, les <em>R\u00eaveries<\/em> suivent en quelque sorte un mouvement inverse \u00e0 celui que l\u2019on peut observer dans les <em>Confessions<\/em>\u00a0(1780-1789). En effet, dans les <em>R\u00eaveries<\/em>, il arrive souvent que le contexte ext\u00e9rieur dans lequel se trouve l\u2019auteur mette sa r\u00e9flexion en marche; dans les <em>Confessions<\/em>, ce sont plut\u00f4t certains \u00e9l\u00e9ments du r\u00e9cit chronologique qu\u2019il donne de sa vie qui m\u00e8nent Rousseau \u00e0 \u00e9voquer, de temps \u00e0 autre, les pr\u00e9occupations qui l\u2019habitent au pr\u00e9sent de l\u2019\u00e9criture. <\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>On pourrait faire une remarque analogue sur le temps. La dixi\u00e8me <em>R\u00eaverie<\/em> prend son origine dans le \u00ab\u00a0jour de P\u00e2ques fleuries\u00a0\u00bb, date qui rappelle \u00e0 Rousseau sa \u00ab\u00a0connaissance avec Madame de Warens\u00a0\u00bb\u00a0(167).<\/div><\/li><li><span>4<\/span><div>Ce constat, toutefois, trouve son exception dans l\u2019activit\u00e9 d\u2019herborisation\u00a0: Rousseau note les plantes qu\u2019il d\u00e9couvre sans que cela n\u2019entra\u00eene une r\u00e9flexion.<\/div><\/li><li><span>5<\/span><div>Rousseau d\u00e9sire en fait se projeter le plus possible vers les choses. Nous verrons que c\u2019est en resserrant son existence sur lui-m\u00eame qu\u2019il parvient paradoxalement \u00e0 lui donner une \u00e9tendue.<\/div><\/li><li><span>6<\/span><div>Voir la premi\u00e8re note de la pr\u00e9sente \u00e9tude.<\/div><\/li><li><span>7<\/span><div>Cette image se retrouve dans la septi\u00e8me promenade, lorsque Rousseau m\u00e9dite sur les liens unissant l\u2019\u00e2me au corps\u00a0: \u00ab\u00a0[J]amais je n\u2019ai trouv\u00e9 de vrai charme aux plaisirs de l\u2019esprit qu\u2019en perdant tout \u00e0 fait de vue l\u2019int\u00e9r\u00eat de mon corps. Ainsi quand m\u00eame je croirais \u00e0 la m\u00e9decine, et quand m\u00eame ses rem\u00e8des seraient agr\u00e9ables, je ne trouverais jamais \u00e0 m\u2019en occuper ces d\u00e9lices que donne une contemplation pure et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e et mon \u00e2me ne saurait s\u2019exalter et planer sur la nature, tant que je la sens tenir aux liens de mon corps.\u00a0\u00bb\u00a0(125-126) Rousseau vise ainsi \u00e0 se d\u00e9tacher du sol pour se d\u00e9placer librement au-dessus des choses qu\u2019il observe et qui peuvent lui \u00eatre int\u00e9rieures. Rousseau est philosophe, et s\u2019il ne s\u2019int\u00e9resse pas \u00e0 la m\u00e9decine, c\u2019est qu\u2019elle ne lui permet pas assez de s\u2019\u00e9lever\u00a0au-dessus de lui-m\u00eame\u00a0: or, une des caract\u00e9ristiques de la r\u00eaverie est justement cette attitude de surplomb, notamment par rapport \u00e0 soi-m\u00eame. (Nous remercions encore Florence Brassard pour l\u2019aide apport\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de cette note.)<\/div><\/li><li><span>8<\/span><div>Il semble que cette unit\u00e9 puisse englober \u00e0 la fois le souvenir et la r\u00e9flexion, non pas dans l\u2019\u00e9tat de r\u00eaverie, mais dans l\u2019\u00e9tat d\u2019\u00e9criture. Chaque promenade, regroupant souvenirs et r\u00e9flexions, comporte ainsi une certaine unit\u00e9, un th\u00e8me f\u00e9d\u00e9rateur. Jean Grenier a, dans l\u2019\u00e9dition \u00ab\u00a0Folio classique\u00a0\u00bb de 1972, propos\u00e9 des titres aux <em>Promenades<\/em>\u00a0(11-12) qui renvoient \u00e0 ces th\u00e9matiques.<\/div><\/li><li><span>9<\/span><div>Dans les mots de Rousseau, l\u2019imagination semble parfois synonyme de r\u00eaverie, de m\u00e9ditation ou de contemplation. Il nous semble cependant qu\u2019un certain type d\u2019imagination, qui est celle que nous d\u00e9crivons, occupe une place particuli\u00e8re parmi les trois lieux de la r\u00eaverie (elle serait ainsi une imagination de second degr\u00e9).<\/div><\/li><li><span>10<\/span><div>Marc Eigeldinger analyse ceci comme une tentative, pour Rousseau, de parvenir \u00e0 un \u00ab\u00a0\u00e9tat \u00e9d\u00e9nique\u00a0\u00bb. Voir \u00e0 ce sujet le chapitre \u00ab\u00a0L\u2019\u00e2ge d\u2019or est insulaire\u00a0\u00bb dans <em>Jean-Jacques Rousseau et la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019imaginaire<\/em>\u00a0(2011, 140).<\/div><\/li><li><span>11<\/span><div>Par cette activit\u00e9 de l\u2019imagination, Rousseau pratique une contemplation diff\u00e9rente de celle des Anciens, laquelle comporte, comme l\u2019a montr\u00e9 G\u00e9rald Allard, trois diff\u00e9rences majeures avec le type de contemplation privil\u00e9gi\u00e9 par Rousseau. En effet, la contemplation telle que la pratique Rousseau refuse la contention d\u2019esprit, laisse une place importante \u00e0 l\u2019\u00e9motion et entra\u00eene la cr\u00e9ation\u00a0(1986, 19).<\/div><\/li><li><span>12<\/span><div>Cependant, \u00e9tant donn\u00e9 que les souvenirs et les r\u00e9flexions de Rousseau sont souvent rattach\u00e9s \u00e0 des individus ou \u00e0 des situations, ils n\u2019ont pas l\u2019aspect fade des objets sur l\u2019\u00eele de Suzanne\u00a0(Deleuze\u00a02002,\u00a016).<\/div><\/li><li><span>13<\/span><div>Rousseau accorde une grande importance \u00e0 ce qu\u2019\u00c9mile demeure prot\u00e9g\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0C&rsquo;est \u00e0 toi que je m&rsquo;adresse, tendre et pr\u00e9voyante m\u00e8re, qui sus t&rsquo;\u00e9carter de la grande route, et garantir l&rsquo;arbrisseau naissant du choc des opinions humaines! Cultive, arrose la jeune plante avant qu&rsquo;elle meure : ses fruits feront un jour tes d\u00e9lices. Forme de bonne heure une enceinte autour de l&rsquo;\u00e2me de ton enfant ; un autre en peut marquer le circuit, mais toi seule y dois poser la barri\u00e8re.\u00a0\u00bb\u00a0(Rousseau 1969, 81-82)<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab \u00c9crire le lieu : modalit\u00e9s de la repr\u00e9sentation spatiale \u00bb, n\u00b0 31 Dans Les R\u00eaveries du Promeneur solitaire\u00a0(1782), Jean-Jacques Rousseau affirme vouloir mener une \u00ab\u00a0entreprise\u00a0\u00bb\u00a0(1972, 42) semblable \u00e0 celle de Montaigne dans ses Essais\u00a0(1595), c\u2019est-\u00e0-dire prendre quelques-uns de ses derniers et pr\u00e9cieux moments \u2013 l\u2019\u0153uvre a \u00e9t\u00e9 interrompue par sa mort en 1778 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1321,1327],"tags":[34],"class_list":["post-5688","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-ecrire-le-lieu-modalites-de-la-representation-spatiale","category-parcourir-les-lieux-topographies-et-trajectoires-poetiques","tag-bernier-ambroise"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5688","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5688"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5688\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8548,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5688\/revisions\/8548"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5688"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5688"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5688"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}