{"id":5690,"date":"2024-06-13T19:48:33","date_gmt":"2024-06-13T19:48:33","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/la-poetique-dyves-bonnefoy-ou-le-parti-pris-du-lieu\/"},"modified":"2024-08-22T16:15:02","modified_gmt":"2024-08-22T16:15:02","slug":"la-poetique-dyves-bonnefoy-ou-le-parti-pris-du-lieu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5690","title":{"rendered":"La po\u00e9tique d\u2019Yves Bonnefoy ou le parti pris du lieu"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6902\">Dossier \u00ab \u00c9crire le lieu : modalit\u00e9s de la repr\u00e9sentation spatiale \u00bb, n\u00b0 31<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p>Pour bien des auteurs aujourd\u2019hui, l\u2019espace est d\u2019abord un <em>parti pris<\/em>, dans le double sens \u00e0 la fois r\u00e9sign\u00e9 et passionn\u00e9 du terme<a id=\"footnoteref1_8j3es74\" class=\"see-footnote\" title=\"Genette, G\u00e9rard. 1966. \u00ab\u00a0Espace et langage\u00a0\u00bb. Figures I. Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil (coll. \u00ab\u00a0Tel Quel\u00a0\u00bb)\u00a0:\u00a0102.\" href=\"#footnote1_8j3es74\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>G\u00e9rard Genette, <em>Figures I<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Dichterisch wohnet der Mensch<\/em>.\u00a0\u00bb\u00a0<em>L\u2019<\/em><em>homme habite en po\u00e8te<\/em>. Ces mots d\u2019H\u00f6lderlin\u00a0(1967,\u00a0939) tels qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9s par l\u2019ex\u00e9g\u00e8se heideggerienne sont devenus le cri de ralliement de nombreux\u00b7ses \u00e9crivain\u00b7e\u00b7s et intellectuel\u00b7le\u00b7s europ\u00e9en\u00b7ne\u00b7s d\u2019apr\u00e8s-guerre. Les po\u00e8tes\u00b7\u00e9tesses, cependant, se sont longtemps m\u00e9fi\u00e9\u00b7e\u00b7s des tentations de l\u2019analyse critico-philosophique telle qu\u2019elle fut formul\u00e9e par Heidegger, et en premier lieu de sa tendance \u00e0 faire rev\u00eatir au principe d\u2019habitation h\u00f6lderlinien une dimension ontologique, voire m\u00e9taphysique. Refusant de se laisser emporter par les grandes sph\u00e8res de l\u2019intellect et des abstractions, nombreux sont les po\u00e8tes\u00b7\u00e9tesses modernes qui souscrivirent et souscrivent encore aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019injonction rimbaldienne d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0rendu[s] au sol\u00a0\u00bb, apr\u00e8s avoir longtemps eu \u00ab\u00a0l\u2019instinct de ciel\u00a0\u00bb mallarm\u00e9en. De ce\u00a0<em>mouvement<\/em>\u00a0po\u00e9tique, qui entreprit de se r\u00e9approprier l\u2019espace et l\u2019habitation, et dont on pourrait d\u00e9rouler le fil rouge de Ren\u00e9 Char \u00e0 Jacques R\u00e9da, Jean-Michel Maulpoix a subsum\u00e9 les caract\u00e9ristiques autour du concept de \u00ab\u00a0lyrisme critique\u00a0\u00bb\u00a0(2009).\u00a0<em>Lyrisme<\/em>\u00a0parce que face au d\u00e9sastre de la guerre, face \u00e0 l\u2019extinction de l\u2019humanisme traditionnel, face \u00e0 l\u2019innommable d\u2019Auschwitz, mais aussi face au monopole de la technique et \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019un monde automatis\u00e9, la po\u00e9sie a encore quelque chose \u00e0 offrir. Et cette offrande est une reconstruction\u00a0: l\u2019espace doit redevenir habitable \u00e0 travers le langage. Mais ce lyrisme n\u2019est plus na\u00eff et d\u00e9licat, il est\u00a0<em>critique<\/em>. Il ne larmoie pas, il ne s\u2019\u00e9panche pas; il questionne, il interroge le sens, il le creuse. L\u2019espace po\u00e9tique qu\u2019il met en sc\u00e8ne n\u2019est donc pas seulement une cat\u00e9gorie analytique abstraite, ni m\u00eame une repr\u00e9sentation idyllique que po\u00e8tes\u00b7\u00e9tesses et lecteurs\u00b7trices tenteraient d\u2019atteindre pour \u00e9chapper ensemble au monde inhospitalier qui les entoure. L\u2019espace po\u00e9tique devient le lieu de l\u2019examen, de l\u2019enqu\u00eate sur un langage et sur un\u00a0<em>\u00eatre-au-monde<\/em>\u00a0qu\u2019il faut d\u00e9sormais red\u00e9finir.<\/p>\n<p><em>L\u2019homme habite en po\u00e8te<\/em>, parce que \u00ab\u00a0c\u2019est la po\u00e9sie qui, en tout premier lieu, am\u00e8ne l\u2019habitation de l\u2019homme \u00e0 son \u00eatre. La po\u00e9sie est le faire habiter originel\u00a0\u00bb (Heidegger 1958,\u00a0242). La po\u00e9sie se con\u00e7oit comme un \u00ab\u00a0faire habiter\u00a0\u00bb autant qu\u2019un \u00ab\u00a0habiter\u00a0\u00bb. Il devient donc \u00e9vident que l\u2019espace ne doit plus seulement \u00eatre \u00e9rig\u00e9 en tant que th\u00e8me, mais en tant que structure. Le po\u00e8me est un lieu dont il faut \u00e9tudier les virtualit\u00e9s; il nous invite \u00e0 le traverser, \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer en son enceinte, \u00e0 faire \u00ab\u00a0bon m\u00e9nage\u00a0\u00bb avec lui.<\/p>\n<p>C\u2019est au moins ce que semble nous dire la po\u00e9sie d\u2019Yves Bonnefoy et ce, avec une force particuli\u00e8re. Bien qu\u2019il refuse la \u00ab\u00a0gnose\u00a0\u00bb philosophique, bien qu\u2019il s\u2019oppose \u00e0 la m\u00e9taphysique que les penseurs\u00b7seuses post-heideggerien\u00b7e\u00b7s ont, en quelque sorte, \u00ab\u00a0import\u00e9e\u00a0\u00bb en po\u00e9sie, Bonnefoy reste un po\u00e8te profond\u00e9ment critique. Et l\u2019espace, structure essentielle de l\u2019<em>\u00eatre-au-monde\u00a0<\/em>moderne, est sans doute l\u2019une des notions que son \u0153uvre travaille le plus. Les titres de ses recueils en t\u00e9moignent\u00a0:\u00a0<em>Le C\u0153ur-espace<\/em>,\u00a0<em>L\u2019Arri\u00e8re-pays<\/em>,\u00a0<em>Dans le leurre du seuil<\/em>,\u00a0<em>Du mouvement et de l\u2019immobilit\u00e9 de Douve<\/em>\u2026 \u00c0 cela on pourrait rajouter la recherche, insistante d\u00e8s l\u2019<em>Anti-Platon<\/em>\u00a0(1947), du \u00ab\u00a0vrai lieu\u00a0\u00bb, cet espace dot\u00e9 d\u2019une \u00e9paisseur toute particuli\u00e8re. Tout dans la po\u00e9sie de Bonnefoy fait signe vers la spatialit\u00e9\u00a0: ses th\u00e9matiques, sa rh\u00e9torique et m\u00eame ses retranchements. Revenir sur ces probl\u00e9matiques ne consistera donc pas seulement \u00e0 \u00e9tudier les images spatiales des\u00a0<em>R\u00e9cits en r\u00eave<\/em>\u00a0comme l\u2019a d\u00e9j\u00e0 fait Patrick N\u00e9e\u00a0(1999) dans un tr\u00e8s bel ouvrage ou bien celle du \u00ab\u00a0th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb de\u00a0<em>Douve<\/em>\u00a0(1953). Poser la question de l\u2019espace c\u2019est d\u2019abord explorer l\u2019obsession de Bonnefoy pour la \u00ab\u00a0pr\u00e9sence\u00a0\u00bb et, de l\u00e0, \u00e9tablir un premier lien entre spatialit\u00e9 et m\u00e9taphysique, entre le monde et l\u2019id\u00e9e, entre l\u2019\u00e9clatement du r\u00e9el et la stabilit\u00e9 de l\u2019Un. Mais, rappelons-le, la m\u00e9taphysique \u00ab\u00a0spatiale\u00a0\u00bb de Bonnefoy \u2014\u00a0comme celle de ses contemporain\u00b7e\u00b7s\u00a0\u2014 r\u00e9siste au \u00ab\u00a0parasitage\u00a0\u00bb de la pens\u00e9e philosophique. Il s\u2019agit d\u2019une m\u00e9taphysique du r\u00e9el, de la\u00a0<em>phusis\u00a0<\/em>m\u00eame, comme Jean Starobinski nous en avertissait d\u00e9j\u00e0 dans sa pr\u00e9face au recueil\u00a0<em>Po<\/em><em>\u00e8<\/em><em>mes<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0[I]l y aura \u00e0 nouveau un monde, un lieu habitable; et ce lieu n\u2019est pas \u201cailleurs\u201d, ni \u201cl\u00e0-bas\u201d, il est \u201cici\u201d\u00a0\u2014\u00a0en le lieu m\u00eame, retrouv\u00e9 comme un nouveau rivage, sous une nouvelle lumi\u00e8re.\u00a0\u00bb (Starobinski cit\u00e9 dans Bonnefoy\u00a01982, 15) Il faudra donc revenir sur les d\u00e9cors de ce monde retrouv\u00e9\u00a0: le seuil, le carrefour, l\u2019orangerie\u2026 Autant de lieux dont Bonnefoy prendra le\u00a0<em>parti<\/em>.<\/p>\n<h2>Une po\u00e9tique th\u00e9\u00e2trale\u00a0: la mise en sc\u00e8ne du lieu<\/h2>\n<p>Le point le plus \u00e9vident de la po\u00e9tique \u00ab\u00a0spatialisante\u00a0\u00bb de Bonnefoy r\u00e9side dans une mise en sc\u00e8ne qui construit le monde sous forme de th\u00e9\u00e2tre. La constitution d\u2019un d\u00e9cor, qui est toujours un \u00ab\u00a0leurre\u00a0\u00bb, permet la manifestation de l\u2019\u00catre, aussi appel\u00e9 Un. En effet, en tant qu\u2019instrument d\u2019\u00e9videment et de cl\u00f4ture, le d\u00e9cor permet de rassembler les ramifications de l\u2019\u00catre dans un seul lieu. Le d\u00e9cor pi\u00e8ge l\u2019\u00catre par une illusion. Mais chez Bonnefoy, l\u2019illusion s\u2019affirme ouvertement comme telle. Jean-Pierre Richard dit \u00e0 ce propos\u00a0: \u00ab\u00a0Au lieu de crever \u00e9perdument l\u2019\u00e9cran des choses, il s\u2019agira [&#8230;] d\u2019\u00e9difier en somme une sorte de pi\u00e8ge naturel o\u00f9 viendrait, litt\u00e9ralement, se prendre l\u2019\u00eatre. Ce monde humainement truqu\u00e9 o\u00f9 le d\u00e9sir accepte de se faire attente, c\u2019est celui du d\u00e9cor.\u00a0\u00bb\u00a0(1963,\u00a0281)<\/p>\n<p>Le seuil est l\u2019espace particulier de l\u2019illusion, comme l\u2019indiquait d\u00e9j\u00e0 le titre de l\u2019un des recueils de Bonnefoy\u00a0:\u00a0<em>Le leurre du seuil<\/em>. Plac\u00e9 \u00e0 l\u2019entr\u00e9e des maisons, mais sans toutefois donner acc\u00e8s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, le seuil symbolise l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de la pr\u00e9sence et de l\u2019\u00catre qui repose sur l\u2019opposition dedans\/dehors, substance\/existence. Il est \u00e9galement synonyme de mouvement\u00a0: il est le lieu d\u2019une entr\u00e9e ou d\u2019une sortie, en somme d\u2019une travers\u00e9e. En tant que d\u00e9cor, le seuil voit \u00e9voluer des acteurs qui se meuvent, qui produisent l\u2019action et le drame. Ainsi Douve, figure \u00e9nigmatique du recueil qui porte son nom, s\u2019\u00e9lance-t-elle depuis un seuil tandis que son saut tragique met fin \u00e0 la pi\u00e8ce\u00a0: \u00ab\u00a0Le peu d\u2019espace entre l\u2019arbre et le seuil\/Suffit pour que tu t\u2019\u00e9lances encore et que tu meures\u00a0\u00bb (Bonnefoy\u00a01968, 69).<\/p>\n<p>C\u2019est dans\u00a0<em>Du mouvement et de l\u2019immobilit\u00e9 de Douve<\/em>\u00a0(1968) que Bonnefoy \u00e9crit une section intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb. Bonnefoy y construit un espace architectural \u2014\u00a0une sc\u00e8ne\u00a0\u2014, o\u00f9 se joue la repr\u00e9sentation d\u2019une c\u00e9r\u00e9monie myst\u00e9rieuse, dans un d\u00e9cor tout droit tir\u00e9 de l\u2019imaginaire du po\u00e8te. Mais, face \u00e0 un th\u00e9\u00e2tre qui repr\u00e9senterait le monde du faux, le langage po\u00e9tique choisit de mettre en sc\u00e8ne un \u00ab\u00a0vrai lieu\u00a0\u00bb au milieu duquel se d\u00e9place le personnage myst\u00e9rieux qu\u2019est Douve. L\u2019id\u00e9e de mouvement est fondamentale\u00a0: alors que la pr\u00e9sence et l\u2019\u00catre semblent \u00e0 premi\u00e8re vue appara\u00eetre \u00e0 travers des figures qui d\u00e9notent l\u2019opacit\u00e9 et l\u2019immobilit\u00e9 (la pierre, l\u2019orangerie), Bonnefoy donne au mouvement une valeur fondatrice. Le seuil se d\u00e9place m\u00e9taphoriquement jusqu\u2019\u00e0 symboliser le \u00ab\u00a0passage\u00a0\u00bb, entre autres celui de la vie \u00e0 la mort et vice-versa\u00a0: \u00ab\u00a0Il te faudra franchir la mort pour que tu vives,\/La plus pure pr\u00e9sence est un sang r\u00e9pandu\u00a0\u00bb (Bonnefoy\u00a01968, 74).<\/p>\n<p>Ce franchissement participe alors de la mise en sc\u00e8ne caract\u00e9ristique de\u00a0<em>Douve<\/em>. Il s\u2019agit d\u2019un c\u00e9r\u00e9monial th\u00e9\u00e2tral, d\u2019un rituel quasi dantesque o\u00f9 le\u00b7a lecteur\u00b7trice doit op\u00e9rer une longue descente vers les \u00ab\u00a0sites infernaux\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0\u00e9tages inf\u00e9rieurs\u00a0\u00bb d\u2019un \u00ab\u00a0espace fun\u00e8bre\u00a0\u00bb\u00a0(60). Le th\u00e9\u00e2tre de\u00a0<em>Douve<\/em>\u00a0se voit donc caract\u00e9ris\u00e9 triplement\u00a0: g\u00e9om\u00e9triquement (il s\u2019agit d\u2019un espace vertical), symboliquement (il repr\u00e9sente les Enfers) et dynamiquement (il s\u2019agit d\u2019un espace \u00e0 traverser). De plus, l\u2019espace\u00a0\u00ab\u00a0fun\u00e8bre\u00a0\u00bb se caract\u00e9rise non pas comme antith\u00e8se (un\u00a0<em>autre<\/em>\u00a0monde, un\u00a0<em>au-del\u00e0<\/em>) du monde des vivant\u00b7e\u00b7s, mais bien comme fronti\u00e8re, lisi\u00e8re, rivage ou limite. \u00ab\u00a0Il fallait qu\u2019ainsi tu parusses aux limites sourdes, et d\u2019un site fun\u00e8bre o\u00f9 ta lumi\u00e8re empire, que tu subisses l\u2019\u00e9preuve\u00a0\u00bb\u00a0(62) dira le dix-septi\u00e8me \u00e9pisode du \u00ab\u00a0Th\u00e9\u00e2tre de Douve\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019insistance sur la question de la limite et de la rive (d\u2019ailleurs contenue dans le nom m\u00eame de Douve qui, dans l\u2019imaginaire collectif, renvoie au canal qui prot\u00e9geait le ch\u00e2teau fort des attaques ext\u00e9rieures) trouve son origine dans des mythes que Bonnefoy r\u00e9actualise. Dans\u00a0<em>Douve<\/em>, c\u2019est \u00e9videmment celui de la catabase, dans les\u00a0<em>Planches courbes<\/em>\u00a0ce sera celui de Saint Christophe, les deux \u0153uvres \u00e9voquant le fleuve, le passeur, la barque, l\u2019obole. Et selon Jean-Pierre Richard, cette mise en sc\u00e8ne rituelle, ce c\u00e9r\u00e9monial fun\u00e8bre, est l\u2019une des cl\u00e9s de la mise en sc\u00e8ne po\u00e9tique de Bonnefoy\u00a0: \u00ab\u00a0Cette qualit\u00e9 \u201csacrificielle\u201d, c\u2019est elle en tout cas que Bonnefoy essaie de conf\u00e9rer \u00e0 chacune de ses mises en sc\u00e8ne favorites\u00a0: offertoires, calmement propos\u00e9s aux condescendances de l\u2019espace, que sont tables dress\u00e9es, vitres, \u00e2tres, terrasses.\u00a0\u00bb (1963, 283)<\/p>\n<p>Mais la terrasse de\u00a0<em>Douve<\/em>, les pierres des\u00a0<em>Planches courbes<\/em>, le lierre de\u00a0<em>Dans le leurre du seuil\u00a0<\/em>ne sont pas les seuls \u00e9l\u00e9ments de d\u00e9cor de cette pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 l\u2019\u00catre semble appara\u00eetre sur l\u2019autel du sacrifice. Un rapide regard port\u00e9 sur les\u00a0<em>R<\/em><em>\u00e9cits en r\u00ea<\/em><em>ve<\/em>\u00a0nous permet d\u2019envisager de nouvelles mises en sc\u00e8ne autour de lieux privil\u00e9gi\u00e9s. Encore une fois, les notions de travers\u00e9e et de mouvement se r\u00e9v\u00e8lent fondamentales. Prenons pour exemple la \u00ab\u00a0Rue Traversi\u00e8re\u00a0\u00bb. Son \u00e9tymologie m\u00eame,\u00a0<em>trans-vertere<\/em>\u00a0(tourner vers), indique qu\u2019elle participe de la \u00ab\u00a0tra-vers\u00e9e\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Ce nom trou\u00e9 de feux m\u2019assurait qu\u2019elle \u00e9tait bien le passage\u00a0\u00bb (Bonnefoy\u00a01987, 131). En tant que chemin de traverse, elle coupe le monde dans son \u00e9paisseur et non plus dans sa longueur comme le ferait un boulevard. Elle remet en question la spatialit\u00e9 traditionnelle, la g\u00e9om\u00e9trie en deux dimensions telle qu\u2019on la con\u00e7oit notamment dans la repr\u00e9sentation cartographique des villes. La \u00ab\u00a0rue traversi\u00e8re\u00a0\u00bb fait signe vers une nouvelle dimension que la g\u00e9om\u00e9trie urbaine plane exclut d\u2019office\u00a0: \u00ab\u00a0O\u00f9 est donc cette rue, que je sais de tout mon \u00eatre, qui est, et comment se nomme-t-elle? Quelle est sa place r\u00e9elle dans ce r\u00e9seau de lieux tout aussi r\u00e9els, qui semblent pourtant l\u2019exclure?\u00a0\u00bb (136).<\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0rue traversi\u00e8re\u00a0\u00bb n\u2019est pas un espace r\u00e9el au sens physique du terme, mais son authenticit\u00e9 prend racine dans le sujet et dans son exp\u00e9rience propre. La topologie de la ville de Tours dans laquelle elle se trouve n\u2019a que peu d\u2019importance. Ce qui compte pour le po\u00e8te, c\u2019est l\u2019exp\u00e9rience po\u00e9tique \u00e0 laquelle la rue renvoie\u00a0: une sorte d\u2019exp\u00e9rience m\u00e9morielle proustienne qui manifeste, qui rend pr\u00e9sente, qui donne lieu (au sens propre) au souvenir. On retrouve ce m\u00eame processus d\u2019actualisation d\u2019un espace fictif dans le po\u00e8me \u00ab\u00a0Sept feux\u00a0\u00bb paru dans le deuxi\u00e8me num\u00e9ro de\u00a0<em>L\u2019\u00c9ph\u00e9m\u00e8re\u00a0<\/em>(Bonnefoy\u00a01967,\u00a069-77). La gare qui y est d\u00e9crite devient \u00e9galement le lieu d\u2019un\u00a0<em>passage<\/em>; celui qui se fait entre le centre et la p\u00e9riph\u00e9rie, entre le r\u00e9el et le r\u00eave, entre la concentration de la masse des voyageurs\u00b7euses et l\u2019\u00e9clatement de leurs parcours, entre un caract\u00e8re inaugural (d\u00e9parts) et final (arriv\u00e9es). La gare est un lieu symbolique \u00e0 la fois pour sa valeur \u00e9motionnelle et m\u00e9morielle, et pour sa valeur po\u00e9tique\u00a0: la gare met en sc\u00e8ne le mouvement et l\u2019immobilit\u00e9 que l\u2019on retrouvera chez Douve. Elle est rythm\u00e9e par le va-et-vient des voyageurs\u00b7euses au m\u00eame titre que le po\u00e8me est rythm\u00e9 par la prosodie, elle poss\u00e8de une enceinte close et d\u00e9limit\u00e9e tout comme le texte; enfin, elle travaille l\u2019espace en condensant et en d\u00e9pla\u00e7ant tout comme le fait le langage<a id=\"footnoteref2_nkh9eyu\" class=\"see-footnote\" title=\"Voir \u00e0 ce propos le tr\u00e8s bel article de Jacques Lacan, \u00ab\u00a0L\u2019insistance de la lettre dans l\u2019inconscient\u00a0\u00bb. Lacan 1966,\u00a0249-289.\" href=\"#footnote2_nkh9eyu\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p>L\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre de Bonnefoy se constitue donc comme un th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 nous, spectateurs\u00b7trices, pouvons assister \u00e0 la grande pi\u00e8ce de l\u2019\u00catre. Nous l\u2019avons rappel\u00e9, le th\u00e9\u00e2tre, tel qu\u2019il est con\u00e7u par Bonnefoy, est un leurre\u00a0: il nous est impossible de nous \u00e9chapper du cadre du livre. R\u00e9sonnent alors les mots de Jacques Dupin\u00a0: \u00ab\u00a0Tu ne m\u2019\u00e9chapperas pas, dit le livre. Tu m\u2019ouvres et tu me refermes, et tu te crois dehors, mais tu es incapable de sortir car il n\u2019y a pas de dedans. Tu es d\u2019autant moins libre de t\u2019\u00e9chapper que le pi\u00e8ge est ouvert. Est l\u2019ouverture m\u00eame.\u00a0\u00bb (1969,\u00a0140)<\/p>\n<h2>La mise en forme du lieu\u00a0: un langage spatial<\/h2>\n<p>Le texte po\u00e9tique s\u2019ouvre \u00e0 nous comme un lieu. Il poss\u00e8de son propre cadre puisque les marges de blanc d\u00e9limitent l\u2019espace du po\u00e8me. D\u2019o\u00f9 cette annonce du po\u00e8me inaugural de la section intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Vrai lieu\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Qu\u2019une place soit faite \u00e0 celui qui approche,<br \/>Personnage ayant froid et priv\u00e9 de maison.<br \/>Personnage tent\u00e9 par le bruit d\u2019une lampe,<br \/>Par le seuil \u00e9clair\u00e9 d\u2019une seule maison [\u2026]<br \/>Que faut-il \u00e0 ce c\u0153ur qui n\u2019\u00e9tait que silence,<br \/>Sinon des mots qui soient le signe et l\u2019oraison. (Bonnefoy\u00a01978,\u00a0107)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le vrai lieu est celui du po\u00e8me o\u00f9 le\u00b7a lecteur\u00b7trice apatride vient se r\u00e9fugier \u00e0 l\u2019invitation du po\u00e8te. Ces mots, le\u00b7a lecteur\u00b7trice (devenu personnage par son insertion au sein du texte) en a besoin comme d\u2019une maison. Rappelons-nous ce qu\u2019affirme Heidegger \u00e0 propos d\u2019une po\u00e9sie donn\u00e9e comme retour \u00e0 l\u2019habitation v\u00e9ritable et observons \u00e0 quel point Bonnefoy y souscrit lorsqu\u2019il affirme\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est \u00e0 la parole que nous venons comme \u00e0 un lieu pr\u00e9serv\u00e9.\u00a0\u00bb (1992,\u00a0107) La parole po\u00e9tique, telle qu\u2019elle est d\u00e9finie par Bonnefoy, s\u2019exprime librement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de limites pr\u00e9d\u00e9finies (le cadre du po\u00e8me) et se concentre dans un lieu qui lui donne sa v\u00e9ritable place (le po\u00e8me), un lieu qui pr\u00e9serve son essence v\u00e9ritable contre les excursions du dehors et de ce que Mallarm\u00e9 pouvait appeler le langage de \u00ab\u00a0l\u2019universel reportage\u00a0\u00bb. D\u2019autant plus que, chez Bonnefoy, cette dimension philosophico-m\u00e9taphysique repose sur une forme de mise en abyme, de sp\u00e9cularit\u00e9 o\u00f9 les propos th\u00e9matiques (la limite, le rivage, le seuil) sont transpos\u00e9s dans des \u00e9l\u00e9ments formels (le cadre du po\u00e8me, l\u2019espace du langage sur la page).<\/p>\n<p>Le langage po\u00e9tique est spatialisant. Le grand \u00e9cart qu\u2019il vient cr\u00e9er entre le signifi\u00e9 et le signifiant en est le sympt\u00f4me primordial. Et<\/p>\n<blockquote>\n<p>c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cet espace, et rien d\u2019autre, que l\u2019on appelle, d\u2019un mot dont l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 m\u00eame est heureuse, une <em>figure<\/em>\u00a0: la figure, c\u2019est \u00e0 la fois la forme que prend l\u2019espace et celle que se donne le langage, et c\u2019est le symbole m\u00eame de la spatialit\u00e9 du langage litt\u00e9raire dans son rapport au sens (Genette\u00a01969,\u00a047. L\u2019auteur souligne).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La po\u00e9sie, en tant que recours constant \u00e0 la figure, manifeste cette dimension spatiale par la forme m\u00eame de son discours. La m\u00e9taphore est l\u2019une de ces figures spatialisantes. Elle repr\u00e9sente un transfert de sens, un transport \u00e0 travers le langage. Et si l\u2019on compare l\u2019\u00e9tymologie du terme \u00ab\u00a0m\u00e9taphore\u00a0\u00bb (<em>meta<\/em>&#8211;<em>phorein<\/em>\u00a0: trans-port) \u00e0 ses propri\u00e9t\u00e9s \u2014\u00a0par exemple qu\u2019elle fait \u00ab\u00a0para\u00eetre\u00a0\u00bb (Aristote,\u00a0<em>Rh<\/em><em>\u00e9torique<\/em>, III,\u00a01) ou bien qu\u2019elle \u00ab\u00a0met sous les yeux\u00a0\u00bb (10)\u00a0\u2014, on remarque que le langage po\u00e9tique (et donc m\u00e9taphorique) est lui m\u00eame une mise en sc\u00e8ne d\u2019un espace. La m\u00e9taphore se veut \u00ab\u00a0vive\u00a0\u00bb, suivant l\u2019expression de Paul Ric\u0153ur, elle rend le langage vivant par son mouvement. Et la m\u00e9taphore est l\u2019un des traits caract\u00e9ristiques de la po\u00e9sie, celle de Bonnefoy n\u2019y faisant pas exception. En permettant de mettre en contact deux \u00e9l\u00e9ments diff\u00e9rents, elle obtient le m\u00eame pouvoir que la m\u00e9moire involontaire proustienne\u00a0: elle est la \u00ab\u00a0diff\u00e9rence int\u00e9rioris\u00e9e\u00a0\u00bb (Deleuze\u00a01974,\u00a074). Elle est l\u2019outil de la r\u00e9v\u00e9lation du Temps et de la pr\u00e9sence. Elle est l\u2019outil qui, linguistiquement, nous met en face de la spatialit\u00e9 du langage. Mais, parce qu\u2019elle est\u00a0<em>diff\u00e9rence<\/em>, la m\u00e9taphore ne donne pas lieu \u00e0 une v\u00e9ritable conjonction spatiale des \u00e9l\u00e9ments\u00a0: les mots mis en pr\u00e9sence sont toujours s\u00e9par\u00e9s par un espace symbolique. La m\u00e9taphore constitue une mise en contact, un point de rencontre (et non de fusion) des contraires. Elle symbolise ce \u00ab\u00a0lieu du combat\u00a0\u00bb que mettra en sc\u00e8ne Bonnefoy dans\u00a0<em>Douve<\/em>.<\/p>\n<p>On remarquera n\u00e9anmoins que Bonnefoy, contrairement \u00e0 certain\u00b7e\u00b7s de ses contemporain\u00b7e\u00b7s, se r\u00e9v\u00e8le assez r\u00e9ticent vis-\u00e0-vis de l\u2019usage de la m\u00e9taphore. Tr\u00e8s largement inspir\u00e9 par la philosophie plotinienne qui fait de l\u2019\u00catre une unit\u00e9 ins\u00e9cable et travers\u00e9e pendant toute sa vie par l\u2019obsession d\u2019une \u00ab\u00a0pr\u00e9sence\u00a0\u00bb, le po\u00e8te tend \u00e0 choisir la m\u00e9tonymie. En effet, cette derni\u00e8re se fonde avant tout sur le principe de ressemblance et non de diff\u00e9rence \u2014\u00a0comme la m\u00e9taphore. En outre, elle ne se complait pas dans l\u2019illusion m\u00e9taphorique, qui r\u00e9side dans le rapprochement d\u2019\u00e9l\u00e9ments n\u2019ayant a priori rien en commun si ce n\u2019est l\u2019imaginaire du po\u00e8te. \u00ab\u00a0Bouche tu auras bu\/\u00c0 la saveur obscure\u00a0\u00bb (1978,\u00a0200) dira Bonnefoy dans\u00a0<em>Pierre \u00e9<\/em><em>crite<\/em>. Dans ce distique, la synesth\u00e9sie de la vue et du go\u00fbt se voit dot\u00e9e d\u2019une \u00e9paisseur suppl\u00e9mentaire avec une m\u00e9tonymie qui associe le concret du go\u00fbt \u00e0 l\u2019abstrait de l\u2019obscurit\u00e9. Dans\u00a0<em>Hier r<\/em><em>\u00e9gnant d\u00e9<\/em><em>sert<\/em>\u00a0on assiste \u00e0 une autre \u00e9criture m\u00e9tonymique\u00a0: \u00ab\u00a0Tu n\u2019aimes pas le fleuve aux simples aux terrestres\/Et son chemin de lune o\u00f9 se calme le vent\u00a0\u00bb (120). Le compl\u00e9ment \u00ab\u00a0de lune\u00a0\u00bb vient jouer sur le rapport producteur-produit puisque ce sont les reflets de l\u2019astre sur le fleuve, et non l\u2019astre lui-m\u00eame, qui dessinent les lumi\u00e8res sur la surface de l\u2019eau. Ce n\u2019est l\u00e0 qu\u2019une poign\u00e9e d\u2019exemples parmi une multitude.<\/p>\n<p>L\u2019ellipse participe aussi de cette manifestation rh\u00e9torique de la spatialit\u00e9. Mais Bonnefoy la d\u00e9place en lui faisant perdre sa dimension proprement linguistique pour lui faire prendre une acception purement math\u00e9matique. En cherchant \u00e0 d\u00e9placer constamment le centre dans une forme po\u00e9tique de d\u00e9centrement, en cherchant \u00e0 combiner le cercle et la droite, Bonnefoy se concentre sur la forme profond\u00e9ment baroque de l\u2019ellipse. Au point de faire des planches<em>\u00a0courbes<\/em>. Il s\u2019agit de faire voir \u00ab\u00a0un parcours dont la trajectoire courbe, mais non pas circulaire, \u00e9voquerait assez l\u2019ellipse \u2014\u00a0figure \u00e0 double foyer et qui implique toujours un manque, qui se constitue comme telle en sa forme achev\u00e9e et non parfaite\u00a0\u00bb (Munier\u00a01974,\u00a0515). Pour \u00e9viter cette circularit\u00e9, il convient donc au po\u00e8me de se structurer entre les deux p\u00f4les que propose\u00a0<em>L\u2019Arri<\/em><em>\u00e8<\/em><em>re-Pays<\/em>\u00a0: l\u2019ici et le l\u00e0-bas.<\/p>\n<h2>Le probl\u00e8me de l&rsquo;habiter\u00a0: quel vrai lieu?<\/h2>\n<p>La figure de l\u2019ellipse apparait comme une sorte de solution \u00e0 la recherche de d\u00e9centrement entreprise par Bonnefoy; recherche d\u2019une spatialit\u00e9 organis\u00e9e \u00ab\u00a0autour d\u2019un point qui n\u2019est plus l\u00e0-bas, dans la perspective des choses ou l\u2019harmonie des formes, mais ici, et m\u00eame en de\u00e7\u00e0\u00a0\u00bb\u00a0(Bonnefoy\u00a01989,\u00a020). Cette ambivalence entre ici et l\u00e0-bas est r\u00e9currente chez Bonnefoy. Les routes et les chemins de\u00a0<em>Douve<\/em>\u00a0t\u00e9moignent de cette ambigu\u00eft\u00e9 propre \u00e0 l\u2019espace\u00a0: il s\u2019agit du lieu que l\u2019on quitte, mais aussi du lieu que l\u2019on gagne; c\u2019est le lieu du passage. Mais ces chemins rayonneront-ils dans un\u00a0<em>Ici<\/em>\u00a0qui serait le foyer de l\u2019\u00catre ou dans un\u00a0<em>Ailleurs<\/em>\u00a0qui permettrait l\u2019\u00e9vasion po\u00e9tique? Le choix de Bonnefoy n\u2019est pas tranch\u00e9 parce qu\u2019il est dialectique\u00a0: il s\u2019agit d\u2019affirmer un ailleurs, un au-del\u00e0, mais dans l\u2019espace m\u00eame du monde, de l\u2019ici. Le\u00a0<em>hic et nunc\u00a0<\/em>(ici et maintenant) est une manifestation de l\u2019<em>illic et olim<\/em>\u00a0(l\u00e0-bas et autrefois)\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Et je suis pr\u00eat quant \u00e0 moi, dans le devenir po\u00e9tique, dans la parole [&#8230;] \u00e0 affirmer follement cet ici et ce maintenant qui sont d\u00e9j\u00e0, c\u2019est vrai, un l\u00e0-bas et un autrefois, qui ne sont plus, qu\u2019on nous a vol\u00e9s, mais qui, \u00e9ternellement dans leur finitude temporelle, universellement dans leur infirmit\u00e9 spatiale, sont le seul bien concevable, le seul lieu qui m\u00e9rite le nom de lieu (Bonnefoy 1992,\u00a0112)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>affirmera-t-il dans \u00ab\u00a0L\u2019acte et le lieu de la po\u00e9sie\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0<em>Hic est locus patriae<\/em>\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0Ici est le lieu de la patrie\u00a0\u00bb) dira le titre du second po\u00e8me de \u00ab\u00a0L\u2019orangerie\u00a0\u00bb (Bonnefoy\u00a01978,\u00a094).<\/p>\n<p>Le vrai lieu, cet au-del\u00e0 dans l\u2019ici, prend forme avec la maison. Dans l\u2019ouverture de la section \u00ab\u00a0Vrai lieu\u00a0\u00bb de\u00a0<em>Douve<\/em>, l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une habitation po\u00e9tique durable et positive est mise en \u00e9vidence. Le substantif \u00ab\u00a0maison\u00a0\u00bb y appara\u00eet \u00e0 trois reprises et entre en relation d\u2019\u00e9quivalence phonique et s\u00e9mantique avec \u00ab\u00a0gu\u00e9rison\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0oraison\u00a0\u00bb (107). Il ne s\u2019agit pas de la haute maison platonicienne que la po\u00e9sie aurait tr\u00e8s vite fuie \u00ab\u00a0en jetant des cris de douleur\u00a0\u00bb, mais de la simple maison ordonn\u00e9e par un centre, un foyer, qui puisse relier l\u2019\u00e9pars, qui puisse apporter la \u00ab\u00a0gu\u00e9rison \u00e0 un monde divis\u00e9\u00a0\u00bb. Et cette maison de l\u2019\u00catre, c\u2019est ce que Bonnefoy aime appeler l\u2019\u00ab\u00a0orangerie\u00a0\u00bb. Si le po\u00e8te l\u2019\u00e9lit comme repr\u00e9sentation du vrai lieu, c\u2019est qu\u2019elle combine cl\u00f4ture et ouverture, protection et lumi\u00e8re. Elle est tr\u00e8s proche du \u00ab\u00a0Jardin botanique\u00a0\u00bb de son enfance, mais aussi de la \u00ab\u00a0grande maison de vitres encore ruisselantes\u00a0\u00bb qu\u2019\u00e9voque Rimbaud dans \u00ab\u00a0Apr\u00e8s le d\u00e9luge\u00a0\u00bb (1984,\u00a0155). Cette grande maison ouverte \u00e0 la lumi\u00e8re par sa v\u00e9randa vient s\u2019opposer \u00e0 la figure de\u00a0<em>Veneranda<\/em>\u00a0(le\u00a0<em>ne<\/em>\u00a0latin op\u00e9rant linguistiquement le contraste) qui \u00ab\u00a0vaque aux travaux du temps et de la mort\u00a0\u00bb (Bonnefoy\u00a01978,\u00a0140). Seule la parole po\u00e9tique peut transformer la \u00ab\u00a0salle basse tr\u00e8s peu claire\u00a0\u00bb en grande maison rimbaldienne\u00a0: \u00ab\u00a0[I]l suffit qu\u2019une voix basse tremble\/Pour que l\u2019aube ruisselle aux vitres reparues\u00a0\u00bb (140).<\/p>\n<p>Au seuil de la maison, sur la terrasse ou dans le jardin, mais aussi \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019orangerie on retrouve le vase. Le vase est ce qui signale le pays de l\u2019absolu puisque \u00ab\u00a0le lieu a quelque chose du vase en sa forme ou [&#8230;] en cet au-del\u00e0 des formes qui met celles-ci en rapport ou non avec l\u2019Un, avec le simple\u00a0\u00bb (Bonnefoy\u00a01989,\u00a059). Le vase de l\u2019Un sert de rassemblement; il permet l\u2019ouverture \u00e0 l\u2019\u00catre, il est un vrai lieu au m\u00eame titre que la\u00a0<em>Chapelle Brancacci<\/em>, le\u00a0<em>Lieu de la salamandre<\/em>\u00a0ou du\u00a0<em>cerf<\/em>. Il est une clairi\u00e8re qui ne va pas sans rappeler la\u00a0<em>Lichtung<\/em>\u00a0heideggerienne\u00a0: \u00ab\u00a0Je vois au-del\u00e0 une clairi\u00e8re [&#8230;] je ne veux pas aller plus avant dans ce lieu qui me semble le sacr\u00e9 m\u00eame\u00a0\u00bb (153-155). Le vase repr\u00e9sente le lieu de la \u00ab\u00a0complication\u00a0\u00bb, terme qu\u2019utilisaient les n\u00e9o-platoniciens pour d\u00e9signer l\u2019\u00e9tat originaire du logos qui pr\u00e9c\u00e8derait tout d\u00e9veloppement, tout d\u00e9ploiement, toute \u00ab\u00a0explication\u00a0\u00bb et que Deleuze d\u00e9crit en ces termes\u00a0: \u00ab\u00a0Le Verbe,\u00a0<em>omnia complicans<\/em>, et contenant toutes les essences, \u00e9tait d\u00e9fini comme la complication supr\u00eame, la complication des contraires, l\u2019instable opposition.\u00a0\u00bb (1964,\u00a058) \u00c0 ce titre, le vase, manifestation physique du Verbe originaire chez Bonnefoy, mat\u00e9rialise cet espace o\u00f9 l\u2019Un enveloppe le multiple et o\u00f9 le multiple affirme son unicit\u00e9. Il est en quelque sorte l\u2019espace synth\u00e9tique de la r\u00e9union des contraires, l\u00e0 o\u00f9 le seuil restait encore un espace dialectique. Peut alors na\u00eetre du vase rien de moins grand que la vie. Au point que le po\u00e8te, d\u00e9crivant une nature \u00ab\u00a0morte\u00a0\u00bb, dira\u00a0: \u00ab\u00a0[M]ais dessinez-vous la fleur dans le vase [\u2026] et c\u2019est aussit\u00f4t une pr\u00e9sence [\u2026] autour de vous,\u00a0<em>tout un monde<\/em>\u00a0\u00bb (Bonnefoy\u00a01989,\u00a0134. Nous soulignons).<\/p>\n<p>Mais le probl\u00e8me de la spatialit\u00e9 n\u2019est pas pour autant r\u00e9solu. Alors que l\u2019essence de l\u2019habiter est de \u00ab\u00a0m\u00e9nager le Quadriparti\u00a0\u00bb (le\u00a0<em>Geviert<\/em>\u00a0heideggerien), Bonnefoy reste perturb\u00e9 par le \u00ab\u00a0sentiment d\u2019inqui\u00e9tude\u00a0\u00bb (1987, 9) provoqu\u00e9 par les carrefours. Le \u00ab\u00a0quadriparti\u00a0\u00bb spatial latin (autour des questions de lieu\u00a0<em>ubi<\/em>,\u00a0<em>quo<\/em>,\u00a0<em>qua<\/em>\u00a0et\u00a0<em>unde<\/em><em>\u00a0\u2014<\/em>\u00a0\u00e0 savoir \u00ab\u00a0o\u00f9\u00a0\u00bb<em>,\u00a0<\/em>\u00ab\u00a0o\u00f9\u00a0\u00bb, mais avec une id\u00e9e de mouvement, \u00ab\u00a0par o\u00f9\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0d\u2019o\u00f9\u00a0\u00bb), la croix des axes Nord-Sud et Est-Ouest propos\u00e9e par les routes de Tours, la rencontre de l\u2019axe horizontal des tombes du cimeti\u00e8re et de la verticalit\u00e9 de l\u2019arbre etc., tous ces carrefours sont d\u00e9stabilisants par l\u2019ensemble de choix qu\u2019ils pr\u00e9sentent. Il en va de m\u00eame pour le carrefour \u00e0 trois embranchements, que l\u2019on pourrait repr\u00e9senter par un Y. L\u2019\u00ab\u00a0Y\u00a0\u00bb est d\u2019ailleurs, selon Mich\u00e8le Finck (1989), une lettre ch\u00e8re \u00e0 Bonnefoy, non seulement parce qu\u2019elle repr\u00e9sente une spatialit\u00e9 sp\u00e9cifique mais aussi parce qu\u2019elle poss\u00e8de une importance onomastique consid\u00e9rable (il s\u2019agit de la premi\u00e8re et derni\u00e8re lettre, du \u00ab\u00a0d\u00e9but\u00a0\u00bb et de la \u00ab\u00a0fin\u00a0\u00bb d\u2019<em>Y<\/em>ves Bonnfo<em>y<\/em>). Mais pourquoi donc ce Y rev\u00eat-il un poids si crucial dans la topographie du po\u00e8te?<\/p>\n<blockquote>\n<p>Car les branches de ce Y [&#8230;] d\u00e9font les sym\u00e9tries signifiantes\u00a0: si bien qu\u2019\u00e0 la limite, dans l\u2019infini l\u00e0 encore, je ne sais plus si ce que je vois est quelque graphe nouveau [&#8230;] ou simplement la marque dans la mati\u00e8re des forces indiff\u00e9rentes \u2014\u00a0cristallisations, \u00e9rosions, \u00e9clatements, heurts aveugles\u00a0\u2014 qui ont fait et d\u00e9font ce que je nomme lieu (Bonnefoy\u00a01987,\u00a0182-183).<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2>Manifestation de la pr\u00e9sence et trou\u00e9e des \u00e9l\u00e9ments<\/h2>\n<p>Cet Y que nous \u00e9voquions \u00e0 propos de l\u2019angoisse du carrefour, Bonnefoy le convoque \u00e0 nouveau pour symboliser la forme de l\u2019arbre de\u00a0<em>L\u2019Arri<\/em><em>\u00e8<\/em><em>re-Pays<\/em>. L\u2019Y devient d\u00e9sormais ce qui rassemble, ce qui indique la voie \u00e0 prendre, ce qui fait signe<a id=\"footnoteref3_ee6mcr9\" class=\"see-footnote\" title=\"Voir \u00e0 ce propos la tripartition propos\u00e9e par Bonnefoy lui-m\u00eame dans \u00ab\u00a0L\u2019Arbre, le signe, la foudre\u00a0\u00bb (1993).\" href=\"#footnote3_ee6mcr9\">[3]<\/a>. L\u2019arbre est la \u00ab\u00a0premi\u00e8re borne qui divisa le visible\u00a0\u00bb (53), \u00ab\u00a0l\u2019arbre se dresse dans le mot arbre, en po\u00e9sie, comme il le fait \u00e0 la crois\u00e9e de deux routes, silencieux dans la brume, et d\u2019\u00e9vidence averti de la voie que nous devons prendre\u00a0\u00bb\u00a0(Bonnefoy\u00a01993,\u00a047-48). L\u2019arbre s\u2019oppose au labyrinthe d\u2019apr\u00e8s la dialectique \u00e9nonc\u00e9e par Umberto Eco dans\u00a0<em>Dall\u2019albero al labirinto<\/em>\u00a0(2007) parce qu\u2019il permet le rapport \u00e0 l\u2019unit\u00e9 malgr\u00e9 ses diff\u00e9rents embranchements. Il fait un avec le vase du seuil. Il est l\u2019arbre que Plotin d\u00e9crit dans sa troisi\u00e8me\u00a0<em>Enn<\/em><em>\u00e9<\/em><em>ade<\/em>\u00a0(livre\u00a0VIII) et que Mich\u00e8le Finck d\u00e9crit ainsi\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Qu\u2019on s\u2019imagine la vie qui circule dans un grand arbre, sans que son principe sorte de la racine, o\u00f9 il a son si\u00e8ge, pour aller se diviser entre les rameaux\u00a0: en r\u00e9pandant partout une vie multiple, le principe demeure cependant lui-m\u00eame exempt de toute multiplicit\u00e9 et il en est seulement l\u2019origine (1989,\u00a0241).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le dernier vers (\u00ab\u00a0Dans la m\u00e9diation de votre aust\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb) du po\u00e8me \u00ab\u00a0Aux Arbres\u00a0\u00bb (Bonnefoy\u00a01978,\u00a065) met de l\u2019avant l\u2019importance de cet \u00e9l\u00e9ment v\u00e9g\u00e9tal. Il est dot\u00e9 d\u2019une charge symbolique cons\u00e9quente, celle de la\u00a0<em>m<\/em><em>\u00e9diation<\/em>, entre Douve et le je, entre les deux rivages mis en sc\u00e8ne par le po\u00e8me. L\u2019arbre est un \u00e9l\u00e9ment spatial du d\u00e9cor\u00a0: dynamisme ascensionnel, mais aussi enfoncement dans la terre, il r\u00e9alise l\u2019union des contraires. Comme ce\u00a0<em>vrai lieu<\/em>\u00a0que recherche sans cesse Bonnefoy, l\u2019arbre permet le rayonnement par sa mat\u00e9rialit\u00e9, il vient r\u00e9aliser l\u2019unit\u00e9 face \u00e0 l\u2019\u00e9parpillement du monde.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame registre, c\u2019est la pierre qui va devenir un des \u00e9l\u00e9ments fondamentaux du d\u00e9cor po\u00e9tique propos\u00e9 par Bonnefoy (son emploi r\u00e9p\u00e9t\u00e9 comme titre dans l\u2019ensemble du recueil\u00a0<em>Les planches courbes<\/em>\u00a0n\u2019\u00e9tant qu\u2019un des exemples de son omnipr\u00e9sence). Avec son opacit\u00e9, avec sa profondeur qui \u00e9chappe \u00e0 la connaissance, la pierre est le symbole m\u00eame de la mat\u00e9rialit\u00e9. \u00ab\u00a0La pierre en sa pr\u00e9sence de simple pierre, fait descendre l\u2019esprit dans l\u2019Un, qu\u2019il s\u2019agrippe ou non \u00e0 son r\u00eave\u00a0[\u2026]\u00a0Elle manifeste la finitude, demande ainsi de lire autrement les pr\u00e9tentions de la forme, r\u00e9concilie avec la terre mortelle.\u00a0\u00bb (Bonnefoy\u00a02010,\u00a034) La pierre est le symbole de la r\u00e9union de l\u2019\u00catre dans un lieu pr\u00e9cis, ferm\u00e9, simple. Elle est l\u2019un de ces \u00e9l\u00e9ments du d\u00e9cor qui arrivent \u00e0 pi\u00e9ger la pr\u00e9sence par leur compacit\u00e9. Elle repr\u00e9sente une maison, et lorsqu\u2019elle est ouverte, lorsqu\u2019elle est bris\u00e9e, elle devient un \u00ab\u00a0logis d\u00e9vast\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Cette pierre ouverte est-ce toi, ce logis d\u00e9vast\u00e9,\/Comment peut-on mourir?\/J\u2019ai apport\u00e9 de la lumi\u00e8re, j\u2019ai cherch\u00e9\/Partout r\u00e9gnait le sang.\/Et je criais et je pleurais de tout mon corps.\u00a0\u00bb (Bonnefoy\u00a01978,\u00a076)<\/p>\n<p>L\u2019arbre et la pierre sont sans doute deux des motifs privil\u00e9gi\u00e9s de Bonnefoy parce qu\u2019ils sont les acteurs de \u00ab\u00a0trou\u00e9es\u00a0\u00bb, des \u00ab\u00a0signes consum\u00e9s par la pr\u00e9sence\u00a0\u00bb. Ils sont des \u00ab\u00a0contreforts du vrai lieu\u00a0\u00bb (Bonnefoy\u00a01992,\u00a0131). Ils permettent cette ouverture tent\u00e9e dans l\u2019\u00e9paisseur de l\u2019opaque, cette travers\u00e9e de l\u2019\u00catre qui est aussi une travers\u00e9e de la mort.<\/p>\n<h2>\u00c9riger une \u0153uvre-temple, le dernier parti pris<\/h2>\n<p>Lorsqu\u2019il \u00e9num\u00e8re l\u2019ensemble des lieux auxquels il d\u00e9die son recueil\u00a0<em>D<\/em><em>\u00e9votion\u00a0<\/em>(1978,\u00a0178-181), Bonnefoy fait beaucoup r\u00e9f\u00e9rence au sacr\u00e9. La \u00ab\u00a0Madone du soir\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0chapelle Brancacci\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0chapelles des \u00eeles\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0cath\u00e9drale de Valladolid\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Sainte-Marthe d\u2019Agli\u00e8\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Saint-Yves de la Sagesse\u00a0\u00bb deviennent ainsi des lieux particuliers o\u00f9 vient s\u2019exercer la d\u00e9votion. La pri\u00e8re ne s\u2019accomplit pas via une communication immat\u00e9rielle avec le divin, elle prend forme dans et par le lieu lui-m\u00eame. L\u2019espace ainsi rendu sacr\u00e9 vient\u00a0<em>ouvrir un monde<\/em>\u00a0au-del\u00e0 du r\u00e9el, mais il\u00a0<em>l<\/em><em>\u2019\u00e9tablit sur la terre<\/em>, dans le palpable. Cette sacralit\u00e9 n\u2019est pas spirituelle au sens propre. Elle se manifeste par sa mat\u00e9rialit\u00e9, par la \u00ab\u00a0grande table de pierre\u00a0\u00bb, par \u00ab\u00a0les murs \u00e9troits\u00a0\u00bb, par la \u00ab\u00a0porte mur\u00e9e de briques\u00a0\u00bb. Seule l\u2019\u00e9paisseur du r\u00e9el permet \u00ab\u00a0le maintien des dieux parmi nous\u00a0\u00bb (181).<\/p>\n<p>Dans cette s\u00e9rie \u00e9num\u00e9rative de\u00a0<em>D<\/em><em>\u00e9votion<\/em>, les deux d\u00e9dicaces les plus int\u00e9ressantes sont les suivantes\u00a0: \u00ab\u00a0Aux \u201cmath\u00e9matiques s\u00e9v\u00e8res\u201d\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0\u00c0 Delphes o\u00f9 l\u2019on peut mourir\u00a0\u00bb. Par leur r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la perfection du nombre et au d\u00e9voilement mystique du temple grec, ces deux aphorismes font \u00e9cho aux mots de Bonnefoy dans \u00ab\u00a0L\u2019acte et le lieu de la po\u00e9sie\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[Les \u0153uvres] sont semblables, entre tous les \u00e9difices, entre tous les ch\u00e2teaux d\u2019une \u00e9ternit\u00e9 affirm\u00e9e, plus profond\u00e9ment \u00e0 un temple, \u00e0 la demeure d\u2019un dieu. Le temple aussi, par les proportions et par le nombre, par la r\u00e9duction essentielle des formes, veut \u00e9tablir dans la r\u00e9gion dangereuse la s\u00e9curit\u00e9 d\u2019une loi. (1992,\u00a0112)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Bonnefoy \u2014\u00a0comme Heidegger\u00a0\u2014 fait du temple le lieu artistique privil\u00e9gi\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience de la pr\u00e9sence. De ce fait, l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre de Bonnefoy essaie de se constituer \u00e0 l\u2019image de ce temple, de se constituer comme une th\u00e9ologie positive. Une th\u00e9ologie qui a l\u2019habitude de la finitude, mais qui se projette dans l\u2019avenir, et qui assume la responsabilit\u00e9 d\u2019un langage qui m\u00e9nagerait la pr\u00e9sence. \u00ab\u00a0\u00c0 la th\u00e9ologie n\u00e9gative, qui d\u00e9j\u00e0 d\u00e9gage de nos encombres ce fait absolu, myst\u00e9rieux, fondateur, qu\u2019il y a de la lumi\u00e8re, ne renon\u00e7ons pas \u00e0 adjoindre la th\u00e9ologie positive, o\u00f9 se dessinerait un s\u00e9jour\u00a0\u00bb (1990,\u00a047), dira Bonnefoy.<\/p>\n<p>Mais malgr\u00e9 cette pens\u00e9e originale, la po\u00e9tique \u2014\u00a0ou\u00a0<em>po<\/em><em>\u00e9thique<\/em>\u00a0comme la d\u00e9finit J.-C. Pinson\u00a0(1995)\u00a0\u2014 de Bonnefoy reste en somme traditionnelle\u00a0: elle poursuit la r\u00e9flexion heideggerienne sur l\u2019habiter (tout en la d\u00e9livrant de sa rh\u00e9torique abstraite), elle continue de penser le lieu comme une donn\u00e9e positive que le monde de l\u2019homme n\u2019aurait pas encore remis en question. Elle ne fait qu\u2019annoncer en sourdine la profonde rupture quant \u00e0 l\u2019acception traditionnelle de l\u2019habiter que r\u00e9aliseront les po\u00e8tes\u00b7\u00e9tesses des d\u00e9cennies suivantes. Elle pointe du doigt la possibilit\u00e9 d\u2019un chemin de cr\u00eate, d\u2019un point de non-retour, d\u2019une d\u00e9molition de l\u2019habitation comme structure de notre rapport au monde. L\u2019ambigu\u00eft\u00e9 entre le mouvement de Douve et l\u2019immobilit\u00e9 de la pr\u00e9sence, entre la n\u00e9gativit\u00e9 en tant que pratique th\u00e9orique et la positivit\u00e9 du langage po\u00e9tique\u2026 voil\u00e0 autant de points de rupture d\u00e9j\u00e0 amorc\u00e9s par la po\u00e9sie de Bonnefoy. Mais elle nous met surtout en garde contre l\u2019apparition du \u00ab\u00a0non-lieu\u00a0\u00bb tel que le d\u00e9finira Marc Aug\u00e9 (1992). Bonnefoy est avant tout un penseur de l\u2019Un, il est un\u00a0<em>constructeur<\/em>. Sa po\u00e9sie est l\u2019une des derni\u00e8res r\u00e9sistances au structuralisme et \u00e0 la d\u00e9construction qui d\u00e9mant\u00e8leront le langage pour en d\u00e9voiler le squelette; son \u0153uvre est l\u2019un des derniers refuges pour celui ou celle qui cherche \u00e0 se r\u00e9concilier avec le monde. Bonnefoy est l\u2019un des \u00e9crivains qui a su remettre l\u2019espace au centre de la parole po\u00e9tique, donnant l\u2019impulsion \u00e0 toute une mouvance de po\u00e8tes\u00b7\u00e9tesses et de critiques qui, au d\u00e9but du XXI<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, prendront en main l\u2019essor de ce mouvement ayant d\u00e9sormais pignon sur rue et que l\u2019on a nomm\u00e9 \u00ab\u00a0g\u00e9ocritique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Bonnefoy, Yves. 1968.\u00a0<em>Po\u00e8mes. Du mouvement et de l\u2019immobilit\u00e9 de Douve. Hier r\u00e9gnant d\u00e9sert. Pierre \u00e9crite. Dans le leurre du seuil.\u00a0<\/em>Paris\u00a0: Gallimard (r\u00e9\u00e9d. coll. \u00ab\u00a0Po\u00e9sie\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1987.\u00a0<em>R<\/em><em>\u00e9cits en r\u00ea<\/em><em>ve<\/em>. Paris\u00a0: Mercure de France.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1989.\u00a0<em>Sur un sculpteur et des peintres<\/em>. Paris\u00a0: Plon.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1990.\u00a0<em>Entretiens sur la po\u00e9sie.<\/em>\u00a0Paris\u00a0: Mercure de France.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1992. \u00ab\u00a0L\u2019acte et le lieu de la po\u00e9sie\u00a0\u00bb.\u00a0<em>L\u2019<\/em><em>improbable et autres essais<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard (r\u00e9\u00e9d. coll. \u00ab\u00a0Folio Essais\u00a0\u00bb)\u00a0: 107-133.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1993.\u00a0<em>Remarques sur le dessin. Section\u00a0III<\/em>. Paris\u00a0: Mercure de France.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2010.\u00a0<em>L\u2019Inachevable. Entretiens sur la po\u00e9sie\u00a01990-2010<\/em>. Paris\u00a0: Albin Michel.<\/p>\n<p>Aug\u00e9, Marc. 1992.\u00a0<em>Non-lieux, Introduction \u00e0 une anthropologie de la surmodernit\u00e9<\/em><em>.<\/em>\u00a0Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>Deleuze, Gilles. 1964.\u00a0<em>Proust et les signes<\/em>. Paris\u00a0: PUF (r\u00e9\u00e9d. coll. \u00ab\u00a0Quadrige\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Dupin, Jacques. 1969.\u00a0<em>L\u2019<\/em><em>embrasure<\/em>\u00a0pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de\u00a0<em>Gravir<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard (r\u00e9\u00e9d. coll. \u00ab\u00a0Po\u00e9sie\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Eco, Umberto. 2007.\u00a0<em>Dall\u2019albero al labirinto.\u00a0<\/em>Milano\u00a0: Bompiani.<\/p>\n<p>Finck, Mich\u00e8le. 1989.\u00a0<em>Yves Bonnefoy. Le Simple et le Sens<\/em>. Paris\u00a0: Corti.<\/p>\n<p>Genette, G\u00e9rard. 1966. \u00ab\u00a0Espace et langage\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Figures I<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil (coll. \u00ab\u00a0Tel Quel\u00a0\u00bb)\u00a0: 101-108.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1969. \u00ab\u00a0La litt\u00e9rature et l\u2019espace\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Figures\u00a0II<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil (coll. \u00ab\u00a0Tel Quel\u00a0\u00bb)\u00a0: 43-48.<\/p>\n<p>Heidegger, Martin. 1958. \u00ab\u00a0B\u00e2tir Habiter Penser\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Essais et conf\u00e9rences.\u00a0<\/em>Paris\u00a0: Gallimard (r\u00e9\u00e9d. coll. \u00ab\u00a0Tel\u00a0\u00bb)\u00a0: 170-193.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014.1958. \u00ab\u00a0&#8230; L\u2019homme habite en po\u00e8te&#8230;\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Essais et conf\u00e9rences.\u00a0<\/em>Paris\u00a0: Gallimard (r\u00e9\u00e9d. coll. \u00ab\u00a0Tel\u00a0\u00bb)\u00a0: 229-245.<\/p>\n<p>H\u00f6lderlin. 1967.\u00a0<em>\u0152uvres<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard (coll. \u00ab\u00a0La Pl\u00e9iade\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Lacan, Jacques. 1966. \u00ab\u00a0L\u2019insistance de la lettre dans l\u2019inconscient\u00a0\u00bb.\u00a0<em>\u00c9crits I<\/em>. Paris\u00a0: Seuil (coll. \u00ab\u00a0Points\u00a0\u00bb)\u00a0: 249-289.<\/p>\n<p>Maulpoix, Jean-Michel. 2009.\u00a0<em>Pour un lyrisme critique<\/em>. Paris\u00a0: Corti (coll. \u00ab\u00a0En lisant en \u00e9crivant\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Munier, Roger. 1974. \u00ab\u00a0Le Pays\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Critique<\/em>\u00a0n<sup>o<\/sup>\u00a0325, juin.<\/p>\n<p>N\u00e9e, Patrick. 1999.\u00a0<em>Po<\/em><em>\u00e9tique du lieu dans l\u2019\u0153uvre d<\/em><em>\u2019<\/em><em>Yves Bonnefoy ou Mo<\/em><em>\u00ef<\/em><em>se sauv\u00e9<\/em>. Paris\u00a0: P.U.F.<\/p>\n<p>Pinson, Jean-Claude. 1995.\u00a0<em>Habiter en po\u00e8te. Essai sur la po\u00e9sie contemporaine<\/em>. Paris\u00a0: Champ Vallon.<\/p>\n<p>Richard, Jean-Pierre. 1963.\u00a0<em>Onze\u00a0<\/em><em>\u00e9tudes sur la po\u00e9<\/em><em>sie moderne<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil (r\u00e9\u00e9d. coll. \u00ab\u00a0Points\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Rimbaud, Arthur. 1984.\u00a0<em>Po\u00e9sies. Une saison en enfer. Illuminations<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard (collection \u00ab\u00a0Po\u00e9sie\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Starobinski, Jean. 1982. \u00ab\u00a0La po\u00e9sie entre deux mondes\u00a0\u00bb, Pr\u00e9face \u00e0\u00a0<em>Po<\/em><em>\u00e8<\/em><em>mes<\/em>\u00a0d\u2019Y. Bonnefoy. Paris\u00a0: Gallimard (coll. \u00ab\u00a0Po\u00e9sie\u00a0\u00bb)\u00a0: 7-30.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_8j3es74\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_8j3es74\">[1]<\/a> Genette, G\u00e9rard. 1966. \u00ab\u00a0Espace et langage\u00a0\u00bb. <em>Figures I<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil (coll. \u00ab\u00a0Tel Quel\u00a0\u00bb)\u00a0:\u00a0102.<\/p>\n<p id=\"footnote2_nkh9eyu\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_nkh9eyu\">[2]<\/a> Voir \u00e0 ce propos le tr\u00e8s bel article de Jacques Lacan, \u00ab\u00a0L\u2019insistance de la lettre dans l\u2019inconscient\u00a0\u00bb. Lacan 1966,\u00a0249-289.<\/p>\n<p id=\"footnote3_ee6mcr9\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_ee6mcr9\">[3]<\/a> Voir \u00e0 ce propos la tripartition propos\u00e9e par Bonnefoy lui-m\u00eame dans \u00ab\u00a0L\u2019Arbre, le signe, la foudre\u00a0\u00bb (1993).<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Meshkinfam, Gabriel. 2020. \u00ab La po\u00e9tique d\u2019Yves Bonnefoy ou le parti pris du lieu \u00bb, Postures, Dossier \u00ab \u00c9crire le lieu : modalit\u00e9s de la repr\u00e9sentation spatiale \u00bb, n\u00b031, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5690 \u00a0(Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/meshkinfam_31.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 meshkinfam_31.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-ca402143-578a-40cd-b193-5fc5bc5de830\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/meshkinfam_31.pdf\">meshkinfam_31<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/meshkinfam_31.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-ca402143-578a-40cd-b193-5fc5bc5de830\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab \u00c9crire le lieu : modalit\u00e9s de la repr\u00e9sentation spatiale \u00bb, n\u00b0 31 Pour bien des auteurs aujourd\u2019hui, l\u2019espace est d\u2019abord un parti pris, dans le double sens \u00e0 la fois r\u00e9sign\u00e9 et passionn\u00e9 du terme[1]. G\u00e9rard Genette, Figures I \u00ab\u00a0Dichterisch wohnet der Mensch.\u00a0\u00bb\u00a0L\u2019homme habite en po\u00e8te. Ces mots d\u2019H\u00f6lderlin\u00a0(1967,\u00a0939) tels qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1321,1327],"tags":[269],"class_list":["post-5690","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-ecrire-le-lieu-modalites-de-la-representation-spatiale","category-parcourir-les-lieux-topographies-et-trajectoires-poetiques","tag-meshkinfam-gabriel"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5690","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5690"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5690\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8544,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5690\/revisions\/8544"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5690"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5690"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5690"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}