{"id":5699,"date":"2024-06-13T19:48:35","date_gmt":"2024-06-13T19:48:35","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/queeriser-lecriture-de-soi-a-travers-le-paratexte-lexemple-d-after-2018-de-jean-guy-forget\/"},"modified":"2024-08-19T20:06:21","modified_gmt":"2024-08-19T20:06:21","slug":"queeriser-lecriture-de-soi-a-travers-le-paratexte-lexemple-d-after-2018-de-jean-guy-forget","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5699","title":{"rendered":"Queeriser l\u2019\u00e9criture de soi \u00e0 travers le paratexte. L\u2019exemple d&rsquo;\u00ab After \u00bb (2018) de Jean-Guy Forget"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6903\">Dossier \u00ab\u00a0Depuis\u00a0que le monde est monde : st\u00e9r\u00e9otypie et\u00a0clich\u00e9s litt\u00e9raires\u00a0\u00bb, no 34<\/a><\/h5>\n<p>Queeriser\u00a0:\u00a0brouiller les fronti\u00e8res, les normes et les binarit\u00e9s; remettre en question l\u2019ordre \u00e9tabli, les id\u00e9es re\u00e7ues et les jugements; rendre queer et de ce fait \u00ab\u00a0insister sur l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 et la fluidit\u00e9 de l\u2019identit\u00e9 de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, plut\u00f4t que sur la cat\u00e9gorisation\u00a0\u00bb (Henderson 2018). Ce n\u00e9ologisme d\u00e9rive bien entendu du mot queer, un mot qui \u00e9tait \u00e0 la base une insulte lanc\u00e9e \u00e0 la figure des personnes d\u00e9rogeant aux normes cish\u00e9t\u00e9ropatriarcales. Le terme queer est maintenant fi\u00e8rement revendiqu\u00e9 par des personnes\u00a02SLGBTQ+, et ce, m\u00eame au-del\u00e0 de la langue anglaise, comme en t\u00e9moigne son usage r\u00e9pandu dans la francophonie.\u00a0<\/p>\n<p>L\u2019univers litt\u00e9raire s\u2019est lui aussi appropri\u00e9 le mot queer, o\u00f9 il sert \u00e0 d\u00e9signer une \u0153uvre qui \u00ab\u00a0met de l\u2019avant et valorise, tant par le fond que par la forme, la multitude, les singularit\u00e9s donc les diff\u00e9rences, tout en r\u00e9cusant la pens\u00e9e cat\u00e9gorielle et les hi\u00e9rarchies qu\u2019elle institue\u00a0\u00bb (Boisclair, Landry et Poirier Girard\u00a02020, 20). Le roman\u00a0<em>After<\/em>, publi\u00e9 aux \u00e9ditions Hamac en 2018 par l\u2019auteur et po\u00e8te montr\u00e9alais Jean-Guy Forget, est incontestablement queer. Au-del\u00e0 des personnages et des relations queers qu\u2019il pr\u00e9sente \u2014 le narrateur s\u2019identifie comme tel, pratique le polyamour et l\u2019un\u00b7e de ses amoureux\u00b7ses est non-binaire \u2014,\u00a0<em>After<\/em>\u00a0est d\u2019autant plus queer qu\u2019il brouille les fronti\u00e8res de l\u2019autofiction. Forget, dans un habile jeu textuel et paratextuel, est parvenu \u00e0 queeriser l\u2019\u00e9criture de soi en multipliant les lectures possibles de son roman. En effet, le r\u00e9seau paratextuel peut renforcer le pacte r\u00e9f\u00e9rentiel de l\u2019\u0153uvre d\u2019autofiction, mais ce r\u00e9seau ne se d\u00e9voile pas du premier coup d\u2019\u0153il \u2014 la lecture de l\u2019\u0153uvre comme autofiction s\u2019offre donc comme un possible \u00e0 qui sait la d\u00e9coder.\u00a0<\/p>\n<p>Cet article se propose tout d\u2019abord, \u00e0 la lumi\u00e8re des travaux de G\u00e9rard Genette et de Philippe Lejeune sur le paratexte, d\u2019investir le paratexte d\u2019<em>After<\/em>\u00a0dans le but de mieux saisir en quoi les diff\u00e9rents niveaux paratextuels du roman brouillent la fronti\u00e8re entre fiction et autofiction. Ensuite, on se penchera sur la notion d\u2019autofiction, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment sur le pacte r\u00e9f\u00e9rentiel qui doit y \u00eatre \u00e9tabli. Cette br\u00e8ve incursion th\u00e9orique nous permettra de rep\u00e9rer les protocoles nominaux du roman de Forget, de m\u00eame que les diff\u00e9rents passages de mise en abyme du r\u00e9cit, lesquels contribuent \u00e0 \u00e9tablir un pacte r\u00e9f\u00e9rentiel faisant de\u00a0<em>After\u00a0<\/em>une autofiction. Enfin, on verra en quoi la mise \u00e0 mal de l\u2019unit\u00e9 dans\u00a0<em>After\u00a0<\/em>s\u2019inscrit dans une d\u00e9marche queer en fonction de son \u00e9clatement des fronti\u00e8res g\u00e9n\u00e9riques, narratives et temporelles, ce qui nous permettra de soulever que les brouillages singuliers effectu\u00e9s par Forget sont parties prenantes d\u2019une remise en question de la cish\u00e9t\u00e9ronormativit\u00e9, de m\u00eame que de la mononormativit\u00e9 \u2014 l\u2019injonction \u00e0 \u00eatre dans une relation monogame.\u00a0<\/p>\n<h2>Premi\u00e8res explorations paratextuelles\u00a0<\/h2>\n<p>Pour comprendre en quoi\u00a0<em>After<\/em>\u00a0se distancie du mod\u00e8le conventionnel de l\u2019autofiction et comment Forget est parvenu \u00e0 queeriser l\u2019\u00e9criture de soi, il faut se pencher sur les niveaux paratextuels du roman, qui participent activement \u00e0 son pacte r\u00e9f\u00e9rentiel. G\u00e9rard Genette d\u00e9finit le paratexte comme un seuil entre ce qui est texte et hors-texte (1987, 7-8), comme \u00ab\u00a0un discours fondamentalement h\u00e9t\u00e9ronome, auxiliaire, vou\u00e9 au service d\u2019autre chose qui constitue sa raison d\u2019\u00eatre, et qui est le texte\u00a0\u00bb (16). Il fait \u00e9galement la distinction entre plusieurs niveaux de paratexte, soit le p\u00e9ritexte \u2014 ce qui rel\u00e8ve du livre comme le titre, la d\u00e9dicace, l\u2019\u00e9pigraphe, les notes de bas de page, la couverture, etc. \u2014 et l\u2019\u00e9pitexte \u2014 ce qui entoure le livre mais n\u2019est pas le livre tel que les entrevues, les correspondances d\u2019\u00e9crivain\u00b7es, les journaux intimes, etc. (10-11)\u00a0\u2014, des \u00e9l\u00e9ments qu\u2019il articule par la formule \u00ab\u00a0<em>paratexte = p\u00e9ritexte + \u00e9pitexte<\/em>\u00a0\u00bb (11, l\u2019auteur souligne). Philippe Lejeune, de son c\u00f4t\u00e9, insiste sur l\u2019importance et l\u2019influence du paratexte, ajoutant que celui-ci \u00ab\u00a0commande toute la lecture\u00a0\u00bb (1996, 45).<\/p>\n<p><em>After<\/em>\u00a0se livre \u00e0 un jeu de renvois entre ses paratextes \u00e9ditoriaux et auctoriaux. Le premier de ces types de paratexte correspond \u00e0 celui qui \u00ab\u00a0se trouve sous la responsabilit\u00e9 directe et principale (mais non exclusive) de l\u2019\u00e9diteur\u00a0\u00bb (Genette\u00a01987, 20). Les politiques \u00e9ditoriales et les strat\u00e9gies de mise en march\u00e9 de chaque maison d\u2019\u00e9dition laissent par cons\u00e9quent des traces sur celui-ci (Lane\u00a01992, 36). Ces traces sont visibles sur la quatri\u00e8me de couverture d\u2019<em>After<\/em>, o\u00f9 l\u2019on trouve non pas un r\u00e9sum\u00e9, mais un extrait de l\u2019\u0153uvre, conform\u00e9ment \u00e0 la pratique en vigueur aux \u00e9ditions Hamac. La phrase \u00ab\u00a0je me souviens du magnifique d\u00e9sastre qu\u2019on \u00e9tait, s\u2019\u00e9chouant en plein milieu du dancefloor avec la gr\u00e2ce que \u00e7a prend pour se foutre de la fin du monde\u00a0\u00bb (Forget 2018a<a id=\"footnoteref1_gx8sjde\" class=\"see-footnote\" title=\"Les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 cette \u0153uvre se feront d\u00e9sormais dans le corps du texte avec la lettre\u00a0A\u00a0suivie du folio.\" href=\"#footnote1_gx8sjde\">[1]<\/a>) en r\u00e9v\u00e8le tr\u00e8s peu sur la nature de l\u2019\u0153uvre et la trame narrative qu\u2019elle propose. Elle laisse plut\u00f4t place \u00e0 la voix singuli\u00e8re de l\u2019auteur, \u00e0 son style. Ce n\u2019est donc pas la quatri\u00e8me de couverture qui indique au lectorat la nature autofictive d\u2019<em>After<\/em>, pas plus que sa page couverture, o\u00f9 l\u2019on retrouve l\u2019appellation g\u00e9n\u00e9rique \u00ab\u00a0roman\u00a0\u00bb et la photographie d\u2019un corps tronqu\u00e9 aux \u00e9paules qui ne laisse pas deviner l\u2019identit\u00e9 de la personne photographi\u00e9e. Il faut sortir du livre et se tourner du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9pitexte \u00e9ditorial pour trouver une mention de la nature autofictive de l\u2019\u0153uvre, de m\u00eame qu\u2019un bref r\u00e9sum\u00e9. Le catalogue des \u00e9ditions Hamac \u00e9voque en effet \u00ab\u00a0le r\u00e9cit autofictionnel d\u2019une passion qui se br\u00fble \u00e0 la vitesse d\u2019un glissement de doigt sur l\u2019\u00e9cran d\u2019un t\u00e9l\u00e9phone, d\u2019une rupture arriv\u00e9e trop tard et d\u2019une relation polyamoureuse qui s\u2019efface doucement\u00a0\u00bb (Hamac 2018). D\u2019autres indices, diss\u00e9min\u00e9s dans le paratexte \u00e9ditorial, renforceront plus tard ce pacte r\u00e9f\u00e9rentiel \u2014 on y reviendra.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me type de paratexte, le paratexte auctorial, d\u00e9signe pour sa part, comme son nom l\u2019indique, le p\u00e9ritexte et l\u2019\u00e9pitexte contr\u00f4l\u00e9s par l\u2019auteur\u00b7rice. Dans\u00a0<em>After<\/em>, la d\u00e9dicace et la photo de couverture \u2014 qui n\u2019est pas aussi \u00e9nigmatique qu\u2019elle peut le para\u00eetre \u2014 tiennent lieu de paratexte auctorial. Le r\u00f4le de la d\u00e9dicace d\u2019une \u0153uvre est de mettre en lumi\u00e8re une relation entre son auteur\u00b7rice et une autre personne, groupe ou entit\u00e9 (Genette\u00a01987, 126). Dans\u00a0<em>After<\/em>, les mots \u00ab\u00a0<em>\u00c0 ce que je n\u2019ai jamais su partager\u00a0<\/em>\u00bb (<em>A<\/em>, 7, l\u2019auteur souligne) sugg\u00e8rent que les pages que le lectorat s\u2019appr\u00eate \u00e0 lire contiennent certaines v\u00e9rit\u00e9s que Forget n\u2019avait pr\u00e9c\u00e9demment pas \u00e9t\u00e9 en mesure de communiquer. On peut aussi y voir une annonce de la nature autofictive de l\u2019\u0153uvre, bien que, prise individuellement, cette seule phrase ne soit pas suffisante pour conclure qu\u2019<em>After<\/em>\u00a0est une autofiction.<\/p>\n<p>La page couverture d\u2019<em>After<\/em>, si elle rel\u00e8ve surtout du paratexte \u00e9ditorial, est tout de m\u00eame int\u00e9ressante du point de vue auctorial, puisque la photographie qui l\u2019orne rel\u00e8ve de ce type de paratexte. Lorsque l\u2019on observe attentivement la photographie, on r\u00e9alise effectivement que le corps qui y appara\u00eet est celui de l\u2019auteur. C\u2019est toutefois du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9pitexte qu\u2019il faut se diriger pour obtenir une telle information, la photographie de couverture ayant \u00e9t\u00e9 partag\u00e9e par l\u2019auteur sur son compte Instagram. Forget a consign\u00e9 sur son profil quelques clich\u00e9s pris par la photographe Fatine-Violette Sabiri, dont celui qui s\u2019est retrouv\u00e9 en couverture (Forget 2018b). Ces clich\u00e9s mettent clairement en sc\u00e8ne Jean-Guy Forget, dont on reconna\u00eet le visage (absent de la couverture) et les tatouages, aussi pr\u00e9sents sur la photo tronqu\u00e9e qui orne le livre. Bien que cet \u00e9l\u00e9ment \u00e9pitextuel ne soit pas en lui-m\u00eame suffisant pour se prononcer sur la nature autofictive de l\u2019\u0153uvre, sa pr\u00e9sence consolide tout de m\u00eame le pacte r\u00e9f\u00e9rentiel de l\u2019autofiction lorsqu\u2019il est consid\u00e9r\u00e9 de pair avec la d\u00e9dicace, de m\u00eame qu\u2019avec la mention g\u00e9n\u00e9rique retrouv\u00e9e dans le catalogue des \u00e9ditions Hamac. Dans sa th\u00e8se consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019autofiction, Vincent Colonna insistait d\u00e9j\u00e0 sur le r\u00f4le que peut jouer l\u2019\u00e9pitexte dans l\u2019\u00e9tablissement du pacte r\u00e9f\u00e9rentiel\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Par sa situation particuli\u00e8re, l\u2019\u00e9pitexte ne peut jouer qu\u2019un r\u00f4le minime [pour \u00e9tablir le param\u00e8tre contextuel]. Coup\u00e9 en quelque sorte du livre, excentrique \u00e0 son syst\u00e8me d\u2019\u00e9nonciation, il ne peut agir r\u00e9ellement dans la constitution d\u2019une identification fictionnelle. Par contre, il peut remplir une fonction d\u2019emphase qui n\u2019est pas n\u00e9gligeable. [\u2026] [O]n peut se demander si, \u00e0 d\u00e9faut de l\u2019\u00e9tablir, l\u2019\u00e9pitexte ne peut d\u00e9voiler une fictionnalisation de soi, r\u00e9v\u00e9ler les traits cach\u00e9s d\u2019un protocole nominal. On aurait alors affaire \u00e0 une autofiction \u00e0 effet retard\u00e9. (1989, 78)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette id\u00e9e d\u2019autofiction \u00e0 effet retard\u00e9 semble toute indiqu\u00e9e pour caract\u00e9riser\u00a0<em>After<\/em>, surtout lorsque l\u2019on consid\u00e8re ses \u00e9l\u00e9ments paratextuels de mani\u00e8re individuelle\u00a0: avant d\u2019entamer la lecture, ils ne permettent pas d\u2019identifier le caract\u00e8re autofictionnel de l\u2019\u0153uvre avec certitude. Il faut plonger dans le texte pour envisager que l\u2019on se trouve devant une autofiction, ou alors avoir d\u00e9j\u00e0 consult\u00e9 le catalogue de l\u2019\u00e9diteur.\u00a0<\/p>\n<h2>Consid\u00e9rations autour de l\u2019autofiction<\/h2>\n<p>Il est n\u00e9cessaire \u00e0 la poursuite de cette enqu\u00eate\u00a0de pr\u00e9ciser ce que l\u2019on entend par autofiction, puisque le terme, comme le fait remarquer David B\u00e9langer, \u00ab\u00a0souffre et profite de trois d\u00e9finitions, en concurrence constante dans le discours litt\u00e9raire, de telle sorte qu\u2019on peut parler de ph\u00e9nom\u00e8nes assez diff\u00e9rents lorsqu\u2019on traite de cette pratique\u00a0\u00bb (2015, 118). Dans l\u2019optique o\u00f9, dans le cadre de cet article, on se concentre davantage sur le paratexte, la d\u00e9finition que l\u2019on retiendra sera celle centr\u00e9e autour du pacte r\u00e9f\u00e9rentiel tel que d\u00e9fini par Serge Doubrovsky. Selon ce chercheur, l\u2019autofiction est \u00ab\u00a0la fusion d\u2019une narration romanesque et d\u2019un contenu autobiographique qui, du fait de cette fusion, subit des modifications drastiques, selon les crit\u00e8res habituels du vraisemblable\u00a0\u00bb (cit\u00e9 dans Schmitt\u00a02010, 83). Cette d\u00e9finition a pour avantage de sembler \u00ab\u00a0indiff\u00e9rente \u00e0 la nature des \u00e9nonc\u00e9s, car le pacte r\u00e9f\u00e9rentiel, convention de lecture, pr\u00e9c\u00e8de et d\u00e9passe le contenu textuel\u00a0\u00bb (B\u00e9langer\u00a02015, 119). Dans\u00a0<em>After<\/em>, ce pacte r\u00e9f\u00e9rentiel de l\u2019autofiction se d\u00e9ploie au gr\u00e9 de la lecture et du va-et-vient que doit effectuer le lectorat entre le texte et le paratexte. Puisque rien dans le p\u00e9ritexte n\u2019indique de mani\u00e8re absolue qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une autofiction, c\u2019est en plongeant dans le r\u00e9cit que les lecteur\u00b7rices peuvent s\u2019en assurer, puisque le paratexte confirme cette \u00ab\u00a0<em>ressemblance au vrai<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0sur laquelle insiste Philippe Lejeune dans son ouvrage<em>\u00a0Le pacte autobiographique<\/em>\u00a0(1975, 36, l\u2019auteur souligne). Maintenant que ces clarifications ont \u00e9t\u00e9 \u00e9tablies, nous allons donc plonger dans l\u2019\u0153uvre de Forget afin de cerner les diff\u00e9rents protocoles qui contribuent au pacte de l\u2019autofiction, toujours dans l\u2019optique de mieux cerner le brouillage g\u00e9n\u00e9rique effectu\u00e9 par l\u2019auteur.<\/p>\n<p>Tout d\u2019abord, on retrouve un protocole nominal<a id=\"footnoteref2_3u4m5hg\" class=\"see-footnote\" title=\"Selon le chercheur Vincent Colonna, le protocole nominal d\u00e9signe \u00ab\u00a0l\u2019identit\u00e9 onomastique de l\u2019auteur et d\u2019un personnage, principal ou non\u00a0\u00bb\u00a0(1989, 37\u201338).\" href=\"#footnote2_3u4m5hg\">[2]<\/a> dans\u00a0<em>After\u00a0<\/em>: l\u2019auteur comme le narrateur homodi\u00e9g\u00e9tique partagent en effet le m\u00eame pr\u00e9nom, Jean-Guy. Cette r\u00e9v\u00e9lation est faite relativement tard dans le roman, ce qui renforce l\u2019id\u00e9e d\u2019une autofiction \u00e0 effet retard\u00e9\u00a0: la phrase \u00ab\u00a0Question qu\u2019au fond, je sois Jean-Guy\u00a0\u00bb (<em>A<\/em>, 133) fait office de r\u00e9v\u00e9lation pour qui pensait encore se trouver devant une fiction. On retrouve \u00e9galement un certain nombre de personnages partageant la m\u00eame identit\u00e9 onomastique que des personnes r\u00e9elles qui entourent l\u2019auteur, dont certaines sont mentionn\u00e9es d\u00e8s le p\u00e9ritexte \u00e9ditorial. Une correspondance peut effectivement \u00eatre \u00e9tablie entre le personnage Fatine, qui est la meilleure amie du narrateur, et la photographe Fatine-Violette Sabiri, dont le nom appara\u00eet d\u2019ailleurs au verso de la page de grand titre dans une note qui lui attribue le cr\u00e9dit de la photographie en couverture (6) et qui est une amie proche de Jean-Guy Forget. Le personnage d\u2019\u00c9ric, l\u2019\u00e9diteur du narrateur, partage lui aussi le m\u00eame pr\u00e9nom que le directeur litt\u00e9raire de Forget pour\u00a0<em>After<\/em>, \u00c9ric Simard (6). Emman, un autre ami proche du narrateur, correspond lui aussi \u00e0 une personne r\u00e9elle, bien qu\u2019il faille sortir en dehors du p\u00e9ritexte pour en avoir la preuve. Pour se situer dans le temps, dans le chapitre intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Chez Emman\u00a0\u00bb, le sujet \u00e9nonciateur mentionne en effet que \u00ab\u00a0c\u2019\u00e9tait autour de quand Emman a publi\u00e9\u00a0<em>La fonte\u00a0<\/em>\u00bb (80); or un recueil portant ce titre a justement \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 en 2015 aux \u00e9ditions de l\u2019\u00c9crou par Emmanuel Deraps.\u00a0<\/p>\n<p>Il pourrait bien s\u00fbr s\u2019agir de co\u00efncidences. N\u00e9anmoins, on sent le jeu r\u00e9f\u00e9rentiel effectu\u00e9 par Forget de part et d\u2019autre de l\u2019\u0153uvre. Dans ce qu\u2019on ne peut qu\u2019appeler la mise en abyme du livre \u2014 un passage o\u00f9 un \u00ab\u00a0ouvrage se cite lui-m\u00eame, en se donnant comme un livre \u00e0 faire ou en train de se faire\u00a0\u00bb (Colonna\u00a01989, 274) \u2014, le narrateur Jean-Guy, dans le chapitre intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Mon livre\u00a0\u00bb, r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 ses relations amoureuses simultan\u00e9es et non-monogames alors qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 bien entam\u00e9 l\u2019\u00e9criture d\u2019<em>After\u00a0<\/em>:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>si je suis capable de dire tout ceci sur toi [Justine], sur Polly, sur Lye, c\u2019est surement une preuve que j\u2019ai su aimer pour vrai, even avec tous ces \u00e9checs, que j\u2019ai su aimer trois personnes intens\u00e9ment, at the same time, m\u00eame si ma vie s\u2019\u00e9coulait calmement vers une catastrophe trop expected, que m\u00eame si les gens changent et que les mots s\u2019oublient,\u00a0<em>trois noms ont pris place sous des pseudonymes<\/em>\u00a0pour que mon histoire soit ind\u00e9l\u00e9bile. (<em>A<\/em>, 149, je souligne)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les trois noms \u00e9voqu\u00e9s sont les noms des trois amoureux\u00b7ses du narrateur, soit Justine, Polly et Lye. Les personnages Jean-Guy, Fatine, Emman et \u00c9ric et leurs correspondant\u00b7es dans le r\u00e9el contribuent donc au pacte r\u00e9f\u00e9rentiel puisqu\u2019iels confirment la\u00a0<em>ressemblance au vrai<\/em>\u00a0pr\u00e9c\u00e9demment \u00e9voqu\u00e9e\u00a0: on sait que leurs noms demeurent inchang\u00e9s dans le roman, ce qui fait qu\u2019on peut davantage croire que le narrateur est fiable, voire que l\u2019on se retrouve v\u00e9ritablement devant une autofiction.<\/p>\n<p>Cette mise en abyme apporte toutefois son lot d\u2019interrogations et de questionnements. Le narrateur revient lui-m\u00eame sur les notions de v\u00e9rit\u00e9, de mensonge, de fiction et d\u2019autofiction qui se trouvent en creux dans son r\u00e9cit\u00a0: \u00ab\u00a0[L]a v\u00e9rit\u00e9 n\u2019existe pas, surtout pas quand on parle de soi-m\u00eame. S\u2019\u00e9crire, c\u2019est mentir openly sur la place publique et le reconna\u00eetre.\u00a0\u00bb (145); \u00ab\u00a0[l]\u2019autofiction nous force \u00e0 articuler nos blessures, nos organes c\u00e2liss\u00e9s l\u00e0 for everyone\u2019s eyes\u00a0\u00bb (154); \u00ab\u00a0Ma seule fiction, c\u2019est les autres.\u00a0\u00bb (146), \u00ab\u00a0[Mon nom] s\u2019est perdu au point de devenir un pseudonyme sans que j\u2019aie besoin d\u2019en cr\u00e9er un. Jean-Guy existe plus que moi.\u00a0\u00bb (163) Libre \u00e0 chacun\u00b7e d\u2019interpr\u00e9ter comme iel l\u2019entend le sens de ces paroles, comme elles brouillent plus qu\u2019elles n\u2019\u00e9clairent le pacte de lecture. Le narrateur est-il fiable, au final? La question perdure et c\u2019est l\u00e0 toute la force de l\u2019\u00e9criture de Forget, qui nous fait douter jusqu\u2019\u00e0 la fin quant \u00e0 la nature autofictive de son \u0153uvre.<\/p>\n<h2>La mise \u00e0 mal de l\u2019unit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rique et narrative au profit du brouillage<\/h2>\n<p>\u00c0 la lumi\u00e8re de ces diff\u00e9rentes consid\u00e9rations paratextuelles et autofictives, force est de constater qu\u2019<em>After\u00a0<\/em>contient de multiples niveaux de lecture. En ne s\u2019attardant pas au paratexte, le lectorat peut penser\u00a0<em>After<\/em>\u00a0comme une fiction; en s\u2019investissant dans le p\u00e9ritexte auctorial et dans l\u2019\u00e9pitexte, il peut plut\u00f4t consid\u00e9rer l\u2019\u0153uvre comme une autofiction. Cette absence de certitude quant \u00e0 la nature de l\u2019\u0153uvre, voire d\u2019unit\u00e9 entre les messages envoy\u00e9s par le paratexte, le p\u00e9ritexte auctorial et l\u2019\u00e9pitexte, contribue \u00e0 faire de cette \u0153uvre de Forget une \u0153uvre queer, puisqu\u2019elle d\u00e9stabilise et brouille les fronti\u00e8res g\u00e9n\u00e9riques et certaines normes associ\u00e9es au genre.<\/p>\n<p>Rappelons que l\u2019unit\u00e9 peut \u00eatre vue comme un crit\u00e8re narratif reli\u00e9 au patriarcat cish\u00e9t\u00e9ronormatif. Alex No\u00ebl, dans un article consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9clatement de l\u2019unit\u00e9 au sein du r\u00e9cit queer, avance \u00e0 ce sujet que\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>l\u2019unit\u00e9 est plus difficile \u00e0 trouver pour la personne marginalis\u00e9e, car le rapport au centre, \u00e0 l\u2019unification des lignes secondaires, est plus complexe, ne serait-ce que parce que son histoire, lorsqu\u2019elle est repr\u00e9sent\u00e9e, a souvent \u00e9t\u00e9 confin\u00e9e aux intrigues et aux personnages secondaires. (2021, 64\u201365)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cet \u00e9clatement va bien s\u00fbr au-del\u00e0 de la di\u00e9g\u00e8se d\u2019<em>After.<\/em>\u00a0Au niveau du paratexte du roman, on peut relever les lectures contraires qu\u2019offrent le p\u00e9ritexte \u00e9ditorial (refusant de mentionner l\u2019aspect autofictionel) et auctorial (contribuant, lui, au pacte de lecture), qui contribuent \u00e0 positionner l\u2019\u0153uvre dans un entre-deux g\u00e9n\u00e9rique. Sa forme singuli\u00e8re brouillant temporalit\u00e9s et personnages porte \u00e9galement le lectorat \u00e0 se questionner\u00a0: ainsi que le souligne Alex No\u00ebl,<\/p>\n<blockquote>\n<p>[p]our les personnes queers, avant le contenu, c\u2019est peut-\u00eatre la forme elle-m\u00eame, telle que la culture dominante nous la l\u00e8gue, qui ne convient pas, car pour les queer elle est trop contraignante\u00a0: cette forme ne leur permet pas de s\u2019inscrire r\u00e9ellement dans leur art. \u00c9crire en tant que queer, c\u2019est [\u2026] faire face au probl\u00e8me de la forme, \u00e0 la recherche de formes qui parviendraient \u00e0 t\u00e9moigner de cette exp\u00e9rience, sans en nier les plurivocit\u00e9s, sans sacrifier ce qu\u2019elle a de plus pr\u00e9cieux \u00e0 la construction artificielle d\u2019une unit\u00e9. (2021, 69)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les personnes queers doivent se r\u00e9aliser en d\u00e9pit de la construction artificielle et sociale qu\u2019est la cish\u00e9t\u00e9ronormativit\u00e9. De surcro\u00eet, on leur demande de se conformer \u00e0 des mani\u00e8res d\u2019\u00e9crire et de (se) raconter qui ne sont pas les leurs, puisque ces mani\u00e8res, comme le soul\u00e8ve Alex No\u00ebl, ont activement op\u00e9r\u00e9 \u00e0 amoindrir leur(s) histoire(s) et leur agentivit\u00e9 en les poussant dans les marges (64\u201365). Ceci dit, Marie Darsigny nous rappelle avec raison \u00ab\u00a0[qu\u2019]\u00eatre en marge ne veut pas dire \u00eatre seul\u00b7es\u00a0\u00bb (2020). \u00c0 ce titre, il convient de reconna\u00eetre qu\u2019une certaine recherche de forme n\u2019est pas le propre des \u00e9critures queers, mais correspond aux pratiques de tout un contingent d\u2019\u00e9crivain\u00b7es marginalis\u00e9\u00b7es en raison de leurs origines, de leur genre, de leur queerness, de leurs capacit\u00e9s, de leur neuroatypie, de leurs conditions socio-\u00e9conomiques, etc. Cette recherche formelle queer \u00e9voqu\u00e9e par Alex No\u00ebl se retrouve tr\u00e8s certainement dans\u00a0<em>After.<\/em>\u00a0Chez Forget, elle passe par l\u2019\u00e9clatement du temps, de l\u2019identit\u00e9 et de l\u2019autofiction. L\u2019\u00e9tude de cet \u00e9clatement ach\u00e8vera de d\u00e9montrer comment l\u2019auteur est parvenu \u00e0 queeriser son \u00e9criture.<\/p>\n<p><em>After<\/em>, d\u2019un point de vue formel, refuse l\u2019unit\u00e9\u00a0: non seulement le temps du r\u00e9cit n\u2019est pas lin\u00e9aire \u2014 on saute d\u2019une \u00e9poque et d\u2019une relation \u00e0 une autre, le narrateur renvoyant constamment \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement pass\u00e9 qui se retrouvera \u00e0 la toute fin du roman seulement \u2014, mais en plus l\u2019identit\u00e9 des interlocuteur\u00b7rices du narrateur doit constamment \u00eatre inf\u00e9r\u00e9e \u00e0 partir d\u2019indices contextuels. En effet, Jean-Guy (le narrateur) s\u2019adresse r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 diff\u00e9rents \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb jamais nomm\u00e9s sous pr\u00e9texte qu\u2019il ne prononce jamais le nom des gens lorsqu\u2019il s\u2019adresse \u00e0 elleux, \u00e9tant lui-m\u00eame habitu\u00e9 \u00e0 ne pas \u00eatre interpell\u00e9 par son pr\u00e9nom (<em>A<\/em>, 163). Comme le sujet \u00e9nonciateur s\u2019adresse toujours aux m\u00eames trois personnages, on peut n\u00e9anmoins d\u00e9duire l\u2019identit\u00e9 de son interlocuteur\u00b7rice en r\u00e9coltant les noms des deux autres amoureux\u00b7ses dans certains chapitres. Par exemple, dans le chapitre \u00ab\u00a0Vancouver\u00a0\u00bb, le narrateur se confie\u00a0: \u00ab\u00a0Je n\u2019avais pas vu Polly depuis longtemps. Justine et moi, c\u2019\u00e9tait encore une fois fini pour toujours, bien apr\u00e8s le m\u00e9tro Papineau. [\u2026] Alors que tu restais chez toi, on se glissait quelques textos.\u00a0\u00bb (49) Puisque Justine et Polly sont toutes les deux mentionn\u00e9es, on comprend que son interlocuteur\u00b7rice est Lye. Dans les cas o\u00f9 l\u2019identification par d\u00e9duction s\u2019av\u00e8re impossible, comme lorsqu\u2019aucun personnage n\u2019est nomm\u00e9, on peut parcourir\u00a0<em>After<\/em>\u00a0\u00e0 la recherche d\u2019\u00e9v\u00e9nements mentionn\u00e9s dans les chapitres o\u00f9 l\u2019identit\u00e9 des personnages est davantage occult\u00e9e dans l\u2019espoir de reconna\u00eetre le \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb en fonction de l\u2019identit\u00e9 de l\u2019amoureux\u00b7se \u00e0 qui ces \u00e9v\u00e9nements sont arriv\u00e9s.<\/p>\n<p>La confusion identitaire entourant les amoureux\u00b7ses fait \u00e9cho \u00e0 la confusion du narrateur, tout aussi incertain de sa propre identit\u00e9 que de celles de ses anciennes flammes, comme en t\u00e9moigne l\u2019extrait suivant\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Entre les noms qui se croisent au point de brouiller mes propres sentiments, brouiller mes mots dans une temp\u00eate qui fracasse ma t\u00eate et le monde pour d\u00e9chirer ma langue, j\u2019ai vu l\u2019amour et je me suis vu me d\u00e9sagr\u00e9ger, me perdre jusqu\u2019\u00e0 ce que mon propre nom soit un pseudonyme pris aux confins des langues. (<em>A<\/em>, 161) \u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La conception du temps du narrateur, qui se rem\u00e9more dans le d\u00e9sordre ses d\u00e9sastres amoureux, est donc \u00e0 l\u2019image du va-et-vient constant effectu\u00e9 par les lecteur\u00b7rices consiencieux\u00b7ses \u00e0 la recherche de l\u2019idendit\u00e9 des interlocuteur\u00b7rices du sujet \u00e9nonciateur. Cette incapacit\u00e9 \u00e0 nommer et cette volont\u00e9 de ne pas nommer inscrivent toutes les deux\u00a0<em>After\u00a0<\/em>dans le queer, refusant dans ce cas-ci les (auto)identifications faciles. Ce refus est d\u2019autant plus int\u00e9ressant lorsque l\u2019on consid\u00e8re les propos de Judith Butler sur l\u2019identification comme \u00e0 la fois trajectoire et r\u00e9solution du d\u00e9sir, de m\u00eame que \u00ab\u00a0territorialisation d\u2019un objet qui rend possible l\u2019identit\u00e9 \u00e0 travers la r\u00e9solution temporaire du d\u00e9sir\u00a0\u00bb (2009, 154). En occultant constamment l\u2019identit\u00e9 de son interlocuteur\u00b7rice, le narrateur nous rappelle que son d\u00e9sir n\u2019\u00e9volue pas en circuit ferm\u00e9 avec cette seule personne, mais aussi avec plusieurs autres amoureux\u00b7ses, dont les \u00e9vocations \u00e0 chaque chapitre fonctionnent comme des pr\u00e9sences d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9es, voire spectrales dans la mesure o\u00f9 le narrateur \u00e9volue dans plusieurs temporalit\u00e9s. Le brouillage identitaire contribue dans ce cas-ci \u00e0 remettre en question l\u2019injonction \u00e0 la monogamie, alors que le brouillage temporel dans\u00a0<em>After<\/em>\u00a0invite \u00e0 recomposer un r\u00e9cit qui s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 largement en marge de l\u2019h\u00e9t\u00e9ronormativit\u00e9 patriarcale.\u00a0<\/p>\n<h2>\u00ab\u00a0\u00c7a a fini de m\u00eame, sans licorne, rien\u00a0\u00bb (<em>A<\/em>, 167)<\/h2>\n<p>En optant pour l\u2019\u00e9clatement lorsque le narrateur Jean-Guy revient sur les \u00e9checs de sa non-monogamie, Forget s\u2019inscrit dans une lign\u00e9e d\u2019auteur\u00b7rices queers qui fouillent leurs instants douloureux pour s\u2019en inspirer dans le but de s\u2019affranchir de l\u2019imaginaire cish\u00e9t\u00e9ropatriarcal (Boisclair, Landry et Poirier Girard\u00a02020, 18\u201319). On dirait que le paratexte d\u2019<em>After\u00a0<\/em>est en mouvement, amenant tant\u00f4t le lectorat \u00e0 croire qu\u2019il se retrouve devant une fiction, tant\u00f4t devant une autofiction. La forme de l\u2019\u0153uvre, elle, oblige le lectorat \u00e0 interroger le rapport dominant cish\u00e9t\u00e9ronormatif \u00e0 l\u2019unit\u00e9 et \u00e0 l\u2019identit\u00e9. S\u2019il est possible de r\u00e9colter des indices pour confirmer une certaine lecture, il ne s\u2019agit aucunement d\u2019un imp\u00e9ratif. Il n\u2019importe pas de savoir \u00e0 tout prix; le brouillage et le jeu r\u00e9f\u00e9rentiel sont la vis\u00e9e de l\u2019\u0153uvre, sa finalit\u00e9.<\/p>\n<p>Sans artifice,\u00a0<em>After<\/em>\u00a0s\u2019ach\u00e8ve apr\u00e8s avoir ouvert en nous de multiples possibles. En bout de ligne, les Jean-Guy\u00a0\u2014\u00a0personnage et auteur \u2014 n\u2019\u00e9voluent-ils pas en marge des diktats du patriarcat cish\u00e9t\u00e9ronormatif et de la monogamie? Apr\u00e8s tout, on parle d\u2019un personnage qui revendique fi\u00e8rement son d\u00e9tachement \u00ab\u00a0de certains conditionnements, des normes de la masculinit\u00e9 et de l\u2019h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9 par exemple\u00a0\u00bb (99). Cr\u00e9er, dans ce contexte, est \u00ab\u00a0une fa\u00e7on de se d\u00e9placer autour des impasses qui s\u2019imposent \u00e0 nous, l\u2019occasion de r\u00e9soudre des \u00e9nigmes, d\u2019encourager la pens\u00e9e, d\u2019insuffler sens et plaisir au pr\u00e9sent\u00a0\u00bb (Dawson\u00a02020, 139). Cr\u00e9er, lorsque l\u2019on est marginalis\u00e9\u00b7es, c\u2019est s\u2019inscrire dans le monde en d\u00e9pit de celui-ci, plus pr\u00e9cis\u00e9ment en d\u00e9pit de ses syst\u00e8mes d\u2019oppression. Faut-il alors s\u2019\u00e9tonner que l\u2019on s\u2019\u00e9carte des chemins convenus et souvent emprunt\u00e9s par des \u00e9crivain\u00b7es des plus privil\u00e9gi\u00e9\u00b7es? Apr\u00e8s tout, la pens\u00e9e queer s\u2019emploie \u00ab\u00a0\u00e0 la d\u00e9construction de ces dispositifs visant \u00e0 produire des sujets normatifs\u00a0\u00bb\u00a0(Boisclair, Landry et Poirier Girard\u00a02020, 11). Rien de tel que de brouiller de multiples rep\u00e8res \u00e0 la fois \u2014 temps, identit\u00e9 et genre litt\u00e9raire, dans le cas de Forget \u2014 pour se rappeler que toustes ne jouent pas selon les r\u00e8gles impos\u00e9es par l\u2019ordre dominant.\u00a0<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>B\u00e9langer, David. 2015. \u00ab\u00a0L\u2019autofiction contest\u00e9e\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Voix et images\u00a0<\/em>40, no.\u00a03\u00a0: 115-130.<\/p>\n<p>Boisclair, Isabelle, Pierre-Luc Landry et Guillaume Poirier Girard. 2020. \u00ab\u00a0La pens\u00e9e queer\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>Qu\u00e9beQueer\u00a0: le queer dans les productions litt\u00e9raires, artistiques et m\u00e9diatiques qu\u00e9b\u00e9coises.\u00a0<\/em>Sous la direction d\u2019Isabelle Boisclair, Pierre-Luc Landry et Guillaume Poirier Girard, 7-31. Montr\u00e9al\u00a0: les Presses de l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>Butler, Judith. 2009.\u00a0<em>Ces corps qui comptent. De la mat\u00e9rialit\u00e9 et des limites discursives du \u00ab\u00a0sexe\u00a0\u00bb.\u00a0<\/em>Traduit de l\u2019anglais par Charlotte Nordmann. Paris\u00a0: Amsterdam.\u00a0<\/p>\n<p>Colonna, Vincent. 1989.\u00a0<em>L\u2019autofiction (essai sur la fictionnalisation de soi en Litt\u00e9rature).<\/em>\u00a0Th\u00e8se de doctorat, \u00c9coles des Hautes \u00c9tudes en Sciences Sociales.<\/p>\n<p>Darsigny, Marie. 2020. \u00ab\u00a0Marie-Courage\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Lettres Qu\u00e9b\u00e9coises<\/em>, no.\u00a0178. 2020. En ligne\u00a0:\u00a0<a href=\"https:\/\/lettresquebecoises.qc.ca\/index.php\/fr\/article-de-la-revue\/marie-courage\">https:\/\/lettresquebecoises.qc.ca\/index.php\/fr\/article-de-la-revue\/marie-courage<\/a>\u00a0(Consult\u00e9 le 10\u00a0octobre 2021).<\/p>\n<p>Dawson, Nicholas. 2020.\u00a0<em>D\u00e9sormais, ma demeure.<\/em>\u00a0Montr\u00e9al\u00a0: Triptyque.<\/p>\n<p>Forget, Jean-Guy.\u00a02018a.\u00a0<em>After.<\/em>\u00a0Montr\u00e9al\u00a0: Hamac.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014 [@jan.gui].\u00a02018b. \u00ab\u00a0Photo de Jean-Guy Forget prise par Fatine-Violette Sabiri\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Instagram<\/em>, 22\u00a0mai 2018. En ligne\u00a0:\u00a0<a href=\"https:\/\/www.instagram.com\/p\/BjF-yU4gKOC\/\">https:\/\/www.instagram.com\/p\/BjF-yU4gKOC\/<\/a> (Consult\u00e9 le 16\u00a0septembre 2021).<\/p>\n<p>Genette, G\u00e9rard. 1987.\u00a0<em>Seuils.<\/em>\u00a0Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil.<\/p>\n<p>Hamac. 2018. \u00ab\u00a0After\u00a0\u00bb. Hamac. En ligne\u00a0:\u00a0<a href=\"https:\/\/www.hamac.qc.ca\/collection-hamac\/after-863.html\">https:\/\/www.hamac.qc.ca\/collection-hamac\/after-863.html<\/a> (Consult\u00e9 le 16\u00a0seprembre 2021).<\/p>\n<p>Henderson, Kathryn. 2018. \u00ab\u00a0Oser \u00e9crire et traduire \u00ab\u00a0ce qui ne se dit pas\u00a0\u00bb\u00a0: la queerisation comme outil de d\u00e9colonisation en contexte franco-canadien\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Circuit<\/em>, no.\u00a059.\u00a0\u00a0\u00a0En ligne:\u00a0\u00a0<a href=\"https:\/\/www.circuitmagazine.org\/dossiers-139\/oser-ecrire-et-traduire-ce-qui-ne-se-dit-pas-la-queerisation-comme-outil-de-decolonisation-en-contexte-franco-canadien\">https:\/\/www.circuitmagazine.org\/dossiers-139\/oser-ecrire-et-traduire-ce-&#8230;<\/a> (Consult\u00e9 le 16\u00a0septembre 2021).<\/p>\n<p>Lane, Philippe. 1992.\u00a0<em>La p\u00e9riph\u00e9rie du texte.<\/em>\u00a0Paris\u00a0: \u00c9ditions Nathan.<\/p>\n<p>Lejeune, Philippe. 1996.\u00a0<em>Le pacte autobiographique.<\/em>\u00a0Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil.<\/p>\n<p>No\u00ebl, Alex. 2021. \u00ab\u00a0Appeler la tornade\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>Se faire \u00e9clat\u00e9\u00b7e; exp\u00e9riences marginales et \u00e9critures de soi<\/em>. Sous la direction de Nicholas Dawson, Pierre-Luc Landry et Karianne Trudeau Beaunoyer, 51-72. Montr\u00e9al\u00a0: \u00c9ditions Nota Bene.<\/p>\n<p>Schmitt, Arnaud. 2010.\u00a0<em>Je r\u00e9el\/Je fictif. Au-del\u00e0 d\u2019une confusion postmoderne.<\/em>\u00a0Toulouse\u00a0: Presses universitaires du Mirail.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_gx8sjde\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_gx8sjde\">[1]<\/a> Les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 cette \u0153uvre se feront d\u00e9sormais dans le corps du texte avec la lettre\u00a0<em>A<\/em>\u00a0suivie du folio.<\/p>\n<p id=\"footnote2_3u4m5hg\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_3u4m5hg\">[2]<\/a> Selon le chercheur Vincent Colonna, le protocole nominal d\u00e9signe \u00ab\u00a0l\u2019identit\u00e9 onomastique de l\u2019auteur et d\u2019un personnage, principal ou non\u00a0\u00bb\u00a0(1989, 37\u201338).<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>LeBel Dupuis, Marilou. 2021. \u00ab\u00a0Queeriser l\u2019\u00e9criture de soi \u00e0 travers le paratexte. L\u2019exemple d&rsquo;After (2018) de Jean-Guy Forget \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Depuis que le monde est monde : st\u00e9r\u00e9otypie et clich\u00e9s litt\u00e9raires \u00bb, no 34, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5699 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/dupuis_34.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 dupuis_34.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-e8a0a643-a67a-4251-b32b-c05827f64d44\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/dupuis_34.pdf\">dupuis_34<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/dupuis_34.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-e8a0a643-a67a-4251-b32b-c05827f64d44\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0Depuis\u00a0que le monde est monde : st\u00e9r\u00e9otypie et\u00a0clich\u00e9s litt\u00e9raires\u00a0\u00bb, no 34 Queeriser\u00a0:\u00a0brouiller les fronti\u00e8res, les normes et les binarit\u00e9s; remettre en question l\u2019ordre \u00e9tabli, les id\u00e9es re\u00e7ues et les jugements; rendre queer et de ce fait \u00ab\u00a0insister sur l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 et la fluidit\u00e9 de l\u2019identit\u00e9 de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, plut\u00f4t que sur la cat\u00e9gorisation\u00a0\u00bb (Henderson 2018). 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