{"id":5703,"date":"2024-06-13T19:48:35","date_gmt":"2024-06-13T19:48:35","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/parler-et-se-taire\/"},"modified":"2024-08-21T13:55:32","modified_gmt":"2024-08-21T13:55:32","slug":"parler-et-se-taire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5703","title":{"rendered":"Parler et se taire"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6904\">Dossier \u00ab Actes du XXVe Colloque interuniversitaire \u00e9tudiant de litt\u00e9rature (CIEL 2020) \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b03<\/a><\/h5>\n<p>\u00ab\u00a0Il ne faut pas que les gens pensent qu\u2019on est dans une situation au Qu\u00e9bec o\u00f9 on va annuler des \u00e9v\u00e9nements.\u00a0\u00bb C\u2019est le Dr. Horacio Arruda qui parle, fin janvier 2020. Personne ne l\u2019\u00e9coute vraiment\u00a0: il s\u2019agit d\u2019un haut fonctionnaire de la Sant\u00e9 publique, aussi bien dire un anonyme. Nous sommes occup\u00e9\u00b7e\u00b7s \u00e0 faire d\u2019autres choses\u00a0: je me suis mis au ski alpin; j\u2019ai visit\u00e9, tr\u00e8s gripp\u00e9, le Salon de l\u2019Auto au Palais des congr\u00e8s. Personne n\u2019\u00e9coute jamais les hauts fonctionnaires de la Sant\u00e9 publique, de toute fa\u00e7on. Cette fois-l\u00e0, remarquez, c\u2019est une bonne chose. Le Dr. Arruda se trompe magistralement; fin janvier\u00a02020, il n\u2019a absolument aucune id\u00e9e de ce qui se pr\u00e9pare. Il projette, il pr\u00e9dit, il se fie \u00e0 son intuition. C\u2019est facile de lui en vouloir, maintenant qu\u2019<em>on sait<\/em>\u00a0et parce que c\u2019est trop facile de lui en vouloir, je ne lui en veux pas.\u00a0<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9cris ces quelques lignes \u00e0 quelques heures d\u2019une seconde rentr\u00e9e pand\u00e9mique. Jeudi, je me pr\u00e9senterai dans un amphith\u00e9\u00e2tre et enseignerai \u00e0 nouveau la litt\u00e9rature fran\u00e7aise \u00e0 des humains de chair et d\u2019os. Cinq cent trente-huit jours auront pass\u00e9 entre mon cours du 11\u00a0mars\u00a02020 et celui du 2\u00a0septembre\u00a02021. La Sant\u00e9 publique, inqui\u00e8te de la propagation du variant Delta, vient de prolonger la consigne de t\u00e9l\u00e9travail dans plusieurs domaines. On priorise, dans cette nouvelle \u00e9tape du d\u00e9confinement, l\u2019enseignement sup\u00e9rieur. Il est temps, c\u2019est une \u00e9vidence, que les \u00e9tudiants et les \u00e9tudiantes reprennent la plupart de leurs activit\u00e9s et sortent des chambres dans lesquelles la Covid-19 les aura enferm\u00e9\u00b7e\u00b7s depuis presque dix-huit mois.\u00a0<\/p>\n<p>Il est beaucoup trop t\u00f4t pour faire un quelconque bilan des cons\u00e9quences produites par cet accident de l\u2019histoire qu\u2019aura \u00e9t\u00e9 cette pand\u00e9mie. Sans elle, cependant, ce num\u00e9ro de\u00a0<em>Postures<\/em>\u00a0n\u2019existerait pas. Il agit comme substitut au colloque CIEL qui devait se tenir \u00e0 McGill, le 29\u00a0avril\u00a02020, le CIEL qui, depuis vingt-cinq ans, donne la chance \u00e0 des chercheuses et des chercheurs, en d\u00e9but de trajectoire, de diffuser par la parole le fruit de leurs travaux.<\/p>\n<p>Dans le monde universitaire, nous prenions, jusqu\u2019aux \u00e9v\u00e9nements de Wuhan, la tenue de colloques comme une chose aussi naturelle que le vent qui souffle ou la lune qui se l\u00e8ve. Rarement, nous avions remis en question la pertinence de ce curieux rituel. Quand c\u2019\u00e9tait le cas, nous le faisions timidement, nous limitant \u00e0 des formules alternatives visant moins \u00e0 en renouveler les formes qu\u2019\u00e0 nous donner bonne conscience. \u00c0 la rigueur, \u00e7\u00e0 et l\u00e0, un coll\u00e8gue avouait \u00e0 une autre qu\u2019\u00e0 l\u2019instar de Deleuze, il n\u2019avait \u00ab\u00a0jamais pu supporter les colloques\u00a0\u00bb sans aller jusqu\u2019\u00e0 dire que \u00ab\u00a0parler, c\u2019est un peu sale\u2026 c\u2019est sale parce que c\u2019est faire du charme\u00a0\u00bb. J\u2019ai souvent pens\u00e9\u00a0<em>in petto<\/em>\u00a0que les colloques, on pouvait quand m\u00eame bien s\u2019en passer, mais cette interruption forc\u00e9e a le b\u00e9n\u00e9fice de faire appara\u00eetre la n\u00e9cessit\u00e9 des colloques, cach\u00e9e d\u2019ailleurs dans l\u2019\u00e9tymologie du mot\u00a0: l\u2019occasion d\u2019une conversation, d\u2019un \u00e9change.<\/p>\n<p align=\"center\">***<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Regards sur la recherche \u00e9mergente en litt\u00e9rature\u00a0\u00bb rassemble des \u00e9tudes consacr\u00e9es \u00e0 des objets et des probl\u00e9matiques qui couvrent un large spectre de domaine, ce qui confirme l\u2019immense horizon que balaient les \u00e9tudiant\u00b7e\u00b7s\u00a0: Barbey d\u2019Aurevilly, Madame Guyon, Gratien G\u00e9linas, Marcel Dub\u00e9, Jean-Fran\u00e7ois Caron. On imagine mal comment ratisser plus large. Et c\u2019est une bonne chose. Pour les \u00e9tudiant\u00b7e\u00b7s, mais surtout pour la recherche. Car la recherche \u00e9tudiante n\u2019est pas tr\u00e8s diff\u00e9rente de la recherche tout court. Le travail sur la litt\u00e9rature demande de s\u2019asseoir et de lire. Voil\u00e0 pourquoi, comme le rappelle Yvon Rivard dans le\u00a0<em>Chemin de l\u2019\u00e9cole<\/em>, la question du temps est au c\u0153ur de la possibilit\u00e9 d\u2019un engagement dans une pens\u00e9e de la litt\u00e9rature\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La pens\u00e9e na\u00eet avec le temps, le temps est sa nourriture. Si on ne peut donner \u00e0 la pens\u00e9e assez de temps, se laisser irriguer par l\u2019\u00eatre, perdre du temps \u00e0 ne rien faire d\u2019autre qu\u2019\u00e0 r\u00eaver ou ramasser des cailloux sur la plage, activit\u00e9 qui fut pour Newton l\u2019exp\u00e9rience fondatrice, la pens\u00e9e va s\u2019\u00e9tioler; et c\u2019est ainsi que naissent les robots, les chiens savants que rien ne peut \u00e9veiller, car ils sont incapables de dormir, incapables de se laisser porter par le r\u00eave hors d\u2019eux-m\u00eames et de se voir penser, de se voir affair\u00e9s \u00e0 transvaser l\u2019\u00e9ternit\u00e9 dans le temps.\u00a0(2019, 53)\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cela para\u00eet en pleine contradiction avec les dates de tomb\u00e9es des formulaires d\u2019organismes subventionnaires, les exigences d\u2019un programme ou d\u2019un autre, ou encore avec la \u00ab\u00a0strat\u00e9gie\u00a0\u00bb \u00e0 adopter pour \u00ab\u00a0r\u00e9ussir\u00a0\u00bb, ou pire cette id\u00e9e de transiger la \u00ab\u00a0valeur du CV\u00a0\u00bb. Cela para\u00eet contradictoire parce que ce l\u2019est effectivement. Une partie invisible mais fondatrice du travail intellectuel consiste \u00e0 r\u00e9sister au chant de ceux et celles qui sans m\u00eame s\u2019en rendre compte nous condamnent \u00e0 voir notre d\u00e9sir de litt\u00e9rature se fracasser sur des rochers.\u00a0<\/p>\n<p>On fait des choses, dont des colloques, parce qu\u2019on a envie de voyager, de se mettre au d\u00e9fi, d\u2019aller \u00e0 la rencontre de l\u2019autre, etc. Ce n\u2019est pas si compliqu\u00e9, de faire les choses que l\u2019on aime, des choses qui nous animent, qui mobilisent notre d\u00e9sir puis seulement ensuite d\u2019attendre de voir ce qui en ressortira. C\u2019est la singularit\u00e9 de la recherche intellectuelle qui compte bien plus que tout le reste. C\u2019est aussi le fait d\u2019admettre qu\u2019on ne sait pas, de se contenter de le dire, puis de se taire, pour \u00e9couter les autres.<\/p>\n<p>L\u2019entretien entre Rapha\u00eblle Declo\u00eetre, Magdalena Kogut et Marilyne Lamer rappelle la force qui consiste, dans le contexte d\u2019un colloque, \u00e0 voir sa recherche profiter de l\u2019apport des autres tout comme la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019avoir l\u2019humilit\u00e9 de pr\u00e9senter sa recherche tout en \u00ab\u00a0admettant qu\u2019on a des choses \u00e0 apprendre\u00a0\u00bb. M\u00eame si le colloque est un espace tr\u00e8s diff\u00e9rent de la classe, il faut se demander ce que le chercheur et la chercheuse, qui sont aussi des professeur\u00b7e\u00b7s, ont \u00e0 faire, quel r\u00f4le ils et elles ont \u00e0 jouer en g\u00e9n\u00e9ral. C\u2019est une question politique\u00a0:\u00a0\u00a0\u00ab\u00a0Je suis descendu dans la rue, comme je suis entr\u00e9 en classe toute ma vie, par solidarit\u00e9 avec ceux qui ne savent encore ce qui leur manque, et pour le chercher avec eux\u00a0\u00bb\u00a0(31). La difficult\u00e9, souvent, r\u00e9side dans l\u2019atteinte d\u2019un \u00e9quilibre, qui passe aussi par le fait d\u2019accepter que certains paradoxes soient des paradoxes. C\u2019est simple, trop peut-\u00eatre, mais \u00e0 la base de toute entreprise d\u2019analyse de la litt\u00e9rature et du monde, qu\u2019on soit prof ou \u00e9tudiant\u00b7e, ex-\u00e9tudiant\u00b7e ou futur\u00b7e prof, il s\u2019agit de garder en t\u00eate que\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Nous entrons tout naturellement de plain-pied dans un monde plut\u00f4t que dans l\u2019autre, mais notre travail, comme \u00e9crivain et professeur, c\u2019est d\u2019\u00eatre capable de soutenir l\u2019exp\u00e9rience des contraires, comme la litt\u00e9rature elle-m\u00eame, qui ne peut pencher d\u2019un c\u00f4t\u00e9 sans \u00eatre aussit\u00f4t tir\u00e9e de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, qui n\u2019existe que dans la mesure o\u00f9 elle soutient, comme l\u2019amour, ce paradoxe d\u2019\u00eatre ce qui rapproche sans abolir la distance.\u00a0(Rivard 2012, 201-202)<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Rivard, Yvon. 2012.\u00a0<em>Aimer, enseigner.\u00a0<\/em>Montr\u00e9al\u00a0: Bor\u00e9al.\u00a0<\/p>\n<p>\u2013 \u2013 \u2013 . 2019.\u00a0<em>Le chemin de l\u2019\u00e9cole.\u00a0<\/em>Montr\u00e9al\u00a0: Lem\u00e9ac.\u00a0\u00a0<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Farah, Alain. 2021. \u00ab Parler et se taire \u00bb <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Actes du XXVe Colloque interuniversitaire \u00e9tudiant de litt\u00e9rature (CIEL 2020) \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b03. En ligne,\u00a0 https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5703 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/farah_hs3.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 farah_hs3.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-ea9b0718-0007-4825-a3fd-eabdaf3e8265\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/farah_hs3.pdf\">farah_hs3<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/farah_hs3.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-ea9b0718-0007-4825-a3fd-eabdaf3e8265\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Actes du XXVe Colloque interuniversitaire \u00e9tudiant de litt\u00e9rature (CIEL 2020) \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b03 \u00ab\u00a0Il ne faut pas que les gens pensent qu\u2019on est dans une situation au Qu\u00e9bec o\u00f9 on va annuler des \u00e9v\u00e9nements.\u00a0\u00bb C\u2019est le Dr. Horacio Arruda qui parle, fin janvier 2020. 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