{"id":5707,"date":"2024-06-13T19:48:35","date_gmt":"2024-06-13T19:48:35","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/les-usages-de-la-memoire-dans-la-vie-par-elle-meme-de-madame-guyon\/"},"modified":"2024-08-21T14:12:03","modified_gmt":"2024-08-21T14:12:03","slug":"les-usages-de-la-memoire-dans-la-vie-par-elle-meme-de-madame-guyon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5707","title":{"rendered":"Les usages de la m\u00e9moire dans la \u00ab Vie par elle-m\u00eame \u00bb de Madame Guyon"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6904\">Dossier \u00ab Actes du XXVe Colloque interuniversitaire \u00e9tudiant de litt\u00e9rature (CIEL 2020) \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b03<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p>Mon Dieu qui \u00eates ma v\u00e9ritable vie, que ferai-je donc ? Je passerai aussi au-del\u00e0 de cette puissance qui est en moi, et que l\u2019on nomme m\u00e9moire, et j\u2019irai plus outre afin d\u2019arriver jusqu\u2019\u00e0 vous, qui \u00eates cette agr\u00e9able lumi\u00e8re apr\u00e8s laquelle mon \u00e2me soupire. Que me r\u00e9pondez-vous \u00e0 cela, Seigneur ? Je monterai donc plus haut que mon esprit pour aller \u00e0 vous qui \u00eates si \u00e9lev\u00e9 au-dessus de moi, et je passerai au-del\u00e0 de cette puissance qui est en moi, et que l\u2019on appelle m\u00e9moire, afin d\u2019atteindre jusques \u00e0 vous autant qu\u2019on y peut atteindre, et de m\u2019unir \u00e0 vous autant que l\u2019on s\u2019y peut unir [\u2026]. Si je vous trouve, mon Dieu, hors de ma m\u00e9moire, il faut que je vous aie oubli\u00e9. Et comment vous puis-je trouver si je ne me souviens pas de vous<a id=\"footnoteref1_jwlxrsu\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0Saint Augustin.\u00a01993 (1649).\u00a0Confessions, trad. Arnaud d\u2019Andilly, Paris, Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Folio classique\u00a0\u00bb, p.\u00a0358\u2011359.\u00a0\" href=\"#footnote1_jwlxrsu\">[1]<\/a>?\u00a0<\/p>\n<p>Saint Augustin,\u00a0<em>Confessions<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans la\u00a0<em>Vie par elle-m\u00eame<\/em>, texte autobiographique r\u00e9dig\u00e9 entre 1695 et 1709, et publi\u00e9\u00a0<em>post\u00a0<\/em><em>mortem<\/em>\u00a0en 1720, Jeanne-Marie Bouvier de La Motte Guyon fait le r\u00e9cit de sa naissance, de son enfance, de son mariage, des amiti\u00e9s spirituelles qu\u2019elle d\u00e9veloppe au fil des ans, des diff\u00e9rents voyages qu\u2019elle entreprend, puis des pers\u00e9cutions qui s\u2019abattent sur elle lors de la querelle du qui\u00e9tisme, lesquelles lui vaudront plusieurs s\u00e9jours en prison.\u00a0\u00c0 ce discours de nature biographique s\u2019entrem\u00eale un discours mystique, tous deux co\u00efncidant avec un espace, l\u2019un du monde temporel, l\u2019autre du monde de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9. S\u2019ils alternent au cours du r\u00e9cit, les passages de nature biographique et ceux de nature spirituelle doivent \u00eatre r\u00e9fl\u00e9chis ensemble plut\u00f4t que distinctement, d\u00e8s lors que le \u00ab\u00a0flux [textuel] tente de rendre compte de la\u00a0<em>fusion\u00a0<\/em>des aspects cach\u00e9s ou mystiques avec le v\u00e9cu concret dans ses manifestations au sein de la vie la plus prosa\u00efque<a id=\"footnoteref2_8lfdgmt\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0Pour D. Tronc,\u00a0l\u2019importance du contenu autobiographique est ce qui fait de la\u00a0Vie\u00a0une \u0153uvre particuli\u00e8re au sein du corpus des r\u00e9cits de soi mystiques\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est l\u2019expos\u00e9 de ces exp\u00e9riences qui constitue l\u2019apport de son texte original si on le compare \u00e0 celui des autres autobiographies mystiques qui d\u00e9crivent les \u00e9v\u00e9nements et les \u00e9tats dans le rapport avec le divin, mais non le v\u00e9cu de la relation interpersonnelle sous l\u2019influence de la gr\u00e2ce divine [\u2026]\u00a0\u00bb (2001, 44).\" href=\"#footnote2_8lfdgmt\">[2]<\/a>\u00a0\u00bb\u00a0(Tronc\u00a02001,\u00a018). \u00c0 cette tension entre temporel et spirituel correspond une autre tension, moins \u00e9vidente et de fait moins \u00e9tudi\u00e9e \u00e0 ce jour, soit celle entre une m\u00e9moire agissante et d\u00e9faillante tout \u00e0 la fois. C\u2019est en raison de la pens\u00e9e et de la pratique mystique de madame Guyon que la m\u00e9moire fait d\u00e9faillance, celles-ci l\u2019amenant \u00e0 se perdre en Dieu, ou \u00e0 laisser celui-ci l\u2019habiter enti\u00e8rement. Dans\u00a0<em>Le cr\u00e9puscule des mystiques<\/em>, Louis Cognet explique que \u00ab\u00a0le terme sup\u00e9rieur de la vie mystique est une v\u00e9ritable fusion de l\u2019essence divine et de l\u2019essence de l\u2019homme\u00a0\u00bb\u00a0(1991,\u00a023). De cette perte de soi, la m\u00e9moire personnelle du sujet mystique p\u00e2tit. Et pourtant, le\u00a0texte autobiographique \u00e0 l\u2019\u00e9tude fait preuve d\u2019une m\u00e9moire pr\u00e9cise et aiguis\u00e9e de la part de son autrice. Cet article s\u2019attardera par cons\u00e9quent \u00e0 rendre compte des paradoxes d\u2019un r\u00e9cit m\u00e9moriel mystique\u00a0: comment r\u00e9fl\u00e9chir une \u00e9criture autobiographique fond\u00e9e sur une m\u00e9moire qui se souvient tout en se disant perdue ?\u00a0Nous nous int\u00e9resserons d\u2019abord au r\u00e9cit d\u2019enfance et \u00e0 l\u2019usage de la m\u00e9moire dans le cadre pol\u00e9mique de la querelle du qui\u00e9tisme, en cherchant sous la narration de ces \u00e9v\u00e9nements un usage de la m\u00e9moire qui structurerait et qui s\u00e9mantiserait l\u2019existence. Nous nous attarderons ensuite aux figures de l\u2019oubli et \u00e0 la myopie dont t\u00e9moigne Guyon, en ce qu\u2019elles illustrent en contrepartie une perte des facult\u00e9s m\u00e9morielles. Nous verrons enfin ce qui caract\u00e9rise la m\u00e9moire du sujet mystique, ce qui en reste ou ce qui en est transform\u00e9 \u00e0 la suite de la fusion de l\u2019autrice avec Dieu\u00a0:\u00a0fluide et habit\u00e9e par l\u2019Autre, la m\u00e9moire abandonne l\u2019individu et bascule, paradoxalement, dans l\u2019\u00c9ternit\u00e9.<\/p>\n<p>La\u00a0<em>Vie par elle-m\u00eame\u00a0<\/em>de madame Guyon s\u2019inscrit dans une tradition du r\u00e9cit de soi remontant \u00e0 saint Augustin. Diff\u00e9rente des\u00a0<em>Pens\u00e9es\u00a0<\/em>de Marc Aur\u00e8le ou de celles de Montaigne, diff\u00e9rente encore des M\u00e9moires qui connaissent un grand essor au XVII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, l\u2019autobiographie spirituelle ne fait pas directement du moi \u00ab\u00a0la mati\u00e8re de [s]on livre\u00a0\u00bb\u00a0(Montaigne\u00a02009,\u00a0118), ni ne r\u00e9fl\u00e9chit en premier lieu \u00e0 l\u2019Histoire de son temps\u00a0<a id=\"footnoteref3_zrmzau2\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0Les \u00e9tudes \u00e9tant abondantes \u00e0 ce propos, citons seulement, \u00e0 titre d\u2019exemple, Maria Susana Seguin dans \u00ab\u00a0Les\u00a0Confessions\u00a0et la naissance de l\u2019autobiographie\u00a0\u00bb : dans le cas des M\u00e9moires, \u00ab\u00a0[l]\u2019utilisation de la premi\u00e8re personne appara\u00eet \u00e9galement l\u00e9gitim\u00e9e quand celui qui \u00e9crit se pr\u00e9sente comme le t\u00e9moin privil\u00e9gi\u00e9 des grands moments de l\u2019histoire, entendue comme expression des variations de la nature humaine dans le temps, en particulier celle qui se manifeste dans le cadre de l\u2019univers clos de la cour, v\u00e9ritable microcosme social et politique s\u2019offrant \u00e0 l\u2019analyse de l\u2019observateur\u00a0\u00bb\u00a0(2012,\u00a023).\u00a0\" href=\"#footnote3_zrmzau2\">[3]<\/a>. Sur le mod\u00e8le des\u00a0<em>Confessions\u00a0<\/em>d\u2019Augustin, l\u2019\u00e9crivain issu de la sc\u00e8ne religieuse \u00ab\u00a0n\u2019a pas pour intention de se glorifier lui-m\u00eame, mais de glorifier l\u2019\u0153uvre de Dieu en lui\u00a0\u00bb\u00a0(Gusdorf\u00a01991,\u00a0263). En cela, la vis\u00e9e d\u2019une \u0153uvre telle que celle de Guyon est essentiellement apolog\u00e9tique. La m\u00e9moire personnelle occupe alors un r\u00f4le actif dans la\u00a0<em>Vie par elle-m\u00eame\u00a0<\/em>: l\u2019apologie demande que la vie du chr\u00e9tien ou de la chr\u00e9tienne fasse sens, puisque Dieu en est l\u2019orchestrateur. Le retour sur le pass\u00e9 permet de confesser les p\u00e9ch\u00e9s, les moments de faiblesse, les d\u00e9tours que le croyant ou la croyante a pris de la bonne voie, tout en d\u00e9montrant que Dieu, lui, ne tergiverse jamais. L\u2019\u00e9criture m\u00e9morielle pose entre autres buts celui \u00ab\u00a0de mettre r\u00e9trospectivement en ordre les \u00e9v\u00e9nements, dans le fouillis desquels, sur le moment, on s\u2019\u00e9tait senti immerg\u00e9, afin de donner un sens \u00e0 son exp\u00e9rience, une trajectoire \u00e0 son existence, afin d\u2019\u00e9chapper au chaos d\u2019une contingence enti\u00e8re\u00a0\u00bb\u00a0(Charbonneau\u00a02018,\u00a0265). Le r\u00e9cit d\u2019enfance, qui forme le d\u00e9but de l\u2019\u0153uvre, et le r\u00e9cit de prison, qui en occupe la derni\u00e8re partie, permettent ainsi \u00e0 Guyon d\u2019une part de d\u00e9montrer son \u00e9lection divine, d\u2019autre part de revenir sur la situation chaotique de son enfermement, afin d\u2019en expliquer les raisons, pour enfin prouver son innocence. Nous nous int\u00e9ressons \u00e0 ces deux parties du r\u00e9cit de la\u00a0<em>Vie<\/em>, car elles nous semblent les plus riches en souvenirs, et parce qu\u2019elles commencent et terminent le r\u00e9cit de vie de mani\u00e8re \u00e0 en orienter le sens, \u00e0 le d\u00e9limiter. Il demeure que les autres parties du texte qui concernent la p\u00e9riode matrimoniale ou celle des diff\u00e9rents voyages du Guyon sont \u00e9galement racont\u00e9es de fa\u00e7on d\u00e9taill\u00e9e.\u00a0<\/p>\n<h2>Une \u00ab\u00a0m\u00e9moire fort heureuse\u00a0\u00bb\u00a0: le r\u00e9cit d\u2019enfance<\/h2>\n<p>Tandis que\u00a0les vies et les m\u00e9moires d\u2019Ancien R\u00e9gime tendent habituellement \u00e0 traverser de fa\u00e7on tr\u00e8s rapide la p\u00e9riode de l\u2019enfance\u00a0(Cazes\u00a02008), le r\u00e9cit qu\u2019en fait Guyon se d\u00e9veloppe sur pr\u00e8s de cent pages. Cette surprenante organisation de la trame narrative invite \u00e0 ce que nous nous y attardions pour en r\u00e9fl\u00e9chir son r\u00f4le dans l\u2019\u0153uvre. D\u00e8s son commencement, le r\u00e9cit d\u2019enfance s\u2019inscrit sous le signe de la mort\u00a0: Guyon est-elle \u00e0 peine venue au monde que sa naissance pr\u00e9matur\u00e9e la destine \u00e0 le quitter. En effet, sit\u00f4t qu\u2019elle na\u00eet, on la croit morte, mais elle reprend vie quelques instants plus tard, pour qu\u2019on la croie ensuite \u00ab\u00a0absolument morte\u00a0\u00bb\u00a0(Guyon\u00a02001\u00a0[1720],\u00a0111) ; elle survit enfin contre toute attente. \u00ab\u00a0Ces alternatives de vie et de mort dans le commencement de ma vie \u00e9taient de fatals augures de ce qui me devait arriver un jour, tant\u00f4t mourante par le p\u00e9ch\u00e9, tant\u00f4t vivante par la gr\u00e2ce\u00a0\u00bb\u00a0(111-112), \u00e9crit-elle. La pr\u00e9sence de la mort d\u00e8s la naissance structure de fait l\u2019ensemble du r\u00e9cit,\u00a0pr\u00e9figurant dans le cas de Guyon la \u00ab\u00a0mort au monde\u00a0\u00bb\u00a0(Perrin\u00a01998,\u00a0218) du chr\u00e9tien ou de la chr\u00e9tienne qu\u2019elle exp\u00e9rimentera au cours de sa vie mystique.\u00a0Pour l\u2019autrice, cette naissance extraordinaire s\u2019interpr\u00e8te comme un signe de son \u00e9lection divine. En effet, le r\u00e9cit d&rsquo;enfance est marqu\u00e9 par les accidents, les pers\u00e9cutions et les maladies, qu\u2019elle dit souvent \u00ab\u00a0extraordinaires<a id=\"footnoteref4_7nrmer9\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0Guyon \u00e9crit par exemple\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0J\u2019\u00e9tais continuellement malade de maux autant prompts qu\u2019ils \u00e9taient extraordinaires\u00a0\u00bb\u00a0(2001\u00a0[1720],\u00a0121).\" href=\"#footnote4_7nrmer9\">[4]<\/a>\u00a0\u00bb. De toutes ces \u00e9preuves, elle se voit sauv\u00e9e par Dieu\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait votre main secourable, \u00f4 mon Dieu, qui me soutenait. Il semblait que vous ex\u00e9cutiez en moi ce que vous dites par votre proph\u00e8te royal, que vous mettez la main sous le juste afin qu\u2019en tombant il ne se blesse point\u00a0\u00bb\u00a0(Guyon\u00a02001\u00a0[1720],\u00a0127).\u00a0\u00c0 l\u2019autre bout de l\u2019\u0153uvre, dans les derni\u00e8res pages de la\u00a0<em>Vie par elle-m\u00eame<\/em>, Guyon explique le choix qui l\u2019a men\u00e9e \u00e0 raconter son enfance\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Mais peut-\u00eatre sera-t-on surpris que, ne voulant \u00e9crire aucun d\u00e9tail des plus grandes et des plus fortes croix de ma vie, j\u2019en aie \u00e9crit de celles qui le sont bien moins. Quelques raisons m\u2019ont port\u00e9e \u00e0 cela. J\u2019ai cru devoir toucher quelque chose des croix de ma jeunesse, pour faire comprendre la conduite crucifiante que Dieu a toujours tenue sur moi. (870)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 travers les souvenirs de sa jeunesse, l\u2019autrice dessine donc d\u00e9j\u00e0 les traits d\u2019une vie extraordinaire, marqu\u00e9e \u00e0 la fois par les gr\u00e2ces et les croix ; cette intervention r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de Dieu inscrit son r\u00e9cit dans une topique hagiographique qu\u2019elle conna\u00eet bien, c\u2019est-\u00e0-dire celle d\u2019une vocation mystique annonc\u00e9e d\u00e8s le d\u00e9but de la vie<a id=\"footnoteref5_7k3f7e3\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0J.-F. Perrin fait aussi remarquer que la\u00a0Vie\u00a0pr\u00e9sente d\u2019autres motifs du r\u00e9cit d\u2019enfance hagiographique\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Mme Guyon y reprend notamment les motifs de l\u2019accident mortel auquel le futur saint \u00e9chappe miraculeusement, le go\u00fbt de cat\u00e9chiser les autres enfants, les mortifications pu\u00e9riles, les dispositions pr\u00e9coces \u00e0 la controverse th\u00e9ologique contre les h\u00e9r\u00e9tiques, l\u2019imitation des saints, etc.\u00a0\u00bb\u00a0(2007,\u00a0244).\u00a0\" href=\"#footnote5_7k3f7e3\">[5]<\/a>\u00a0(Perrin\u00a02007,\u00a0244).<\/p>\n<p>Nous pouvons encore voir dans les souvenirs d\u2019enfance une autre fonction, soit celle de mettre \u00e0 l\u2019avant deux moments distincts de la vie de Guyon, celui pr\u00e9c\u00e9dant l\u2019exp\u00e9rience mystique, et celui la suivant. Vers l\u2019\u00e2ge de sept ans, la petite Jeanne-Marie fait la lecture de la Bible. La narratrice \u00e9crit \u00e0 ce propos\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019avais la m\u00e9moire fort heureuse, en sorte que j\u2019appris tout ce qui \u00e9tait de l\u2019histoire\u00a0\u00bb\u00a0(Guyon\u00a02001\u00a0[1720],\u00a0125). Dot\u00e9e d\u2019un intellect particulier pour son \u00e2ge, Guyon avoue\u00a0: \u00ab\u00a0peu de temps apr\u00e8s [le d\u00e9but de son \u00e9ducation] il y avait gu\u00e8re de choses que j\u2019ignorasse de celles qui me convenaient, et il y avait quantit\u00e9 de personnes \u00e2g\u00e9es de condition qui n\u2019auraient pu r\u00e9pondre aux choses \u00e0 quoi je r\u00e9pondais\u00a0\u00bb\u00a0(118). Les capacit\u00e9s m\u00e9morielles dont t\u00e9moigne cette facilit\u00e9 \u00e0 apprendre se distinguent fortement de celles de la narratrice suivant sa rencontre avec Dieu. En effet, nous viendrons \u00e0 nous attarder plus longuement sur le caract\u00e8re de la m\u00e9moire du sujet mystique, mais pouvons d\u00e9j\u00e0 la d\u00e9finir comme \u00e9tant des plus ch\u00e9tives. C\u2019est donc \u00e0 travers les souvenirs que peuvent se faire \u00e9cho les traits de la petite Jeanne-Marie et la femme plus \u00e2g\u00e9e qu\u2019est Guyon au moment de la r\u00e9daction de la\u00a0<em>Vie<\/em>\u00a0: l\u2019exp\u00e9rience mystique devient d\u2019autant plus forte lorsque le sujet appara\u00eet grandement chang\u00e9 comparativement \u00e0 l\u2019enfant qu\u2019il \u00e9tait. Aussi le r\u00e9cit d\u2019enfance permet-il non seulement d\u2019annoncer le destin extraordinaire de la narratrice, mais encore de peindre son portrait de mani\u00e8re \u00e0 ce qu\u2019il diff\u00e8re de celui de la femme mystique qu\u2019elle deviendra.\u00a0<\/p>\n<h2>Faire des m\u00e9moires\u00a0: l\u2019enjeu pol\u00e9mique<\/h2>\n<p>Comme dans le cas des m\u00e9morialistes de la Fronde, qui \u00ab\u00a0d\u00e9fend[ent] leur action et leur r\u00e9putation\u00a0\u00bb\u00a0(Charbonneau\u00a02018,\u00a05-11) \u00e0 travers leur \u00e9crit, comme aussi dans le cas des moniales et des Messieurs de Port-Royal, dont les M\u00e9moires permettent de r\u00e9pondre aux attaques des J\u00e9suites<a id=\"footnoteref6_oynmasp\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0Sur la question de l\u2019usage de la m\u00e9moire dans le contexte des pers\u00e9cutions et de la pol\u00e9mique \u00e0 Port-Royal, voir, par exemple, Pascale Thouvenin, \u00ab\u00a0Une m\u00e9moire en qu\u00eate d\u2019histoire. L\u2019id\u00e9e de \u201cdevoir de m\u00e9moire\u201d chez les religieuses de Port-Royal\u00a0\u00bb\u00a0(2016,\u00a0199-240).\u00a0\" href=\"#footnote6_oynmasp\">[6]<\/a>, l\u2019\u00e9crit r\u00e9trospectif permet \u00e0 Guyon de faire le point sur les accusions que ses adversaires lui adressent lors de la querelle du qui\u00e9tisme<a id=\"footnoteref7_g6a6nnt\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0Au sujet de la querelle du qui\u00e9tisme, voir notamment Louis Cognet,\u00a0Le cr\u00e9puscule des mystiques\u00a0(1991 [1958]).\u00a0\" href=\"#footnote7_g6a6nnt\">[7]<\/a>. L\u2019\u0153uvre contient alors une forte port\u00e9e pol\u00e9mique\u00a0: accus\u00e9e d\u2019h\u00e9r\u00e9sie en raison des doctrines contenues dans ses \u00e9crits, Guyon est enferm\u00e9e \u00e0 deux reprises, en 1688 dans une chambre du couvent des Visitandines de la rue Saint-Antoine, puis \u00e0 nouveau entre 1696 et 1703, \u00e0 Vincennes puis \u00e0 la Bastille. Dans cette affaire qui fut l\u2019une des plus importantes de la sph\u00e8re spirituelle du XVII<sup>e\u00a0<\/sup>si\u00e8cle, la m\u00e9moire offre un moyen par lequel l\u2019autrice peut se justifier\u00a0<em>a posteriori<\/em>\u00a0des accusions qui p\u00e8sent sur elle, n\u2019ayant pas eu l\u2019occasion de le faire au cours d\u2019un proc\u00e8s qu\u2019on lui refusa\u00a0(Rosellini\u00a02011, par.\u00a039-40).\u00a0<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je ferai des m\u00e9moires du reste de ma vie pour ob\u00e9ir et pour achever un jour si on le juge \u00e0 propos\u00a0\u00bb (Guyon 2001 [1720], 733), \u00e9crit madame Guyon dans la troisi\u00e8me partie de la\u00a0<em>Vie<\/em>, principalement d\u00e9di\u00e9e au r\u00e9cit de sa captivit\u00e9. Sans majuscule, le terme de \u00ab\u00a0m\u00e9moires\u00a0\u00bb r\u00e9f\u00e8re ici non pas \u00e0 l\u2019\u0153uvre d\u2019historien (les M\u00e9moires), mais plut\u00f4t \u00e0 un document juridique<a id=\"footnoteref8_n0ljm4w\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0Si le terme au pluriel sans majuscule devrait normalement d\u00e9signer \u00ab\u00a0un document d\u2019historien (adversia), une sorte de fichier ou de brouillon\u00a0\u00bb\u00a0(Charbonneau\u00a02000,\u00a07), nous entendons le terme chez Guyon dans son sens au singulier, puisqu\u2019il s\u2019agit de contexte juridique, carc\u00e9ral. Le terme est ici accord\u00e9 puisqu\u2019il y a plusieurs documents qui servent de preuve.\u00a0\" href=\"#footnote8_n0ljm4w\">[8]<\/a>. Fureti\u00e8re, dans son dictionnaire de l\u2019\u00e9poque, donne un exemple de cet usage qui va en ce sens\u00a0: \u00ab\u00a0Il a donn\u00e9 \u00e0 ses Juges un\u00a0<em>memoire\u00a0<\/em>instructif de son affaire, un placet raisonn\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0(1690,\u00a0n.p.). Parce qu\u2019il \u00ab\u00a0suppl\u00e9e \u00e0 l\u2019instruction d\u2019un proc\u00e8s constamment escamot\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0(Rosellini\u00a02011, par.\u00a044), le texte m\u00e9moriel occupe un r\u00f4le actif, se faisant document instructif ou pi\u00e8ce \u00e0 conviction. La troisi\u00e8me et derni\u00e8re partie de la\u00a0<em>Vie<\/em>, qui concerne la p\u00e9riode de l\u2019emprisonnement de la narratrice, porte en grande partie sur ce qui rel\u00e8ve de son emprisonnement, de ses interrogatoires; Guyon y commente ou y retranscrit des documents qui lui peuvent servir\u00a0<em>a posteriori\u00a0<\/em>de preuve contre ses accusateurs. Comme le fait remarquer Marie\u2011Louise Gondal, madame Guyon va jusqu\u2019\u00e0 reprendre, \u00ab\u00a0mot pour mot certains dialogues critiques avec ses juges, ou sous la forme indirecte, comme le ferait un greffier consciencieux, les griefs qui lui \u00e9taient pr\u00e9sent\u00e9s et la d\u00e9fense qui lui \u00e9tait inspir\u00e9e dans l\u2019instant\u00a0\u00bb\u00a0(1997,\u00a021). Ajoutons \u00e0 ces exemples les multiples cas o\u00f9 Guyon ins\u00e8re \u00e0 m\u00eame le corps du texte des lettres enti\u00e8res pour d\u00e9mentir les propos de ses accusateurs, ou pour racheter sa r\u00e9putation. Elle s\u2019applique \u00e0 commenter, \u00e0 expliquer et \u00e0 contextualiser ces documents, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une historienne. Ainsi introduit-elle, par exemple, une lettre d\u2019une m\u00e8re sup\u00e9rieure \u00e9crite \u00e0 son sujet, qu\u2019elle prend soin de retranscrire\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai cette obligation \u00e0 la m\u00e8re Picard et \u00e0 la communaut\u00e9 qu\u2019il n\u2019y eut point de t\u00e9moignage avantageux qu\u2019elles ne lui rendissent de moi. En voici un qu\u2019elles me donn\u00e8rent par \u00e9crit\u00a0\u00bb\u00a0(Guyon\u00a02001\u00a0[1720],\u00a0856). En plus des lettres, elle retranscrit encore de cette fa\u00e7on des papiers\u00a0: \u00ab\u00a0copie des papiers donn\u00e9s \u00e0 M. l\u2019Official, le 8\u00a0f\u00e9vrier\u00a01688\u00a0\u00bb\u00a0(742) ; ou des attestations\u00a0: \u00ab\u00a0voici la copie de la dite premi\u00e8re attestation\u00a0\u00bb\u00a0(864). Marie-Louise Gondal d\u00e9crit ainsi le r\u00e9cit de captivit\u00e9 sous les traits d\u2019une \u00ab\u00a0chronique pr\u00e9cise, et parfois m\u00eame froide\u00a0\u00bb\u00a0(1997,\u00a023). Le ton y devient plus formel, protocolaire, bien \u00e9loign\u00e9 du ton mystique qu\u2019on reconna\u00eet \u00e0 ses longues phrases et \u00e0 ses m\u00e9taphores.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de la forme, l\u2019<em>ethos\u00a0<\/em>change \u00e9galement pour se rapprocher de celui de l\u2019historien ou de l\u2019historienne qui, faisant la minutieuse collecte et l\u2019analyse de preuves, explique le plus objectivement possible les \u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s. La m\u00e9moire, dans la troisi\u00e8me partie de la\u00a0<em>Vie<\/em>, est donc mobilis\u00e9e pour documenter et justifier. Mais elle est aussi un devoir. Guyon formule en effet ce qui l\u2019a pouss\u00e9e \u00e0 raconter en d\u00e9tail sa pers\u00e9cution\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9gard des autres endroits qui regardent un \u00e9tat de ma vie plus avanc\u00e9, comme les calomnies ne me regardaient pas seule, j\u2019ai cru \u00eatre oblig\u00e9e en conscience de faire des d\u00e9tails de certains faits pour en d\u00e9couvrir non seulement la fausset\u00e9, mais aussi la conduite de ceux par qui ils ont pass\u00e9, et qui ont \u00e9t\u00e9 les v\u00e9ritables auteurs de ces pers\u00e9cutions, dont je n\u2019ai \u00e9t\u00e9 que l\u2019objet accidentel, particuli\u00e8rement dans les derniers temps, puisque v\u00e9ritablement l\u2019on ne m\u2019a pers\u00e9cut\u00e9e de la sorte que pour y envelopper des personnes d\u2019un grand m\u00e9rite [\u2026].\u00a0(Guyon\u00a02001\u00a0[1720],\u00a0870)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Faire acte de m\u00e9moire devient un devoir qui la d\u00e9passe, en ce sens o\u00f9 d\u2019autres sont concern\u00e9\u00d7e\u00d7s par ses souvenirs\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai cru le devoir \u00e0 la religion, \u00e0 la pi\u00e9t\u00e9, \u00e0 mes amis, \u00e0 ma famille et \u00e0 moi\u2011m\u00eame\u00a0\u00bb\u00a0(870-871). Nous pouvons en conclure que l\u2019usage de la m\u00e9moire chez Guyon tend dans certains cas \u00e0 ramener le sujet mystique \u00e0 des pr\u00e9occupations temporelles\u00a0: ses amis, sa famille, elle-m\u00eame, mais aussi sa r\u00e9putation. La fa\u00e7on dont le r\u00e9cit r\u00e9trospectif cherche \u00e0 convaincre de l\u2019innocence de l\u2019autrice t\u00e9moigne bien de l\u2019importance pour elle de bien passer \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9. Montrant d\u2019une part comment d\u00e8s l\u2019enfance elle est \u00e9lue par Dieu, d\u2019autre part qu\u2019elle est innocente des accusations dont elle a \u00e9t\u00e9 l\u2019objet, Madame Guyon emploie la m\u00e9moire de mani\u00e8re \u00e0 modeler le souvenir qu\u2019on gardera d\u2019elle.\u00a0<\/p>\n<h2>Les d\u00e9faillances de la m\u00e9moire\u00a0: l\u2019oubli et la myopie\u00a0<\/h2>\n<p>Ces longs retours d\u00e9taill\u00e9s et document\u00e9s qui portent sur les \u00e9v\u00e9nements de la vie, bien que parfaitement logiques pour la structure et la vis\u00e9e de l\u2019\u0153uvre, se heurtent tout au long du r\u00e9cit \u00e0 la conception mystique de la m\u00e9moire chez Guyon. D\u00e8s l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019\u00e9criture de la\u00a0<em>Vie<\/em>, s\u2019adressant \u00e0 son directeur spirituel le P. La Combe, qui lui a demand\u00e9 d\u2019\u00e9crire cette \u0153uvre, Guyon avoue paradoxalement les d\u00e9faillances de sa m\u00e9moire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je souhaiterais extr\u00eamement pouvoir vous faire comprendre les bont\u00e9s de Dieu sur moi, et l\u2019exc\u00e8s de mes ingratitudes, [\u2026] mais il me serait impossible de le faire, tant parce que vous ne voulez pas que j\u2019\u00e9crive mes p\u00e9ch\u00e9s en d\u00e9tail, que parce que j\u2019ai perdu la m\u00e9moire de bien des choses.\u00a0(Guyon\u00a02001\u00a0[1720],\u00a0104)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cet aveu d\u2019impuissance affectant l\u2019\u00e9crit, qui n\u2019arrive pas \u00e0 dire exactement les faits, les exp\u00e9riences, les p\u00e9ch\u00e9s et les bont\u00e9s de Dieu, trouve sa source dans la perte de la m\u00e9moire.\u00a0<\/p>\n<p>Dans\u00a0<em>La m\u00e9moire du c\u0153ur au XVII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle<\/em>, Benedetta Papasogli remarque, en s\u2019appuyant notamment sur les\u00a0<em>M\u00e9moires\u00a0<\/em>de Fontaine, que le lexique du souvenir a nombre d\u2019occurrences chez les m\u00e9morialistes de l\u2019\u00e9poque\u00a0(2008,\u00a0197). Or, le cas de la\u00a0<em>Vie par elle-m\u00eame\u00a0<\/em>pr\u00e9sente selon Papasogli un cas de figure diff\u00e9rent du moment o\u00f9 \u00ab\u00a0la m\u00e9moire de madame Guyon semble s\u2019exprimer le plus souvent par une d\u00e9n\u00e9gation\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire par \u00ab\u00a0l\u2019affirmation de l\u2019oubli\u00a0\u00bb\u00a0(197). En effet l\u2019oubli s\u2019inscrit dans l\u2019\u0153uvre tel un v\u00e9ritable\u00a0<em>leitmotiv\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0un oubli involontaire\u00a0\u00bb\u00a0(Guyon\u00a02001\u00a0[1720],\u00a0280), \u00ab\u00a0je me suis oubli\u00e9e de parler\u00a0\u00bb\u00a0(289), \u00ab\u00a0je les [les pauvres] oubliais compl\u00e8tement\u00a0\u00bb\u00a0(324), \u00ab\u00a0j\u2019ai oubli\u00e9 de d\u00e9crire\u00a0\u00bb\u00a0(330), \u00ab\u00a0je ne laissais pas d\u2019oublier quantit\u00e9 de choses\u00a0\u00bb\u00a0(380-381), \u00ab\u00a0j\u2019oublie beaucoup de circonstances\u00a0\u00bb\u00a0(515), \u00ab\u00a0j\u2019ai oubli\u00e9 de dire\u00a0\u00bb\u00a0(451) et \u00ab\u00a0j\u2019ai oubli\u00e9 encore de dire\u00a0\u00bb\u00a0(744). La\u00a0<em>Vie\u00a0<\/em>abonde en de telles formules qui expriment les d\u00e9faillances de la m\u00e9moire. Si la facult\u00e9 \u00e0 se souvenir est pour sa part mentionn\u00e9e par Guyon, ce n\u2019est que par la n\u00e9gative\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0je ne m\u2019en souviens plus\u00a0\u00bb\u00a0(623).\u00a0L\u2019omission est aussi un terme courant dans le texte\u00a0: \u00ab\u00a0Il me semble que j\u2019omets bien des choses\u00a0\u00bb\u00a0(373), dit-elle.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Nous avons constat\u00e9 d\u00e9j\u00e0 quelles excellentes facult\u00e9s m\u00e9morielles poss\u00e9dait la petite Jeanne\u2011Marie Guyon. Il est maintenant int\u00e9ressant de remarquer que cette \u00ab\u00a0m\u00e9moire fort heureuse\u00a0\u00bb la quitte abruptement d\u00e8s sa communication avec Dieu. Force est de constater que la perte de la m\u00e9moire d\u00e9coule sans contredit de l\u2019exp\u00e9rience mystique. Sur cette p\u00e9riode de sa vie, alors toute jeune \u00e9pouse, elle \u00e9crit\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Une des choses qui m\u2019a fait le plus de peine dans le commencement de la voie, c\u2019est que j\u2019\u00e9tais si fort occup\u00e9e au-dedans, que j\u2019oubliais beaucoup de choses. Cela m\u2019a caus\u00e9 beaucoup de croix, et donna sujet \u00e0 mon mari de se f\u00e2cher\u00a0: car quoique j\u2019eusse un extr\u00eame amour pour tout ce qui \u00e9tait de mon devoir, et que je le pr\u00e9f\u00e9rasse m\u00eame \u00e0 tout le reste, je ne laissais pas d\u2019oublier sans le vouloir quantit\u00e9 de choses\u00a0: et comme mon mari ne voulait pas qu\u2019on manqu\u00e2t \u00e0 rien, je lui donnais occasion de se mettre en col\u00e8re. Je n\u2019ai cependant rien oubli\u00e9 qui f\u00fbt de cons\u00e9quence; mais j\u2019oubliais presque toutes les menues choses.\u00a0(380-381)\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le rapport \u00e0 Dieu la plonge \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019elle-m\u00eame \u00e0 tel point qu\u2019elle devient souvent inconsciente des choses du dehors. L\u2019oubli de ses devoirs d\u2019\u00e9pouse en est un exemple. \u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, alors qu\u2019elle s\u2019entretient avec son premier directeur spirituel M. Bertot, il lui est impossible d\u2019expliquer ses \u00e9tats int\u00e9rieurs\u00a0: \u00ab\u00a0Sit\u00f4t que je lui parlais, tout m\u2019\u00e9tait \u00f4t\u00e9 de l\u2019esprit ; en sorte que je ne pouvais me souvenir de rien que de quelques d\u00e9fauts que je lui disais\u00a0\u00bb\u00a0(295). La parole \u00e9prouve directement les effets de cette perte de la m\u00e9moire\u00a0(Certeau\u00a01982,\u00a0238), mais c\u2019est l\u2019esprit tout entier qui en est chamboul\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne savais comment d\u00e9m\u00ealer tout cela, ni y remettre rem\u00e8de\u00a0\u00bb\u00a0(Guyon\u00a02001\u00a0[1720],\u00a0280).\u00a0Elle poursuit le r\u00e9cit de ses oublis en expliquant comment ils sont reli\u00e9s au sens de la vue\u00a0:\u00a0\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>La grande habitude que j\u2019avais prise de mortifier mes yeux, jointe au recueillement, faisait que je passais devant certaines choses dans les remarquer, et ma belle-m\u00e8re qui passait apr\u00e8s moi les voyait et se f\u00e2chait contre moi de mon peu de soin, avec raison. [\u2026] J\u2019allai en un jour plus de dix fois au jardin pour y voir quelque chose pour le rapporter \u00e0 mon mari, et je l\u2019oubliai. Lorsque j\u2019\u00e9tais parvenue jusqu\u2019\u00e0 me souvenir de les regarder, j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s contente [\u2026].\u00a0(381)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si le genre des M\u00e9moires, duquel se rapproche beaucoup le texte de Guyon<a id=\"footnoteref9_rkunumt\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0Bien que diff\u00e9rentes des M\u00e9moires, la\u00a0Vie\u00a0partage plusieurs traits avec cet autre genre litt\u00e9raire\u00a0: elle est en effet un r\u00e9cit m\u00e9moriel proposant \u00e0 la fois des t\u00e9moignages sur autrui (sur ses amis et ses pers\u00e9cuteurs impliqu\u00e9s dans la querelle du qui\u00e9tisme) et des retours sur soi. Comme les m\u00e9morialistes qui l\u00e9gitiment leur \u00e9crit de par leur position privil\u00e9gi\u00e9e dans l\u2019Histoire, Guyon occupe une place importante dans certains \u00e9v\u00e9nements historiques du XVIIe\u00a0si\u00e8cle\u00a0:\u00a0t\u00e9moin oculaire des bouleversements et des conflits \u00e0 l\u2019\u0153uvre sur la sc\u00e8ne spirituelle et cl\u00e9ricale de son \u00e9poque, son \u0153uvre offre un point de vue pertinent\u00a0(Charbonneau\u00a02000).\u00a0\" href=\"#footnote9_rkunumt\">[9]<\/a>, \u00ab\u00a0d\u00e9coule de la valeur que l\u2019on accorde \u00e0 ce que les historiens grecs nommaient\u00a0<em>autopsie<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0(Charbonneau 2018, 263) (voir par soi-m\u00eame), l\u2019aveu d\u2019un regard d\u00e9faillant, s\u2019ajoutant \u00e0 celui d\u2019une m\u00e9moire sans cesse perdue, remet en question la l\u00e9gitimit\u00e9 de madame Guyon en tant que t\u00e9moin oculaire. Sorte d\u2019amn\u00e9sie et de myopie \u00e0 court terme, cette sc\u00e8ne d\u00e9crivant un aller et retour r\u00e9p\u00e9t\u00e9 au jardin trace en fait le portrait d\u2019une jeune femme absente du monde temporel, enti\u00e8rement prise dans celui de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9. Il ne s\u2019agit pas de douter de ce qui aurait \u00e9t\u00e9 vu, mais de ne pas m\u00eame se souvenir qu\u2019il faille regarder. Avec insistance, Guyon met d\u00e8s lors en sc\u00e8ne les limites de l\u2019<em>autopsie\u00a0<\/em>pour le sujet mystique.\u00a0<\/p>\n<p>Par contre, si la myopie remet en question la l\u00e9gitimit\u00e9 du t\u00e9moignage, elle permet dans un autre ordre d\u2019id\u00e9e de placer le r\u00e9cit dans le cadre mystique auquel il appartient. En effet, la narratrice n\u2019a \u00ab\u00a0qu\u2019une vue g\u00e9n\u00e9rale\u00a0\u00bb\u00a0(Guyon\u00a02001\u00a0[1720],\u00a0373) du monde qui l\u2019entoure et de sa propre vie, car ce sont l\u00e0 des myst\u00e8res que Dieu garde cach\u00e9s, et qui doivent \u00eatre laiss\u00e9s \u00ab\u00a0dans la connaissance de Dieu seul\u00a0\u00bb\u00a0(373). \u00c0 ce sujet, elle dira \u00e0 son Divin \u00c9poux\u00a0: \u00ab\u00a0vous voulez que quantit\u00e9 de choses demeurent cach\u00e9es en vous [Dieu], puisque vous les d\u00e9robez \u00e0 ma m\u00e9moire\u00a0\u00bb\u00a0(745). Et dans le dernier chapitre de la\u00a0<em>Vie<\/em>, elle \u00e9crira\u00a0: \u00ab\u00a0Je vais sans aller, sans vues, sans savoir o\u00f9 je vais\u00a0\u00bb\u00a0(875). Si, plus jeune, sa myopie lui causait les violences de son mari et de sa belle-m\u00e8re, cette d\u00e9faillance sensorielle se voit plut\u00f4t affirm\u00e9e et recherch\u00e9e \u00e0 la fin du parcours mystique.\u00a0<\/p>\n<h2>L\u2019oubli de soi<\/h2>\n<p>Pour comprendre les usages de la m\u00e9moire chez madame Guyon, il faut en effet replacer la question sur le plan spirituel. Au cours de l\u2019exp\u00e9rience mystique \u2014\u00a0et c\u2019est ce qui la caract\u00e9rise en grande partie\u00a0\u2014 le sujet est amen\u00e9 \u00e0 se perdre en Dieu, voire \u00e0 s\u2019an\u00e9antir en Lui. Le moi en ressort d\u00e9pouill\u00e9<a id=\"footnoteref10_rrm7g1i\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0Sur la perte de soi mystique, nous nous r\u00e9f\u00e9rons en premier lieu \u00e0 l\u2019ouvrage phare de Michel de Certeau,\u00a0La fable mystique. XVIe-XVIIe\u00a0si\u00e8cle. Voir aussi l\u2019\u00e9tude de Mino Bergamo,\u00a0La science des saints. Le discours mystique au XVIIe\u00a0si\u00e8cle en France.\u00a0\" href=\"#footnote10_rrm7g1i\">[10]<\/a>. Un passage de la\u00a0<em>Vie\u00a0<\/em>t\u00e9moigne da mani\u00e8re exemplaire de cette perte de soi\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je pensais hier au matin\u00a0: \u00ab\u00a0Mais qui es-tu ? Que fais-tu ? Que penses-tu ? Es-tu en vie que tu ne prends non plus de part \u00e0 ce qui te touche que s\u2019il ne te touchait point ?\u00a0\u00bb J\u2019en suis bien dans l\u2019\u00e9tonnement, et il faut que je m\u2019applique pour savoir si j\u2019ai un \u00eatre, une vie, et une subsistance. Je ne m\u2019en trouve point. Au-dehors je suis comme une autre, mais il me semble que je suis comme une machine qui parle et qui marche par ressorts, et qui n\u2019a nulle vie ni subsistance en ce qu\u2019elle fait. Cela ne para\u00eet point au dehors. J\u2019agis, je parle comme un autre, m\u00eame d\u2019une mani\u00e8re plus libre, plus \u00e9tendue, qui n\u2019embarrasse personne et qui pla\u00eet \u00e0 tous, sans savoir ce que je fais, ni ce que je dis, ni pourquoi je fais ou dis cela, ni ce qui me le fait dire.\u00a0(Guyon\u00a02001\u00a0[1720],\u00a0747)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de lui-m\u00eame, le sujet mystique en vient in\u00e9vitablement \u00e0 \u00eatre aussi d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de sa m\u00e9moire. L\u2019\u00e9crit m\u00e9moriel, dans l\u2019autre sens, se voit diminu\u00e9 par les oublis du moi. Cette perte de l\u2019identit\u00e9 d\u00e9finit pour de Certeau la forme du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb ; l\u2019exp\u00e9rience mystique peut alors \u00eatre d\u00e9sign\u00e9e \u00ab\u00a0par l\u2019acte de \u201cs\u2019oublier\u201d\u00a0\u00bb\u00a0(Certeau\u00a01982,\u00a0238). Pour Guyon, cette exp\u00e9rience encourt non seulement \u00e0 oublier ses souvenirs, mais aussi \u00e0 s\u2019oublier elle-m\u00eame. \u00ab\u00a0Le sujet\u00a0<em>est l\u2019oubli\u00a0<\/em>de ce que la langue articule\u00a0\u00bb\u00a0(239, l\u2019auteur souligne), dit autrement l\u2019auteur de\u00a0<em>La fable mystique<\/em>. C\u2019est en ce sens que la narratrice avoue, dans les derni\u00e8res pages de la\u00a0<em>Vie<\/em>, \u00eatre devenue \u00e9trang\u00e8re \u00e0 elle\u2011m\u00eame\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne puis rien dire de commande\u00a0: ce que j\u2019ai dit ou \u00e9crit est pass\u00e9\u00a0: je ne m\u2019en souviens plus. Cela est pour moi comme d\u2019une autre personne\u00a0\u00bb\u00a0(875).<\/p>\n<p>Cette perte de la m\u00e9moire occasionn\u00e9e par la fusion de l\u2019\u00eatre et de Dieu, madame Guyon la d\u00e9signe \u00e0 travers l\u2019image de l\u2019absorption\u00a0: \u00ab\u00a0Cette union est la plus parfaite de toutes celles qui s\u2019op\u00e8rent dans les puissances. Son effet est aussi bien plus grand\u00a0: car les unions des autres puissances \u00e9clairent l\u2019esprit et absorbent la m\u00e9moire\u00a0\u00bb\u00a0(211). Plus loin, elle \u00e9crit encore\u00a0: \u00ab\u00a0La\u00a0<em>m\u00e9moire\u00a0<\/em>de m\u00eame se trouve peu \u00e0 peu surmont\u00e9e et absorb\u00e9e par\u00a0<em>l\u2019esp\u00e9rance<\/em>; et enfin tout se perd peu \u00e0 peu dans la pure charit\u00e9, qui absorbe toute l\u2019\u00e2me en elle par le moyen de la volont\u00e9 [\u2026]\u00a0\u00bb\u00a0(215, l\u2019autrice souligne). Un lieu demeure pour la m\u00e9moire\u00a0: non compl\u00e8tement disparue, elle r\u00e9side en Dieu, en des territoires ind\u00e9finis, secrets. Or cette absorption ne va pas seulement du bas vers le haut, du sujet \u00e0 Dieu ; si la m\u00e9moire de Guyon est absorb\u00e9e par l\u2019Autre, elle est aussi envahie par l\u2019Autre qui vient l\u2019habiter.\u00a0<\/p>\n<p>\u00c0 plusieurs reprises, la narratrice explique en effet n\u2019\u00eatre pas responsable de ce qu\u2019elle \u00e9crit, disant tour \u00e0 tour ne pas savoir, ne pas se souvenir, ou ne pas \u00eatre l\u2019autrice de ce qu\u2019elle met sur papier, semblant poss\u00e9d\u00e9e par l\u2019Esprit. Alors qu\u2019elle commente sa d\u00e9marche scripturaire, Guyon ne se d\u00e9crit en effet que sous les traits d\u2019un copiste \u00e0 qui l\u2019on dicterait son texte\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Vous me faisiez \u00e9crire avec tant de puret\u00e9, qu\u2019il me fallait cesser et reprendre comme vous le vouliez. Vous m\u2019\u00e9prouviez de toutes mani\u00e8res\u00a0: tout \u00e0 coup vous me faisiez \u00e9crire, puis cesser aussit\u00f4t, et puis reprendre. Lorsque j\u2019\u00e9crivais le jour, j\u2019\u00e9tais tout \u00e0 coup interrompue et laissais souvent les mots \u00e0 moiti\u00e9 \u00e9crits, et vous me donniez ensuite ce qu\u2019il vous plaisait. Ce que j\u2019\u00e9crivais n\u2019\u00e9tait point dans ma t\u00eate [\u2026]. J\u2019\u00e9tais si d\u00e9gag\u00e9e de ce que j\u2019\u00e9crivais, qu\u2019il m\u2019\u00e9tait comme \u00e9tranger.\u00a0(604)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour madame Guyon, dire ne pas se souvenir de ce qu\u2019on a \u00e9crit peut alors prendre un second sens\u00a0: non seulement la perte de soi fait que l\u2019on ne reconna\u00eet plus nos propres souvenirs racont\u00e9s, mais l\u2019\u0153uvre para\u00eet d\u2019autant plus \u00e9trang\u00e8re puisqu\u2019elle est dict\u00e9e par l\u2019Autre. \u00c0 propos de Jean\u2011Baptiste, elle \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Il n\u2019y a que la parole qui s\u2019imprime. Il \u00e9tait donc fait pour porter la parole, mais il n\u2019\u00e9tait pas la parole\u00a0\u00bb\u00a0(617). Cette citation inspir\u00e9e de Jean 21, 25<a id=\"footnoteref11_gjzmf1h\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0Voir l\u2019apparat critique r\u00e9alis\u00e9 par Dominique Tronc.\u00a0\" href=\"#footnote11_gjzmf1h\">[11]<\/a>\u00a0fait sans contredit \u00e9cho \u00e0 sa propre situation. Il est encore possible de voir dans l\u2019intertextualit\u00e9 biblique<a id=\"footnoteref12_sd37ceg\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0Cette question m\u00e9riterait une \u00e9tude \u00e0 part enti\u00e8re ; puisque la concision de ce travail ne nous permet pas de nous y attarder davantage, nous r\u00e9f\u00e9rons \u00e0\u00a0l\u2019\u00e9tude de Jacques Le Brun, \u00ab\u00a0Madame Guyon et la Bible\u00a0\u00bb\u00a0(Le Brun\u00a02004,\u00a0247\u2011268).\u00a0\" href=\"#footnote12_sd37ceg\">[12]<\/a>, d\u2019une importance consid\u00e9rable dans la\u00a0<em>Vie<\/em>, cette place qu\u2019occupe l\u2019Autre dans la m\u00e9moire. Rempla\u00e7ant la parole de l\u2019autrice lorsque celle-ci ne trouve pas en son langage les mots qu\u2019elle d\u00e9sire exprimer, les citations de l\u2019\u00c9criture sont les traces d\u2019une m\u00e9moire atemporelle partag\u00e9e par tous les chr\u00e9tiens et toutes les chr\u00e9tiennes.\u00a0<\/p>\n<p>L\u2019\u00c9ternit\u00e9\u00a0<\/p>\n<p>\u00c0 propos de l\u2019\u00e9criture chez les moniales de Port-Royal, Agn\u00e8s Cousson, dans\u00a0<em>L\u2019\u00e9criture de soi<\/em>, explique que le rapport au temps en contexte spirituel est bien particulier\u00a0: elle cite la m\u00e8re Agn\u00e8s qui rappelle aux religieuses de l\u2019abbaye qu\u2019il faut \u00ab\u00a0vivre comme s\u2019il n\u2019y avait au monde que Dieu et nous\u00a0\u00bb\u00a0(2012,\u00a096). La r\u00e8gle \u00e0 Port-Royal \u00ab\u00a0interdit de s\u2019inqui\u00e9ter des affaires temporelles\u00a0\u00bb\u00a0(97), encourageant plut\u00f4t \u00e0 \u00ab\u00a0maintenir son attention dans le pr\u00e9sent et en Dieu\u00a0\u00bb\u00a0(96). Inspir\u00e9e des commandements bibliques, cette r\u00e8gle \u00ab\u00a0vise \u00e0 prot\u00e9ger le c\u0153ur contre les sentiments et les pens\u00e9es naturels qu\u2019engendre un rapport personnel au temps, tels le regret, la nostalgie, la m\u00e9lancolie, la crainte de l\u2019avenir, la timidit\u00e9, menaces au recueillement\u00a0\u00bb\u00a0(96). Ces propos peuvent \u00e9galement \u00e9clairer la relation de madame Guyon \u00e0 la temporalit\u00e9<a id=\"footnoteref13_p839imm\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0Bien qu\u2019elle ne soit pas de Port-Royal, et que certains jans\u00e9nistes aient jou\u00e9 un r\u00f4le important dans sa condamnation, Guyon peut \u00eatre compar\u00e9e \u00e0 ces moniales en ce qu\u2019elle partage avec celles-ci bon nombre de conditions en ce qui a trait \u00e0 l\u2019\u00e9criture et \u00e0 la vie spirituelle.\u00a0\" href=\"#footnote13_p839imm\">[13]<\/a>. Comme nous l\u2019avons mentionn\u00e9 plus t\u00f4t, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019\u00c9criture invoquent une m\u00e9moire atemporelle (la Bible est la parole divine, et rel\u00e8ve donc d\u2019une m\u00e9moire hors du temps)\u00a0: cette parole et ce souvenir qui n\u2019appartiennent pas au pr\u00e9sent de la vie temporelle se situent dans l\u2019\u00c9ternit\u00e9. Guyon, dans les derni\u00e8res pages de la\u00a0<em>Vie<\/em>, nous laisse en effet entrevoir la pens\u00e9e d\u2019un temps \u00e9ternel\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Rien de plus grand que Dieu, rien de plus petit que moi. Il est riche, je suis tr\u00e8s pauvre, et je ne manque de rien. Je ne sens de besoin sur rien. La mort, la vie, tout est \u00e9gal. L\u2019\u00e9ternit\u00e9, le temps, tout est \u00e9ternit\u00e9, tout est Dieu. Dieu est Amour et l\u2019amour est Dieu, et tout en Dieu et pour Dieu.\u00a0(Guyon\u00a02001\u00a0[1720],\u00a0 875)\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La syntaxe simplifi\u00e9e, la longueur des phrases diminu\u00e9e, le discours moins m\u00e9taphorique\u00a0: voil\u00e0 autant de marques stylistiques qui indiquent une pens\u00e9e pleinement r\u00e9alis\u00e9e, ne pouvant exister que dans ce pr\u00e9sent atemporel qui caract\u00e9rise ici le texte.\u00a0Le sujet mystique \u00ab\u00a0est comme exil\u00e9 du temps, ou plut\u00f4t ne communique avec lui que par l\u2019instant \u00e9ternel\u00a0\u00bb\u00a0(Gondal\u00a01997,\u00a023).\u00a0Sans nier l\u2019existence de la temporalit\u00e9, Guyon la laisse couler comme coule le fleuve de l\u2019oubli<a id=\"footnoteref14_517liii\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0Sur la m\u00e9taphore de l\u2019oubli sous les traits de l\u2019\u00e9l\u00e9ment liquide, voir l\u2019\u00e9tude de Benedetta Papasogli\u00a0(196-197).Elle remarque qu\u2019un\u00a0topos\u00a0important dans la litt\u00e9rature mystique du XVIIe\u00a0si\u00e8cle est \u00ab\u00a0celui d\u2019une \u00e9criture qui coule d\u2019une source inconnue\u00a0\u00bb\u00a0(2008,\u00a0173).\u00a0\" href=\"#footnote14_517liii\">[14]<\/a>, se laisse emporter par ses torrents<a id=\"footnoteref15_o9ruih8\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0Nous pensons \u00e9videmment \u00e0 l\u2019\u0153uvre de l\u2019autrice en question,\u00a0Les torrents.\u00a0\" href=\"#footnote15_o9ruih8\">[15]<\/a>\u00a0; le temps est pour elle un passage oblig\u00e9, et non pas une chose \u00e0 retenir\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Les pens\u00e9es ne font que passer, rien n\u2019arr\u00eate\u00a0\u00bb\u00a0(Guyon\u00a02001\u00a0[1720],\u00a0875). Par cons\u00e9quent, l\u2019exercice m\u00e9moriel n\u2019a-t-il rien \u00e0 voir avec la m\u00e9lancolie. Il est tourn\u00e9 vers l\u2019\u00c9ternit\u00e9. Car, comme l\u2019explique Emmanu\u00e8le Lesne\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Contempler Dieu, c\u2019est \u00eatre affranchi de l\u2019ordre du temps\u00a0\u00bb\u00a0(1996,\u00a099).<\/p>\n<p>Constatant que le retour sur l\u2019\u00e9poque de l\u2019enfance et sur celle de l\u2019emprisonnement permettait \u00e0 madame Guyon de faire du r\u00e9cit de sa vie un exemple tant des gr\u00e2ces divines que des souffrances du chr\u00e9tien ou de la chr\u00e9tienne pers\u00e9cut\u00e9\u00d7e, cet article a voulu rendre compte d\u2019un usage r\u00e9fl\u00e9chi de la m\u00e9moire dans la\u00a0<em>Vie par elle-m\u00eame<\/em>. En effet, les facult\u00e9s m\u00e9morielles sont utiles \u00e0 madame Guyon lorsqu\u2019il s\u2019agit de faire de sa propre vie une apologie mettant de l\u2019avant la grandeur de Dieu, mais r\u00e9pondant aussi aux accusions qui pes\u00e8rent sur elle au cours de la querelle du qui\u00e9tisme. Les passages de nature autobiographique chez Guyon dialoguent toujours avec la vie mystique, spirituelle. D\u00e8s l\u2019enfance la perte de la m\u00e9moire et la mort au monde sont annonc\u00e9es, alors que le r\u00e9cit de prison signe le dernier effort m\u00e9moriel, \u00e9tant le dernier \u00e9v\u00e9nement qui la retient aux int\u00e9r\u00eats temporels. Ainsi les souvenirs qui attachent l\u2019autrice \u00e0 la vie ext\u00e9rieure ne sont-ils jamais affranchis de l\u2019exp\u00e9rience mystique. La m\u00e9moire est d\u2019abord et avant tout vou\u00e9e \u00e0 se perdre au cours de la\u00a0<em>Vie<\/em>. L\u2019oubli, plut\u00f4t que le souvenir, guide l\u2019exercice m\u00e9moriel, et la myopie est pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e \u00e0 une vue aiguis\u00e9e qui devrait servir \u00e0 dessiner les traits du pass\u00e9. C\u2019est que le sujet mystique cherche \u00e0 se perdre, \u00e0 s\u2019oublier, \u00e0 laisser sa m\u00e9moire \u00eatre \u00e0 la fois absorb\u00e9e et habit\u00e9e par Dieu. De cette m\u00e9moire mystique se d\u00e9gage chez madame Guyon une conception du temps terrestre qui ne se pense qu\u2019en rapport \u00e0 l\u2019\u00c9ternit\u00e9. Il y a certes chez elle un pass\u00e9, celui des souvenirs, mais c\u2019est vers le pr\u00e9sent atemporel qu\u2019elle tend, celui de l\u2019oraison mystique. Au demeurant, les nombreuses tensions dont la\u00a0<em>Vie \u00e9crite par elle-m\u00eame<\/em>\u00a0fait \u00e9tat ne sont pas r\u00e9solues par l\u2019autrice. Entre monde temporel et spirituel, souvenir et oubli, parole de soi et parole de l\u2019Autre, temps terrestre et \u00c9ternit\u00e9, madame Guyon offre \u00e0 qui d\u00e9sire r\u00e9fl\u00e9chir aux usages de la m\u00e9moire un cas d\u2019\u00e9tude tout aussi riche, nous semble-t-il, que celui des\u00a0<em>Confessions\u00a0<\/em>d\u2019Augustin.\u00a0<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Bergamo, Mino. 1992.\u00a0<em>La science des saints. Le discours mystique au XVII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle en France<\/em>. Gen\u00e8ve\u00a0: J\u00e9r\u00f4me Million.\u00a0<\/p>\n<p>Cazes, H\u00e9l\u00e8ne (dir.). 2008.\u00a0<em>Histoire d\u2019enfants. Repr\u00e9sentations et discours de l\u2019enfance sous l\u2019Ancien R\u00e9gime<\/em>.\u00a0Qu\u00e9bec\u00a0: Les Presses de l\u2019Universit\u00e9 Laval.\u00a0<\/p>\n<p>Certeau, Michel de. 1982.\u00a0<em>La fable mystique. XVIe-XVIIe\u00a0si\u00e8cle<\/em>. Tome 1. Paris\u00a0: Gallimard.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Charbonneau, Fr\u00e9d\u00e9ric. 2018. \u00ab Pr\u00e9sentation\u00a0: fronti\u00e8res du t\u00e9moignage au XVII<sup>e<\/sup>\u00a0et XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cles\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>\u00c9tudes fran\u00e7aises<\/em>\u00a054, no.\u00a03\u00a0: 5-11.\u00a0<\/p>\n<p>\u2014 \u2014 \u2014. 2018.\u00a0\u00ab Myopie et sid\u00e9ration. Les d\u00e9faillances du t\u00e9moignage chez les m\u00e9morialistes classiques\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>Romanistische Zeitschrift f\u00fcr Literaturgeschichte<\/em>\u00a042, no.\u00a03-4\u00a0: 263-271.\u00a0<\/p>\n<p>\u2014 \u2014 \u2014. 2000.\u00a0<em>Les silences de l\u2019histoire. Les m\u00e9moires fran\u00e7ais du XVII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle.<\/em>\u00a0Qu\u00e9bec\u00a0: Les Presses de l\u2019Universit\u00e9 Laval.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Cognet, Louis. 1991 [1958].\u00a0<em>Cr\u00e9puscule des mystiques\u00a0: Bossuet \u2013 F\u00e9n\u00e9lon<\/em>. Paris\u00a0: Descl\u00e9e.\u00a0<\/p>\n<p>Cousson, Agn\u00e8s. 2012.\u00a0<em>L\u2019\u00e9criture de soi. Lettres et r\u00e9cits autobiographiques des religieuses de Port-Royal<\/em>. Paris\u00a0: Honor\u00e9 Champion.\u00a0<\/p>\n<p>Fureti\u00e8re, Antoine. 1690. \u00ab\u00a0Memoire\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>Dictionnaire universel<\/em>. Paris\u00a0: La Haye et Rotterdam\u00a0: Arnout et Reinier Leers.\u00a0<a href=\"http:\/\/xn--furetire-60a.eu\/\">http:\/\/xn--furetire-60a.eu\/<\/a>\u00a0(page consult\u00e9e le 20 ao\u00fbt 2020)<\/p>\n<p>Gondal, Marie-Louise. 1997. \u00ab La transformation spirituelle de madame Guyon \u00e0 Thonon\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>Madame Guyon<\/em>, Joseph Beaude (dir.), 15-33. Grenoble\u00a0: J\u00e9r\u00f4me Millon.\u00a0<\/p>\n<p>Gusdorf, Georges. 1991.\u00a0<em>Lignes de vie 1<\/em>.\u00a0<em>Les \u00e9critures du moi<\/em>. Paris\u00a0: Les \u00c9ditions Odile Jacob.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Guyon, Jeanne-Marie. 2001 [1720].\u00a0<em>La Vie par elle-m\u00eame et autres \u00e9crits biographiques<\/em>. \u00c9dit\u00e9 par Dominique Tronc. Paris\u00a0: Honor\u00e9 Champion.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Houdard, Sophie. 2011. \u00ab\u00a0Spiritualit\u00e9s et\u00a0prisons au XVII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>Les dossiers du Grihl<\/em>, janvier.\u00a0<a href=\"http:\/\/journals.openedition.org\/dossiersgrihl\/4951\">http:\/\/journals.openedition.org\/dossiersgrihl\/4951<\/a>\u00a0(page consult\u00e9e le 20 ao\u00fbt 2020)\u00a0<\/p>\n<p>Le Brun, Jacques. 2004. \u00ab Madame Guyon et la Bible \u00bb. Dans\u00a0<em>La Jouissance et le trouble. Recherches sur la litt\u00e9rature chr\u00e9tienne de l\u2019\u00e2ge classique<\/em>, 247-268. Gen\u00e8ve\u00a0: Droz.\u00a0<\/p>\n<p>Lesne, Emmanu\u00e8le. 1996.\u00a0<em>La Po\u00e9tique des M\u00e9moires (1650-1685)<\/em>. Paris\u00a0: Honor\u00e9 Champion.\u00a0<\/p>\n<p>Montaigne, Michel de.\u00a02009 [1588].\u00a0<em>Essais<\/em>. \u00c9dit\u00e9 par Naya, Emmanuel, Delphine Reguig et Alexandre Tar\u00eate. Paris\u00a0: Gallimard.\u00a0<\/p>\n<p>Papasogli, Benedetta. 2008.\u00a0<em>La m\u00e9moire du c\u0153ur au XVII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle<\/em>. Paris\u00a0: Honor\u00e9 Champion.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Perrin, Jean-Fran\u00e7ois. 2007. \u00ab Les racines de l\u2019\u00eatre\u00a0: le r\u00e9cit d\u2019enfance dans la\u00a0<em>Vie de Mme Guyon \u00e9crite par elle-m\u00eame<\/em>\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>Regards sur l\u2019enfance au XVII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle<\/em>,\u00a0Anne Defrance, Denis Lopez et Fran\u00e7ois-Joseph Ruggiu (dir.), 241-252. T\u00fcbingen\u00a0: Gunter Narr Verlag.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>\u2014 \u2014 \u2014. 1998.\u00a0\u00ab Le r\u00e9cit d\u2019enfance du 17<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle \u00e0 Rousseau \u00bb. Dans\u00a0<em>Dix-huiti\u00e8me Si\u00e8cle<\/em>, no.\u00a030\u00a0: 211-220.\u00a0<\/p>\n<p>Rosellini, Mich\u00e8le. 2011. \u00ab\u00a0Les r\u00e9cits de captivit\u00e9 de Jeanne-Marie de la Mothe Guyon ou les contrari\u00e9t\u00e9s du d\u00e9sir de prison\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>Les dossiers du Grihl<\/em>, janvier.\u00a0<a href=\"http:\/\/journals.openedition.org\/dossiersgrihl\/4993\">http:\/\/journals.openedition.org\/dossiersgrihl\/4993<\/a>\u00a0(page consult\u00e9e le 20 ao\u00fbt 2020)<\/p>\n<p>Saint Augustin. 1993 [1649].\u00a0<em>Confessions<\/em>. Traduit par Arnaud d\u2019Antilly. Paris : Gallimard.<\/p>\n<p>Seguin, Maria Susana. 2012. \u00ab Les\u00a0<em>Confessions\u00a0<\/em>et la naissance de l\u2019autobiographie \u00bb. Dans\u00a0<em>Un discours sur les origines de J.-J. Rousseau<\/em>, Chanteloube, Isabelle et Maria Susana Seguin (dir.), 15-41. Paris\u00a0: Presses Universitaires de France.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Thouvenin, Pascale. 2016. \u00ab Une m\u00e9moire en qu\u00eate d\u2019histoire. L\u2019id\u00e9e de\u00a0\u201cdevoir de m\u00e9moire\u201d\u00a0chez les religieuses de Port-Royal \u00bb. Dans\u00a0<em>La m\u00e9moire \u00e0 Port-Royal. De la c\u00e9l\u00e9bration eucharistique au t\u00e9moignage<\/em>, Laurence Plazenet (dir.), 199-240. Paris\u00a0: Classiques Garnier.\u00a0<\/p>\n<p>Tronc, Dominique. 2001. \u00ab Introduction \u00bb. Dans\u00a0<em>La Vie par elle-m\u00eame et autres \u00e9crits biographiques<\/em>, Jeanne-Marie Guyon, \u00c9dit\u00e9 par Dominique Tronc, 9-102. Paris\u00a0: Honor\u00e9 Champion.\u00a0<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_jwlxrsu\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_jwlxrsu\">[1]<\/a> \u00a0Saint Augustin.\u00a01993 (1649).\u00a0<em>Confessions<\/em>, trad. Arnaud d\u2019Andilly, Paris, Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Folio classique\u00a0\u00bb, p.\u00a0358\u2011359.\u00a0<\/p>\n<p id=\"footnote2_8lfdgmt\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_8lfdgmt\">[2]<\/a> \u00a0Pour D. Tronc,\u00a0l\u2019importance du contenu autobiographique est ce qui fait de la\u00a0<em>Vie\u00a0<\/em>une \u0153uvre particuli\u00e8re au sein du corpus des r\u00e9cits de soi mystiques\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est l\u2019expos\u00e9 de ces exp\u00e9riences qui constitue l\u2019apport de son texte original si on le compare \u00e0 celui des autres autobiographies mystiques qui d\u00e9crivent les \u00e9v\u00e9nements et les \u00e9tats dans le rapport avec le divin, mais non le v\u00e9cu de la relation interpersonnelle sous l\u2019influence de la gr\u00e2ce divine [\u2026]\u00a0\u00bb (2001, 44).<\/p>\n<p id=\"footnote3_zrmzau2\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_zrmzau2\">[3]<\/a> \u00a0Les \u00e9tudes \u00e9tant abondantes \u00e0 ce propos, citons seulement, \u00e0 titre d\u2019exemple, Maria Susana Seguin dans \u00ab\u00a0Les\u00a0<em>Confessions\u00a0<\/em>et la naissance de l\u2019autobiographie\u00a0\u00bb : dans le cas des M\u00e9moires, \u00ab\u00a0[l]\u2019utilisation de la premi\u00e8re personne appara\u00eet \u00e9galement l\u00e9gitim\u00e9e quand celui qui \u00e9crit se pr\u00e9sente comme le t\u00e9moin privil\u00e9gi\u00e9 des grands moments de l\u2019histoire, entendue comme expression des variations de la nature humaine dans le temps, en particulier celle qui se manifeste dans le cadre de l\u2019univers clos de la cour, v\u00e9ritable microcosme social et politique s\u2019offrant \u00e0 l\u2019analyse de l\u2019observateur\u00a0\u00bb\u00a0(2012,\u00a023).\u00a0<\/p>\n<p id=\"footnote4_7nrmer9\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_7nrmer9\">[4]<\/a> \u00a0Guyon \u00e9crit par exemple\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0J\u2019\u00e9tais continuellement malade de maux autant prompts qu\u2019ils \u00e9taient extraordinaires\u00a0\u00bb\u00a0(2001\u00a0[1720],\u00a0121).<\/p>\n<p id=\"footnote5_7k3f7e3\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_7k3f7e3\">[5]<\/a> \u00a0J.-F. Perrin fait aussi remarquer que la\u00a0<em>Vie\u00a0<\/em>pr\u00e9sente d\u2019autres motifs du r\u00e9cit d\u2019enfance hagiographique\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Mme Guyon y reprend notamment les motifs de l\u2019accident mortel auquel le futur saint \u00e9chappe miraculeusement, le go\u00fbt de cat\u00e9chiser les autres enfants, les mortifications pu\u00e9riles, les dispositions pr\u00e9coces \u00e0 la controverse th\u00e9ologique contre les h\u00e9r\u00e9tiques, l\u2019imitation des saints, etc.\u00a0\u00bb\u00a0(2007,\u00a0244).\u00a0<\/p>\n<p id=\"footnote6_oynmasp\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_oynmasp\">[6]<\/a> \u00a0Sur la question de l\u2019usage de la m\u00e9moire dans le contexte des pers\u00e9cutions et de la pol\u00e9mique \u00e0 Port-Royal, voir, par exemple, Pascale Thouvenin, \u00ab\u00a0Une m\u00e9moire en qu\u00eate d\u2019histoire. L\u2019id\u00e9e de \u201cdevoir de m\u00e9moire\u201d chez les religieuses de Port-Royal\u00a0\u00bb\u00a0(2016,\u00a0199-240).\u00a0<\/p>\n<p id=\"footnote7_g6a6nnt\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_g6a6nnt\">[7]<\/a> \u00a0Au sujet de la querelle du qui\u00e9tisme, voir notamment Louis Cognet,\u00a0<em>Le cr\u00e9puscule des mystiques\u00a0<\/em>(1991 [1958]).\u00a0<\/p>\n<p id=\"footnote8_n0ljm4w\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref8_n0ljm4w\">[8]<\/a> \u00a0Si le terme au pluriel sans majuscule devrait normalement d\u00e9signer \u00ab\u00a0un document d\u2019historien (<em>adversia<\/em>), une sorte de fichier ou de brouillon\u00a0\u00bb\u00a0(Charbonneau\u00a02000,\u00a07), nous entendons le terme chez Guyon dans son sens au singulier, puisqu\u2019il s\u2019agit de contexte juridique, carc\u00e9ral. Le terme est ici accord\u00e9 puisqu\u2019il y a plusieurs documents qui servent de preuve.\u00a0<\/p>\n<p id=\"footnote9_rkunumt\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref9_rkunumt\">[9]<\/a> \u00a0Bien que diff\u00e9rentes des M\u00e9moires, la\u00a0<em>Vie\u00a0<\/em>partage plusieurs traits avec cet autre genre litt\u00e9raire\u00a0: elle est en effet un r\u00e9cit m\u00e9moriel proposant \u00e0 la fois des t\u00e9moignages sur autrui (sur ses amis et ses pers\u00e9cuteurs impliqu\u00e9s dans la querelle du qui\u00e9tisme) et des retours sur soi. Comme les m\u00e9morialistes qui l\u00e9gitiment leur \u00e9crit de par leur position privil\u00e9gi\u00e9e dans l\u2019Histoire, Guyon occupe une place importante dans certains \u00e9v\u00e9nements historiques du XVII<sup>e\u00a0<\/sup>si\u00e8cle\u00a0:\u00a0t\u00e9moin oculaire des bouleversements et des conflits \u00e0 l\u2019\u0153uvre sur la sc\u00e8ne spirituelle et cl\u00e9ricale de son \u00e9poque, son \u0153uvre offre un point de vue pertinent\u00a0(Charbonneau\u00a02000).\u00a0<\/p>\n<p id=\"footnote10_rrm7g1i\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref10_rrm7g1i\">[10]<\/a> \u00a0Sur la perte de soi mystique, nous nous r\u00e9f\u00e9rons en premier lieu \u00e0 l\u2019ouvrage phare de Michel de Certeau,\u00a0<em>La fable mystique. XVI<sup>e<\/sup>-XVII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle<\/em>. Voir aussi l\u2019\u00e9tude de Mino Bergamo,\u00a0<em>La science des saints. Le discours mystique au XVII<sup>e\u00a0<\/sup>si\u00e8cle en France<\/em>.\u00a0<\/p>\n<p id=\"footnote11_gjzmf1h\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref11_gjzmf1h\">[11]<\/a> \u00a0Voir l\u2019apparat critique r\u00e9alis\u00e9 par Dominique Tronc.\u00a0<\/p>\n<p id=\"footnote12_sd37ceg\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref12_sd37ceg\">[12]<\/a> \u00a0Cette question m\u00e9riterait une \u00e9tude \u00e0 part enti\u00e8re ; puisque la concision de ce travail ne nous permet pas de nous y attarder davantage, nous r\u00e9f\u00e9rons \u00e0\u00a0l\u2019\u00e9tude de Jacques Le Brun, \u00ab\u00a0Madame Guyon et la Bible\u00a0\u00bb\u00a0(Le Brun\u00a02004,\u00a0247\u2011268).\u00a0<\/p>\n<p id=\"footnote13_p839imm\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref13_p839imm\">[13]<\/a> \u00a0Bien qu\u2019elle ne soit pas de Port-Royal, et que certains jans\u00e9nistes aient jou\u00e9 un r\u00f4le important dans sa condamnation, Guyon peut \u00eatre compar\u00e9e \u00e0 ces moniales en ce qu\u2019elle partage avec celles-ci bon nombre de conditions en ce qui a trait \u00e0 l\u2019\u00e9criture et \u00e0 la vie spirituelle.\u00a0<\/p>\n<p id=\"footnote14_517liii\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref14_517liii\">[14]<\/a> \u00a0Sur la m\u00e9taphore de l\u2019oubli sous les traits de l\u2019\u00e9l\u00e9ment liquide, voir l\u2019\u00e9tude de Benedetta Papasogli\u00a0(196-197).Elle remarque qu\u2019un\u00a0<em>topos<\/em>\u00a0important dans la litt\u00e9rature mystique du XVII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle est \u00ab\u00a0celui d\u2019une \u00e9criture qui coule d\u2019une source inconnue\u00a0\u00bb\u00a0(2008,\u00a0173).\u00a0<\/p>\n<p id=\"footnote15_o9ruih8\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref15_o9ruih8\">[15]<\/a> \u00a0Nous pensons \u00e9videmment \u00e0 l\u2019\u0153uvre de l\u2019autrice en question,\u00a0<em>Les torrents<\/em>.\u00a0<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Guit\u00e9-Verret, St\u00e9phanie. 2021. \u00ab Les usages de la m\u00e9moire dans la Vie par elle-m\u00eame\u00a0de Madame Guyon\u00a0\u00bb\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Actes du XXVe Colloque interuniversitaire \u00e9tudiant de litt\u00e9rature (CIEL 2020) \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b03. En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5707 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/guite-verret_hs3.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 guite-verret_hs3.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-c3636250-ab63-4070-a6d7-52e0a153f083\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/guite-verret_hs3.pdf\">guite-verret_hs3<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/guite-verret_hs3.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-c3636250-ab63-4070-a6d7-52e0a153f083\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Actes du XXVe Colloque interuniversitaire \u00e9tudiant de litt\u00e9rature (CIEL 2020) \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b03 Mon Dieu qui \u00eates ma v\u00e9ritable vie, que ferai-je donc ? Je passerai aussi au-del\u00e0 de cette puissance qui est en moi, et que l\u2019on nomme m\u00e9moire, et j\u2019irai plus outre afin d\u2019arriver jusqu\u2019\u00e0 vous, qui \u00eates cette agr\u00e9able [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1315,1314,1134],"tags":[171],"class_list":["post-5707","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actes-du-colloque","category-actes-du-xxve-colloque-interuniversitaire-etudiant-de-litterature-ciel-2020","category-article","tag-guite-verret-stephanie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5707","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5707"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5707\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8455,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5707\/revisions\/8455"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5707"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5707"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5707"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}