{"id":5709,"date":"2024-06-13T19:48:35","date_gmt":"2024-06-13T19:48:35","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/comment-prendre-le-parti-de-lordinaire\/"},"modified":"2024-08-20T19:52:15","modified_gmt":"2024-08-20T19:52:15","slug":"comment-prendre-le-parti-de-lordinaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5709","title":{"rendered":"Comment prendre le parti de l\u2019ordinaire"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6905\">Dossier \u00ab\u00a0Le parti pris de l\u2019ordinaire : penser le quotidien\u00a0\u00bb,\u00a0no\u00a033<\/a><\/h5>\n<p>La vie ordinaire\u00a0: ce temps a priori si routinier et pr\u00e9visible de nos existences a pris depuis un an une teneur toute diff\u00e9rente, boulevers\u00e9 par une pand\u00e9mie mondiale qui a reconfigur\u00e9 nos pratiques les plus courantes et entrav\u00e9 nos possibilit\u00e9s d\u2019action. \u00c0 mesure que notre vie \u00ab\u00a0d\u2019avant\u00a0\u00bb s\u2019\u00e9loigne jusqu\u2019\u00e0 devenir objet de nostalgie, l\u2019extra-ordinaire de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie et des\u00a0mesures vou\u00e9es \u00e0 la contrer se mue pour nous en un nouvel ordinaire, dont l\u2019issue demeure impr\u00e9visible.\u00a0<\/p>\n<p>Mais\u00a0voil\u00e0 qui pose justement une question d\u00e9cisive \u00e0 qui veut s\u2019essayer \u00e0 th\u00e9oriser l\u2019ordinaire\u00a0: si l\u2019on d\u00e9clare, aujourd\u2019hui comme hier, vivre des choses qui\u00a0<em>sortent de l\u2019ordinaire<\/em>, cela suppose que l\u2019on puisse dessiner le p\u00e9rim\u00e8tre de\u00a0l\u2019ordinaire et de ce qui lui \u00e9chappe. Or, justement, o\u00f9 commence-t-il\u00a0? Et o\u00f9 s\u2019arr\u00eate-t-il\u00a0? Si je m\u2019essaie \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 la question, l\u2019apparente \u00e9vidence de l\u2019ordinaire semble aussit\u00f4t me glisser entre les doigts. Tel serait le paradoxe de l\u2019ordinaire, semblable \u00e0 celui que Saint Augustin formulait,\u00a0dans les\u00a0<em>Confessions<\/em>,\u00a0\u00e0 propos du temps\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce donc que le temps\u00a0? Si personne ne me le demande, je le sais\u00a0; mais si on me le demande, je ne le sais plus.\u00a0\u00bb (cit\u00e9 dans B\u00e9gout 2005, 59). Cette labilit\u00e9 de l\u2019ordinaire, qui est celle aussi du quotidien, est un topos dans les r\u00e9flexions th\u00e9oriques consacr\u00e9es \u00e0 ces notions. \u00ab\u00a0Le quotidien \u00e9chappe. C\u2019est sa d\u00e9finition\u00a0\u00bb, \u00e9crit Maurice Blanchot (1969, 359). Henri Lefebvre\u00a0s\u2019interroge de m\u00eame, dans sa deuxi\u00e8me\u00a0<em>Critique de la vie quotidienne\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0la vie quotidienne, comment la d\u00e9finir? De tous c\u00f4t\u00e9s, de toutes parts, elle nous entoure et nous assi\u00e8ge. Nous sommes en elle et hors d\u2019elle. Aucune activit\u00e9 dite \u00ab\u00a0\u00e9lev\u00e9e\u00a0\u00bb ne se r\u00e9duit \u00e0 elle mais aucune ne s\u2019en d\u00e9tache\u00a0\u00bb (1961, 46). \u00ab\u00a0\u00c0 la fois partout et nulle part, omnipr\u00e9sent et \u00e9lusif, sans commencement ni fin, le quotidien exc\u00e8de toute tentative de saisie et pourtant, th\u00e9oriciens, \u00e9crivains et critiques s\u2019y int\u00e9ressent\u00a0\u00bb, souligne \u00e0 son tour Marie-Pascale Huglo (2007).\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Tel serait donc le paradoxe du quotidien\u00a0: il est tout \u00e0 la fois pour nous la r\u00e9alit\u00e9 la plus famili\u00e8re\u00a0<em>et<\/em>\u00a0la plus labile\u00a0; ce qui est juste sous nos yeux, mais qui semble exc\u00e9der comme par nature nos capacit\u00e9s de compr\u00e9hension et d\u2019analyse. Il nous confronte \u00e0 cette difficult\u00e9 bien particuli\u00e8re, qui consiste \u00e0 parvenir \u00e0 saisir ce qui tr\u00e8s (trop) proche de nous, si proche que nous ne le voyons plus. S\u2019il y a ainsi \u00ab\u00a0d\u00e9couverte\u00a0\u00bb du quotidien, pour Bruce B\u00e9gout, c\u2019est parce qu\u2019il est habituellement \u00ab\u00a0recouvert\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0en fait, si le quotidien ne se pr\u00eate pas facilement \u00e0 la d\u00e9couverte, cela ne tient pas \u00e0 sa situation inaccessible [\u2026], mais au contraire \u00e0 sa trop grande proximit\u00e9.\u00a0Il est difficile \u00e0 d\u00e9couvrir, parce qu\u2019il est recouvert par sa surpr\u00e9sence quotidienne\u00a0\u00bb (2005, 21). L\u2019id\u00e9e constitue elle aussi un lieu commun critique, auquel Maurice Blanchot\u00a0avait d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9 une formulation, plus lapidaire, dans \u00ab\u00a0La parole quotidienne\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0le quotidien\u00a0: ce qu\u2019il y a de plus difficile \u00e0 d\u00e9couvrir\u00a0\u00bb (1969, 355). L\u2019id\u00e9e que nous avons du mal \u00e0 voir ce qui est juste sous nos yeux est r\u00e9currente dans les discours sur le quotidien autant que sur l\u2019ordinaire. \u00ab\u00a0Comme il m&rsquo;est difficile de voir ce que j&rsquo;ai\u00a0<em>sous les yeux\u00a0<\/em>! \u00bb, note Wittgenstein dans ses\u00a0<em>Remarques m\u00eal\u00e9es\u00a0<\/em>(1990, 51). On sait combien le philosophe a fait, \u00e0 partir des ann\u00e9es\u00a030, de l\u2019ordinaire, et tout particuli\u00e8rement du langage ordinaire, une pierre de touche fondamentale de sa pens\u00e9e. Il ne propose pas, en effet, de d\u00e9celer ce qui est cach\u00e9 ou de saisir un au-del\u00e0 du donn\u00e9 sensible. \u00c0 rebours de la tradition m\u00e9taphysique dominante, il pose que le plus difficile ne r\u00e9side pas dans une suppos\u00e9e travers\u00e9e des apparences, mais dans cette saisie de l\u2019imm\u00e9diat pr\u00e9sent. L\u2019id\u00e9e est d\u00e9cisive chez bien d\u2019autres penseurs de l\u2019ordinaire mais aussi du quotidien\u00a0: Stanley Cavell, aussi bien que Heidegger, Foucault, Blanchot\u00a0ou encore B\u00e9gout. Elle constitue un point de jonction essentiel entre les deux traditions de pens\u00e9e. La pens\u00e9e de l\u2019ordinaire, comme celle du quotidien, se d\u00e9finit d\u00e8s lors comme une pens\u00e9e fondamentalement exp\u00e9rimentale\u00a0:\u00a0sa t\u00e2che consistera \u00e0 mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve la capacit\u00e9 des mots \u00e0 dire le r\u00e9el, en ramenant, suivant l\u2019optique de\u00a0Wittgenstein, \u00ab les mots de leur usage m\u00e9taphysique \u00e0 leur usage quotidien\u00a0\u00bb (2004 [1953, 1958]).\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Ce qui est int\u00e9ressant \u00e0 retenir dans ces propositions th\u00e9oriques, ce n\u2019est pas seulement le bouleversement des hi\u00e9rarchies de valeur qu\u2019elles engagent. Mais aussi cette id\u00e9e selon laquelle toute th\u00e9orisation du quotidien se d\u00e9finirait d\u00e8s lors comme la description d\u2019une exp\u00e9rience, qui engage notre attention et nos capacit\u00e9s de mise en mots. C\u2019est une telle approche exp\u00e9rimentale, semble-t-il, que requiert le quotidien, comme l\u2019ordinaire, pour \u00eatre enfin appr\u00e9hend\u00e9s. C\u2019est dans l\u2019attention qu\u2019on lui porte que cette part routini\u00e8re et silencieuse de nos existences pourrait se r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 nous, avec ses reliefs et ses asp\u00e9rit\u00e9s, ses zones de grisaille et ses couleurs. Prendre le parti de l\u2019ordinaire, ce serait donc assumer la n\u00e9cessit\u00e9 de se coltiner au r\u00e9el, non pas pour le d\u00e9limiter, mais tenter au moins de le d\u00e9crire. Assumer, d\u00e8s lors, la relativit\u00e9 d\u2019un concept contest\u00e9 et d\u2019un savoir \u00e9minemment situ\u00e9.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>B\u00e9gout, Bruce. 2005.\u00a0<em>La D\u00e9couverte du quotidien<\/em>, Paris\u00a0: Allia.<\/p>\n<p>Blanchot, Maurice. 1969. \u00ab\u00a0La parole quotidienne\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>L\u2019Entretien infini<\/em>, 355-366. Paris\u00a0: Gallimard.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Huglo, Marie-Pascale. 2007. \u00ab\u00a0<em>Raconter le quotidien aujourd\u2019hui\u00a0\u00bb<\/em>,\u00a0<em>Temps z\u00e9ro<\/em>, no.\u00a01.\u00a0<a href=\"https:\/\/tempszero.contemporain.info\/document71\">https:\/\/tempszero.contemporain.info\/document71<\/a>\u00a0(page consult\u00e9e le 20 avril 2021).<\/p>\n<p>Lefebvre, Henri. 1961.\u00a0<em>Critique de la vie quotidienne<\/em>, t.\u00a0II,\u00a0<em>Fondements d\u2019une sociologie de la quotidiennet\u00e9<\/em>. Paris\u00a0: L\u2019Arche.<\/p>\n<p>Wittgenstein, Ludwig. 1990.\u00a0<em>Remarques m\u00eal\u00e9es<\/em>, Mauzevin\u00a0: TER.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2004 [1953, 1958].\u00a0<em>Recherches Philosophiques<\/em>\u00a0(traduction de Fran\u00e7oise Dastur\u00a0<em>et al.<\/em>). Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Heck, Maryline. 2021. \u00ab\u00a0Comment prendre le parti de l\u2019ordinaire\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Le parti pris de l\u2019ordinaire : penser le quotidien \u00bb, no 33, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6905 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/preface_33.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 preface_33.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-0fdd2214-e6ea-476f-8890-1188c5ff4960\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/preface_33.pdf\">preface_33<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/preface_33.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-0fdd2214-e6ea-476f-8890-1188c5ff4960\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0Le parti pris de l\u2019ordinaire : penser le quotidien\u00a0\u00bb,\u00a0no\u00a033 La vie ordinaire\u00a0: ce temps a priori si routinier et pr\u00e9visible de nos existences a pris depuis un an une teneur toute diff\u00e9rente, boulevers\u00e9 par une pand\u00e9mie mondiale qui a reconfigur\u00e9 nos pratiques les plus courantes et entrav\u00e9 nos possibilit\u00e9s d\u2019action. \u00c0 mesure que notre [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1333,1139],"tags":[178],"class_list":["post-5709","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-le-parti-pris-de-lordinaire-penser-le-quotidien","category-preface","tag-heck-maryline"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5709","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5709"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5709\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8429,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5709\/revisions\/8429"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5709"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5709"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5709"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}