{"id":5710,"date":"2024-06-13T19:48:35","date_gmt":"2024-06-13T19:48:35","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/ce-que-le-bord-de-mer-emporte-le-paradoxe-dun-geste-tragique-etouffe-par-le-bruit-des-vagues\/"},"modified":"2024-08-20T20:00:19","modified_gmt":"2024-08-20T20:00:19","slug":"ce-que-le-bord-de-mer-emporte-le-paradoxe-dun-geste-tragique-etouffe-par-le-bruit-des-vagues","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5710","title":{"rendered":"Ce que le \u00ab Bord de mer \u00bb emporte : le paradoxe d\u2019un geste tragique \u00e9touff\u00e9 par le bruit des vagues"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6905\">Dossier \u00ab\u00a0Le parti pris de l\u2019ordinaire : penser le quotidien\u00a0\u00bb,\u00a0no\u00a033<\/a><\/h5>\n<p><em>Mise en garde (TW) : cet article porte sur une\u00a0\u0153uvre qui met en sc\u00e8ne un infanticide; certains passages cit\u00e9s dans le corps du texte pourraient heurter la sensibilit\u00e9 de lecteur\u00b7rice\u00b7s.<\/em><\/p>\n<p>Prendre le dernier autocar de la journ\u00e9e, sans que personne ne les voie, ses deux fils et elle, la m\u00e8re narratrice. Elle se l\u2019est jur\u00e9\u00a0: oui, ses enfants verront la mer, m\u00eame si, pour que cette promesse se r\u00e9alise, ils doivent partir furtivement en pleine semaine, laisser les jouets derri\u00e8re et pr\u00e9tendre au luxe des vacances alors que la m\u00e8re n\u2019a pas d\u2019argent, qu\u2019ils n\u2019ont jamais quitt\u00e9 la cit\u00e9<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5710\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">V\u00e9ronique Olmi. 2003. <em>Bord de mer<\/em>. Paris : Actes Sud, \u00ab Babel \u00bb, p. 10.\u00a0\u00a0D\u00e9sormais, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 cette \u0153uvre seront donn\u00e9es dans le corps du texte \u00e0 l\u2019aide du sigle\u00a0<em>BM\u00a0<\/em>suivi imm\u00e9diatement du num\u00e9ro de la page.<\/span>. \u00c0 tout prix, abandonner la routine sans se douter qu\u2019elle continuerait \u00e0 s\u2019installer \u00e0 travers les gestes, les identit\u00e9s qu\u2019on ne peut laisser \u00e0 la maison. Le r\u00e9cit\u00a0<em>Bord de mer<\/em>\u00a0de V\u00e9ronique Olmi, inspir\u00e9 d\u2019un fait divers, se d\u00e9ploie autour de cette trame narrative en apparence lin\u00e9aire. Or, se tisse en filigrane l\u2019impression que les personnages font constamment fausse route\u00a0: arriv\u00e9s \u00e0 bon port, dans une petite ville sans nom o\u00f9\u00a0il pleut sans arr\u00eat, ils ne semblent toutefois pas avoir atteint leur destination. En effet, d\u00e8s le d\u00e9but, nous savons\u00a0: \u00e0 l\u2019horizon, seule\u00a0la mort se devine, comme ce qui permettrait \u00e0 la fois de rompre un ordre social inhospitalier et de refaire peau neuve, l\u2019ancienne n\u2019offrant aucune protection contre les agressions, aucune barri\u00e8re entre soi et autrui. C\u2019est d\u2019ailleurs en ce sens que j\u2019entends le mot \u00ab\u00a0paradoxe\u00a0\u00bb, le pr\u00e9fixe \u00ab\u00a0para\u00a0\u00bb signifiant autant \u00ab\u00a0parer\u00a0\u00bb que \u00ab\u00a0\u00e0 c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb. La m\u00e8re et ses fils, expos\u00e9s \u00e0 la pluie, aux regards des autres, dans un \u00ab\u00a0endroit inconnu\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a010), n\u2019arrivent pas \u00e0 s\u2019arracher de leur individualit\u00e9, de leur \u00e9tranget\u00e9 en se fondant dans la masse<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5710\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">\u00a0\u00ab\u00a0Je savais pas quelle rue choisir, ou traverser, qu\u2019est-ce qui nous \u00e9loignait, qu\u2019est-ce qui nous rapprochait, tout \u00e9tait immobile et plus c\u2019\u00e9tait calme plus on \u00e9tait des \u00e9trangers\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a017).\u00a0<\/span>. D\u00e9sorient\u00e9s, ils avancent\u00a0<em>\u00e0 c\u00f4t\u00e9\u00a0<\/em>du sens commun. Mais s\u2019ils sont en retrait, spectateurs d\u2019une vie qui d\u00e9file devant eux (et non sans eux), ils sont surtout profond\u00e9ment absorb\u00e9s par la violence du r\u00e9el. En cela, ils \u00e9chouent \u00e0 devenir des corps anonymes et insignifiants, \u00e0 s\u2019extraire du pr\u00e9sent, parce que sur-pr\u00e9sents et par trop identifi\u00e9s.<\/p>\n<p>Il sera ainsi question, dans ce texte, de la posture angoissante et paradoxale de la m\u00e8re, appartenant \u00e0 l\u2019entre-deux\u00a0<em>et<\/em>\u00e0 la marge, posture qui devient, par glissement, celle de ses fils. Ce roman met en sc\u00e8ne la mort, mais pas\u00a0celle que l\u2019on attend, passivement, comme un sort in\u00e9vitable. C\u2019est d\u2019<em>une\u00a0<\/em>mort qu\u2019il est ici question\u00a0:\u00a0<em>une\u00a0<\/em>mort, singuli\u00e8re, donn\u00e9e par une m\u00e8re \u00e0 ses jeunes enfants et s\u2019inscrivant, pourtant, dans le quotidien. Un infanticide envisag\u00e9 comme une solution pour \u00e9chapper \u00e0 l\u2019in\u00e9vitable, c\u2019est-\u00e0-dire aux prescriptions sociales qui forcent un \u00ab\u00a0devenir-homme\u00a0\u00bb et emp\u00eachent de demeurer dans l\u2019\u00ab\u00a0\u00e0 c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb des normes. Au-del\u00e0 de l\u2019intime qui entoure l\u2019\u00e9v\u00e9nement, lequel advient dans le secret d\u2019une chambre d\u2019h\u00f4tel, c\u2019est sa port\u00e9e collective qui est mise de l\u2019avant par Olmi. Car, comme le pr\u00e9cise Anne Dufourmantelle, le sacrifice s\u2019effectue \u00e0 la fronti\u00e8re du priv\u00e9 et du public. Livr\u00e9 pour un autre que soi, il exprime \u00ab\u00a0toujours un appel\u00a0\u00bb\u00a0(2007,\u00a023) et, dans un m\u00eame temps, une r\u00e9ponse \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019horreur du monde\u00a0\u00bb\u00a0(Banu\u00a02010,\u00a016).<\/p>\n<p>Le r\u00e9cit d\u00e9bute, comme je l\u2019ai mentionn\u00e9, sur ce voyage en car dont on ne sait depuis combien de temps il dure. D\u2019embl\u00e9e, ce qui dicte la narration, ce sont les besoins du plus petit, Kevin, qui ont pour effet d\u2019esquisser un premier portrait de famille et de mettre au premier plan la mat\u00e9rialit\u00e9 du corps de chacun\u00b7e\u00a0: il a envie d\u2019aller aux toilettes, sa m\u00e8re lui r\u00e9pond que c\u2019est probablement \u00ab\u00a0nerveux\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a011), mais il insiste. Ils n\u2019ont pas le choix, tous les deux, de se lever, de faire arr\u00eater l\u2019autocar, de se faire remarquer. Apr\u00e8s, pour s\u2019endormir, le petit exige son lolo, mais sa m\u00e8re \u00ab\u00a0[l\u2019]a compl\u00e8tement oubli\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a013). Elle sugg\u00e8re alors \u00e0 Kevin de prendre son pouce. Insatisfait de cette solution, il cogne du pied sur le si\u00e8ge devant lui et l\u2019occupant se retourne pour lui faire sentir son m\u00e9contentement. Afin d\u2019\u00e9viter une crise, la m\u00e8re use d\u2019inventivit\u00e9; elle lui fait oublier qu\u2019il a un corps soumis aux regards et aux jugements des autres. C\u2019est moins le fait que son enfant soit une source de d\u00e9rangement qui la fait r\u00e9agir que l\u2019incapacit\u00e9 des autres voyageur\u00b7euse\u00b7s \u00e0 faire preuve de compr\u00e9hension, \u00e0 ne pas les faire sentir de trop. \u00ab\u00a0Dans ce car les gens \u00e9taient vraiment bien install\u00e9s et ils avaient pas envie qu\u2019on les d\u00e9range, c\u2019est clair\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a014), pense-t-elle. Rapidement, un rapport relationnel se dessine non seulement entre les fils et leur m\u00e8re, mais aussi, et surtout, entre un \u00ab\u00a0eux\u00a0\u00bb et un \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb. Cette dynamique conflictuelle sera pr\u00e9sente tout au long du r\u00e9cit, se faufilant derri\u00e8re l\u2019intrigue principale.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de la nuit, ils arrivent enfin. Le sol qui les accueille est gorg\u00e9 de pluie, instable. En effet, cette pluie, qui tombe sans arr\u00eat, lave les rep\u00e8res, inonde les trottoirs, emporte avec elle les indications g\u00e9ographiques, mais aussi les indices temporels, comme s\u2019il n\u2019y avait qu\u2019une seule et m\u00eame journ\u00e9e, rejou\u00e9e en boucle, dans cette ville qui est pr\u00e9sent\u00e9e comme un non-lieu\u00a0: dans cette \u00ab\u00a0petite ville au bord de la pluie, coinc\u00e9e entre la mer et la route\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a092), les personnages se \u00ab\u00a0sent[ent] nulle part\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a017). Cette impression de surplace, parce qu\u2019ils sont secou\u00e9s et \u00e9tourdis par le mouvement qui les entoure, caract\u00e9rise donc la courte dur\u00e9e du r\u00e9cit, ponctu\u00e9e de moments d\u2019\u00e9veil et de sommeil.\u00a0<\/p>\n<h2>Une temporalit\u00e9 disloqu\u00e9e<\/h2>\n<p>\u00c0 l\u2019image de ses pieds qui s\u2019engluent dans la boue et avancent avec effort, la narratrice peine \u00e0 progresser au rythme usuel du temps. Elle s\u2019interroge sur l\u2019heure qu\u2019il est, incapable de s\u00e9parer le jour de la nuit et inversement. Elle \u00ab\u00a0veille quand tout le monde pionce et [s\u2019]\u00e9croule quand tout le monde gambade, d\u2019ailleurs quand [elle] sor[t] [elle] [se] demande toujours o\u00f9\u00a0vont tous ces gens, \u00e7a part \u00e0 droite, \u00e0 gauche\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a023). Au milieu de ce grouillement, elle se tient immobile dans une \u00ab\u00a0impossibilit\u00e9 de dormir au sein du sommeil\u00a0\u00bb\u00a0(Blanchot\u00a01980,\u00a082), dans un \u00e9tat de veille \u00ab\u00a0sans commencement ni fin\u00a0\u00bb\u00a0(82) et de sur-veille. Elle n\u2019est bien que dans cet espace interstitiel qui n\u2019est ni le r\u00eave ni la r\u00e9alit\u00e9, mais un \u00ab\u00a0trou sans menace au fond duquel [elle] tombe\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a037) afin de se d\u00e9tacher d\u2019elle-m\u00eame. David Le Breton, dans son ouvrage\u00a0<em>Dispara\u00eetre de soi<\/em>, \u00e9crit que \u00ab\u00a0[d]ormir est un puits sans fond o\u00f9 [nous pouvons] dispara\u00eetre provisoirement sans pour autant mourir\u00a0\u00bb\u00a0(2015,\u00a054). Le sommeil, poursuit-il, \u00ab\u00a0devient parfois un refuge profond, une voie pour tourner le dos aux imp\u00e9ratifs du monde\u00a0\u00bb\u00a0(52), \u00ab\u00a0une d\u00e9clinaison de l\u2019absence, une \u00e9chapp\u00e9e belle hors de la dur\u00e9e\u00a0\u00bb\u00a0(53). Cens\u00e9 \u00eatre un interlude, une interruption de l\u2019existence, le sommeil, pour la narratrice, est plut\u00f4t ce qui instaure une\u00a0<em>autre<\/em>\u00a0dur\u00e9e, relance sa douleur et ne parvient pas \u00e0 mettre quoi que ce soit en suspens. Le sommeil n\u2019a plus de limite \u00e9tanche; il advient dans la permanence, \u00e0 la fois diurne et nocturne.\u00a0Il perd d\u00e8s lors\u00a0le sens que lui conf\u00e8re Le Breton, \u00e9tant moins ce \u00ab\u00a0contremonde\u00a0\u00bb\u00a0(53) qui filtre et dissipe le r\u00e9el qu\u2019un \u00e9tirement du pr\u00e9sent v\u00e9cu; un \u00e9ternel pr\u00e9sent.\u00a0<\/p>\n<p>De plus, cet \u00e9tat insomniaque, de vivante morte, suscite et aiguise la vigilance de la m\u00e8re. \u00ab\u00a0Les insomnies\u00a0\u00bb, explique-t-elle, \u00ab\u00a0ont empir\u00e9 avec la naissance de Stan [son fils a\u00een\u00e9]. [Elle] [s\u2019]est mise \u00e0 guetter\u00a0: ses pleurs, sa respiration, sa toux, [elle] pensai[t] qu\u2019il fallait qu[\u2019elle] monte la garde, que si [elle] s\u2019endormai[t] il en profiterait pour [lui] faire un sale coup\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a067). De ces propos \u00e9mergent une anxi\u00e9t\u00e9, un regard d\u00e9cal\u00e9 sur la r\u00e9alit\u00e9, une obligation de garder les yeux mi-clos pour ne pas perdre\u00a0(de vue) son fils. Maintes fois, dans le roman, elle s\u2019endort, mais ne d\u00e9passe jamais cette \u00e9tape qui pr\u00e9c\u00e8de le sommeil, toujours\u00a0<em>sur le point de\u00a0<\/em>: elle demeure dans ce mouvement inachev\u00e9 qui l\u2019engourdit, la rend disponible et non disponible. Seules les paroles de Kevin et de Stan, des appels lanc\u00e9s comme des bouteilles \u00e0 la mer, peuvent la faire sortir de ce demi-sommeil puisqu\u2019ils exigent d\u2019elle une r\u00e9ponse\u00a0: \u00ab\u00a0Mon Kevin! j\u2019ai cri\u00e9, on va aller manger! Et c\u2019est devenu une urgence, la seule chose \u00e0 faire, \u00e0 faire tout de suite\u00a0: manger! manger! manger! Voil\u00e0 ce que faisait le reste du monde, voil\u00e0 ce qu\u2019il fallait faire pour se sentir vivant\u00a0: manger! manger! manger!\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a038) Kevin et Stan l\u2019occupent et la pr\u00e9occupent. Si elle soutient que \u00ab\u00a0peut-\u00eatre c\u2019est [sa] fatigue qui [l]\u2019a \u00e9loign\u00e9e des autres\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a067), elle souhaite, au r\u00e9veil, faire pareil au reste du monde pour se sentir en vie, en esp\u00e9rant que les mots prof\u00e9r\u00e9s, r\u00e9p\u00e9t\u00e9s comme s\u2019il s\u2019agissait du refrain d\u2019une chanson, se r\u00e9alisent. \u00ab\u00a0[M]anger! manger! manger!\u00a0\u00bb compose une partition sociale qui s\u2019\u00e9rige en miroir \u00e0 un leitmotiv r\u00e9current dans le roman, soit \u00ab\u00a0faute, faute, faute\u00a0\u00bb. Celui-ci r\u00e9v\u00e8le qu\u2019elle est une m\u00e8re dans l\u2019erreur, une \u00ab\u00a0mauvaise m\u00e8re\u00a0\u00bb car, dit-elle, \u00ab\u00a0on peut pas avoir tous les dons, on peut pas savoir absolument tout faire, tout, c\u2019est ce que je me tue \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 l\u2019assistante sociale\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a039). Ces trois notes (\u00ab\u00a0faute, faute, faute\u00a0\u00bb) correspondent, il me semble, aux personnages\u00a0: trois corps identiques, en dissonance avec l\u2019environnement dans lequel ils se meuvent; trois corps en faute, car ils ne r\u00e9ussissent pas \u00e0 \u00eatre comme les autres.<\/p>\n<p>La fatigue de la narratrice, ne s\u2019att\u00e9nuant pas, creuse, tout au long du r\u00e9cit, un \u00e9cart entre ses fils et elle, entre le monde et elle, qui ne lui permet pas de se d\u00e9tourner de quoi que ce soit. Est alors exacerb\u00e9e la friction entre un d\u00e9sir d\u2019harmonie et de dysharmonie, c\u2019est-\u00e0-dire entre vouloir \u00eatre \u00e0 l\u2019image d\u2019autrui pour mieux passer inaper\u00e7ue, se fondre dans le bruit de fond, ne plus \u00eatre la cible de violences (bas\u00e9es notamment sur la classe sociale et le genre)\u00a0<em>et<\/em>\u00a0\u00eatre en d\u00e9faut en refusant ce devenir commun, parce qu\u2019il perp\u00e9tue le cycle des violences. C\u2019est, au final, une h\u00e9sitation entre le\u00a0<em>pas de c\u00f4t\u00e9<\/em>\u00a0(d\u00e9faire la marche qui prot\u00e8ge \u00ab\u00a0l\u2019ordre des choses\u00a0\u00bb\u00a0[<em>BM<\/em>,\u00a048]) et le\u00a0<em>pas en avant<\/em>\u00a0(embo\u00eeter ses pieds dans les empreintes de chaussures d\u00e9j\u00e0 trac\u00e9es<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5710\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">\u00a0\u00ab\u00a0Des empreintes de chaussures comme si on se pi\u00e9tinait les uns les autres, chacun en retard sur l\u2019autre, personne posait jamais le pied pour la premi\u00e8re fois\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a089).\u00a0<\/span>). Cette tension culminera, dans le roman, par un infanticide pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9, geste lucide face \u00e0 un monde irr\u00e9conciliable. Convaincue que la m\u00e9canique du social est une roue qui les broie, la m\u00e8re \u00e9lira la mort comme ce qui permet d\u2019ab\u00eemer la r\u00e9p\u00e9tition du r\u00e9el et de tracer une \u00e9chapp\u00e9e hors du quotidien qui l\u2019\u00e9touffe<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5710\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">\u00a0Dans le r\u00e9cit, tout tourne en rond\u00a0: les personnages croisent \u00ab\u00a0les m\u00eames gens\u00a0\u00bb sous \u00ab\u00a0la m\u00eame pluie\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a075). Pour se d\u00e9tourner de ce cercle, le percer, la narratrice va chercher les rayons de lumi\u00e8re pendant qu\u2019elle assassine ses enfants, l\u2019infanticide apparaissant comme une ligne de fuite. J\u2019y reviendrai.\u00a0<\/span>.<\/p>\n<h2>R\u00eaver de hauteur \u00e0 la f\u00eate foraine<\/h2>\n<p>La m\u00e8re aurait souhait\u00e9 \u00ab\u00a0suivre [toujours] le bon chemin vers la f\u00eate\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a089) et que la pluie cesse enfin. Que ses fils soient d\u00e9lest\u00e9s d\u2019un poids, emport\u00e9s tr\u00e8s haut par la grande roue qui \u00ab\u00a0bouge[rait] pour [eux], pas besoin de choisir de direction, y avait qu\u2019\u00e0 se laisser aller, [ils] [seraient] toujours dans ses bras\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a096). Elle croit qu\u2019en hauteur, la perception du monde peut s\u2019\u00e9largir et s\u2019all\u00e9ger, loin de toute gravit\u00e9 qui force le repli de soi<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5710\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">\u00a0\u00ab\u00a0J\u2019avais oubli\u00e9 quels poids c\u2019\u00e9tait d\u2019avoir [le] regard [des hommes] pos\u00e9 sur nous\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a055).\u00a0<\/span>. Mais, se questionne-t-elle, \u00ab\u00a0[c]omment redescendre sur terre?\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a096) Elle n\u2019a pas envie, elle, \u00ab\u00a0de [se] l\u00e2cher pour tomber dans la boue glac\u00e9e, m\u00e9lang\u00e9e d\u2019une chaussure \u00e0 l\u2019autre, \u00e9tal\u00e9e, vraiment non, pas envie d\u2019atterrir dans ce p\u00e9trin\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a097). Mais, comme pour le sommeil duquel la voix de ses enfants l\u2019extirpe, la grande roue lui est inaccessible parce que Stan la lui \u00ab\u00a0cache [\u2026] avec ses cheveux tremp\u00e9s\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a097). Ses enfants sont \u00e0 la fois un pr\u00e9texte \u00e0 la fuite (g\u00e9ographique, temporelle, etc.) et ce qui, au fil du r\u00e9cit, rend cette derni\u00e8re impossible. Kevin est au bord des larmes et Stan veut rentrer, des exigences qui fonctionnent comme autant de rappels \u00e0 l\u2019ordre et au r\u00e9el. Or, la narratrice aimerait demeurer en altitude, d\u00e9tach\u00e9e de cette turbulence<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5710\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">\u00a0\u00ab\u00a0Il y avait trop de tout partout, trop de bruit, trop de pluie, trop de lumi\u00e8res, \u00e7a d\u00e9filait devant moi je savais plus o\u00f9 j\u2019en \u00e9tais\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a095).\u00a0<\/span>, loin de \u00ab\u00a0cette boue qui s\u2019accroche aux pieds\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a092).<\/p>\n<p>La m\u00e8re ne parvient pas \u00e0 sortir du man\u00e8ge de la vie qui tourne, s\u2019arr\u00eate et reprend, l\u2019\u00e9loigne du sol pendant un bref moment pour mieux l\u2019y projeter avec puissance<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5710\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">\u00a0\u00ab\u00a0[V]ous descendez quelque part, profond, personne pour vous rattraper, juste une descente. J\u2019y suis all\u00e9e. \u00c9cras\u00e9e. Punie. Rendue\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a066).\u00a0<\/span>, elle, mais aussi ses fils, aux corps d\u00e9j\u00e0 si pesants, qui se tra\u00eenent. D\u2019ailleurs, tous les trois, ils \u00ab\u00a0[ont] du mal \u00e0 se d\u00e9tacher, [\u2026] tout engourdis, emm\u00eal\u00e9s\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a018)\u00a0: ils se soutiennent, bras crois\u00e9s, soud\u00e9s les uns aux autres pour ne former qu\u2019un seul corps. Ce corps est cependant friable face au monde. En effet, dit la m\u00e8re, \u00ab\u00a0nous, on se d\u00e9faisait de la terre, on en laissait un peu sur chaque marche, la trace de mes enfants c\u2019\u00e9tait \u00e7a, de la terre sale sur du lino marron\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a0100). \u00c0 l\u2019instar de leurs chaussures, ils sont \u00ab\u00a0foutus, rong\u00e9s par la mer, bousill\u00e9s par la pluie, [\u2026] \u00e9puis\u00e9s\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a0100). Ils se dissolvent et laissent derri\u00e8re eux de la terre, des aveux de leur chair tremblante de froid qui trahissent leur d\u00e9sir de transparence. Dans leur mani\u00e8re d\u2019\u00eatre et d\u2019appara\u00eetre, les enfants de cinq et neuf ans ont quelque chose d\u2019anachronique<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5710\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-8\">8<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-8\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">\u00a0L\u2019h\u00f4tel qui les h\u00e9berge para\u00eet aussi anachronique, mais, contrairement aux enfants qui vieillissent trop vite, lui est fig\u00e9 dans le temps\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] les murs, le lino, les portes, c\u2019\u00e9tait un marron ancien \u2013\u00a0ils avaient pas d\u00fb refaire les peintures depuis des si\u00e8cles et on aurait dit qu\u2019une vieille boue \u00e9tait accroch\u00e9e aux murs et aux sols, c\u2019\u00e9tait comme \u00eatre dans une bo\u00eete en carton, une bo\u00eete \u00e0 chaussures exactement\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a020).\u00a0<\/span>, qui ne colle pas tout \u00e0 fait \u00e0 leur \u00e2ge\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>[I]ls se sont habill\u00e9s, Kevin avait toujours mis les vieux habits de Stan et Stan des habits trop grands pour que \u00e7a fasse longtemps et je m\u2019\u00e9tais jamais aper\u00e7ue qu\u2019aucun des deux avait des affaires \u00e0 sa taille, [\u2026] je voyais bien qu\u2019ils ressemblaient pas aux autres, c\u2019\u00e9tait deux bonhommes [<em>sic<\/em>], un trop grand et l\u2019autre petit, est-ce qu\u2019ils savaient \u00e7a?\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a041)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour leur m\u00e8re, la pens\u00e9e qu\u2019ils se sachent non pas \u00e9trangers aux normes, mais plut\u00f4t (d\u00e9)marqu\u00e9s par celles-ci, est insupportable, tout comme la r\u00e9alisation qu\u2019ils deviendront peut-\u00eatre, plus t\u00f4t que tard, des \u00ab\u00a0bonshommes\u00a0\u00bb virils.\u00a0<\/p>\n<h2>Mettre en \u00e9chec le devenir-homme<\/h2>\n<p>Si la narratrice r\u00eave de demeurer dans la grande roue, c\u2019est parce qu\u2019en bas, ce sont les hommes qui occupent tout l\u2019espace. \u00ab\u00a0En bas, \u00e7a pouvait nous attaquer\u00a0\u00bb (<em>BM<\/em>, 108), affirme-t-elle. Dans le caf\u00e9 o\u00f9\u00a0la m\u00e8re et ses enfants ont d\u00e9cid\u00e9 de s\u2019arr\u00eater d\u00e9jeuner apr\u00e8s avoir vu la mer \u2013\u00a0une mer agit\u00e9e et mena\u00e7ante\u00a0\u2013, des hommes sont \u00ab\u00a0accoud\u00e9s au comptoir. Ils riaient dr\u00f4lement, la cigarette au bec et le verre \u00e0 la main, ils disaient des grossi\u00e8ret\u00e9s\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a052). Devant leur comportement grotesque \u2013\u00a0\u00ab\u00a0ils riaient en se grattant le ventre, un s\u2019est mis \u00e0 roter\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a052)\u00a0\u2013, la m\u00e8re \u00e9prouve de la honte\u00a0: l\u2019amplitude de leurs gestes, de leurs \u00ab\u00a0pens\u00e9es sales sur le cul des femmes\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a053) est envahissante, contamine le restaurant. La narratrice, devant eux, est fig\u00e9e dans la conscience de son propre corps. Elle ne sait que faire pour \u00e9viter que ses fils assistent \u00e0 ce spectacle. Car ces hommes align\u00e9s au comptoir incarnent, pour elle, une projection, une sorte de reflet venu d\u2019un avenir qui a d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9, par le biais de l\u2019imitation\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019est pour moi le cola? a fait Kevin et il s\u2019est frott\u00e9 les mains l\u2019une contre l\u2019autre. Il imite d\u00e9j\u00e0 les grands, j\u2019ai pens\u00e9, et je me suis demand\u00e9 combien de temps un enfant pouvait rester le fils de sa m\u00e8re, \u00e0 partir de quand il \u00e9tait m\u00e9connaissable, je veux dire\u00a0: pareil aux autres. \u00c0 partir de quand?\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a053)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si, dans le roman, la notion du temps est alt\u00e9r\u00e9e, une chose est pourtant certaine\u00a0: il est d\u00e9j\u00e0 trop tard, le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent informant le futur, le confirmant avant m\u00eame qu\u2019il n\u2019advienne<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5710\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-9\">9<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-9\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\">\u00a0\u00ab\u00a0Voil\u00e0, j\u2019ai pens\u00e9, il est trop tard. Je voulais tout leur \u00e9pargner, mais \u00e7a allait plus vite que moi, mes m\u00f4mes avaient d\u00e9couvert la col\u00e8re de la mer et maintenant ils allaient d\u00e9couvrir l\u2019hostilit\u00e9 du monde, cette ville \u00e9tait le commencement de l\u2019enfer\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a059).\u00a0Le pr\u00e9sent se replie sur le futur, l\u2019avale.\u00a0<\/span>. \u00ab\u00a0Les m\u00f4mes grandissent vite, ils d\u00e9passent de partout\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a0104), pense la narratrice. Il est impossible de les tenir contre elle, en elle, cach\u00e9s des regards, comme dans ce caf\u00e9 o\u00f9 les hommes les scrutent, les surveillent pour mieux \u00ab\u00a0se marrer entre eux\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a055).\u00a0Les protagonistes sont des corps sans enveloppe, sans bords, v\u00eatus d\u2019une peau qui refuse de s\u00e9cher comme les v\u00eatements mouill\u00e9s qui la recouvrent. Ils sont \u00ab\u00a0expeaus\u00e9s\u00a0\u00bb, au sens entendu par Jean-Luc Nancy, c\u2019est-\u00e0-dire toujours \u00ab\u00a0sur le d\u00e9part, dans l\u2019imminence d\u2019un mouvement, d\u2019une chute, d\u2019un \u00e9cart, d\u2019une dislocation\u00a0\u00bb\u00a0(2006,\u00a031), sur le point d\u2019appara\u00eetre malgr\u00e9 le danger que repr\u00e9sente, pour eux, une telle exposition.\u00a0Kevin boit son cola et son chocolat chaud et, rejouant la sc\u00e8ne du car\u00a0o\u00f9\u00a0le besoin d\u2019uriner \u00e9tait encouru comme un risque d\u2019\u00eatre vu, il souhaite se rendre aux toilettes. La m\u00e8re demande \u00e0 Stan d\u2019y aller, ne pouvant se r\u00e9soudre \u00e0 \u00ab\u00a0passer devant les hommes\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a057), mais son a\u00een\u00e9 refuse \u2013\u00a0de peur, peut-\u00eatre, d\u2019\u00eatre lui aussi dans leur ligne de mire. Ils doivent quitter ce lieu, elle a \u00ab\u00a0h\u00e2te de rentrer \u00e0 l\u2019h\u00f4tel. Que plus personne [les] regarde. Que plus personne [leur] parle\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a058). H\u00e2te, surtout, de retrouver la chaleur des draps, au sixi\u00e8me \u00e9tage de l\u2019h\u00f4tel marron, de \u00ab\u00a0s\u2019\u00e9loign[er] [enfin] de la boue, de la mer, des bistrots, des rues sans trottoirs\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a064).\u00a0<\/p>\n<p>Attabl\u00e9s dans ce caf\u00e9, territoire habit\u00e9 par les hommes, la m\u00e8re et ses fils sont d\u00e9routants et d\u00e9rout\u00e9s\u00a0: ils cessent d\u2019\u00eatre dans la marge pour devenir le centre de l\u2019attention. Cela est d\u2019ailleurs r\u00e9it\u00e9r\u00e9 au moment de r\u00e9gler la facture. \u00ab\u00a0Le patron avait l\u2019air d\u00e9go\u00fbt\u00e9\u00a0\u00bb, pr\u00e9cise la narratrice en sortant les nombreuses pi\u00e8ces de monnaie, \u00ab\u00a0il regardait l\u2019argent renvers\u00e9 comme s\u2019il avait jamais rien vu d\u2019aussi sale\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a060).\u00a0\u00ab\u00a0Les types l\u2019avaient \u00e0 l\u2019\u0153il et [le patron] sentait que tout d\u00e9pendait de lui\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a060), soutient la narratrice qui d\u00e9c\u00e8le, dans son geste, la performance d\u2019une masculinit\u00e9 ayant pour finalit\u00e9 \u00ab\u00a0l\u2019approbation des hommes\u00a0\u00bb\u00a0(Mamet\u00a01984 cit\u00e9 dans Delvaux\u00a02019,\u00a047). Au m\u00eame moment, \u00ab\u00a0[l]es types ont fait claquer leur langue\u00a0\u00bb, remarque la narratrice, \u00ab\u00a0on aurait dit des honn\u00eates gens face \u00e0 des voyous, et les voyous c\u2019\u00e9tait nous\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a060).\u00a0Le regard d\u00e9go\u00fbt\u00e9 du patron ainsi que le claquement de langue des autres, qui font glisser l\u2019origine de la honte sur ce qui est f\u00e9minin et ce qui s\u2019y rattache, indiquent que ceux-ci ne font pas la diff\u00e9rence entre l\u2019argent \u00e9parpill\u00e9 sur la table et les personnages qui le poss\u00e8dent. Chez ces hommes, le fait que la m\u00e8re paie en petites pi\u00e8ces et non par carte ou avec des billets fait \u00e9merger un sentiment de d\u00e9sordre et une impression de souillure, puis transforme la m\u00e8re et ses fils en une pr\u00e9sence qui \u00ab\u00a0pollue\u00a0\u00bb, en des individus qui, selon Mary Douglas, \u00ab\u00a0ne sont pas \u00e0 leur place, ou encore [qui] ont franchi une ligne qu\u2019ils n\u2019auraient pas d\u00fb franchir et de ce d\u00e9placement r\u00e9sulte un danger pour quelqu\u2019un\u00a0\u00bb\u00a0(2001 [1969],\u00a0128). Mais au-del\u00e0 de ce glissement m\u00e9tonymique, c\u2019est l\u2019orchestration\u00a0d\u2019un\u00a0<em>boys club<\/em>\u00a0que donne \u00e0 lire la sc\u00e8ne du caf\u00e9, en ce qu\u2019elle d\u00e9voile plus pr\u00e9cis\u00e9ment une de ses tactiques. En effet, le\u00a0<em>boys club<\/em>\u00a0fonde sa logique d\u2019exclusion sur un rejet de tout ce qu\u2019il n\u2019est pas, en faisant porter \u00e0 autrui l\u2019odieux de son comportement. Or, nous dit Martine Delvaux, cela produit l\u2019effet inverse\u00a0: en cherchant \u00e0 se distinguer de son objet de m\u00e9pris, le\u00a0<em>boys club<\/em>s\u2019y associe\u00a0(2019,\u00a047). Ce sont d\u2019ailleurs les clients qui, selon la narratrice, \u00ab\u00a0hoch[ent] leurs t\u00eates [<em>sic<\/em>] de petites m\u00e9g\u00e8res \u00e9c\u0153ur\u00e9es\u00a0\u00bb alors qu\u2019ils reprennent \u00ab\u00a0leur place au comptoir, rentr[ant] \u00e0 la niche\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a061). Lorsqu\u2019elle s\u2019appr\u00eate \u00e0 quitter, la narratrice confirme que \u00ab\u00a0[l]es types \u00e9taient dr\u00f4lement d\u00e9\u00e7us, dr\u00f4lement couillons que ce soit d\u00e9j\u00e0 fini, qu\u2019il y ait rien d\u2019autre \u00e0 tirer [d\u2019eux]\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a061), car la m\u00e8re et ses fils glissent entre leurs mains, comme des \u00ab\u00a0voyous\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a060). Des \u00ab\u00a0voyous\u00a0\u00bb parce que des \u00ab\u00a0mauvais sujets\u00a0\u00bb, mais aussi (suivant l\u2019\u00e9tymologie du mot) parce qu\u2019ils \u00ab\u00a0courent les routes\u00a0\u00bb, avan\u00e7ant \u00e0 contre-courant.<\/p>\n<h2>On ne na\u00eet pas m\u00e8re, on le devient<\/h2>\n<p>La surface glissante, hostile, sur laquelle se tiennent les personnages, sert \u00e9galement d\u2019appui \u00e0 l\u2019\u00e9criture qui se tisse et progresse au fil des pens\u00e9es de la m\u00e8re.\u00a0Le roman se construit depuis une perspective maternelle, depuis un \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb qui n\u2019a pas de nom propre. De la m\u00e8re, nous savons peu de choses, sinon qu\u2019elle questionne aussi un autre devenir\u00a0: le sien, celui du devenir-m\u00e8re. Elle mentionne les services sociaux, l\u2019enseignante, le dispensaire et le psychiatre, envers qui elle a des comptes \u00e0 rendre\u00a0: elle doit leur prouver, sans rel\u00e2che, qu\u2019elle n\u2019est pas seulement \u00ab\u00a0une m\u00e8re suffisamment bonne\u00a0\u00bb, pour reprendre les mots de Donald W. Winnicott\u00a0(1971), mais une bonne m\u00e8re. En parlant de Kevin, elle se souvient<\/p>\n<blockquote>\n<p>de son premier mot, c\u2019\u00e9tait moi, c\u2019\u00e9tait maman en lettres b\u00e2tons, il \u00e9tait fier et moi aussi, c\u2019\u00e9tait \u00e7a que j\u2019\u00e9tais, il l\u2019avait reconnu tout de suite, j\u2019\u00e9tais la m\u00e8re, pas plus, pas moins que les autres, la maman, c\u2019est ce que je faisais, ce que je savais faire, la maman [\u2026]. J\u2019ai montr\u00e9 \u00e7a \u00e0 l\u2019assistante sociale, mon nom sur les murs en lettres b\u00e2tons, qu\u2019est-ce qu\u2019elle pouvait contre \u00e7a?\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a0111-112)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Faire la maman\u00a0\u00bb versus \u00ab\u00a0faire la m\u00e8re\u00a0\u00bb\u00a0: appartenant au registre du priv\u00e9, la premi\u00e8re expression peut \u00eatre singularis\u00e9e, elle autorise une souplesse dans la d\u00e9finition, tandis que la seconde, avec le mot \u00ab\u00a0m\u00e8re\u00a0\u00bb, donne sens \u00e0 une fonction sociale et appara\u00eet dans les textes de loi; c\u2019est la maman d\u00e9finie de l\u2019ext\u00e9rieur, pouvant \u00eatre jug\u00e9e. La narratrice est aussit\u00f4t rang\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 des \u00ab\u00a0mauvaises m\u00e8res\u00a0\u00bb alors que, monoparentale, elle essaie de se d\u00e9brouiller avec peu d\u2019aide et peu de moyens financiers. Il existe des zones grises m\u00eame si elles ne sont g\u00e9n\u00e9ralement ni admises ni pr\u00f4n\u00e9es par les institutions, une multitude de mani\u00e8res de faire qui, parce qu\u2019elles \u00e9branlent les cadres normatifs et d\u00e9bordent des modes d\u2019emploi, ne figurent \u00ab\u00a0pas dans [les] questionnaires\u00a0\u00bb officiels\u00a0: \u00ab\u00a0Je sais bien m\u2019y prendre avec mes gosses, j\u2019ai pens\u00e9, suffit qu\u2019on me fiche un peu la paix\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a023). Qu\u2019on la laisse habiter les paradoxes qui, sans l\u2019annuler compl\u00e8tement, fragilise le rapport d\u2019opposition entre la \u00ab\u00a0bonne\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0mauvaise\u00a0\u00bb m\u00e8re.\u00a0<\/p>\n<p>Une \u00ab\u00a0bonne m\u00e8re\u00a0\u00bb suit la trajectoire sociale recommand\u00e9e, \u00e9difie un avenir pour ses enfants, se tourne tout enti\u00e8re vers eux, est disponible et d\u00e9vou\u00e9e, fait preuve d\u2019abn\u00e9gation.\u00a0Une \u00ab\u00a0mauvaise m\u00e8re\u00a0\u00bb, quant \u00e0 elle, est interrog\u00e9e puisqu\u2019elle suscite la m\u00e9fiance. Elle pleure devant ses enfants, se d\u00e9verse et d\u00e9teint, telle la mer qui s\u2019empare de la ville, telles les gouttes de pluie qui \u00ab\u00a0s\u2019attaquaient \u00e0 Kevin, sans rel\u00e2che, lui qu\u2019avait pas de d\u00e9fense\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a0111). C\u2019est la m\u00e8re qui ne\u00a0dispara\u00eet pas \u00e0 elle-m\u00eame, pour paraphraser Le Breton\u00a0(2015), et dont le corps, bruyant, retourne contre lui-m\u00eame la haine qu\u2019il per\u00e7oit dans le regard des autres. C\u2019est la narratrice, grug\u00e9e par cette hantise et cette culpabilit\u00e9 d\u2019\u00eatre \u00e0 la fois trop et moins, mais toujours en de\u00e7\u00e0 des attentes.\u00a0Elle\u00a0raconte qu\u2019<\/p>\n<blockquote>\n<p>une fois l\u2019assistante sociale [lui] a demand\u00e9 si [elle] buvai[t]. Qui? [Elle]? Jamais touch\u00e9 une goutte d\u2019alcool, mais pour qui elle [la] prend celle-l\u00e0, [\u2026] Tout le monde guette le faux pas, le moment o\u00f9\u00a0on va tomber, on marche sur du savon, oui, on a des vies savonn\u00e9es, c\u2019est ce qu\u2019[elle] pense\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a035-36).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour \u00e9viter de tomber, elle avoue chercher \u00e0 faire comme les autres, car \u00ab\u00a0il faut le faire et ils le font\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a024). Le langage prescriptif, qui fait consensus, appelle forc\u00e9ment la faute, le \u00ab\u00a0faux pas\u00a0\u00bb, et, par sa rigueur, emp\u00eache qu\u2019adviennent d\u2019autres mots pour parler de la maternit\u00e9. Ainsi, aux discours qui fa\u00e7onnent une exp\u00e9rience sociale plut\u00f4t qu\u2019individuelle de la maternit\u00e9 en la soumettant \u00e0 d\u2019incessants commentaires \u2013\u00a0elle \u00e9voquera le \u00ab\u00a0Attention \u00e0 la t\u00eate!\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a0105) qui jaillit \u00e0 la vue d\u2019une m\u00e8re qui tient son b\u00e9b\u00e9\u00a0\u2013, la narratrice r\u00e9pond par un monologue qui rectifie les faits, les met en relief et d\u00e9montre leur complexit\u00e9. Elle fait entendre sa voix car, autrement, celle-ci ne compte pas. Cependant, son discours est aussi entrecoup\u00e9 de phrases vides, qui sont de l\u2019usage courant et \u00ab\u00a0appartiennent \u00e0 tout le monde\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Fais attention en traversant, Parle pas aux messieurs dans la rue, Surveille ton fr\u00e8re\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a068), des ordres qu\u2019elle lance dans le vide et qui ratent leur cible, prouvant qu\u2019elle se trouve dans l\u2019impossibilit\u00e9 de r\u00e9ellement maintenir un lien communicationnel avec ses enfants. \u00ab\u00a0\u00c7a s\u2019est mis \u00e0 parler tout seul dans ma t\u00eate, j\u2019aime pas \u00e7a\u00a0\u00bb, avoue-t-elle, \u00ab\u00a0c\u2019est une sale bestiole la pens\u00e9e, des fois j\u2019aimerais mieux \u00eatre un chien\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a027), comme ces hommes accoud\u00e9s au comptoir qui, apr\u00e8s avoir r\u00e9gn\u00e9, retournent dans leur niche. Elle a int\u00e9rioris\u00e9 les conventions, mais celles-ci logent en elle comme des parasites qui attaquent la fluidit\u00e9 de ses mouvements, l\u2019empoisonnent et l\u2019emprisonnent. Cela fait \u00e9cho \u00e0 ses pens\u00e9es nocturnes, \u00ab\u00a0des b\u00eates \u00e0 pince, des petits cancers rampants qui cherchent \u00e0 [lui] sucer le sang\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a080), bref, des alt\u00e9rit\u00e9s inqui\u00e9tantes qui, s\u2019emparant de sa t\u00eate, la d\u00e9portent hors d\u2019elle et l\u2019\u00e9branlent.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0[M]achine disjonct\u00e9e\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0d\u00e9glingu\u00e9e\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a071), la narratrice m\u00e8ne une existence syncop\u00e9e, compos\u00e9e de remont\u00e9es et de chutes, de paralysies et d\u2019agitations\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai l\u2019habitude. C\u2019est pas la fatigue, c\u2019est la panique. J\u2019en ai parl\u00e9 au dispensaire. Je suis pas la seule, \u00e7a arrive. Il faut se raisonner. C\u2019est ce qu\u2019ils disent. D\u2019ailleurs toutes leurs phrases commencent comme \u00e7a\u00a0: il faut. Moi j\u2019entends\u00a0: une faute, une faute, une faute\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a070). En disant \u00ab\u00a0je ne suis pas la seule\u00a0\u00bb, elle nous invite \u00e0 consid\u00e9rer les structures sociales sous-jacentes au probl\u00e8me. Alors que du corps paniqu\u00e9 d\u00e9coule g\u00e9n\u00e9ralement un diagnostic reposant sur une grille de lecture pathologisante \u2013\u00a0tremblantes, les femmes seraient hyst\u00e9riques, existant en dehors de toute mesure\u00a0\u2013, Olmi donne \u00e0 penser celui-ci\u00a0<em>en<\/em>\u00a0<em>r\u00e9action \u00e0<\/em>\u00a0et\u00a0<em>en tension avec<\/em>\u00a0un environnement hostile. En effet, face \u00e0 des violences qui l\u2019enserrent, la m\u00e8re r\u00e9siste, essaie de ne pas plier, de ne pas d\u00e9faillir. Ses tremblements semblent r\u00e9sulter d\u2019un effort de ne pas c\u00e9der \u00e0 elle-m\u00eame alors qu\u2019elle lutte contre son sang qui \u00ab\u00a0[a] h\u00e2te de sortir\u00a0\u00bb de sa t\u00eate\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a070). Ses \u00e9pisodes de panique secouent ses points d\u2019ancrage, puis la d\u00e9territorialisent, la rendent fuyante. Incontr\u00f4lables, ses larmes, \u00ab\u00a0des g\u00e9missements pleins d\u2019eau, des petits cris\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a071), corrompent ses propres limites et atteignent celles des autres. La m\u00e8re ne tient plus en place, \u00e0 sa place.\u00a0<\/p>\n<p>Si elle traduit une r\u00e9action corporelle, la panique travaille \u00e9galement la structure narrative. En effet,\u00a0les sympt\u00f4mes de cette anxi\u00e9t\u00e9 sont constamment int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9criture, ce qui recouvre le texte d\u2019une chair qui, \u00e0 son tour, oscille. La voix de la narratrice fait des allers-retours entre des phrases pens\u00e9es ou dites, m\u00ealant les degr\u00e9s de pr\u00e9sence \u00e0 elle-m\u00eame et \u00e0 autrui. Ses phrases s\u2019encha\u00eenent sans marques de n\u00e9gation, se d\u00e9doublent, se lib\u00e8rent d\u2019une bouche honteuse, pleine de dents pourries, d\u2019une bouche \u00e9galement savonn\u00e9e \u2013\u00a0certains mots formul\u00e9s sont parfois aussit\u00f4t regrett\u00e9s, comme s\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9s trop rapidement. Le roman avance en mont\u00e9es et en descentes, \u00e0 l\u2019instar des personnages qui grimpent et descendent les escaliers de l\u2019h\u00f4tel pour aller vers ou quitter leur chambre, mouvements qui se synchronisent au rythme de notre respiration, de notre cage thoracique qui s\u2019ouvre et se comprime. Bien que nous soyons dans l\u2019attente d\u2019un d\u00e9nouement connu d\u2019avance, le fil narratif s\u2019autorise tout de m\u00eame des d\u00e9tours. Le r\u00e9cit cr\u00e9e des tensions chaque fois d\u00e9nou\u00e9es, rappelant que si des indices du meurtre peuvent \u00eatre glan\u00e9s en cours de lecture<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5710\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-10\">10<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-10\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\">\u00a0Le r\u00e9cit s\u2019ouvre sur ces mots\u00a0: \u00ab\u00a0Avant de partir les enfants avaient go\u00fbt\u00e9, j\u2019ai remarqu\u00e9 qu\u2019ils finissaient pas le pot de confiture et j\u2019ai pens\u00e9 que cette confiture allait rester pour rien\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a09).\u00a0<\/span>, celui-ci ne surviendra qu\u2019\u00e0 la fin.\u00a0<\/p>\n<h2>Le spectre de M\u00e9d\u00e9e\u00a0: la mythologie dans le r\u00e9el<\/h2>\n<p>Dans cette ville, personne ne les conna\u00eet et, pourtant, la m\u00e8re a davantage l\u2019impression d\u2019\u00eatre reconnue et reconnaissable que de se sentir \u00e9trang\u00e8re. Comme je l\u2019ai expliqu\u00e9, le monde du bas est synonyme d\u2019hostilit\u00e9 alors que celui du haut, s\u2019\u00e9rigeant \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la ville et, croit la narratrice, hors de ses lois contraignantes, t\u00e9moigne d\u2019une hospitalit\u00e9; l\u00e0 seulement peut-elle dormir, se lib\u00e9rer partiellement de ses r\u00f4les.\u00a0<\/p>\n<p>Pour Jacques Derrida, \u00ab\u00a0le droit \u00e0 l\u2019hospitalit\u00e9 engage une maison, une lign\u00e9e, une famille\u00a0\u00bb\u00a0(1998,\u00a027). Qu\u2019en est-il alors de l\u2019hospitalit\u00e9 lorsque l\u2019on quitte notre maison pour se retrouver dans un lieu transitoire (la chambre d\u2019h\u00f4tel) et lorsqu\u2019on rompt (avec) notre lign\u00e9e parce qu\u2019elle ne peut que redessiner \u00e0 l\u2019infini la figure du cercle, sans possibilit\u00e9 d\u2019entrevoir un autre futur? Pour d\u00e9samorcer la r\u00e9p\u00e9tition, il faut une autre ligne, une ligne qui vient aussi du corps de la m\u00e8re et qui a le pouvoir de conjurer la reproduction du m\u00eame en d\u00e9fendant une capacit\u00e9 \u00e0 produire autre chose. Ainsi, c\u2019est en termes de lignes de fuite que j\u2019ai envie de penser l\u2019infanticide, comme ce qui permet \u00e0 la m\u00e8re d\u2019imaginer, pour ses enfants, d\u2019autres devenirs. L\u2019enfance, aussi, est un lieu hospitalier en ce qu\u2019il valide une autre emprise du r\u00e9el. Il semble que c\u2019est pour figer ses fils dans une posture d\u2019enfant accroupi et assoupi que la m\u00e8re commet un infanticide, pour \u00e9viter qu\u2019ils ne soient davantage aval\u00e9s par le monde, eux dont la peau ne cesse de peler, de se frotter au froid. \u00ab\u00a0Il y a l\u2019enfance. D\u2019accord\u00a0\u00bb, dit-elle, \u00ab\u00a0[m]ais juste apr\u00e8s il y a l\u2019hostilit\u00e9 du monde. Il faut le savoir. Est-ce que Stan \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 sorti de l\u2019enfance? J\u2019esp\u00e9rais bien que non\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a0109). Contre l\u2019\u00e0-venir, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019hostilit\u00e9 du monde, elle d\u00e9fend un de-venir; la n\u00e9gation (mise \u00e0 mort) pourrait \u00eatre lue, depuis les yeux de la narratrice, comme un \u00ab\u00a0acte de libert\u00e9 absolue\u00a0\u00bb\u00a0(Banu\u00a02010,\u00a017) face \u00e0 l\u2019absence de perspectives. La m\u00e8re dira d\u2019ailleurs que \u00ab\u00a0se mettre pour la nuit, [\u2026] c\u2019est une pr\u00e9paration, un voyage\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a0105). La derni\u00e8re nuit de ses fils se d\u00e9roulera sous une illusion de mouvement plut\u00f4t que dans l\u2019arr\u00eat de la mort. La nuit blanche, ici, aura fonction de canevas vierge sur lequel les personnages pourront se r\u00e9inventer. On dit de l\u2019infanticide qu\u2019il abolit toute vision d\u2019avenir, comme s\u2019il \u00e9tait la cause de cette absence d\u2019horizon. Or, dans le r\u00e9cit, il est plut\u00f4t la cons\u00e9quence d\u2019un futur d\u00e9j\u00e0 mortif\u00e8re. En livrant ses enfants au sacrifice, la m\u00e8re r\u00e9pare une destin\u00e9e impossible et croit inventer un espace dans lequel ils seront \u00e0 jamais unis, prot\u00e9g\u00e9s. La chambre d\u2019h\u00f4tel qui semblait accueillante prend soudainement des airs mena\u00e7ants, des allures de tombeau. Elle n\u2019est plus un refuge contre l\u2019ext\u00e9rieur, ses murs \u00e9tant compos\u00e9s de cette boue qui recouvre la ville. Au final, ce n\u2019est pas \u00ab\u00a0la mer qui \u00e9tait un grand cimeti\u00e8re flottant et froid\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a081), comme l\u2019affirme la narratrice, mais ce qui se trouve dans son hors-champ, l\u00e0 o\u00f9\u00a0le silence fait r\u00e9sonner les sons du corps qui s\u2019endort, cette respiration qui, puisqu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e par la m\u00e8re<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5710\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-11\">11<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-11\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\">\u00a0\u00ab\u00a0Les enfants bougeaient pas, je les entendais respirer, c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je dormais \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019eux et cette respiration que j\u2019entendais, c\u2019est moi qui leur avais donn\u00e9e\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a031).\u00a0<\/span>, peut \u00e0 tout moment \u00eatre reprise.<\/p>\n<p>Dans le roman, bien qu\u2019il y ait du temps, il n\u2019y a pas la\u00a0<em>mesure<\/em>\u00a0du temps, pas de mani\u00e8re de le calculer avec pr\u00e9cision. Mais une dur\u00e9e appara\u00eet pour la premi\u00e8re fois \u00e0 la fin\u00a0: six minutes. Il faut six minutes, correspondant \u00e0 six pages recto verso, pour que ses fils se vident de leur souffle. Chacun des gestes de la m\u00e8re est diss\u00e9qu\u00e9, s\u2019encha\u00eene en une chor\u00e9graphie qui donne \u00e0 imaginer en temps r\u00e9el un corps-\u00e0-corps entre eux et elle\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai pos\u00e9 l\u2019oreiller sur le visage de Kevin et je me suis appuy\u00e9e dessus. De toutes mes forces. [\u2026] J\u2019ai appuy\u00e9 encore plus fort pour faire passer ce temps-l\u00e0, le temps de la peur, parce que je connais \u00e7a et je veux pas le lui donner, j\u2019esp\u00e8re qu\u2019il l\u2019a jamais connu\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a0110). Le corps-\u00e0-corps, ici, n\u2019a pas le sens d\u2019une lutte\u00a0: les enfants bougent \u00e0 peine, Kevin donne des coups dans le dos de sa m\u00e8re qui aime \u00e7a, qui se demande \u00ab\u00a0depuis combien de temps [leurs] corps s\u2019\u00e9taient pas touch\u00e9s, juste [leurs] mains, jamais plus depuis si longtemps, depuis toujours peut-\u00eatre\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a0120). Durant ces six pages, nous sommes confront\u00e9\u00b7es \u00e0 ses sensations physiques \u2013\u00a0t\u00eate qui tourne, bouche pleine de crampes, de fourmis, jusque dans le palais et les dents (<em>BM<\/em>, 116)\u00a0\u2013 ainsi qu\u2019\u00e0 des br\u00e8ches qui se forment et laissent \u00e9couler des r\u00e9miniscences du pass\u00e9. Des souvenirs qui, sans le justifier, se juxtaposent au pr\u00e9sent du meurtre et servent de sablier, pour sentir le temps s\u2019\u00e9couler<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"12\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5710\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-12\">12<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-12\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"12\">\u00a0\u00ab\u00a0Finalement les souvenirs \u00e7a aide pas toujours, je sentais que je pensais \u00e0 des choses qui m\u2019\u00e9loignaient de Kevin, j\u2019ai toujours eu du mal \u00e0 me concentrer longtemps, mais qui pouvait me dire combien de temps il s\u2019\u00e9tait pass\u00e9? J\u2019ai pas l\u2019habitude des souvenirs, est-ce que c\u2019est long?\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a0115) <\/span>. Selon Anne Dufourmantelle, \u00ab\u00a0[l]a m\u00e8re infanticide est [\u2026] celle qui a perdu foi en la vie pour elle-m\u00eame et ses enfants\u00a0\u00bb\u00a0(2009,\u00a0118); elle est celle qui croit avoir perdu toute agentivit\u00e9 et qui, en dernier recours et en dernier secours, commet l\u2019irr\u00e9parable. La narratrice se fait M\u00e9d\u00e9e, \u00ab\u00a0dont les actes\u00a0\u00bb, pour citer Marie Carri\u00e8re, \u00ab\u00a0ne sont pas d\u00e9cr\u00e9t\u00e9s par un dieu ou encore par une quelconque disposition monstrueuse ou exceptionnelle, mais font partie du quotidien\u00a0\u00bb\u00a0(2012,\u00a058). Carri\u00e8re soul\u00e8ve que l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re r\u00e9duire M\u00e9d\u00e9e \u00e0 cette \u00ab\u00a0figure venue d\u2019un ailleurs inqui\u00e9tant\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0qui n\u2019est pas pareil[le]\u00a0\u00bb aux autres et dont \u00ab\u00a0[l]a f\u00e9minit\u00e9 barbare [est] issue de son rapport \u00e0 l\u2019errance et \u00e0 l\u2019inconnu\u00a0\u00bb\u00a0(61). Ainsi, il est plus facile de saisir son crime qui verse dans l\u2019innommable, provoque l\u2019an\u00e9antissement des rep\u00e8res symboliques et r\u00e9els, puis attise l\u2019effroi. Or, M\u00e9d\u00e9e est cette m\u00e8re qui, plac\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019exc\u00e8s, de l\u2019hybris, renferme davantage de familiarit\u00e9 que d\u2019\u00e9tranget\u00e9. Elle est aux prises avec les \u00ab\u00a0\u00e9motions les plus humaines\u00a0: la haine et l\u2019amour port\u00e9s \u00e0 son comble\u00a0\u00bb\u00a0(Miscevic\u00a01997,\u00a07). Ce tiraillement transpara\u00eet dans l\u2019attitude ambivalente de la m\u00e8re qui raconte \u00e0 la fois les nuits pass\u00e9es \u00e0 \u00ab\u00a0guetter [l]es souffrances\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a0188) de ses enfants, les mains qui se portent au front de ses fils pour v\u00e9rifier s\u2019ils font de la fi\u00e8vre<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"13\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5710\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-13\">13<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5710-13\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"13\">\u00a0\u00ab\u00a0Peut-\u00eatre que toutes les m\u00e8res ont \u00e7a\u00a0: d\u00e9fendre leurs petits contre la fi\u00e8vre, c\u2019est peut-\u00eatre animal, plus fort que nous\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a019). <\/span>, tous ces gestes qui semblent pr\u00e9c\u00e9der leur propre conscience d\u2019ex\u00e9cution, et l\u2019infanticide. L\u2019infanticide, ici, n\u2019est pas indiff\u00e9rence, passivit\u00e9, renoncement ou vengeance.\u00a0Convaincue que ses enfants ne seront jamais uniquement dans la vie, mais toujours en survie, et que s\u2019offrent \u00e0 eux seulement deux identit\u00e9s (victimes ou coupables de violence), la m\u00e8re s\u2019en prend \u00e0 toute lin\u00e9arit\u00e9 en proposant une r\u00e9\u00e9criture du script social.\u00a0C\u2019est l\u00e0 peut-\u00eatre la port\u00e9e paradoxale du geste infanticide qui consiste \u00e0 tuer ses enfants pour les \u00e9pargner\u00a0(Banu\u00a02010,\u00a016).\u00a0Ainsi, la m\u00e8re est persuad\u00e9e que, dans la mort, son devenir et celui de ses fils rencontreront d\u2019autres possibles; elle est mue par le soulagement de ne plus r\u00e9fl\u00e9chir aux lendemains. Dufourmantelle \u00e9crit d\u2019ailleurs, au sujet de ce r\u00e9cit, que \u00ab\u00a0M\u00e9d\u00e9e et cette m\u00e8re ont en commun, peut-\u00eatre, l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019imaginer pour leurs enfants un autre destin que le leur\u00a0\u00bb\u00a0(2009,\u00a0120). Cette impossibilit\u00e9 rec\u00e8le pourtant une puissance d\u2019agir et de transformation, qui ouvre le r\u00e9el \u00e0 quelque chose d\u2019autre\u00a0: \u00ab\u00a0Je me suis approch\u00e9e de [Kevin], y avait plus son souffle, d\u00e9j\u00e0 plus son odeur, plus de sommeil, non, c\u2019\u00e9tait autre chose\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a0116). \u00c0 l\u2019inverse, la ville, l\u2019ext\u00e9rieur, ne peuvent que d\u00e9cevoir par leur constance qui emp\u00eache toute imagination, toute recr\u00e9ation de soi\u00a0: \u00ab\u00a0Dehors il pleuvait toujours, la m\u00eame pluie glac\u00e9e, monotone, c\u2019\u00e9tait une ville sans imagination qui pouvait que pleuvoir\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a0116).<\/p>\n<p>En les fixant sous les draps, la m\u00e8re croit redonner \u00e0 ses fils une peau, une fronti\u00e8re corporelle apte \u00e0 les soutenir et \u00e0 les contenir enfin. Mais le drap est r\u00eache, us\u00e9, ne fait que les \u00e9corcher et les marquer davantage, comme en t\u00e9moigne la joue de Stan sur laquelle s\u2019imprime la literie. Elle souhaite aussi que l\u2019un se greffe \u00e0 l\u2019autre. C\u2019est ensemble qu\u2019ils entreront dans cette \u00ab\u00a0bulle matricielle\u00a0\u00bb qu\u2019elle recr\u00e9e, ce \u00ab\u00a0nouveau cocon qui prot\u00e8ge du monde rugueux et inhospitalier\u00a0\u00bb\u00a0(Marin\u00a02019,\u00a0105). Elle \u00e9rige un fort contre \u00ab\u00a0l\u2019agressivit\u00e9 du monde ext\u00e9rieur, froid, bruyant, aveuglant\u00a0\u00bb\u00a0(104), contre les \u00e9ventuelles ruptures.\u00a0Si le titre du roman convoque le littoral, il \u00e9voque aussi la limite des corps qui, sans cesse d\u00e9faite, doit toujours se refaire. Le corps-\u00e0-corps transforme le lit en un ventre maternel, \u00ab\u00a0espace qui accueille, nourri[t] et prot\u00e8ge\u00a0\u00bb\u00a0(100), et sugg\u00e8re que l\u2019\u00e9touffement est d\u00e9-enfantement ou, selon Le Breton, d\u00e9naissance qui permet de \u00ab\u00a0se d\u00e9pouiller des couches d\u2019identit\u00e9, [\u2026] [de] s\u2019effacer avec discr\u00e9tion\u00a0\u00bb\u00a0(2015,\u00a023). Le Breton rappelle que \u00ab\u00a0Freud voit dans le sommeil une sorte de retour au corps maternel\u00a0\u00bb\u00a0(51). Par sa \u00ab\u00a0chaleur, [son] obscurit\u00e9, [son] absence d\u2019excitations\u00a0\u00bb\u00a0(52), le lit devient un calque de la r\u00e9alit\u00e9 intra-ut\u00e9rine, bordant le sujet dormant de fronti\u00e8res closes. C\u2019est un retour \u00e0 cette proximit\u00e9, voire \u00e0 cette symbiose r\u00e9actualisant un espace-temps pr\u00e9social, qui se d\u00e9crypte dans le geste infanticide de la narratrice, elle qui n\u2019a su qu\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0un ventre, c\u2019est tout\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a083).<\/p>\n<p>Sous l\u2019\u00e9treinte maternelle, les corps endormis et solitaires prennent une forme multiple. La narratrice ne peut tol\u00e9rer la pens\u00e9e que ses enfants soient s\u00e9par\u00e9s, que l\u2019un soit mort, l\u2019autre vivant, \u00ab\u00a0un ici, l\u2019autre seul\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a0117). Son action entend lier plut\u00f4t que d\u00e9lier\u00a0: elle veut pr\u00e9server ce qui sera bris\u00e9, ses fils ne pouvant qu\u2019\u00eatre annihil\u00e9s, emport\u00e9s par le courant puisqu\u2019ils sont vou\u00e9s \u00e0 conna\u00eetre le m\u00eame sort que leur m\u00e8re. Elle\u00a0les esp\u00e8re c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, dans cette effraction qui renverse un \u00e9tat de choses ant\u00e9rieur et qui appelle \u00e0 la fin d\u2019un ordre m\u00eame si rien, pourtant, ne (se) passe\u00a0: ni le temps ni les personnages qui n\u2019\u00e9taient que de passage dans cette ville. C\u2019est cet \u00e9chec innervant l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 du r\u00e9cit qui se manifeste \u00e0 la toute fin par un cri, un hurlement, lequel traduit \u00e0 la fois l\u2019incapacit\u00e9 des mots \u00e0 traiter cet \u00e9v\u00e9nement et le d\u00e9sarroi de la m\u00e8re qui r\u00e9alise que ses enfants ne sont pas ensemble puisqu\u2019ils se font dos. L\u2019histoire se cl\u00f4t sur ce hurlement, point de non-retour, qui provoque une br\u00e8che tout en confinant la narratrice \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de son crime; qui signe l\u2019\u00e9coulement et l\u2019\u00e9croulement du sens, englouti par cette mer\/m\u00e8re qui franchit les bornes. Comme en \u00e9cho \u00e0 Dufourmantelle qui soutient que \u00ab\u00a0[t]oute m\u00e8re est sauvage en ce qu\u2019elle [\u2026] a un corps plus originel que son propre corps, boue, sable, eau, mati\u00e8re liquide\u00a0\u00bb\u00a0(2001, 11), j\u2019entends la narratrice affirmer\u00a0: \u00ab\u00a0Moi, j\u2019\u00e9tais empoisonn\u00e9e, pleine de bile, de salive am\u00e8re, le sel de la mer m\u2019\u00e9tait entr\u00e9 par la bouche\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a069), prenant tout l\u2019espace de la parole.\u00a0<\/p>\n<p>Dans\u00a0<em>Bord de mer<\/em>, la vie et la mort sont des trajectoires qui s\u2019entrecoupent, tout comme le f\u00e9minin et le maternel sont refl\u00e9t\u00e9s par cet infanticide qui trouble non seulement les d\u00e9finitions \u00e9l\u00e9mentaires de la \u00ab\u00a0bonne m\u00e8re\u00a0\u00bb, de la m\u00e8re tout court, mais aussi la \u00ab\u00a0stabilit\u00e9 de la cit\u00e9 elle-m\u00eame\u00a0\u00bb\u00a0(Lechevalier\u00a02010,\u00a070). Cet infanticide a ceci de paradoxal qu\u2019il r\u00e9pond \u00e0 la violence masculine en la rejouant. M\u00eame si un r\u00e9gime de punition est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le r\u00e9cit\u00a0(\u00ab\u00a0faute, faute, faute\u00a0\u00bb), juger ou condamner la narratrice au regard de la loi des hommes est difficile, voire impossible. Olmi nous conduit plut\u00f4t \u00e0 d\u00e9tourner le geste meurtrier de sa signification usuelle, de sa charge abjecte pour penser la fatalit\u00e9 ailleurs, dans ce qui sous-tend la vie m\u00eame.\u00a0<\/p>\n<h2>***<\/h2>\n<p>Tout comme la menace, dans\u00a0<em>Bord de mer<\/em>, s\u2019exerce au moment et au lieu o\u00f9\u00a0elle ne s\u2019annon\u00e7ait pas, la responsabilit\u00e9 du crime doit \u00eatre r\u00e9fl\u00e9chie autrement pour qu\u2019elle ne p\u00e8se plus uniquement sur la figure maternelle. L\u2019\u0153uvre r\u00e9fute toute logique manich\u00e9enne, nous obligeant \u00e0 voir des nuances l\u00e0 o\u00f9\u00a0la soci\u00e9t\u00e9 n\u2019en admet pas. Les conditions sociales, qui m\u00e8nent \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019engourdissement [des personnages] devant ce qui va [les] broyer jusqu\u2019\u00e0 [les] faire dispara\u00eetre\u00a0\u00bb\u00a0(Dufourmantelle\u00a02009,\u00a0120), viennent resignifier l\u2019acte meurtrier en le rapportant dans l\u2019ordre du quotidien. Ni monstrueux ni spectaculaire, l\u2019infanticide que commet la narratrice r\u00e9v\u00e8le ce qu\u2019il y a sous nos yeux, \u00e0 chaque instant\u00a0: les in\u00e9galit\u00e9s qui, parce qu\u2019elles donnent l\u2019impression de former le tissu social, suscitent parfois de l\u2019indiff\u00e9rence. C\u2019est, il me semble, pour \u00e9chapper \u00e0 cette r\u00e9alit\u00e9 que, par d\u00e9pit, la narratrice momifie ses enfants,\u00a0leur attribue une \u00e9ternit\u00e9 enmettant \u00e0 mal la transmission du froid, de la peur, de la honte et de la culture, autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui auraient fini, croit-elle, par avoir leur peau d\u00e9j\u00e0 fragile. Bien que l\u2019\u00e9v\u00e9nement soit de l\u2019ordre de l\u2019indicible \u2013\u00a0car le r\u00e9cit se referme (et s\u2019enferme) sur un cri\u00a0\u2013, il est \u00e9nonc\u00e9 tout au long du roman, le tragique s\u2019incarnant dans la banalit\u00e9 (ce qui le rend, sans doute, encore plus tragique). \u00c0 l\u2019instar de la narration qui se d\u00e9roule \u00e0 un rythme haletant, la m\u00e8re, s\u2019accrochant \u00e0 ses fils, d\u00e9boule dans cette ville \u00e0 bout de souffle et forc\u00e9e d\u2019admettre que la vie n\u2019a plus de sens et ne fait plus de sens. Les personnages sont dans leur chambre d\u2019h\u00f4tel comme dans une bo\u00eete en carton, l\u2019horizon \u00e9tant coup\u00e9 par un mur de briques qui emp\u00eache d\u2019apercevoir la mer. La m\u00e8re r\u00eave d\u2019\u00eatre en hauteur, suspendue dans la nacelle du man\u00e8ge plut\u00f4t que dans la boue qui acc\u00e9l\u00e8re sa chute. Pour mettre fin aux d\u00e9rives, elle ne con\u00e7oit d\u2019autres solutions que celle de freiner la croissance des enfants. Elle \u00ab\u00a0n\u2019aurai[t] pas d\u00fb laisser Stan grandir autant\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a0117). Ses fils en savent d\u00e9j\u00e0 trop, connaissent d\u00e9j\u00e0 la duret\u00e9 qui a moul\u00e9 croche leur corps. En emp\u00eachant qu\u2019ils grandissent, elle s\u2019assure qu\u2019ils ne deviendront pas ces hommes accoud\u00e9s au comptoir; qu\u2019ils ne s\u2019\u00e9loigneront pas d\u2019elle alors qu\u2019elle peine d\u00e9j\u00e0 \u00e0 les retenir, comme lorsque Stan longe la plage \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 d\u2019elle, sans direction pr\u00e9cise. C\u2019est justement pour pr\u00e9venir l\u2019errance et les tremblements \u00e0 venir, pour garder ses fils au chaud, eux qui n\u2019ont jamais cess\u00e9 d\u2019\u00eatre des \u00ab\u00a0gla\u00e7ons en train de fondre\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a050), qu\u2019elle les lib\u00e8re du souffle qui est aussi le sien.\u00a0<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Banu, Georges. 2010. \u00ab\u00a0L\u2019enfant qui meurt\u00a0: traumatisme personnel et symbolique collective\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>L\u2019enfant qui meurt. Motif avec variations<\/em>, Georges Banu\u00a0(dir.), 10-18, Montpellier\u00a0: L\u2019Entretemps.\u00a0<\/p>\n<p>Blanchot, Maurice. 1980.\u00a0<em>L\u2019\u00e9criture du d\u00e9sastre<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Carri\u00e8re, Marie. 2012.\u00a0<em>M\u00e9d\u00e9e prot\u00e9iforme<\/em>. Ottawa\u00a0: Presses de l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Ottawa.<\/p>\n<p>Delvaux, Martine. 2019.\u00a0<em>Le boys club<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: \u00c9ditions du remue-m\u00e9nage.<\/p>\n<p>Derrida, Jacques. 1998.\u00a0<em>De l\u2019hospitalit\u00e9\u00a0(Anne Dufourmantelle invite Jacques Derrida \u00e0 r\u00e9pondre de)<\/em>. Paris\u00a0: Calmann-L\u00e9vy.<\/p>\n<p>Douglas, Mary. 2001 [1969].\u00a0<em>De la souillure. Essai sur les notions de pollution et de tabou<\/em>. Paris\u00a0: La D\u00e9couverte.<\/p>\n<p>Dufourmantelle, Anne. 2001.\u00a0<em>La sauvagerie maternelle<\/em>. Paris\u00a0:\u00a0Calmann-L\u00e9vy.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014\u2014. 2007.\u00a0<em>La femme et le sacrifice<\/em>. Paris\u00a0: Deno\u00ebl.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014\u2014. 2009. \u00ab\u00a0Infanticide et sacrifice\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Enfances et psy<\/em>.\u00a03, no.\u00a044\u00a0: 111-122.\u00a0<\/p>\n<p>Le Breton, David. 2015.\u00a0<em>Dispara\u00eetre de soi<\/em>. Paris\u00a0: M\u00e9taili\u00e9, \u00ab\u00a0Travers\u00e9es\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Lechevalier, Claire. 2010, \u00ab\u00a0<em>M\u00e9d\u00e9e<\/em>\u00a0ou\u00a0l\u2019invention\u00a0de l\u2019infanticide au th\u00e9\u00e2tre<em>\u00a0\u00bb.\u00a0<\/em>Dans\u00a0<em>L\u2019enfant qui meurt. Motif avec variations<\/em>, Georges Banu\u00a0(dir.), 64-74. Montpellier\u00a0: L\u2019Entretemps.\u00a0<\/p>\n<p>Marin, Claire. 2019.\u00a0<em>Rupture(s)<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions de l\u2019Observatoire, \u00ab\u00a0La rel\u00e8ve\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Miscevic, Pierre. 1997.\u00a0<em>M\u00e9d\u00e9e<\/em>. Paris\u00a0: Payot et Rivages.<\/p>\n<p>Nancy, Jean-Luc. 2006. \u00ab\u00a0Expeausition\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>Corpus<\/em>,\u00a064-74. Paris\u00a0: \u00c9ditions M\u00e9taili\u00e9.\u00a0<\/p>\n<p>Olmi, V\u00e9ronique. 2003.\u00a0<em>Bord de mer<\/em>. Paris : Actes Sud, \u00ab\u00a0Babel\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Winnicott, Donald W. 1971.\u00a0<em>Playing and Reality<\/em>. Londres\u00a0: Tavistock Publications Limited.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>B\u00e9langer, Jennifer. 2021. \u00ab\u00a0Ce que le\u00a0Bord de mer\u00a0emporte : le paradoxe d\u2019un geste tragique \u00e9touff\u00e9 par le bruit des vagues\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Le parti pris de l\u2019ordinaire : penser le quotidien \u00bb, no 33, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5710\u00a0 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/belanger_33.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 belanger_33.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-c2db046d-e515-415c-a600-8062aee2fa90\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/belanger_33.pdf\">belanger_33<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/belanger_33.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-c2db046d-e515-415c-a600-8062aee2fa90\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>V\u00e9ronique Olmi. 2003. <em>Bord de mer<\/em>. Paris : Actes Sud, \u00ab Babel \u00bb, p. 10.\u00a0\u00a0D\u00e9sormais, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 cette \u0153uvre seront donn\u00e9es dans le corps du texte \u00e0 l\u2019aide du sigle\u00a0<em>BM\u00a0<\/em>suivi imm\u00e9diatement du num\u00e9ro de la page.<\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>\u00a0\u00ab\u00a0Je savais pas quelle rue choisir, ou traverser, qu\u2019est-ce qui nous \u00e9loignait, qu\u2019est-ce qui nous rapprochait, tout \u00e9tait immobile et plus c\u2019\u00e9tait calme plus on \u00e9tait des \u00e9trangers\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a017).\u00a0<\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>\u00a0\u00ab\u00a0Des empreintes de chaussures comme si on se pi\u00e9tinait les uns les autres, chacun en retard sur l\u2019autre, personne posait jamais le pied pour la premi\u00e8re fois\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a089).\u00a0<\/div><\/li><li><span>4<\/span><div>\u00a0Dans le r\u00e9cit, tout tourne en rond\u00a0: les personnages croisent \u00ab\u00a0les m\u00eames gens\u00a0\u00bb sous \u00ab\u00a0la m\u00eame pluie\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a075). Pour se d\u00e9tourner de ce cercle, le percer, la narratrice va chercher les rayons de lumi\u00e8re pendant qu\u2019elle assassine ses enfants, l\u2019infanticide apparaissant comme une ligne de fuite. J\u2019y reviendrai.\u00a0<\/div><\/li><li><span>5<\/span><div>\u00a0\u00ab\u00a0J\u2019avais oubli\u00e9 quels poids c\u2019\u00e9tait d\u2019avoir [le] regard [des hommes] pos\u00e9 sur nous\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a055).\u00a0<\/div><\/li><li><span>6<\/span><div>\u00a0\u00ab\u00a0Il y avait trop de tout partout, trop de bruit, trop de pluie, trop de lumi\u00e8res, \u00e7a d\u00e9filait devant moi je savais plus o\u00f9 j\u2019en \u00e9tais\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a095).\u00a0<\/div><\/li><li><span>7<\/span><div>\u00a0\u00ab\u00a0[V]ous descendez quelque part, profond, personne pour vous rattraper, juste une descente. J\u2019y suis all\u00e9e. \u00c9cras\u00e9e. Punie. Rendue\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a066).\u00a0<\/div><\/li><li><span>8<\/span><div>\u00a0L\u2019h\u00f4tel qui les h\u00e9berge para\u00eet aussi anachronique, mais, contrairement aux enfants qui vieillissent trop vite, lui est fig\u00e9 dans le temps\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] les murs, le lino, les portes, c\u2019\u00e9tait un marron ancien \u2013\u00a0ils avaient pas d\u00fb refaire les peintures depuis des si\u00e8cles et on aurait dit qu\u2019une vieille boue \u00e9tait accroch\u00e9e aux murs et aux sols, c\u2019\u00e9tait comme \u00eatre dans une bo\u00eete en carton, une bo\u00eete \u00e0 chaussures exactement\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a020).\u00a0<\/div><\/li><li><span>9<\/span><div>\u00a0\u00ab\u00a0Voil\u00e0, j\u2019ai pens\u00e9, il est trop tard. Je voulais tout leur \u00e9pargner, mais \u00e7a allait plus vite que moi, mes m\u00f4mes avaient d\u00e9couvert la col\u00e8re de la mer et maintenant ils allaient d\u00e9couvrir l\u2019hostilit\u00e9 du monde, cette ville \u00e9tait le commencement de l\u2019enfer\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a059).\u00a0Le pr\u00e9sent se replie sur le futur, l\u2019avale.\u00a0<\/div><\/li><li><span>10<\/span><div>\u00a0Le r\u00e9cit s\u2019ouvre sur ces mots\u00a0: \u00ab\u00a0Avant de partir les enfants avaient go\u00fbt\u00e9, j\u2019ai remarqu\u00e9 qu\u2019ils finissaient pas le pot de confiture et j\u2019ai pens\u00e9 que cette confiture allait rester pour rien\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a09).\u00a0<\/div><\/li><li><span>11<\/span><div>\u00a0\u00ab\u00a0Les enfants bougeaient pas, je les entendais respirer, c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je dormais \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019eux et cette respiration que j\u2019entendais, c\u2019est moi qui leur avais donn\u00e9e\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a031).\u00a0<\/div><\/li><li><span>12<\/span><div>\u00a0\u00ab\u00a0Finalement les souvenirs \u00e7a aide pas toujours, je sentais que je pensais \u00e0 des choses qui m\u2019\u00e9loignaient de Kevin, j\u2019ai toujours eu du mal \u00e0 me concentrer longtemps, mais qui pouvait me dire combien de temps il s\u2019\u00e9tait pass\u00e9? J\u2019ai pas l\u2019habitude des souvenirs, est-ce que c\u2019est long?\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a0115) <\/div><\/li><li><span>13<\/span><div>\u00a0\u00ab\u00a0Peut-\u00eatre que toutes les m\u00e8res ont \u00e7a\u00a0: d\u00e9fendre leurs petits contre la fi\u00e8vre, c\u2019est peut-\u00eatre animal, plus fort que nous\u00a0\u00bb\u00a0(<em>BM<\/em>,\u00a019). <\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0Le parti pris de l\u2019ordinaire : penser le quotidien\u00a0\u00bb,\u00a0no\u00a033 Mise en garde (TW) : cet article porte sur une\u00a0\u0153uvre qui met en sc\u00e8ne un infanticide; certains passages cit\u00e9s dans le corps du texte pourraient heurter la sensibilit\u00e9 de lecteur\u00b7rice\u00b7s. 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