{"id":5711,"date":"2024-06-13T19:48:35","date_gmt":"2024-06-13T19:48:35","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/la-nourriture-par-le-prisme-de-lecriture-sociologique-et-sensible-du-quotidien-dans-quelques-textes-dannie-ernaux\/"},"modified":"2024-08-20T19:59:08","modified_gmt":"2024-08-20T19:59:08","slug":"la-nourriture-par-le-prisme-de-lecriture-sociologique-et-sensible-du-quotidien-dans-quelques-textes-dannie-ernaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5711","title":{"rendered":"La nourriture par le prisme de l\u2019\u00e9criture sociologique et sensible du quotidien dans quelques textes d\u2019Annie Ernaux"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6905\">Dossier \u00ab\u00a0Le parti pris de l\u2019ordinaire : penser le quotidien\u00a0\u00bb,\u00a0no\u00a033<\/a><\/h5>\n<p>Dans son analyse des \u00e9critures du quotidien dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, intitul\u00e9e\u00a0<em>Travers\u00e9es du quotidien, Des Surr\u00e9alistes aux postmodernes<\/em>, Michael Sheringham \u00e9voque certains textes d\u2019Annie Ernaux, s\u2019arr\u00eatant notamment sur le journal extime qu\u2019est\u00a0<em>Journal du dehors<\/em>\u00a0(Sheringham\u00a02013,\u00a0334-341). Dans un \u00e9tat de l\u2019art r\u00e9cent sur la recherche consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u0153uvre de l\u2019autrice, Elise Hugueny-L\u00e9ger 2018,\u00a0260) cite \u00e9galement ce texte ainsi que\u00a0<em>L\u2019Occupation<\/em>,\u00a0<em>L\u2019usage de la photo<\/em>\u00a0et\u00a0<em>Regarde les lumi\u00e8res mon amour<\/em>\u00a0pour d\u00e9signer une \u00e9criture \u00ab\u00a0[motiv\u00e9e] par l\u2019exp\u00e9rience du quotidien\u00a0\u00bb. Ces textes occupent une place particuli\u00e8re dans l\u2019\u0153uvre d\u2019Annie Ernaux, en ce qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits \u00e0 partir d\u2019observations ou d\u2019\u00e9v\u00e8nements survenus dans un pr\u00e9sent proche de celui de leur \u00e9criture. Ils se distinguent ainsi du reste de l\u2019\u0153uvre qui fait majoritairement le r\u00e9cit d\u2019\u00e9pisodes pass\u00e9s de la vie de l\u2019autrice. Cependant, le quotidien tient une place \u00e9galement importante dans les livres fond\u00e9s sur une \u00e9criture de la m\u00e9moire, comme l\u2019a montr\u00e9 Florence Bouchy dans un article intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Exp\u00e9rience et m\u00e9moire du quotidien\u00a0\u00bb\u00a0(2014). Au moyen d\u2019une \u00e9criture autobiographique,\u00a0<em>Les Armoires vides, La Femme gel\u00e9e, Les Ann\u00e9es,\u00a0<\/em>ou\u00a0<em>M\u00e9moire de fille<\/em>, pour ne citer que quelques-uns de ces textes, abordent l\u2019enfance de l\u2019autrice \u00e0 travers les m\u0153urs, les habitudes, les gestes et la langue de son milieu populaire d\u2019origine, puis \u00e9voquent l\u2019ascension sociale qui la m\u00e8ne, par les \u00e9tudes, \u00e0 une exp\u00e9rience de la vie quotidienne bien diff\u00e9rente de celle qu\u2019elle a connue jusqu\u2019alors. Ce faisant, comme en r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019invitation de George Perec \u00e0 observer le proche\u00a0(1973), Annie Ernaux propose \u00e0 travers plusieurs de ses textes une \u00e9criture du r\u00e9el qui cherche \u00e0 rendre sensible une exp\u00e9rience commune, banale, mais aussi socialement ancr\u00e9e, qui est de l\u2019ordre de ce qui se r\u00e9p\u00e8te chaque jour.\u00a0<\/p>\n<p>Nous voudrions proposer ici une \u00e9tude du traitement de la nourriture dans ces quatre textes d\u2019Annie Ernaux, en ce qu\u2019ils refl\u00e8tent les enjeux de l\u2019\u00e9criture du quotidien chez l\u2019autrice. En effet, d\u00e8s\u00a0<em>Les Armoires vides<\/em>, son premier roman, le r\u00e9cit de la vie quotidienne est satur\u00e9 par des mentions d\u2019aliments et de plats, par des sc\u00e8nes d\u2019exploration de l\u2019\u00e9picerie ou de repas. La nourriture est pr\u00e9sent\u00e9e comme un \u00e9l\u00e9ment central de la vie des protagonistes. L\u2019autrice s\u2019int\u00e9resse aux saveurs qu\u2019elle propose, au go\u00fbt, dans une approche synesth\u00e9sique du quotidien, vu comme un domaine d\u2019exp\u00e9riences sensibles. Mais la nourriture participe \u00e9galement au r\u00e9cit de l\u2019\u00e9volution de la narratrice\u00a0: son regard sur son milieu change, en m\u00eame temps que la place de la nourriture dans le texte. Si le fait de manger est au d\u00e9part le lieu d\u2019une jouissance sensorielle, il devient progressivement un sujet de d\u00e9go\u00fbt, en m\u00eame temps que la narratrice prend conscience du r\u00f4le de marqueur social de l\u2019alimentation.<\/p>\n<p>Cette \u00e9tude s\u2019int\u00e9ressera aux diff\u00e9rentes fonctions de la nourriture dans les textes d\u2019Annie Ernaux dans l\u2019optique d\u2019approfondir la compr\u00e9hension de l\u2019\u00e9criture du quotidien pr\u00e9sente chez l\u2019autrice. Il s\u2019agira de se demander comment son traitement va au-del\u00e0 de la constitution d\u2019un ancrage sociologique et r\u00e9f\u00e9rentiel du r\u00e9cit, en ce qu\u2019il manifeste la tentative de saisir le quotidien comme une exp\u00e9rience totale qui met en jeu l\u2019\u00e9criture de la m\u00e9moire. L\u2019enjeu est en effet de montrer que l\u2019\u0153uvre ernausienne n\u2019est ni une simple saisie naturaliste et sociologique du r\u00e9el ni une \u00e9vocation nostalgique du souvenir. Elle se d\u00e9ploie comme une recherche de la jouissance de la langue, \u00e0 travers une \u00e9criture qui veut rendre palpable la mat\u00e9rialit\u00e9 de notre exp\u00e9rience quotidienne. Au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9criture de la r\u00e9alit\u00e9 sociale \u00e9merge la tentative d\u2019une \u00e9criture sensible du r\u00e9el.<\/p>\n<h2>La diff\u00e9rence de la nourriture<\/h2>\n<p>\u00ab\u00a0Quelque chose entre la litt\u00e9rature, la sociologie et l\u2019histoire\u00a0\u00bb\u00a0(<em>F<\/em>,\u00a0597)<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5711\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\"> Annie Ernaux,\u00a0<em>Une Femme,<\/em>1987. Lorsque nous citons des extraits des livres d\u2019Annie Ernaux, nous renvoyons \u00e0 l\u2019anthologie Quarto\u00a0(Gallimard, 2011a), sauf dans le cas de\u00a0<em>M\u00e9moire de fille<\/em>\u00a0(Gallimard NRF,\u00a02016), et de\u00a0<em>L\u2019\u00c9criture<\/em><em>\u00a0comme un couteau<\/em>\u00a0(2011b). Nous avons choisi, pour la clart\u00e9 de la lecture, de faire r\u00e9f\u00e9rence au titre des \u0153uvres par des abr\u00e9viations qui seront explicit\u00e9es \u00e0 chaque premi\u00e8re citation extraite des textes. <\/span>\u00a0: pour qui \u00e9tudie l\u2019\u0153uvre d\u2019Annie Ernaux, l\u2019expression est bien connue. C\u2019est ainsi que l\u2019autrice elle-m\u00eame qualifie son \u00e9criture dans\u00a0<em>Une Femme<\/em>, le texte qu\u2019elle consacre \u00e0 la vie de sa m\u00e8re. Comme dans\u00a0<em>La Place<\/em>, \u00e9crit quelques ann\u00e9es auparavant \u00e0 partir de la figure de son p\u00e8re, Annie Ernaux m\u00eale au r\u00e9cit biographique une approche autobiographique \u2013\u00a0le r\u00e9cit se fait \u00e0 la premi\u00e8re personne, de son point de vue\u00a0\u2013, et une dimension sociologique \u2013\u00a0le r\u00e9cit rend compte, au-del\u00e0 de sa m\u00e8re, de la vie et des pratiques de son milieu. Mais cette formule hybride pourrait aussi s\u2019appliquer \u00e0 d\u2019autres de ses livres \u00e9galement travers\u00e9s par la sociologie, \u00e0 l\u2019instar des journaux extimes ou de la somme autobiographique que sont\u00a0<em>Les Ann\u00e9es<\/em>. De nombreuses \u00e9tudes sur l\u2019\u0153uvre d\u2019Ernaux se sont ainsi int\u00e9ress\u00e9es \u00e0 cet aspect de son \u00e9criture ; Elise Hugueny-L\u00e9ger montre comment la recherche fran\u00e7aise sur l\u2019autrice s\u2019est initialement centr\u00e9e sur cette dimension sociologique, \u00ab\u00a0approche [\u2026] encourag\u00e9e par la terminologie d\u2019Ernaux pour qualifier ses textes\u00a0\u00bb\u00a0(2018,\u00a0259).<\/p>\n<p>De fait, l\u2019\u00e9criture d\u2019Annie Ernaux pourrait \u00eatre qualifi\u00e9e de sociologie du quotidien, au sens o\u00f9 elle pr\u00eate constamment attention \u00e0 la multitude de gestes, de rituels, d\u2019attitudes et de paroles ordinaires qui font les vies qu\u2019elle s\u2019attache \u00e0 d\u00e9crire, qu\u2019il s\u2019agisse de la sienne, de celle de ses parents, d\u2019inconnus aper\u00e7us dans la rue, ou de sa g\u00e9n\u00e9ration. Son travail fait \u00e9cho aux propos du sociologue George Balandier dans son article \u00ab\u00a0Essai d\u2019identification du quotidien\u00a0\u00bb\u00a0(1983), lorsqu\u2019il essaye de d\u00e9finir les principes et m\u00e9thodes de ce champ de recherche. Il invite \u00e0 d\u00e9velopper une m\u00e9thode d\u2019observation qui pr\u00eate attention aux \u00ab\u00a0pratiques et [&#8230;] repr\u00e9sentations par le moyen desquelles [le] sujet am\u00e9nage et n\u00e9gocie quotidiennement son rapport \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 la culture et \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement\u00a0\u00bb\u00a0(6). Toute l\u2019\u0153uvre d\u2019Annie Ernaux se penche sur ces \u00e9l\u00e9ments qui fondent l\u2019exp\u00e9rience quotidienne par leur r\u00e9p\u00e9tition. Pour dire le p\u00e8re et la m\u00e8re, les r\u00e9cits biographiques que sont\u00a0<em>La Place<\/em>\u00a0et\u00a0<em>Une Femme<\/em>\u00a0d\u00e9crivent, plus qu\u2019ils ne racontent, leurs mani\u00e8res de parler, de bouger, de se v\u00eatir, de manger, leurs habitudes et leurs emplois du temps, leurs mentalit\u00e9s et leurs go\u00fbts, leur travail et leurs loisirs. La vie quotidienne se trouve alors saisie par l\u2019\u00e9criture litt\u00e9raire \u00e0 la fa\u00e7on, dirait George Balandier, \u00ab\u00a0d\u2019un ensemble de faits qui expriment une exp\u00e9rience totale\u00a0\u00bb\u00a0(1983,\u00a08).<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de ce faisceau, l\u2019\u00e9vocation de la nourriture tient une place primordiale dans plusieurs textes d\u2019Annie Ernaux\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] j\u2019ai \u00e9t\u00e9 totalement, jusqu\u2019\u00e0 dix-huit ans, immerg\u00e9e dans la r\u00e9alit\u00e9 sociale au quotidien, sur le plan \u00e9conomique, culturel, alimentaire. \u00ab\u00a0Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es\u00a0\u00bb, le mot de Marx, je ne l\u2019ai jamais lu ni entendu dans ma jeunesse, mais il \u00e9tait \u00e9vident pour moi, je voyais ce que les clientes achetaient \u00e0 ma m\u00e8re dans l\u2019\u00e9picerie, d\u2019apr\u00e8s leur porte-monnaie.\u00a0(<em>EC<\/em>,\u00a062) <sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5711\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">\u00a0Annie Ernaux,\u00a0<em>L\u2019\u00c9criture comme un couteau<\/em>, 2011b.\u00a0<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Par sa fr\u00e9quence dans les textes, la nourriture s\u2019\u00e9tablit comme l\u2019un des \u00e9l\u00e9ments constitutifs de la quotidiennet\u00e9. Dans les r\u00e9cits revenant sur l\u2019enfance de l\u2019autrice, par le biais du roman ou d\u2019une approche autobiographique assum\u00e9e, diff\u00e9rents rituels associ\u00e9s \u00e0 la nourriture sont mentionn\u00e9s, qu\u2019il s\u2019agisse des habitudes li\u00e9es \u00e0 chaque repas de la journ\u00e9e \u2013\u00a0on apprend par exemple que c\u2019est le p\u00e8re de la narratrice qui cuisine, dans une inversion des r\u00f4les traditionnels\u00a0\u2013, de la description des repas du dimanche ou de la nourriture des jours de f\u00eate. De plus, la r\u00e9currence dans plusieurs textes de lieux comme la cuisine ou l\u2019\u00e9picerie, associ\u00e9s \u00e0 la nourriture, souligne l\u2019ancrage de celle-ci dans le quotidien de la narratrice.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de cette inscription de l\u2019alimentation dans le quotidien, la nourriture est surtout, au sein de l\u2019\u00e9criture sociologique de l\u2019autrice, un marqueur social. Cette fonction est \u00e9vidente dans plusieurs textes, et ce, depuis la parution des\u00a0<em>Armoires vides<\/em>.\u00a0\u00c0\u00a0l\u2019instar des th\u00e8mes r\u00e9currents que sont l\u2019\u00e9cole et le langage, la nourriture d\u00e9tient une place importante dans le r\u00e9cit de la trajectoire de transfuge de classe qui structure plusieurs livres de l\u2019autrice. Ces \u0153uvres, qu\u2019il s\u2019agisse des premiers romans ou des textes publi\u00e9s ensuite sans d\u00e9nomination pr\u00e9cise, s\u2019appuient sur la biographie d\u2019Annie Ernaux et racontent son ascension sociale. Issue d\u2019un milieu populaire, son enfance se d\u00e9roule dans l\u2019univers du caf\u00e9-\u00e9picerie de ses parents, install\u00e9s dans un faubourg de la petite ville normande d\u2019Yvetot. Puis, par le biais des \u00e9tudes, elle quitte progressivement ce milieu d\u2019origine pour int\u00e9grer la classe moyenne sup\u00e9rieure et ses codes bourgeois, en devenant professeure. De mani\u00e8re chronologique, de l\u2019enfance \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, les textes d\u00e9crivent le passage d\u2019un monde \u00e0 l\u2019autre et le tiraillement qui en d\u00e9coule, \u00e0 travers cette complexe posture de \u00ab\u00a0l\u2019entre-deux\u00a0\u00bb <sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5711\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">\u00a0L\u2019id\u00e9e d\u2019une existence entre deux mondes appara\u00eet souvent dans l\u2019\u0153uvre de l\u2019autrice ; l\u2019ouvrage collectif\u00a0<em>Annie Ernaux, une \u0153uvre de l\u2019entre-deux<\/em><em>\u00a0(<\/em>Thumerel\u00a02004) s\u2019int\u00e9resse particuli\u00e8rement \u00e0 cette dimension.\u00a0<\/span> qui est celle de la narratrice\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0J\u2019ai \u00e9t\u00e9 coup\u00e9e en deux, c\u2019est \u00e7a, mes parents, ma famille d\u2019ouvriers agricoles, de man\u0153uvres, et l\u2019\u00e9cole, les bouquins, les Bornin. Le cul entre deux chaises [\u2026]\u00a0\u00bb\u00a0(<em>AV<\/em>,\u00a0209) <sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5711\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">\u00a0Annie Ernaux,\u00a0<em>Les armoires vides,\u00a0<\/em>1974.\u00a0<\/span>.\u00a0C\u2019est \u00e0 cette confrontation entre deux mondes, univers distincts et antagonistes, que participe le traitement de la nourriture comme marqueur social\u00a0: la distance entre les deux classes s\u2019y lit dans la description des mani\u00e8res de manger, des go\u00fbts en mati\u00e8re de gastronomie, ainsi que des habitudes domestiques li\u00e9es \u00e0 l\u2019espace de la cuisine. C\u2019est donc notamment par la nourriture que la narratrice d\u00e9couvre qu\u2019elle appartient \u00e0 une classe sociale sp\u00e9cifique, consid\u00e9r\u00e9e comme inf\u00e9rieure. Cette prise de conscience est mise en valeur par le changement de point de vue qui s\u2019op\u00e8re progressivement au sein des passages traitant de la nourriture.\u00a0<\/p>\n<p>Dans les\u00a0<em>Armoires vides<\/em>, le rapport de Denise Lesur \u00e0 la nourriture \u00e9volue au fur et \u00e0 mesure qu\u2019elle fr\u00e9quente l\u2019\u00e9cole catholique de la ville et prend conscience de son origine sociale. Dans les premi\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, enfant, elle consomme \u00e0 profusion tous les produits dont regorge l\u2019\u00e9picerie de ses parents, v\u00e9ritable paradis des papilles\u00a0(117-119). Le dimanche donne lieu \u00e0 des plaisirs sp\u00e9cifiques, comme le montre la description de la visite chez le p\u00e2tissier \u00e0 la sortie de la messe\u00a0(122), ainsi que celle du repas du midi\u00a0(124). Au-del\u00e0 de ces sc\u00e8nes sp\u00e9cifiquement consacr\u00e9es \u00e0 la nourriture, la description de la vie quotidienne abonde en mentions de mets et de plats, ins\u00e9r\u00e9s dans le texte au moyen d\u2019accumulation et d\u2019hyperboles qui placent la nourriture sous le signe de la profusion\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Mes parents, ils ont trouv\u00e9 le filon, tout \u00e0 domicile, \u00e0 port\u00e9e de la main, les nouilles, le camembert, la confiture, dont je me tape de grosses cuiller\u00e9es \u00e0 la fin du souper avant d\u2019aller empocher une dizaine de gommes parfum\u00e9es dans la boutique sombre, au moment de monter me coucher.\u00a0(115)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 deux reprises, cet acc\u00e8s illimit\u00e9 \u00e0 la nourriture est vu comme une libert\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Tout \u00e9tait libre, gratuit, \u00e0 port\u00e9e de mes doigts et de ma bouche\u00a0\u00bb\u00a0(119) et \u00ab\u00a0Chez moi, j\u2019\u00e9tais libre de puiser dans les bocaux et les pots de confiote\u00a0\u00bb\u00a0(140). Mais la d\u00e9couverte de l\u2019\u00e9cole change tout; d\u00e9j\u00e0, dans les premi\u00e8res pages qui la mentionnent, les r\u00e8gles scolaires reconditionnent le rapport de l\u2019enfant \u00e0 la nourriture, au fur et \u00e0 mesure qu\u2019elle y d\u00e9couvre des interdits\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 l\u2019\u00e9cole, je ne pouvais pas manger, pas boire, pas aller aux cabinets\u00a0\u00bb\u00a0(133). Alors que l\u2019alimentation \u00e9tait source de plaisir dans l\u2019enfance, elle devient sujet de m\u00e9pris et de d\u00e9go\u00fbt pour la narratrice, en ce qu\u2019elle incarne \u00e0 ses yeux son origine sociale populaire. L\u2019\u00e9picerie est devenue \u00ab\u00a0un foutoir\u00a0\u00bb\u00a0(159), le lieu d\u2019un \u00ab\u00a0alignement de mangeaille\u00a0\u00bb\u00a0(161) et de denr\u00e9es bon march\u00e9, o\u00f9 les clientes bourgeoises ne trouvent pas ce qui leur convient. La nourriture incarne \u00e0 pr\u00e9sent pour Denise la vulgarit\u00e9 et la salet\u00e9 de son milieu, qui se manifeste \u00e0 travers les mentions fr\u00e9quentes de taches. Elles lui inspirent de la honte face \u00e0 la ma\u00eetresse le jour de sa communion\u00a0(\u00ab\u00a0On s\u2019est battues avec la cuiller de moutarde, j\u2019avais une grosse tache jaune sur la manche\u00a0\u00bb\u00a0[153]) ou bien signalent la salet\u00e9 de la m\u00e8re\u00a0(\u00ab\u00a0Je devais comparer d\u00e9j\u00e0, je devais vouloir ignorer la blouse blanche de ma m\u00e8re, tach\u00e9e de rouille dans le bas, \u201cc\u2019est le vinaigre\u201d.\u00a0\u00bb\u00a0[149]). Pour Mich\u00e8le Bacholle-Boskovic, le motif de la tache, tr\u00e8s pr\u00e9sent dans les\u00a0<em>Armoires vides<\/em>, manifeste l\u2019origine sociale\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Elles y apparaissent inh\u00e9rentes au monde populaire o\u00f9 \u00e9volue Denise Lesur dont les parents, bien que socialement sup\u00e9rieurs aux clients, ne valent gu\u00e8re mieux. [\u2026] La tache atteste ainsi d\u2019un mode de vie, d\u2019un statut, d\u2019un comportement social.\u00a0(Bacholle-Boskovic\u00a02011)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est donc la sortie du milieu d\u2019origine qui inaugure une nouvelle vision du monde, celle qui s\u00e9pare de mani\u00e8re dichotomique le propre et le sale, le caf\u00e9-\u00e9picerie de l\u2019\u00e9cole. La narratrice y apprend que tous les gestes ne sont pas permis. Ce sont toutes les habitudes du quotidien de l\u2019enfance qui se retrouvent jug\u00e9es, parmi lesquelles la mani\u00e8re de manger\u00a0: \u00ab\u00a0Mollarder dans la cour, p\u00e9ter, mal laver les assiettes, dormir en chemise, manger la bouche ouverte, \u00e7a, c\u2019\u00e9tait le vice\u00a0\u00bb\u00a0(<em>AV<\/em>,\u00a0165). La honte de classe qu\u2019\u00e9prouve progressivement la narratrice se mat\u00e9rialise dans le d\u00e9go\u00fbt qu\u2019elle \u00e9prouve peu \u00e0 peu face \u00e0 ses parents, dont la mani\u00e8re de manger signale l\u2019origine populaire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Manger, je ne voudrais jamais les voir manger, surtout quand c\u2019est bon, du poulet, des g\u00e2teaux \u00e0 la cr\u00e8me, ils plongent, ils \u00e9cartent les bras, ils aspirent, ils ne parlent pas. Les bouch\u00e9es passent et repassent avec la langue, un bon coup pour enfoncer, le petit soupir d\u2019aise, les petits bouts de pain qui essorent la sauce dans tous les coins, su\u00e7ot\u00e9s, aspir\u00e9s, retremp\u00e9s, ramollis&#8230; Ma m\u00e8re ramone ses gencives de l\u2019index&#8230;\u00a0(169)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Certes, les\u00a0<em>Armoires vides<\/em>, premier texte d\u2019Ernaux, propose un r\u00e9cit de transfuge habit\u00e9 par le ressentiment de la narratrice envers son milieu d\u2019origine, voire par la \u00ab\u00a0haine\u00a0\u00bb\u00a0(209), et qui se caract\u00e9rise par du m\u00e9pris et des insultes. Si le ton des livres suivants est moins violent, du fait de cette neutralit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture plate que l\u2019\u00e9crivaine recherche \u00e0 partir de\u00a0<em>La Place,\u00a0<\/em>le rapport \u00e0 la nourriture continue d\u2019y servir de marqueur social.<\/p>\n<p>C\u2019est le cas notamment dans\u00a0<em>La Femme gel\u00e9e<\/em>, qui s\u2019int\u00e9resse cette fois, dans sa deuxi\u00e8me partie, \u00e0 la transformation de son personnage principal apr\u00e8s le mariage\u00a0: la narratrice quitte d\u00e9finitivement son milieu d\u2019origine pour devenir une femme au foyer respectable et fait l\u2019apprentissage de nouveaux codes. Ce roman approfondit la dichotomie entre les deux mondes. La narratrice acc\u00e8de au mode de vie dont elle r\u00eavait plus jeune et ach\u00e8ve ainsi de transformer son rapport \u00e0 la nourriture. Cette transition est notamment introduite par la description de la belle-m\u00e8re, qui remplit son r\u00f4le de parfaite ma\u00eetresse de maison, ob\u00e9it au doigt et \u00e0 l\u2019\u0153il \u00e0 son mari et soigne la pr\u00e9sentation de ses plats\u00a0: \u00ab\u00a0Tout de suite le tablier, l\u2019\u00e9plucheur \u00e0 l\u00e9gumes avec entrain, du persil sur la viande froide, une tomate en rosace tralali, de l\u2019\u0153uf dur sur la table tralala\u00a0\u00bb\u00a0(<em>FG<\/em>,\u00a0404) <sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5711\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">\u00a0Annie Ernaux,\u00a0<em>La Femme gel\u00e9e<\/em>,\u00a01981.<\/span>. Comme cette figure mod\u00e8le qui l\u2019exasp\u00e8re, la jeune femme doit apprendre \u00e0 cuisiner pour son mari, et cache, honteuse, son absence totale de connaissance en la mati\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0Je\u00a0mimais les gestes des femmes mari\u00e9es. \u201cDeux biftecks\u201d, bien tendres j\u2019ajoute, parce qu\u2019il me semble l\u2019avoir souvent entendu, j\u2019essaie d\u2019avoir de l\u2019assurance, qu\u2019on ne voie pas que je ne connais rien \u00e0 la barbaque\u00a0\u00bb\u00a0(400).<\/p>\n<p>La description du mode de vie du jeune couple et des premiers repas fait ainsi \u00e9cho \u00e0 ce que Pierre Bourdieu d\u00e9crit, dans\u00a0<em>La<\/em>\u00a0<em>Distinction, Critique sociale du jugement<\/em>, du rapport des classes sup\u00e9rieures avec la nourriture\u00a0: \u00ab\u00a0Au franc-manger populaire, la bourgeoisie oppose une mani\u00e8re de manger dans les formes\u00a0\u00bb\u00a0(1979,\u00a0218). Le sociologue observe la mani\u00e8re dont le repas se trouve codifi\u00e9, par l\u2019ordre des plats, par la mani\u00e8re de manger sans faire de bruit, avec retenue et lenteur, mais aussi par une esth\u00e9tisation des mets et de la pr\u00e9sentation de la table. Dans le repas comme dans d\u2019autres domaines de la vie de tous les jours, la bourgeoisie \u00ab\u00a0[introduit] de la r\u00e8gle jusque dans le quotidien\u00a0\u00bb\u00a0(218). Par le biais de la nourriture, deux mondes se trouvent ainsi oppos\u00e9s\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, le milieu populaire des origines, espace de libert\u00e9s, et de l\u2019autre, celui de l\u2019\u00e9cole puis du foyer bourgeois, fait de contraintes et de r\u00e8gles.<\/p>\n<h2>Reflets des affects individuels et collectifs<\/h2>\n<p>Au-del\u00e0 de cette premi\u00e8re fonction \u00e9vidente de marqueur social, la nourriture est aussi l\u2019occasion d\u2019aborder ce qui constitue la m\u00e9moire collective d\u2019une \u00e9poque, \u00e0 la fois historique et sociale, enjeu qui est au c\u0153ur de l\u2019\u00e9criture d\u2019Annie Ernaux et \u00e0 l\u2019origine du projet des\u00a0<em>Ann\u00e9es\u00a0<\/em><sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5711\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">\u00a0\u00c0 la fin du texte, Annie Ernaux souligne en effet, dans un passage m\u00e9tatextuel, son ambition de \u00ab\u00a0reconstituer un temps commun, [\u2026] pour, en retrouvant la m\u00e9moire de la m\u00e9moire collective dans une m\u00e9moire individuelle, rendre la dimension v\u00e9cue de l\u2019histoire\u00a0\u00bb\u00a0(<em>Les Ann\u00e9es<\/em>,\u00a01082).\u00a0<\/span>. Dans ce \u00ab\u00a0livre-somme\u00a0\u00bb\u00a0(Adler\u00a02014,\u00a069), l\u2019\u00e9nonciation alterne entre des passages consacr\u00e9s \u00e0 la vie de la narratrice et ceux qui sont consacr\u00e9s \u00e0 une description plus g\u00e9n\u00e9rale des habitudes et m\u0153urs d\u2019une \u00e9poque pr\u00e9cise, dans une narration chronologique qui pointe l\u2019\u00e9volution progressive du si\u00e8cle. L\u2019\u00e9vocation de produits alimentaires et de marques propres \u00e0 une \u00e9poque fonctionne comme d\u00e9tails et ancrages r\u00e9f\u00e9rentiels, au m\u00eame titre que la mention des journaux et revues en vogue, des marques de v\u00eatements \u00e0 la mode, des nouveaux appareils \u00e9lectro-m\u00e9nagers, ou des chansons et films que les jeunes pl\u00e9biscitent. La nourriture permet ainsi d\u2019illustrer les changements amen\u00e9s par la p\u00e9riode des Trente Glorieuses, qui se caract\u00e9rise par des modes de consommation nouveaux\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>On n\u2019en revenait pas du temps gagn\u00e9 avec les potages express en sachet, la Cocotte-Minute et la mayonnaise en tube, on pr\u00e9f\u00e9rait les conserves aux produits frais, trouvant plus chic de servir des poires au sirop que des fra\u00eeches et des petits pois en bo\u00eete que ceux du jardin.\u00a0(<em>A<\/em>,\u00a0949)<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5711\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">\u00a0Annie Ernaux,\u00a0<em>Les Ann\u00e9es<\/em>,\u00a02008.\u00a0<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ici, l\u2019\u00e9num\u00e9ration de produits fonctionne \u00e0 nouveau comme une accumulation qui souligne l\u2019enthousiasme pour la d\u00e9couverte de ces nouvelles denr\u00e9es. L\u2019\u00e9nonciation et l\u2019usage du pronom \u00ab\u00a0on\u00a0\u00bb, comme dans tout le texte des\u00a0<em>Ann\u00e9es<\/em>, accentue cet enjeu d\u2019une \u00e9criture collective de la m\u00e9moire d\u2019une \u00e9poque\u00a0(Strasser,\u00a02012).<\/p>\n<p>Mais c\u2019est surtout le motif de la sc\u00e8ne de repas qui permet \u00e9galement \u00e0 Annie Ernaux, dans\u00a0<em>Les Ann\u00e9es<\/em>, de d\u00e9ployer l\u2019\u00e9criture de la m\u00e9moire collective. Il est r\u00e9current dans le texte, et structur\u00e9 sur une dynamique de r\u00e9p\u00e9titions et de ruptures\u00a0: s\u2019il marque, par sa fr\u00e9quence, le caract\u00e8re r\u00e9p\u00e9titif et collectif de ce rituel de la vie quotidienne, il souligne aussi les \u00e9volutions d\u2019une \u00e9poque \u00e0 l\u2019autre. En effet, c\u2019est notamment \u00e0 travers ces sc\u00e8nes de repas que se mesurent les changements de p\u00e9riodes, puisqu\u2019elles donnent \u00e0 voir des \u00ab\u00a0signes sp\u00e9cifiques de l\u2019\u00e9poque\u00a0\u00bb\u00a0(<em>A<\/em>, 1082). \u00c0 la description des plats, qui fait encore office d\u2019ancrage r\u00e9f\u00e9rentiel, s\u2019ajoutent les sujets de discussion abord\u00e9s par les convives. Dans un passage consacr\u00e9 aux repas du \u00ab\u00a0milieu des ann\u00e9es quatre-vingt-dix\u00a0\u00bb\u00a0(1048), le gigot d\u2019agneau, symbole du repas de famille, s\u2019oppose au Coca-Cola que les enfants de la narratrice sont habitu\u00e9s \u00e0 boire. La description de la conversation regorge de r\u00e9f\u00e9rences propres \u00e0 l\u2019\u00e9poque, qu\u2019elles soient culturelles\u00a0(les films\u00a0<em>Reservoir Dogs<\/em>\u00a0et\u00a0<em>C\u2019est arriv\u00e9 pr\u00e8s de chez vous<\/em>, tous deux sortis en\u00a01992, sont cit\u00e9s), technologiques\u00a0(l\u2019\u00e9mergence de l\u2019informatique) ou politiques. Le rituel du repas est ainsi perp\u00e9tu\u00e9 par la narratrice en tant qu\u2019il cr\u00e9e du lien entre les individus, et assure une continuit\u00e9 avec des temps anciens\u00a0: \u00ab\u00a0En regardant, en \u00e9coutant ces enfants devenus adultes, on se demandait ce qui nous liait, ni le sang ni les g\u00e8nes, seulement le pr\u00e9sent de milliers de jours ensemble, des paroles et des gestes, des nourritures, des trajets en voiture, des quantit\u00e9s d\u2019exp\u00e9rience communes sans trace consciente\u00a0\u00bb\u00a0(1050).<\/p>\n<p>Ainsi, plus qu\u2019un simple marqueur social, la nourriture chez Annie Ernaux se fait bien souvent le reflet des affects des personnages, des \u00e9motions collectives et individuelles qui les traversent, comme le souligne Dominique Viart\u00a0(2019) dans un entretien avec l\u2019autrice\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] Il ne s\u2019agit pas simplement de gastronomie, de plats ou d\u2019alimentation, mais [de montrer] que l\u2019ensemble des activit\u00e9s personnelles, familiales et sociales, et m\u00eame la psych\u00e9 individuelle peuvent s\u2019y entendre comme dans une caisse de r\u00e9sonance\u00a0\u00bb. De fait, la nourriture permet de construire et de comprendre la dimension psychologique des textes. De fait, dans son approche psychanalytique de l\u2019\u0153uvre d\u2019Annie Ernaux, Shioban\u00a0McIlvanney\u00a0pr\u00eate attention \u00e0 la relation de la narratrice ernausienne \u00e0 la nourriture, en tant qu\u2019elle illustre selon elle ses \u00e9tats psychiques\u00a0: en s\u2019attardant sur son importance dans la construction de la sexualit\u00e9 infantile ou du rapport \u00e0 la m\u00e8re, la chercheuse montre que \u00ab\u00a0the narrators\u2019 own relationship to food has not been straightforward\u00a0\u00bb\u00a0(2001,\u00a0182). C\u2019est ce qu\u2019illustrent plusieurs textes.\u00a0<\/p>\n<p>Motif important du r\u00e9cit de la honte dans plusieurs textes d\u2019Annie Ernaux, la tache illustre cette \u00e9criture des affects \u00e0 travers la nourriture, qui rend compte de la psych\u00e9 des narratrices successives. Comme le montre Mich\u00e8le Bacholle-Boskovic, ce motif est central dans\u00a0<em>Les<\/em>\u00a0<em>Armoires vides<\/em>, o\u00f9 la narratrice cherche l\u2019origine de sa pr\u00e9tendue impuret\u00e9 \u2013\u00a0celle qui expliquerait pourquoi elle se retrouve enceinte et oblig\u00e9e d\u2019avorter clandestinement \u00e0 l\u2019aube de ses vingt ans. \u00c0 travers la tache se dessine, parall\u00e8lement \u00e0 la dichotomie entre les deux mondes, une dialectique entre le pur et l\u2019impur, le propre et le sale, reflet de la scission int\u00e9rieure qui habite la narratrice. La tache, dans un premier temps, est concr\u00e8te, mat\u00e9rielle, organique\u00a0: sont \u00e9voqu\u00e9es les t\u00e2ches de moutarde et de vinaigre, celles des excr\u00e9ments qui souillent le dessus des toilettes, ou celles des draps et sous-v\u00eatements tach\u00e9s que l\u2019on \u00e9tend dehors au moment des r\u00e8gles. Mais la tache est aussi m\u00e9taphorique, symbolique, puisqu\u2019elle est le signe de la souillure du milieu social d\u2019origine qui d\u00e9teint sur la jeune fille d\u2019apr\u00e8s elle, l\u2019encrasse et l\u2019englue. Ainsi dit-elle \u00e0 propos des clients du caf\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Ils se sont encore saoul\u00e9s chez Lesur\u00a0! Ces regards de d\u00e9go\u00fbt, ces r\u00e9flexions rue Clopart, \u00e7a laisse des tra\u00een\u00e9es sur moi\u2026 Cette impuret\u00e9\u00a0(celle de l\u2019\u00e9picerie et des clients sales)\u2026\u00a0\u00bb\u00a0(<em>AV<\/em>,\u00a0161). La tache est ici laiss\u00e9e, m\u00e9taphoriquement, par les regards des ivrognes du caf\u00e9. Ce faisant, la salet\u00e9 du milieu d\u2019origine d\u00e9teint sur le corps de Denise et annonce, selon la narratrice, l\u2019impuret\u00e9 \u00e0 venir \u2013\u00a0d\u2019o\u00f9 l\u2019obsession de para\u00eetre toujours propre, de se laver, et la peur \u00e0 la fois concr\u00e8te et symbolique d\u2019\u00eatre sale. Pour la jeune fille, qui se d\u00e9finit progressivement comme\u00a0\u00ab\u00a0sale, souill\u00e9e, lubrique, hyst\u00e9rique\u00a0\u00bb\u00a0(173),\u00a0la tache devient \u00e0 la fois sociale et sexuelle\u00a0: elle proviendrait du milieu social de Denise et des pens\u00e9es et gestes sexuels qu\u2019elle d\u00e9couvre au sortir de l\u2019enfance.\u00a0La prise de conscience de cette pr\u00e9tendue impuret\u00e9 intervient \u00e0 l\u2019\u00e9cole, lors de la premi\u00e8re confession ; alors que la jeune fille confesse na\u00efvement ses p\u00e9ch\u00e9s enfantins au pr\u00eatre\u00a0(sa gourmandise, sa jalousie, ses d\u00e9couvertes sexuelles innocentes), celui-ci est outr\u00e9 et condamne ses \u00ab\u00a0pens\u00e9es impures\u00a0\u00bb\u00a0(139) et ses jeux d\u2019enfants\u00a0: \u00ab\u00a0Voleuse de sucre, paresseuse, d\u00e9sob\u00e9issante, toucheuse d\u2019endroits vilains, tout est p\u00e9ch\u00e9, pas un coin de souvenir pur\u00a0\u00bb\u00a0(138-139). Le rapport \u00e0 la nourriture se trouve ainsi teint\u00e9, dans l\u2019\u00e9volution du personnage, par un syst\u00e8me axiologique qui condamne les plaisirs gustatifs et, de fait, tous les plaisirs.\u00a0<\/p>\n<p>Quarante ans plus tard, Annie Ernaux revient, dans\u00a0<em>M\u00e9moire de fille<\/em>, sur la question de la d\u00e9couverte de la sexualit\u00e9, abordant cette fois-ci explicitement le r\u00e9cit du premier rapport sexuel. Ce livre autobiographique raconte l\u2019\u00e9pisode qui survient lorsque l\u2019autrice est monitrice de colonie de vacances lors de l\u2019\u00e9t\u00e9\u00a01958, puis les deux ann\u00e9es qui s\u2019ensuivent, alors qu\u2019elle ach\u00e8ve son lyc\u00e9e et entame ses \u00e9tudes pour devenir institutrice. Pour Marie Baudry, la description crue et mat\u00e9rielle de la quasi-d\u00e9floration de la narratrice cache en fait le c\u0153ur du projet du livre\u00a0: l\u2019autrice chercherait, plut\u00f4t que d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une r\u00e9miniscence de la sensation, \u00e0 faire voir l\u2019ab\u00eeme entre la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019\u00e9v\u00e8nement et l\u2019id\u00e9alisme de la jeune fille, qui croit y trouver l\u2019amour\u00a0(Baudry\u00a02017). Pourtant, si la narratrice exprime effectivement \u00ab\u00a0la honte de la fiert\u00e9 d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 un objet de d\u00e9sir\u00a0\u00bb\u00a0(<em>MF<\/em>,\u00a099) <sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5711\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-8\">8<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-8\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">\u00a0Annie Ernaux,\u00a0<em>M\u00e9moire de fille<\/em>,\u00a02016.\u00a0<\/span>, il demeure que le souvenir des sensations physiques suivant l\u2019\u00e9pisode \u00e9maille r\u00e9guli\u00e8rement le texte\u00a0: \u00ab\u00a0Si j\u2019accepte de mettre en doute la fiabilit\u00e9 de la m\u00e9moire, m\u00eame la plus implacable, pour atteindre la r\u00e9alit\u00e9 pass\u00e9e, il n\u2019en demeure pas moins ceci\u00a0: c\u2019est dans les effets sur mon corps que je saisis la r\u00e9alit\u00e9 de ce qui a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu \u00e0 S\u00a0\u00bb\u00a0(89).\u00a0Ce sont bien les souvenirs du corps qui permettent de remonter \u00e0 la source du trauma. En effet, dans la deuxi\u00e8me partie du texte consacr\u00e9e \u00e0 ses deux premi\u00e8res ann\u00e9es d\u2019\u00e9tude, la narratrice \u00e9voque ses troubles physiques\u00a0: ses r\u00e8gles s\u2019interrompent et elle est sujette \u00e0 des troubles alimentaires. Le changement de son rapport \u00e0 la nourriture manifeste la port\u00e9e traumatique de l\u2019\u00e9pisode sexuel. Parce que la narratrice souhaite changer de corps, pour laisser derri\u00e8re elle la honte de l\u2019\u00e9t\u00e9\u00a058 et se faire autre, elle entreprend de maigrir par le je\u00fbne\u00a0; mais la volont\u00e9 ne tient pas, et elle bascule par moment dans la boulimie. Quatre pages sont consacr\u00e9es enti\u00e8rement, dans le texte, \u00e0 ce d\u00e9r\u00e8glement alimentaire\u00a0(100-103). Le r\u00e9gime est d\u2019abord d\u00e9crit ironiquement comme un \u00ab\u00a0combat\u00a0\u00bb ou une \u00ab\u00a0aventure\u00a0\u00bb, et la narratrice se per\u00e7oit fi\u00e8rement comme une \u00ab\u00a0championne du je\u00fbne\u00a0\u00bb, soumise au sacrifice et \u00e0 la privation. Le registre \u00e9pique, parodi\u00e9, illustre l\u2019orgueil d\u2019antan de la jeune femme. Mais la \u00ab\u00a0d\u00e9b\u00e2cle de la volont\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0(101) la voit tomber dans une consommation compulsive de nourriture, offerte par ce lieu de la tentation qu\u2019est l\u2019\u00e9picerie familiale, un week-end. L\u2019autrice souligne elle-m\u00eame la dimension psychologique de cette pathologie, dont elle ne comprend que des ann\u00e9es plus tard qu\u2019elle n\u2019avait pas la cause morale\u00a0(d\u00e9pravation ou perversion) qu\u2019elle envisageait plus jeune, mais une origine traumatique.\u00a0<\/p>\n<p>Dans la p\u00e9riode qui suit ce qu\u2019explore\u00a0<em>M\u00e9moire de fille,\u00a0<\/em>\u00e0 savoir les d\u00e9buts de la vie conjugale de l\u2019autrice \u00e9voqu\u00e9e dans<em>\u00a0La Femme gel\u00e9e\u00a0<\/em>et dans<em>\u00a0Les Ann\u00e9es,\u00a0<\/em>la nourriture se trouve th\u00e9matis\u00e9e cette fois \u00e0 travers les occupations m\u00e9nag\u00e8res de la narratrice. Les t\u00e2ches li\u00e9es \u00e0 la cuisine viennent refl\u00e9ter l\u2019ali\u00e9nation du personnage dans la vie domestique. La narratrice et son mari sont de jeunes \u00e9tudiants, fra\u00eechement mari\u00e9s, et la vie conjugale est principalement narr\u00e9e \u00e0 partir d\u2019une description du d\u00e9litement de l\u2019harmonie du couple, au c\u0153ur de la deuxi\u00e8me partie de\u00a0<em>La Femme gel\u00e9e<\/em>. Apr\u00e8s le plaisir de jouer \u00e0 la \u00ab\u00a0d\u00eenette\u00a0\u00bb en mimant les gestes de la femme mari\u00e9e\u00a0(<em>FG<\/em>,\u00a0400), l\u2019enchantement na\u00eff des d\u00e9buts s\u2019estompe. La narration quitte la description de la vie amoureuse pour n\u2019\u00eatre plus que celle de la vie domestique, coinc\u00e9e entre le b\u00e9b\u00e9, la pr\u00e9paration des concours, la cuisine et l\u2019entretien de la maison. Cette \u00e9volution du quotidien s\u2019accompagne d\u2019un nouveau r\u00f4le\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis devenue la gardienne du foyer, la pr\u00e9pos\u00e9e \u00e0 la subsistance des \u00eatres et \u00e0 l\u2019entretien des choses\u00a0\u00bb\u00a0(412). \u00c0 ce r\u00e9cit du quotidien s\u2019ajoute la prise de conscience progressive de l\u2019ali\u00e9nation qui est la sienne dans cette vie sans libert\u00e9. La d\u00e9sillusion est d\u2019abord diffuse, mais elle s\u2019accompagne progressivement de la prise de conscience d\u2019une in\u00e9galit\u00e9 au sein du foyer, qui passe par la cuisine\u00a0: \u00ab\u00a0Finie la ressemblance. L\u2019un des deux se l\u00e8ve, arr\u00eate la flamme sous la cocotte, attend que la toupie folle ralentisse, ouvre la cocotte, passe le potage et revient \u00e0 ses bouquins en se demandant o\u00f9 il est rest\u00e9. Moi. Elle avait d\u00e9marr\u00e9, la diff\u00e9rence.\u00a0\u00bb\u00a0(400)\u00a0Le rapport \u00e0 la nourriture, \u00e0 pr\u00e9sent \u00ab\u00a0nourriture corv\u00e9e\u00a0\u00bb\u00a0(400), n\u2019est plus de l\u2019ordre du plaisir, il devient utilitaire. Le quotidien de la narratrice \u00e9volue vers l\u2019ali\u00e9nation dans les t\u00e2ches domestiques, qui incluent le fait d\u2019apprendre \u00e0 cuisiner pour nourrir son mari \u00e0 chaque repas, lorsqu\u2019il revient du travail. De plus, il organise \u00e0 pr\u00e9sent la journ\u00e9e de la jeune femme dans un cycle r\u00e9p\u00e9titif qui l\u2019emprisonne et l\u2019ali\u00e8ne.\u00a0<\/p>\n<p>Ainsi la narratrice se sent-elle progressivement devenir, avec angoisse, la \u00ab\u00a0femme gel\u00e9e\u00a0\u00bb qui donne son titre au livre. Cette transition s\u2019op\u00e8re par des arr\u00eats sur image qui, dans\u00a0<em>La Femme gel\u00e9e<\/em>\u00a0comme dans\u00a0<em>Les\u00a0Ann\u00e9es<\/em>, interrompent momentan\u00e9ment le r\u00e9cit pour d\u00e9crire un visage ou un corps \u00e0 l\u2019arr\u00eat.<\/p>\n<blockquote>\n<p>J\u2019\u00e9pluchais des haricots verts, par la fen\u00eatre de la cuisine j\u2019apercevais des jardins, les pavillons. En ce moment sur le sable de Lacanau ou du Pyla, des filles luisaient, bronzaient, libres [\u2026] Mais je sentais que je ne serais jamais plus une fille du bord de mer, que je glisserai vers une autre image, celle de la jeune femme fourbisseuse et toujours souriante des publicit\u00e9s pour produits m\u00e9nagers. D\u2019une image \u00e0 l\u2019autre, c\u2019est l\u2019histoire d\u2019un apprentissage o\u00f9 j\u2019ai \u00e9t\u00e9 refaite.\u00a0(<em>FG<\/em>,\u00a0403)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette citation met l\u2019accent sur le sentiment de transition qu\u2019\u00e9prouve le personnage. D\u2019individu singulier, elle devient une image fig\u00e9e qu\u2019elle n\u2019a pourtant pas choisi d\u2019incarner, celle de la femme d\u2019int\u00e9rieur mod\u00e8le. C\u2019est donc d\u2019abord par cette projection photographique d\u2019elle-m\u00eame que la narratrice per\u00e7oit son \u00e9volution. L\u2019emploi du passif \u00ab\u00a0j\u2019ai \u00e9t\u00e9 refaite\u00a0\u00bb souligne l\u2019absence d\u2019agentivit\u00e9 du personnage\u00a0: la jeune fille vive qu\u2019elle \u00e9tait, pleine de d\u00e9sirs, se transforme en une autre figure f\u00e9minine, celle des publicit\u00e9s pour m\u00e9nag\u00e8res. Mais on note surtout la st\u00e9r\u00e9otypie visuelle de la femme au foyer incarn\u00e9e ici par la narratrice, debout devant sa fen\u00eatre, en train d\u2019\u00e9plucher des l\u00e9gumes. La sc\u00e8ne fait \u00e9cho \u00e0 une image similaire \u00e9voqu\u00e9e par Simone de Beauvoir dans\u00a0<em>Les\u00a0M\u00e9moires d\u2019une jeune fille rang\u00e9e<\/em>, lorsqu\u2019elle observe, par la fen\u00eatre, d\u2019autres femmes\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>La monotonie de l\u2019existence adulte m\u2019avait toujours apitoy\u00e9e; quand je me rendis compte que, dans un bref d\u00e9lai, elle deviendrait mon lot, l\u2019angoisse me prit.\u00a0Un apr\u00e8s-midi, j\u2019aidais maman \u00e0 faire la vaisselle; elle lavait des assiettes, je les essuyais; par la fen\u00eatre, je voyais le mur de la caserne de pompiers, et d\u2019autres cuisines o\u00f9 des femmes frottaient des casseroles ou \u00e9pluchaient des l\u00e9gumes.\u00a0Chaque jour, le d\u00e9jeuner, le d\u00eener; chaque jour la vaisselle; ces heures ind\u00e9finiment recommenc\u00e9es et qui ne m\u00e8nent nulle part\u00a0:\u00a0vivrais-je ainsi\u00a0?\u00a0(Beauvoir 2008 [1958],\u00a0138)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ces deux extraits illustrent le topos de la femme au foyer dans sa cuisine, le figement de l\u2019image et du corps devenant le signe de l\u2019ali\u00e9nation f\u00e9minine <sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5711\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-9\">9<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-9\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\">\u00a0Voir \u00e0 ce sujet l\u2019analyse remarquable de Mich\u00e8le Bacholle-Boskovic\u00a0(2011)\u00a0: elle analyse ces formes d\u2019arr\u00eats sur image que sont les descriptions de photographies dans l\u2019\u0153uvre ernausienne comme des \u00ab\u00a0photographies en prose\u00a0\u00bb.\u00a0<\/span>.\u00a0<\/p>\n<h2>La nourriture au prisme de l\u2019\u00e9criture mat\u00e9rielle du sensible<\/h2>\n<p>Les contributions rassembl\u00e9es dans les actes du colloque de Cerisy consacr\u00e9 en\u00a02012 \u00e0 l\u2019\u0153uvre de l\u2019autrice le montrent\u00a0: l\u2019\u00e9criture d\u2019Annie Ernaux est une \u00e9criture de la m\u00e9moire. La publication d\u2019extraits de son journal, dans le volume Quarto\u00a0<em>\u00c9crire la<\/em><em>\u00a0vie<\/em>, montre la pr\u00e9gnance de cet enjeu dans l\u2019\u0153uvre de l\u2019autrice avant m\u00eame que les textes n\u2019existent. \u00c0 l\u2019occasion de la lecture d\u2019un livre oubli\u00e9, d\u2019une promenade la nuit, d\u2019un rayon de soleil au c\u0153ur d\u2019un apr\u00e8s-midi, l\u2019autrice d\u00e9crit dans son journal des \u00ab\u00a0\u00e9clairs de m\u00e9moire\u00a0\u00bb\u00a0(<em>ELV<\/em>,\u00a036), ces instants fugaces travers\u00e9s par l\u2019impression soudaine de franchir \u00e0 rebours l\u2019\u00e9paisseur du temps, de se sentir transporter dans une sc\u00e8ne, un moment ou une impression de jeunesse\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 mon bureau, brusquement, buvant \u00e0 une heure inhabituelle de la Ricor\u00e9 avec du lait, je me\u00a0<em>ressens<\/em>\u00a0(ce mot-l\u00e0, seul, convient, re-sentir) en octobre\u00a062, quand je suis entr\u00e9e \u00e0 la cit\u00e9 U, ce bonheur informe de la vie devant soi\u00a0\u00bb\u00a0(46).\u00a0Si la sc\u00e8ne d\u00e9crite ici prend des allures de m\u00e9moire involontaire proustienne, l\u2019autrice \u00e9voque n\u00e9anmoins r\u00e9guli\u00e8rement, dans son journal comme dans ses livres, la difficult\u00e9 \u00e0 restituer le pass\u00e9 \u00e0 travers l\u2019\u00e9criture de la sensation. L\u2019\u00e9criture se heurte \u00e0 la d\u00e9faillance de la m\u00e9moire et \u00e0 ses lacunes. Plusieurs textes d\u2019Annie Ernaux se structurent \u00e0 partir de l\u2019irruption, au c\u0153ur du r\u00e9cit, de r\u00e9flexions m\u00e9tatextuelles sur l\u2019insuffisance m\u00e9morielle, de\u00a0<em>La\u00a0Place<\/em>jusqu\u2019\u00e0\u00a0<em>M\u00e9moire de fille<\/em>.\u00a0<em>Les Ann\u00e9es<\/em>\u00a0insistent particuli\u00e8rement sur cette dimension, notamment dans les pages de conclusion de l\u2019ouvrage, dans lesquelles la narratrice revient sur le livre en train de s\u2019\u00e9crire, pour expliquer son rejet d\u2019une \u00e9criture de la sensation et se d\u00e9marquer par l\u00e0 m\u00eame du mod\u00e8le proustien\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Cette forme susceptible de contenir sa vie, elle a renonc\u00e9 \u00e0 la d\u00e9duire de la sensation qu\u2019elle \u00e9prouve, les yeux ferm\u00e9s au soleil sur la plage, dans une chambre d\u2019h\u00f4tel, de se d\u00e9multiplier et d\u2019exister corporellement dans plusieurs lieux de sa vie, d\u2019acc\u00e9der \u00e0 un temps palimpseste. Jusqu\u2019ici cette sensation ne l\u2019a men\u00e9e nulle part dans l\u2019\u00e9criture, ni dans la connaissance de quoi que ce soit.\u00a0(<em>A<\/em>,\u00a01081)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 cette \u00e9criture subjective de la sensation, qui contiendrait le souvenir r\u00e9activ\u00e9, la narratrice oppose le choix d\u2019une \u00ab\u00a0autobiographie impersonnelle\u00a0\u00bb\u00a0(1083), anim\u00e9e par la volont\u00e9 de saisir sur la dur\u00e9e un \u00ab\u00a0temps commun\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0les signes sp\u00e9cifiques d\u2019une \u00e9poque\u00a0\u00bb\u00a0(1082). Il s\u2019agit cette fois d\u2019atteindre, au-del\u00e0 du personnel, mais \u00e0 travers les images fixes du pass\u00e9 que constituent les photographies de l\u2019autrice, une \u00ab\u00a0sensation collective\u00a0\u00bb qui serait contenue dans une \u00ab\u00a0totalit\u00e9 indistincte, dont elle parvient \u00e0 arracher par un effort de la conscience critique, un \u00e0 un, les \u00e9l\u00e9ments qui la composent, coutumes, gestes, paroles\u00a0\u00bb\u00a0(1082). Pour Florence Bouchy\u00a0(2014), cette tentative trouve sa place dans une \u00e9criture de la m\u00e9moire du quotidien, qui cherche \u00e0 rendre sensible des gestes, paroles, coutumes, sensations partag\u00e9es, \u00e0 partager cet \u00ab\u00a0en-commun\u00a0\u00bb que constitue l\u2019exp\u00e9rience pratique et mat\u00e9rielle de la vie quotidienne. Cependant, son \u00e9tude n\u2019explicite pas la mani\u00e8re dont l\u2019\u00e9criture, par le travail du style, parvient \u00e0 figurer la vivacit\u00e9 de cette exp\u00e9rience.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>La recherche sur l\u2019\u00e9criture ernausienne s\u2019est arr\u00eat\u00e9e longtemps sur la notion d\u2019\u00e9criture plate ou blanche, revendiqu\u00e9e par l\u2019autrice dans\u00a0<em>La\u00a0Place<\/em>\u00a0et per\u00e7ue comme une n\u00e9cessaire mise \u00e0 distance objective, d\u00e9personnalis\u00e9e, pour dire avec rigueur et sans effet de style la violence de la r\u00e9alit\u00e9 sociale\u00a0(Pierrot\u00a02009). Cependant, l\u2019int\u00e9r\u00eat port\u00e9 \u00e0 cette \u00e9criture pr\u00e9tendument d\u00e9saffect\u00e9e passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la richesse et de la densit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture ernausienne, qui, loin de s\u2019affranchir de tout affect, repose notamment sur une qu\u00eate du sensible. Le traitement stylistique r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9vocation de la nourriture est caract\u00e9ristique de cet int\u00e9r\u00eat port\u00e9 au mat\u00e9riel, \u00e0 l\u2019organique, et aux sensations qu\u2019ils exposent, \u00e0 la fois dans le geste d\u2019\u00e9criture et \u00e0 la lecture. Qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019\u00e9voquer les plaisirs gustatifs de l\u2019enfance ou l\u2019exp\u00e9rience ali\u00e9nante de la cuisine pour la femme au foyer, l\u2019irruption de ce s\u00e8me dans les textes d\u2019Annie Ernaux traduit l\u2019attachement de l\u2019autrice \u00e0 une \u00e9criture qu\u2019elle veut mat\u00e9rielle\u00a0(<em>EC<\/em>,\u00a0123-129).<\/p>\n<p>De nombreux textes mentionnent avec pr\u00e9cision des plats, des go\u00fbts, des saveurs, des textures et des odeurs, animant l\u2019\u00e9criture de reliefs savoureux. Plusieurs passages des\u00a0<em>Armoires vides<\/em>, de\u00a0<em>La Femme gel\u00e9e<\/em>, des\u00a0<em>Ann\u00e9es<\/em>\u00a0ou de\u00a0<em>M\u00e9moire de fille<\/em>\u00a0s\u2019en trouvent truff\u00e9s, jusqu\u2019\u00e0 saturation. L\u2019\u00e9criture de cette d\u00e9bauche de nourriture, bien loin alors d\u2019une constante platitude, s\u2019y fonde sur une accumulation et une exag\u00e9ration qui atteignent l\u2019orgiaque et qui t\u00e9moignent de la recherche d\u2019une forme de jouissance sensorielle du langage, fond\u00e9e sur l\u2019exc\u00e8s. L\u2019\u00e9criture ernausienne, notamment lorsqu\u2019elle mentionne la nourriture, vient faire \u00e9cho au bas mat\u00e9rialisme bataillien. Dans plusieurs textes pour la revue\u00a0<em>Documents<\/em>,\u00a0George Bataille cherche \u00e0 revaloriser le bas, le sensible le plus commun, et \u00e0 donner toute sa place \u00e0 l\u2019insignifiant et l\u2019informe de la mati\u00e8re\u00a0(1929\u00a0;\u00a01930). L\u2019aspect subversif, chez l\u2019auteur, est d\u00fb \u00e0 la mise en exergue d\u2019une mati\u00e8re organique, presque visc\u00e9rale, provocante, car li\u00e9e \u00e0 l\u2019hybris. C\u2019est cet exc\u00e8s volontairement grossier qui r\u00e9sonne par exemple dans\u00a0<em>La Femme gel\u00e9e<\/em>\u00a0lorsque l\u2019ali\u00e9nation du quotidien est \u00e0 son comble, apr\u00e8s la naissance de l\u2019enfant de la narratrice\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Cinq heures du matin, je contemple fixement la casserole du bain-marie o\u00f9 r\u00e9chauffe le lait. Vitreuse. [\u2026] Nourriture et merde sans rel\u00e2che. En plus, obsession du microbe et du pet de travers. Bien s\u00fbr, magnifier l\u2019humble t\u00e2che, l\u2019\u0153uvre de choix qui veut beaucoup d\u2019amour, etc., transfigurer la merde. Chercher de la po\u00e9sie dans les traces de lait d\u00e9goulin\u00e9, le linge souill\u00e9, peut-\u00eatre.\u00a0(<em>FG<\/em>,\u00a0408-409)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019organique se manifeste ici dans une assimilation crue entre nourriture et excr\u00e9ment, construite par la brusquerie de la phrase nominale. Plus de place pour la litt\u00e9rature, veut nous faire croire la narratrice, lorsqu\u2019elle se trouve d\u00e9bord\u00e9e par la r\u00e9alit\u00e9 de la vie quotidienne. Mais Annie Ernaux a conscience de proposer quelque chose de neuf et de cru en \u00e9crivant\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019importe dans la litt\u00e9rature quelque chose de dur, de lourd, de violent m\u00eame, li\u00e9 aux conditions de vie, \u00e0 la langue du monde qui a \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement le mien jusqu\u2019\u00e0 dix-huit ans, un monde ouvrier et paysan. Toujours quelque chose de r\u00e9el\u00a0\u00bb\u00a0(<em>EC<\/em>,\u00a034).\u00a0L\u2019autrice revendique une langue volontairement hybride et mat\u00e9rielle, qui porte la trace des conflits internes et des antagonismes qui l\u2019ont construite.\u00a0<\/p>\n<p>Cette \u00e9criture sensible est particuli\u00e8rement visible dans les textes qui racontent les plaisirs de l\u2019enfance, notamment les sc\u00e8nes se d\u00e9roulant dans l\u2019\u00e9picerie parentale. Dans\u00a0<em>Les Armoires vides<\/em>, un passage\u00a0(117-119) est repr\u00e9sentatif de cette jouissance \u00e0 la fois gustative et langagi\u00e8re\u00a0: il s\u2019agit de celui qui d\u00e9crit les moments o\u00f9 la narratrice, enfant, \u00e9pie les clientes de la boutique qui racontent des \u00ab\u00a0histoires de tra\u00een\u00e9es\u00a0\u00bb\u00a0(<em>AV<\/em>,\u00a0117), celles des filles du quartier dont les m\u0153urs sont per\u00e7ues comme inconvenantes. La sc\u00e8ne est d\u00e9crite chronologiquement\u00a0: l\u2019enfant se cache sous le comptoir tandis que la m\u00e8re ouvre la porte aux clientes apr\u00e8s le coup de sonnette, les sert\u00a0; les femmes chuchotent entre elles. Tout en piochant discr\u00e8tement dans les bacs \u00e0 la recherche de confiseries, la narratrice est d\u2019abord perplexe face \u00e0 ces comm\u00e9rages qui suscitent sa curiosit\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019une \u00e9piphanie la frappe\u00a0; elle comprend, sans le nommer encore, que ces histoires traitent d\u2019une sexualit\u00e9 jug\u00e9e perverse, ce qui suscite en elle une sensation nouvelle qui lui fait \u00ab\u00a0chaud aux cuisses\u00a0\u00bb\u00a0(118).\u00a0<\/p>\n<p>Ces pages constituent au sein du r\u00e9cit une sc\u00e8ne topique, celle de la d\u00e9couverte du d\u00e9sir. Ainsi s\u2019y entrem\u00ealent et s\u2019y associent le plaisir sexuel, nouveau, et le plaisir de manger. Le dispositif est \u00e0 ce sujet clair, qui renvoie \u00e0 une transposition de la sc\u00e8ne de pulsion scopique, habituelle dans les r\u00e9cits d\u2019enfance. On rep\u00e8re dans un premier temps le motif cl\u00e9 que constitue l\u2019interdit de la dissimulation du personnage, cach\u00e9 sous le comptoir, et qui jouit de ne pas \u00eatre vu\u00a0: \u00ab\u00a0Tout se passe au-dessus de ma t\u00eate, et de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du comptoir\u00a0\u00bb\u00a0(<em>AV<\/em>,\u00a0117). Cependant, ce n\u2019est pas le regard qui suscite ici le d\u00e9sir, mais, de fa\u00e7on synesth\u00e9sique, les sons qui entourent l\u2019enfant. C\u2019est d\u2019abord la sonnette qui retentit, puis les exclamations de la m\u00e8re, et les propos rapport\u00e9s des clientes, accompagn\u00e9s par le \u00ab\u00a0crissement rude de la pelle dans la \u201cpouche\u201d de gros sel\u00a0\u00bb\u00a0(117). La sc\u00e8ne pourrait s\u2019interpr\u00e9ter comme un dispositif de pulsion invocante, d\u00e9finie par Lacan comme pulsion de l\u2019entendre\u00a0(1973,\u00a096\u00a0;\u00a0182). Avant m\u00eame les r\u00e9v\u00e9lations des comm\u00e9rages, l\u2019univers sonore attise les sens. Mais cette naissance du d\u00e9sir n\u2019est pas que le fruit de ce qu\u2019entend la narratrice. Dans ce passage, la description de la nourriture est aussi sensuelle que celle des sensations physiques ressenties \u00e0 l\u2019\u00e9coute des bavardages des clientes\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je grappille des morceaux de sucre dans un paquet crev\u00e9 qui tra\u00eene par terre. Le soleil tape en plein dans la devanture, des bocaux de gommes vertes, les spirales de r\u00e9glisses Zan, les b\u00e2tons \u00e0 sucer s\u2019illuminent, torsades rouges et jaunes entrem\u00eal\u00e9es, crois\u00e9es, b\u00eate grouillante aux mille pattes contorsionn\u00e9es\u2026 [\u2026]\u00a0Brouillard rose, gigantesque fleur de mains \u00e9panouie entre les jambes, chou mont\u00e9 qui la cache toute, et elle, l\u00e0-dessous, prot\u00e9g\u00e9e, immobile, heureuse.\u00a0(<em>AV<\/em>,\u00a0118)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans cet extrait, les phrases se construisent au moyen d\u2019une syntaxe notamment nominale, qui juxtapose par parataxe diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments, qu\u2019il s\u2019agisse des confiseries d\u00e9gust\u00e9es ou des images et sensations qui habitent la narratrice en apprenant les histoires du quartier. L\u2019effet de liste cr\u00e9\u00e9 ici, renforc\u00e9 par l\u2019accumulation de syntagmes, illustre la profusion de saveurs que d\u00e9couvre l\u2019enfant, et manifeste la sensualit\u00e9 de la langue ernausienne qui, par sa mat\u00e9rialit\u00e9, suscite \u00e0 la fois des images et des d\u00e9sirs <sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5711\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-10\">10<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5711-10\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\">\u00a0On notera ainsi, contrairement \u00e0 ce que dit Nathalie Froloff\u00a0(2020), que l\u2019\u00e9criture de la liste, chez Annie Ernaux, n\u2019est pas toujours du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9criture plate.\u00a0<\/span>. On est ici emport\u00e9\u00b7e au-del\u00e0 de la simple tentative de restitution de la sensation pass\u00e9e\u00a0: c\u2019est dans le pr\u00e9sent de l\u2019\u00e9criture et de la lecture que se manifeste cette jouissance du langage, \u00e0 la fois s\u00e9mantique et esth\u00e9tique. Elle se fait partage du sensible et s\u2019impose comme une des caract\u00e9ristiques de l\u2019\u00e9criture transpersonnelle du quotidien \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les textes d\u2019Annie Ernaux. L\u2019exp\u00e9rience de la naissance du d\u00e9sir se raconte ainsi dans une sc\u00e8ne en apparence banale, dans le d\u00e9cor de l\u2019\u00e9picerie maternelle, travers\u00e9e par les images, les go\u00fbts et les brouhahas du monde de l\u2019enfance. Transpara\u00eet alors, dans les souvenirs intimes et les obsessions d\u2019un milieu, le projet ernausien de saisir les \u00ab\u00a0signes sp\u00e9cifiques d\u2019une \u00e9poque\u00a0\u00bb\u00a0(<em>A<\/em>,\u00a01082) qui sera bien plus tard \u00e0 l\u2019origine des\u00a0<em>Ann\u00e9es<\/em>. Dans les conversations des clientes r\u00e9sonne d\u00e9j\u00e0 \u00ab\u00a0cette rumeur qui apporte sans rel\u00e2che les formulations incessantes de ce que nous sommes et devons \u00eatre, penser, croire, craindre, esp\u00e9rer\u00a0\u00bb\u00a0(1082).<\/p>\n<h2>***<\/h2>\n<p>La nourriture est explor\u00e9e de multiples fa\u00e7ons dans l\u2019\u0153uvre d\u2019Annie Ernaux, et son traitement t\u00e9moigne d\u2019une attention port\u00e9e aux \u00ab\u00a0petits d\u00e9tails du quotidien\u00a0\u00bb\u00a0(Ernaux et Viart\u00a02019). \u00c0 travers l\u2019analyse de son r\u00f4le dans l\u2019ancrage sociologique des r\u00e9cits et dans l\u2019\u00e9criture sensible de l\u2019exp\u00e9rience quotidienne, notre \u00e9tude permet de nuancer l\u2019id\u00e9e que le quotidien se donnerait seulement \u00e0 voir, chez l\u2019autrice, dans les textes \u00e9crits au pr\u00e9sent et par rapport \u00e0 un \u00ab\u00a0v\u00e9cu imm\u00e9diat\u00a0\u00bb\u00a0(Hugueny-L\u00e9ger\u00a02018,\u00a0260). Au contraire, l\u2019\u00e9vocation des saveurs pass\u00e9es permet de rendre pr\u00e9sent, dans la jouissance de l\u2019\u00e9criture et de la r\u00e9ception du texte, un quotidien disparu. Le traitement litt\u00e9raire accord\u00e9 \u00e0 la nourriture n\u2019est plus alors \u00e0 envisager par le prisme de la repr\u00e9sentation de gestes anciens, mais comme le partage sensible et po\u00e9tique d\u2019une exp\u00e9rience commune. Mue par le souvenir d\u2019une \u00ab\u00a0perp\u00e9tuelle contigu\u00eft\u00e9\u00a0\u00bb avec la nourriture qui l\u2019a marqu\u00e9e \u2013\u00a0\u00ab\u00a0je suis n\u00e9e dans une \u00e9picerie, dans la nourriture donc\u00a0\u00bb\u00a0(Ernaux et Viart\u00a02019)\u00a0\u2013, Annie Ernaux pr\u00eate attention dans ses livres \u00e0 une part banale de notre vie. En \u00e9voquant les bonbons de l\u2019enfance, les repas de famille, la boulimie de l\u2019adolescence ou les biberons du b\u00e9b\u00e9, l\u2019autrice retrace quantit\u00e9 d\u2019exp\u00e9riences qui font entrer le commun en litt\u00e9rature. Ce faisant, elle semble prendre au mot Virginia Woolf dans\u00a0<em>Une chambre \u00e0 soi<\/em>\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Tous les d\u00eeners sont pr\u00e9par\u00e9s; les assiettes et tasses lav\u00e9es, les enfants envoy\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9cole et partis aux quatre coins du monde. Rien ne reste de tout cela. Tout a disparu, tout est effac\u00e9. Ni la biographie ni l\u2019Histoire n\u2019ont un mot \u00e0 dire de ces choses. Et les romans, sans le vouloir, mentent in\u00e9vitablement. Toutes ces vies infiniment obscures, il reste \u00e0 les enregistrer&#8230;\u00a0(Woolf 1992 [1929],\u00a0134)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ces \u00ab\u00a0vies infiniment obscures\u00a0\u00bb dont parle Woolf, ce sont celles d\u2019hommes et de femmes auxquel\u2027les Annie Ernaux parvient \u00e0 donner, par le prisme d\u2019une \u00e9criture sensible du quotidien \u00e0 la fois commune et individuelle, une existence litt\u00e9raire.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Adler, Aur\u00e9lie. 2014. \u00ab\u00a0<em>Les Ann\u00e9es<\/em>, livre-somme retissant les fils de l\u2019\u0153uvre\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>Annie Ernaux: le Temps et la M\u00e9moire, <\/em>Francine Best, Bruno Blanckerman et Francine Dugast-Portes\u00a0(dir.), 69-86.\u00a0Paris\u00a0: Stock.<\/p>\n<p>Bacholle-Boskovic, Mich\u00e8le. 2011.\u00a0<em>Annie Ernaux<\/em>:<em>\u00a0de la perte au corps glorieux<\/em>. Rennes\u00a0: Presse Universitaires de Rennes.\u00a0<a href=\"http:\/\/books.openedition.org\/pur\/40745\">http:\/\/books.openedition.org\/pur\/40745<\/a>.<\/p>\n<p>Balandier, Georges. 1983. \u00ab Essai d\u2019identification du quotidien \u00bb.\u00a0<em>Les Cahiers internationaux de sociologie<\/em>\u00a074\u00a0: 5-12. Paris\u00a0: Les Presses universitaires de France.\u00a0<\/p>\n<p>Bataille, Georges. 1929. \u00ab Mat\u00e9rialisme \u00bb.\u00a0<em>Documents\u00a0<\/em>I, no.\u00a03\u00a0: 170.<br \/>\u2e3b. 1929, \u00ab Le gros orteil \u00bb.\u00a0<em>Documents\u00a0<\/em>I, no.\u00a06\u00a0: 297-302.<br \/>\u2e3b. 1930, \u00ab Le bas mat\u00e9rialisme et la gnose \u00bb\u00a0<em>Documents\u00a0<\/em>II, no.\u00a01\u00a0: 1-8.<\/p>\n<p>Baudry, Marie. 2017. \u00ab\u00a0Corps et m\u00e9moire\u00a0\u00bb.\u00a0<em>L\u2019Homme et la soci\u00e9t\u00e9<\/em>\u00a01-2, nos.\u00a0203-204\u00a0: 233-248. Paris\u00a0: L\u2019Harmattan.<\/p>\n<p>Beauvoir, Simone de. 2008 [1958].\u00a0<em>Les m\u00e9moires d\u2019une jeune fille rang\u00e9e<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Bouchy, Florence. 2014. \u00ab Exp\u00e9rience et m\u00e9moire du quotidien \u00bb.\u00a0Dans\u00a0<em>Annie Ernaux: le Temps et la M\u00e9moire, <\/em>Francine Best, Bruno Blanckerman et Francine Dugast-Portes\u00a0(dir.)<em>, <\/em>87-103.<em>\u00a0<\/em>Paris\u00a0: Stock.<\/p>\n<p>Bourdieu, Pierre. 1979.\u00a0<em>La Distinction, Critique sociale du jugement<\/em>. Paris\u00a0: Les \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>Ernaux, Annie. 2011a.\u00a0<em>\u00c9c<\/em><em>rire la vie<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>\u2e3b. 2011b.\u00a0<em>L\u2019\u00c9criture\u00a0<\/em><em>comme un couteau<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>\u2e3b. 2016.\u00a0<em>M\u00e9moire de fille<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Ernaux, Annie avec Dominique Viart. 2019. \u00ab Repas de famille. Entretien avec Annie Ernaux \u00bb,\u00a0<em>Elfe XX-XXI<\/em>, no.\u00a07.\u00a0<a href=\"http:\/\/journals.openedition.org\/elfe\/481\">http:\/\/journals.openedition.org\/elfe\/481<\/a>, consult\u00e9 le 08 avril 2021.<\/p>\n<p>Froloff, Nathalie. 2020. \u00ab\u00a0L\u2019art de la liste chez Annie Ernaux:\u00a0\u201centre l\u2019illusion de l\u2019achev\u00e9 et le vertige de l\u2019insaisissable\u201d\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Annie Ernaux, les \u00e9critures \u00e0\u00a0l\u2019\u0153uvre<\/em>,<em>\u00a0Fabula \/ Les colloques<\/em>.\u00a0<a href=\"http:\/\/www.fabula.org\/colloques\/document6650.php\">http:\/\/www.fabula.org\/colloques\/document6650.php<\/a>, consult\u00e9 le 08 avril 2021.<\/p>\n<p>Hugueny-L\u00e9ger, Elise. 2018. \u00ab\u00a0\u00c9tat pr\u00e9sent.\u00a0Annie Ernaux\u00a0\u00bb.\u00a0<em>French Studies\u00a0<\/em>72, no.\u00a02\u00a0: 256-259.<\/p>\n<p>Lacan,\u00a0Jacques. 1973.\u00a0<em>Le S\u00e9minaire, Livre XI\u00a0(1963-1964<\/em>),\u00a0<em>Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.\u00a0<\/em>Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>McIlvanney,\u00a0Shioban. 2001.\u00a0<em>The Returns to the Origins<\/em>. Liverpool\u00a0: Liverpool University Press.<\/p>\n<p>Perec, Georges. 1973. \u00ab\u00a0Approches de quoi?\u00a0\u00bb, 9-13. Dans 1989.\u00a0<em>L\u2019Infra-ordinaire<\/em>, Paris\u00a0: Seuil.\u00a0<\/p>\n<p>Pierrot, Jean. 2009. \u00ab Annie Ernaux et l\u2019\u201c\u00e9criture plate\u201d\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>\u00c9critures\u00a0blanches<\/em>, Dominique Rabat\u00e9 et Dominique Viart\u00a0(dir.)\u00a0: 107-126<em>.<\/em>\u00a0Saint-\u00c9tienne\u00a0: Publications de l\u2019Universit\u00e9 de Saint-\u00c9tienne.<\/p>\n<p>Sheringham, Michael. 2013.\u00a0<em>Travers\u00e9es du quotidien, Des surr\u00e9alistes aux postmodernes<\/em>. Paris : Les Presses universitaires de France.<\/p>\n<p>Strasser,\u00a0Anne. 2012. \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9nonciation dans\u00a0<em>Les Ann\u00e9es<\/em>. Quand les pronoms conjuguent m\u00e9moire individuelle et m\u00e9moire collective\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Roman 20-50\u00a0<\/em>2, no.\u00a054\u00a0: 165-175.\u00a0<\/p>\n<p>Thumerel, Fabrice\u00a0(dir.). 2004.\u00a0<em>Annie Ernaux, une \u0153uvre de l\u2019entre-deux. Arras\u00a0: Presses universitaires d\u2019Artois.<\/em><\/p>\n<p>Woolf, Virginia. 1992 [1929].\u00a0<em>Une chambre \u00e0 soi<\/em>.\u00a0Paris\u00a0: Deno\u00ebl.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Cardin, Fanny. 2021. \u00ab\u00a0La nourriture par le prisme de l\u2019\u00e9criture sociologique et sensible du quotidien dans quelques textes d\u2019Annie Ernaux\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Le parti pris de l\u2019ordinaire : penser le quotidien \u00bb, no 33, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5711 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/cardin_33.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 cardin_33.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-7a283bac-d676-4d37-8776-ec1321e6ab1a\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/cardin_33.pdf\">cardin_33<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/cardin_33.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-7a283bac-d676-4d37-8776-ec1321e6ab1a\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div> Annie Ernaux,\u00a0<em>Une Femme,<\/em>1987. Lorsque nous citons des extraits des livres d\u2019Annie Ernaux, nous renvoyons \u00e0 l\u2019anthologie Quarto\u00a0(Gallimard, 2011a), sauf dans le cas de\u00a0<em>M\u00e9moire de fille<\/em>\u00a0(Gallimard NRF,\u00a02016), et de\u00a0<em>L\u2019\u00c9criture<\/em><em>\u00a0comme un couteau<\/em>\u00a0(2011b). Nous avons choisi, pour la clart\u00e9 de la lecture, de faire r\u00e9f\u00e9rence au titre des \u0153uvres par des abr\u00e9viations qui seront explicit\u00e9es \u00e0 chaque premi\u00e8re citation extraite des textes. <\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>\u00a0Annie Ernaux,\u00a0<em>L\u2019\u00c9criture comme un couteau<\/em>, 2011b.\u00a0<\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>\u00a0L\u2019id\u00e9e d\u2019une existence entre deux mondes appara\u00eet souvent dans l\u2019\u0153uvre de l\u2019autrice ; l\u2019ouvrage collectif\u00a0<em>Annie Ernaux, une \u0153uvre de l\u2019entre-deux<\/em><em>\u00a0(<\/em>Thumerel\u00a02004) s\u2019int\u00e9resse particuli\u00e8rement \u00e0 cette dimension.\u00a0<\/div><\/li><li><span>4<\/span><div>\u00a0Annie Ernaux,\u00a0<em>Les armoires vides,\u00a0<\/em>1974.\u00a0<\/div><\/li><li><span>5<\/span><div>\u00a0Annie Ernaux,\u00a0<em>La Femme gel\u00e9e<\/em>,\u00a01981.<\/div><\/li><li><span>6<\/span><div>\u00a0\u00c0 la fin du texte, Annie Ernaux souligne en effet, dans un passage m\u00e9tatextuel, son ambition de \u00ab\u00a0reconstituer un temps commun, [\u2026] pour, en retrouvant la m\u00e9moire de la m\u00e9moire collective dans une m\u00e9moire individuelle, rendre la dimension v\u00e9cue de l\u2019histoire\u00a0\u00bb\u00a0(<em>Les Ann\u00e9es<\/em>,\u00a01082).\u00a0<\/div><\/li><li><span>7<\/span><div>\u00a0Annie Ernaux,\u00a0<em>Les Ann\u00e9es<\/em>,\u00a02008.\u00a0<\/div><\/li><li><span>8<\/span><div>\u00a0Annie Ernaux,\u00a0<em>M\u00e9moire de fille<\/em>,\u00a02016.\u00a0<\/div><\/li><li><span>9<\/span><div>\u00a0Voir \u00e0 ce sujet l\u2019analyse remarquable de Mich\u00e8le Bacholle-Boskovic\u00a0(2011)\u00a0: elle analyse ces formes d\u2019arr\u00eats sur image que sont les descriptions de photographies dans l\u2019\u0153uvre ernausienne comme des \u00ab\u00a0photographies en prose\u00a0\u00bb.\u00a0<\/div><\/li><li><span>10<\/span><div>\u00a0On notera ainsi, contrairement \u00e0 ce que dit Nathalie Froloff\u00a0(2020), que l\u2019\u00e9criture de la liste, chez Annie Ernaux, n\u2019est pas toujours du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9criture plate.\u00a0<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0Le parti pris de l\u2019ordinaire : penser le quotidien\u00a0\u00bb,\u00a0no\u00a033 Dans son analyse des \u00e9critures du quotidien dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise du XXe\u00a0si\u00e8cle, intitul\u00e9e\u00a0Travers\u00e9es du quotidien, Des Surr\u00e9alistes aux postmodernes, Michael Sheringham \u00e9voque certains textes d\u2019Annie Ernaux, s\u2019arr\u00eatant notamment sur le journal extime qu\u2019est\u00a0Journal du dehors\u00a0(Sheringham\u00a02013,\u00a0334-341). Dans un \u00e9tat de l\u2019art r\u00e9cent sur la recherche [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1334,1333],"tags":[64],"class_list":["post-5711","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-jugements-ordinaires-la-violence-de-lordre-social","category-le-parti-pris-de-lordinaire-penser-le-quotidien","tag-cardin-fanny"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5711","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5711"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5711\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8439,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5711\/revisions\/8439"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5711"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5711"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5711"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}