{"id":5713,"date":"2024-06-13T19:48:35","date_gmt":"2024-06-13T19:48:35","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/ecrire-les-petites-choses-sans-importance-qui-font-la-vie-lincursion-dans-lordinaire-dans-le-cycle-autobiographique-mon-combat-de-karl-ove-knausgard\/"},"modified":"2024-08-20T19:58:04","modified_gmt":"2024-08-20T19:58:04","slug":"ecrire-les-petites-choses-sans-importance-qui-font-la-vie-lincursion-dans-lordinaire-dans-le-cycle-autobiographique-mon-combat-de-karl-ove-knausgard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5713","title":{"rendered":"\u00c9crire \u00ab les petites choses sans importance qui font la vie \u00bb : l\u2019incursion dans l\u2019ordinaire dans le cycle autobiographique \u00ab Mon combat \u00bb de Karl Ove Knausg\u00e5rd"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6905\">Dossier \u00ab\u00a0Le parti pris de l\u2019ordinaire : penser le quotidien\u00a0\u00bb,\u00a0no\u00a033<\/a><\/h5>\n<p>Lorsque, en 2011, l\u2019\u00e9crivain norv\u00e9gien Karl Ove Knausg\u00e5rd publie le sixi\u00e8me tome du cycle autobiographique intitul\u00e9 <em>Mon combat <\/em>[<em>Min kamp<\/em>], il parach\u00e8ve \u00e0 moins de 43 ans un v\u00e9ritable tour de force\u00a0: consacrer plus de 3500 pages au r\u00e9cit d\u2019une vie ordinaire. La r\u00e9ception de <em>Mon combat<\/em> est elle aussi sans pr\u00e9c\u00e9dent<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5713\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Sur la r\u00e9ception de\u00a0<em>Mon combat<\/em>, voir Asselin 2016 et 2019.<\/span> : le premier tome a \u00e9t\u00e9 achet\u00e9 par un Norv\u00e9gien sur dix, a remport\u00e9 le plus grand prix litt\u00e9raire du pays, le <em>Brageprisen<\/em>, et a donn\u00e9 lieu \u00e0 un scandale m\u00e9diatique, nourri par une tribune dans laquelle des proches de l\u2019auteur l\u2019accusent de divulguer des \u00e9l\u00e9ments de leur vie priv\u00e9e<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5713\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">\u00ab\u00a014 membres de la famille concern\u00e9s\u00a0\u00bb qualifient\u00a0<em>Mon combat<\/em>\u00a0de \u00ab\u00a0litt\u00e9rature de Judas\u00a0\u00bb (14 ber\u00f8rte familiemedlemmer 2009, n.p., je traduis) et y voient une entreprise de divulgation faussant les faits r\u00e9els.<\/span>. Parus entre 2009 et 2011 en Norv\u00e8ge, puis traduits rapidement dans de nombreuses langues, les six volets de <em>Mon combat<\/em> acqui\u00e8rent une renomm\u00e9e internationale.<\/p>\n<p>Si cet engouement est en partie li\u00e9 au scandale que les \u0153uvres suscitent d\u00e8s leur titre d\u00e9rangeant, qui fait allusion au <em>Mein Kampf<\/em> (1925) d\u2019Hitler<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5713\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">Selon l\u2019auteur, ce titre probl\u00e9matique est \u00e0 la fois une provocation ironique (Knausg\u00e5rd entend faire un livre anti-id\u00e9ologique, prenant le contre-pied d\u2019Hitler) et le reflet d\u2019une conception de l\u2019existence comme un combat (Caviglioli 2014). Sur les controverses qu\u2019ont pu nourrir ce choix de titre et un passage du dernier tome du cycle consacr\u00e9 \u00e0 la figure d\u2019Hitler, voir Asselin 2019, 4-5.<\/span>, il peut para\u00eetre \u00e9tonnant au fil de la lecture\u00a0: Knausg\u00e5rd n\u2019y raconte apr\u00e8s tout qu\u2019une vie tout \u00e0 fait banale. Malgr\u00e9 la prise en compte d\u2019\u00e9pisodes marquants, dont la mort du p\u00e8re dans le premier tome, la plus grande partie de <em>Mon combat<\/em> s\u2019attache \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements ordinaires, que soient \u00e9voqu\u00e9s les souvenirs de l\u2019enfance et de l\u2019adolescence ou le quotidien d\u2019un \u00e9crivain p\u00e8re de famille. Knausg\u00e5rd positionne ainsi l\u2019\u00e9criture de soi, comme il l\u2019exprime dans un entretien, sur le terrain des \u00ab\u00a0entre-deux, [d]es petites choses sans importance qui font la vie\u00a0\u00bb, d\u00e9sireux d\u2019introduire \u00ab\u00a0d\u2019autres mani\u00e8res de voir\u00a0\u00bb en litt\u00e9rature (Leyris 2017, n.p.). Si un tel parti pris n\u2019est pas nouveau, les dimensions de l\u2019\u0153uvre qui en r\u00e9sulte sont quant \u00e0 elles in\u00e9dites, instaurant une tension entre l\u2019ampleur du cycle autobiographique et l\u2019apparente banalit\u00e9 de son mat\u00e9riau.<\/p>\n<p>Ces choix sont apparus comme une n\u00e9cessit\u00e9. D\u2019abord romancier, Knausg\u00e5rd en est en effet arriv\u00e9 \u00e0 saisir les limites de ce genre apr\u00e8s avoir longtemps essay\u00e9 d\u2019\u00e9crire, en vain, sur sa relation complexe avec son p\u00e8re. D\u00e9plorant la distance que le roman, par les d\u00e9tours que n\u00e9cessite l\u2019\u00e9laboration d\u2019une intrigue et de personnages, instaure avec le monde, mais aussi avec la singularit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue, l\u2019\u00e9crivain est finalement parvenu \u00e0 \u00e9laborer la m\u00e9thode d\u2019\u00e9criture qui guidera son entreprise autobiographique. Celle-ci consiste en une narration la plus factuelle possible d\u2019\u00e9v\u00e9nements ordinaires, effectu\u00e9e rapidement, sans retouches, guid\u00e9e par la recherche d\u2019une \u00e9criture d\u00e9pouill\u00e9e et spontan\u00e9e. C\u2019est donc d\u2019abord \u00e0 la mise au point de cette m\u00e9thode que je m\u2019int\u00e9resserai ici, avant d\u2019en \u00e9tudier l\u2019application et les effets, en montrant comment les six tomes de <em>Mon combat<\/em> proposent une incursion dans la masse et dans les d\u00e9tails d\u2019\u00e9v\u00e9nements ordinaires. Je tenterai ensuite de mesurer le bouleversement des hi\u00e9rarchies de la repr\u00e9sentation que produit Knausg\u00e5rd en pla\u00e7ant au centre de son entreprise des faits et des objets mineurs, qui peuvent \u00eatre jug\u00e9s indignes de figurer en litt\u00e9rature.<\/p>\n<h2>R\u00e9duire la distance avec le monde, soi-m\u00eame et l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue<\/h2>\n<p>Le premier roman de Knausg\u00e5rd, <em>Ute av verden <\/em>(1998), avait d\u00e9j\u00e0 des accents autobiographiques\u00a0: l\u2019\u00e9crivain y brossait le portrait d\u2019un p\u00e8re inspir\u00e9 du sien. N\u00e9anmoins, il est peu \u00e0 peu apparu \u00e0 l\u2019auteur que l\u2019\u00e9criture romanesque qu\u2019il pratiquait n\u2019assurait pas une prise directe sur le monde, comme il en t\u00e9moigne dans un entretien\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>I had felt for many, many years that the form of the novel, as I used it, created a distance from life. When I started to write about myself, that distance disappeared. If you write about your life, as it is to yourself, every mundane detail is somehow of interest \u2013 it doesn\u2019t have to be motivated by plot or character. That was my only reason for writing about myself. It wasn\u2019t because I found myself interesting, it wasn\u2019t because I had experienced something I thought was important and worth sharing, it wasn\u2019t because I couldn\u2019t resist my narcissistic impulses. It was because it gave my writing a more direct access to the world around me. (cit\u00e9 dans Rothman 2018, n.p.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Tout en contrecarrant les reproches de narcissisme que pourrait lui attirer sa monumentale autobiographie, Knausg\u00e5rd pointe ici les insuffisances du roman, palli\u00e9es par une certaine forme d\u2019\u00e9criture de soi. La distance avec le monde qu\u2019introduit l\u2019\u00e9criture romanesque tient d\u2019apr\u00e8s l\u2019\u00e9crivain aux recherches stylistiques qui la caract\u00e9risent, comme il l\u2019exprime ailleurs\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019en avais assez des styles travaill\u00e9s. Ils vous emm\u00e8nent trop loin du monde. Et le monde alors dispara\u00eet sous les mots\u2026\u00a0\u00bb (cit\u00e9 dans Noiville 2019, n.p.). Si ces constats guident l\u2019\u00e9crivain vers une \u00e9criture de soi plus d\u00e9pouill\u00e9e, d\u00e9barrass\u00e9e de ce qu\u2019il appelle ses \u00ab\u00a0id\u00e9aux esth\u00e9tiques \u00e9lev\u00e9s\u00a0\u00bb (Korsgaard 2010, n.p.), s\u2019y ajoute \u00e9galement le souci de trouver une forme ad\u00e9quate pour \u00e9crire sur la relation sp\u00e9cifique avec son p\u00e8re, apr\u00e8s avoir \u00e9chou\u00e9 \u00e0 le faire pendant de longues ann\u00e9es<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5713\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Dans un texte consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9criture et \u00e0 la lecture paru en 2018 sous le titre <em>Uforvarende<\/em>, Knausg\u00e5rd indique que cette difficult\u00e9 l\u2019a emp\u00each\u00e9 d\u2019\u00e9crire durant deux p\u00e9riodes de quatre ans chacune, apr\u00e8s la publication de son premier roman en 1998, puis de son deuxi\u00e8me en 2004 (69-71).<\/span>. La lecture des <em>M\u00e9moires d\u2019un chasseur<\/em> (1852) de Tourgueniev participe \u00e0 la r\u00e9solution du probl\u00e8me. Cette \u0153uvre, selon Knausg\u00e5rd, parvient \u00e0 plonger son lectorat dans la r\u00e9alit\u00e9 de la Russie des ann\u00e9es 1840, par le biais de portraits et de descriptions qui donnent \u00e0 voir la vie de l\u2019\u00e9poque de mani\u00e8re authentique et concr\u00e8te (2018, 72-73). L\u2019\u00e9crivain norv\u00e9gien y per\u00e7oit ainsi une voie possible pour se rapprocher du monde. Prenant alors conscience que ses tentatives inabouties consistaient \u00e0 \u00e9crire de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale et d\u00e9tourn\u00e9e sur la relation p\u00e8re-fils, tandis qu\u2019il voulait en r\u00e9alit\u00e9 rendre compte des sp\u00e9cificit\u00e9s de sa propre relation avec son p\u00e8re en dehors de la fiction (2018, 73), il opte non seulement pour l\u2019\u00e9criture autobiographique, mais aussi pour une m\u00e9thode \u00e0 m\u00eame de r\u00e9duire la distance avec le monde et avec l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue. C\u2019est dans les termes suivants qu\u2019il d\u00e9crit cette m\u00e9thode\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les r\u00e8gles que j\u2019ai alors \u00e9tablies \u00e9taient exceptionnellement simples. Je n\u2019\u00e9crirais que sur des choses qui s\u2019\u00e9taient r\u00e9ellement pass\u00e9es, et je les raconterais conform\u00e9ment \u00e0 mes souvenirs, sans faire de recherche ni de correction en les comparant \u00e0 d\u2019autres versions des faits. J\u2019\u00e9crirais aussi un certain nombre de pages par jour, d\u2019abord cinq, puis dix, et jusqu\u2019\u00e0 vingt \u00e0 la fin. De cette fa\u00e7on, je n\u2019aurais tout simplement pas le temps de penser, de planifier et de calculer, mais je devrais seulement suivre ce qui chaque fois appara\u00eetrait sur l\u2019\u00e9cran devant moi. Cette m\u00e9thode a vu le jour parce que j\u2019allais \u00e9crire sur moi-m\u00eame, et comme le moi est la chose que nous connaissons le mieux, il \u00e9tait important d\u2019\u00e9viter les versions fig\u00e9es, l\u2019encha\u00eenement de souvenirs \u00e0 partir duquel nous forgeons notre identit\u00e9, que nous avons tous et qui sert \u00e0 notre compr\u00e9hension de nous-m\u00eames, et de chercher \u00e0 la place la complexit\u00e9 qui r\u00e9side sous la connaissance et l\u2019image de soi, et qui ne peut \u00eatre r\u00e9v\u00e9l\u00e9e que si nous arr\u00eatons de penser \u00e0 l\u2019effet produit par nos pens\u00e9es et nos sentiments<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5713\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">\u00ab Reglene jeg satte opp da, var eksepsjonelt enkle. Jeg skulle bare skrive om ting som virkelig hadde hendt, og jeg skulle skrive som jeg husket dem, ikke gj\u00f8re research og ikke korrigere mot andre versjoner. Jeg skulle ogs\u00e5 skrive ett visst antall sider hver dag, f\u00f8rst fem, siden ti, og mot slutten opp mot tyve. P\u00e5 den m\u00e5ten ville jeg rett og slett ikke f\u00e5 tid til \u00e5 tenke, til \u00e5 planlegge og kalkulere, men m\u00e5tte bare f\u00f8lge etter det som til enhver tid dukket opp p\u00e5 skjermen foran meg. Den metoden oppstod fordi jeg skulle skrive om meg selv, og siden det er det vi vet mest om av alt, var det viktig \u00e5 unnvike de faste versjonene, de identitetsskapende strengene av minner som vi alle har og forst\u00e5r oss selv i forhold til, og istedenfor s\u00f8ke den kompleksiteten som finnes under selvinnsikten og selvbildet, og som bare kan forl\u00f8ses om man ikke tenker p\u00e5 hvordan det man tenker og f\u00f8ler, virker [&#8230;]. \u00bb<\/span>[\u2026]. (2018, 33-34, je traduis)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le processus de r\u00e9daction \u00e9labor\u00e9 allie \u00e9criture factuelle et vitesse d\u2019ex\u00e9cution. Il vise \u00e0 se positionner au plus pr\u00e8s du r\u00e9el et au plus pr\u00e8s de soi, en court-circuitant tout ce qui fait obstacle \u00e0 cette double exploration. Afin de conserver cet \u00e9lan initial, Knausg\u00e5rd indique d\u2019ailleurs avoir tr\u00e8s peu r\u00e9vis\u00e9 le texte (cit\u00e9 dans Noiville 2019, n.p.). L\u2019\u00e9crivain reconna\u00eet le \u00ab\u00a0manque de sophistication\u00a0\u00bb (Leyris 2017, n.p.) de l\u2019\u0153uvre ainsi compos\u00e9e. Faisant part du sentiment de libert\u00e9 et de l\u2019impression de transgression li\u00e9s au fait de parvenir de nouveau \u00e0 \u00e9crire, cette fois en son nom propre et en prise directe avec les \u00e9v\u00e9nements v\u00e9cus, Knausg\u00e5rd s\u2019interroge toutefois sur la litt\u00e9rarit\u00e9 d\u00e9ficiente de son projet (2018, 74-75).<\/p>\n<h2>Une incursion dans la masse et dans les d\u00e9tails d\u2019\u00e9v\u00e9nements ordinaires<\/h2>\n<p>Ce choix d\u2019une m\u00e9thode soucieuse de se rapprocher de soi-m\u00eame, du monde et de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue conduit l\u2019\u00e9crivain \u00e0 une \u00e9criture de l\u2019ordinaire. D\u00e8s le premier tome de <em>Mon combat<\/em>, Knausg\u00e5rd se propose de revisiter des \u00e9pisodes pass\u00e9s ou pr\u00e9sents au sein de longs passages narratifs qui restituent leur atmosph\u00e8re et leur d\u00e9roulement de fa\u00e7on circonstanci\u00e9e. Aussi la chercheuse Isabelle Daunais fait-elle remarquer, \u00e0 partir de <em>La Mort d\u2019un p\u00e8re <\/em>[<em>Min kamp 1<\/em>] (2009), que l\u2019\u00e9crivain non seulement \u00ab\u00a0donne aux \u00eatres et \u00e0 l\u2019existence un poids concret\u00a0\u00bb (2021, 60), mais convie aussi son lectorat \u00e0 une exp\u00e9rience de la dur\u00e9e devenue rare dans le monde et la litt\u00e9rature d\u2019aujourd\u2019hui. Tandis que la litt\u00e9rature de la seconde moiti\u00e9 du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, comme elle l\u2019\u00e9crit, s\u2019\u00e9tait souvent pench\u00e9e sur de courtes p\u00e9riodes temporelles, allant d\u2019un instant \u00e0 une journ\u00e9e, \u00ab\u00a0donner \u00e0 \u00e9prouver la dur\u00e9e de toute une vie\u00a0ou de toute une portion de vie est une entreprise beaucoup plus complexe\u00a0\u00bb (2021, 63) \u00e0 laquelle se livre pourtant Knausg\u00e5rd. Voil\u00e0 sur quoi repose, en grande partie, la singularit\u00e9 de <em>Mon combat<\/em>. Qui plus est, l\u2019exp\u00e9rience de la longue dur\u00e9e, d\u00e9j\u00e0 possible \u00e0 la lecture du seul premier volet, prend peu \u00e0 peu de l\u2019ampleur, tandis que la lectrice ou le lecteur entre plus profond\u00e9ment dans l\u2019existence banale qui se d\u00e9ploie d\u2019un tome \u00e0 l\u2019autre. L\u2019\u00e9crivain donne ainsi acc\u00e8s aux \u00e9v\u00e9nements ordinaires dans leur masse, \u00e0 mesure qu\u2019ils se succ\u00e8dent et s\u2019accumulent au fil des pages du cycle entier.<\/p>\n<p>Tout au long de <em>Mon combat<\/em>, l\u2019\u00e9crivain norv\u00e9gien esquisse en particulier une mise en sc\u00e8ne de soi en tant qu\u2019\u00e9crivain et p\u00e8re de famille, saisie \u00e0 travers des faits ordinaires. Le r\u00e9cit oscille globalement entre l\u2019\u00e9vocation de souvenirs, le compte-rendu de la vie quotidienne appartenant \u00e0 un pr\u00e9sent ou \u00e0 un pass\u00e9 relativement proche et des moments r\u00e9flexifs, en particulier dans <em>Fin de combat<\/em> [<em>Min kamp 6<\/em>] (2011), qui rapprochent l\u2019\u0153uvre de l\u2019essai. Le passage de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre se fait au gr\u00e9 des associations d\u2019id\u00e9es, des r\u00e9miniscences ou des digressions.<\/p>\n<p>Au sein de cette trame h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, qui r\u00e9sulte de la m\u00e9thode d\u2019\u00e9criture pr\u00e9sent\u00e9e pr\u00e9c\u00e9demment, l\u2019auteur \u00e9voque \u00e0 intervalles r\u00e9guliers le quotidien de l\u2019\u00e9crivain au travail, dans un souci manifeste de rendre compte de son caract\u00e8re routinier, mais aussi de ses difficult\u00e9s. Au d\u00e9but de la deuxi\u00e8me partie de <em>La Mort d\u2019un p\u00e8re<\/em>, Knausg\u00e5rd \u00e9voque par exemple l\u2019\u00e9criture difficile de son deuxi\u00e8me roman, <em>En tid for alt <\/em>(2004), notamment dans le passage suivant, extrait d\u2019une s\u00e9quence de quarante pages consacr\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de ce texte :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Apr\u00e8s avoir essay\u00e9 pendant une demi-heure, je me redressai et<em> laissai mon regard s\u2019attarder sur l\u2019affiche d\u2019une exposition de Peter Greenaway<\/em> que j\u2019avais vue \u00e0 Barcelone avec Tonje il y avait longtemps [\u2026]. <em>Puis je regardai par la fen\u00eatre<\/em>. Au-dessus de l\u2019h\u00f4pital de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue, le ciel \u00e9tait clair et bleu. Le soleil bas faisait briller les vitres, les pancartes, les rampes, les carrosseries de voiture. La vapeur qui s\u2019\u00e9levait des passants donnait l\u2019impression qu\u2019ils se consumaient. Tous bien envelopp\u00e9s dans leurs v\u00eatements. Bonnets, \u00e9charpes, moufles, vestes \u00e9paisses. Leurs mouvements \u00e9taient pr\u00e9cipit\u00e9s, leurs visages ferm\u00e9s. <em>Puis mon regard se posa sur le sol de la pi\u00e8ce.<\/em> C\u2019\u00e9tait un parquet relativement neuf et sa teinte marron-rouge n\u2019avait rien \u00e0 voir avec le style fin de si\u00e8cle de l\u2019appartement. Tout \u00e0 coup, \u00e0 environ deux m\u00e8tres de ma chaise, je vis que les n\u0153uds et les cernes du bois formaient l\u2019image du Christ avec sa couronne d\u2019\u00e9pines<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5713\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">\u00ab\u00a0Etter en halvtimes fors\u00f8k lente jeg meg tilbake, <em>lot blikket gli mot plakaten bak skrivebordet<\/em>, den var fra en Peter Greenaway-utstilling jeg hadde v\u00e6rt p\u00e5 i Barcelona sammen med Tonje for lenge siden [&#8230;]. <em>S\u00e5 s\u00e5 jeg ut av vinduet<\/em>. Himmelen over sykehuset p\u00e5 den andre siden av veien var klar og bl\u00e5. Den lave solen blinket i ruter, skilter, rekkverk, bilpansere. Frostr\u00f8yken som steg opp fra dem som gikk forbi p\u00e5 fortauet, fikk det til \u00e5 se ut som om de brant. Alle tett innpakket i kl\u00e6r. Luer, skjerf, votter, tykke jakker. Bevegelsene hastige, ansiktene l\u00e5st. <em>Jeg lot blikket gli over gulvet<\/em>. Det var av parkett og relativt nytt, den r\u00f8dbrune tonen hade ingenting med leilighetens \u00f8vrige forrige \u00e5rhundreskifte-stil \u00e5 gj\u00f8re. Plutselig s\u00e5 jeg at kvistene og \u00e5rringene kanskje to meter bortenfor stolen hvor jeg satt, dannet et bilde av Kristus med tornekrone.\u00a0\u00bb (Knausg\u00e5rd 2015b, 190, je souligne.)<\/span>. (Knausg\u00e5rd 2015a, 238, je souligne.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Knausg\u00e5rd met en sc\u00e8ne, ici, le travail d\u2019\u00e9criture comme \u00e9tant enray\u00e9. Le r\u00e9cit accompagne ce mouvement de d\u00e9concentration, dans un passage scand\u00e9 par les directions prises par le regard de l\u2019\u00e9crivain (soulign\u00e9es dans la citation). Des descriptions suivent chacun de ces changements et comportent des d\u00e9tails sur le cadre spatial. \u00c0 l\u2019occasion de cette d\u00e9concentration,\u00a0d\u2019autres objets du quotidien s\u2019invitent dans l\u2019extrait (le t\u00e9l\u00e9phone, la bouilloire), et Knausg\u00e5rd pr\u00e9cise aussi bien le nombre de sonneries du t\u00e9l\u00e9phone que la quantit\u00e9 de caf\u00e9 soluble qu\u2019il met dans sa tasse (2015a, 239). Si ces d\u00e9tails apparaissent comme superflus et convoqu\u00e9s uniquement dans un souci de pr\u00e9cision, il reste qu\u2019ici, contrairement \u00e0 bien d\u2019autres moments de l\u2019\u0153uvre, le r\u00e9cit de cette sc\u00e8ne ordinaire est motiv\u00e9 par la vision qui appara\u00eet \u00e0 la fin du passage cit\u00e9 et qui, dans les deux pages suivantes, est mise en relation avec un souvenir d\u2019enfance qui ressurgit brutalement \u00e0 cet instant. Parmi les d\u00e9tails fournis, apparemment insignifiants, les formes du parquet en arrivent \u00e0 rev\u00eatir une signification, de m\u00eame que la sc\u00e8ne, basculant d\u2019observations anodines vers une \u00e9piphanie, donne lieu \u00e0 une r\u00e9flexion de l\u2019auteur sur le fonctionnement des r\u00e9miniscences, en h\u00e9ritier avou\u00e9 de Proust (2015a, 239-240). Le visage dans le parquet rappelle en effet \u00e0 Knausg\u00e5rd une autre vision d\u2019enfance, celle d\u2019un visage aper\u00e7u dans la mer, qu\u2019il raconte au d\u00e9but de l\u2019\u0153uvre (2015a, 16-18). Si le moment d\u2019\u00e9piphanie fait prendre \u00e0 ce passage au d\u00e9part mineur (un simple moment d\u2019\u00e9garement dans le travail d\u2019\u00e9criture) une importance qui justifie sa pr\u00e9sence, la plupart des \u00e9pisodes racont\u00e9s qui mettent en sc\u00e8ne l\u2019\u00e9crivain en exercice ne prennent pas une telle signification, mais t\u00e9moignent d\u2019une volont\u00e9 de rendre compte de l\u2019activit\u00e9 d\u2019\u00e9criture dans sa dimension ritualis\u00e9e. La mani\u00e8re dont le r\u00e9cit et la description \u00e9pousent les mouvements du regard, de la pens\u00e9e et de la m\u00e9moire de l\u2019\u00e9crivain, en revanche, est plus repr\u00e9sentative du cycle autobiographique dans son ensemble. On peut y observer le r\u00e9sultat de la m\u00e9thode mise en place par l\u2019auteur, alliant rapidit\u00e9 d\u2019ex\u00e9cution et recherche de l\u2019authentique et du factuel. L\u2019\u00e9criture, d\u00e8s lors, peut donner l\u2019impression d\u2019\u00eatre men\u00e9e au fil de la plume, bien qu\u2019elle soit sous-tendue par un effort de construction et d\u2019agencement qu\u2019ont \u00e0 juste titre relev\u00e9 certain\u00b7e\u00b7s critiques (notamment Asselin 2019, 6), et qui contredit en partie les revendications d\u2019\u00e9criture spontan\u00e9e exprim\u00e9es par Knausg\u00e5rd.<\/p>\n<p>Mis bout \u00e0 bout, les passages consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9criture esquissent ainsi une pr\u00e9sentation de soi en \u00e9crivain. On peut remarquer, cependant, qu\u2019un d\u00e9calage est instaur\u00e9 entre l\u2019activit\u00e9 d\u2019\u00e9criture \u00e9voqu\u00e9e et le volet de <em>Mon combat<\/em> qui la met en sc\u00e8ne. Le premier tome de <em>Mon combat<\/em>, <em>La Mort d\u2019un p\u00e8re<\/em>, revient ainsi sur l\u2019\u00e9criture du deuxi\u00e8me roman de Knausg\u00e5rd, <em>En tid for alt. Un homme amoureux<\/em> [<em>Min kamp 2<\/em>] (2009), \u00e9voque quant \u00e0 lui la r\u00e9daction de <em>La Mort d\u2019un p\u00e8re<\/em>, notamment par le biais de l\u2019autocitation (Knausg\u00e5rd 2016b, 716-717), mais aussi \u00e0 travers des consid\u00e9rations sur sa m\u00e9thode d\u2019\u00e9criture (2016b, 724-725). Le dernier, <em>Fin de combat<\/em>, op\u00e8re un retour r\u00e9flexif sur la conception et la r\u00e9ception des cinq premiers tomes (en particulier par ses proches). Les passages consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019activit\u00e9 litt\u00e9raire dans lesquels temps de l\u2019\u00e9criture et temps du r\u00e9cit co\u00efncident rel\u00e8vent de l\u2019exception. Parmi eux, on peut citer les quelques pages de <em>La Mort d\u2019un p\u00e8re<\/em> dans lesquelles le pacte autobiographique est scell\u00e9, introduit par la phrase suivante\u00a0: \u00ab\u00a0Lorsque j\u2019\u00e9cris ces lignes, assis \u00e0 ma table, plus de trente ans se sont \u00e9coul\u00e9s.\u00a0\u00bb (Knausg\u00e5rd 2015a, 38). La plupart du temps, Knausg\u00e5rd rend compte de l\u2019activit\u00e9 d\u2019\u00e9criture avec un d\u00e9calage. C\u2019est cette vision r\u00e9trospective qui permet d\u2019ailleurs une distance r\u00e9flexive sur les \u0153uvres pass\u00e9es, de leur conception \u00e0 leur r\u00e9ception, s\u2019accompagnant parfois d\u2019observations amus\u00e9es sur les tentatives inabouties et les \u00e9checs des d\u00e9buts. On retrouve ce d\u00e9calage dans l\u2019\u00e9cart entre les \u00e9v\u00e9nements racont\u00e9s et leur r\u00e9cit\u00a0: Knausg\u00e5rd n\u2019entend pas rendre compte sur le vif des exp\u00e9riences v\u00e9cues, contrairement \u00e0 d\u2019autres pratiques de l\u2019\u00e9criture de soi, telles que les carnets ou les journaux intimes. En revanche, cet \u00e9cart ne donne pas lieu \u00e0 une relecture analytique des \u00e9pisodes v\u00e9cus, comme le montre Daunais\u00a0(2021, 61) : Knausg\u00e5rd donne \u00e0 voir sa vie pass\u00e9e telle qu\u2019il s\u2019en souvient, d\u2019une fa\u00e7on brute et le plus souvent d\u00e9nu\u00e9e de tout effet stylistique.<\/p>\n<p>Outre l\u2019activit\u00e9 d\u2019\u00e9criture, d\u00e9ploy\u00e9e de livre en livre, c\u2019est aussi au quotidien d\u2019un p\u00e8re de famille que Knausg\u00e5rd r\u00e9serve une place importante dans <em>Mon combat<\/em>. Cela est particuli\u00e8rement marqu\u00e9 dans le deuxi\u00e8me tome, <em>Un homme amoureux<\/em>. L\u2019\u00e9crivain raconte aussi bien des \u00e9v\u00e9nements routiniers de sa vie familiale (courses, cuisine, garde et promenade des enfants, etc.) que des querelles de voisinage, comme dans l\u2019extrait suivant\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019automne laissa la place \u00e0 l\u2019hiver et la vie qui tournait autour des bouillies, de la layette, des pleurs, des renvois, ces matin\u00e9es largement oisives et ces apr\u00e8s-midi vides commenc\u00e8rent \u00e0 m\u2019user, mais je ne pouvais rien dire ni me plaindre, je n\u2019avais qu\u2019\u00e0 fermer ma gueule et faire mon devoir. Dans l\u2019immeuble, les petits harc\u00e8lements continuaient et ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 le soir de la Saint-Sylvestre n\u2019avait rien chang\u00e9 \u00e0 nos relations avec la Russe. [\u2026] Il suffisait que nous allumions la radio le matin dans la chambre, que je fasse tomber un livre par terre ou que je plante un clou dans le mur pour qu\u2019elle frappe \u00e0 grands coups sur la tuyauterie. Une fois, j\u2019avais oubli\u00e9 un sac IKEA rempli de linge propre dans la buanderie, quelqu\u2019un l\u2019avait mis sous l\u2019\u00e9vier et avait d\u00e9viss\u00e9 le tuyau de sorte que l\u2019eau qui coulait, et c\u2019\u00e9tait surtout de l\u2019eau sale, atterr\u00eet dans le sac<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5713\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">\u00ab\u00a0H\u00f8sten gikk over i vinter, livet med barnegr\u00f8t og barnekl\u00e6r, barnegr\u00e5t og barnespy, bl\u00e5sende \u00f8rkesl\u00f8se formiddager og tomme ettermiddager begynte \u00e5 ta p\u00e5, men jeg kunne ikke klage, kunne ikke si noe, det var bare \u00e5 holde kjeft og gj\u00f8re det jeg m\u00e5tte. I leieg\u00e5rden fortsatte de sm\u00e5 trakasseringene, det som hadde kommet for en dag p\u00e5 nytt\u00e5rsaften, hadde ikke forandret noe p\u00e5 russerinnens forhold til oss. [&#8230;] Skrudde vi p\u00e5 radioen i soverommet en morgen, mistet jeg en bok i gulvet, slo jeg en spiker inn i veggen, dundret det like etter i r\u00f8rene. En gang jeg glemte en IKEA-pose med rene kl\u00e6r igjen i vaskekjelleren, hadde noen plassert den under utslagsvasken, og deretter l\u00f8snet r\u00f8ret, slik at alt vann som rant gjennom sluket, og det var for det meste skittent vaskevann, havnet rett i posen. \u00bb (Knausg\u00e5rd 2015c, 357)<\/span>. (Knausg\u00e5rd 2016b, 428)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Apr\u00e8s avoir \u00e9voqu\u00e9 un \u00e0 un, au fil des pages, des \u00e9v\u00e9nements ordinaires, Knausg\u00e5rd les envisage ici dans leur r\u00e9p\u00e9tition, en soulignant leur caract\u00e8re ritualis\u00e9, traduit par l\u2019\u00e9num\u00e9ration d\u2019objets, d\u2019aliments et de faits associ\u00e9s \u00e0 des activit\u00e9s habituelles. Dans la derni\u00e8re phrase de l\u2019extrait, l\u2019\u00e9vocation de ces rituels s\u2019articule au r\u00e9cit d\u2019une anecdote, qui vient s\u2019inscrire dans le r\u00e9cit de conflits de voisinage eux aussi r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, sur lesquels l\u2019\u0153uvre revient d\u2019ailleurs plusieurs fois. Le passage me semble repr\u00e9sentatif de la place centrale accord\u00e9e, dans <em>Mon combat<\/em>, \u00e0 la vie quotidienne\u00a0: Knausg\u00e5rd rend aussi bien compte de l\u2019accumulation des faits ordinaires que de certaines anecdotes qui viennent rompre le cours habituel des choses. Bien que certains \u00e9v\u00e9nements racont\u00e9s soient de plus grande ampleur \u2013 telle la naissance d\u2019un enfant, dans <em>Un homme amoureux<\/em> \u2013, ils s\u2019ins\u00e8rent dans le quotidien routinier d\u2019un \u00e9crivain et d\u2019un p\u00e8re de famille comme les autres.<\/p>\n<p>Le quotidien et le banal auxquels Knausg\u00e5rd convie son lectorat apparaissent cependant comme le fruit d\u2019une recomposition. Face au niveau de d\u00e9tails qui caract\u00e9rise le r\u00e9cit de certains \u00e9v\u00e9nements pourtant peu m\u00e9morables, certain\u00b7e\u00b7s critiques n\u2019ont pas manqu\u00e9 de s\u2019interroger sur le caract\u00e8re factuel des \u00e9pisodes narr\u00e9s, en particulier des discours rapport\u00e9s (Behrendt 2011, 302). C\u2019est de fait une observation confort\u00e9e par des propos de l\u2019\u00e9crivain, bien que cela paraisse entrer en contradiction avec son projet de s\u2019en tenir aux faits, tels qu\u2019il s\u2019en souvient du moins. Le r\u00e9cit tr\u00e8s d\u00e9taill\u00e9 d\u2019une soir\u00e9e de R\u00e9veillon \u00e0 l\u2019adolescence, dans <em>La Mort d\u2019un p\u00e8re<\/em>, comportant de longs passages dialogu\u00e9s, \u00e9veille par exemple des soup\u00e7ons\u00a0: comment l\u2019\u00e9crivain peut-il se souvenir aussi pr\u00e9cis\u00e9ment, apr\u00e8s tant d\u2019ann\u00e9es, du d\u00e9roulement de cet \u00e9v\u00e8nement et des longs \u00e9changes qui le ponctuent? Knausg\u00e5rd indique lui-m\u00eame dans <em>La Mort d\u2019un p\u00e8re<\/em> qu\u2019il a \u00ab\u00a0br\u00fbl\u00e9 tous [s]es journaux et toutes [s]es notes\u00a0\u00bb (2015a, 432) concernant ses vingt-cinq premi\u00e8res ann\u00e9es. Cette pr\u00e9cision, qui appelle \u00e0 se m\u00e9fier de la fid\u00e9lit\u00e9 aux faits d\u2019un certain nombre de souvenirs racont\u00e9s, para\u00eet ne concerner qu\u2019en partie cette soir\u00e9e de R\u00e9veillon\u00a0: un passage d\u2019<em>Un homme amoureux\u00a0<\/em>(2016b, 717) indique que l\u2019\u00e9pisode \u00e9chappe \u00e0 la destruction des traces, car l\u2019\u00e9crivain a conserv\u00e9 des notes qui y font allusion. Il semble n\u00e9anmoins que seuls quelques mots \u00e0 propos de sacs de bi\u00e8re oubli\u00e9s dans un foss\u00e9 aient suffi \u00e0 Knausg\u00e5rd pour \u00e9laborer un r\u00e9cit d\u2019une centaine de pages dans <em>La Mort d\u2019un p\u00e8re<\/em>. La d\u00e9couverte de ce d\u00e9tail a certes pu rappeler dans son sillage l\u2019\u00e9v\u00e9nement dans son ensemble, jouant le r\u00f4le d\u2019un catalyseur r\u00e9activant d\u2019autres souvenirs enfouis, selon un m\u00e9canisme de la m\u00e9moire dont l\u2019\u00e9crivain s\u2019\u00e9tonne dans <em>Uforvarende<\/em> (2018, 19-20). Cela ne peut toutefois constituer qu\u2019une hypoth\u00e8se, dans la mesure o\u00f9 l\u2019auteur lui-m\u00eame, d\u2019un tome \u00e0 l\u2019autre, n\u2019a de cesse de souligner les failles de sa m\u00e9moire, pr\u00e9cisant qu\u2019il oublie pratiquement tout ce qu\u2019on lui dit (2015a, 530), ou remettant plus globalement en cause la fiabilit\u00e9 de la m\u00e9moire humaine au d\u00e9but de <em>Jeune homme<\/em> [<em>Min kamp 3<\/em>] (2017, 21). Dans le tome six de <em>Mon combat<\/em>, Knausg\u00e5rd pr\u00e9cise la part de recomposition effectu\u00e9e. Celle-ci concerne autant les \u00e9pisodes racont\u00e9s \u2013 \u00ab\u00a0ce qui est d\u00e9crit s\u2019est pass\u00e9, quand bien m\u00eame pas jusque dans les moindres d\u00e9tails<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5713\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-8\">8<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-8\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">\u00ab\u00a0det som beskrives, har hendt, om enn ikke ned til minste detalj.\u00a0\u00bb<\/span>\u00a0\u00bb (2015d, 59, je traduis), peut-on y lire \u2013 que les dialogues\u00a0: \u00e0 propos de certains d\u2019entre eux, l\u2019auteur signale qu\u2019\u00ab\u00a0ils [sont] peut-\u00eatre vraisemblables, mais [\u2026] pas vrais<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5713\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-9\">9<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-9\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\">\u00ab\u00a0de [er] kanskje sannsynlige, men [&#8230;] ikke sanne \u00bb. Cette remarque concerne les dialogues avec Hanne, amour d\u2019adolescence \u00e9voqu\u00e9 dans <em>La Mort d\u2019un p\u00e8re<\/em>. Knausg\u00e5rd dit avoir \u00ab\u00a0invent\u00e9 des dialogues\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0[o]ppfunnet dialoger\u00a0\u00bb) avec elle (2015d, 152, je traduis), bien qu\u2019il se souvienne tr\u00e8s bien, par ailleurs, de certains \u00e9pisodes racont\u00e9s.<\/span>\u00a0\u00bb (2015d, 152, je traduis). C\u2019est d\u2019ailleurs une des raisons qui ont pu amener l\u2019\u00e9crivain \u00e0 d\u00e9signer constamment les volets de <em>Mon combat<\/em> comme des \u00ab\u00a0romans autobiographiques<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5713\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-10\">10<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-10\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\">\u00ab\u00a0selvbiografiske romaner\u00a0\u00bb. La d\u00e9signation g\u00e9n\u00e9rique de <em>Mon combat<\/em> suscite des discussions parmi les chercheur\u00b7se\u00b7s\u00a0: Behrendt y voit un exemple d\u2019\u00ab\u00a0autonarration\u00a0\u00bb, cat\u00e9gorie qu\u2019il forge et d\u00e9finit (2011, 322), Hauge place les textes parmi des \u00ab\u00a0fictions sans fiction\u00a0\u00bb floutant les fronti\u00e8res entre roman et autobiographie (2012, n.p.), Helt Haarder les analyse \u00e0 l\u2019aune du \u00ab\u00a0biographisme performatif\u00a0\u00bb, tendance de la litt\u00e9rature autobiographique des ann\u00e9es 2000 dans laquelle les \u00e9crivain\u00b7e\u00b7s engagent leur propre personne dans un jeu avec les r\u00e9actions du lectorat et de la sph\u00e8re publique (2010, 25). Notons que si Knausg\u00e5rd pr\u00e9f\u00e8re parler de \u00ab\u00a0romans autobiographiques\u00a0\u00bb, c\u2019est sans doute aussi pour des raisons strat\u00e9giques, afin de se pr\u00e9munir contre les attaques de ses proches.<\/span>\u00a0\u00bb (2015d, 59, je traduis).<\/p>\n<p>Que Knausg\u00e5rd s\u2019en tienne plus ou moins aux faits dans <em>Mon combat<\/em>, il appara\u00eet que son entreprise est tout enti\u00e8re marqu\u00e9e par un souci de restitution, de recomposition ou de recr\u00e9ation, d\u2019une part de la vie quotidienne, et d\u2019autre part d\u2019un grand nombre de souvenirs, \u00e9gren\u00e9s moins pour leur importance en tant que telle que pour suivre le mouvement chaotique de la m\u00e9moire. En donnant \u00e0 voir des \u00e9v\u00e9nements ordinaires dans leurs d\u00e9tails et dans leur masse, le r\u00e9cit donne l\u2019impression de rendre compte <em>in extenso<\/em> d\u2019un certain nombre d\u2019entre eux et de tendre vers la restitution d\u2019une vie dans sa totalit\u00e9. Il produit d\u00e8s lors un \u00ab\u00a0effet de pr\u00e9sence<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5713\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-11\">11<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-11\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\">Cette notion (<em>the presence effect<\/em>) est emprunt\u00e9e par Behrendt \u00e0 Hans Ulrich Gumbrecht.<\/span>\u00a0\u00bb notable (Behrendt 2011, 299-302). C\u2019est bien une immersion dans son quotidien que propose Knausg\u00e5rd \u00e0 son lectorat. Sans doute une telle plong\u00e9e n\u2019est-elle possible, d\u2019ailleurs, qu\u2019au prix d\u2019une recomposition qui peut faire passer du vrai au vraisemblable, voire \u00e0 la fiction. Toujours est-il que c\u2019est bien le niveau de d\u00e9tail du r\u00e9cit ainsi que l\u2019ampleur du cycle qui permettent une incursion dans l\u2019ordinaire d\u2019une vie, jusque dans ses \u00e9v\u00e9nements mineurs.\u00a0\u00a0<\/p>\n<h2>Pour une reconsid\u00e9ration de l\u2019ordinaire<\/h2>\n<p>\u00c9largir le champ des objets dignes de figurer en litt\u00e9rature afin de s\u2019aventurer dans le domaine des \u00e9v\u00e9nements routiniers\u00a0: c\u2019est l\u00e0 une volont\u00e9 que Knausg\u00e5rd partage dans une certaine mesure avec Annie Ernaux. Cette derni\u00e8re a mis en \u0153uvre un tel projet d\u00e8s ses premiers textes parus dans les ann\u00e9es 1970, tout en soulignant la dimension politique que rev\u00eat le<\/p>\n<blockquote>\n<p>d\u00e9sir de bouleverser les hi\u00e9rarchies litt\u00e9raires et sociales en \u00e9crivant de mani\u00e8re identique sur des \u00ab\u00a0objets\u00a0\u00bb consid\u00e9r\u00e9s comme indignes de la litt\u00e9rature, par exemple les supermarch\u00e9s, le RER, l\u2019avortement, et sur d\u2019autres, plus \u00ab\u00a0nobles\u00a0\u00bb, comme les m\u00e9canismes de m\u00e9moire, la sensation du temps, etc., et en les associant.\u00a0(2003, 80-81)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019autrice pr\u00f4ne donc le m\u00e9lange et la mise \u00e0 \u00e9galit\u00e9, dans l\u2019attention stylistique qui leur est accord\u00e9e, des mat\u00e9riaux d\u2019\u00e9criture. Ce souci trouve un \u00e9cho dans les pr\u00e9occupations de Knausg\u00e5rd, formul\u00e9es ainsi, \u00e0 propos des sc\u00e8nes consacr\u00e9es au m\u00e9nage dans <em>La Mort d\u2019un p\u00e8re<\/em>\u00a0que j\u2019\u00e9voquerai ensuite\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>D\u2019un point de vue litt\u00e9raire, c\u2019est int\u00e9ressant. Justement parce que l\u2019on d\u00e9crit quelque chose qui n\u2019est pas d\u00e9crit habituellement. C\u2019\u00e9tait exactement cela, le point de d\u00e9part du roman : je voulais d\u00e9peindre le quotidien, tout ce qui, d\u2019habitude, n\u2019est pas litt\u00e9raire. De la sorte, le livre tente d\u2019exorciser le monde r\u00e9el. C\u2019est tellement rare de vivre dans l\u2019ici et maintenant. Mais, en d\u00e9crivant le monde concret, ce sens de l\u2019ici et maintenant se manifeste tr\u00e8s nettement. (Knausg\u00e5rd cit\u00e9 dans Korsgaard 2010, n.p.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au-del\u00e0 des motivations relev\u00e9es pr\u00e9c\u00e9demment qui ont conduit l\u2019auteur \u00e0 un nouveau type d\u2019\u00e9criture, le d\u00e9sir de bouleverser les hi\u00e9rarchies litt\u00e9raires en vigueur (sans s\u2019attaquer aux hi\u00e9rarchies sociales comme le fait Ernaux) occupe une place centrale dans ce processus. Son \u00e9criture d\u00e9li\u00e9e l\u2019am\u00e8ne en outre \u00e0 faire d\u2019incessants allers-retours entre objets \u00ab\u00a0dignes\u00a0\u00bb et objets \u00ab\u00a0indignes\u00a0\u00bb. <em>Mon combat<\/em> regorge ainsi des associations propos\u00e9es par Ernaux dans l\u2019entretien cit\u00e9 plus haut, lesquelles font en l\u2019occurrence voisiner des \u00e9v\u00e9nements ou des objets quotidiens avec des r\u00e9flexions ou des \u00e9pisodes consacr\u00e9s \u00e0 des sujets volontiers associ\u00e9s au litt\u00e9raire (fonctionnement de la m\u00e9moire, lecture, \u00e9criture, etc.). Pour n\u2019en donner qu\u2019un exemple, Knausg\u00e5rd passe, dans une page d\u2019<em>Un homme amoureux<\/em>, de consid\u00e9rations sur la litt\u00e9rature qui m\u00ealent Wijmark, Bernhard et H\u00f6lderlin au r\u00e9cit d\u2019un repas ordinaire chez des amis (2016b, 518). Ce glissement se fait sans transition ni modification stylistique. Il est repr\u00e9sentatif d\u2019un bouleversement des hi\u00e9rarchies qui marque l\u2019ensemble de <em>Mon combat<\/em> \u2013 un bouleversement qui tient autant \u00e0 la place pr\u00e9pond\u00e9rante accord\u00e9e aux objets et aux \u00e9v\u00e9nements ordinaires qu\u2019\u00e0 leur voisinage avec des objets <em>a priori<\/em> plus \u00ab\u00a0dignes\u00a0\u00bb. \u00a0<\/p>\n<p>Quant au fait de s\u2019attacher, par le biais de l\u2019\u00e9criture, \u00e0 \u00ab\u00a0vivre dans l\u2019ici et maintenant\u00a0\u00bb et \u00e0 \u00ab\u00a0exorciser le monde r\u00e9el\u00a0\u00bb, Knausg\u00e5rd entend ici d\u00e9placer son attention de l\u2019extraordinaire vers l\u2019\u00ab\u00a0infra-ordinaire\u00a0\u00bb pour interroger \u00ab\u00a0l\u2019habituel\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0\u201cchoses communes\u201d\u00a0\u00bb (Perec 2006, 11), dans leur dimension concr\u00e8te, s\u2019inscrivant dans la lign\u00e9e de Perec sans s\u2019y r\u00e9f\u00e9rer. Ce d\u00e9placement am\u00e8ne \u00e0 reconsid\u00e9rer l\u2019ordinaire, pour prendre la pleine mesure du caract\u00e8re essentiel des \u00ab\u00a0petites choses sans importance qui font la vie\u00a0\u00bb, en reprenant les termes de l\u2019\u00e9crivain norv\u00e9gien (Leyris 2017, n.p.).<\/p>\n<p>Parmi ces \u00ab\u00a0petites choses\u00a0\u00bb, on trouve le rituel du m\u00e9nage. Knausg\u00e5rd y consacre de nombreuses pages dans <em>La Mort d\u2019un p\u00e8re<\/em>, \u00e0 l\u2019occasion du nettoyage de la maison partag\u00e9e par la grand-m\u00e8re et le p\u00e8re apr\u00e8s la mort de ce dernier. Le m\u00e9nage d\u00e9crit succ\u00e8de dans ce contexte \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement extraordinaire. On peut cependant y mesurer \u00e0 la fois le niveau de d\u00e9tail recherch\u00e9 par Knausg\u00e5rd, qui fait notamment part de consid\u00e9rations sur les produits de nettoyage rares en litt\u00e9rature (2015a, 444-445), ainsi que la tentative d\u2019\u00ab\u00a0exorciser le r\u00e9el\u00a0\u00bb (Korsgaard 2010, n.p.) qui, si elle sous-tend l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre selon l\u2019auteur, est particuli\u00e8rement perceptible ici. Le r\u00e9cit du m\u00e9nage effectu\u00e9 dans la maison passe par un compte-rendu foisonnant de ses diff\u00e9rentes \u00e9tapes, la description de l\u2019\u00e9tat de telle ou telle pi\u00e8ce, ainsi que l\u2019inventaire des objets trouv\u00e9s. Rappelant certaines pratiques de Perec, la liste de ces objets dans la salle de bain, notamment (2015a, 393), est ici assortie de caract\u00e9risations n\u00e9gatives qui, tout en exprimant la salet\u00e9 concr\u00e8te des lieux, indiquent l\u2019\u00e9tat physique et psychologique de celles et ceux qui y vivent. L\u2019inventaire est aussi justifi\u00e9 par les r\u00e9miniscences d\u00e9clench\u00e9es par les lieux et les objets\u00a0: la salle de bain, pi\u00e8ce dans laquelle le grand-p\u00e8re s\u2019\u00e9tait un jour \u00e9croul\u00e9 avant de mourir peu apr\u00e8s, se peuple de pr\u00e9sences imagin\u00e9es (2015a, 394). Entrecoup\u00e9 \u00e0 de nombreuses reprises par l\u2019\u00e9vocation de souvenirs troublants, le r\u00e9cit du m\u00e9nage est pr\u00e9sent\u00e9 explicitement comme une forme d\u2019exorcisation du r\u00e9el\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Mais comment maintenir ce trouble \u00e0 distance? En nettoyant, tout simplement. En r\u00e9curant et d\u00e9crassant, d\u00e9tachant et d\u00e9capant. En voyant l\u2019\u00e9clat que jette chaque carreau lav\u00e9. En pensant que tout ce qui a \u00e9t\u00e9 ab\u00eem\u00e9 serait r\u00e9par\u00e9. Tout, absolument tout. Et en me disant que jamais et sous aucun pr\u00e9texte je ne me retrouverais dans la m\u00eame situation que lui<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"12\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5713\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-12\">12<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-12\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"12\"> \u00ab\u00a0S\u00e5 hvordan holde den f\u00f8lelsen unna? \u00c5, det var bare \u00e5 vaske, det. Skure og skrubbe og gnikke og gni. Se hvordan flis etter flis ble ren og skinnende. Tenke at alt som hadde blitt \u00f8delagt her, skulle gjenopprettes. Alt. Alt. Og at jeg aldri, ikke under noen omstendigheter, skulle havne der han hadde havnet. \u00bb (Knausg\u00e5rd 2015b, 315)<\/span>. (2015a, 295)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Expliquant ce qui sous-tend ce nettoyage m\u00e9ticuleux, ce passage associe m\u00e9nage et r\u00e9paration, autant au sens concret qu\u2019abstrait du terme. La tentative d\u2019\u00ab\u00a0exorciser le r\u00e9el\u00a0\u00bb (Korsgaard 2010, n.p.) passe, au sein du r\u00e9cit, par cette recherche d\u2019effacement de la ruine du p\u00e8re. Le livre place dans l\u2019inventaire du r\u00e9el, aussi minutieux que le m\u00e9nage lui-m\u00eame, cette tentative d\u2019exorcisation. En rendant compte du quotidien aussi bien que de ce type d\u2019\u00e9pisodes douloureux d\u00e9crits et d\u00e9nou\u00e9s par et dans l\u2019\u00e9criture, l\u2019\u0153uvre adopte dans une certaine mesure une vis\u00e9e th\u00e9rapeutique. L\u2019apparemment inessentiel, en l\u2019occurrence le nettoyage lui-m\u00eame, rev\u00eat ainsi une importance qui justifie sa mise en r\u00e9cit.<\/p>\n<p>L\u2019ordinaire, dans cet \u00e9pisode du m\u00e9nage comme dans l\u2019ensemble de <em>Mon combat<\/em>, s\u2019inscrit non seulement dans l\u2019\u00e9criture de soi, mais aussi dans une trame narrative. Bien que Knausg\u00e5rd accorde une place centrale \u00e0 l\u2019anodin, ce n\u2019est que dans un projet ult\u00e9rieur en quatre volets qu\u2019il met en sc\u00e8ne des objets quotidiens sans les inscrire dans la trame d\u2019un r\u00e9cit. Cette entreprise, qualifi\u00e9e par l\u2019auteur d\u2019\u00ab\u00a0encyclop\u00e9die des saisons\u00a0\u00bb (<em>\u00e5rstid-encyklopedi<\/em>), s\u2019\u00e9chelonne sur une ann\u00e9e<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"13\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5713\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-13\">13<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5713-13\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"13\">Dans l\u2019ordre de publication\u00a0des quatre volets, qui portent respectivement sur l\u2019automne, l\u2019hiver, le printemps et l\u2019\u00e9t\u00e9 : <em>Om h\u00f8sten<\/em> (2015), <em>Om vinteren<\/em> (2015), <em>Om v\u00e5ren<\/em> (2016), <em>Om sommeren<\/em> (2016).<\/span>. En s\u2019attachant \u00e0 d\u00e9crire de pr\u00e8s des choses du quotidien, elle se situe explicitement dans la lign\u00e9e du <em>Parti pris des choses<\/em> de Francis Ponge, sans recourir pour autant \u00e0 une forme po\u00e9tique. Cette \u00ab\u00a0encyclop\u00e9die\u00a0des saisons \u00bb consiste en une succession de textes courts organis\u00e9s selon les saisons et les mois de l\u2019ann\u00e9e et accompagn\u00e9s d\u2019illustrations. Knausg\u00e5rd entend y pr\u00e9senter le monde par le biais d\u2019\u00e9l\u00e9ments du quotidien, fort du constat que ceux-ci, en permanence sous nos yeux, \u00e9chappent paradoxalement \u00e0 notre attention et perdent leur signification (2016a, 17). Les textes, qui m\u00ealent r\u00e9cit, description et r\u00e9flexion, sont adress\u00e9s \u00e0 l\u2019une de ses filles dans des lettres successives plac\u00e9es en d\u00e9but de mois, d\u2019abord pour la pr\u00e9parer au monde dans lequel elle s\u2019appr\u00eate \u00e0 na\u00eetre, puis pour poursuivre cette initiation apr\u00e8s sa naissance. L\u2019\u00e9crivain y exprime son projet de montrer le monde environnant \u00e0 travers des objets, des animaux ou encore des sentiments de la vie de tous les jours\u00a0: pommes, gu\u00eapes, sacs plastique, soleil, dents, essence, grenouilles, \u00e9glises, solitude, douleur, bouteille Thermos, etc. (Knausg\u00e5rd 2016a). Ces \u00e9l\u00e9ments h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes offrent \u00e0 l\u2019auteur l\u2019occasion d\u2019une mise en sc\u00e8ne de l\u2019ordinaire sous une autre forme que dans <em>Mon combat<\/em>. Knausg\u00e5rd s\u2019\u00e9loigne de l\u2019\u00e9criture de soi, se positionnant davantage comme un observateur du monde qui l\u2019entoure que comme le point focal d\u2019un r\u00e9cit autobiographique. En esquissant ce pas de c\u00f4t\u00e9, il donne plus encore \u00e0 sentir la concr\u00e9tude des choses qu\u2019il ne le faisait dans <em>Mon combat<\/em>. L\u2019\u00e9crivain infl\u00e9chit sa saisie du monde, la tournant plus r\u00e9solument vers l\u2019ext\u00e9rieur, et explore une autre forme litt\u00e9raire, qui pr\u00e9f\u00e8re la succession de fragments \u00e0 la narration suivie. Cependant, on retrouve dans la qualification m\u00eame d\u2019\u00ab\u00a0encyclop\u00e9die des saisons\u00a0\u00bb, ainsi que dans l\u2019\u00e9laboration des quatre volets qui balaient tous les mois d\u2019une ann\u00e9e, un go\u00fbt pour la totalisation d\u00e9j\u00e0 perceptible dans <em>Mon combat<\/em>.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Asselin, Soline. 2016. \u00ab Territoires critiques : le cas de la s\u00e9rie <em>Min kamp<\/em> du norv\u00e9gien Karl Ove Knausg\u00e5rd \u00bb. <em>Postures<\/em> (24). <a href=\"about:blank\">http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/asselin-24<\/a> (Page consult\u00e9e le 13 janvier 2021).<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2019. \u00ab \u201cJ\u2019ai cr\u00e9\u00e9 un monstre que je ne contr\u00f4le plus.\u201d Controverses et amplifications m\u00e9diatiques autour de <em>Min kamp<\/em> de Karl Ove Knausg\u00e5rd \u00bb. <em>Captures<\/em> 4 (1). <a href=\"http:\/\/revuecaptures.org\/node\/3592\">http:\/\/revuecaptures.org\/node\/3592<\/a> (Page consult\u00e9e le 13 janvier 2021).<\/p>\n<p>Behrendt, Poul. 2011. \u00ab\u00a0Autonarration som skandinavisk novum. Karl Ove Knausg\u00e5rd, Anti-Proust og N\u00e6rv\u00e6rseffekten \u00bb.\u00a0<em>SPRING &#8211; tidsskrift for moderne dansk litteratur<\/em>\u00a0(31-32)\u00a0: 294-335. <a href=\"about:blank\">https:\/\/kritikerlaget.no\/attachments\/9b14a698f939fffe4178a9638d79996fd449c9bc\/39-20190315012742711756.pdf<\/a> (Page consult\u00e9e le 13 janvier 2021).<\/p>\n<p>Caviglioli, David. 2014. \u00ab Karl Ove Knausgaard : \u201cJ\u2019ai cr\u00e9\u00e9 un monstre que je ne contr\u00f4le plus\u201d\u00a0\u00bb. <em>BibliObs<\/em>, 19 septembre. <a href=\"about:blank\">https:\/\/bibliobs.nouvelobs.com\/rentree-litteraire-2014\/20140919.OBS9702\/karl-ove-knausgaard-j-ai-cree-un-monstre-que-je-ne-controle-plus.html<\/a> (Page consult\u00e9e le 13 janvier 2021).<\/p>\n<p>Daunais, Isabelle. 2021. <em>La Vie au long cours. Essai sur le temps du roman<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Bor\u00e9al.<\/p>\n<p>Ernaux, Annie. 2003. <em>L\u2019\u00c9criture comme un couteau. Entretien avec Fr\u00e9d\u00e9ric-Yves Jeannet<\/em>. Paris : Stock.<\/p>\n<p>Gram Jensen, Solveig. 2015. \u00ab Scandinavie. Jusqu\u2019o\u00f9 peut-on aller dans une fiction\u00a0?\u00a0\u00bb <em>Courrier international<\/em>, 29 mai. <a href=\"about:blank\">https:\/\/www.courrierinternational.com\/article\/scandinavie-jusquou-peut-aller-dans-une-fiction<\/a> (Page consult\u00e9e le 13 janvier 2021).<\/p>\n<p>Hauge, Hans. 2012. <em>Fiktionsfri fiktion<\/em>. <em>Om den nyvirkelige litteratur<\/em>. Copenhague\u00a0: Multivers.<\/p>\n<p>Helt Haarder, John. 2010. \u00ab <em>Hullet i nullerne. Ind og ud af kunsten med performativ biografisme <\/em>\u00bb. <em>Passage &#8211; Tidsskrift for litteratur og kritik <\/em>63 (25). <a href=\"about:blank\">https:\/\/tidsskrift.dk\/passage\/article\/view\/6370\/5515<\/a> (Page consult\u00e9e le 13 janvier 2021).<\/p>\n<p>Knausg\u00e5rd, Karl Ove. 2015a. <em>La Mort d\u2019un p\u00e8re<\/em>. <em>Mon combat. Livre I<\/em>. Traduit par Marie-Pierre Fiquet. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2015b [2009]. <em>Min kamp<\/em> <em>1<\/em>. Oslo : Forlaget Oktober.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2015c [2009]. <em>Min kamp 2. <\/em>Oslo : Forlaget Oktober. [\u00c9dition num\u00e9rique.]<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2015d [2011]. <em>Min kamp 6. <\/em>Oslo : Forlaget Oktober.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2016a [2015]. <em>Om h\u00f8sten<\/em>. Oslo\u00a0: Forlaget Oktober.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2016b. <em>Un homme amoureux. Mon combat. Livre II<\/em>. Traduit par Marie-Pierre Fiquet. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2017. <em>Jeune homme. Mon combat. Livre III<\/em>. Traduit par Marie-Pierre Fiquet. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2018. <em>Uforvarende<\/em>. Oslo : Forlaget Oktober.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2019. <em>Aux confins du monde. Mon combat. Livre IV<\/em>. Traduit par Marie-Pierre Fiquet. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2020a. <em>Comme il pleut sur la ville. Mon combat. Livre V<\/em>. Traduit par Marie-Pierre Fiquet. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2020b. <em>Fin de combat. Mon combat. Livre VI<\/em>. Traduit par Christine Berlioz, Jean-Baptiste Coursaud, Marie-Pierre Fiquet et Laila Flink Thullesen. Paris\u00a0: Deno\u00ebl.<\/p>\n<p>Korsgaard, Lea. 2010. \u00ab\u00a0<em>Min kamp<\/em>. Un combat de longue haleine\u00a0\u00bb. <em>Courrier international<\/em>, 15 septembre. <a href=\"about:blank\">https:\/\/www.courrierinternational.com\/article\/2010\/09\/16\/un-combat-de-longue-haleine<\/a> (Page consult\u00e9e le 13 janvier 2021).<\/p>\n<p>Leyris, Rapha\u00eblle. 2017. \u00ab\u00a0Karl Ove Knausgaard : \u201cJe veux me d\u00e9barrasser de l\u2019intoxication de moi-m\u00eame\u201d\u00a0\u00bb. <em>Le Monde<\/em>, 2 avril. <a href=\"about:blank\">https:\/\/www.lemonde.fr\/livres\/article\/2017\/04\/02\/karl-ove-knausgaard-je-veux-me-debarrasser-de-l-intoxication-de-moi-meme_5104621_3260.html<\/a> (Page consult\u00e9e le 13 janvier 2021).<\/p>\n<p>Noiville, Florence. 2019. \u00ab\u00a0Je pense trop\u00a0\u00bb. <em>Le Monde<\/em>, 17 janvier. <a href=\"about:blank\">https:\/\/www.lemonde.fr\/culture\/article\/2019\/01\/17\/karl-ove-knausgaard-je-pense-trop_5410240_3246.html<\/a> (Page consult\u00e9e le 13 janvier 2021).<\/p>\n<p>Perec, Georges. 2006 [1989]. <em>L\u2019Infra-ordinaire<\/em>. Paris : \u00c9ditions du Seuil.<\/p>\n<p>Rothman, Joshua. 2018. \u00ab\u00a0Karl Ove Knausgaard Looks Back on \u201cMy Struggle\u201d\u00a0\u00bb. <em>The New Yorker<\/em>, 11 novembre. <a href=\"about:blank\">https:\/\/www.newyorker.com\/culture\/the-new-yorker-interview\/karl-ove-knausgaard-the-duty-of-literature-is-to-fight-fiction<\/a> (Page consult\u00e9e le 13 janvier 2021).<\/p>\n<p>14 ber\u00f8rte familiemedlemmer. 2009. \u00ab Om Judaslitteratur \u00bb. <em>Klassekampen<\/em>, 3 octobre. [Initialement en ligne.]<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Pag\u00e8s, Laurent. 2021. \u00ab \u00c9crire\u00a0\u201cles petites choses sans importance qui font la vie\u201d : l\u2019incursion dans l\u2019ordinaire dans le cycle autobiographique Mon combat\u00a0de Karl Ove Knausg\u00e5rd\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Le parti pris de l&rsquo;ordinaire : penser le quotidien \u00bb, n\u00b0 33, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5713\u00a0 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pages_33.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 pages_33.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-9a1ed17e-a306-4921-8c5f-f1dbcdfbbf92\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pages_33.pdf\">pages_33<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pages_33.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-9a1ed17e-a306-4921-8c5f-f1dbcdfbbf92\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>Sur la r\u00e9ception de\u00a0<em>Mon combat<\/em>, voir Asselin 2016 et 2019.<\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>\u00ab\u00a014 membres de la famille concern\u00e9s\u00a0\u00bb qualifient\u00a0<em>Mon combat<\/em>\u00a0de \u00ab\u00a0litt\u00e9rature de Judas\u00a0\u00bb (14 ber\u00f8rte familiemedlemmer 2009, n.p., je traduis) et y voient une entreprise de divulgation faussant les faits r\u00e9els.<\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>Selon l\u2019auteur, ce titre probl\u00e9matique est \u00e0 la fois une provocation ironique (Knausg\u00e5rd entend faire un livre anti-id\u00e9ologique, prenant le contre-pied d\u2019Hitler) et le reflet d\u2019une conception de l\u2019existence comme un combat (Caviglioli 2014). Sur les controverses qu\u2019ont pu nourrir ce choix de titre et un passage du dernier tome du cycle consacr\u00e9 \u00e0 la figure d\u2019Hitler, voir Asselin 2019, 4-5.<\/div><\/li><li><span>4<\/span><div>Dans un texte consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9criture et \u00e0 la lecture paru en 2018 sous le titre <em>Uforvarende<\/em>, Knausg\u00e5rd indique que cette difficult\u00e9 l\u2019a emp\u00each\u00e9 d\u2019\u00e9crire durant deux p\u00e9riodes de quatre ans chacune, apr\u00e8s la publication de son premier roman en 1998, puis de son deuxi\u00e8me en 2004 (69-71).<\/div><\/li><li><span>5<\/span><div>\u00ab Reglene jeg satte opp da, var eksepsjonelt enkle. Jeg skulle bare skrive om ting som virkelig hadde hendt, og jeg skulle skrive som jeg husket dem, ikke gj\u00f8re research og ikke korrigere mot andre versjoner. Jeg skulle ogs\u00e5 skrive ett visst antall sider hver dag, f\u00f8rst fem, siden ti, og mot slutten opp mot tyve. P\u00e5 den m\u00e5ten ville jeg rett og slett ikke f\u00e5 tid til \u00e5 tenke, til \u00e5 planlegge og kalkulere, men m\u00e5tte bare f\u00f8lge etter det som til enhver tid dukket opp p\u00e5 skjermen foran meg. Den metoden oppstod fordi jeg skulle skrive om meg selv, og siden det er det vi vet mest om av alt, var det viktig \u00e5 unnvike de faste versjonene, de identitetsskapende strengene av minner som vi alle har og forst\u00e5r oss selv i forhold til, og istedenfor s\u00f8ke den kompleksiteten som finnes under selvinnsikten og selvbildet, og som bare kan forl\u00f8ses om man ikke tenker p\u00e5 hvordan det man tenker og f\u00f8ler, virker [&#8230;]. \u00bb<\/div><\/li><li><span>6<\/span><div>\u00ab\u00a0Etter en halvtimes fors\u00f8k lente jeg meg tilbake, <em>lot blikket gli mot plakaten bak skrivebordet<\/em>, den var fra en Peter Greenaway-utstilling jeg hadde v\u00e6rt p\u00e5 i Barcelona sammen med Tonje for lenge siden [&#8230;]. <em>S\u00e5 s\u00e5 jeg ut av vinduet<\/em>. Himmelen over sykehuset p\u00e5 den andre siden av veien var klar og bl\u00e5. Den lave solen blinket i ruter, skilter, rekkverk, bilpansere. Frostr\u00f8yken som steg opp fra dem som gikk forbi p\u00e5 fortauet, fikk det til \u00e5 se ut som om de brant. Alle tett innpakket i kl\u00e6r. Luer, skjerf, votter, tykke jakker. Bevegelsene hastige, ansiktene l\u00e5st. <em>Jeg lot blikket gli over gulvet<\/em>. Det var av parkett og relativt nytt, den r\u00f8dbrune tonen hade ingenting med leilighetens \u00f8vrige forrige \u00e5rhundreskifte-stil \u00e5 gj\u00f8re. Plutselig s\u00e5 jeg at kvistene og \u00e5rringene kanskje to meter bortenfor stolen hvor jeg satt, dannet et bilde av Kristus med tornekrone.\u00a0\u00bb (Knausg\u00e5rd 2015b, 190, je souligne.)<\/div><\/li><li><span>7<\/span><div>\u00ab\u00a0H\u00f8sten gikk over i vinter, livet med barnegr\u00f8t og barnekl\u00e6r, barnegr\u00e5t og barnespy, bl\u00e5sende \u00f8rkesl\u00f8se formiddager og tomme ettermiddager begynte \u00e5 ta p\u00e5, men jeg kunne ikke klage, kunne ikke si noe, det var bare \u00e5 holde kjeft og gj\u00f8re det jeg m\u00e5tte. I leieg\u00e5rden fortsatte de sm\u00e5 trakasseringene, det som hadde kommet for en dag p\u00e5 nytt\u00e5rsaften, hadde ikke forandret noe p\u00e5 russerinnens forhold til oss. [&#8230;] Skrudde vi p\u00e5 radioen i soverommet en morgen, mistet jeg en bok i gulvet, slo jeg en spiker inn i veggen, dundret det like etter i r\u00f8rene. En gang jeg glemte en IKEA-pose med rene kl\u00e6r igjen i vaskekjelleren, hadde noen plassert den under utslagsvasken, og deretter l\u00f8snet r\u00f8ret, slik at alt vann som rant gjennom sluket, og det var for det meste skittent vaskevann, havnet rett i posen. \u00bb (Knausg\u00e5rd 2015c, 357)<\/div><\/li><li><span>8<\/span><div>\u00ab\u00a0det som beskrives, har hendt, om enn ikke ned til minste detalj.\u00a0\u00bb<\/div><\/li><li><span>9<\/span><div>\u00ab\u00a0de [er] kanskje sannsynlige, men [&#8230;] ikke sanne \u00bb. Cette remarque concerne les dialogues avec Hanne, amour d\u2019adolescence \u00e9voqu\u00e9 dans <em>La Mort d\u2019un p\u00e8re<\/em>. Knausg\u00e5rd dit avoir \u00ab\u00a0invent\u00e9 des dialogues\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0[o]ppfunnet dialoger\u00a0\u00bb) avec elle (2015d, 152, je traduis), bien qu\u2019il se souvienne tr\u00e8s bien, par ailleurs, de certains \u00e9pisodes racont\u00e9s.<\/div><\/li><li><span>10<\/span><div>\u00ab\u00a0selvbiografiske romaner\u00a0\u00bb. La d\u00e9signation g\u00e9n\u00e9rique de <em>Mon combat<\/em> suscite des discussions parmi les chercheur\u00b7se\u00b7s\u00a0: Behrendt y voit un exemple d\u2019\u00ab\u00a0autonarration\u00a0\u00bb, cat\u00e9gorie qu\u2019il forge et d\u00e9finit (2011, 322), Hauge place les textes parmi des \u00ab\u00a0fictions sans fiction\u00a0\u00bb floutant les fronti\u00e8res entre roman et autobiographie (2012, n.p.), Helt Haarder les analyse \u00e0 l\u2019aune du \u00ab\u00a0biographisme performatif\u00a0\u00bb, tendance de la litt\u00e9rature autobiographique des ann\u00e9es 2000 dans laquelle les \u00e9crivain\u00b7e\u00b7s engagent leur propre personne dans un jeu avec les r\u00e9actions du lectorat et de la sph\u00e8re publique (2010, 25). Notons que si Knausg\u00e5rd pr\u00e9f\u00e8re parler de \u00ab\u00a0romans autobiographiques\u00a0\u00bb, c\u2019est sans doute aussi pour des raisons strat\u00e9giques, afin de se pr\u00e9munir contre les attaques de ses proches.<\/div><\/li><li><span>11<\/span><div>Cette notion (<em>the presence effect<\/em>) est emprunt\u00e9e par Behrendt \u00e0 Hans Ulrich Gumbrecht.<\/div><\/li><li><span>12<\/span><div> \u00ab\u00a0S\u00e5 hvordan holde den f\u00f8lelsen unna? \u00c5, det var bare \u00e5 vaske, det. Skure og skrubbe og gnikke og gni. Se hvordan flis etter flis ble ren og skinnende. Tenke at alt som hadde blitt \u00f8delagt her, skulle gjenopprettes. Alt. Alt. Og at jeg aldri, ikke under noen omstendigheter, skulle havne der han hadde havnet. \u00bb (Knausg\u00e5rd 2015b, 315)<\/div><\/li><li><span>13<\/span><div>Dans l\u2019ordre de publication\u00a0des quatre volets, qui portent respectivement sur l\u2019automne, l\u2019hiver, le printemps et l\u2019\u00e9t\u00e9 : <em>Om h\u00f8sten<\/em> (2015), <em>Om vinteren<\/em> (2015), <em>Om v\u00e5ren<\/em> (2016), <em>Om sommeren<\/em> (2016).<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0Le parti pris de l\u2019ordinaire : penser le quotidien\u00a0\u00bb,\u00a0no\u00a033 Lorsque, en 2011, l\u2019\u00e9crivain norv\u00e9gien Karl Ove Knausg\u00e5rd publie le sixi\u00e8me tome du cycle autobiographique intitul\u00e9 Mon combat [Min kamp], il parach\u00e8ve \u00e0 moins de 43 ans un v\u00e9ritable tour de force\u00a0: consacrer plus de 3500 pages au r\u00e9cit d\u2019une vie ordinaire. 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