{"id":5715,"date":"2024-06-13T19:48:35","date_gmt":"2024-06-13T19:48:35","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/liberte-de-creation-et-censure-politique-dans-remember-ruben-de-mongo-beti-enjeux-de-la-fictionnalisation-dun-heros-national-maudit\/"},"modified":"2024-08-20T20:01:28","modified_gmt":"2024-08-20T20:01:28","slug":"liberte-de-creation-et-censure-politique-dans-remember-ruben-de-mongo-beti-enjeux-de-la-fictionnalisation-dun-heros-national-maudit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5715","title":{"rendered":"Libert\u00e9 de cr\u00e9ation et censure politique dans \u00ab Remember Ruben \u00bb de Mongo Beti : Enjeux de la fictionnalisation d\u2019un \u00ab h\u00e9ros national maudit \u00bb"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6905\">Dossier \u00ab\u00a0Le parti pris de l\u2019ordinaire : penser le quotidien\u00a0\u00bb,\u00a0no\u00a033<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p>La libert\u00e9 est un id\u00e9al po\u00e9tique, ce n\u2019est ni un mot d\u2019ordre transitoire, ni un slogan mystificateur. [\u2026] Il s\u2019agit simplement d\u2019abord de pouvoir s\u2019exprimer soi, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019exprimer l\u2019oppression. Mais toutes les forces vont se conjuguer pour emp\u00eacher, grossi\u00e8rement par l\u2019interdit, ou subtilement, par diff\u00e9rentes tentatives de d\u00e9rivation, cette expression<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_5715\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5715-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5715-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">\u00a0Beti, Mongo.\u00a01992. \u00ab\u00a0Mongo Beti\u2019s Acceptance of the Fonlon-Nichols Prize\u00a0\u00bb.\u00a0<em>ALA Bulletin<\/em>\u00a018\u00a0(4)\u00a0: 26.\u00a0<\/span>.<\/p>\n<p>Mongo Beti, \u00ab\u00a0Mongo Beti\u2019s Acceptance of the Fonlon-Nichols Prize\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au sein des postcolonies africaines, \u00e9crire c\u2019est prendre parti. Et aborder, par la litt\u00e9rature, des sujets sensibles tels que l\u2019\u00e9pineuse question de la m\u00e9moire nationale, c\u2019est parfois faire s\u2019entrechoquer la m\u00e9moire officielle et l\u2019imaginaire populaire. Si, comme Andr\u00e9 Djiffack, l\u2019on consid\u00e8re que le degr\u00e9 de libert\u00e9 d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0peut se lire \u00e0 travers le sort qu\u2019elle r\u00e9serve \u00e0 ses \u00e9crivains dissidents\u00a0\u00bb\u00a0(2000,\u00a047), il est possible d\u2019affirmer que Mongo Beti, dans\u00a0<em>Remember Ruben<\/em>, donne \u00e0 la m\u00e9moire\u00a0populaire une plateforme d\u2019expression et une l\u00e9gitimit\u00e9, et qu\u2019il s\u2019oppose par l\u00e0 \u00e0 la\u00a0m\u00e9moire collective \u00ab\u00a0officielle\u00a0\u00bb construite et impos\u00e9e par l\u2019\u00c9tat.\u00a0L\u2019\u00e9tude des proc\u00e9d\u00e9s de fictionnalisation de la figure embl\u00e9matique de Ruben Um Nyob\u00e8, bannie des annales de l\u2019histoire officielle du\u00a0Cameroun, permettra de saisir les motifs sous-jacents\u00a0\u00e0\u00a0la censure dont ce texte\u00a0est victime \u00e0 sa parution.\u00a0Comment Mongo Beti transforme-t-il son roman en un site m\u00e9moriel? Pourquoi cette reconstitution litt\u00e9raire de la\u00a0m\u00e9moire se voit-elle accorder autant d\u2019attention de la part des institutions politiques? Comment la censure du\u00a0gouvernement camerounais impacte-t-elle la production d\u2019\u0153uvres litt\u00e9raires? Quel est le r\u00f4le v\u00e9ritable de la censure? Voil\u00e0 les questions principales qui nous permettront de\u00a0naviguer du texte au contexte\u00a0dans\u00a0une \u00e9tude qui s\u2019appuiera sur une approche sociohistorique de la litt\u00e9rature.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rents historico-politiques : \u00e0 la d\u00e9couverte de Ruben<\/h2>\n<p>Le 10 avril 1948 marque la naissance du premier parti politique camerounais, l\u2019Union des Populations du Cameroun\u00a0(U.P.C.). Au sein de la colonie camerounaise administr\u00e9e par la France, l\u2019U.P.C. d\u00e9veloppe un projet d\u2019ind\u00e9pendance progressive\u00a0(Enoh\u00a02009,\u00a020; Eyinga\u00a01991,\u00a020-34).\u00a0Le parti tire\u00a0ses origines d\u2019un vaste mouvement syndical au sein de la colonie camerounaise. Ainsi,\u00a0Mongo Beti d\u00e9crit-il ce transit d\u2019une lutte sur le plan \u00e9conomique \u00e0 un engagement sur le plan politique non seulement comme une \u00ab\u00a0riposte \u00e0 tant de sc\u00e9l\u00e9ratesse\u00a0\u00bb de la part du syst\u00e8me colonial, mais aussi\u00a0comme la\u00a0cons\u00e9quence d\u2019une prise de conscience\u00a0que \u00ab\u00a0la priorit\u00e9 devrait \u00eatre donn\u00e9e \u00e0 l\u2019action politique, dont le succ\u00e8s \u00e9tait la condition n\u00e9cessaire d\u2019une transformation r\u00e9elle du sort des travailleurs africains\u00a0\u00bb\u00a0(Beti\u00a01982\u00a0[1974a]\u00a0<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_5715\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5715-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5715-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">\u00a0Dor\u00e9navant\u00a0<em>RR<\/em>. <\/span>,\u00a0210-211) en particulier, et celui de tout\u00b7e\u00a0colonis\u00e9\u00b7e en g\u00e9n\u00e9ral. Si l\u2019histoire retient que Ruben Um Nyob\u00e8 fut le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019U.P.C., Mongo Beti\u00a0lui\u00a0donne la paternit\u00e9 totale de l\u2019ensemble\u00a0des actions nationalistes et anticoloniales que ce parti a men\u00e9es. Dans l\u2019univers fictionnel de Kola-Kola, l\u2019\u00e9volution de l\u2019appellation du parti t\u00e9moigne d\u2019une volont\u00e9 de valoriser\u00a0la figure de Ruben.\u00a0Le nom\u00a0passera de l\u2019\u00ab\u00a0Union des Travailleurs\u00a0\u00bb, au \u00ab\u00a0Rassemblement et Unit\u00e9 pour le Bonheur et l\u2019Entente des Nationaux\u00a0\u00bb (avec pour\u00a0acronyme\u00a0R.U.B.E.N.), jusqu\u2019au sigle P.P.P. soit \u00ab\u00a0Parti Populaire Progressiste\u00a0\u00bb. L\u2019U.P.C. de Ruben Um Nyob\u00e8 et le P.P.P. de Ruben partagent comme symboles la couleur rouge, et le crabe\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0210-211,\u00a0263).\u00a0Ruben, tout comme Ruben Um Nyob\u00e8\u00a0(le personnage historique), par son militantisme et ses prises de position radicales, r\u00e9volutionnaires, et audacieuses s\u2019imposecomme la figure embl\u00e9matique du combat anticolonial et nationaliste qu\u2019\u00e0 la fois\u00a0le P.P.P. et l\u2019U.P.C. m\u00e8nent. Dans ce roman, les gens de Kola-Kola d\u00e9crivent Ruben comme \u00ab\u00a0un cerveau br\u00fbl\u00e9, d\u2019une bravoure folle, allant jusqu\u2019\u00e0 dire tout haut ce que chaque Kol\u00e9en osait \u00e0 peine chuchoter, et [il \u00e9tait, pour d\u2019aucuns] condamn\u00e9 \u00e0 \u00eatre abattu t\u00f4t ou tard comme tant d\u2019autres g\u00e9ants qui l\u2019avaient pr\u00e9c\u00e9d\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0179). Tout comme Ruben Um Nyob\u00e8, Ruben est l\u2019un des<em>\u00a0leader<\/em>s charismatiques des premiers mouvements r\u00e9volutionnaires camerounais.\u00a0<\/p>\n<p>Le Cameroun\u00a0a\u00a0un statut particulier\u00a0au sein de l\u2019Organisation des Nations Unies\u00a0(O.N.U.). Principalement parce\u00a0qu\u2019il est\u00a0tour \u00e0 tour sous protectorat allemand\u00a0(1884-1914), puis territoire sous mandat de la Soci\u00e9t\u00e9 des Nations\u00a0(1919-1946), et enfin territoire sous tutelle franco-britannique \u00e0 partir du 13 d\u00e9cembre 1946\u00a0: de fait, de l\u2019avis de Ruben et de Ruben Um Nyob\u00e8, il\u00a0n\u2019est pas officiellement une colonie\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0222-225).\u00a0D\u00e9j\u00e0, la Charte de l\u2019O.N.U. de 1945<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_5715\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5715-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5715-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">\u00a0<em>Cf\u00a0<\/em>le chapitre XII, article 76 de la Charte de l\u2019O.N.U. de 1945. <\/span> stipule que le r\u00e9gime de la tutelle vise \u00e0 \u00ab\u00a0favoriser le progr\u00e8s politique, \u00e9conomique et social des populations des territoires\u00a0[&#8230;]\u00a0ainsi que le d\u00e9veloppement de leur instruction\u2009; favoriser \u00e9galement leur \u00e9volution progressive vers la capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019administrer eux-m\u00eames ou l\u2019ind\u00e9pendance\u00a0\u00bb.\u00a0C\u2019est sur la base de ces dispositions du r\u00e9gime de tutelle que le discours de Ruben Um Nyob\u00e8 prononc\u00e9 \u00e0 l\u2019O.N.U. le 17 d\u00e9cembre 1952 r\u00e9clame l\u2019unification imm\u00e9diate\u00a0[des parties britanniques et fran\u00e7aises] du Cameroun, la constitution d\u2019un conseil de gouvernement et d\u2019une assembl\u00e9e avec des pouvoirs l\u00e9gislatifs, et enfin la fixation d\u2019un d\u00e9lai pour l\u2019octroi de l\u2019ind\u00e9pendance au peuple camerounais\u00a0(Um Nyob\u00e8\u00a01952,\u00a06-7<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_5715\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5715-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5715-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\"><em>\u00a0Cf<\/em>\u00a0Rapport du Conseil de Tutelle. 1952.\u00a0\u00ab\u00a0Observations faites devant la quatri\u00e8me commission lors de sa 309<sup>e<\/sup>\u00a0s\u00e9ance le 17 d\u00e9cembre 1952, par M. Ruben Um Nyob\u00e8, repr\u00e9sentant de l\u2019Union des Populations du Cameroun \u00bb, Assembl\u00e9e G\u00e9n\u00e9rale des Nations Unies, quatri\u00e8me commission, point 12 de l\u2019ordre du jour, A\/C.4\/226\/Add.1\/Cor.1, 18 D\u00e9cembre.\u00a0<\/span>). Le traitement\u00a0litt\u00e9raire de cet \u00e9v\u00e8nement historique se concentre davantage\u00a0sur \u00ab\u00a0la lutte pour l\u2019ind\u00e9pendance imm\u00e9diate de la colonie\u00a0\u00bb\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0211) qui s\u2019inscrit dans la continuit\u00e9 logique du\u00a0programme\u00a0du P.P.P. Cette mission\u00a0provoque deux r\u00e9actions antagonistes au sein de la colonie. Pendant que l\u2019administration coloniale s\u2019att\u00e8le \u00e0 r\u00e9primer toute vell\u00e9it\u00e9 de r\u00e9volte, les masses nourrissent l\u2019espoir en un changement de l\u2019ordre des choses, en une justice\u00a0qui fera cesser les violences de la colonisation,\u00a0comme le souligne cet extrait\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Mor-Zamba crut comprendre que l\u2019\u00e9lu irait d\u00e9fendre la cause des Africains \u00e0 Paris et peut-\u00eatre aussi, \u00e0 New York aux Nations Unies. [&#8230;] L\u2019homme \u00e0 la parole magique irait faire retentir sa voix \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, dans des pays o\u00f9 la loi avait un sens et les principes de justice une application. Le monde civilis\u00e9 apprendrait avec une stup\u00e9faction horrifi\u00e9e les pratiques qui avaient cours quotidiennement dans la colonie, la cruaut\u00e9 des Saringalas, la discrimination raciale en vigueur dans tous les domaines. [&#8230;] Paris ou bien l\u2019O.N.U. enverrait sans doute une commission d\u2019enqu\u00eate qui, pour quelques jours peut-\u00eatre viendrait \u00e0 Kola-Kola pour en interroger ses habitants.\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0223)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019administration coloniale fran\u00e7aise r\u00e9pond \u00e0 ces vell\u00e9it\u00e9s nationalistes par une violence arbitraire et\u00a0syst\u00e9matique qui n\u2019est pas sp\u00e9cifique au cas Kol\u00e9en, mais\u00a0qui sera employ\u00e9e dans toutes les colonies fran\u00e7aises de l\u2019Indochine au Maghreb\u00a0(<em>RR<\/em>, 227, 228, 239, 250, 289). Les colons fran\u00e7ais vont faire appel \u00e0 des mercenaires\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0188,\u00a0208),\u00a0tramer des complots,\u00a0soudoyer\u00a0des partisan\u00b7e\u00b7s de cette lutte nationaliste pour les inciter\u00a0\u00e0 la trahison\u00a0(Um Nyob\u00e8\u00a01984,\u00a0350-351;\u00a0<em>RR<\/em>,\u00a0208-210). Ces complots de l\u2019administration coloniale, que Mongo Beti\u00a0met en r\u00e9cit,\u00a0culmineront\u00a0avec l\u2019assassinat de\u00a0Ruben dans le maquis de \u00ab\u00a0Boumibell\u00a0\u00bb\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0266-267).<\/p>\n<p>\u00c0 la suite de l\u2019octroi de l\u2019ind\u00e9pendance au territoire camerounais, le 1<sup>er<\/sup>\u00a0janvier 1960, l\u2019accession d\u2019Ahmadou Ahidjo \u00e0 la magistrature supr\u00eame et l\u2019attribution\u00a0ill\u00e9gitime du m\u00e9rite des ind\u00e9pendances au parti nationaliste mod\u00e9r\u00e9 du premier pr\u00e9sident de la R\u00e9publique camerounaise, complice de la colonisation, sont les signes pr\u00e9curseurs d\u2019une s\u00e9rie de manipulations d\u2019\u00e9v\u00e8nements historiques tels que de nouveaux\u00a0faits\u00a0\u00e9tant\u00a0int\u00e9gr\u00e9s dans le\u00a0discours m\u00e9moriel officiel. Mongo Beti parodie le discours officiel et pose par la voix d\u2019Abena \u2013\u00a0consciente que la transition de colonie \u00e0 \u00c9tat ne m\u00e8nera \u00e0 aucun changement d\u2019envergure si ce n\u2019est celle de la couleur de peau des gouvernant\u00b7e\u00b7s\u00a0\u2013 un diagnostic sur la postcolonie :<\/p>\n<blockquote>\n<p>La plupart des gens \u00e0 Kola-Kola pensent que maintenant que Ruben est mort, les autorit\u00e9s croient avoir les coud\u00e9es assez franches pour nous mitonner une ind\u00e9pendance \u00e0 leur mani\u00e8re\u00a0: elles vont placer \u00e0 la t\u00eate du pays un homme \u00e0 elles, un politicien qui n\u2019aurait de noire que la peau. C\u2019est fait \u00e0 vrai dire\u00a0: c\u2019est Baba Toura Le Bitur\u00e9; il est en place, c\u2019est une \u00e9tape accomplie. Comme il est d\u2019une docilit\u00e9 \u00e0 toute \u00e9preuve, elles vont l\u2019utiliser comme auparavant\u2026 Nous aurons l\u2019Ind\u00e9pendance, mais tout sera quand m\u00eame pareil; tu comprends?\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0268)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le gouvernement d\u2019Ahmadou Ahidjo installe un r\u00e9gime qui\u00a0m\u00e8nera un\u00a0combat violent\u00a0contre la dissidence. Son administration va instaurer des discours et\u00a0id\u00e9ologies qui seront h\u00e9g\u00e9moniques, et \u00e0\u00a0partir desquels\u00a0devra s\u2019abreuver toute forme de communication sociale, y compris la litt\u00e9rature. Le cas particulier des lois sur la subversion de 1966, \u00ab\u00a0ensemble de textes qui r\u00e9gulent et encadrent la communication sociale au Cameroun durant le r\u00e8gne d\u2019Ahmadou Ahidjo\u00a0\u00bb, constitue \u00ab\u00a0un corps de lois [initialement] \u00e9dict\u00e9es pour les journaux, l\u2019affichage et la communication politique\u00a0\u00bb\u00a0(Fandio\u00a02006,\u00a07). Les formules g\u00e9n\u00e9rales qui caract\u00e9risent ces lois\u00a0favorisent l\u2019exercice arbitraire du pouvoir.\u00a0D\u2019une part, l\u2019interpr\u00e9tation de ces textes de loi rel\u00e8ve du pouvoir discr\u00e9tionnaire de l\u2019autorit\u00e9. D\u2019autre part, l\u2019application de ces lois est soutenue avec force par une police juridique et judiciaire. Ces textes d\u2019une l\u00e9galit\u00e9 captieuse \u00ab\u00a0l\u00e9gitiment\u00a0\u00bb une ing\u00e9rence du politique dans toutes les sph\u00e8res de la soci\u00e9t\u00e9 en maintenant un climat de contr\u00f4le caract\u00e9ris\u00e9 par une censure automatique et syst\u00e9matique de la dissidence. Dans ce contexte,\u00a0on taxe de dissidence toute forme \u00ab\u00a0de d\u00e9viation\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0contestation\u00a0\u00bb de l\u2019ordre dans le\u00a0discours politique qui circule\u00a0au sein de la soci\u00e9t\u00e9.\u00a0De cette intrusion du politique dans\u00a0le champ et les institutions litt\u00e9raires jaillissent des conflits\u00a0de l\u00e9gitimit\u00e9 autour de la m\u00e9moire collective nationale camerounaise. Mongo Beti propose dans\u00a0<em>Remember Ruben<\/em>\u00a0une version litt\u00e9raire de la m\u00e9moire collective nationale qui se situe \u00e0 l\u2019intersection entre version officielle et imaginaire populaire, dans le but de lever le voile sur les manipulations\u00a0et la falsification du discours officiel.\u00a0<\/p>\n<h2>Les conflits de l\u00e9gitimit\u00e9 autour des discours sur la m\u00e9moire<\/h2>\n<p>La reconnaissance endog\u00e8ne des \u0153uvres litt\u00e9raires au sein des soci\u00e9t\u00e9s postcoloniales africaines donne lieu \u00e0 deux situations\u00a0:\u00a0soit \u00e0 une c\u00e9l\u00e9bration soit \u00e0 une condamnation. G\u00e9n\u00e9ralement, en raison du \u00ab\u00a0contexte id\u00e9ologique,\u00a0[de]\u00a0l\u2019environnement r\u00e8glementaire plut\u00f4t peu favorables \u00e0 la production et \u00e0 la diffusion libre des \u0153uvres de l\u2019esprit\u00a0\u00bb\u00a0(Fandio\u00a02006,\u00a058), la tendance g\u00e9n\u00e9rale est \u00e0 la prolif\u00e9ration \u00ab\u00a0des th\u00e8mes \u201comnibus\u201d\u00a0\u00bb. Dans le contexte camerounais, on peut\u00a0d\u00e9crire les\u00a0th\u00e8mes omnibus\u00a0comme des sujets\u00a0\u00ab\u00a0qui \u00e9vitent de d\u00e9plaire ou de heurter les autorit\u00e9s; en un mot, des th\u00e8mes soit aseptis\u00e9s soit absolument d\u00e9connect\u00e9s des pr\u00e9occupations r\u00e9elles des Camerounais\u00a0\u00bb\u00a0(145). Ces textes,\u00a0clairement apolitiques, et qui\u00a0font\u00a0m\u00eame l\u2019apologie\u00a0du pouvoir, b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019un tapage m\u00e9diatique et font l\u2019objetd\u2019une grande\u00a0reconnaissance\u00a0de\u00a0l\u2019autorit\u00e9 qui\u00a0favorise leur diffusion au moyen de\u00a0reconnaissances honorifiques\u00a0(prix litt\u00e9raires et prix sp\u00e9ciaux du Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique).\u00a0En outre, les textes qui questionnent le politique, ses discours, ses id\u00e9ologies et ses pratiques sont mis au pilori. En effet,<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les prix \u00e9voqu\u00e9s, tout comme nombre d\u2019autres distinctions de la m\u00eame p\u00e9riode, apparaissent d\u00e8s lors, soit comme des cons\u00e9crations \u00ab\u00a0gadgets\u00a0\u00bb\u00a0destin\u00e9es \u00e0 r\u00e9compenser \u00ab\u00a0pour services rendus\u00a0\u00bb des auteurs sans envergure et au talent discutable. Soit des cons\u00e9crations-pi\u00e8ges destin\u00e9es \u00e0 ramener dans le \u00ab\u00a0droit chemin\u00a0\u00bb les auteurs \u00ab\u00a0\u00e9gar\u00e9s\u00a0\u00bb dans l\u2019anticolonialisme v\u00e9h\u00e9ment.\u00a0(41)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Par ailleurs, au sein des soci\u00e9t\u00e9s postcoloniales, il n\u2019y a pas d\u2019allusions au \u00ab\u00a0nationalisme camerounais historique qui ne soient soup\u00e7onn\u00e9es, \u00e0 priori, de vouloir servir les desseins du pouvoir ou de ses opposants\u00a0\u00bb\u00a0(Mbembe\u00a01986,\u00a039). \u00c0 travers l\u2019id\u00e9e de m\u00e9moire \u00ab\u00a0officielle\u00a0\u00bb, le politique impose une version de l\u2019histoire partielle et parcellaire qui tant\u00f4t encense, tant\u00f4t maudit des figures du nationalisme. Achille Mbembe propose d\u2019ailleurs le concept de \u00ab\u00a0h\u00e9ro\u00b7\u00efne\u00b7s maudit\u00b7e\u00b7s\u00a0\u00bb pour rendre compte du sort r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 certaines figures embl\u00e9matiques bannies de l\u2019espace public, mais dont le combat et les actions r\u00e9sonnent et sont conserv\u00e9s dans la m\u00e9moire collective et l\u2019imaginaire populaire. Au rang de ces figures \u00ab\u00a0maudites\u00a0\u00bb se trouvent des acteur\u00b7ice\u00b7s des luttes patriotiques et anticoloniales comme Ruben Um Nyob\u00e8, Martin Paul Samba et Douala Manga Bell. Ces tensions et ces antagonismes autour de la question de la m\u00e9moire collective se prolongent au sein\u00a0du champ et des institutions litt\u00e9raires camerounais. En effet, l\u2019intrusion et l\u2019ing\u00e9rence du politique dans\u00a0le champ litt\u00e9raire\u00a0rendent compte de ce qu\u2019\u00e0 cette \u00e9poque<\/p>\n<blockquote>\n<p>le champ national sans doute plus que jamais aura \u00e9t\u00e9 r\u00e9gi par les lois d\u00e9termin\u00e9es par le champ politique et id\u00e9ologique qui ont fini par lui \u00f4ter tout caract\u00e8re autonome pour en faire, soit une donn\u00e9e exog\u00e8ne plus ou moins dynamique, soit en revanche une r\u00e9alit\u00e9 endog\u00e8ne plut\u00f4t frapp\u00e9e d\u2019ostracisme, mais jamais autonome; bref, une institution qui \u00e9volue en permanence dans les fers.\u00a0(Fandio\u00a02006,\u00a0116)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La menace de la\u00a0censure cr\u00e9e une conscience du politique chez les auteur-rice-s qui fait en sorte\u00a0qu\u2019ils\u00b7elles ou biens\u2019auto-soumettent \u00e0 une v\u00e9n\u00e9ration craintive de l\u2019id\u00e9ologie dominante,\u00a0ou bien\u00a0s\u2019en d\u00e9font,\u00a0avec comme cons\u00e9quence de s\u2019inscrire dans le viseur de l\u2019autorit\u00e9 disposant d\u2019un arsenal de moyens de contrainte, d\u2019intimidation, voire d\u2019extermination. L\u2019ing\u00e9rence du politique dans le domaine litt\u00e9raire n\u2019a pas que pour ambition le contr\u00f4le des discours qui y germent, mais aussi la\u00a0prolongation\u00a0et la p\u00e9rennisation d\u2019un\u00a0<em>statu quo.<\/em>\u00a0Les textes dissidents sont donc trait\u00e9s comme de potentielles menaces politiques, voire des adversaires susceptibles de se transformer en\u00a0allumeurs de conscience dans lepeuple opprim\u00e9 et exploit\u00e9. L\u2019impact sur la cr\u00e9ation est important, car la focalisation du politique sur l\u2019aspect th\u00e9matique des textes dissidents nie \u00e0 la fois tous les attributs esth\u00e9tiques du texte produit et la part de fiction qu\u2019il contient. C\u2019est cette lecture myope\u00a0de\u00a0<em>RR\u00a0<\/em>qui expliquerait aussi bien sa r\u00e9ception biais\u00e9e\u00a0que la prise en chasse par le politique de Mongo Beti. Cette pr\u00e9dation politique\u00a0s\u2019effectuera\u00a0en toute l\u00e9galit\u00e9, eu \u00e9gard aux dispositions des lois sur la \u00ab\u00a0subversion\u00a0\u00bb. La connivence entre le politique et le juridique concourt \u00e0 donner une certaine base juridique \u00e0 la pers\u00e9cution des \u00e9crivain\u00b7e\u00b7s, et \u00e0 la mise\u00a0au ban de leurs textes. Malgr\u00e9 ces restrictions, Mongo Beti fait le choix de \u00ab\u00a0d\u00e9ranger le\u00a0<em>statu quo<\/em>\u00a0colonial au moyen de la plume, de rendre visible ce que le discours colonial masquait\u00a0\u00bb\u00a0(Bri\u00e8re\u00a01993,\u00a022). Ainsi, l\u2019\u0153uvre de Mongo Beti s\u2019illustre par \u00ab\u00a0une grande \u00e9motivit\u00e9 r\u00e9volutionnaire. Le roman n\u2019est plus qu\u2019un pr\u00e9texte lui permettant d\u2019exprimer l\u2019id\u00e9ologie qui le consume\u00a0\u00bb\u00a0(Philombe\u00a01977,\u00a0108).\u00a0<\/p>\n<p>Le caract\u00e8re tyrannique de la censure d\u00e9borde du\u00a0champ de production du\u00a0litt\u00e9raire pour investir le champ de consommation des biens symboliques. La consommation du livre dissident place le\u00b7la\u00a0lecteur\u00b7rice dans le viseur du politique, le contr\u00f4le de l\u2019opinion publique par le politique passant\u00a0par la s\u00e9lection des textes et des discours auxquels les citoyen\u00b7ne\u00b7s sont expos\u00e9\u00b7e\u00b7s.\u00a0Dans ce cadre, lire\u00a0est\u00a0une d\u00e9cision politique. La censure hante chaque membre de la soci\u00e9t\u00e9 et favorise la prolif\u00e9ration de la suspicion et de la parano\u00efa.\u00a0En effet\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[parce que] la \u00ab\u00a0subversion\u00a0\u00bb ainsi r\u00e9prim\u00e9e\u00a0[n\u2019est] jamais d\u00e9finie avec pr\u00e9cision dans aucun de ces nombreux textes officiels [&#8230;], son appr\u00e9ciation est laiss\u00e9e \u00e0 la comp\u00e9tence discr\u00e9tionnaire des d\u00e9tenteurs des parcelles\u00a0(m\u00eame des plus infimes) du pouvoir, du simple gendarme en fonction ou m\u00eame en cong\u00e9, au pr\u00e9sident de la R\u00e9publique en passant par les pr\u00e9fets, les ministres et autres. Tout Camerounais peut ainsi, \u00e0 tout moment, \u00eatre interpell\u00e9, arr\u00eat\u00e9, et d\u00e9tenu, pour un temps ind\u00e9termin\u00e9 sur simple ordre du chef de district ou du chef du village, sans qu\u2019aucune charge soit retenue contre lui, en vertu des \u00ab\u00a0armes l\u00e9gales\u00a0\u00bb mises en place par Ahidjo.\u00a0(Fandio\u00a02006,\u00a0127)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Selon\u00a0l\u2019ordonnance\u00a0n<sup>o<\/sup>\u00a062\u2013OF du 12 mars 1962 portant sur la r\u00e9pression de la subversion en son article 2,\u00a0<em>RR<\/em>\u00a0est donc un texte subversif ou passible de crime de subversion parce qu\u2019il \u00ab\u00a0porte[rait] atteinte\u00a0au respect d\u00fb aux autorit\u00e9s publiques ou incite[rait] \u00e0 la haine contre le gouvernement [\u2026] ou participe[rait] \u00e0 une entreprise de subversion dirig\u00e9e contre les autorit\u00e9s et les lois de la R\u00e9publique\u00a0\u00bb\u00a0(Fandio\u00a02006,\u00a063).<\/p>\n<p>M\u00eame si Mongo Beti recourt \u00e0 l\u2019autocensure,\u00a0<em>RR<\/em>\u00a0est censur\u00e9 \u00e0 sa parution en partie \u00e0 cause de son\u00a0ton v\u00e9h\u00e9ment et caustique.\u00a0Par une critique acerbe de l\u2019autorit\u00e9, Mongo Beti r\u00e9v\u00e8le les maillons du pouvoir\u00a0qu\u2019exerce l\u2019administration coloniale sur l\u2019ensemble du territoire camerounais. Il met en exergue\u00a0\u00e0 la fois la violence arbitraire que fait d\u00e9ferler le politique et le contr\u00f4le qu\u2019exercent les dirigeants sur les m\u00e9dias, qui propagent\u00a0des calomnies sur Ruben Um Nyob\u00e8 pendant toute la p\u00e9riode de son activisme nationaliste et patriotique.\u00a0<em>RR\u00a0<\/em>fait le r\u00e9cit de cette r\u00e9pression\u00a0en mettant l\u2019emphase sur les formes de r\u00e9sistance d\u00e9ploy\u00e9es dans l\u2019ombre du\u00a0maquis. Il met\u00a0en\u00a0lumi\u00e8re les actions contestataires de Ruben, dont le\u00a0journal de fortune appel\u00e9\u00a0<em>Spartacus<\/em>\u00a0sert d\u2019organe d\u2019information du P.P.P. Malgr\u00e9 son caract\u00e8re rudimentaire,\u00a0<em>Spartacus\u00a0<\/em>d\u00e9construit\u00a0les mensonges que l\u2019administration coloniale, et ensuite le gouvernement embryonnaire camerounais r\u00e9pandent dans la soci\u00e9t\u00e9. Il informe les populations des actions politiques\u00a0men\u00e9es par Ruben, et les avise des entreprises insidieuses de l\u2019administration coloniale. \u00c9videmment,\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p><em>Spartacus<\/em>, qui \u00e9tait une publication intermittente par d\u00e9nuement, pourchass\u00e9e par la police et semi-clandestine, avait interrompu sa parution [\u2026] et pendant pr\u00e8s de deux ans Kola-Kola avait \u00e9t\u00e9 livr\u00e9 \u00e0 la discr\u00e9tion tant\u00f4t de ses propres songes tant\u00f4t des fantasmes de la propagande n\u00e9gri\u00e8re\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0206).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019interdiction de publication de\u00a0<em>Spartacus<\/em>\u00a0va conduire \u00e0 la prolif\u00e9ration des tracts. Instruments de propagande, les tracts sont utilis\u00e9s pour v\u00e9hiculer des informations, et ce, exclusivement dans le cercle ferm\u00e9 des hommes de main de Ruben. Les tracts, bien qu\u2019ils circulent dans la clandestinit\u00e9 au sein\u00a0\u00ab\u00a0des quartiers indig\u00e8nes<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_5715\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5715-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5715-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">\u00a0Les quartiers indig\u00e8nes sont les lieux habit\u00e9s par les colonis\u00e9\u2027e\u2027s, et se d\u00e9finissent en opposition avec les quartiers occup\u00e9s par les colons blancs.<\/span>\u00bb, sont proscrits par l\u2019autorit\u00e9 au m\u00eame titre que les journaux de la r\u00e9sistance. La\u00a0possession d\u2019un tract est passible de graves sanctions\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0222-223), car l\u2019autorit\u00e9 consid\u00e8re que son contenu lui est hostile. Par exemple, apr\u00e8s avoir lu un tract, Mor-Zamba le dissimule et\u00a0le\u00a0r\u00e9cite de m\u00e9moire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Avec Baba Toura, ce gauleiter noir de de Gaulle, l\u2019in-<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0d\u00e9pendance ne sera que la poursuite de la colonisation<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0avec les m\u00eames moyens, sous d\u2019autres formes peut-\u00eatre.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C\u2019est une ind\u00e9pendance qui ne r\u00e9pondra nullement aux<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0objectifs poursuivis par le P.P.P. d\u00e8s sa naissance.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Notre pays ne jouira que d\u2019une ind\u00e9pendance nominale.\u00a0<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Celle-ci, loin d\u2019\u00eatre un instrument indispensable au plein<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00e9panouissement du peuple, se r\u00e9v\u00e8lera au contraire chaque<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0jour davantage comme le carcan au moyen duquel les<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0agents du colonialisme et de l\u2019imp\u00e9rialisme, dissimul\u00e9s<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0derri\u00e8re Baba Toura, kapo d\u2019un genre nouveau, conti-<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0nueront \u00e0 le tenir prisonnier dans son propre pays [&#8230;] (<em>RR<\/em>, 270)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cet extrait propose une critique transversale de l\u2019autorit\u00e9 \u00e0 l\u2019aube de l\u2019av\u00e8nement\u00a0des ind\u00e9pendances\u00a0: l\u2019interdiction des tracts deviendra l\u2019un des objectifs principaux du nouveau gouvernement pilot\u00e9 par Baba Toura, qui agit sous la supervision\u00a0des\u00a0parrains coloniaux. Cet exemple de tract est convoqu\u00e9 en tant que vestige d\u2019une action militante. Son style d\u2019\u00e9criture et sa tonalit\u00e9, qui s\u2019apparentent \u00e0 ceux de\u00a0<em>RR<\/em>, n\u2019\u00e9chappent pas au crible de la censure.<\/p>\n<h2>Pour une reconstitution litt\u00e9raire de la m\u00e9moire \u00e0 partir de l\u2019imaginaire populaire<\/h2>\n<p>Selon Djiffack,\u00a0Mongo Beti pense que \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9criture contient une dimension politique qui lui est naturelle, voire, consubstantielle\u00a0\u00bb\u00a0(2000,\u00a023). Et\u00a0comme l\u2019indique Marie-Rose Abomo-Maurin, \u00ab\u00a0s\u2019il est un auteur qui colle, dans son \u0153uvre, \u00e0 l\u2019histoire de son pays, c\u2019est bien Mongo Beti\u00a0\u00bb\u00a0(2010,\u00a0188). De fait, la m\u00e9moire est une composante essentielle de l\u2019\u00e9criture de Beti.\u00a0<em>Remember Ruben<\/em>, publi\u00e9 en 1982, soit pr\u00e8s de vingt-quatre ans apr\u00e8s l\u2019assassinat de Ruben Um Nyob\u00e8,\u00a0se pr\u00e9sente comme un hommage \u00e0\u00a0cette\u00a0figure embl\u00e9matique\u00a0de la naissance de l\u2019\u00c9tat camerounais. Ruben Um Nyob\u00e8, pionnier et instigateur des mouvements anticolonialistes camerounais, est curieusement banni et effac\u00e9 du socle m\u00e9moriel de la nation camerounaise.\u00a0L\u2019invoquer dans\u00a0<em>RR<\/em>,\u00a0c\u2019est donc t\u00e9moigner de la falsification de la m\u00e9moire\u00a0de la nation qu\u2019op\u00e8re\u00a0l\u2019\u00c9tat. En effet,\u00a0<em>RR\u00a0<\/em>est un exemple \u00ab\u00a0de contre-litt\u00e9rature [\u2026] qui cr\u00e9e une menace constante pour le dogmatisme\u00a0(Mouralis\u00a01975,\u00a011). \u00c0 travers la mise en\u00a0fiction de la figure\u00a0de\u00a0Ruben Um Nyob\u00e8, Mongo Beti m\u00e8ne un v\u00e9ritable activisme politique et id\u00e9ologique visant l\u2019\u00e9rection d\u2019une m\u00e9moire nationale inclusive et plus pr\u00e8s des faits historiques.\u00a0Mongo Beti\u00a0tant\u00f4t superpose, tant\u00f4t met en parall\u00e8le donn\u00e9es fictives et r\u00e9f\u00e9rences historiques; la mise en fiction les dissout\u00a0et y ajoute souvent de nouveaux \u00e9l\u00e9ments.<\/p>\n<p>Tout d\u2019abord, Mongo Beti\u00a0reproduit l\u2019imaginaire populaire du Cameroun dans\u00a0<em>RR<\/em>. Cette technique,\u00a0Beti l\u2019utilise pour\u00a0fragmenter\u00a0le \u00ab\u00a0Grand R\u00e9cit\u00a0\u00bb m\u00e9moriel officiel en \u00e9pisodes ou \u00ab\u00a0petits r\u00e9cits\u00a0\u00bb\u00a0(Lyotard\u00a01984\u00a0[1974],\u00a060) pris en charge par\u00a0une pluralit\u00e9 de\u00a0voix \u00e9mergeant de la masse des opprim\u00e9\u00b7e\u00b7s.\u00a0Ces personnages t\u00e9moignent des \u00e9v\u00e8nements historiques \u00e0 la lumi\u00e8re d\u2019exp\u00e9riences v\u00e9cues\u00a0: les marques d\u2019oralit\u00e9 que contiennent leurs paroles attestent du\u00a0travail de transcription que Mongo Beti effectue dans ce roman. On aura donc affaire \u00e0 un imaginaire populaire transcrit \u00e0 partir de la rumeur collective,\u00a0des confidences, des h\u00e9sitations, des doutes et des souvenirs, souvent fragmentaires. La m\u00e9moire populaire ainsi engag\u00e9e dans le r\u00e9cit sert de point d\u2019\u00e9mission d\u2019un contre-discours. \u00c0 travers cette polyphonie de voix, de t\u00e9moignages, et d\u2019exp\u00e9riences,\u00a0Mongo Beti r\u00e9alise une v\u00e9ritable chronique de la naissance de la nation camerounaise.\u00a0En outre, selon \u00c9lo\u00efse Bri\u00e8re,\u00a0cet emploi de strat\u00e9gies narratives polyphoniques dans le r\u00e9cit a\u00a0trois implications possibles. La premi\u00e8re\u00a0interpr\u00e9tation serait de consid\u00e9rer que\u00a0\u00ab\u00a0le narrateur collectif se situe imm\u00e9diatement apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance\u00a0\u00bb, que Bri\u00e8re pr\u00e9sente comme\u00a0\u00ab\u00a0une p\u00e9riode de calme apparent et d\u2019unit\u00e9 qui s\u2019oppose aux divers conflits v\u00e9cus par le groupe. [\u2026] C\u2019est donc une p\u00e9riode propice au recueillement et au souvenir\u00a0\u00bb\u00a0(1998,\u00a0192). La deuxi\u00e8me serait d\u2019envisager que cette pluralit\u00e9 de voix sert \u00e0 \u00ab\u00a0rendre\u00a0le\u00a0retour en arri\u00e8re plus digne de foi puisqu\u2019il est compos\u00e9 de multiples points de vue\u00a0\u00bb\u00a0(193). La derni\u00e8re\u00a0serait de consid\u00e9rer\u00a0\u00ab\u00a0<em>Remember Ruben<\/em>\u00a0[&#8230;] [comme]\u00a0une confession collective, mais en m\u00eame temps, une tentative de restructurer le pass\u00e9 \u00e0 la lumi\u00e8re du pr\u00e9sent\u00a0\u00bb\u00a0(192-193).\u00a0Le point de convergence de ces interpr\u00e9tations reste le fait que la pluralit\u00e9 de voix dans\u00a0<em>RR<\/em>\u00a0participe d\u2019un devoir de m\u00e9moire et d\u2019une tentative de restituer le pass\u00e9 \u00e0 l\u2019aune de l\u2019imaginaire populaire et\u00a0d\u2019exp\u00e9riences individuelles.<\/p>\n<p>Ensuite, l\u2019engagement chez Mongo Beti\u00a0est men\u00e9 sur le mode de la r\u00e9sistance. Malgr\u00e9 l\u2019oubli dans lequel demeurent\u00a0certaines figures historiques camerounaises, Ruben Um Nyob\u00e8, est \u00e0 lui seul, un site de m\u00e9moire. Beti pense que si Ruben Um Nyob\u00e8 et les actions d\u00e9cisives men\u00e9es par l\u2019U.P.C.\u00a0n\u2019\u00e9taient jamais\u00a0restaur\u00e9s dans les annales de la m\u00e9moire nationale, \u00ab\u00a0le Cameroun ne serait qu\u2019un mot cadre \u00e0 remplir\u00a0\u00bb\u00a0(Beti\u00a01974b,\u00a025). Ainsi,\u00a0<em>RR<\/em>\u00a0participe r\u00e9solument de ce que Harlow appelle \u00ab\u00a0resistance narratives\u00a0\u00bb.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Resistance narratives [&#8230;] given furthermore the allegiances and active participation of their authors, often on the frontlines, in the political events of their countries, testify to the struggle for liberation. [&#8230;] The polyphony of these novels [&#8230;] betrays their manifold role as historical documents, ideological analyses and visions of future. [&#8230;] The resistance narrative is not only a document, it is also indictment\u00a0(1987,\u00a098).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><em>RR<\/em>\u00a0r\u00e9siste \u00e0 la politique m\u00e9morielle de l\u2019\u00c9tat camerounais en\u00a0rompant\u00a0le\u00a0silence entretenu autour du combat men\u00e9 par Ruben Um Nyob\u00e8. Dans ce roman, Ruben s\u2019illustre comme celui qui parle le moins, mais qui est sur toutes les l\u00e8vres.\u00a0Comme l\u2019indique Andr\u00e9 Djiffack, il \u00ab\u00a0appara\u00eet comme un h\u00e9ros tut\u00e9laire, une figure obsessionnelle, un v\u00e9ritable mythe cr\u00e9ateur sous la plume de Mongo Beti\u00a0\u00bb\u00a0(2000,\u00a0193).<\/p>\n<p>Ce qui ancre Ruben dans la m\u00e9moire populaire, c\u2019est sa proximit\u00e9 avec le peuple avec lequel il a su se lier.\u00a0Son action syndicale, sous l\u2019\u00e9gide de la Bourse du Travail \u00e0 Toussaint-Louverture\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0107),\u00a0t\u00e9moigne de la place privil\u00e9gi\u00e9e que les masses occupaient dans son projet r\u00e9volutionnaire.\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les syndicalistes ne contribuaient pas peu \u00e0 modeler le visage de Toussaint-Louverture et \u00e0 lui cr\u00e9er une r\u00e9putation qui inspirait \u00e0 la ville europ\u00e9enne un effroi\u00a0sournois [&#8230;] [.] On les appelait \u00ab\u00a0les fr\u00e8res africains\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0les hommes de\u00a0Ruben\u00a0\u00bb [&#8230;] [.] C\u2019\u00e9taient des gens affables, contrairement aux employ\u00e9s de l\u2019administration; ils \u00e9taient toujours dispos\u00e9s \u00e0 rendre service \u00e0 leurs\u00a0cong\u00e9n\u00e8res [&#8230;] [.] Quiconque \u00e9tait en conflit avec son patron blanc [&#8230;] p\u00e9n\u00e9trait dans la Bourse du Travail, assur\u00e9 d\u2019un accueil fraternel et de conseils encourageants ainsi que, si besoin \u00e9tait, d\u2019\u00eatre vigoureusement \u00e9paul\u00e9, et m\u00eame, parfois pris en main.\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0107)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019action syndicale de Ruben s\u2019inscrit dans un continuum, un projet d\u2019affranchissement total du colonis\u00e9 et d\u2019abolition de la colonisation.\u00a0Lorsque, dans le r\u00e9cit, ce projet s\u2019\u00e9tend \u00e0 une action politique, pr\u00e9cis\u00e9ment lorsqu\u2019il\u00a0\u00ab\u00a0a \u00e9t\u00e9 apparu [\u00e0 Ruben] que la priorit\u00e9 devait \u00eatre donn\u00e9e \u00e0 l\u2019action politique, dont le succ\u00e8s \u00e9tait la condition n\u00e9cessaire d\u2019une transformation r\u00e9elle du sort des travailleurs africains\u00a0\u00bb\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0201-211),\u00a0<em>RR<\/em>\u00a0se transforme en\u00a0une \u00e9criture de\u00a0la postm\u00e9moire\u00a0en ce qu\u2019il t\u00e9moignage\u00a0du projet r\u00e9volutionnaire que Ruben portait, qu\u2019il contredit le r\u00e9cit officiel qui le diabolise\u00a0(Onana Mfege\u00a02005,\u00a0260). En effet, l\u2019\u00e9criture de la postm\u00e9moire \u00e9tablit\u00a0\u00ab\u00a0la relation que la \u201cg\u00e9n\u00e9ration d\u2019apr\u00e8s\u201dentretient avec le trauma culturel, collectif et personnel v\u00e9cu par ceux qui l\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e\u00a0[&#8230;]. [\u2026]\u00a0[C]es exp\u00e9riences lui ont \u00e9t\u00e9 transmises de fa\u00e7on si profonde et affective qu\u2019elles\u00a0<em>semblent<\/em>\u00a0constituer sa m\u00e9moire\u00a0\u00bb\u00a0(Hirsch\u00a02014,\u00a0205. L\u2019autrice souligne). C\u2019est dans l\u2019optique de d\u00e9truire toutes sortes de conditionnements m\u00e9moriels que Beti travaille \u00e0 briser les tabous, les mensonges et les mirages que le politique entretient autour de la m\u00e9moire de Ruben. L\u2019\u00e9criture de la postm\u00e9moire chez Beti est\u00a0\u00ab\u00a0un appel \u00e0 la connaissance de l\u2019Histoire, \u00e0 sa reconnaissance et \u00e0 l\u2019acceptation du d\u00e9roulement r\u00e9el des \u00e9v\u00e8nements pass\u00e9s\u00a0\u00bb\u00a0(Atangana Kouna et\u00a0Ondobo\u00a02018,\u00a0267), car \u00ab\u00a0les n\u0153uds de la m\u00e9moire ne doivent pas \u00eatre murmur\u00e9s ou tus\u00a0: il faut les tambouriner\u00a0\u00bb\u00a0(Ebod\u00e9\u00a02012,\u00a0127).<\/p>\n<h2>De la fictionnalisation \u00e0 la caricature\u00a0:\u00a0l\u2019\u00e9criture d\u2019un contre-discours m\u00e9moriel<\/h2>\n<p>Le\u00a0processus de fictionnalisation des personnages s\u2019enclenche d\u00e8s les premi\u00e8res pages de\u00a0<em>RR<\/em>. Mongo Beti nous donne un aper\u00e7u\u00a0non seulement\u00a0du sort de Ruben Um Nyob\u00e8, mais aussi de celui d\u2019autres r\u00e9volutionnaires africains. Il rend hommage \u00e0 Diop Blondin, \u00ab\u00a0fier enfant noir, mon jeune fr\u00e8re, assassin\u00e9 dans les ge\u00f4les atroces d\u2019un dynaste d\u2019Afrique\u00a0\u00bb\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a05). Cette allusion annonce le projet de rendre justice, \u00e0 travers l\u2019\u00e9criture, \u00e0 ces figures militantes et passionn\u00e9es que le politique extrait des r\u00e9cits officiels, mais dont l\u2019\u00e9vocation suscite automatiquement un vif \u00e9moi dans l\u2019imaginaire populaire.\u00a0Ce dernier\u00a0les reconna\u00eet comme des figures embl\u00e9matiques qui ont eu le courage de d\u00e9fier\u00a0l\u2019ordre du discours de l\u2019autorit\u00e9. Ainsi, Diop Blondin, tout comme Ruben, est d\u00e9crit\u00a0comme un visionnaire dont la mission a \u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9clairer le peuple et de le conduire vers l\u2019ind\u00e9pendance.<\/p>\n<p>Beti poursuit son projet iconoclaste en recourant \u00e0 l\u2019ironie lorsqu\u2019il souligne que\u00a0: \u00ab\u00a0toute ressemblance avec des \u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s, des personnages r\u00e9els ou des contr\u00e9es connues, est totalement illusoire et, en quelque sorte, doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme regrettable\u00a0\u00bb\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a06). Cette mise en garde\u00a0t\u00e9moigne\u00a0de\u00a0l\u2019indignation de l\u2019\u00e9crivain, autant face \u00e0 la manipulation de la m\u00e9moire par l\u2019autorit\u00e9, qui se refuse \u00e0 reconna\u00eetre les faits d\u00e9crits dans\u00a0<em>RR<\/em>, qu\u2019\u00e0 l\u2019extermination syst\u00e9mique des voix dissidentes. M\u00eame si, de toute \u00e9vidence,\u00a0le roman s\u2019apparente \u00e0 un\u00a0m\u00e9morial en l\u2019honneur de Ruben Um Nyob\u00e8, Beti ne concentre pas\u00a0son attention\u00a0exclusivement sur ce dernier comme le remarque Bri\u00e8re lorsqu\u2019elle\u00a0affirme\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Bien qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 en effet un personnage historique, Ruben ne joue qu\u2019un r\u00f4le tr\u00e8s limit\u00e9 dans le roman, mais Mongo Beti cr\u00e9e deux h\u00e9ros, Mor Zamba et Ab\u00e9na, qui sont la transposition de Ruben. En tant que personnages fictifs, ils \u00e9chappent \u00e0 la tyrannie de l\u2019histoire, ce qui ne fut \u00e9videmment pas le cas pour Ruben, assassin\u00e9 avant d\u2019avoir men\u00e9 son \u0153uvre \u00e0 terme\u00a0(Bri\u00e8re\u00a01998,\u00a0191).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Aux c\u00f4t\u00e9s de personnages tels que Ab\u00e9na et Mor-Zamba, Mongo Beti cr\u00e9e des groupes fictifs de personnages qui repr\u00e9sentent deux camps\u00a0: les supporters et les ennemis du projet nationaliste de Ruben. Les\u00a0<em>Bandassalos<\/em>\u00a0repr\u00e9sentent le groupe de ceux et de celles pr\u00eat\u00b7e\u00b7s \u00e0 soutenir le projet r\u00e9formateur de Ruben. Leurs actions sont mises en\u00a0\u0153uvre\u00a0aussi bien au sein de la colonie qu\u2019\u00e0 l\u2019international. La diaspora repr\u00e9sent\u00e9e par \u00ab\u00a0des \u00e9tudiants originaires de la colonie r\u00e9sidant en Europe\u00a0\u00bb\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0269) joue un r\u00f4le politique crucial \u00e0 leur retour au pays en r\u00e9v\u00e9lant\u00a0\u00ab\u00a0\u00e0 leurs compatriotes m\u00e9dus\u00e9s la v\u00e9rit\u00e9 que leur cachaient Fort-N\u00e8gre, ses autorit\u00e9s, et sa presse\u00a0\u00bb\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a097).\u00a0Le travail de diss\u00e9mination d\u2019informations et de discours critiques effectu\u00e9 dans Kola-Kola par les \u00e9tudiant\u00b7e\u00b7s permet d\u2019\u00e9duquer les colonis\u00e9\u00b7e\u00b7s, chez qui le taux d\u2019alphab\u00e9tisation est faible\u00a0(la scolarisation \u00e9tant le privil\u00e8ge d\u2019une \u00e9lite indig\u00e8ne), sur la nature de leur oppression et sur les stratag\u00e8mes de l\u2019administration coloniale.\u00a0Dans les rangs des\u00a0<em>Bandassalos<\/em>, les patriarches, plus lucides et assagis, invitent les jeunes \u00e0 plus de prudence, car ils sont conscients de la duplicit\u00e9 et de la violence du r\u00e9gime colonial\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0179).\u00a0<\/p>\n<p>Par ailleurs, la construction du personnage de Ruben r\u00e9sulte d\u2019un\u00a0\u00e9change\u00a0entre fiction et faits historiques, ce qui cr\u00e9e un brouillage entre Ruben Um Nyob\u00e8, personnage r\u00e9el, et Ruben, personnage de fiction. Tout comme Ruben Um Nyob\u00e8, le personnage de Ruben a un parcours de militant radical. Il commence son combat pour l\u2019affranchissement du peuple de toute oppression\u00a0par la lutte\u00a0syndicale. La conscience sociale de Ruben se manifeste\u00a0par son d\u00e9sir de\u00a0d\u00e9fendrel\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral de la masse des opprim\u00e9\u00b7e\u00b7s. Tout comme Ruben Um Nyob\u00e8 dirige l\u2019Union des Syndicats Conf\u00e9d\u00e9r\u00e9s du Cameroun\u00a0(USCC), en sa qualit\u00e9 de premier secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral, Ruben est la pi\u00e8ce ma\u00eetresse et la t\u00eate pensante de l\u2019association syndicale La Bourse du Travail. Il sera m\u00eame d\u00e9sign\u00e9 par ses pairs comme \u00ab\u00a0chef de tous les syndicats noirs de la colonie\u00a0\u00bb\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0107).\u00a0Par ailleurs, le choix de Beti de baptiser l\u2019endroit qui loge\u00a0La Bourse du Travail \u00ab\u00a0Toussaint Louverture\u00a0\u00bb est \u00e0 la fois strat\u00e9gique et symbolique. La strat\u00e9gie derri\u00e8re ce choix onomastique est\u00a0celle d\u2019une surd\u00e9termination, car Fran\u00e7ois-Dominique Toussaint-Louverture \u00e9tait un g\u00e9n\u00e9ral Ha\u00eftien qui a conduit les esclaves de la colonie fran\u00e7aise de Saint-Domingue sur les chemins de la libert\u00e9 \u00e0 travers une r\u00e9volution \u00e0 l\u2019issue de laquelle les esclaves se sont affranchi\u00b7e\u00b7s de la tutelle fran\u00e7aise. Le lieu d\u2019implantation du syndicat La Bourse du Travail, Toussaint Louverture, consolide l\u2019initiative\u00a0d\u2019une synergie d\u2019actions\u00a0pour la protection de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat du plus grand nombre, de d\u00e9votion pour une justice sociale,\u00a0de solidarit\u00e9 dans le combat, de libert\u00e9 totale,\u00a0et de lutte contre l\u2019exploitation capitaliste de l\u2019administration coloniale. La part symbolique de ce nom est le souvenir d\u2019Ha\u00efti qu\u2019il suscite et que l\u2019on retient comme le lieu o\u00f9 \u00ab\u00a0la n\u00e9gritude se mit debout pour la premi\u00e8re fois\u00a0\u00bb\u00a0(Djiffack\u00a02000,\u00a0210).\u00a0<\/p>\n<p>Cependant, face aux s\u00e9vices dont il est victime, face \u00e0 l\u2019absence totale de participation des populations aux processus d\u00e9cisionnels au sein de la colonie, face \u00e0 la manipulation des plus d\u00e9muni\u00b7e\u00b7s sollicit\u00e9\u00b7e\u00b7s pour des actes de conspiration et de trahison, Ruben\u00a0recourt \u00e0 l\u2019activisme politique\u00a0comme\u00a0l\u2019indique le narrateur omniscient de\u00a0<em>RR<\/em>\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>En riposte \u00e0 tant de sc\u00e9l\u00e9ratesse [la condamnation de Ruben face \u00e0 ses\u00a0bourreaux, qui pourtant l\u2019ont tortur\u00e9 et l\u2019ont s\u00e9questr\u00e9], Ruben qui s\u2019\u00e9tait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment cantonn\u00e9 jusque-l\u00e0 dans la d\u00e9fense des travailleurs, laissant \u00e0 un lieutenant falot la direction du mouvement politique fr\u00e8re de l\u2019Union des travailleurs, le Parti Progressiste Populaire\u00a0(P.P.P.), d\u00e9cida d\u2019en prendre imm\u00e9diatement la direction\u2009; il d\u00e9clara au cours du meeting organis\u00e9 \u00e0 cet effet qu\u2019il lui \u00e9tait apparu que la priorit\u00e9 devait\u00a0\u00eatre\u00a0donn\u00e9e \u00e0 l\u2019action politique [\u2026]\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0210).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le recours \u00e0 la politique est un signe que le projet syndical de Ruben s\u2019\u00e9tend \u00e0 un activisme pour la protection des droits et libert\u00e9s du peuple tout entier. L\u2019abr\u00e9viation P.P.P. du Parti Progressiste Populaire de Ruben\u00a0\u00e9voque\u00a0l\u2019U.P.C. de Ruben Um Nyob\u00e8, souligne Djiffack\u00a0(2000). Le P.P.P.\u00a0s\u2019inscrit\u00a0en continuit\u00e9 avec le mouvement syndical en pla\u00e7ant les int\u00e9r\u00eats du peuple au c\u0153ur de son programme d\u2019action politique.<\/p>\n<p>L\u2019action politique de Ruben transcende les fronti\u00e8res nationales en investissant l\u2019espace public internationallorsque, tout comme Ruben Um Nyob\u00e8, Ruben se\u00a0rend \u00e0 l\u2019ONU dans le cadre de la revendication de l\u2019ind\u00e9pendance imm\u00e9diate du Cameroun\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0223).\u00a0En outre, le parall\u00e8le avec\u00a0le parcours de Ruben Um Nyob\u00e8 se consolide avec l\u2019allusion au maquis<em>.\u00a0<\/em>Dans l\u2019imaginaire politique camerounais, les termes \u00ab\u00a0maquis\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0maquisard\u00b7e\u00b7s\u00a0\u00bb sont\u00a0employ\u00e9s pour s\u00e9gr\u00e9guer les insurg\u00e9\u00b7e\u00b7s, les dissident\u00b7e\u00b7s, du reste\u00a0de la population. Ces dernier\u00b7\u00e8re\u00b7s seront soumis\u00b7e\u00b7s\u00a0aux pires des ch\u00e2timents\u00a0afin que leur exemple\u00a0dissuade toutes\u00a0vell\u00e9it\u00e9s futures de r\u00e9volte au sein de la\u00a0colonie\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0266-267).\u00a0Et c\u2019est dans cette\u00a0optique que l\u2019assassinat de Ruben a lieu\u00a0dans le maquis de \u00ab\u00a0Boumibell<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_5715\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5715-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5715-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">\u00a0Boumibell est un espace fictionnel de\u00a0<em>RR<\/em>\u00a0dont la r\u00e9f\u00e9rence est la localit\u00e9 de \u00ab\u00a0Boumnyebel\u00a0\u00bb.<\/span>\u00a0\u00bb, son village natal\u00a0(<em>RR<\/em>, 290) et qu\u2019ensuite son cadavre est expos\u00e9 pendant toute une\u00a0journ\u00e9e. Cependant, \u00ab\u00a0bien qu\u2019on dise que son cadavre [celui de Ruben] a \u00e9t\u00e9 formellement reconnu\u00a0\u00bb\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0266-267),\u00a0la population de Kola-Kola, le quartier indig\u00e8ne, n\u2019en\u00a0d\u00e9mord pas\u00a0: elle est r\u00e9solue \u00e0 poursuivre le combat de Ruben car convaincue que \u00ab\u00a0Ruben est vivant\u00a0\u00bb\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0267). Cette croyance en l\u2019immortalit\u00e9 de Ruben est ce que Djiffack appelle la \u00ab\u00a0mythification\u00a0\u00bb\u00a0(2000,\u00a053). Elle est le r\u00e9sultat d\u2019une\u00a0cristallisation de Ruben, de son combat et de sa vision du monde dans l\u2019imaginaire\u00a0populaire. Cette situation\u00a0trouble\u00a0l\u2019administration coloniale qui\u00a0comptait contr\u00f4ler la masse en exterminant ses\u00a0<em>leaders<\/em>. Pour cette administration coloniale fran\u00e7aise en d\u00e9ch\u00e9ance, l\u2019urgence est\u00a0de pr\u00e9parer sa succession en passant le t\u00e9moin \u00e0 Baba Toura, futur Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique.\u00a0Celui qu\u2019on d\u00e9crit comme un\u00a0\u00ab\u00a0gar\u00e7on dont l\u2019instruction ne d\u00e9passait pas le niveau du brevet d\u2019\u00e9tudes, et dont l\u2019inexp\u00e9rience des affaires \u00e9tait totale\u00a0\u00bb\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0275), est le symbole vivant de\u00a0l\u2019usurpation de l\u2019autorit\u00e9 postcoloniale, fille du syst\u00e8me colonial. Il est d\u00e9crit par la pl\u00e8be comme une marionnette d\u2019une \u00ab\u00a0docilit\u00e9 \u00e0 toute \u00e9preuve\u00a0\u00bb\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0268).\u00a0Pour mettre au jour les jeux d\u2019alliances qui unissent colons et nouveaux gouvernants, Mongo Beti va mobiliser deux personnages\u00a0: Ruben et Baba Toura. L\u2019enjeu est de mettre la lumi\u00e8re sur la contribution de ces deux personnages\u00a0aux ind\u00e9pendances de la colonie, \u00e0 la construction de la nation, et \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience postcoloniale. Dans l\u2019imaginaire populaire repr\u00e9sent\u00e9 dans ce roman,\u00a0Ruben et Baba Toura pr\u00e9sentent les deux visages du patriotisme au Cameroun.<\/p>\n<p>Baba Toura est la caricature du futur premier Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique du Cameroun, Ahmadou Ahidjo. C\u2019est un dirigeant qui n\u2019a pas de l\u00e9gitimit\u00e9\u00a0aux yeux du peuple, mais qui se pr\u00e9vaut de titres\u00a0: \u00ab\u00a0Father of Independence, Hero of the Nation, Infaillible Leader, Great Guide, Beacon of the Great National Party, Pioneer of Modern Africa, The First Cameroonian\u00a0\u00bb\u00a0(Bjornson 1991, 116).\u00a0Si Ruben a une place de choix dans l\u2019imaginaire populaire, Baba Toura est impopulaire au sein de la colonie\u00a0(qui deviendra la nation embryonnaire camerounaise).\u00a0L\u2019extrait suivant rend compte de l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit des populations \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e au pouvoir du politicien\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La plupart des gens de Kola-Kola pensent que maintenant que Ruben est mort, les autorit\u00e9s croient avoir les coud\u00e9es franches pour mitonner une ind\u00e9pendance \u00e0 leur mani\u00e8re\u00a0: elles vont d\u2019abord placer \u00e0 la t\u00eate du pays un homme \u00e0 elles, un politicien qui n\u2019aurait de noire que la peau. C\u2019est fait \u00e0 vrai dire\u00a0: c\u2019est Baba Toura Le Bitur\u00e9\u2009; il est en place, c\u2019est une \u00e9tape accomplie. Comme il est d\u2019une docilit\u00e9 \u00e0 toute \u00e9preuve, elles vont l\u2019utiliser comme paravent id\u00e9al\u2009; derri\u00e8re lui, elles continueront \u00e0 r\u00e9gner, et tout reprendra comme auparavant\u2026 Nous aurons l\u2019ind\u00e9pendance, mais tout sera quand m\u00eame pareil [\u2026]\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0268-269)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il est donc\u00a0\u00e9vident pour le peuple que Baba Toura est \u00e0 la solde de ses parrains, les anciennes puissances tut\u00e9laires.\u00a0Les nouveaux gouvernements postcoloniaux sont pr\u00e9sent\u00e9s comme des pilleurs de la nation. Ils accouchent de bureaucraties qui se complaisnt dans le luxe et la prodigalit\u00e9 aux frais de l\u2019\u00c9tat pendant que le peuple souffre le martyre\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0276).\u00a0En effet, Baba Toura, encore appel\u00e9 le \u00ab\u00a0Bitur\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0 cause de sa r\u00e9putation d\u2019ivrogne\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0292-293), est pr\u00e9sent\u00e9 dans le texte comme le \u00ab\u00a0prot\u00e9g\u00e9\u00a0\u00bb et la\u00a0\u00ab\u00a0marionnette\u00a0\u00bb\u00a0de l\u2019administration coloniale. Celle-ci, \u00e0 l\u2019aube de son d\u00e9part d\u00e9finitif de la colonie, nommera cons\u00e9cutivement Baba Toura aux postes cl\u00e9s de la R\u00e9publique\u00a0: d\u2019abord \u00ab\u00a0pr\u00e9sident de l\u2019Assembl\u00e9e coloniale consultative\u00a0\u00bb\u00a0(<em>RR,<\/em>\u00a0205), ensuite \u00ab\u00a0Premier Ministre\u00a0\u00bb\u00a0(<em>RR,\u00a0<\/em>262), et enfin, pr\u00e9sident de la R\u00e9publique\u00a0du Cameroun.\u00a0Mor Zamba rel\u00e8ve au passage qu\u2019<\/p>\n<blockquote>\n<p>avec Baba Toura, ce Gauleiter noir de de Gaulle, l\u2019ind\u00e9pendance ne sera que la poursuite de la colonisation, avec les m\u00eames moyens, sous d\u2019autres formes peut-\u00eatre. C\u2019est une ind\u00e9pendance qui ne r\u00e9pondra nullement aux objectifs poursuivis par le P.P.P. d\u00e8s sa naissance.\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0270)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est donc le 1er janvier 1960 que l\u2019ind\u00e9pendance sera octroy\u00e9e au Cameroun sous le cr\u00e9pitement\u00a0des armes\u00a0: cela annonce une \u00e8re postcoloniale \u00ab\u00a0sous la g\u00e2chette\u00a0\u00bb. La r\u00e9pression est totale au point qu\u2019on\u00a0\u00ab\u00a0arr\u00eatait les prisonniers politiques que l\u2019amnistie g\u00e9n\u00e9rale, quelques mois auparavant, avait fait sortir des ge\u00f4les de la Colonie; le bruit courait qu\u2019on les d\u00e9portait dans le Nord, d\u2019o\u00f9 ne filtrait aucune information concernant leur sort\u00a0\u00bb\u00a0(<em>RR<\/em>,\u00a0277). Parce\u00a0qu\u2019autant l\u2019ill\u00e9gitimit\u00e9 que le caract\u00e8re l\u2019arbitraire du r\u00e9gime, parrain\u00e9 par les colons fran\u00e7ais, cr\u00e9ent un foss\u00e9 \u00e9tanche entre gouvernants et\u00a0gouvern\u00e9\u00b7e\u00b7s, l&rsquo;\u00c9tat embryonnaire n\u2019est pas v\u00e9ritablement une nation, mais plut\u00f4t une \u00ab\u00a0protonation\u00a0\u00bb. D\u2019apr\u00e8s Jean Ziegler, la protonation\u00a0est le fruit d\u2019une crise de la postcolonie o\u00f9 un pays qui a visiblement toutes les caract\u00e9ristiques symboliques d\u2019un pays ind\u00e9pendant est, en r\u00e9alit\u00e9, sous la domination d\u2019une puissance, le r\u00e9gime en place se faisant complice de cette situation de d\u00e9pendance\u00a0(1980,\u00a0218-236). De ce fait,\u00a0<em>RR<\/em>\u00a0dresse le bilan de la transition de la colonisation aux ind\u00e9pendances et pose le diagnostic et le pronostic de l\u2019exp\u00e9rience postcoloniale.<\/p>\n<h2>R\u00e9habilitation de la figure de Ruben Um Nyob\u00e8<\/h2>\n<p>Restaur\u00e9 au panth\u00e9on des h\u00e9ro\u00b7\u00efne\u00b7s du nationalisme camerounais sous la plume de Mongo Beti, Ruben Um Nyob\u00e8 est\u00a0\u00e9rig\u00e9 au rang\u00a0de\u00a0mythe et\u00a0de\u00a0P\u00e8re fondateur de la nation camerounaise\u00a0dans la\u00a0m\u00e9moire collective.\u00a0En ce sens, \u00e0 l\u2019instar des travaux de Djiffack, cet article n\u2019a pas tent\u00e9 de<\/p>\n<blockquote>\n<p>savoir si les r\u00e9cits de Mongo Beti restituent fid\u00e8lement ou non la vie et l\u2019\u0153uvre de Ruben, mais plut\u00f4t, de montrer comment la mise en r\u00e9cit de la figure mythique appara\u00eet comme une contribution au dessein de lib\u00e9ration des peuples africains. Dans le cas d\u2019esp\u00e8ce, la cr\u00e9ation litt\u00e9raire de Mongo Beti se double, pour ainsi dire, d\u2019une recr\u00e9ation du mythe de Ruben, et la qu\u00eate de la libert\u00e9 du romancier s\u2019assimile \u00e0 la poursuite de l\u2019id\u00e9al d\u2019\u00e9mancipation entrepris par le nationalisme intransigeant.\u00a0(2000,\u00a053)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La repr\u00e9sentation du combat de Ruben remplit une fonction didactique, car elle\u00a0contribue \u00e0 l\u2019\u00e9ducation civique et patriotique de la jeunesse camerounaise. \u00c0 travers le parcours de Ruben, on se rend compte que la qu\u00eate de la libert\u00e9 est la seule issue pour s\u2019affranchir des syst\u00e8mes d\u2019oppression, cette \u00ab\u00a0terreur sournoise et end\u00e9mique qui [\u2026] voue \u00e0 l\u2019avilissement\u00a0\u00bb\u00a0(Bri\u00e8re\u00a01993,\u00a099). Le personnage de\u00a0Ruben est donc un \u00e9claireur qui incite le peuple camerounais \u00e0 sortir de sa l\u00e9thargie et \u00e0 s\u2019affranchir de toutes\u00a0oppressions, subies ou\u00a0potentielles.<\/p>\n<p><em>Remember Ruben<\/em>\u00a0se situe \u00e0 l\u2019intersection entre m\u00e9moire officielle, m\u00e9moire populaire, et m\u00e9moire litt\u00e9raire. L\u2019ancrage camerounais de ce roman\u00a0met au grand jour les manipulations et la falsification de la m\u00e9moire collective et nationale par le politique.\u00a0Cet article\u00a0a mis\u00a0en \u00e9vidence\u00a0les implications politiques de\u00a0<em>Remember Ruben<\/em>\u00a0et l\u2019influence de la censure sur\u00a0la libert\u00e9 de cr\u00e9ation de Mongo Beti. Sur le plan th\u00e9matique,\u00a0<em>Remember Ruben<\/em>\u00a0fait le proc\u00e8s du pouvoir et de son l\u2019usage de la violence au sein de la colonie et de la postcolonie camerounaise.\u00a0Mongo Beti confronte\u00a0le pouvoir en mobilisant\u00a0l\u2019imaginaire collectif \u00e0 travers lequel\u00a0subsistent les actions et le programme politique de Ruben. Ensuite, les proc\u00e9d\u00e9s de fictionnalisation que Mongo Beti met en \u0153uvre\u00a0cachent faussement les r\u00e9f\u00e9rents historique, g\u00e9ographique et politique du texte. Ces r\u00e9f\u00e9rents convergent pour proposer une version de l\u2019histoire qui, si elle s\u2019oppose \u00e0 la version officielle,\u00a0n\u2019est\u00a0pas pr\u00e9sent\u00e9e comme exhaustive. En revanche, l\u2019un des objectifs principaux que poursuit le texte\u00a0est de transcrire le discours populaire sur la m\u00e9moire afin de d\u00e9construire la version officielle qu\u2019impose l\u2019\u00c9tat.\u00a0En ce sens, ce texte r\u00e9habilite la figure de Ruben Um Nyob\u00e8\u00a0par\u00a0la mise \u00e0 profit\u00a0d\u2019une m\u00e9moire orale qui s\u2019exprime\u00a0sur le mode du t\u00e9moignage. Tout ceci transforme ce texte en un site m\u00e9moriel,\u00a0en un\u00a0discours sur l\u2019histoire du nationalisme au Cameroun, et en un plaidoyer pour la\u00a0mise en lumi\u00e8re de la v\u00e9rit\u00e9 sur les r\u00e9els\u00a0P\u00e8res Fondateurs de la nation camerounaise. Mongo\u00a0Beti instrumentalise\u00a0cette\u00a0fictionnalisation de Ruben, et la plurivocalit\u00e9 qu\u2019elle engage, dans le but de\u00a0proposer une m\u00e9moire litt\u00e9raire des combats nationalistes au Cameroun du point de vue de la masse des opprim\u00e9\u00b7e\u00b7s. Cette masse de colonis\u00e9\u00b7e\u00b7s parle de l\u2019histoire du Cameroun \u00e0 travers des t\u00e9moignages\u00a0d\u2019un v\u00e9cu fait de violence, de frustrations, et de traumatismes.\u00a0La\u00a0polyphonie\u00a0qui jaillit\u00a0de l\u2019accumulation de ces t\u00e9moignages, aussi bien individuels que collectifs, a pour\u00a0objectif\u00a0d\u2019informer\u00a0les publics et les lecteur\u00b7rice\u00b7s sur les fondations r\u00e9elles de la nation camerounaise. Ce que\u00a0<em>RR<\/em>\u00a0l\u00e8gue \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 est\u00a0l\u2019\u00e9ducation\u00a0sur\u00a0la valeur et le prix du patriotisme,\u00a0et la mission de poursuivre l\u2019\u0153uvre de Ruben dans un contexte postcolonial o\u00f9 les murs coloniaux ne sont pas encore tomb\u00e9s.\u00a0<em>RR<\/em>\u00a0est donc une \u0153uvre du pass\u00e9, du pr\u00e9sent et du futur pour le Cameroun, mais aussi pour l\u2019Afrique dont les h\u00e9ro\u00b7\u00efne\u00b7s, mort\u00b7e\u00b7s en martyr\u00b7e\u00b7s, sont absent\u00b7e\u00b7s, voire tout simplement effac\u00e9\u00b7e\u00b7s des annales de l\u2019histoire.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Abomo-Maurin, Marie-Rose. 2010. \u00ab\u2009Mongo-Beti\u00a0: L\u2019\u00c9criture romanesque et esth\u00e9tique de la rupture\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>Rupture et transversalit\u00e9 de la litt\u00e9rature camerounaise<\/em>,\u00a0Marceline Nnomo, Nol Alembong, et Faustin Mvogo\u00a0(dir.), 187-204. Yaound\u00e9\u00a0: CL\u00c9.\u00a0<\/p>\n<p>Atangana Kouna, Christophe D\u00e9sir\u00e9 et Ghislaine Ondobo. 2018. \u00ab\u00a0Litt\u00e9rature camerounaise et \u00e9criture de la postm\u00e9moire\u00a0: pour une r\u00e9conciliation avec le pass\u00e9\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>La litt\u00e9rature camerounaise d\u2019expression fran\u00e7aise\u00a0: des ann\u00e9es de braise aux ann\u00e9es d\u2019esp\u00e9rance<\/em>.\u00a0Richard Laurent\u00a0Omgba\u00a0et\u00a0Christophe D\u00e9sir\u00e9 Atangana Kouna\u00a0(dir.), 259-272.\u00a0Paris\u00a0: L\u2019Harmattan.<\/p>\n<p>Beti, Mongo.1982 [1974a].\u00a0<em>Remember Ruben<\/em>.\u00a0Paris\u00a0: L\u2019Harmattan.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1974b.\u00a0<em>Main basse sur le Cameroun<\/em>. Ville St-Laurent\u00a0: \u00c9ditions Qu\u00e9b\u00e9coises.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1992. \u00ab\u00a0Mongo Beti\u2019s Acceptance of the Fonlon-Nichols Prize\u00a0\u00bb.\u00a0<em>ALA Bulletin<\/em>\u00a018\u00a0(4)\u00a0: 26.<\/p>\n<p>Bri\u00e8re, \u00c9lo\u00efse A. 1993.\u00a0<em>Le roman camerounais et sa critique<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Nouvelles du Sud.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1998. \u00ab\u00a0Remember Ruben: \u00c9tude spatio-temporelle\u00a0\u00bb\u00a0Dans\u00a0<em>Critical Perspectives on Mongo Beti<\/em>, Stephen H. Arnold\u00a0(dir.), 191-205. Boulder\u00a0: Lynne Rienner Publishers.<\/p>\n<p>Djiffack, Andr\u00e9. 2000.\u00a0<em>Mongo Beti\u00a0: la qu\u00eate de la libert\u00e9<\/em>. Paris\u00a0: L\u2019Harmattan.<\/p>\n<p>Ebod\u00e9, Eug\u00e8ne<em>.\u00a0<\/em>2012.\u00a0<em>M\u00e9tisse Palissade.<\/em>\u00a0Paris\u00a0: Gallimard.\u00a0<\/p>\n<p>Eyinga, Abel. 1991.\u00a0<em>L\u2019UPC\u00a0: une r\u00e9volution manqu\u00e9e?<\/em>\u00a0Paris\u00a0: L\u2019Harmattan.<\/p>\n<p>Fandio, Pierre. 2006.\u00a0<em>La litt\u00e9rature camerounaise dans le champ social. Grandeurs et Mis\u00e8res<\/em>. Paris\u00a0:\u00a0L\u2019Harmattan.<\/p>\n<p>Harlow, Barbara. 1987.\u00a0<em>Resistance Literature<\/em>. New York\u00a0: Methuen.<\/p>\n<p>Hirsch, Marianne. 2014. \u00ab\u00a0Postm\u00e9moire\u00a0\u00bb.\u00a0<em>T\u00e9moigner. Entre Histoire et m\u00e9moire\u00a0(<\/em>118)\u00a0:\u00a0205-206.<a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/temoigner\/1274\">https:\/\/journals.openedition.org\/temoigner\/1274<\/a><\/p>\n<p>Lyotard, Jean-Fran\u00e7ois. 1984 [1974].\u00a0<em>The Postmodern Condition.\u00a0<\/em><em>A Report on Knowledge<\/em>. Traduit par Geoff Bennington et Brian Massumi.\u00a0Minneapolis\u00a0: Minnesota Press.<\/p>\n<p>Mbembe, Achille. 1986. \u00ab\u00a0Pouvoir des morts et langage des vivants. Les errances de la m\u00e9moire nationaliste au Cameroun\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Politique africaine<\/em>\u00a022\u00a0: 37-72.<\/p>\n<p>Mouralis, Bernard. 1975.\u00a0<em>Les Contre-litt\u00e9ratures<\/em>. Paris\u00a0: PUF.<\/p>\n<p>Onana Mfege, Andr\u00e9-Hubert. 2005. \u00ab\u00a0L\u2019arm\u00e9e de lib\u00e9ration nationale Kamerunaise et sa strat\u00e9gie 1959-1970\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Outre-mers<\/em>\u00a092\u00a0(348-349)\u00a0: 255-269.\u00a0<\/p>\n<p>Philombe, Ren\u00e9. 1977.\u00a0<em>Le livre camerounais et ses auteurs\u00a0: une contribution litt\u00e9raire du Cameroun avec notice bio-biographique<\/em>.\u00a0Yaound\u00e9\u00a0: \u00c9ditions Semences Africaines.\u00a0<\/p>\n<p>Rapport du Conseil de Tutelle. 1952. \u00ab\u00a0Observations faites devant la quatri\u00e8me commission lors de sa 309<sup>e<\/sup>\u00a0s\u00e9ance le 17 d\u00e9cembre 1952, par M. Ruben Um Nyob\u00e8, repr\u00e9sentant de l\u2019Union des Populations du Cameroun \u00bb,\u00a0<em>Assembl\u00e9e G\u00e9n\u00e9rale des Nations Unies<\/em>, 18 D\u00e9cembre.<\/p>\n<p>Um Nyob\u00e8, Ruben. 1984.\u00a0<em>Le probl\u00e8me national camerounais<\/em>. Paris\u00a0: L\u2019Harmattan.<\/p>\n<p>Ziegler, Jean. 1980.\u00a0<em>Main basse sur l\u2019Afrique. La recolonisation<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil.\u00a0<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Tiako Djomatchoua, Murielle Sandra. 2021. \u00ab\u00a0Libert\u00e9 de cr\u00e9ation et censure politique dans\u00a0Remember Ruben\u00a0de Mongo Beti\u00a0: Enjeux de la fictionnalisation d\u2019un \u201ch\u00e9ros national maudit\u201d\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Le parti pris de l\u2019ordinaire : penser le quotidien \u00bb, no 33, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5715\u00a0 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/tiako_djomatchoua_33.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 tiako_djomatchoua_33.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-f7a70174-831e-40c5-96bc-9d0fa3a9b98e\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/tiako_djomatchoua_33.pdf\">tiako_djomatchoua_33<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/tiako_djomatchoua_33.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-f7a70174-831e-40c5-96bc-9d0fa3a9b98e\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>\u00a0Beti, Mongo.\u00a01992. \u00ab\u00a0Mongo Beti\u2019s Acceptance of the Fonlon-Nichols Prize\u00a0\u00bb.\u00a0<em>ALA Bulletin<\/em>\u00a018\u00a0(4)\u00a0: 26.\u00a0<\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>\u00a0Dor\u00e9navant\u00a0<em>RR<\/em>. <\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>\u00a0<em>Cf\u00a0<\/em>le chapitre XII, article 76 de la Charte de l\u2019O.N.U. de 1945. <\/div><\/li><li><span>4<\/span><div><em>\u00a0Cf<\/em>\u00a0Rapport du Conseil de Tutelle. 1952.\u00a0\u00ab\u00a0Observations faites devant la quatri\u00e8me commission lors de sa 309<sup>e<\/sup>\u00a0s\u00e9ance le 17 d\u00e9cembre 1952, par M. Ruben Um Nyob\u00e8, repr\u00e9sentant de l\u2019Union des Populations du Cameroun \u00bb, Assembl\u00e9e G\u00e9n\u00e9rale des Nations Unies, quatri\u00e8me commission, point 12 de l\u2019ordre du jour, A\/C.4\/226\/Add.1\/Cor.1, 18 D\u00e9cembre.\u00a0<\/div><\/li><li><span>5<\/span><div>\u00a0Les quartiers indig\u00e8nes sont les lieux habit\u00e9s par les colonis\u00e9\u2027e\u2027s, et se d\u00e9finissent en opposition avec les quartiers occup\u00e9s par les colons blancs.<\/div><\/li><li><span>6<\/span><div>\u00a0Boumibell est un espace fictionnel de\u00a0<em>RR<\/em>\u00a0dont la r\u00e9f\u00e9rence est la localit\u00e9 de \u00ab\u00a0Boumnyebel\u00a0\u00bb.<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0Le parti pris de l\u2019ordinaire : penser le quotidien\u00a0\u00bb,\u00a0no\u00a033 La libert\u00e9 est un id\u00e9al po\u00e9tique, ce n\u2019est ni un mot d\u2019ordre transitoire, ni un slogan mystificateur. [\u2026] Il s\u2019agit simplement d\u2019abord de pouvoir s\u2019exprimer soi, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019exprimer l\u2019oppression. 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