{"id":5717,"date":"2024-06-13T19:48:35","date_gmt":"2024-06-13T19:48:35","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/le-role-des-objets-dans-levolution-des-personnages-flaubertiens-entre-createurs-dillusions-et-rappels-a-la-realite\/"},"modified":"2024-08-20T19:54:07","modified_gmt":"2024-08-20T19:54:07","slug":"le-role-des-objets-dans-levolution-des-personnages-flaubertiens-entre-createurs-dillusions-et-rappels-a-la-realite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5717","title":{"rendered":"Le r\u00f4le des objets dans l\u2019\u00e9volution des personnages flaubertiens : entre cr\u00e9ateurs d\u2019illusions et rappels \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6905\">Dossier \u00ab\u00a0Le parti pris de l\u2019ordinaire : penser le quotidien\u00a0\u00bb,\u00a0no\u00a033<\/a><\/h5>\n<p>La R\u00e9volution industrielle qui marque le XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle entra\u00eene de nombreux bouleversements \u00e9conomiques, politiques et sociaux. Parmi eux s\u2019inscrivent la modification des fondements de la soci\u00e9t\u00e9 moderne, d\u00e9sormais centr\u00e9e autour de la fabrication et de la consommation de biens mat\u00e9riels, ainsi que le changement du rapport aux objets qui en d\u00e9coule. Ces transformations sont perceptibles dans de nombreux textes litt\u00e9raires du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, et notamment dans l\u2019\u0153uvre de Gustave Flaubert, l\u2019un des premiers \u00e9crivains fran\u00e7ais \u00e0 s\u2019\u00eatre pench\u00e9 sur l\u2019influence du milieu et des objets sur l\u2019\u00e9volution int\u00e9rieure des \u00eatres. Comme le souligne Isabelle Daunais, le milieu que d\u00e9crit Flaubert dans ses \u0153uvres n\u2019incarne pas un \u00ab\u00a0\u201corganisme vivant\u201d et r\u00e9el\u00a0\u00bb comme chez Balzac ou Zola, mais devient plut\u00f4t \u00ab\u00a0une architecture et une aire de jeu\u00a0\u00bb (1992, 5). Aussi le romancier joue-t-il dans ses \u0153uvres avec le statut ambigu des objets, qui sont \u00e0 la fois rappels du r\u00e9el et cr\u00e9ateurs d\u2019illusions pour les personnages. Cette tension entre r\u00e9el et illusion s\u2019inscrit dans la vision esth\u00e9tique de Flaubert, qui, comme le rappelle Jacques Neefs, \u00ab\u00a0\u00e9crit \u201cen haine du r\u00e9alisme\u201d [\u2026] [,] c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 distance d\u2019un simple rapport descriptif aux choses, aux attitudes, aux \u00e9v\u00e9nements, aux milieux sociaux\u00a0\u00bb, mais \u00ab\u00a0tout aussi bien en haine des fausses id\u00e9alit\u00e9s du sentiment\u00a0\u00bb (2009, 21). Ainsi montrerons-nous en quoi la repr\u00e9sentation des objets chez Flaubert contribue tout \u00e0 la fois \u00e0 l\u2019invention d\u2019un monde id\u00e9al et au d\u00e9voilement de la r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9cevante dans la pens\u00e9e des personnages, en plus de permettre la cristallisation du rapport des protagonistes \u00e0 l\u2019\u00e9criture et \u00e0 la litt\u00e9rature dans les \u0153uvres. Pour ce faire, nous analyserons l\u2019influence des biens mat\u00e9riels sur le regard que portent certains personnages flaubertiens \u2013\u00a0plus particuli\u00e8rement Emma, Charles, Rodolphe et L\u00e9on dans <em>Madame Bovary<\/em> (1857), ainsi que Fr\u00e9d\u00e9ric, le h\u00e9ros de <em>L\u2019\u00c9ducation sentimentale<\/em>\u00a0(1869)\u2013 sur leurs liens matrimoniaux et amoureux. Nous verrons comment le rapport subjectif des protagonistes aux biens mat\u00e9riels refl\u00e8te celui qu\u2019ils entretiennent avec l\u2019activit\u00e9 litt\u00e9raire, qui nourrit aussi leurs r\u00eaves et leurs aspirations les plus profondes. Au terme de notre r\u00e9flexion, nous aurons donc cern\u00e9 comment les objets influencent l\u2019\u00e9volution des protagonistes dans les romans de Flaubert, mais aussi, et de fa\u00e7on plus fondamentale, la mani\u00e8re dont ils illustrent une vision novatrice du roman qui, sous la plume flaubertienne, devient lui aussi cr\u00e9ateur et destructeur d\u2019illusions.<\/p>\n<h2>Amants et objets de toilette\u00a0: le personnage flaubertien trahi par sa mise<\/h2>\n<p>Dans le discours du narrateur flaubertien, les objets rattachent l\u2019existence des personnages \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, notamment en donnant une forme tangible aux diff\u00e9rentes facettes de leur identit\u00e9. Dans les deux romans \u00e0 l\u2019\u00e9tude, les v\u00eatements, les accessoires de mode et les outils cosm\u00e9tiques d\u00e9voilent la singularit\u00e9 (ou l\u2019absence de singularit\u00e9) des h\u00e9ros. En ce sens, chez Flaubert, les objets d\u00e9masquent les protagonistes. Pierre Danger rapproche cette caract\u00e9ristique de l\u2019esth\u00e9tique flaubertienne avec le ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019osmose\u00a0: \u00ab\u00a0Par une sorte d\u2019osmose les objets arrivent \u00e0 prendre en eux quelque chose d\u2019humain et \u00e0 personnifier un aspect du caract\u00e8re de celui dont ils sont le reflet. Parfois m\u00eame, la personnalit\u00e9 tout enti\u00e8re d\u2019un personnage se fixe en un objet particulier qui en exprime la quintessence.\u00a0\u00bb (1973, 170) L\u2019exemple le plus connu de cette \u00ab\u00a0osmose\u00a0\u00bb est sans aucun doute la description de la casquette \u00e0 l\u2019allure h\u00e9t\u00e9roclite de Charles Bovary, qui annonce le statut changeant (mais toujours insignifiant) de ce personnage<a id=\"footnoteref1_gc2n3m7\" class=\"see-footnote\" title=\" Pierre Danger proc\u00e8de \u00e0 une analyse approfondie de la description de ce passage dans Sensations et objets dans le roman de Flaubert (1973), c\u2019est pourquoi nous ne nous y attarderons pas ici. Voir Danger 1973,\u00a0168.\" href=\"#footnote1_gc2n3m7\">[1]<\/a>\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019\u00e9tait une de ces coiffures d\u2019ordre composite, o\u00f9 l\u2019on retrouve les \u00e9l\u00e9ments du bonnet \u00e0 poils, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d\u2019expression comme le visage d\u2019un imb\u00e9cile. (Flaubert\u00a02001 [1856],\u00a048)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au fil de son \u00e9volution narrative \u2013\u00a0ou devrait-on dire, de son absence d\u2019\u00e9volution\u00a0\u2013, ce sont toutefois une multitude d\u2019objets qui mettent en relief le manque de go\u00fbt, et, par cons\u00e9quent, la m\u00e9diocrit\u00e9 de Charles aux yeux d\u2019Emma (et, \u00e0 travers elle, de l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise). Au cours du roman, les chapeaux de Charles trahissent en effet son manque d\u2019\u00e9l\u00e9gance. Outre sa casquette, c\u2019est sa coiffure pour dormir qui est scrut\u00e9e par le narrateur afin de rendre compte du regard hautain port\u00e9 par Emma sur son mari\u00a0: \u00ab\u00a0Comme il avait eu longtemps l\u2019habitude du bonnet de coton, son foulard ne lui tenait pas aux oreilles; aussi ses cheveux, le matin, \u00e9taient rabattus p\u00eale-m\u00eale sur sa figure et blanchis par le duvet de son oreiller, dont les cordons se d\u00e9nouaient pendant la nuit.\u00a0\u00bb (93) Or ces multiples allusions au manque de charme de Charles Bovary ne sont pas vaines\u00a0: elles l\u2019opposent aux deux amants successifs d\u2019Emma, qui portent quant \u00e0 eux une attention particuli\u00e8rement soign\u00e9e \u00e0 leur apparence.<\/p>\n<p>Il faut rappeler ici, \u00e0 la suite d\u2019\u00c9milie Bauduin, qu\u2019au XIX<sup>e <\/sup>si\u00e8cle, sous l\u2019influence du bouleversement \u00e9pist\u00e9mologique entra\u00een\u00e9 par la R\u00e9volution fran\u00e7aise, le raffinement et l\u2019\u00e9l\u00e9gance vestimentaires n\u2019ont plus les m\u00eames r\u00f4les que sous l\u2019Ancien R\u00e9gime (2020, 15). Dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise postr\u00e9volutionnaire, les v\u00eatements luxueux sont en effet associ\u00e9s \u00e0 la noblesse, un ordre social que l\u2019on souhaite rel\u00e9guer au pass\u00e9. C\u2019est donc le soin apport\u00e9 au corps (comme la coupe des cheveux ou la taille des ongles) et la pr\u00e9sence d\u2019accessoires que l\u2019on associe \u00e0 ces soins, plut\u00f4t que les habits, qui rendent compte \u00e0 cette \u00e9poque de la position sociale des individus (2020, 15). En ce sens, l\u2019\u00e9l\u00e9gance de L\u00e9on et de Rodolphe illustre certes un d\u00e9sir de suivre les modes de leur \u00e9poque, mais principalement un d\u00e9sir d\u2019\u00eatre reconnu socialement par la classe bourgeoise. Le caract\u00e8re de L\u00e9on se dessine en effet \u00e0 travers ses cheveux \u00ab\u00a0plats et bien peign\u00e9s\u00a0\u00bb (153) et ses ongles \u00ab\u00a0plus longs qu\u2019on ne les portait \u00e0 Yonville\u00a0\u00bb (153). Dans cette description appara\u00eet alors un accessoire singulier, dont Emma ignore l\u2019existence, soit le canif, que le personnage conserve soigneusement dans son \u00e9critoire et qu\u2019il utilise exclusivement pour le soin de ses ongles. Si la \u00ab\u00a0sacralisation\u00a0\u00bb de cet objet se veut un signe de distinction sociale, l\u2019importance exag\u00e9r\u00e9e que lui accorde L\u00e9on donne une tonalit\u00e9 ridicule au portrait de ce personnage. Sous la plume flaubertienne, le canif devient ainsi un symbole de la petitesse de L\u00e9on, dont l\u2019existence se centre autour du para\u00eetre. En ce sens, le souci que le jeune notaire accorde \u00e0 cet objet expose un de ses plus vils traits de caract\u00e8re \u2013\u00a0un trait qu\u2019Emma se montre d\u2019ailleurs prompte \u00e0 ignorer\u00a0\u2013, soit sa vanit\u00e9 et son narcissisme. Celui-ci annonce la \u00ab\u00a0corruption\u00a0\u00bb morale de L\u00e9on \u00e0 la suite de ses d\u00e9buts comme notaire \u00e0 Rouen \u2013\u00a0une \u00e9poque o\u00f9 il priorisera certaines de ses ambitions professionnelles au d\u00e9triment de sa relation avec Emma\u00a0\u2013, en plus de mettre en \u00e9vidence la m\u00e9diocrit\u00e9 intellectuelle du personnage. Il n\u2019est pas anodin que le pr\u00e9cieux outil cosm\u00e9tique soit conserv\u00e9 dans une \u00e9critoire, un \u00e9crin habituellement r\u00e9serv\u00e9 au mat\u00e9riel pour \u00e9crire. Rappelons \u00e0 cet \u00e9gard que L\u00e9on se lie non seulement \u00e0 Emma \u00e0 travers son int\u00e9r\u00eat pour la litt\u00e9rature, mais aussi parce qu\u2019ils partagent le m\u00eame go\u00fbt pour les textes litt\u00e9raires \u00e0 la mode (notamment les po\u00e8mes romantiques ou la revue <em>L\u2019Illustration<\/em>). Il lit avant tout pour se complaire dans une vaine illusion, celle qui voudrait que sa sensibilit\u00e9 de lecteur atteste de son bon go\u00fbt (et par le fait m\u00eame de son appartenance \u00e0 la haute soci\u00e9t\u00e9), tandis que chez lui, ce sont les apparences qui priment l\u2019intellectualit\u00e9. L\u2019\u00e9criture n\u2019occupe d\u2019ailleurs pas une place centrale dans sa liaison avec Emma\u00a0: en t\u00e9moignent la mani\u00e8re dont la lettre \u00e9crite par son amante est d\u00e9chir\u00e9e, puis jet\u00e9e \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du carrosse o\u00f9 ont lieu les premiers \u00e9bats d\u2019Emma et de L\u00e9on, ainsi que l\u2019incapacit\u00e9 de ce dernier \u00e0 \u00e9crire \u00ab\u00a0des vers pour elle, une <em>pi\u00e8ce d\u2019amour<\/em> en son honneur\u00a0\u00bb (364, l\u2019auteur souligne). \u00a0Par cons\u00e9quent, la superficialit\u00e9 \u00e0 laquelle renvoient les objets appartenant au personnage de L\u00e9on met \u00e0\u00a0la fois en \u00e9vidence la vanit\u00e9 qui corrompt son lien amoureux avec Emma ainsi que la vacuit\u00e9 de ses aspirations litt\u00e9raires.\u00a0<\/p>\n<p>La pr\u00e9occupation de L\u00e9on pour son amour-propre n\u2019\u00e9gale toutefois pas celle de Rodolphe, le premier amant d\u2019Emma, qui est pr\u00eat \u00e0 tout sacrifier au nom de ses int\u00e9r\u00eats personnels. Rodolphe accorde une attention particuli\u00e8re \u00e0 sa toilette, dont l\u2019excentricit\u00e9 calcul\u00e9e contraste avec la banalit\u00e9 de celle de Charles. Il r\u00e9ussit d\u2019ailleurs \u00e0 s\u00e9duire Emma gr\u00e2ce \u00e0 une tenue \u00e0 la fois \u00e9l\u00e9gante et n\u00e9glig\u00e9e qui, recelant une \u00ab\u00a0incoh\u00e9rence des choses communes et recherch\u00e9es\u00a0\u00bb (204), lui donne un charme aux yeux d\u2019Emma, l\u2019\u00e9levant au-dessus de la banalit\u00e9 des habitants de Yonville. Les bottes, que Charles Bovary choisit pour leur utilit\u00e9, incarnent chez Rodolphe le bon go\u00fbt\u00a0: \u00ab\u00a0Elles \u00e9taient si vernies, que l\u2019herbe s\u2019y refl\u00e9tait. Il foulait avec elles les crottins de cheval, une main dans la poche de sa veste et son chapeau de paille mis de c\u00f4t\u00e9.\u00a0\u00bb (204) Or si l\u2019\u00e9clat des bottes chauss\u00e9es par Rodolphe lui permet de fouler les aspects moins reluisants de la vie rurale, il s\u2019av\u00e8re que c\u2019est un faux verni cachant le jeu cruel par lequel ce personnage tente de conqu\u00e9rir le c\u0153ur d\u2019Emma. Ces bottes illustrent l\u2019hypocrisie de Rodolphe, qui s\u00e9duit Emma gr\u00e2ce \u00e0 des promesses trompeuses pour mieux l\u2019abandonner ensuite \u00e0 son quotidien monotone. En effet, Rodolphe quitte Yonville le jour m\u00eame o\u00f9 il devait s\u2019enfuir avec Emma, lui laissant pour seul adieu une lettre \u00e9crite dans un sentiment d\u2019indiff\u00e9rence. Dans cette optique, le lien que les h\u00e9ros flaubertiens entretiennent avec certains accessoires, outils cosm\u00e9tiques ou v\u00eatements, d\u00e9voile ainsi non seulement leur temp\u00e9rament et leurs aspirations, mais aussi la vision de leur vie sentimentale. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, et pour reprendre les termes d\u2019Isabelle Daunais, \u00ab\u00a0[l\u2019objet] exprime non seulement les go\u00fbts et la sensibilit\u00e9 de ceux qui le manipulent, mais, plus encore, leur conception de l\u2019ordre et du r\u00e9el\u00a0\u00bb (1992, 242). Bien plus que de simples \u00e9l\u00e9ments descriptifs, les accessoires et la mise des protagonistes r\u00e9v\u00e8lent sous la plume de Flaubert les v\u00e9rit\u00e9s profondes des h\u00e9ros.<\/p>\n<h2>Les objets flaubertiens, attestations de joies pr\u00e9sentes et traces d\u2019une f\u00e9licit\u00e9 pass\u00e9e<\/h2>\n<p>Les objets d\u00e9finissent \u00e9galement les personnages en incarnant un point de rencontre o\u00f9 se croisent les diff\u00e9rentes temporalit\u00e9s de leur existence. Comme le remarque Pierre Danger, \u00ab\u00a0porteurs de souvenirs, de r\u00eaves, images du destin de l\u2019homme, les objets sont [\u2026] l\u2019expression de[s] joies [du personnage flaubertien], de ses \u00e9checs, de son activit\u00e9, de sa vie\u00a0\u00bb\u00a0(1973,\u00a0130). Souvenirs d\u2019une \u00e9poque r\u00e9volue ou attestation d\u2019une f\u00e9licit\u00e9 ou d\u2019un d\u00e9sespoir go\u00fbt\u00e9s dans l\u2019instant pr\u00e9sent, ils d\u00e9clenchent chez les personnages des sentiments souvent plus forts que ceux suscit\u00e9s par leur rencontre avec les personnes de leur entourage. \u00c0 l\u2019image des bottes d\u2019Emma, qui restent tach\u00e9es de boue apr\u00e8s ses rendez-vous avec Rodolphe, les objets qui pars\u00e8ment les romans de Flaubert peuvent ainsi repr\u00e9senter la trace ineffa\u00e7able d\u2019une joie pass\u00e9e. Les protagonistes flaubertiens con\u00e7oivent d\u2019ailleurs leurs possessions comme une forme mat\u00e9rielle de leur bonheur. Par exemple, Emma et L\u00e9on mesurent leur amour \u00e0 l\u2019aune du d\u00e9cor de leur appartement de Rouen. Quelques objets oubli\u00e9s apr\u00e8s leurs \u00e9bats transforment ainsi une chambre banale en nid d\u2019amour, comme en t\u00e9moigne cette description\u00a0: \u00ab\u00a0Ils retrouvaient toujours les meubles \u00e0 leur place, et parfois des \u00e9pingles \u00e0 cheveux qu\u2019elle avait oubli\u00e9es, l\u2019autre jeudi, sous le socle de la pendule.\u00a0\u00bb (Flaubert 2001 [1856], 350) En ce sens, les meubles et les \u00e9pingles \u00e0 cheveux sont les gardiens de la f\u00e9licit\u00e9 d\u2019Emma et de L\u00e9on. Ils conservent leur amour vivant quand Emma retourne \u00e0 ses obligations conjugales et L\u00e9on \u00e0 ses ambitions professionnelles. Les amants accordent une grande importance \u00e0 ces \u00e9l\u00e9ments du d\u00e9cor, puisque ceux-ci leur donnent l\u2019illusion de poss\u00e9der un amour, m\u00eame si ce dernier les fuit un peu plus \u00e0 chaque instant. Le narrateur insiste en effet sur leur utilisation du d\u00e9terminant possessif \u00ab\u00a0notre\u00a0\u00bb (350) dans la d\u00e9signation de ces objets, une habitude qui donne aux moments partag\u00e9s par les amants l\u2019intimit\u00e9 de la vie quotidienne en soulignant leur union. Il est int\u00e9ressant de constater que ce bonheur n\u2019est paradoxalement pas si loin de celui que ressent Charles Bovary \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de son propre m\u00e9nage, qu\u2019il croit lui aussi heureux\u00a0: \u00ab\u00a0[L]\u2019univers, pour lui, n\u2019exc\u00e9dait pas le tour soyeux [du] jupon [d\u2019Emma] [\u2026]. Il ne pouvait se retenir de toucher continuellement \u00e0 son peigne, \u00e0 ses bagues, \u00e0 son fichu.\u00a0\u00bb (84) Or comme le souligne l\u2019emploi du d\u00e9terminant possessif \u00ab\u00a0son\u00a0\u00bb dans cet extrait, Charles contemple sa f\u00e9licit\u00e9 uniquement \u00e0 travers le prisme des effets personnels d\u2019Emma, sans que celle-ci ne soit convoqu\u00e9e dans le discours, r\u00e9v\u00e9lant ainsi la distance qui le s\u00e9pare de son \u00e9pouse. Et s\u2019il arrive parfois qu\u2019Emma rapi\u00e8ce les v\u00eatements de son \u00e9poux et plie ses bonnets de coton tel que le n\u00e9cessitait \u00e0 l\u2019\u00e9poque la vie conjugale, ces moments o\u00f9 les objets sont la source d\u2019une communion entre les deux \u00e9poux s\u2019av\u00e8rent assez rares. Les objets sont ainsi souvent \u00ab\u00a0les complices du personnage dans son bonheur\u00a0\u00bb (Danger 1973, 174) et offrent aux personnages une pr\u00e9sence rassurante face \u00e0 la confusion de leurs \u00e9motions.<\/p>\n<p>Le r\u00f4le des objets dans la vie quotidienne du m\u00e9nage Bovary ainsi que dans la liaison adult\u00e8re d\u2019Emma et de L\u00e9on montre aussi le besoin des h\u00e9ros flaubertiens d\u2019inscrire la temporalit\u00e9 de leur existence dans la possession et dans la manipulation de biens mat\u00e9riels. Ces protagonistes ne peuvent en effet imaginer leur existence en dehors des objets. Leur regard se r\u00e9fugie dans ces possessions qui leur donnent un aper\u00e7u de leur int\u00e9riorit\u00e9 tout en leur permettant d\u2019\u00e9viter l\u2019angoisse des id\u00e9es abstraites. Comme le constate Isabelle Daunais, \u00ab\u00a0en se concentrant sur l\u2019avant-plan, le personnage fait abstraction du fond et de toutes ces grandes plages vides o\u00f9 l\u2019id\u00e9e, le doute, la crainte peuvent trouver place\u00a0\u00bb (1992, 248). Les protagonistes de<em> Madame Bovary<\/em> et de <em>L\u2019\u00c9ducation sentimentale<\/em> d\u00e9finissent ainsi leur individualit\u00e9 gr\u00e2ce aux objets, qui leur donnent une emprise illusoire sur la r\u00e9alit\u00e9. C\u2019est donc le regard subjectif des h\u00e9ros flaubertiens qui donne aux possessions mat\u00e9rielles leur signification. Cet exercice de projection sur des objets vides de sens est notable dans le cas de l\u2019amour impossible de Fr\u00e9d\u00e9ric pour madame Arnoux. Celui-ci se rend quotidiennement \u00e0 l\u2019atelier de monsieur Arnoux, imaginant ainsi se rapprocher de la femme de ce dernier. Sous l\u2019effet du d\u00e9sir de Fr\u00e9d\u00e9ric, le magasin d\u2019\u0153uvres d\u2019art de monsieur Arnoux, un lieu satur\u00e9 par les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques du commer\u00e7ant, se r\u00e9v\u00e8le le th\u00e9\u00e2tre d\u2019imaginations po\u00e9tiques. C\u2019est du moins ce que nous porte \u00e0 croire la description de la plaque de l\u2019<em>Art industriel<\/em>, \u00e0 laquelle le h\u00e9ros de <em>L\u2019\u00c9ducation sentimentale<\/em> attribue une valeur sacr\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Les grandes lettres composant le nom d\u2019Arnoux sur la plaque de marbre, au haut de la boutique, lui semblaient toutes particuli\u00e8res et grosses de significations, comme une \u00e9criture sacr\u00e9e. \u00bb (Flaubert 1985 [1869], 87) Le commerce perd toutefois son int\u00e9r\u00eat aux yeux de Fr\u00e9d\u00e9ric lorsque le personnage apprend que les Arnoux r\u00e9sident dans un autre appartement\u00a0: \u00ab\u00a0Le charme des choses ambiantes se retira tout \u00e0 coup. Ce qu\u2019il y sentait confus\u00e9ment \u00e9pandu venait de s\u2019\u00e9vanouir, ou plut\u00f4t n\u2019y avait jamais \u00e9t\u00e9. Il \u00e9prouvait une surprise infinie et comme la douleur d\u2019une trahison.\u00a0\u00bb (90) Cet exemple souligne combien, sous la plume flaubertienne, le monde ext\u00e9rieur se moule au regard des personnages, changeant sous l\u2019influence de leurs d\u00e9sirs et de leurs pens\u00e9es. Le pouvoir de projection des h\u00e9ros flaubertiens s\u2019\u00e9tend d\u2019ailleurs non seulement aux objets, mais aussi au d\u00e9cor des maisons, et m\u00eame \u00e0 une ville. En t\u00e9moigne l\u2019exp\u00e9rience parisienne de Fr\u00e9d\u00e9ric, qui voit la ville comme le prolongement de madame Arnoux\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9ventaire des marchandes, les fleurs s\u2019\u00e9panouissaient pour qu\u2019elle les chois\u00eet en passant; dans la montre des cordonniers, les petites pantoufles de satin \u00e0 bordure de cygne semblaient attendre son pied; toutes les rues conduisaient vers sa maison\u00a0: les voitures ne stationnaient sur les places que pour y mener plus vite\u00a0: <em>Paris se rapportait \u00e0 sa personne<\/em>, et la grande ville avec toutes ses voix, bruissait, comme un immense orchestre, autour d\u2019elle. (120, je souligne)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les objets sont donc cr\u00e9ateurs d\u2019illusions, puisqu\u2019ils permettent aux h\u00e9ros flaubertiens de go\u00fbter, mais surtout de r\u00e9inventer et d\u2019investir les conqu\u00eates amoureuses, charnelles et financi\u00e8res d\u00e9terminant leur bonheur.<\/p>\n<h2>Un rapport intime\u00a0: du potentiel sensuel \u00e0 la sacralisation des objets<\/h2>\n<p>Dans le cas de la liaison entre Emma et L\u00e9on, les objets r\u00e9concilient l\u2019attrait du bonheur quotidien et la sensualit\u00e9 de l\u2019amour go\u00fbt\u00e9 dans l\u2019interdit. C\u2019est du moins ce que souligne l\u2019\u00e9vocation des pantoufles d\u2019Emma\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019\u00e9taient des pantoufles en satin rose, bord\u00e9es de cygne. Quand elle s\u2019asseyait sur ses genoux, sa jambe, alors trop courte, pendait en l\u2019air; et la mignarde chaussure, qui n\u2019avait pas de quartier, tenait seulement par les orteils \u00e0 son pied nu.\u00a0\u00bb (Flaubert 2001 [1856], 350) Cette chaussure, qui d\u00e9nude au fond le pied de la protagoniste plus qu\u2019elle ne le recouvre, \u00e9voque ici l\u2019id\u00e9e du d\u00e9shabillement et met en \u00e9vidence le cadre intime de cette sc\u00e8ne, o\u00f9 Emma est assise sur les genoux de son amant. La pantoufle de satin d\u00e9cor\u00e9e de cygnes poss\u00e8de \u00e9galement un potentiel \u00e9rotique dans <em>L\u2019\u00c9ducation sentimentale<\/em>, puisqu\u2019elle fait partie des \u00e9l\u00e9ments du d\u00e9cor parisien qui nourrissent les sentiments de Fr\u00e9d\u00e9ric pour madame Arnoux dans le passage cit\u00e9 plus haut. Le personnage ach\u00e8te d\u2019ailleurs une paire de pantoufles pour la femme aim\u00e9e lorsqu\u2019il pr\u00e9pare l\u2019appartement lou\u00e9 en pr\u00e9vision de leur rendez-vous (un rendez-vous auquel madame Arnoux ne viendra pas). Comme l\u2019illustre l\u2019exemple de la pantoufle, les accessoires, et plus particuli\u00e8rement les accessoires f\u00e9minins, rec\u00e8lent un potentiel sensuel aux yeux des protagonistes. Leur pr\u00e9sence \u00e9mousse les sens des personnages, qui les associent \u00e0 la satisfaction de d\u00e9sirs plus profonds.<\/p>\n<p>Un rapport tr\u00e8s personnel se d\u00e9veloppe ainsi entre les h\u00e9ros flaubertiens et les objets parsemant leur quotidien. L\u2019incursion d\u2019un regard ext\u00e9rieur dans ce d\u00e9cor hautement intime est ainsi une profonde et choquante violation aux yeux des personnages. C\u2019est ce que r\u00e9v\u00e8le l\u2019effet qu\u2019a la fouille des huissiers sur Emma lors de la faillite des Bovary\u00a0: \u00ab\u00a0Ils examin\u00e8rent ses robes, le linge, le cabinet de toilette; et son existence, jusque dans ses recoins les plus intimes, fut comme un cadavre que l\u2019on autopsie, \u00e9tal\u00e9 tout au long aux regards de ces trois hommes.\u00a0\u00bb (Flaubert 2001 [1856], 384) Les huissiers \u00ab\u00a0diss\u00e8quent\u00a0\u00bb ignominieusement l\u2019existence d\u2019Emma, puisqu\u2019ils manipulent les possessions \u00e0 partir desquelles la jeune femme construit le roman qu\u2019elle imagine \u00eatre sa vie. C\u2019est avant tout l\u2019indiff\u00e9rence de ces trois hommes envers les souvenirs inscrits en creux des objets manipul\u00e9s qui bouleverse Emma\u00a0: son indignation atteint son paroxysme lorsque l\u2019un des huissiers se permet de fouiller dans la bo\u00eete o\u00f9 elle conserve pr\u00e9cieusement sa correspondance avec Rodolphe. Aux yeux d\u2019Emma, ces lettres banales, qui n\u2019ont aucune valeur mon\u00e9taire, et donc aucun int\u00e9r\u00eat pour les huissiers, poss\u00e8dent une valeur \u00e9motionnelle incommensurable. Les souvenirs de sa vie amoureuse que renferment les biens mat\u00e9riels m\u00e8nent ainsi, chez la jeune femme, \u00e0 leur sacralisation.<\/p>\n<p>\u00c0 cet \u00e9gard, il convient de noter qu\u2019une m\u00eame sacralisation est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans <em>L\u2019\u00c9ducation sentimentale<\/em>, comme le souligne \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9criture sacr\u00e9e\u00a0\u00bb (Flaubert 1985 [1869], 87) qu\u2019est celle, aux yeux de Fr\u00e9d\u00e9ric, de l\u2019inscription du nom de monsieur Arnoux sur la plaque de l\u2019atelier dans le passage cit\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment. La narration, qui t\u00e9moigne du d\u00e9go\u00fbt profond du protagoniste lorsque les biens de madame Arnoux sont vendus aux ench\u00e8res, emploie en effet un lexique similaire \u00e0 celui employ\u00e9 dans <em>Madame Bovary<\/em> pour rapprocher le corps de la femme aim\u00e9e par le jeune homme et les objets vendus\u00a0: \u00ab\u00a0[L]e partage de ces reliques, o\u00f9 il retrouvait confus\u00e9ment les formes de ses membres, lui semblait une atrocit\u00e9, comme s\u2019il avait vu des corbeaux d\u00e9chiquetant son cadavre.\u00a0\u00bb (494) L\u2019utilisation du mot \u00ab\u00a0reliques\u00a0\u00bb dans ce passage met en \u00e9vidence le caract\u00e8re sacr\u00e9 que le protagoniste attribue aux habits et aux accessoires de la femme qu\u2019il aime du fait que ces objets en viennent \u00e0 remplacer le corps \u2013\u00a0et \u00e0 travers lui l\u2019individualit\u00e9<a id=\"footnoteref2_bmsqy4w\" class=\"see-footnote\" title=\" Comme le souligne l\u2019historien Alain Corbin, \u00e0 la suite du changement \u00e9pist\u00e9mologique provoqu\u00e9 par la R\u00e9volution fran\u00e7aise, \u00ab\u00a0[l]e sujet \u2013\u00a0le moi\u00a0\u2013 n\u2019existe qu\u2019incarn\u00e9; aucune distance ne peut \u00eatre \u00e9tablie entre son corps et lui.\u00a0\u00bb (2005, 8)\" href=\"#footnote2_bmsqy4w\">[2]<\/a>\u00a0\u2013 de cette femme. Ce sont en effet les \u00ab\u00a0membres\u00a0\u00bb de madame Arnoux qui sont \u00ab\u00a0d\u00e9chiquet\u00e9s\u00a0\u00bb par des \u00ab\u00a0corbeaux\u00a0\u00bb lors de la mise aux ench\u00e8res de ses biens personnels, tout comme c\u2019est le \u00ab\u00a0cadavre\u00a0\u00bb d\u2019Emma qui est \u00ab\u00a0autopsi\u00e9\u00a0\u00bb lorsque les trois huissiers manipulent ses habits et ses outils de toilette. La cons\u00e9cration des biens mat\u00e9riels se fait donc au d\u00e9triment des personnages, et plus particuli\u00e8rement des personnages f\u00e9minins, puisqu\u2019elle permet \u00e0 l\u2019objet de se substituer \u00e0 la personne d\u00e9sir\u00e9e. Comme en t\u00e9moigne la pr\u00e9sence du champ lexical de la mort dans ces deux passages, les h\u00e9ros flaubertiens d\u00e9veloppent en ce sens un rapport mortif\u00e8re aux accessoires et aux v\u00eatements f\u00e9minins, qui, se transformant en une incarnation de la femme aim\u00e9e, lui d\u00e9robent \u2013\u00a0c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0tuent\u00a0\u00bb\u00a0\u2013 son individualit\u00e9.<\/p>\n<h2>Le triomphe des objets sur le bonheur amoureux<\/h2>\n<p>Dans les romans de Flaubert, les objets sont les alli\u00e9s infid\u00e8les des personnages. Souvenirs des moments de joie \u00e9ph\u00e9m\u00e8res go\u00fbt\u00e9s par les protagonistes, ils deviennent rapidement les rappels de leur d\u00e9sespoir et de leur d\u00e9sillusion. Traces ineffa\u00e7ables des trahisons humaines ou de la mort, ils suscitent parfois une vive tristesse ou un profond sentiment d\u2019amertume chez les personnages. Aussi Madame Bovary br\u00fble-t-elle son bouquet \u00e0 la suite de son d\u00e9m\u00e9nagement \u00e0 Yonville, l\u2019\u00e9rigeant en symbole du malheur de son m\u00e9nage et de sa d\u00e9sillusion par rapport au lien matrimonial. Ces constants rappels de l\u2019exp\u00e9rience de la perte \u2013\u00a0perte d\u2019une personne aim\u00e9e, mais surtout perte d\u2019une illusion pr\u00e9cieuse\u00a0\u2013 peuvent toutefois \u00eatre \u00e9cart\u00e9s par les personnages. L\u2019exemple du bouquet de fleurs d\u2019Emma met en lumi\u00e8re les quelques moments o\u00f9 les h\u00e9ros flaubertiens gagnent une joute au cours de ce \u00ab\u00a0combat in\u00e9gal\u00a0\u00bb (Danger 1973, 174) ayant lieu entre les objets et eux. \u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Ces maigres victoires rendent toutefois le triomphe des objets sur les individus bien amer. L\u2019accumulation et l\u2019omnipr\u00e9sence des biens mat\u00e9riels finissent par avoir raison de l\u2019emprise des personnages de <em>Madame Bovary <\/em>et de<em> L\u2019\u00c9ducation sentimentale <\/em>sur leurs liens amoureux. Ce pouvoir des objets est notamment mis en lumi\u00e8re par la r\u00e9action de Charles \u00e0 la mort d\u2019Emma. Le rapport du veuf aux traces de l\u2019existence d\u2019Emma donne en effet une tonalit\u00e9 ironique \u00e0 son deuil\u00a0: \u00e0 la fin du roman, celle qui l\u2019a men\u00e9 au bord de la faillite l\u2019incite, par-del\u00e0 sa tombe, \u00e0 d\u00e9penser sans commune mesure pour ses fun\u00e9railles et m\u00eame \u00e0 se brouiller avec sa m\u00e8re au sujet d\u2019un ch\u00e2le. Charles, qui, nous l\u2019avons vu, porte peu attention \u00e0 son style vestimentaire, se soumet par ailleurs finalement aux excentricit\u00e9s esth\u00e9tiques d\u2019Emma apr\u00e8s sa mort. Cette transformation ext\u00e9rieure refl\u00e8te une transformation int\u00e9rieure puisque Charles adopte les id\u00e9aux d\u2019Emma en m\u00eame temps que ses go\u00fbts vestimentaires et sa superficialit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Pour lui plaire, comme si elle vivait encore, il adopta ses pr\u00e9dilections, ses id\u00e9es; il s\u2019acheta des bottes vernies, il prit l\u2019usage des cravates blanches. Il mettait du cosm\u00e9tique \u00e0 ses moustaches, il souscrivit comme elle des billets \u00e0 ordre. Elle le corrompait par-del\u00e0 le tombeau. (Flaubert 2001 [1856], 438)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si cette \u00ab\u00a0corruption\u00a0\u00bb donne un caract\u00e8re quelque peu risible au deuil de Charles, qui tente de s\u00e9duire sa d\u00e9funte \u00e9pouse, elle illustre surtout le triomphe de l\u2019objet sur le mari autrement incorruptible\u00a0: le mari qui se refusait \u00e0 la consommation de tout accessoire ou outil de toilettes futiles devient finalement enti\u00e8rement vou\u00e9 \u00e0 son apparence. Le sort r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 Charles \u00e0 la fin de <em>Madame Bovary<\/em> illustre ainsi l\u2019influence presque tyrannique des objets sur les personnages.<\/p>\n<h2>L\u2019accumulation de biens mat\u00e9riels comme perte de l\u2019individualit\u00e9<\/h2>\n<p>Les protagonistes flaubertiens se d\u00e9finissent en grande partie par le regard subjectif qu\u2019ils portent sur leur environnement, bien qu\u2019ils demeurent \u00e0 la merci des objets rythmant leur vie quotidienne. Gouvern\u00e9s par l\u2019illusion que la possession d\u2019objets est un signe de la richesse de leur monde int\u00e9rieur, ils sont peu \u00e0 peu engloutis par l\u2019accumulation de biens de consommation. Comme le souligne Isabelle Daunais, \u00ab\u00a0[l]e personnage, en quelque sorte, se sacrifie \u00e0 l\u2019objet\u00a0\u00bb (249)\u00a0: d\u00e9sirant plaire \u00e0 la personne aim\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 son go\u00fbt vestimentaire raffin\u00e9 ou gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019achat de petites attentions, il devient paradoxalement assujetti \u00e0 ses biens mat\u00e9riels. Sa singularit\u00e9 en tant qu\u2019individu est ainsi rel\u00e9gu\u00e9e \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan, dans l\u2019ombre d\u2019objets d\u2019une grande banalit\u00e9. \u00c0 cet \u00e9gard, il convient de noter que l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit des h\u00e9ros de <em>Madame Bovary<\/em> et de <em>L\u2019\u00c9ducation sentimentale <\/em>est souvent compar\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tat des objets meublant le d\u00e9cor environnant. Le c\u0153ur d\u2019Emma, rempli d\u2019amertume devant le contraste entre la fadeur de son existence et les somptueux plaisirs exp\u00e9riment\u00e9s lors du bal de Vaubyessard, est en effet compar\u00e9 \u00e0 ses souliers de danse \u00ab\u00a0dont la semelle s\u2019\u00e9tait jaunie \u00e0 la cire glissante du parquet\u00a0\u00bb (109)\u00a0: \u00ab\u00a0Son c\u0153ur \u00e9tait comme eux\u00a0: au frottement de la richesse, il s\u2019\u00e9tait plac\u00e9 dessus quelque chose qui ne s\u2019effacerait pas. \u00bb (109) Les charmes d\u2019Emma sont d\u2019ailleurs per\u00e7us par ses amants et par son mari \u00e0 l\u2019aune des objets qu\u2019elle poss\u00e8de. De fait, L\u00e9on \u00ab\u00a0admir[e] l\u2019exaltation de son \u00e2me et les dentelles de sa jupe\u00a0\u00bb (350), une affirmation qui met la sensibilit\u00e9 d\u2019Emma sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9 avec son \u00e9l\u00e9gance vestimentaire. Quant \u00e0 Rodolphe, dont l\u2019amour pour Emma tient principalement \u00e0 une attirance charnelle, son int\u00e9r\u00eat pour la jeune femme se m\u00e9lange aux souvenirs de ses nombreuses liaisons pass\u00e9es. \u00c0 ses yeux, les accessoires d\u2019Emma ne laissent pas transpara\u00eetre sa singularit\u00e9\u00a0: au contraire, ils font d\u2019elle une amante parmi d\u2019autres. Les souvenirs mat\u00e9riels de leur liaison, tels que les \u00e9pingles \u00e0 cheveux, les billets doux ou les miniatures, d\u00e9notent le caract\u00e8re superficiel de leur lien amoureux. C\u2019est du moins ce que sugg\u00e8rent les pens\u00e9es de Rodolphe au moment o\u00f9 il contemple les lettres que lui ont envoy\u00e9es ses amantes, juste avant d\u2019\u00e9crire son mot d\u2019adieu \u00e0 Emma\u00a0: \u00ab\u00a0En effet, ces femmes accourant \u00e0 la fois dans sa pens\u00e9e, s\u2019y g\u00eanaient les unes les autres et s\u2019y rapetissaient, comme sous un m\u00eame niveau d\u2019amour qui les \u00e9galisait. Prenant donc \u00e0 poign\u00e9e les lettres confondues, il s\u2019amusa \u00e0 les faire tomber en cascades, de sa main droite \u00e0 sa main gauche.\u00a0\u00bb (277) \u00a0\u00c0 l\u2019instar des lettres accumul\u00e9es par Rodolphe, Emma, comme toutes ses anciennes amantes, est encore une fois rel\u00e9gu\u00e9e au rang d\u2019objet, c\u2019est-\u00e0-dire de chose que l\u2019on obtient, utilise, et jette une fois que l\u2019int\u00e9r\u00eat est pass\u00e9. Dans cette optique, les biens mat\u00e9riels en viennent \u00e0 avoir un r\u00f4le plus important dans les liens amoureux des personnages flaubertiens que les personnages eux-m\u00eames, privant ainsi ces liens de la singularit\u00e9 qui constitue leur valeur aux yeux des protagonistes. \u00a0<\/p>\n<p>L\u2019aura passionnelle que les h\u00e9ros attribuent aux lettres, aux ombrelles et aux pantoufles n\u2019est pas une preuve de l\u2019originalit\u00e9 de leur amour. Au contraire, elle d\u00e9voile que celui-ci n\u2019est unique qu\u2019aux yeux de ceux qui le ressentent. Donnant aux personnages l\u2019illusion d\u2019incarner une c\u00e9l\u00e9bration de leur individualit\u00e9, les possessions mat\u00e9rielles d\u00e9voilent la banalit\u00e9 de leur caract\u00e8re. Qu\u2019ils utilisent les objets pour meubler leur quotidien monotone, pour se conforter dans un \u00e9tat de cynisme, ou encore pour projeter leurs r\u00eaveries, le rapport des personnages aux possessions mat\u00e9rielles les m\u00e8ne au m\u00eame constat, celui du risible n\u00e9ant que repr\u00e9sente leur existence. Selon le niveau de lucidit\u00e9 des protagonistes, cette prise de conscience peut \u00eatre plus ou moins intellectualis\u00e9e, et repr\u00e9senter un \u00e9tat plus ou moins permanent. Il semble cependant \u00eatre un passage oblig\u00e9 dans leur \u00e9volution. Quoique cette exp\u00e9rience du vide par le truchement des objets accumul\u00e9s soit v\u00e9cue par la plupart des personnages, il n\u2019en demeure pas moins qu\u2019elle n\u2019efface pas la distance entre les individus. Tel que l\u2019a montr\u00e9 notre analyse, la possession d\u2019objets m\u00e8ne plut\u00f4t \u00e0 des malentendus entre les individus et participe \u00e0 leurs trahisons et \u00e0 leurs vengeances. \u00c0 l\u2019image des souliers d\u2019Emma, le c\u0153ur des h\u00e9ros flaubertiens est \u00ab\u00a0jauni\u00a0\u00bb au contact des richesses qu\u2019ils ne peuvent pas poss\u00e9der, qu\u2019elles soient mat\u00e9rielles ou amoureuses. Par cons\u00e9quent, les biens mat\u00e9riels incarnent des obstacles aux liens entre les personnages, les enfermant dans la d\u00e9sillusion en ce qui a trait \u00e0 l\u2019amour et au bonheur.<\/p>\n<p>Les protagonistes flaubertiens font des objets meublant leur quotidien une c\u00e9l\u00e9bration, voire une cons\u00e9cration de leur individualit\u00e9 et de leurs liens amoureux. Dans cette optique, le rapport subjectif que les personnages de <em>Madame Bovary<\/em> et de <em>L\u2019\u00c9ducation sentimentale <\/em>entretiennent avec leurs biens mat\u00e9riels permet la cristallisation de leur rapport \u00e0 l\u2019\u00e9criture et \u00e0 la litt\u00e9rature. Aux yeux d\u2019Emma, les \u00ab\u00a0excitations passionnelles\u00a0\u00bb (90) qu\u2019elle ressent \u00e0 la lecture de certains romans, tout comme les r\u00eaves que nourrissent ses accessoires de toilette ou les lettres de ses amants, lui permettent de magnifier ses sentiments amoureux et d\u2019ainsi transformer son quotidien monotone en un p\u00e9riple romanesque<a id=\"footnoteref3_aqiljmq\" class=\"see-footnote\" title=\"La critique flaubertienne s\u2019est longuement attard\u00e9e sur ce d\u00e9sir d\u2019Emma de transposer les \u00e9motions extraordinaires go\u00fbt\u00e9es dans la fiction \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Voir, notamment, Racine 2012,\u00a035.\" href=\"#footnote3_aqiljmq\">[3]<\/a>. La pr\u00e9tention d\u2019Emma de mener une vie exaltante \u00e0 travers la litt\u00e9rature fait \u00e9cho \u00e0 la vanit\u00e9 que rec\u00e8le la perception de l\u2019activit\u00e9 litt\u00e9raire de son amant L\u00e9on \u2013\u00a0qui per\u00e7oit dans ses outils de toilette comme dans la litt\u00e9rature une attestation de son bon go\u00fbt. Charles, quant \u00e0 lui, n\u2019est pas plus charm\u00e9 par la beaut\u00e9 des \u0153uvres litt\u00e9raires que par l\u2019\u00e9l\u00e9gance des bottes et des chapeaux. Il n\u2019est pas anodin que ses principales lectures soient scientifiques plut\u00f4t que litt\u00e9raires, et qu\u2019il \u00ab\u00a0s\u2019endor[me]\u00a0\u00bb en lisant le journal\u00a0 <em>La<\/em> <em>Ruche m\u00e9dicale<\/em> \u00e0 cause \u00ab\u00a0de la chaleur de l\u2019appartement et de la digestion\u00a0\u00bb (115)\u00a0\u2013 c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 cause de sensations corporelles et de besoins primaires, qui dictent son usage des objets comme des livres. Quoique pour des raisons diff\u00e9rentes, Rodolphe se montre lui aussi assez indiff\u00e9rent au charme de l\u2019activit\u00e9 litt\u00e9raire\u00a0: ses lettres d\u2019amour, \u00e0 l\u2019image de ses bottes, incarnent pour lui un moyen de conqu\u00e9rir le c\u0153ur de la femme aim\u00e9e. Si Fr\u00e9d\u00e9ric imagine une liaison amoureuse avec madame Arnoux \u00e0 travers certains objets, il met \u00e9galement la litt\u00e9rature au service de ses r\u00eaves impossibles. Le h\u00e9ros de <em>L\u2019\u00c9ducation sentimentale<\/em> va jusqu\u2019\u00e0 entreprendre l\u2019\u00e9criture d\u2019un roman qui raconte son gain de l\u2019amour de madame Arnoux gr\u00e2ce \u00e0 son courage h\u00e9ro\u00efque \u2013\u00a0un r\u00eave litt\u00e9raire qui, tout comme sa liaison avec la femme aim\u00e9e, ne se concr\u00e9tisera point. Dans cette optique, le projet de ce roman, o\u00f9 s\u2019entrem\u00ealent les sentiments du h\u00e9ros flaubertien et ses d\u00e9sirs les plus improbables, exemplifie le caract\u00e8re hautement subjectif du lien qui unit les personnages flaubertiens \u00e0 la litt\u00e9rature et \u00e0 l\u2019art<a id=\"footnoteref4_cs38e18\" class=\"see-footnote\" title=\"Julie Racine donne deux autres exemples de ce ph\u00e9nom\u00e8ne (2012:\u00a095). Elle cite, d\u2019une part, cette remarque de L\u00e9on, lors de sa premi\u00e8re rencontre avec Emma\u00a0: \u00ab\u00a0Vous est-il arriv\u00e9 parfois [...] de rencontrer dans un livre une id\u00e9e vague que l\u2019on a eue, quelque image obscurcie qui revient de loin, et comme l\u2019exposition enti\u00e8re de votre sentiment le plus d\u00e9li\u00e9?\u00a0\u00bb (140). Elle r\u00e9f\u00e8re \u00e9galement, d\u2019autre part, aux \u00e9motions suscit\u00e9es chez Emma par une repr\u00e9sentation d\u2019op\u00e9ra vue \u00e0 Rouen\u00a0: \u00ab\u00a0Elle reconnaissait tous les enivrements et les angoisses dont elle avait manqu\u00e9 mourir. La voix de la chanteuse ne lui semblait \u00eatre que le retentissement de sa conscience, et cette illusion qui la charmait quelque chose m\u00eame de sa vie.\u00a0\u00bb (303)\" href=\"#footnote4_cs38e18\">[4]<\/a>. Quand le sens dont les protagonistes investissent les objets et l\u2019activit\u00e9 litt\u00e9raire devient incompatible avec les \u00e9v\u00e9nements de leur vie quotidienne, les objets se transforment en rappels du caract\u00e8re vain et du manque de profondeur de l\u2019existence des personnages. Si les objets soulignent le ridicule de l\u2019aveuglement des personnages, qui se perdent dans des r\u00eaveries insens\u00e9es, il n\u2019en demeure pas moins que leur omnipr\u00e9sence rappelle la n\u00e9cessit\u00e9 pour l\u2019individu de s\u2019inventer des illusions afin de supporter la banalit\u00e9 de son existence. Aussi l\u2019\u0153uvre romanesque de Flaubert s\u2019attarde-t-elle peut-\u00eatre \u00e0 condamner ces illusions inconscientes pour mieux souligner l\u2019importance de s\u2019illusionner consciemment par jeu, ou par d\u00e9sir de beaut\u00e9, et donc l\u2019importance de lire.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Bauduin, \u00c9milie. 2020. <em>Entre les savons et les pommades. Repr\u00e9sentations et symboliques du cabinet de toilette dans <\/em>Les Rougon-Macquart<em> (1871-1893) d\u2019\u00c9mile Zola<\/em>. M\u00e9moire de ma\u00eetrise. Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al : D\u00e9partement d\u2019\u00e9tudes litt\u00e9raires.<\/p>\n<p>Corbin, Alain. 2005<em>. Histoire du corps<\/em>. <em>De la R\u00e9volution \u00e0 la Grande Guerre<\/em>. Paris : Seuil.<\/p>\n<p>Danger, Pierre. 1973. <em>Sensations et objets dans le roman de Flaubert<\/em>. Paris : Librairie Armand Colin.<\/p>\n<p>Daunais, Isabelle. 1992. <em>Flaubert et l\u2019art de la mise en sc\u00e8ne<\/em>. Th\u00e8se de doctorat. Universit\u00e9 McGill : D\u00e9partement de litt\u00e9rature et de langue fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Flaubert, Gustave. 2001 [1856]. <em>Madame Bovary<\/em>. Paris : Gallimard.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1985 [1869]. <em>L\u2019\u00c9ducation sentimentale<\/em>. Paris : GF Flammarion.<\/p>\n<p>Neefs, Jacques. 2009. \u00ab La prose du r\u00e9el \u00bb. Dans <em>Le Flaubert R\u00e9el<\/em>, Barbara Vinken et Peter Fr\u00f6hlicher (\u00e9d.), 21-29. T\u00fcbingen : Max Niemeyer Verlag.<\/p>\n<p>Racine, Julie. 2012. <em>L\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique dans <\/em>Madame Bovary. M\u00e9moire de ma\u00eetrise. Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Chicoutimi : D\u00e9partement des arts, des lettres et du langage.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_gc2n3m7\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_gc2n3m7\">[1]<\/a> Pierre Danger proc\u00e8de \u00e0 une analyse approfondie de la description de ce passage dans <em>Sensations et objets dans le roman de Flaubert<\/em> (1973), c\u2019est pourquoi nous ne nous y attarderons pas ici. Voir Danger 1973,\u00a0168.<\/p>\n<p id=\"footnote2_bmsqy4w\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_bmsqy4w\">[2]<\/a> Comme le souligne l\u2019historien Alain Corbin, \u00e0 la suite du changement \u00e9pist\u00e9mologique provoqu\u00e9 par la R\u00e9volution fran\u00e7aise, \u00ab\u00a0[l]e sujet \u2013\u00a0le moi\u00a0\u2013 n\u2019existe qu\u2019incarn\u00e9; aucune distance ne peut \u00eatre \u00e9tablie entre son corps et lui.\u00a0\u00bb (2005, 8)<\/p>\n<p id=\"footnote3_aqiljmq\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_aqiljmq\">[3]<\/a> La critique flaubertienne s\u2019est longuement attard\u00e9e sur ce d\u00e9sir d\u2019Emma de transposer les \u00e9motions extraordinaires go\u00fbt\u00e9es dans la fiction \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Voir, notamment, Racine 2012,\u00a035.<\/p>\n<p id=\"footnote4_cs38e18\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_cs38e18\">[4]<\/a> Julie Racine donne deux autres exemples de ce ph\u00e9nom\u00e8ne (2012:\u00a095). Elle cite, d\u2019une part, cette remarque de L\u00e9on, lors de sa premi\u00e8re rencontre avec Emma\u00a0: \u00ab\u00a0Vous est-il arriv\u00e9 parfois [&#8230;] de rencontrer dans un livre une id\u00e9e vague que l\u2019on a eue, quelque image obscurcie qui revient de loin, et comme l\u2019exposition enti\u00e8re de votre sentiment le plus d\u00e9li\u00e9?\u00a0\u00bb (140). Elle r\u00e9f\u00e8re \u00e9galement, d\u2019autre part, aux \u00e9motions suscit\u00e9es chez Emma par une repr\u00e9sentation d\u2019op\u00e9ra vue \u00e0 Rouen\u00a0: \u00ab\u00a0Elle reconnaissait tous les enivrements et les angoisses dont elle avait manqu\u00e9 mourir. La voix de la chanteuse ne lui semblait \u00eatre que le retentissement de sa conscience, et cette illusion qui la charmait quelque chose m\u00eame de sa vie.\u00a0\u00bb (303)<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>T\u00eatu, Madeleine. 2021. \u00ab\u00a0Le r\u00f4le des objets dans l\u2019\u00e9volution des personnages flaubertiens : entre cr\u00e9ateurs d\u2019illusions et rappels \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Le parti pris de l&rsquo;ordinaire : penser le quotidien \u00bb, no 33, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5717 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/tetu_33.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 tetu_33.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-82069653-c8ff-4054-abb7-31560931b762\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/tetu_33.pdf\">tetu_33<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/tetu_33.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-82069653-c8ff-4054-abb7-31560931b762\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0Le parti pris de l\u2019ordinaire : penser le quotidien\u00a0\u00bb,\u00a0no\u00a033 La R\u00e9volution industrielle qui marque le XIXe si\u00e8cle entra\u00eene de nombreux bouleversements \u00e9conomiques, politiques et sociaux. 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