{"id":5721,"date":"2024-06-13T19:48:36","date_gmt":"2024-06-13T19:48:36","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/images-apocalyptiques-matiere-du-monde-et-poesie-du-sensible-chez-jorie-graham\/"},"modified":"2024-08-20T16:39:44","modified_gmt":"2024-08-20T16:39:44","slug":"images-apocalyptiques-matiere-du-monde-et-poesie-du-sensible-chez-jorie-graham","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5721","title":{"rendered":"Images apocalyptiques, mati\u00e8re du monde et po\u00e9sie du sensible chez Jorie Graham"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6906\">Dossier : \u00ab De l&rsquo;\u00e9tude du vivant : la litt\u00e9rature au prisme des \u00e9cologies \u00bb, no 36<\/a><\/h5>\n<p>La po\u00e9tesse \u00e9tats-unienne Jorie Graham, n\u00e9e en 1950 \u00e0 New York, publie son premier recueil,\u00a0<em>Hybrids of Plants and of Ghosts<\/em>, en 1980. Elle en a depuis \u00e9crit douze autres\u00a0et obtient en 1996 le Prix Pulitzer pour l\u2019une de ses deux anthologies,\u00a0<em>The Dream of the Unified Field<\/em>. Si elle est consid\u00e9r\u00e9e comme l\u2019une des plus grandes po\u00e9tesses de sa g\u00e9n\u00e9ration, son \u0153uvre reste cependant m\u00e9connue du grand public, probablement du fait de sa densit\u00e9 formelle et philosophique. On y d\u00e9couvre une forte pr\u00e9occupation pour le rapport entre les sens, le langage et le monde visible, par le d\u00e9sir de toucher, d\u2019acc\u00e9der \u00e0 un r\u00e9el qui ne cesse pourtant de lui r\u00e9sister.\u00a0Le po\u00e8te et professeur Calvin Bedient \u00e9crit ainsi \u00e0 son propos\u00a0: \u00ab\u00a0she may write nearer the heart of ontological trauma (the shock of there being a world at all, the further shock of its passing) than any poet since Rilke \u00bb (2005, 40).\u00a0<\/p>\n<p>De ce fait, il est particuli\u00e8rement int\u00e9ressant que les derni\u00e8res publications de la po\u00e9tesse prennent en compte de fa\u00e7on de plus en plus insistante les diverses facettes de la catastrophe climatique, de l\u2019extinction de masse et de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration de la machine capitaliste. Notre article <a id=\"footnoteref1_cnacu7e\" class=\"see-footnote\" title=\"Cet article est en partie tir\u00e9 de mon m\u00e9moire de Master 2, \u00ab\u00a0\u00c9crire la mati\u00e8re, toucher le monde : po\u00e9sie du t\u00e2tonnement et explorations du sensible chez Elisa Biagini et Jorie Graham\u00a0\u00bb, dirig\u00e9 par H\u00e9l\u00e8ne Martinelli (ENS de Lyon) et soutenu en 2022.\" href=\"#footnote1_cnacu7e\">[1]<\/a>\u00a0cherchera ainsi \u00e0 caract\u00e9riser les repr\u00e9sentations apocalyptiques pr\u00e9sentes dans ses deux derniers recueils,<em>\u00a0fast<\/em>\u00a0(2017) et\u00a0<em>Runaway<\/em>\u00a0(2020). Ils ont \u00e9t\u00e9, \u00e0 l\u2019automne 2022, rassembl\u00e9s dans une anthologie intitul\u00e9e<em>\u00a0[To] The Last [Be] Human<\/em>, laquelle comprendra \u00e9galement les deux recueils qui les ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s\u00a0:\u00a0<em>Place\u00a0<\/em>(2008) et\u00a0<em>Sea Change<\/em>\u00a0(2012). Ces quatre ouvrages op\u00e8rent un tournant \u00e9cologique dans le travail d\u2019une po\u00e9tesse d\u00e9j\u00e0 soucieuse de la tension entre le sujet et le monde, leurs interactions et leurs interd\u00e9pendances\u00a0: Robert Macfarlane, dans l\u2019introduction de l\u2019anthologie, les qualifie de \u00ab\u00a0glittering, teeming Anthropocene\u00a0<a id=\"footnoteref2_xja9akg\" class=\"see-footnote\" title=\"L\u2019on d\u00e9signe par \u00ab\u00a0Anthropoc\u00e8ne\u00a0\u00bb la p\u00e9riode g\u00e9ologique dans laquelle l\u2019activit\u00e9 humaine devient la principale force de changement de l\u2019environnement, d\u00e9passant d\u00e9sormais les forces g\u00e9ophysiques. Sa date de d\u00e9but est sujette \u00e0 de nombreux d\u00e9bats\u00a0: ces changements g\u00e9ologiques et climatiques irr\u00e9versibles pourraient remonter selon certaines sources aux d\u00e9buts du N\u00e9olithique\u00a0; pour d\u2019autres, \u00e0 la r\u00e9volution industrielle. Dans le cadre de cette \u00e9tude, la notion d\u2019Anthropoc\u00e8ne d\u00e9signe la conscience de l\u2019impact profond de l\u2019humain sur la terre et de sa relation parasitique vis-\u00e0-vis des autres formes de vie \u2013conscience d\u2019un rapport au monde qui red\u00e9finit selon nous la conception de la subjectivit\u00e9 po\u00e9tique.\" href=\"#footnote2_xja9akg\">[2]<\/a>\u00a0journal\u00a0\u00bb (2022, XV), Si, dans\u00a0<em>Sea Change<\/em>, le sujet po\u00e9tique \u00e9tait confront\u00e9 \u00e0 l\u2019anticipation mena\u00e7ante de la catastrophe \u2013 \u00ab\u00a0And how the future \/ takes shape \/ too quickly \u00bb (Graham 2008, 3) \u2013, il est, dans ces deux derniers recueils, forc\u00e9 de se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 la fin du monde comme un \u00e9tat pr\u00e9sent et non plus un horizon.<\/p>\n<p>Dans sa n\u00e9gociation permanente des limites entre corps (humains et non-humains), des relations entre int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur du sujet, l\u2019\u0153uvre de Jorie Graham explore les m\u00e9tamorphoses d\u2019une conscience po\u00e9tique aux prises avec la disparition du monde.\u00a0Nous tenterons alors de montrer en quoi cette po\u00e9sie anthropoc\u00e9nique entretient un rapport sp\u00e9cifique au travail de la mati\u00e8re \u2013 celle \u00e0 laquelle elle fait r\u00e9f\u00e9rence autant que celle dont elle est constitu\u00e9e, la masse typographique qu\u2019elle habite. Notre hypoth\u00e8se est en effet que la conscience de la crise climatique vient r\u00e9\u00e9valuer le rapport de l\u2019\u0153il po\u00e9tique au monde ext\u00e9rieur et accentuer un investissement sp\u00e9cifique du travail d\u2019\u00e9criture, fond\u00e9 notamment sur la densification, l\u2019\u00e9paississement, le brouillage. Ce r\u00e9el mis en crise, devenant l\u2019objet d\u2019un deuil mat\u00e9riel, \u00e9motionnel et \u00e9pist\u00e9mique \u2013 non seulement pour le sujet individuel, mais pour une esp\u00e8ce humaine en cours d\u2019auto-destruction \u2013, vient alors red\u00e9finir les manifestations de la parole po\u00e9tique.<\/p>\n<h2>Une po\u00e9sie de l\u2019Anthropoc\u00e8ne\u00a0?<\/h2>\n<p>Dans leurs explorations de r\u00e9alit\u00e9s sp\u00e9cifiques \u00e0 l\u2019\u00e9poque contemporaine \u2013\u00a0la surveillance des donn\u00e9es, la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle, le chalutage en eaux profondes, l\u2019extinction des esp\u00e8ces, l\u2019artificialisation de l\u2019environnement naturel, l\u2019immat\u00e9rialit\u00e9 des conversations avec les\u00a0<em>chatbots<\/em>\u00a0et\u00a0la solitude corporelle qui en d\u00e9coule \u2013, les recueils\u00a0<em>fast\u00a0<\/em>et\u00a0<em>Runaway\u00a0<\/em>semblent r\u00e9pondre\u00a0\u00e0 l\u2019affirmation de Heather Davis et Etienne Turpin selon laquelle \u00ab\u00a0the Anthropocene is primarily a sensorial phenomenon: the experience of living in an increasingly diminished and toxic world\u00a0\u00bb (2015, 3). L\u2019existence mat\u00e9rielle du po\u00e8me serait une mani\u00e8re de rendre compte de cette perturbation sensorielle, de cette disparition progressive, puisque\u00a0la voix de la po\u00e9tesse affirme clairement\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0We are in systemicide\u00a0\u00bb (Graham 2017, 10, ci-apr\u00e8s\u00a0<em>FA<\/em>). De fait, Kylan Rice relie explicitement les recueils r\u00e9cents de la po\u00e9tesse \u00e0 une pens\u00e9e anthropoc\u00e9nique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Graham situates her work squarely within anthropocenic discourse. How deep does human action penetrate. How far below the crust of the earth. How much of the crust is us. Ironically and massively implicated, the multiplayer anthropocenic subject exists in a state of uncertainty:<em>\u00a0Am I the world? or is the world me? where does the world begin, where do I end?\u00a0<\/em>(Rice 2018. L\u2019auteur souligne)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le sujet, ainsi, est envisag\u00e9 principalement dans son rapport avec la mati\u00e8re qui l\u2019entoure, tant \u00e0 l\u2019\u00e9chelle individuelle \u2013 celle d\u2019un \u00eatre qui cherche l\u2019autre sans rel\u00e2che\u00a0: \u00ab\u00a0find the nearest flesh to my flesh\u00a0<a id=\"footnoteref3_upiza8y\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00ab\u00a0find the nearest flesh to my flesh\u00a0\u00bb\" href=\"#footnote3_upiza8y\">[3]<\/a>\u00a0\u00bb (<em>FA<\/em>, 5) \u2013 qu\u2019\u00e0 celle de la responsabilit\u00e9 politique et philosophique des humain\u00d7e\u00d7s envers la terre, envisag\u00e9e dans les termes physiques de la trace et de la tache dans le po\u00e8me \u00ab\u00a0Shroud\u00a0\u00bb\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>we leave a lot of stain\u2192we are wrapped and wrapped in gossamer days\u2192at the\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0[end what is left is\u00a0<\/p>\n<p>a trail\u2192of bodyfluid\u2192of all this fear\u2192<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0[\u2026] and a crowd comes and looks at the long worm of our<\/p>\n<p>\u00a0bodytrace\u2192in this light they will see the stainage of our having lived and think it\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0[has a\u00a0<\/p>\n<p>shape\u2192it is dirt\u2192it is ooze\u2019s high requiem\u2192becoming\u2192soaked with ancestors\u2192 (10)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce po\u00e8me fait ainsi co\u00efncider\u00a0la pens\u00e9e anthropoc\u00e9nique d\u2019une transformation profonde de l\u2019environnement par l\u2019humain avec la persistance d\u2019un imaginaire biblique, celui de la trace physique du p\u00e9ch\u00e9, mais aussi celui du \u00ab\u00a0suaire\u00a0\u00bb \u00e9voqu\u00e9 par le titre. L\u2019existence individuelle ou collective, envisag\u00e9e comme un \u00ab\u00a0suintement\u00a0\u00bb, est r\u00e9duite au r\u00e9sidu physique qu\u2019elle laisse sur terre. Cette marque humaine porte une charge paradoxale, dans la mesure o\u00f9 elle est \u00e0 la fois le seul t\u00e9moignage du temps v\u00e9cu et la condensation d\u2019une action destructrice. On peut ainsi lire, dans le po\u00e8me \u00ab\u00a0Prayer Found under Floorbard\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0pray for us we are destroyers\u00a0\u00bb (Graham 2020, 25, ci-apr\u00e8s\u00a0<em>RU<\/em>). S\u2019op\u00e8re\u00a0donc un renversement par rapport \u00e0 la pens\u00e9e d\u2019un anthropocentrisme triomphant, qui force l\u2019esp\u00e8ce humaine, celle qui dit \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb, \u00e0 consid\u00e9rer son interd\u00e9pendance avec (et sa profonde int\u00e9gration dans) le monde non-humain du fait m\u00eame des ravages qu\u2019elle cause. Cette prise de conscience, cependant, est chez la po\u00e9tesse conditionn\u00e9e \u00e0 une position sp\u00e9cifique, qui vient en partie nuancer l\u2019attribution de la culpabilit\u00e9 : \u00ab\u00a0I am an American\u00a0\u00bb (<em>RU<\/em>, 11). Cette parole, en tout cas, est celle d\u2019un sujet qui interroge sa s\u00e9paration d\u2019avec le reste de la mati\u00e8re, la conscience de sa place dans le monde se trouvant profond\u00e9ment troubl\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0I am haunted but by what? \/ Human supremacy?\u00a0The work of humiliation. The pungency of the pesticide.\u00a0\u00bb (<em>FA<\/em>, 7)\u00a0<\/p>\n<h2>\u00c9chelles et temporalit\u00e9s de la fin du monde<\/h2>\n<p>Les titres des deux recueils,\u00a0<em>fast\u00a0<\/em>et\u00a0<em>Runaway,<\/em>\u00a0\u00e9voquent explicitement un rapport serr\u00e9 des po\u00e8mes au passage du temps et plus pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019entrecroisement de multiples temporalit\u00e9s, qui embrassent autant l\u2019\u00e9coulement des minutes lors de l\u2019agonie du p\u00e8re de la po\u00e9tesse, dans le po\u00e8me \u00ab\u00a0Reading to My Father\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0It has been just a minute now\u2014I don\u2019t want the time to go in this direction\u2014it does. \/ Now it has been two\u00a0\u00bb [<em>FA<\/em>, 2]), que l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration qui place d\u00e9sormais l\u2019esp\u00e8ce humaine dans une course effr\u00e9n\u00e9e vers sa propre fin. Cette coexistence de temporalit\u00e9s rel\u00e8ve d\u2019un jeu d\u2019\u00e9chelles qui vient, dans le m\u00eame po\u00e8me, relier le moment de la mort du p\u00e8re et l\u2019extinction des esp\u00e8ces\u00a0animales :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Day has arrived and crosses out the candlelight. Here it is now the<\/p>\n<p>silent summer\u2014extinction\u2014migration\u2014the blue-jewel-<\/p>\n<p>butterfly you loved, goodbye, the red kite, the dunnock<\/p>\n<p>[\u2026] oh your century, there in you, how it goes out (25)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La mention du \u00ab\u00a0silent summer\u00a0\u00bb, r\u00e9f\u00e9rence \u00e0\u00a0<em>Silent Spring\u00a0<\/em>(1962), ouvrage de la biologiste Rachel Carson dont le propos sur l\u2019action d\u00e9vastatrice des pesticides a fait date, vient \u00e9tendre \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire le silence de la mort du p\u00e8re. Ainsi, dans ce qui se pr\u00e9sente comme un po\u00e8me d\u2019adieu (<em>au<\/em>\u00a0p\u00e8re et\u00a0<em>du\u00a0<\/em>p\u00e8re), l\u2019on ne sait clairement s\u2019il s\u2019agit de dire \u00ab\u00a0au revoir\u00a0\u00bb \u00e0 sa place, \u00e0 ce qu\u2019il connaissait et aimait, ou bien \u00e0 ce qui dispara\u00eet ailleurs, au cours des m\u00eames minutes d\u00e9compt\u00e9es une \u00e0 une.\u00a0D\u00e9j\u00e0, dans une note du recueil\u00a0<em>Never<\/em>, la po\u00e9tesse affirmait que son processus d\u2019\u00e9criture \u00e9tait travers\u00e9 par le rythme de disparition des esp\u00e8ces animales et v\u00e9g\u00e9tales, pass\u00e9 d\u2019une esp\u00e8ce tous les cinq ans au moment o\u00f9 Darwin \u00e9crivait\u00a0<em>On The Origin of Species<\/em>\u00a0(1859) \u00e0 une toutes les neuf minutes au d\u00e9but de notre si\u00e8cle\u00a0:\u00a0\u00ab Throughout the writing of this book, I was haunted by the sensation of that nine-minute span [\u2026]\u00a0My sense of that time frame inhabits, as well as structures, the book. It is written up against the sensation of what is now called\u00a0\u00ab\u00a0Ecocide\u00a0\u00bb\u00bb (Graham 2002, 111).\u00a0Ici, la liste des esp\u00e8ces, qui acc\u00e9l\u00e8re encore le rythme de leur extinction, ne semble pouvoir occuper qu\u2019une fonction t\u00e9nue de m\u00e9morialisation, leur conservation n\u2019\u00e9tant plus possible.\u00a0<\/p>\n<p>La conscience de ce temps pressant s\u2019infiltre en outre dans les processus d\u2019\u00e9criture du texte, donnant aux po\u00e8mes longs et denses de Jorie Graham un rythme effr\u00e9n\u00e9 qui se trouve mat\u00e9rialis\u00e9 par la saccade des tirets\u00a0et le mart\u00e8lement des r\u00e9p\u00e9titions de mots ou de sons :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0[\u2026] talk\u2014talk\u2014who is not<\/p>\n<p>terrified is busy begging for water\u2014the rise is fast\u2014the drought<\/p>\n<p>comes fast\u2014mediate\u2014immediate\u2014invent, inspire, infil-<\/p>\n<p>trate, instill\u2014here\u2019s the heart of the day, the flower of time\u2014talk\u2014talk<\/p>\n<p>(<em>FA<\/em>, 17)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019on pourrait consid\u00e9rer ce mart\u00e8lement comme une mani\u00e8re de graver le texte dans l\u2019esprit, rappelant la notion rh\u00e9torique de\u00a0<em>memoria<\/em>\u00a0en dessinant un lien entre l\u2019\u00e9nonciation po\u00e9tique et la tentative de saisie urgente d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 en cours de destruction\u00a0<a id=\"footnoteref4_9gtmxx4\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0Je remercie Kevin Berger Soucie pour ses suggestions \u00e9clairantes concernant cette notion. \" href=\"#footnote4_9gtmxx4\">[4]<\/a>.<\/p>\n<p>Par ailleurs, dans\u00a0<em>fast<\/em>, l\u2019apparition des fl\u00e8ches (<em>\u2192<\/em>), qui ne seront cependant pas conserv\u00e9es dans\u00a0<em>Runaway<\/em>,\u00a0donne au po\u00e8me le caract\u00e8re lin\u00e9aire d\u2019une pouss\u00e9e irr\u00e9sistible vers l\u2019avant. Celle-ci accentue autant l\u2019accumulation des catastrophes que la f\u00e9brilit\u00e9 du sujet po\u00e9tique qui s\u2019y trouve confront\u00e9, comme dans le po\u00e8me \u00ab\u00a0Honeycomb\u00a0\u00bb o\u00f9 le\u00a0<em>je<\/em>s\u2019adresse \u00e0 un\u00a0<em>bot<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0\u2192please track\u00a0\/\u00a0disorientation\u2192count death\u2192each death\u2192very small\u2192see it from there\u2192count it\u00a0\/\u00a0and store\u2192\u00a0\u00bb (5). L\u2019acc\u00e9l\u00e9ration(nisme) contamine donc le champ verbal en redoublant le sentiment d\u2019urgence de la lecture, le constat d\u2019une destruction g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e venant faire d\u00e9railler la capacit\u00e9 de produire du sens.\u00a0Philip Jones \u00e9crit ainsi \u00e0 son propos\u00a0: \u00ab\u00a0she does confront the possibility that the ability to properly mourn the losses of the natural world, to mourn our capacities to interface and engage with material life, are themselves under pressure from the speed and velocity of climate change\u00a0\u00bb (2021, n. p.).\u00a0<\/p>\n<p>Il est cependant indispensable de noter que, malgr\u00e9 la lin\u00e9arit\u00e9 impos\u00e9e par les fl\u00e8ches, la \u00ab\u00a0fin du monde\u00a0\u00bb qui hante ces recueils ne correspond pas strictement \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement d\u00e9limit\u00e9 et anticip\u00e9 par la temporalit\u00e9 pressante d\u2019une\u00a0<em>Doomsday Clock<\/em>\u00a0<a id=\"footnoteref5_b7cejcg\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0La\u00a0Doomsday Clock, ou horloge de l\u2019Apocalypse, est une horloge conceptuelle cr\u00e9\u00e9e en 1947 par l\u2019ONG Bulletin of the Atomic Scientists pour figurer la venue imminente de la \u00ab fin du monde \u00bb, symboliquement plac\u00e9e \u00e0 minuit. Son avanc\u00e9e vers minuit, certes irr\u00e9guli\u00e8re (certaines ann\u00e9es de rel\u00e2che, notamment \u00e0 l\u2019approche de la fin de la guerre froide, ont occasionn\u00e9 un fort recul de l\u2019heure), est cependant presque constante depuis 1991. \u00c0 sa cr\u00e9ation, l\u2019horloge indiquait minuit moins sept\u00a0; en janvier 2022, elle \u00e9tait bloqu\u00e9e \u00e0 minuit moins cent secondes.\" href=\"#footnote5_b7cejcg\">[5]<\/a>\u00a0mais, en tant que modalit\u00e9 d\u2019existence, envahit bien plut\u00f4t tous les aspects de la vie. Le texte po\u00e9tique, qui s\u2019auto-d\u00e9signe comme des \u00ab\u00a0these notes from \/\/ apocalypse\u00a0\u00bb (<em>FA<\/em>, 51), met alors en sc\u00e8ne une catastrophe toujours en train d\u2019advenir \u2013 ou d\u00e9j\u00e0 advenue\u00a0: \u00ab\u00a0I was very lucky.\u00a0The end of the world had already occurred.\u00a0How long ago \/ was that.\u00a0I don\u2019t know. \u00bb\u00a0(7) Sans parler pour autant d\u2019une voix d\u2019outre-tombe, l\u2019on constate avec le po\u00e8me \u00ab\u00a0Carnation\/Re-in\u00a0\u00bb que la parole po\u00e9tique vient de sous les d\u00e9combres du monde\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>The house went under the mud. It was an avalanche it went under but not<\/p>\n<p>into the earth. [\u2026]<\/p>\n<p>Now I am in. The earth. I<\/p>\n<p>wade out through it. The earth. My neighbor is under went in a flash\u00a0(26-27).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans le po\u00e8me \u00ab\u00a0Tree\u00a0\u00bb, la perte d\u2019une certaine relation avec le r\u00e9el se donne comme un supplice de Tantale, lorsque l\u2019acc\u00e8s \u00e0 un monde \u00e9vident, donn\u00e9 d\u2019avance, mat\u00e9rialis\u00e9 par un fruit pr\u00eat \u00e0 \u00eatre cueilli (\u00ab\u00a0the fig that seemed to me the \/ perfect one, the ready one, it is permitted, it is possible, it is\u00a0\/ actual\u00a0\u00bb), se voit frustr\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Must I put down\u00a0<\/p>\n<p>here that this is long ago. That the sky has been invisible for years now. That the\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0[ash<\/p>\n<p>of our fires has covered the sun. That the fruit is stunted yellow mold when it\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0[appears<\/p>\n<p>at all and we have no produce to speak of\u00a0(<em>RU<\/em>, 6).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cet entrecroisement d\u2019images traditionnelles de la fin des temps \u2013 dans l\u2019Apocalypse selon Saint Jean, au moment de l\u2019ouverture du septi\u00e8me sceau, \u00ab\u00a0le soleil devint noir comme un sac de crin\u00a0\u00bb (Apocalypse 6, 12)\u00a0\u2013\u00a0et d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 environnementale, celle des incendies et des fum\u00e9es industrielles, vient amalgamer repr\u00e9sentations et temporalit\u00e9s (\u00ab\u00a0this is long ago\u00a0\u00bb).\u00a0Malgr\u00e9 la pr\u00e9sence ponctuelle d\u2019accents bibliques, ces recueils t\u00e9moignent avant tout du passage, d\u00e9crit par Ernesto de Martino dans\u00a0<em>La fin du monde. Essai sur les apocalypses culturelles<\/em>, de l\u2019imaginaire archa\u00efque puis chr\u00e9tien de l\u2019apocalypse comme r\u00e9v\u00e9lation et recommencement, \u00e0 une apocalypse \u00ab\u00a0sans eschaton\u00a0\u00bb (1977), c\u2019est-\u00e0-dire sans fin et sans au-del\u00e0. Celle-ci n\u2019est d\u00e9sormais plus un futur mais un aspect de l\u2019exp\u00e9rience du pr\u00e9sent pour une esp\u00e8ce humaine habitant sa propre disparition, \u00ab\u00a0heavied with endgame\u00a0\u00bb (<em>RU<\/em>, 8). Ainsi, les aspects du pr\u00e9sent v\u00e9cu sur lesquels se concentrent\u00a0<em>fast\u00a0<\/em>et\u00a0<em>Runaway<\/em>\u00a0ne sont pas les sympt\u00f4mes ou les signes avant-coureurs d\u2019une apocalypse imagin\u00e9e comme \u00e9v\u00e9nement unique et d\u00e9fini, mais plut\u00f4t les diverses fa\u00e7ons dont s\u2019organise la vie dans une fin du monde toujours d\u00e9j\u00e0 advenue. Il s\u2019agit, malgr\u00e9 tout, de s\u2019inscrire dans une continuit\u00e9 :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0It is in a special sense<\/p>\n<p>that the world ends. You have to keep living. You have to make it not become\u00a0<\/p>\n<p>waiting. Nothing is disturbingly visible. Only the outside continues but it<\/p>\n<p>continues. So you have to find the way to make the inside\u00a0<\/p>\n<p>continue\u00a0(<em>FA<\/em>, 7).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Comme nous le d\u00e9velopperons par la suite, la po\u00e9tesse vient ainsi interroger la\u00a0possibilit\u00e9 fragile de persister en habitant des lieux et des subjectivit\u00e9s humbles, minimes, dans ce que Philip Jones appelle \u00ab\u00a0a poetics and politics of salvage and remains \u00bb (2021, n.\u00a0p.).<\/p>\n<h2>Mat\u00e9rialit\u00e9 du deuil environnemental<\/h2>\n<p>Comme nous l\u2019avons \u00e9voqu\u00e9, l\u2019ubiquit\u00e9 et la permanence de cette fin, ainsi que la conscience d\u2019une impossibilit\u00e9 de renverser le passage du temps et d\u2019effacer les traces destructrices du capitalisme tardif, forcent une red\u00e9finition des \u00ab\u00a0structures of mourning \u00bb (Cohen, Colebrook 2016, 11) par lesquelles on se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la perte d\u2019un certain monde mat\u00e9riel.\u00a0Celui-ci, \u00e0 mesure qu\u2019il s\u2019\u00e9chappe, perd jusqu\u2019\u00e0 son statut d\u2019objet\u00a0: \u00ab\u00a0there is no real to which you can refer\u2014and yet the \/ bodies are all in it\u00a0\u00bb (<em>FA<\/em>, 15).\u00a0En effet, ce qui caract\u00e9rise dans ces recueils\u00a0le deuil tant personnel que plan\u00e9taire, c\u2019est une mort devenue pure d\u00e9mat\u00e9rialisation, qui prive les corps de leur substance\u00a0: \u00ab\u00a0Now there is not blood on the earth\u00a0\/\u00a0anymore. We disappear. We pixilate\u00a0\u00bb (<em>RU<\/em>, 33). Ces vers construisent un monde o\u00f9 l\u2019invasion des technologies num\u00e9riques dans tous les aspects de la vie irait jusqu\u2019\u00e0 brouiller la r\u00e9alit\u00e9 tangible des corps, pouvant rappeler l\u2019analyse au vitriol que Joanna Zylinska, dans\u00a0<em>The End of Man. A Feminist Counterapocalypse<\/em>, fait des imaginaires ultra-contemporains de l\u2019apocalypse. En effet, selon certain\u00d7e\u00d7s entrepreneur\u00d7e\u00d7s et auteur\u00d7rice\u00d7s\u00a0<a id=\"footnoteref6_60lsimq\" class=\"see-footnote\" title=\"L\u2019autrice souligne que cette tendance s\u2019inscrit dans un imaginaire notablement masculiniste, d\u2019o\u00f9 l\u2019absence d\u2019\u00e9criture inclusive ici.\u00a0\" href=\"#footnote6_60lsimq\">[6]<\/a>\u2013 l\u2019autrice cite en particulier Yuval Noah Harari et son ouvrage proph\u00e9tique\u00a0<em>Homo Deus<\/em>\u00a0(2015) \u2013, la r\u00e9ponse aux dangers auxquels fait face l\u2019humanit\u00e9 serait d\u2019\u00e9vacuer la mort elle-m\u00eame, d\u2019en faire un simple \u00ab\u00a0technical glitch\u00a0\u00bb (Harari, 19), qu\u2019il serait possible de r\u00e9parer (\u00ab\u00a0solving death\u00a0\u00bb).\u00a0Joanna Zylinska conclut de la sorte\u00a0: \u00ab\u00a0The fantasy of immaculate conception will thus be realized [\u2026] by installing Silicon Valley venture capitalists as fathers of immortality, (re)generating life one cell at a time.\u00a0\u00bb\u00a0(2018, 25) La pr\u00e9sence de la mort comme \u00ab\u00a0technical glitch\u00a0\u00bb\u00a0d\u00e9sincarn\u00e9 tend parfois, chez Jorie Graham, vers un imaginaire science-fictionnel, comme dans le po\u00e8me \u00ab\u00a0Carnation\/Re-in\u00a0\u00bb\u00a0:\u00a0\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0I try to feel my skin but my head is fixed to my<\/p>\n<p>food and my hands where are my hands. What skin am I I ask. You have no skin<\/p>\n<p>they say. You are wrapped don\u2019t worry you won\u2019t fall out. It\u2019s a new material. Am I<\/p>\n<p>alive. Of course you are. You are always going to be alive\u00a0(<em>FA<\/em>, 26).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si cette \u00e9vocation concerne des cauchemars de modifications forc\u00e9es du corps,\u00a0<em>a fortiori<\/em>\u00a0par une instance non identifiable, et non le rapport \u00e0 un monde naturel, l\u2019on peut cependant affirmer que ces deux aspects sont intimement li\u00e9s par la question de l\u2019organique et du vivant \u2013 concepts qui se trouvent ici boulevers\u00e9s. Il n\u2019est, par ailleurs, pas surprenant que les peurs de d\u00e9shumanisation ou de d\u00e9sindividualisation qui traversent le po\u00e8me se concentrent dans les images de la peau et du toucher, premiers et derniers lieux de la subjectivit\u00e9, venant selon nous concentrer les divers aspects, manifestations et \u00e9chelles de cette fin du monde connu en un \u00ab\u00a0sensory phenomenon \u00bb (Davis, Turpin 2015, 3).\u00a0Le critique David Lau \u00e9crit ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0This complexly staged lyric voice inhabits technological development itself, in its warlike revolt against a more human past\u00a0\u00bb\u00a0(2017).\u00a0Cependant, cette forte conscience du caract\u00e8re destructeur de l\u2019action humaine sur le monde n\u2019engage pas pour autant la seule nostalgie d\u2019un pass\u00e9 id\u00e9alis\u00e9. Il ne s\u2019agit pas non plus, chez Jorie Graham, de r\u00e9tablir l\u2019anthropocentrisme d\u00e9fensif qu\u2019adoptent certains imaginaires apocalyptiques dans lesquels l\u2019id\u00e9e d\u2019une fin de l\u2019humain \u2013 ou plut\u00f4t de l\u2019homme \u2013 ne sert en fait qu\u2019\u00e0 le grandir, en tant que sujet et en tant qu\u2019esp\u00e8ce. Au contraire, dans cet univers po\u00e9tique o\u00f9 les limites corporelles se d\u00e9sagr\u00e8gent, c\u2019est \u00e0 un brouillage du sujet et de l\u2019esp\u00e8ce que l\u2019on assiste\u00a0: \u00ab\u00a0Crosshatchings of me and emptiness.\u00a0[\u2026] Define anthropos. Define human. Where do you find yourself\u00a0\u00bb (<em>FA<\/em>, 9).<\/p>\n<p>Par ailleurs, cette repr\u00e9sentation d\u2019une mort autant que d\u2019une vie priv\u00e9es de leur caract\u00e8re organique r\u00e9pond directement \u00e0 la menace d\u2019artificialisation de l\u2019environnement, comme dans le po\u00e8me \u00ab\u00a0Reading\u00a0to My Father\u00a0\u00bb :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0I feel my fingers grip this<\/p>\n<p>page, where are the men who are supposed to come for you,\u00a0<\/p>\n<p>most of the ecosystem\u2019s services, it says,<\/p>\n<p>will easily become replaced\u2014the soil, the roots, the webs\u2014the organizations<\/p>\n<p>of\u2014the 3D grasses, minnows, mudflats\u2014the virtual carapace\u2014the simulated\u00a0<\/p>\n<p>forest, wetland, of all the living noise that keeps us\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0[action of<\/p>\n<p>company (<em>FA<\/em>, 25).\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il est int\u00e9ressant de noter que ce po\u00e8me, comme \u00ab\u00a0Carnation\/Re-in\u00a0\u00bb, recourt \u00e0 l\u2019\u00e9vocation de la sensation (\u00ab\u00a0I try to feel\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0I feel\u00a0\u00bb) au moment m\u00eame o\u00f9, au contraire, l\u2019exp\u00e9rience du monde se d\u00e9mat\u00e9rialise \u2013 ici continue de se dessiner un fil rouge, celui du rapport tactile au monde, que nous continuerons de tirer par la suite. La sp\u00e9cificit\u00e9 du deuil \u00e9cologique repose donc sur la virtualisation de son objet, sur son remplacement par des simulacres\u00a0: la perte devient \u00ab\u00a0a \/ bodiless sorrow, the bodies are all gone from it\u00a0\u00bb (15) \u2013 que ces corps soient humains ou non. Ce qui se pr\u00e9sente comme une fin du monde, alors, perd ses possibilit\u00e9s de signification\u00a0; le travail de deuil tel que le d\u00e9crit Jacques Derrida se trouve emp\u00each\u00e9, puisqu\u2019il n\u2019est plus possible d\u2019\u00ab\u00a0ontologiser les\u00a0restes, [de] les rendre pr\u00e9sents, en premier lieu [d\u2019]<em>identifier\u00a0<\/em>les d\u00e9pouilles et [de]\u00a0<em>localiser\u00a0<\/em>les morts\u00a0\u00bb (1993, 30. L\u2019auteur souligne). L\u2019on se rappelle alors la requ\u00eate faite au\u00a0<em>bot\u00a0<\/em>dans le po\u00e8me \u00ab\u00a0Honeycomb\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0count death\u2192each death\u2192\u00a0\u00bb)\u00a0: pour les humain\u00d7e\u00d7s vivant \u00e0 la fois\u00a0<em>avant, dans<\/em>\u00a0et\u00a0<em>apr\u00e8s\u00a0<\/em>la catastrophe, l\u2019ampleur de la crise climatique est \u00e0 la fois omnipr\u00e9sente et inaccessible, \u00e9crasante et impensable.\u00a0Comme l\u2019\u00e9crit Sarah Hymas, \u00ab the disaster has already happened, and we are living in an age of trauma, with the consequence of our actions \u00bb (2019, 475).\u00a0<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, la tentative de l\u2019\u00e9criture po\u00e9tique de fixer un \u00e9tat de la terre en cours de destruction semble \u00eatre vaine, tout autant que la solidit\u00e9 d\u2019un po\u00e8me-monument\u00a0:\u00a0la d\u00e9mat\u00e9rialisation du monde, traduite dans le po\u00e8me par des processus d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration et de fragmentation, viennent annuler sa capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre un objet coh\u00e9rent, ferm\u00e9 et fini, \u00e0 m\u00eame de conserver un savoir de l\u2019environnement. C\u2019est alors peut-\u00eatre la non-finitude et le mouvement d\u00e9bordant du po\u00e8me qui viennent esquisser un geste fragile de compensation de la perte, comme en t\u00e9moignent les deux derniers vers du po\u00e8me \u00ab\u00a0We\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0I say to myself keep on\u2192it will not be the end\u2192not yet\u2192my \/ children sleep\u2192not yet\u2192a friend who\u2019s dead said this to me\u2192it is not dead\u2192\u00a0\u00bb (<em>FA<\/em>, 16). La fl\u00e8che vient ici ouvrir vers le vide de la page, mimant la pouss\u00e9e minimale, m\u00eame n\u00e9gative (\u00ab\u00a0it is not dead\u00a0\u00bb) de la continuit\u00e9 vitale\u00a0: comme l\u2019\u00e9crit la professeure Helen Vendler, \u00ab the linear ongoingness necessitated by the continuation of desire means that the absence of shape, far from meaning dissolution and mortality, now stands for life itself \u00bb (2005, 48). C\u2019est cette relation, reconfigur\u00e9e par le sentiment omnipr\u00e9sent d\u2019une certaine fin des temps, entre la persistance de la vie et le rapport sensible au monde d\u00e9ploy\u00e9 par le travail du po\u00e8me, que nous chercherons \u00e0 examiner dans un dernier temps.\u00a0<\/p>\n<h2>\u00ab\u00a0I remember the earth\u00a0\u00bb\u00a0: reconstruire la relation po\u00e9tique au monde<\/h2>\n<p>Il semble que, chez Jorie Graham, l\u2019inscription du po\u00e8me dans un temps apocalyptique g\u00e9n\u00e8re non pas le vide et l\u2019ennui, mais plut\u00f4t la tentative r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de se r\u00e9f\u00e9rer au monde d\u2019une autre fa\u00e7on, d\u2019\u00e9tablir un contact avec un r\u00e9el fuyant, une relation \u00e0 l\u2019autre que soi n\u00e9e de la pr\u00e9carit\u00e9 et de la perte.\u00a0Le travail po\u00e9tique, plut\u00f4t que de s\u2019arr\u00eater dans la dramatisation de la catastrophe, met alors en mouvement un engagement tangible dans la responsabilit\u00e9 pour la terre.\u00a0On constate en effet que cette fin des temps consiste principalement en une perte du contact entre sujets et entre le sujet et le monde, en une disparition de l\u2019exp\u00e9rience corporelle de l\u2019environnement. C\u2019est pour cette raison que l\u2019imaginaire hautement sensoriel de la po\u00e9tesse laisse une place notable au toucher, geste envisag\u00e9 comme un moyen, peut-\u00eatre, de r\u00e9parer une relation bris\u00e9e\u00a0:\u00a0\u00ab The earth with its fingers in our mouth nose ears.\u00a0[\u2026] Cry fingering the earth every crevice \u00bb (<em>RU<\/em>, 25). Une telle interp\u00e9n\u00e9tration ram\u00e8ne le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb au niveau du sol, \u00e0 une continuit\u00e9 mat\u00e9rielle entre toutes les substances du monde, remettant ainsi en question (au moins en partie) la centralit\u00e9 et l\u2019exceptionnalit\u00e9 du sujet humain. Ce que dessinent les po\u00e8mes, c\u2019est alors la fragilit\u00e9 d\u2019un rapport r\u00e9ciproque avec le monde, fond\u00e9e sur le d\u00e9sir pour le sujet de se fondre dans ce qui l\u2019entoure\u00a0: \u00ab\u00a0on the way home I saw mushrooms pushing up through roots\u2192I wish to belong to the \/ earth as they do\u00a0\u00bb (<em>FA<\/em>, 11). Cette image reste cependant ambivalente, notamment dans \u00ab\u00a0Carnation\/Re-in\u00a0\u00bb o\u00f9 la transformation en entit\u00e9 v\u00e9g\u00e9tale (\u00ab\u00a0I am down to my food. I root and divide\u00a0\u00bb [<em>RU<\/em>, 26])\u00a0rel\u00e8ve de la m\u00eame vision cauchemardesque que la\u00a0perte de l\u2019enveloppe de peau individuante \u2013 et surtout semble \u00eatre due \u00e0 une catastrophe environnementale\u00a0: \u00ab\u00a0The house went under the mud.\u00a0It was an avalanche it went under but not \/ into the earth. \u00bb\u00a0(26-27). La r\u00e9\u00e9valuation de la place mat\u00e9rielle du sujet et de son corps dans le monde, ainsi, est loin d\u2019\u00eatre unilat\u00e9rale et sereine, les po\u00e8mes semblant chercher \u00e0 saisir les multiples facettes de la crise sans pour autant r\u00e9ussir \u00e0 lui assigner une signification fixe. Il semble en tout cas que ces recueils viennent au moins partiellement envisager la possibilit\u00e9 d\u2019un d\u00e9centrement du sujet (po\u00e9tique et humain), peut-\u00eatre pour admettre de faire place au reste du vivant (\u00ab\u00a0I remember the earth.\u00a0Loam sits \/ quietly, beneath me, waiting to make of us what it can \u00bb [<em>FA<\/em>, 3]).\u00a0Pour le sujet d\u2019un anthropocentrisme en voie de d\u00e9sagr\u00e9gation, l\u2019\u00e9vocation d\u2019une assimilation physique dans la terre ou le \u00ab\u00a0limon \u00bb peut se donner comme une tentative de laisser une trace moins destructrice, de se faire \u00e0 son tour fonte des glaces pour r\u00e9v\u00e9ler le reste du monde\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>that after that we would become glacial<\/p>\n<p>melt\u2014moraine revealing wheatgrass, knotgrass, a prehistoric frozen mother\u2019s<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0caress\u2014or a finger<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0about to touch<\/p>\n<p>a quiet skin, to run along its dust, a fingernail worrying the edge of<\/p>\n<p>air, trawling its antic perpetually imagined<\/p>\n<p>end\u2014leaping\u2014landing at touch. A hand. On whom. [\u2026]<\/p>\n<p>Now listen for the pines, the bloom, its glittering, the wild hacking of<\/p>\n<p>sea, bend in each stream, eddy of bend\u2014listen\u2014hear all skins raveling,<\/p>\n<p>unending\u2014hear one skin clamp down upon what now is no longer<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0missing (<em>FA<\/em>, 3).\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans ce po\u00e8me, o\u00f9 la chute des vers brefs vient perturber l\u2019\u00e9tirement du texte et \u00e9voquer l\u2019irr\u00e9gularit\u00e9 d\u2019une exploration tactile, le toucher devient \u00e0 la fois geste premier et recours ultime d\u2019une esp\u00e8ce en voie de disparition, mais aussi image englobante, capable de saisir toutes les formes de vie. La mise en avant de la sensation tactile viendrait alors t\u00e9moigner d\u2019une acceptation de la relation d\u2019interd\u00e9pendance entre \u00eatres, d\u2019une recherche incessante de la connexion organique. Il serait cependant n\u00e9cessaire d\u2019examiner plus avant la r\u00e9elle port\u00e9e politique de cette possibilit\u00e9 de communaut\u00e9 \u00e9pidermique, de \u00ab\u00a0partage des corps\u00a0\u00bb (Nancy 1992, 73) \u2013 si l\u2019on \u00e9tend, bien s\u00fbr, l\u2019acception de \u00ab\u00a0corps\u00a0\u00bb au-del\u00e0 du r\u00e8gne animal.\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>La r\u00e9f\u00e9rence au reste du vivant, chez Jorie Graham, ne vient pas, selon nous, \u00e9tablir un rapport d\u2019\u00e9quivalence entre le monde ext\u00e9rieur et la conscience po\u00e9tique, mais au contraire questionner les tensions \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans ce rapport entre les cat\u00e9gories d\u00e9sormais fuyantes de sujet et d\u2019objet. La crise environnementale vient, de fait, intensifier la conscience d\u2019une interd\u00e9pendance entre les humain.es et leur environnement \u2013 interd\u00e9pendance qui se traduit \u00e9pist\u00e9miquement et po\u00e9tiquement dans les recueils \u00e9tudi\u00e9s, dans la mesure o\u00f9 le sujet ne se trouve pas face \u00e0 un monde fixe et \u00e9vident, mais plut\u00f4t emm\u00eal\u00e9 dans une relation complexe \u00e0 un milieu boulevers\u00e9 par la fonte, l\u2019avalanche, l\u2019extinction du vivant <a id=\"footnoteref7_jxx5c6t\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0La conscience de cette interd\u00e9pendance vient, de fait, remettre en question la notion m\u00eame d\u2019\u201cenvironnement\u201d comme quelque chose d\u2019ext\u00e9rieur \u00e0 l\u2019humain.\" href=\"#footnote7_jxx5c6t\">[7]<\/a>. La perspective de la mort, en ce sens, ainsi que les images qui s\u2019en font le corollaire (l\u2019ensevelissement sous la terre, la d\u00e9composition parmi les champignons), sont l\u2019occasion d\u2019une fusion avec le monde\u00a0:\u00a0\u00a0\u00ab\u00a0death yes but as a gathering, energy done\u2014not a lost \/ war\u2014just a merging with what comes\u2014with what has come before\u00a0\u00bb (<em>FA<\/em>, 14). C\u2019est peut-\u00eatre une telle fusion, une telle int\u00e9gration, que vient figurer l\u2019accumulation de mati\u00e8re \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les po\u00e8mes.\u00a0<\/p>\n<p>Ce glissement, dans une po\u00e9sie qui ne cesse de t\u00e2tonner autour des limites qui s\u00e9parent les corps, hors d\u2019une relation de stricte s\u00e9paration entre sujet et objet, vient remettre en question la possibilit\u00e9 pour le\u00a0<em>je\u00a0<\/em>de se saisir de fa\u00e7on univoque et directe du monde et donc perturbe la capacit\u00e9 de repr\u00e9sentation du po\u00e8me.\u00a0On pourrait alors penser que la reconfiguration du rapport entre le\u00a0<em>moi\u00a0<\/em>et le monde, entre l\u2019int\u00e9rieur et l\u2019ext\u00e9rieur d\u2019un sujet aux limites vacillantes, concerne \u00e9galement la position du\u00a0<em>je<\/em>\u00a0lyrique, qui se trouve pris dans le mouvement d\u2019\u00e9clatement des po\u00e8mes. Le\u00a0<em>je\u00a0<\/em>affirme ses propres limites quant \u00e0 l\u2019appropriation du monde sensible, jusqu\u2019\u00e0 faire de cette frustration une clef de l\u2019exp\u00e9rience po\u00e9tique :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Dear friend, you cannot cross here,<\/p>\n<p>this is the visible world, I have seen it in this my life, by accident, just now,\u00a0<\/p>\n<p>I have recognized it, I do not know that I will glimpse it again in this life, I assume it\u2019s my<\/p>\n<p>one life, my mind roves over it all tapping, trying words, again words. The poem\u00a0<\/p>\n<p>is built for this. To come to this limit &amp; see in &amp; fail. It is built for this particular<\/p>\n<p>failure. (<em>RU,\u00a0<\/em>46-47)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La parole, ainsi, vient se loger dans le n\u00e9gatif, dans l\u2019espace de la crise, du manque, de l\u2019inaccessible, et se fait tentative vaine, mais incessante de relier ce qui est s\u00e9par\u00e9.<\/p>\n<p>Hant\u00e9s par une conscience de la fin, inquiets de leur d\u00e9sagr\u00e9gation et de la perte du r\u00e9el, le corps et sa parole semblent s\u2019animer, chez Jorie Graham, du d\u00e9sir d\u2019\u00e9tablir un contact avec le monde au moment m\u00eame o\u00f9 tout semble se d\u00e9sincarner. En quelque sorte, c\u2019est l\u2019\u00e9tat de crise, le d\u00e9sagr\u00e8gement du rapport au monde, intensifi\u00e9 dans l\u2019exp\u00e9rience du deuil, qui vient accentuer une conscience de l\u2019interconnexion entre \u00eatres, montrant que tout repose sur l\u2019interd\u00e9pendance, m\u00eame lorsque celle-ci est conflictuelle ou source de destruction. Dans ces \u00ab\u00a0notes from \/\/ apocalypse \u00bb, il ne s\u2019agit donc pas tant de compenser la catastrophe, de faire revivre par le po\u00e8me ce qui est d\u00e9truit ou en voie de disparition, que d\u2019approcher ce que Rosi Braidotti appelle \u00ab\u00a0the thinkability of disaster\u00a0\u00bb (2002, 312), c\u2019est-\u00e0-dire de consid\u00e9rer comment l\u2019esp\u00e8ce humaine se saisit elle-m\u00eame dans un moment de perte d\u00e9sormais continuelle, envahissante, encerclante. La po\u00e9sie viendrait rendre compte, sans \u00eatre contrainte par des discours scientifiques ou moraux, de la complexit\u00e9 de cette exp\u00e9rience avant tout sensorielle, de ce t\u00e2tonnement dans un monde en ruines\u00a0: \u00ab\u00a0nothing was left to us but touch\u2192no stories but those of touch\u00a0\u00bb (<em>FA,\u00a0<\/em>39).\u00a0<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Bedient, Calvin. 2005. \u00ab Postlyrically Yours. Review of\u00a0<em>Materialism<\/em>\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>Jorie Graham. Essays on the Poetry<\/em>, Thomas Gardner (\u00e9d.), Madison : University of Wisconsin Press.<\/p>\n<p>Braidotti, Rosi. 2002.\u00a0<em>Metamorphoses. Toward a Materialist Theory of Becoming<\/em>. Cambridge : Polity Press.<\/p>\n<p>Cohen, Tom, Colebrook, Claire, Miller, J. Hillis. 2016.\u00a0<em>Twilight of the Anthropocene Idols<\/em>. London: Open Humanities Press.<\/p>\n<p>Davis, Heather, Turpin, Etienne (ed.). 2014.\u00a0<em>Art in the Anthropocene: Encounters Among Aesthetics, Politics, Environments and Epistemologies<\/em>.\u00a0London : Open Humanities Press.<\/p>\n<p>De Martino, Ernesto. 2016.\u00a0<em>La fin du monde. Essai sur les apocalypses culturelles<\/em>. Giordana Charuty, Daniel Fabre, Marcello Massenzio (trad.), Paris\u00a0: \u00c9ditions de l\u2019EHESS.\u00a0<\/p>\n<p>Graham, Jorie. 2017.\u00a0<em>fast<\/em>, New York: Ecco Press \/ Harper Collins.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014 2008.\u00a0<em>Sea Change<\/em>, New York: Ecco Press \/ Harper Collins.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014 2020.\u00a0<em>Runaway<\/em>. New York: Ecco Press \/ Harper Collins.<\/p>\n<p>Harari, Yuval Noah. 2016.\u00a0<em>Homo Deus. A Brief History of Tomorrow<\/em>. London: Harvill Secker.<\/p>\n<p>Hymas, Sarah. 2019.\u00a0\u00ab\u00a0\u201c\u2015if \/ this is prophecy it\u2019s underwater, self-consuming\u201d: Exploring Jorie Graham\u2019s Poetics of Futurity Through the Materiality of the Sea\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Women: A Cultural Review,\u00a0<\/em>vol. 30, no. 4 : 465-479.<\/p>\n<p>Jones, Philip. 2021. \u00ab\u00a0A world without bodies. Geotrauma and the work of mourning in Jorie Graham\u2019s\u00a0<em>fast\u00a0<\/em>\u00bb. Dans\u00a0<em>Imagining Apocalyptic Politics in the Anthropocene<\/em>, Earl T. Harper et Doug Specht (\u00e9d.), n.p., London: Routledge.<\/p>\n<p>Lau, David. 2017. \u00ab\u00a0Here There Be Monsters. A Poet of the End Times accelerates into an imaginable future\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Bookforum Magazine<\/em>, vol.\u00a024, no.\u00a03, automne.\u00a0<a href=\"https:\/\/www.bookforum.com\/print\/2403\/a-poet-of-the-end-times-accelerates-into-an-unimaginable-future-18467\">https:\/\/www.bookforum.com\/print\/2403\/a-poet-of-the-end-times-accelerates-into-an-unimaginable-future-18467<\/a>).<\/p>\n<p>Macfarlane, Robert. 2022.\u00a0\u00ab Introduction \u00bb. Dans\u00a0<em>[To] The Last [Be] Human<\/em>, Jorie Graham, xv-xix, Port Townsend, Washington : Copper Canyon Press.\u00a0<\/p>\n<p>Nancy, Jean-Luc. 2000 [1992].\u00a0<em>Corpus<\/em>. Paris\u00a0: M\u00e9taili\u00e9.\u00a0<\/p>\n<p>Vendler, Helen. 2005.\u00a0\u00ab\u00a0Jorie Graham. The Moment of Excess\u00a0\u00bb, dans Thomas Gardner (\u00e9d.).\u00a0<em>Jorie Graham. Essays on the Poetry<\/em>, Madison, University of Wisconsin Press.<\/p>\n<p>Zylinska, Joanna. 2018.\u00a0<em>The End of Man. A Feminist Counterapocalypse<\/em>. Minneapolis : University of Minnesota Press.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_cnacu7e\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_cnacu7e\">[1]<\/a> Cet article est en partie tir\u00e9 de mon m\u00e9moire de Master 2, \u00ab\u00a0\u00c9crire la mati\u00e8re, toucher le monde : po\u00e9sie du t\u00e2tonnement et explorations du sensible chez Elisa Biagini et Jorie Graham\u00a0\u00bb, dirig\u00e9 par H\u00e9l\u00e8ne Martinelli (ENS de Lyon) et soutenu en 2022.<\/p>\n<p id=\"footnote2_xja9akg\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_xja9akg\">[2]<\/a> L\u2019on d\u00e9signe par \u00ab\u00a0Anthropoc\u00e8ne\u00a0\u00bb la p\u00e9riode g\u00e9ologique dans laquelle l\u2019activit\u00e9 humaine devient la principale force de changement de l\u2019environnement, d\u00e9passant d\u00e9sormais les forces g\u00e9ophysiques. Sa date de d\u00e9but est sujette \u00e0 de nombreux d\u00e9bats\u00a0: ces changements g\u00e9ologiques et climatiques irr\u00e9versibles pourraient remonter selon certaines sources aux d\u00e9buts du N\u00e9olithique\u00a0; pour d\u2019autres, \u00e0 la r\u00e9volution industrielle. Dans le cadre de cette \u00e9tude, la notion d\u2019Anthropoc\u00e8ne d\u00e9signe la conscience de l\u2019impact profond de l\u2019humain sur la terre et de sa relation parasitique vis-\u00e0-vis des autres formes de vie \u2013conscience d\u2019un rapport au monde qui red\u00e9finit selon nous la conception de la subjectivit\u00e9 po\u00e9tique.<\/p>\n<p id=\"footnote3_upiza8y\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_upiza8y\">[3]<\/a> \u00ab\u00a0find the nearest flesh to my flesh\u00a0\u00bb<\/p>\n<p id=\"footnote4_9gtmxx4\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_9gtmxx4\">[4]<\/a> \u00a0Je remercie Kevin Berger Soucie pour ses suggestions \u00e9clairantes concernant cette notion.<\/p>\n<p id=\"footnote5_b7cejcg\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_b7cejcg\">[5]<\/a> \u00a0La\u00a0<em>Doomsday Clock<\/em>, ou horloge de l\u2019Apocalypse, est une horloge conceptuelle cr\u00e9\u00e9e en 1947 par l\u2019ONG Bulletin of the Atomic Scientists pour figurer la venue imminente de la \u00ab fin du monde \u00bb, symboliquement plac\u00e9e \u00e0 minuit. Son avanc\u00e9e vers minuit, certes irr\u00e9guli\u00e8re (certaines ann\u00e9es de rel\u00e2che, notamment \u00e0 l\u2019approche de la fin de la guerre froide, ont occasionn\u00e9 un fort recul de l\u2019heure), est cependant presque constante depuis 1991. \u00c0 sa cr\u00e9ation, l\u2019horloge indiquait minuit moins sept\u00a0; en janvier 2022, elle \u00e9tait bloqu\u00e9e \u00e0 minuit moins cent secondes.<\/p>\n<p id=\"footnote6_60lsimq\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_60lsimq\">[6]<\/a> L\u2019autrice souligne que cette tendance s\u2019inscrit dans un imaginaire notablement masculiniste, d\u2019o\u00f9 l\u2019absence d\u2019\u00e9criture inclusive ici.\u00a0<\/p>\n<p id=\"footnote7_jxx5c6t\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_jxx5c6t\">[7]<\/a> \u00a0La conscience de cette interd\u00e9pendance vient, de fait, remettre en question la notion m\u00eame d\u2019\u201cenvironnement\u201d comme quelque chose d\u2019ext\u00e9rieur \u00e0 l\u2019humain.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Borgomano, Alix. 2022. \u00ab Images apocalyptiques, mati\u00e8re du monde et po\u00e9sie du sensible chez Jorie Graham \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier : \u00ab De l&rsquo;\u00e9tude du vivant : la litt\u00e9rature au prisme des \u00e9cologies \u00bb, no 36, En ligne &lt;http:\/\/www.revuepostures.com\/fr\/articles\/borgomano-36&gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx )<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/borgomano_36_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 borgomano_36_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-6e1ec7a6-e8e2-498d-899b-b2d8115cd130\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/borgomano_36_0.pdf\">borgomano_36_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/borgomano_36_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-6e1ec7a6-e8e2-498d-899b-b2d8115cd130\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier : \u00ab De l&rsquo;\u00e9tude du vivant : la litt\u00e9rature au prisme des \u00e9cologies \u00bb, no 36 La po\u00e9tesse \u00e9tats-unienne Jorie Graham, n\u00e9e en 1950 \u00e0 New York, publie son premier recueil,\u00a0Hybrids of Plants and of Ghosts, en 1980. 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