{"id":5722,"date":"2024-06-13T19:48:36","date_gmt":"2024-06-13T19:48:36","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/pour-une-ecriture-pieuvre\/"},"modified":"2024-08-20T16:48:55","modified_gmt":"2024-08-20T16:48:55","slug":"pour-une-ecriture-pieuvre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5722","title":{"rendered":"Pour une \u00e9criture pieuvre"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6906\">Dossier \u00ab De l&rsquo;\u00e9tude du vivant : la litt\u00e9rature au prisme des \u00e9cologies \u00bb, no 36<\/a><\/h5>\n<p>Imaginez que vous vivez dans l\u2019oc\u00e9an. Vous passez vos journ\u00e9es dissimul\u00e9es dans une tani\u00e8re de pierres ou de coquillages que vous avez construite avec soin. La nuit, vous chassez crustac\u00e9s et mollusques dont vous brisez la coquille gr\u00e2ce \u00e0 votre bec de perroquet. Vous avez des branchies et vous vous propulsez dans l\u2019eau \u00e0 l\u2019aide d\u2019un siphon. Vous avez deux yeux, assez semblables \u00e0 ceux d\u2019un \u00eatre humain, mais vous voyez en noir et blanc. Pourtant, votre peau peut imiter n\u2019importe quelle couleur \u00e0 la perfection. Vous avez le sang bleu, trois c\u0153urs et neuf cerveaux. Il y a plus de neurones dans chacun de vos tentacules que dans votre t\u00eate. Vos bras sont couverts de dizaines de ventouses, qui \u00ab\u00a0touchent-go\u00fbtent\u00a0\u00bb leur environnement. Chacun de vos bras peut prendre des d\u00e9cisions simples et ind\u00e9pendantes du cerveau central. Vous \u00eates intrins\u00e8quement multiples.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de cette exp\u00e9rience de pens\u00e9e, j\u2019aimerais poser quelques questions. Que ressent la pieuvre, et de mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, l\u2019animal autre-qu\u2019humain? Comment per\u00e7oivent-ils le monde? Et surtout, comment la litt\u00e9rature est-elle en mesure de rendre compte de cette perception? Quelles sont les strat\u00e9gies qu\u2019un\u00b7e auteur\u00b7rice peut utiliser pour mieux la saisir? En tant qu\u2019autrice f\u00e9ministe et chercheuse en cr\u00e9ation litt\u00e9raire, ces interrogations m\u2019apparaissent fondamentales pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 une pratique d\u2019\u00e9criture plus inclusive et d\u00e9santhropocentr\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire qui cherche \u00e0 s\u2019extraire de l\u2019anthropocentrisme en ramenant l\u2019\u00eatre humain au m\u00eame niveau que le reste du vivant et qui refuse le dictat selon lequel iel serait \u00e0 part, sup\u00e9rieur. Pour ce faire, la pieuvre, aquatique, invert\u00e9br\u00e9e, tentaculaire, si profond\u00e9ment <em>alien <\/em>est peut-\u00eatre le mod\u00e8le id\u00e9al. \u00ab\u00a0If we want to understand other minds, the minds of cephalopods are the most other of all.\u00a0\u00bb (Godfrey-Smith 2020, 22)<\/p>\n<h2>Thomas Nagel et le probl\u00e8me de la chauve-souris<\/h2>\n<p>Mais, d\u00e9j\u00e0, il y a un probl\u00e8me. Comment comprendre l\u2019esprit (ou devrais-je dire <em>les <\/em>esprits, j\u2019y reviendrai), d\u2019un \u00eatre aussi diff\u00e9rent de l\u2019\u00eatre humain? Comment imaginer de mani\u00e8re r\u00e9aliste ce \u00e0 quoi peut ressembler la vie int\u00e9rieure d\u2019un poulpe, et encore plus <em>l\u2019\u00e9crire<\/em>? Comme l\u2019explique le philosophe Thomas Nagel, dans son essai <em>What is it Like to be a Bat<\/em>, il est impossible aux humains de se repr\u00e9senter ce que cela signifie d\u2019\u00eatre un animal \u2014 dans l\u2019exemple suivant, une chauve-souris \u2014 car iels ne partagent pas le m\u00eame appareil sensorial\u00a0: \u00ab\u00a0But bat sonar, though clearly a form of perception, is not similar in its operation to any sense that we possess, and there is no reason to suppose that it is subjectively like anything we can experience or imagine\u00a0\u00bb (1974, 438). L\u2019imagination humaine, loin d\u2019\u00eatre infinie, se verrait ainsi restreinte par un corps et une subjectivit\u00e9 limit\u00e9e \u00e0 la vision, l\u2019ou\u00efe, l\u2019odorat, le toucher et le go\u00fbt. De ce que savait Nagel, aucun \u00eatre humain ne maitriserait l\u2019\u00e9cholocalisation<a id=\"footnoteref1_6ii6z7d\" class=\"see-footnote\" title=\" Dans le chapitre \u00ab\u00a0A Silent World Shouts Back|Echoes\u00a0\u00bb de son livre An Immense World, Yong consacre un passage au cas de Daniel Rish, un homme aveugle maitrisant une forme d\u2019\u00e9cholocalisation. Pour plus de d\u00e9tails, voir p.\u00a0192 \u00e0 194.\" href=\"#footnote1_6ii6z7d\">[1]<\/a>. Et, selon le philosophe, quand bien m\u00eame je me pr\u00eaterais \u00e0 l\u2019exercice, je ne pourrais jamais qu\u2019imaginer, ce que cela serait, pour un humain, de voler, maitriser l\u2019\u00e9cholocalisation et dormir la t\u00eate en bas\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>It will not help to try to imagine that one has webbing on one&rsquo;s arms, which enables one to fly around at dusk and dawn catching insects in one&rsquo;s mouth; that one has very poor vision, and perceives the surrounding world by a system of reflected high-frequency sound signals; and that one spends the day hanging upside down by one&rsquo;s feet in an attic. In so far as I can imagine this (which is not very far), it tells me only what it would be like for me to behave as a bat behaves. But that is not the question. I want to know what it is like for a bat to be a bat. Yet if I try to imagine this, I am restricted to the resources of my own mind, and those resources are inadequate to the task. I cannot perform it either by imagining additions to my present experience, or by imagining segments gradually subtracted from it, or by imagining some combination of additions, subtractions, and modifications (439).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 en croire Nagel, l\u2019exercice de pens\u00e9e que j\u2019ai propos\u00e9 en introduction \u2014 imaginer \u00eatre une pieuvre \u2014 serait donc condamn\u00e9 \u00e0 l\u2019inexactitude. D\u2019autant plus que la pieuvre, au contraire de la chauve-souris, se trouve \u00e0 l\u2019autre extr\u00e9mit\u00e9 de notre arbre \u00e9volutif. S\u2019il m\u2019est impossible de percer la subjectivit\u00e9 d\u2019un ch\u00e9iropt\u00e8re, pourtant un mammif\u00e8re avec qui je partage des caract\u00e9ristiques communes, celle d\u2019un mollusque doit bien \u00eatre insoluble. Dans son exemple, Nagel pointe \u00e9galement un autre d\u00e9fi bien connu dans l\u2019\u00e9tude de la conscience animale\u00a0: l\u2019anthropomorphisme. Je n\u2019ai pour ainsi dire pas le choix de partir de mon point de vue situ\u00e9 d\u2019<em>Homo sapiens <\/em>pour appr\u00e9hender l\u2019autre-qu\u2019humain, avec toutes les limites et les erreurs d\u2019interpr\u00e9tations que cela entraine. Pour l\u2019\u00e9crivain\u00b7e, cela signifie accepter de n\u2019avoir que l\u2019\u00e9criture, irr\u00e9m\u00e9diablement humaine, comme outil pour percer la subjectivit\u00e9 animale. En adoptant un point de vue non humain dans son \u0153uvre, iel ne donnera jamais \u00e0 voir qu\u2019une r\u00e9alit\u00e9 partielle.<\/p>\n<h2>Plaidoyer pour un bon usage de l\u2019anthropomorphisme<\/h2>\n<p>Je l\u2019affirme sans d\u00e9tour\u00a0: les auteur\u00b7rices de textes animaliers sont coupables d\u2019anthropomorphisme. Et c\u2019est tant mieux.<\/p>\n<p>Au contraire des scientifiques, les artistes ne sont tenu\u00b7es ni \u00e0 la rigueur ni \u00e0 l\u2019objectivit\u00e9, ni m\u00eame (surtout) \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. Comme l\u2019\u00e9crit David Lipset dans sa biographie de l\u2019anthropologue Gregory Bateson\u00a0: \u00ab\u00a0S\u2019il n\u2019y avait pas eu de po\u00e8tes, il n\u2019y aurait pas eu de probl\u00e8mes, parce qu\u2019il est certain que l\u2019homme de science illettr\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui ne les aurait jamais trouv\u00e9s\u00a0\u00bb (1980, 7). Les artistes sont l\u00e0 pour d\u00e9construire les carcans impos\u00e9s par l\u2019esprit rationnel et illuminer ses angles morts. Par exemple, si un\u00b7e \u00e9crivain\u00b7e souhaite repr\u00e9senter le point de vue d\u2019une pieuvre dans son \u0153uvre, iel doit \u00e9viter, au contraire du\u00b7ou de la chercheur\u00b7se, de se soumettre au principe de parcimonie, selon lequel il faut faire le moins de pr\u00e9somptions possibles sur ce qui ne peut \u00eatre prouv\u00e9 scientifiquement (de Waal 1997). Selon ce dictat, il serait probl\u00e9matique de dire d\u2019une pieuvre qu\u2019elle a une conscience ou qu\u2019elle peut faire preuve d\u2019empathie, car les humains ne sont pas en mesure de produire une exp\u00e9rience qui puisse mesurer ces caract\u00e9ristiques. Ce mur ne peut exister pour l\u2019artiste, car il freine toute extrapolation, nie la question de la subjectivit\u00e9 animale avant m\u00eame qu\u2019elle ne puisse \u00eatre pos\u00e9e. Pour approcher une perspective autre-qu\u2019humaine, l\u2019artiste doit y reconnaitre quelque chose d\u2019iel-m\u00eame, assumer des identit\u00e9s et des sensibilit\u00e9s chez des \u00eatres aussi \u00e9tranges et diff\u00e9rents de l\u2019humain que les mollusques.<\/p>\n<p>\u00c0 ce titre, il est donc tout aussi critiquable \u2014 pour les chercheur.es comme pour les cr\u00e9ateur\u00b7rices \u2014 de rejeter en bloc l\u2019anthropomorphisme que d\u2019en abuser. Comme l\u2019explique Frans de Wall, primatologue, dans son article \u00ab\u00a0Are We in Anthropodenial\u00a0\u00bb<em>, <\/em>le contraire de l\u2019anthropomorphisme, c\u2019est l\u2019\u00ab\u00a0anthropod\u00e9ni\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire nier la pr\u00e9sence de qualit\u00e9s dites humaines chez l\u2019animal et ainsi \u00e9riger un mur entre notre esp\u00e8ce et le reste du royaume animal\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>The ancients apparently never gave much thought to this practice, the opposite of anthropomorphism, and so we lack a word for it. I will call it anthropodenial: a blindness to the humanlike characteristics of other animals, or the animal-like characteristics of ourselves. Those who are in anthropodenial try to build a brick wall to separate humans from the rest of the animal kingdom (1997).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si l\u2019anthropomorphisme est in\u00e9vitable et m\u00eame n\u00e9cessaire \u00e0 une narration autre-qu\u2019humaine, existe-t-il des proc\u00e9d\u00e9s qui permettent de r\u00e9duire son impact (\u00e9viter les chiens parlants, par exemple) et de se rapprocher de la vie int\u00e9rieure \u00ab\u00a0v\u00e9ritable\u00a0\u00bb des animaux? Les auteur\u00b7rices peuvent-iels outrepasser les limites de leur sens \u00e0 travers l\u2019\u00e9criture? La r\u00e9ponse \u00e0 ces questions a peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 offerte d\u00e8s 1909 par le biologiste allemand Jakob von Uexk\u00fcll, gr\u00e2ce \u00e0 son concept d\u2019<em>Umwelt.<\/em><\/p>\n<h2>La philosophie de Jakob von Uexk\u00fcll<\/h2>\n<p>En allemand, <em>Umwelt <\/em>peut se traduire simplement comme \u00ab\u00a0environnement\u00a0\u00bb. Mais, dans <em>A Foray into the Worlds of Animals and Humans<\/em>, Uexk\u00fcll n\u2019utilise pas simplement ce terme pour parler du milieu naturel d\u2019un animal, mais bien pour d\u00e9signer pr\u00e9cis\u00e9ment la partie du monde qu\u2019une cr\u00e9ature est capable de distinguer, de sentir<em>, <\/em>en bref, son univers perceptif (Yong 2022, 4). L\u2019<em>Umwelt <\/em>est donc intrins\u00e8quement subjectif et mouvant; il change selon l\u2019esp\u00e8ce, le corps et les organes sensoriels d\u2019un individu donn\u00e9, voire selon l\u2019\u00e9tat physique et psychologique d\u2019un m\u00eame sujet. Uexk\u00fcll invite \u00e0 imaginer l\u2019<em>Umwelt<\/em> comme une bulle qui contient toutes les informations accessibles \u00e0 un animal\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>We begin such a stroll on a sunny day before a flowering meadow in which insects buzz and butterflies flutter, and we make a bubble around each of the animals living in the meadow. The bubble represents each animal&rsquo;s environment and contains all the features accessible to the subject. As soon as we enter into one such bubble, the previous surroundings of the subject are completely reconfigured. Many qualities of the colorful meadow vanish completely, others lose their coherence with one another, and new connections are created. A new world arises in each bubble (2010 [1909], 43).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cependant, si chaque animal poss\u00e8de son propre monde personnel, il en est aussi prisonnier\u00a0: il ne peut p\u00e9n\u00e9trer dans l\u2019<em>Umwelt <\/em>d\u2019un autre sujet. Vous ne pourrez jamais apprendre \u00e0 un chien ce qu\u2019est la couleur rouge, car ses yeux ne poss\u00e8dent pas les c\u00f4nes et les b\u00e2tonnets n\u00e9cessaires pour la voir. Comme l\u2019explique Ed Yong dans <em>An Immense World, <\/em>il est impossible de percevoir la r\u00e9alit\u00e9 dans son ensemble\u00a0: \u00ab\u00a0But every animal can only tap into a small fraction of reality\u2019s fullness. Each is enclosed within its own unique sensory bubble, perceiving but a tiny sliver of an immense world.\u00a0\u00bb (2022, 4) Si je n\u2019ai acc\u00e8s qu\u2019\u00e0 des fragments de l\u2019univers qui m\u2019entoure, cela ne signifie cependant pas que ce que je ne per\u00e7ois pas n\u2019existe pas \u2014 ou que je ne peux pas l\u2019imaginer. En \u00e9cho au concept d\u2019<em>Umwelt,<\/em> les th\u00e9ories de l\u2019anthropologue Gregory Bateson r\u00e9v\u00e8lent ainsi que les vivants appartiennent tous \u00e0 un m\u00eame r\u00e9seau de communication qui relie leurs exp\u00e9riences sensibles au monde qui les entoure\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les membres de la creatura, quant \u00e0 eux, en plus de leur capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9agir \u00e0 la transmission d\u2019\u00e9nergie, sont aussi capables de traiter les diff\u00e9rences, l\u2019information. C\u2019est l\u00e0 la particularit\u00e9 du monde des processus mentaux. Le monde des id\u00e9es ne se limite donc pas \u00e0 l\u2019homme, mais bien \u00e0 tous ces circuits compos\u00e9s d\u2019\u00e9l\u00e9ments pouvant traiter l\u2019information, que ce soit une for\u00eat, un \u00eatre humain ou une pieuvre (Wittezaele, 2006, 14).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 en croire Uexk\u00fcll et Bateson, humain\u00b7es et autre-qu\u2019humain\u00b7es partagent un monde d\u2019informations et de relations en commun. Iels interagissent sans cesse les un\u00b7e\u00b7s avec les autres, iels sont le fruit de leurs interactions. Je crois qu\u2019en tenant compte de ce vaste r\u00e9seau qui lie notre esp\u00e8ce \u00e0 tous les vivants, il est possible d\u2019approcher toute forme d\u2019alt\u00e9rit\u00e9, car, en remontant les fils de la toile, je d\u00e9couvrirai \u00e9galement cette alt\u00e9rit\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de moi.<\/p>\n<p>Avant de m\u2019avancer plus avant sur les utilit\u00e9s possibles de l\u2019<em>Umwelt <\/em>dans la cr\u00e9ation litt\u00e9raire et sur comment il peut permettre d\u2019appr\u00e9hender des points de vue autre-qu\u2019humains, j\u2019aimerais m\u2019attarder bri\u00e8vement sur son impact philosophique et scientifique. Pour Uexk\u00fcll, l\u2019<em>Umwelt<\/em> d\u2019un sujet ne r\u00e9f\u00e8re pas seulement \u00e0 ses perceptions, mais bien aussi \u00e0 ses actions\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>But then, one has discovered the gateway to the environements, for everything a subject perceives belongs to its perception world [Merkwelt], and everything it produces, to its effect world [Wirkwelt]. These two worlds, of perception and production of effects, form one closed unit, the environment\u00a0\u00bb (2010 [1909], 42).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le philosophe affirme ainsi que les animaux sont des sujets actifs dans leur environnement et non de simples objets dot\u00e9s d\u2019instincts pr\u00e9programm\u00e9s (2010 [1909], 42), comme le voudrait la th\u00e9orie descartienne de l\u2019animal-machine qui fa\u00e7onne toujours notre soci\u00e9t\u00e9 occidentale. L\u2019animal n\u2019est pas passif; il est dot\u00e9 d\u2019intentions, de buts, il interagit avec le monde qui l\u2019entoure\u00a0: il a une agentivit\u00e9. Cette pens\u00e9e, r\u00e9volutionnaire pour l\u2019\u00e9poque (et m\u00eame aujourd\u2019hui dans certains cercles conservateurs\u2026), est peut-\u00eatre plus que toute autre chose \u00e0 l\u2019origine du concept d\u2019<em>Umwelt.<\/em> Dans sa pr\u00e9face, Uexk\u00fcll ne cesse d\u2019ailleurs pas de s\u2019opposer \u00e0 cette vision m\u00e9canique de la nature, affirmant que tout chercheur qui ne voit dans les vivants que de simples automates peut abandonner tout espoir de les comprendre, ou d\u2019entrevoir leur monde int\u00e9rieur (2010 [1909], 41). Le concept d\u2019<em>Umwelt <\/em>sous-entend qu\u2019il y a un esprit qui utilise les diff\u00e9rents organes d\u2019un corps et qui ressent \u00e0 travers eux\u00a0: \u00ab\u00a0In so doing, one forgets that one has from the outset suppressed the principal factor, namely the subject who uses these aids, who affects and perceives with them.\u00a0\u00bb (42) Il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9cart fondamental entre l\u2019humain et l\u2019animal dans la philosophie uexk\u00fcllienne, seulement des<em> Umwelten<\/em> diff\u00e9rents<em>, <\/em>qui m\u00e9ritent tous d\u2019\u00eatre d\u00e9couverts. Pour reprendre la pens\u00e9e de Bateson, je peux affirmer que tous ces <em>Umwelten <\/em>appartiennent au monde abstrait des id\u00e9es, et donc qu\u2019ils sont accessibles \u00e0 une tentative de r\u00e9solution s\u00e9miotique. Si les mondes perceptifs sont radicalement diff\u00e9rents, ils ne cessent pourtant jamais d\u2019entrer en contact. Ce lien, aussi incomplet et mouvant soit-il, rend possible l\u2019acte d\u2019\u00e9crire.<\/p>\n<p>\u00c9galitaire et adaptable, l\u2019<em>Umwelt <\/em>m\u2019apparait ainsi comme l\u2019un des fondements id\u00e9aux d\u2019une \u00e9criture d\u00e9santhropocentr\u00e9e. Mais, de mani\u00e8re pr\u00e9cise, comment \u00e9crire l\u2019<em>Umwelt<\/em>? Je crois qu\u2019il faut d\u2019abord prendre en consid\u00e9ration que c\u2019est une \u00e9criture p\u00e9rilleuse, qui demande une connaissance quasi exhaustive de l\u2019animal que l\u2019on souhaite repr\u00e9senter, c\u2019est-\u00e0-dire de ses sens, de son syst\u00e8me nerveux et du reste de son corps, de ses besoins et de son habitat, de son pass\u00e9 \u00e9volutif et de son \u00e9cologie actuelle (Yong 2022, 242). Il faut ensuite accepter que cette pratique soit impossible sans anthropomorphisme. Un anthropomorphisme qui reconnait une similitude entre les exp\u00e9riences humaines et autre-qu\u2019humaines sans pour autant chercher \u00e0 les incorporer, \u00e0 nier leur diversit\u00e9. L\u2019auteur\u00b7rice part de son point de vue situ\u00e9<a id=\"footnoteref2_57w3rr2\" class=\"see-footnote\" title=\" Pour plus de de d\u00e9tails sur la th\u00e9orie du point de vue situ\u00e9, se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 l\u2019essai Situated Knowledges de Donna Haraway, dans Simians, Cyborgs and Women, p.\u00a0183 \u00e0 202.\" href=\"#footnote2_57w3rr2\">[2]<\/a> d\u2019Homo sapiens, incarn\u00e9 et partiel et se propose de p\u00e9n\u00e9trer la bulle sensorielle d\u2019une autre esp\u00e8ce par l\u2019usage d\u2019un m\u00e9dium fondamentalement humain (jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, personne n\u2019a trouv\u00e9 trace d\u2019une \u00e9criture autre-qu\u2019humaine, mais cela reste peut-\u00eatre \u00e0 d\u00e9couvrir). C\u2019est essayer bien humblement de s\u2019extraire de sa physionomie gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9criture et d\u2019aller \u00e0 la rencontre d\u2019un autre corps, avec ses capacit\u00e9s, ses limites et ses buts propres. Accepter de se tromper, d\u2019\u00eatre guid\u00e9 dans des culs-de-sac par ses propres intuitions. Entrevoir des mondes inconnus et invisibles et les aimer pour leur \u00e9tranget\u00e9.<\/p>\n<h2>Les <em>Umwelten <\/em>de la pieuvre<\/h2>\n<p>Revenons \u00e0 la pieuvre pr\u00e9sent\u00e9e en introduction. Invert\u00e9br\u00e9e, mollusque, aquatique, ne vivant pas plus d\u2019un an ou deux (cinq ans au maximum pour la pieuvre g\u00e9ante du Pacifique), il est difficile de trouver une cr\u00e9ature plus \u00e9loign\u00e9e de l\u2019humain. En fait, si je tra\u00e7ais notre arbre \u00e9volutif \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de celui des c\u00e9phalopodes, il faudrait remonter \u00e0 plus de six cents millions d\u2019ann\u00e9es pour retrouver notre dernier anc\u00eatre commun \u2014 une esp\u00e8ce de ver aquatique (Godfrey-Smith 2016, 20). Et pourtant, la pieuvre partage aussi beaucoup de caract\u00e9ristiques communes avec l\u2019humain\u00a0: elle ressent la douleur (Mikhalevich, et Russel 2020, Yong 2022), elle est capable d\u2019apprendre \u00e0 r\u00e9soudre des probl\u00e8mes complexes (d\u00e9visser le bouchon d\u2019une bouteille, par exemple) en observant l\u2019un de ses cong\u00e9n\u00e8res ou encore d\u2019utiliser des outils (Godfrey-Smith 2016, Montgomery 2015). Est-il possible de p\u00e9n\u00e9trer sa subjectivit\u00e9 avec vraisemblance? Y a-t-il un bon usage de l\u2019anthropomorphisme dans le cas du poulpe? Pour Ed Yong, le dilemme philosophique de Nagel et de la chauve-souris est risible s\u2019il est compar\u00e9 au d\u00e9fi de se mettre \u00e0 la place d\u2019une pieuvre\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Never mind what it\u2019s like to be a bat, as Nagel pondered. How can we possibly know what it is like to be an octopus? Its unusual senses challenge our imagination, but so does the way it brings those senses together. Its component threads are unfamiliar, the weave is exotic, and the tapestry that results is utterly alien (2022, 239-240).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La pieuvre apparait sans doute si \u00e9trange, \u00ab\u00a0<em>alien<\/em>\u00a0\u00bb, \u00e0 cause de la fa\u00e7on dont son intelligence fonctionne. Cette intelligence est dite \u00ab\u00a0distribu\u00e9e\u00a0\u00bb, car elle n\u2019est pas centralis\u00e9e dans le cerveau, mais s\u2019\u00e9tend plut\u00f4t \u00e0 l\u2019ensemble du corps. La majorit\u00e9 des neurones d\u2019une pieuvre ne se trouve pas dans sa t\u00eate, mais bien dans ses bras, comme si chaque tentacule \u00e9tait en quelque sorte son propre cerveau\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>These nervous systems are more distributed, less centralized, than ours. [\u2026] Further, much of a cephalopod\u2019s nervous system is not found within the brain at all, but spread throughout the body. In an octopus, the majority of neurons are in the arms themselves \u2014 nearly twice as many as in the central brain. The arms have their own sensors and controllers. They have not only the sense of touch, but also the capacity to sense chemicals \u2014 to smell, or taste. Each sucker on an octopus\u2019s arm may have 10,000 neurons to handle taste and touch. Even an arm that has been surgically removed can perform various basic motions, like reaching and grasping (2016, 78-79).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Chez les humains, la grande majorit\u00e9 de nos neurones sont situ\u00e9s dans notre cerveau. Si certaines de ces r\u00e9actions sont automatiques \u2014 \u00e0 l\u2019instar de la respiration ou du sommeil \u2014, il faut g\u00e9n\u00e9ralement un contr\u00f4le conscient pour se mettre en action. Une main ne devrait pas d\u00e9cider par elle-m\u00eame d\u2019attraper un couteau. Pour la pieuvre, au contraire, si le cerveau central a un certain contr\u00f4le sur les bras, l\u2019un d\u2019eux peut \u00e9galement prendre des d\u00e9cisions par lui-m\u00eame (saisir un crabe, par exemple). Cela va m\u00eame plus loin; chacune des trois cents ventouses de la pieuvre serait ind\u00e9pendante\u00a0: \u00ab\u00a0And it can make that decision on its own, since each sucker is served by its own mini-brain \u2014 a dedicated cluster of neurons called the sucker ganglion.\u00a0\u00bb (Yong 2022, 239) \u00c9videmment, une telle organisation c\u00e9r\u00e9brale affecte aussi la mani\u00e8re dont fonctionnent les sens de la pieuvre. Si je m\u2019attarde simplement \u00e0 ces fameuses ventouses, dot\u00e9 de r\u00e9cepteurs chimiques, je peux imaginer que, pour la pieuvre, les sens du toucher, du go\u00fbt et de l\u2019odorat ne sont pas s\u00e9par\u00e9s, mais bien combin\u00e9s (242). Pour compliquer encore davantage les choses, Yong affirme qu\u2019il ne faudrait peut-\u00eatre pas parler de l\u2019<em>Umwelt <\/em>de la pieuvre, mais plut\u00f4t des <em>Umwelten\u00a0<\/em>:<\/p>\n<blockquote>\n<p>The octopus, then, arguably has two distinct Umwelten. The arms live in a world of taste and touch. The head is dominated by vision. There\u2019s undoubtedly some cross-talk between these sides, but Grasso suspects that the information exchanged between the head and the arms is simplified. To extend Uexk\u00fcll\u2019s metaphor of animal bodies as houses with sensory windows, the octopus\u2019s body consists of two semidetached houses with utterly different architectural styles and a small connecting door between them (240).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Deux subjectivit\u00e9s s\u00e9par\u00e9es, l\u2019une domin\u00e9e par l\u2019image et l\u2019autre, par le contact, les odeurs et les saveurs. Des auteur\u00b7rices ont-iels r\u00e9ellement relev\u00e9 le d\u00e9fi de les raconter?<\/p>\n<h2>L\u2019octopus et nous<\/h2>\n<p>J\u2019ai lu tout ce que je pouvais de romans ayant comme protagoniste des pieuvres, et, \u00e0 ma connaissance, \u00e0 la notable exception de Vil\u00e9m Flusser dans <em>Vampyroteuthis Infernalis <\/em>(j\u2019y reviendrai), personne n\u2019a encore tent\u00e9 d\u2019\u00e9crire la pieuvre en tenant compte de son organisation c\u00e9r\u00e9brale particuli\u00e8re. Pourtant, la pieuvre connait actuellement un v\u00e9ritable <em>boom<\/em> dans la culture populaire\u00a0: je pense au documentaire <em>La Sagesse de la pieuvre <\/em>sur Netflix, qui a gagn\u00e9 un Oscar, ou encore \u00e0 sa pr\u00e9sence r\u00e9currente dans la saison trois de <em>The Boys <\/em>sur Prime<em>, <\/em>s\u00e9rie qui domine actuellement les cotes d\u2019\u00e9coute. Dans ces deux cas, le poulpe est pr\u00e9sent\u00e9 comme un \u00eatre sensible et intelligent, dot\u00e9 d\u2019intentions (voire de d\u00e9sirs sexuels dans le cas <em>The Boys, <\/em>mais je ne m\u2019aventurerais pas dans ce sujet probl\u00e9matique ici). La pieuvre n\u2019est plus ce monstre terrible d\u00e9crit dans <em>Les Travailleurs de la mer <\/em>ou <em>Vingt mille lieues sous les mers, <\/em>ce kraken capable d\u2019engloutir un navire. Elle est pass\u00e9e de \u00ab\u00a0chef-d\u2019\u0153uvre de l\u2019\u00e9pouvante\u00a0\u00bb (Hugo, 673) \u00e0 animal familier, digne d\u2019empathie. En litt\u00e9rature, en 2022, je mentionnerai deux \u0153uvres am\u00e9ricaines qui mettent la pieuvre \u00e0 l\u2019avant-plan\u00a0: <em>Remarkably Bright Creatures <\/em>de Shelby Van Pelt et <em>The Octopus Has Three Hearts <\/em>de Rachel Rose. Ces deux livres ont le m\u00e9rite de questionner nos rapports avec les autres-qu\u2019humains, toujours contradictoires. Van Pelt donne m\u00eame la parole \u00e0 Marcellus, une pieuvre g\u00e9ante du Pacifique d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de devoir passer sa vie en captivit\u00e9 sans jamais revoir l\u2019oc\u00e9an. Mais, m\u00eame dans ce cas pr\u00e9cis, o\u00f9 le poulpe devient narrateur, le roman ne parvient pas \u00e0 une \u00e9criture d\u00e9santhropocentr\u00e9e. Marcellus ressemble aux animaux parlants des contes de f\u00e9es\u00a0: il sait lire et s\u2019adresse au ou \u00e0 la lecteur\u00b7rice, il collectionne les objets perdus des visiteur\u00b7es de l\u2019aquarium et se pr\u00e9occupe des sentiments de la concierge de l\u2019aquarium, Tova. Pour paraphraser Nagel, une telle narration ne pose pas la question \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce que cela signifie d\u2019\u00eatre une pieuvre pour une pieuvre?\u00a0\u00bb, mais seulement \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce que cela signifierait \u00eatre une pieuvre pour un humain?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u00c0 mon sens, trois \u0153uvres s\u2019int\u00e9ressant aux poulpes se rapprochent d\u2019une \u00e9criture d\u00e9santhropocentr\u00e9e\u00a0: <em>Autobiographie d\u2019un poulpe et autres r\u00e9cits d\u2019anticipations <\/em>de Vinciane Despret, <em>L\u2019octopus et moi <\/em>d\u2019Erin Hortle et <em>Vampyroteuthis Infernalis<\/em> de Vil\u00e9m Flusser. Dans <em>Autobiographie d\u2019un poulpe ou la communaut\u00e9 des Ulysses, <\/em>Despret met en sc\u00e8ne Sarah Bueno, \u00ab\u00a0th\u00e9rolinguiste<a id=\"footnoteref3_tzdwqdd\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00c0 noter que la premi\u00e8re autrice \u00e0 avoir mis en sc\u00e8ne les th\u00e9rolinguiste est Ursula Le Guin, dans sa nouvelle L\u2019Auteur des graines d\u2019acacia \u00e9crite en 1974.\" href=\"#footnote3_tzdwqdd\">[3]<\/a>\u00a0\u00bb qui cherche \u00e0 interpr\u00e9ter le premier manuscrit d\u00e9couvert \u00e9crit par un poulpe. Ce manuscrit se r\u00e9v\u00e8le un message d\u2019alerte et de d\u00e9sespoir. Dans ce futur ind\u00e9termin\u00e9, les poulpes ont presque disparu \u00e0 cause de la pollution et de la surp\u00eache. Les quelques pieuvres qui restent, au contraire de leurs anc\u00eatres, n\u2019arrivent plus \u00e0 se r\u00e9incarner. La th\u00e9rolinguistique, cette \u00ab\u00a0[b]ranche de la linguistique qui s\u2019est attach\u00e9e \u00e0 \u00e9tudier et \u00e0 traduire les productions \u00e9crites par des animaux (et ult\u00e9rieurement par des plantes), que ce soit sous la forme litt\u00e9raire du roman, celle de la po\u00e9sie, de l\u2019\u00e9pop\u00e9e, du pamphlet ou encore de l\u2019archive\u2026\u00a0\u00bb (Despret 2021, 11), m\u2019apparait comme un exemple d\u2019une discipline d\u00e9santhropocentr\u00e9e, car elle situe les cultures humaines et animales sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9. De m\u00eame, les th\u00e9rolinguistes tiennent dans une certaine mesure compte des <em>Umwelten <\/em>de la pieuvre, car iels la d\u00e9crivent comme un \u00eatre multiple, dans lequel les tentacules peuvent prendre des d\u00e9cisions ind\u00e9pendantes ou encore, avoir des divergences d\u2019opinions\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Mais dans la mesure o\u00f9 cette \u00ab\u00a0autobiographie\u00a0\u00bb est l\u2019\u0153uvre d\u2019\u00eatres multiples rassembl\u00e9s dans un m\u00eame corps, et o\u00f9 elle met en sc\u00e8ne plusieurs vies (la pr\u00e9sente et la future), on devrait plut\u00f4t, propose Ulysse, parler de \u00ab\u00a0symbiographie\u00a0\u00bb. Par ailleurs, nous pensons, d\u2019apr\u00e8s les diff\u00e9rences de calligraphies, qu\u2019elle aurait \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9e par trois tentacules. Et, comme Ulysse l\u2019avait anticip\u00e9, ceux-ci, sans \u00eatre totalement en d\u00e9saccord, semblent diverger sur certains points (110).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si Despret utilise la science-fiction pour approcher le poulpe, Hortle, propose plut\u00f4t un r\u00e9cit intimiste, le r\u00e9cit d\u2019une rencontre. En Tasmanie, une pieuvre tente de traverser une route pour atteindre l\u2019oc\u00e9an et y pondre ses \u0153ufs, et une femme la sauve en l\u2019emp\u00eachant d\u2019\u00eatre \u00e9cras\u00e9e par une voiture. Le premier chapitre du roman raconte cet incident du point de vue de la pieuvre et offre plusieurs pistes int\u00e9ressantes de ce \u00e0 quoi pourrait ressembler sa subjectivit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je sens le rugissement plein de promesses qui palpite qui ronronne qui gronde. Je quitte mon terrier le corps plein \u00e0 ras bord et j\u2019ondule je spirale je capture un crabe tr\u00e9buchant que je croque dans mon bec puis je me propulse en arri\u00e8re en avant.<\/p>\n<p>Je sens la surface qui approche et avec ma peau je sens-vois le clair de lune pris dans les tourbillons qui tournoient qui bouillonnent tout autour de mes tentacules enroul\u00e9s d\u00e9roul\u00e9s et le clair de lune m\u2019enveloppe il caresse mes tentacules qui effleurent le fond de varech le rivage de varech (Hortle 2021, 11-12).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au contraire de Despret, qui utilise une \u00e9criture essayistique, voire scientifique, Hortle p\u00e9n\u00e8tre directement l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 de la pieuvre en utilisant le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb. Ses phrases, longues et sans ponctuation, rappellent les mouvements de l\u2019oc\u00e9an dans lequel la pieuvre \u00e9volue. De m\u00eame, l\u2019usage de verbes comme \u00ab\u00a0sens-vois\u00a0\u00bb permet de rendre compte de son univers perceptuel, qui m\u00eale des sens que la plupart des \u00eatres humains vivent comme s\u00e9par\u00e9s, comme la vue et le toucher<a id=\"footnoteref4_dq1ojl9\" class=\"see-footnote\" title=\" Nous avons d\u00e9j\u00e0 vu que les tentacules de la pieuvre go\u00fbtent et touchent avec leurs ventouses, mais certaines \u00e9tudes avancent aussi qu\u2019elle pourrait \u00e9galement voir avec sa peau (voir Godfrey-Smith, 134) Il est donc parfaitement possible, comme l\u2019insinue Hortle dans sa description, que le poulpe voit en m\u00eame temps qu\u2019il \u00ab\u00a0sent\u00a0\u00bb. \" href=\"#footnote4_dq1ojl9\">[4]<\/a>. Fait important, tous les \u00e9l\u00e9ments qui apparaissent dans cette description peuvent vraisemblablement appartenir aux <em>Umwelten <\/em>de la pieuvre\u00a0: le terrier qu\u2019elle quitte, le crabe qu\u2019elle mange, le varech, le clair de lune. Hortle ne s\u2019efforce pas ici de faire une description qui retienne l\u2019attention de son ou sa lecteur\u00b7rice, mais bien un r\u00e9cit r\u00e9aliste de ce qui int\u00e9resse la pieuvre dans son environnement, de ce qui est important pour <em>elle. <\/em>L\u00e0 est sans doute le n\u0153ud de l\u2019\u00e9criture d\u00e9santhropocentr\u00e9e\u00a0: aller vers l\u2019autre-qu\u2019humain avec d\u00e9sint\u00e9ressement, p\u00e9n\u00e9trer son univers sans pr\u00e9sumer qu\u2019il ressemble au notre, toucher la diff\u00e9rence sans la d\u00e9former, la d\u00e9truire.<\/p>\n<h2><em>Vampyroteuthis Infernalis\u00a0<\/em>: \u00e0 la rencontre de la pieuvre en soi<\/h2>\n<p>Et s\u2019il \u00e9tait possible d\u2019acc\u00e9der \u00e0 l\u2019autre-qu\u2019humain pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 travers le lien qui rattache notre esp\u00e8ce au reste du monde vivant? Dans son \u00e9tonnant <em>Vampyroteuthis Infernalis<\/em>, v\u00e9ritable trait\u00e9 scientifique fictionnel, Vil\u00e9m Flusser imagine ce \u00e0 quoi pourrait ressembler l\u2019organisation sociale, politique et artistique d\u2019une esp\u00e8ce d\u2019octopode, le vampire des abysses. Il y r\u00e9v\u00e8le que les humains sont pr\u00e9cis\u00e9ment capables de rendre intelligibles des morceaux du monde perceptif des c\u00e9phalopodes, car iels partagent la m\u00eame plan\u00e8te, le m\u00eame \u00e9cosyst\u00e8me\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Despite the barrier that separates us, Vampyroteuthis is not unknowable. He is not strange to us. He is not like the extraterrestrial beings imagined by science fiction and sought by astrobiology. We are both variations of the same game played with the calculi of genetic information that programmes all terrestrial life. The same fundamental structure informs both our bodies. His metabolism is our own. He occupies one of the ends of the same phylogenetic tree on which we occupy another end (Flusser 2011 [1987], 5-6).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il y aurait donc quelque chose du vampire des abysses chez l\u2019\u00eatre humain et quelque chose de l\u2019\u00eatre humain chez le vampire des abysses. Dans la lign\u00e9e de la pens\u00e9e de Bateson, je peux, unie au vaste r\u00e9seau de l\u2019histoire \u00e9volutive terrestre, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9criture, faire un pas de c\u00f4t\u00e9 et tenter de capter en quoi le monde de la pieuvre ressemble et diverge du mien. Je crois qu\u2019une \u00e9criture d\u00e9santhropocentr\u00e9e se situe pr\u00e9cis\u00e9ment dans cet espace de diff\u00e9renciations et d\u2019interactions avec l\u2019univers que j\u2019habite et dont je suis partie int\u00e9grante. Tout le projet de Flusser s\u2019inscrit dans cette posture ambigu\u00eb\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, reconnaitre la parent\u00e9 de l\u2019humain avec le vampire des abysses, de l\u2019autre, b\u00e2tir un portrait vraisemblable de cette soci\u00e9t\u00e9 c\u00e9phalopode en tenant compte de son environnement et de sa physionomie particuli\u00e8re. En bref, de ses <em>Umwelten.<\/em> Dans une v\u00e9ritable po\u00e9tique de l\u2019inversion, Flusser s\u2019efforce de pr\u00e9senter les abysses non pas comme un humain les percevrait, c\u2019est-\u00e0-dire tel un lieu sombre, inhospitalier et sans vie, mais bien comme <em>Vampyroteuthis Infernalis<\/em> les verrait, soit donc comme un milieu id\u00e9al o\u00f9 vivre\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>It is eternal night, illuminated by the living rays emanated by living creatures and reflected by the soil and by other living creatures. An eternal \u201cson et lumi\u00e8re\u201d, a show of infinitely variable luminosity and sonority. The ground is covered with red, white and purple minerals. [\u2026] And a garden that is there for the delight of Vampyroteuthis: so that he may enjoy its fruits as he sees fit. This is the abyss: Paradise (Flusser 2012 [1987], 67).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour Flusser, la vision du vampire des abysses est le parfait contraire de celle de l\u2019humain, son angle mort. Si les abysses sont pour les mammif\u00e8res un trou sombre et froid, un enfer, pour <em>Vampyroteuthis<\/em>, c\u2019est plut\u00f4t la terre ferme, sur laquelle il serait incapable de se d\u00e9placer et de respirer qui la repr\u00e9sente (2011 [1987], 68). Ce renversement, cette collision entre nos deux mondes serait pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui pourrait permettre d\u2019\u00e9tablir un dialogue (2011 [1987], 68), car il r\u00e9v\u00e8le deux mani\u00e8res d\u2019\u00eatre-au-monde diam\u00e9tralement oppos\u00e9es, mais qui sont toutes deux vraies et peuvent donc entrer en contact. Si la perception de <em>Vampirotheutis <\/em>est indissociable de son milieu, sa culture quant \u00e0 elle ne peut \u00eatre d\u00e9tach\u00e9e de son organisation c\u00e9r\u00e9brale d\u00e9centralis\u00e9e. La description qu\u2019en fait Flusser n\u2019est pas sans \u00e9voquer les th\u00e9ories de Godfrey-Smith et de Yong\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Our brain consists of two hemispheres, and the left one is more developed than the right one. His brain is a sphere divided into two halves. Our dialectic is a line that joins the two halves of our brain; his dialectic is a circle that runs through both halves of the brain. His dialectic is circular and not oscillatory like ours is. Our dialectic is linear, and his is coiled. We think \u201cstraight\u201d, he thinks \u201cin a circle\u201d. We think \u201csyllogistically\u201d, he thinks \u201cinvoluntarily\u201d. That is because our world is a plane and his a volume (2011 [1987], 76).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si Flusser ne mentionne pas ici que les c\u00e9phalopodes ont un <em>Umwelt<\/em> visuel et un <em>Umwelt<\/em> tactile, il r\u00e9v\u00e8le cependant un point essentiel\u00a0: le corps est \u00e0 l\u2019origine de la forme que prendra une pens\u00e9e, une culture. Avec un cerveau divis\u00e9 en deux parties distinctes formant une sph\u00e8re, habitant l\u2019oc\u00e9an, les c\u00e9phalopodes auraient n\u00e9cessairement une soci\u00e9t\u00e9 fluide et souple, beaucoup plus libre que celle lin\u00e9aire et binaire des \u00eatres humains. Une culture de la m\u00e9tamorphose et de l\u2019inconscient.<\/p>\n<p>Le monde perceptif des pieuvres est-il r\u00e9ellement une inversion du n\u00f4tre? Si ce parti pris de <em>Vampyroteuthis Infernalis <\/em>est critiquable, car il ne pr\u00e9sente finalement qu\u2019une vision r\u00e9fract\u00e9e de l\u2019humanit\u00e9 et non la vraie \u00e9tranget\u00e9 des c\u00e9phalopodes (Jue 2020, 86), l\u2019\u0153uvre de Flusser met cependant de l\u2019avant l\u2019un des principes fondamentaux de l\u2019\u00e9criture d\u00e9santhropocentr\u00e9e\u00a0: le point de vue humain est loin d\u2019\u00eatre le seul regard valide sur le monde, et tenter d\u2019emprunter les yeux d\u2019une autre esp\u00e8ce met en lumi\u00e8re nos propres biais et limitations. En allant \u00e0 la rencontre de la pieuvre en moi, je me retrouve dans un face-\u00e0-face avec ma propre alt\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<h2>L\u2019\u00e9criture d\u00e9santhropocentr\u00e9e\u00a0: une \u00e9criture pieuvre?<\/h2>\n<p>En tenant compte de l\u2019<em>Umwelt <\/em>ou des <em>Umwelten <\/em>de la pieuvre, Vinciane Despret, Erin Hortle et Vil\u00e9m Flusser offrent peut-\u00eatre les premi\u00e8res balises pour penser une \u00e9criture d\u00e9santhropocentr\u00e9e. Leurs \u0153uvres mettent de l\u2019avant un anthropomorphisme qui tient compte des liens entre l\u2019humain et le reste du monde vivant sans pour autant chercher \u00e0 r\u00e9duire les diff\u00e9rences qui existent entre les esp\u00e8ces et les individus. Despret comme Flusser choisissent dans leurs \u0153uvres de se rapprocher du trait\u00e9 scientifique. C\u2019est sans doute pour susciter, par la forme m\u00eame du texte, une r\u00e9flexion sur la construction du savoir scientifique, qui, s\u2019il se pr\u00e9tend objectif, est cependant autant sujet aux erreurs et aux mauvaises interpr\u00e9tations que l\u2019\u0153uvre d\u2019art. Comme l\u2019\u00e9crit Melody Jue dans son essai <em>Wild Blue Media, <\/em>la biologie elle-m\u00eame, quelle que soit son utilit\u00e9 pour comprendre le monde, est par essence biais\u00e9e par son origine humaine\u00a0: \u00ab\u00a0That is, the study of biology (physiology, morphology, marine science) provides the means of intuiting an animal\u2019s Umwelt, but biology itself is created from (and according to) what humans think to measure (and make sensible to themselves).\u00a0\u00bb (2020, 86) Consid\u00e9rant comment les sciences ont d\u00e9valoris\u00e9 l\u2019autre-qu\u2019humain \u2014 je rappellerai simplement la th\u00e9orie de l\u2019animal-machine, le principe de parcimonie ou encore l\u2019anthropod\u00e9ni \u2014 ce jeu sur la forme que pratiquent Despret et Flusser devient un v\u00e9ritable pied de nez \u00e0 la sainte rationalit\u00e9 qui domine nos soci\u00e9t\u00e9s occidentales. En ce sens, une \u00e9criture d\u00e9santhropocentr\u00e9e se b\u00e2tirait comme une ode \u00e0 la subjectivit\u00e9, aux savoirs relatifs et aux perp\u00e9tuelles remises en question.<\/p>\n<p>Avec <em>L\u2019octopus et moi, <\/em>Hortle invite, quant \u00e0 elle, \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux mani\u00e8res dont la narration et les mots eux-m\u00eames peuvent rapprocher les humains des autres-qu\u2019humains. Utiliser le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb est un choix stylistique qui affirme explicitement que la pieuvre a une subjectivit\u00e9, qu\u2019elle est \u00ab\u00a0quelqu\u2019un\u00a0\u00bb, au m\u00eame titre que n\u2019importe quel\u00b7le narrateur\u00b7rice humain\u00b7e. De m\u00eame, quand sa narratrice-pieuvre \u00ab\u00a0se propulse en arri\u00e8re en avant\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0sens-voit\u00a0\u00bb le clair de lune, elle permet, gr\u00e2ce au travail de la m\u00e9taphore, au ou \u00e0 la lecteur\u00b7rice de se questionner sur son propre rapport \u00e0 l\u2019espace et aux sens. Durant sa lecture, iel prend soudain la place d\u2019un poulpe qui avance dans l\u2019oc\u00e9an en se propulsant \u00e0 reculons gr\u00e2ce \u00e0 son siphon et pour qui la vue et le toucher ne sont peut-\u00eatre pas des sens s\u00e9par\u00e9s. Bien qu\u2019elle ne donne pas un portrait exact de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 de la pieuvre, Hortle fait le pari que l\u2019\u00e9criture peut \u00eatre un pont entre l\u2019humain et une autre esp\u00e8ce, un m\u00e9dium \u00e0 travers lequel capter un fragment du flux qui relie les vivants les uns aux autres. \u00c0 l\u2019image de la th\u00e9rolinguistique, c\u2019est un exercice de traduction autre-qu\u2019humaine condamn\u00e9 \u00e0 rester partiel et incomplet, mais qui se r\u00e9v\u00e8le pourtant le premier pas vers une rencontre.<\/p>\n<p>Et si, finalement, une \u00e9criture d\u00e9santhropocentr\u00e9e \u00e9tait un espace de cr\u00e9ation \u00e0 travers lequel inventer une nouvelle politique de la rencontre? Quels seraient les \u00e9changes possibles entre l\u2019humain et l\u2019autre-qu\u2019humains si nous d\u00e9construisions les anciens rapports de forces et de domination? En cette \u00e9poque d\u00e9chir\u00e9e par les crises climatiques et l\u2019extinction des esp\u00e8ces, nous devons imaginer de nouvelles fa\u00e7ons de raconter l\u2019histoire du monde, \u00e9couter enfin la version de l\u2019arbre, de la chauve-souris, de l\u2019araign\u00e9e pour sortir de notre torpeur. Nous devons \u00e9crire un futur aux couleurs impossibles de la pieuvre.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Despret, Vinciane. 2021. <em>Autobiographie d\u2019un poulpe et autres r\u00e9cits d\u2019anticipation. <\/em>Arles\u00a0: Actes Sud.<\/p>\n<p>de Waal, Frans. 1997. \u00ab\u00a0Are We In Anthropodenial?\u00a0\u00bb. <em>Discover, <\/em>Are We in Anthropodenial? | Discover Magazine. <a href=\"https:\/\/www.discovermagazine.com\/planet-earth\/are-we-in-anthropodenial\">https:\/\/www.discovermagazine.com\/planet-earth\/are-we-in-anthropodenial<\/a> (Page consult\u00e9e le 2 juillet 2022).<\/p>\n<p>Ehrlich Pippa et James Reed. 2020. <em>La Sagesse de la pieuvre <\/em>[Film]<em>. <\/em>Afrique du Sud, Netflix, 2020, 85 min.<\/p>\n<p>Flusser, Vil\u00e9m. 2011 [1987]. <em>Vampyroteuthis Infernalis <\/em>[fichier PDF]. New York\u00a0: Atropos Press.<\/p>\n<p>Godfrey-Smith, Peter. 2016. <em>Other Minds\u00a0: The Octopus, the Sea, and the Deep Origins of Consciousness.<\/em> New York\u00a0: Farrar, Straus and Giroux.<\/p>\n<p>Haraway, Donna. 1991. <em>Simians, Cyborgs, and Women\u00a0: The Reinvention of Nature<\/em> [fichier PDF]. London\u00a0: Routledge.<\/p>\n<p>Hugo, Victor. [1866]. <em>Les travailleurs de la mer<\/em>. La Biblioth\u00e8que \u00e9lectronique du Qu\u00e9bec, coll.\u00a0\u00ab\u00a0\u00c0 tous les vents\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Hortle, Erin. 2021. <em>L\u2019octopus et moi <\/em>(traduit par Valentine Le\u00ffs)<em>. <\/em>Paris\u00a0: Dalva.<\/p>\n<p>Jue, M\u00e9lody. 2020. <em>Wild Blue Media\u00a0: Thinking Through Sea Water.<\/em> Durham\u00a0: Duke University Press.<\/p>\n<p>K. Le Guin, Ursula. 2016 [1974]. \u00ab\u00a0The Author of The Acacia Seed\u00a0\u00bb. <em>The Unreal and The Real. <\/em>New York\u00a0: Simon &amp; Shuster, 659-668.<\/p>\n<p>Kripke, Eric, Robertson, Darick. 2022. <em>The Boys. <\/em>Saison 3, Los Angeles\u00a0: Amazon studios.<\/p>\n<p>Lipset David. 1980. <em>Gregory Bateson\u00a0: The Legacy of a Scientist<\/em>. Boston\u00a0: \u00a0Beacon Press.<\/p>\n<p>Nagel, Thomas. 1974. \u00ab\u00a0What is it Like to be a Bat?\u00a0\u00bb. <em>The Philosophical Review<\/em>, Vol.\u00a083, no.\u00a04\u00a0: 435- 450. What Is It Like to Be a Bat?. <a href=\"https:\/\/warwick.ac.uk\/fac\/cross_fac\/iatl\/study\/ugmodules\/humananimalstudies\/lectures\/32\/nagel_bat.pdf\">https:\/\/warwick.ac.uk\/fac\/cross_fac\/iatl\/study\/ugmodules\/humananimalstudies\/lectures\/32\/nagel_bat.pdf<\/a> (Page consult\u00e9e le 2 juillet 2022).<\/p>\n<p>von Uexk\u00fcll, Jakob. 2010. <em>A Foray Into the World of Animals and Humans, With a Theory of Meaning<\/em> (traduit par John D. Oneil). Minneapolis : University of Minnesota Press.<\/p>\n<p>Yong, Ed. 2022. <em>An Immense World: How Animals Reveals the Hidden Realms Around Us. <\/em>New York\u00a0: Random House.<\/p>\n<p>Mikhalevich, Irina et Russell Powell. 2020. \u00ab\u00a0Minds without spines: Evolutionarily inclusive animal ethics\u00a0\u00bb. <em>Animal Sentience<\/em>, n.\u00a029, vol.\u00a01. <a href=\"https:\/\/www.wellbeingintlstudiesrepository.org\/cgi\/viewcontent.cgi?article=1527&amp;context=animsent\">https:\/\/www.wellbeingintlstudiesrepository.org\/cgi\/viewcontent.cgi?artic&#8230;<\/a> (Page consult\u00e9e le 2 juillet 2022).<\/p>\n<p>Rose, Rachel. 2022. <em>The Octopus Has Three Hearts. <\/em>Vancouver\u00a0: Douglas and McIntyre.<\/p>\n<p>Van Pelt, Shelby. 2022. <em>Remarkably Bright Creatures. <\/em>New York\u00a0: Harper Collins.<\/p>\n<p>Wittezaele, Jean-Jacques. 2006. \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9cologie de l\u2019esprit selon Gregory Bateson\u00a0\u00bb. <em>Multitudes, <\/em>n.\u00a024, 1-26. L\u2019\u00e9cologie de l\u2019esprit selon Gregory Bateson. <a href=\"https:\/\/www.multitudes.net\/wp-content\/uploads\/2006\/04\/24-wittezaele.pdf\">https:\/\/www.multitudes.net\/wp-content\/uploads\/2006\/04\/24-wittezaele.pdf<\/a>\u00a0(Page consult\u00e9e le 29 septembre 2022).<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_6ii6z7d\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_6ii6z7d\">[1]<\/a> Dans le chapitre \u00ab\u00a0A Silent World Shouts Back|Echoes\u00a0\u00bb de son livre <em>An Immense World, <\/em>Yong consacre un passage au cas de Daniel Rish, un homme aveugle maitrisant une forme d\u2019\u00e9cholocalisation. Pour plus de d\u00e9tails, voir p.\u00a0192 \u00e0 194.<\/p>\n<p id=\"footnote2_57w3rr2\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_57w3rr2\">[2]<\/a> Pour plus de de d\u00e9tails sur la th\u00e9orie du point de vue situ\u00e9, se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 l\u2019essai <em>Situated Knowledges <\/em>de Donna Haraway, dans <em>Simians, Cyborgs <\/em>and Women, p.\u00a0183 \u00e0 202.<\/p>\n<p id=\"footnote3_tzdwqdd\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_tzdwqdd\">[3]<\/a> \u00c0 noter que la premi\u00e8re autrice \u00e0 avoir mis en sc\u00e8ne les th\u00e9rolinguiste est Ursula Le Guin, dans sa nouvelle <em>L\u2019Auteur des graines d\u2019acacia <\/em>\u00e9crite en 1974.<\/p>\n<p id=\"footnote4_dq1ojl9\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_dq1ojl9\">[4]<\/a> Nous avons d\u00e9j\u00e0 vu que les tentacules de la pieuvre go\u00fbtent et touchent avec leurs ventouses, mais certaines \u00e9tudes avancent aussi qu\u2019elle pourrait \u00e9galement voir avec sa peau (voir Godfrey-Smith, 134) Il est donc parfaitement possible, comme l\u2019insinue Hortle dans sa description, que le poulpe voit en m\u00eame temps qu\u2019il \u00ab\u00a0sent\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Paquin, Ana\u00efs. 2022. \u00ab Pour une \u00e9criture pieuvre\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab De l&rsquo;\u00e9tude du vivant : la litt\u00e9rature au prisme des \u00e9cologies \u00bb, no 36, En ligne &lt;http:\/\/ww.revuepostures.com\/fr\/articles\/paquin-36&gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx)<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/paquin_36.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 paquin_36.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-d346a3e5-4438-4f5d-a246-8399505564d8\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/paquin_36.pdf\">paquin_36<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/paquin_36.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-d346a3e5-4438-4f5d-a246-8399505564d8\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab De l&rsquo;\u00e9tude du vivant : la litt\u00e9rature au prisme des \u00e9cologies \u00bb, no 36 Imaginez que vous vivez dans l\u2019oc\u00e9an. Vous passez vos journ\u00e9es dissimul\u00e9es dans une tani\u00e8re de pierres ou de coquillages que vous avez construite avec soin. La nuit, vous chassez crustac\u00e9s et mollusques dont vous brisez la coquille gr\u00e2ce \u00e0 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1338,1342],"tags":[293],"class_list":["post-5722","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-de-letude-du-vivant-la-litterature-au-prisme-des-ecologies","category-plaidoyers-pour-une-ecriture-desanthropocentree","tag-paquin-anais"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5722","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5722"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5722\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8415,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5722\/revisions\/8415"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5722"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5722"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5722"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}