{"id":5730,"date":"2024-06-13T19:48:36","date_gmt":"2024-06-13T19:48:36","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/lile-de-la-merci-delise-turcotte-la-banlieue-la-peur-et-les-filles-disparues\/"},"modified":"2024-08-20T17:10:54","modified_gmt":"2024-08-20T17:10:54","slug":"lile-de-la-merci-delise-turcotte-la-banlieue-la-peur-et-les-filles-disparues","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5730","title":{"rendered":"\u00ab L\u2019\u00eele de la Merci \u00bb d\u2019\u00c9lise Turcotte : la banlieue, la peur et les filles disparues"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6906\">Dossier, \u00ab De l&rsquo;\u00e9tude du vivant : la litt\u00e9rature au prisme des \u00e9cologies \u00bb, no 36<\/a><\/h5>\n<p><em>T.W. Meurtre, viol, suicide<\/em><\/p>\n<p>Dans l\u2019imaginaire collectif, les banlieues nord-am\u00e9ricaines incarnent un id\u00e9al de confort et de s\u00e9curit\u00e9\u00a0: les rues sont propres et tranquilles, les enfants jouent dans les cours d\u00e9limit\u00e9es par des cl\u00f4tures de piquets blancs. Pourtant, depuis la fin des ann\u00e9es\u00a01980, une trame narrative se d\u00e9gage de plus en plus de r\u00e9cits prenant pour d\u00e9cor romanesque la\u00a0<em>suburbia<\/em>, au point de forger un nouveau clich\u00e9 narratif\u00a0: l\u2019environnement suburbain est\u00a0<em>trop\u00a0<\/em>tranquille pour ne pas cacher autre chose. C\u2019est le cas du roman\u00a0<em>L&rsquo;\u00cele de la merci<\/em> d\u2019\u00c9lise Turcotte qui se d\u00e9roule \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1994 dans une banlieue terne de Montr\u00e9al, secou\u00e9e par une s\u00e9rie d\u2019assassinats d\u2019adolescentes. La s\u00e9curit\u00e9 du quartier ne para\u00eet \u00eatre qu\u2019une fausse impression, tout comme le bonheur de la famille d\u2019H\u00e9l\u00e8ne, la protagoniste du roman, n\u2019est qu\u2019une com\u00e9die\u00a0: les parents ne s\u2019aiment plus, le p\u00e8re est distant, la m\u00e8re, tyrannique. H\u00e9l\u00e8ne, la plus \u00e2g\u00e9e des trois enfants, est en pleine crise d\u2019adolescence alors que sa s\u0153ur Lisa, treize ans, devient de plus en plus secr\u00e8te. Leur coquette maison blanche au creux d\u2019une rue paisible en cul-de-sac abrite en r\u00e9alit\u00e9 une famille sur le bord de l\u2019\u00e9clatement. \u00c0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1994, H\u00e9l\u00e8ne se passionne pour les meurtres en s\u00e9rie commis dans son quartier, particuli\u00e8rement pour le dernier en date, celui de Marie-Pierre Sauv\u00e9, dont le corps a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 sur l\u2019\u00eele qui donne son nom au roman, \u00e0 un jet de pierres de la maison de la protagoniste. Apparemment, le tueur en s\u00e9rie r\u00f4de toujours dans le quartier, si bien que Viviane, la m\u00e8re d\u2019H\u00e9l\u00e8ne, interdit \u00e0 ses filles de sortir de la maison. Malgr\u00e9 les mises en garde constantes, H\u00e9l\u00e8ne n\u2019en peut plus d\u2019\u00eatre couv\u00e9e par sa m\u00e8re surprotectrice. Ainsi, elle s\u2019\u00e9vade de cette demeure familiale \u00e9touffante et, dans les rues tranquilles de sa banlieue, d\u00e9cide de mener elle-m\u00eame l\u2019enqu\u00eate\u00a0pour trouver le meurtrier de Marie-Pierre Sauv\u00e9. Or, dans un renversement dramatique, c\u2019est au c\u0153ur m\u00eame de son foyer que la mort la surprendra\u00a0: sa petite s\u0153ur Lisa, personnage secondaire et effac\u00e9, enferm\u00e9e dans la maison familiale, s\u2019enl\u00e8ve la vie dans la derni\u00e8re partie du roman.<\/p>\n<p>Dans cet article, je commencerai par exposer les codes d\u2019un clich\u00e9 narratif qui \u00e9merge apr\u00e8s les ann\u00e9es 1970 et que j\u2019appelle la \u00ab\u00a0trame narrative de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 banlieusarde\u00a0\u00bb. Cette structure narrative prend pour appui sur la repr\u00e9sentation traditionnelle de paix sociale des banlieues de l\u2019apr\u00e8s-guerre pour ensuite renverser du tout au tout le lieu commun. Les \u00ab\u00a0villages Potemkine\u00a0\u00bb sont des trompe-l\u2019\u0153il qui masquent en r\u00e9alit\u00e9 une soci\u00e9t\u00e9 sordide et violente. Je montrerai, par la suite, comment \u00c9lise Turcotte r\u00e9interpr\u00e8te cette trame en y injectant une r\u00e9flexion f\u00e9ministe\u00a0: si la violence grouille sous la surface uniforme de la banlieue, c\u2019est une violence qui provient d\u2019un monde hostile aux femmes. Je terminerai en pr\u00e9sentant le cas limite de l\u2019\u00ab\u00a0anti-polar m\u00e9taf\u00e9ministe\u00a0\u00bb\u00a0: avec cette \u00e9tiquette, je lie d\u2019une part la typologie du r\u00e9cit criminel de Tzvetan Todorov (1971) et d\u2019autre part le concept de m\u00e9taf\u00e9ministe de Lori Saint-Martin (1992). L\u2019articulation in\u00e9dite entre th\u00e9orie f\u00e9ministe et r\u00e9cit de banlieue permet d\u2019actualiser la critique de la construction sociale du genre et ainsi de reconceptualiser les codes des sph\u00e8res priv\u00e9e et publique.<\/p>\n<h2>La trame narrative de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 banlieusarde<\/h2>\n<p>\u00ab\u00a0Le choix de la banlieue se veut un choix\u00a0<em>pour<\/em>\u00a0et <i>autour\u00a0<\/i>des enfants\u00a0\u00bb (2014, 117), constate la sociologue Sandrine Jean dans une \u00e9tude portant sur le choix r\u00e9sidentiel des m\u00e9nages install\u00e9s en banlieue de Montr\u00e9al. Encore aujourd\u2019hui, on choisit la banlieue afin d\u2019offrir un environnement sain et s\u00e9curitaire \u00e0 sa famille, en opposition \u00e0 un milieu de vie urbain r\u00e9put\u00e9 plus dangereux. Cette r\u00e9alit\u00e9 sociologique est repr\u00e9sent\u00e9e de fa\u00e7on caricaturale dans la fiction depuis l\u2019apparition massive de la banlieue pavillonnaire sur le territoire nord-am\u00e9ricain. En effet, dans <em>SuburbiaNation\u00a0: Reading Suburban Landscape in Twentieth-Century American Fiction and Film<\/em>\u00a0(2004), Robert Beuka s\u2019avise de la repr\u00e9sentation simpliste que l\u2019on offre des banlieues dans la culture \u00e9tats-unienne, qui penche soit vers l\u2019id\u00e9alisme, soit vers la satire. Du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019utopie, on la repr\u00e9sente comme la terre promise des familles de classe moyenne telle que vue dans les \u02c2em\u02c3sitcoms&lt;&gt;\u00a0\u00e9tats-uniens de l\u2019apr\u00e8s-guerre\u00a0:\u00a0<em>Father Knows Best <\/em>(James\u00a01954-1960),\u00a0<em>Leave it to Beaver<\/em>\u00a0(Connelly et Mosher\u00a01957-1963) ou encore\u00a0<em>The Donna Reed Show <\/em>(Roberts\u00a01958-1966). \u00a0Du c\u00f4t\u00e9 dystopique, les artistes imaginent un environnement d\u00e9shumanisant o\u00f9 priment la vacuit\u00e9 et le conformisme sur des relations authentiques. Cette position d\u00e9favorable est assur\u00e9ment la plus populaire. Beuka recense et \u00e9tudie plus d\u2019une dizaine d\u2019\u0153uvres dans cette perspective. D\u00e8s 1922, Sinclair Lewis critique la vacuit\u00e9 et le conformisme des banlieues dans son roman\u00a0<em>Babbitt<\/em>\u00a0alors que le film\u00a0<em>The Graduate<\/em>\u00a0(Nichols 1967) met en sc\u00e8ne le sentiment de vide existentiel et l\u2019effet infantilisant de la banlieue sur un jeune homme oisif. Ann Beattie montre quant \u00e0 elle dans le roman\u00a0<em>Falling in Place<\/em>\u00a0(1980) comment la banlieue peut \u00eatre symboliquement et r\u00e9ellement dangereuse pour les femmes (isolement social et professionnel, sentiment d\u2019emprisonnement dans les r\u00f4les genr\u00e9s, contraintes automutilatrices de la beaut\u00e9). Des <em>Stepford Wives<\/em>\u00a0(1975) \u00e0\u00a0<em>American Beauty<\/em>\u00a0(Mendes 1999) en passant par le\u00a0<em>Truman Show<\/em>\u00a0(Weir\u00a01998), la\u00a0<em>suburbia<\/em>\u00a0est le plus souvent d\u00e9peinte comme un lieu artificiel, ali\u00e9nant et \u00e9touffant.<\/p>\n<p>\u00c9merge \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980 une trame narrative qui combine les deux images\u00a0: derri\u00e8re l\u2019utopique et paisible mode de vie suburbain se cache en r\u00e9alit\u00e9 un univers parall\u00e8le, angoissant. Puisque la banlieue est\u00a0<em>trop\u00a0<\/em>parfaite,\u00a0<em>t<\/em><em>rop\u00a0<\/em>tranquille, elle cache n\u00e9cessairement quelque chose d\u2019inqui\u00e9tant. Ce que j\u2019appelle la \u00ab\u00a0trame narrative de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 banlieusarde\u00a0\u00bb proc\u00e8de donc par une d\u00e9construction de l\u2019image premi\u00e8re pour ensuite brosser un portrait \u00e0 l\u2019exact oppos\u00e9. Ce renversement op\u00e8re de fa\u00e7on probante dans la sc\u00e8ne inaugurale du film\u00a0<em>Blue Velvet<\/em>\u00a0(Lynch 1986). Le film s\u2019ouvre sur l\u2019image d\u2019un ciel bleu \u00e9clatant, sans nuages. \u00c0 mesure que la cam\u00e9ra, au ralenti, se d\u00e9place vers le bas, apparaissent une cl\u00f4ture de piquets blancs et une platebande de roses d\u2019un rouge \u00e9clatant. Les couleurs, les m\u00eames que celles du drapeau des \u00c9tats-Unis, sont satur\u00e9es et artificielles, presque irr\u00e9elles. Une version\u00a0<em>doo-wop<\/em>\u00a0nostalgique de la chanson\u00a0<em>Blue Velvet<\/em>, interpr\u00e9t\u00e9e par Bobby Vinton (1963), accompagne l\u2019image. La s\u00e9quence se poursuit avec un fondu encha\u00een\u00e9 qui laisse place, toujours au ralenti, \u00e0 l\u2019image d\u2019un camion de pompier r\u00e9tro, rouge vif et tout en rondeurs, patrouillant dans une rue tranquille de banlieue. Des sc\u00e8nes de s\u00e9curit\u00e9 et de paix sociale alternent avec des plans fixes de cl\u00f4tures blanches\u00a0: un pompier, avec son dalmatien, salue la cam\u00e9ra, des enfants en rang traversent la rue, guid\u00e9s par une brigadi\u00e8re, un homme arrose une pelouse bien fournie, une femme, assise dans le salon d\u2019une grande maison, regarde la t\u00e9l\u00e9vision. Un premier \u00e9l\u00e9ment discordant s\u2019immisce alors dans la s\u00e9quence\u00a0: sur l\u2019\u00e9cran de t\u00e9l\u00e9vision que regarde la femme, au c\u0153ur du film dans le film, une arme \u00e0 feu se profile, \u00e9veillant aussit\u00f4t le soup\u00e7on. Le crime est-il possible dans cet apr\u00e8s-midi banlieusard? Et si tout cela \u00e9tait trop beau pour \u00eatre vrai? La suspicion se confirme alors que l\u2019homme qui entretenait son jardin s\u2019effondre sur la pelouse, terrass\u00e9 par une crise, dans la plus compl\u00e8te indiff\u00e9rence de son entourage. Malgr\u00e9 la pr\u00e9sence des pompiers, des brigadi\u00e8res et des voisin\u00b7e\u00b7s, la mort r\u00f4de dans les rues calmes de la\u00a0<em>suburbia<\/em>. La cam\u00e9ra plonge soudainement dans l\u2019herbe verdoyante, et un vrombissement assourdissant \u00e9clipse la chanson sentimentale qui accompagnait toujours la sc\u00e8ne. Au plus creux de la pelouse, des insectes noirs et voraces sont montr\u00e9s en tr\u00e8s gros plan, envahissant le film en entier par leur image et leur bourdonnement. Cette s\u00e9quence inaugurale, qui pr\u00e9sente et d\u00e9tourne le paysage idyllique de l&rsquo;<em>American dream<\/em> et ses clot\u00fbres blanches, annonce que la s\u00e9curit\u00e9, la prosp\u00e9rit\u00e9 et la paix des banlieus ne sont que des illusions : quelque chose de sale et de r\u00e9pugnant grouille sous la surface de l&rsquo;apparence lisse. La suite du film de Lynch, qui suit l&rsquo;incursion d&rsquo;un jeune homme dans un milieu criminel, montrera que les petites villes de banlieue ne sont que des fa\u00e7ades qui dissimulent un monde violent. Au coeur de la banlieue, le danger est partout, refoul\u00e9 et imminent.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019instar de\u00a0<em>Blue Velvet<\/em>\u00a0(Lynch 1986), plusieurs fictions de banlieue empruntent au r\u00e9cit criminel une tension narrative de suspense\u00a0: apr\u00e8s qu\u2019un crime soit commis, un\u00b7e d\u00e9tective (amateur ou professionnel\u00b7le) d\u00e9voile le subterfuge de la banlieue et met au jour le mensonge, le crime et le vice. Dans un panorama de plus de 250 films qu\u00e9b\u00e9cois, Andr\u00e9e Fortin remarque qu\u2019\u00ab\u00a0[e]n banlieue, des probl\u00e8mes peuvent parfois surgir par la faute de certaines personnes inqui\u00e9tantes, violentes. [\u2026] Ces personnages inqui\u00e9tants sont des hommes, alors que la conformit\u00e9 et l\u2019ennui, probl\u00e8mes intrins\u00e8quement li\u00e9s \u00e0 la banlieue, sont surtout ressentis par les femmes ou des adolescents.\u00a0\u00bb (2015, 143) Elle donne l\u2019exemple du film\u00a0<em>Secret de banlieue<\/em>\u00a0(Choquette 2002), construit comme un thriller, o\u00f9 une adolescente, dans un quartier tout ce qu\u2019il y a de plus ordinaire, enqu\u00eate sur un voisin. Ayant l\u2019apparence d\u2019un p\u00e8re mod\u00e8le, il se r\u00e9v\u00e8le plut\u00f4t \u00eatre un assassin obs\u00e9d\u00e9 par sa propre fille, et l\u2019h\u00e9ro\u00efne parvient \u00e0 le d\u00e9masquer. La situation initiale est similaire dans le roman de Turcotte\u00a0: dans un quartier paisible, une adolescente rebelle enqu\u00eate sur un meurtrier. Ce \u00ab\u00a0personnage inqui\u00e9tant, violent\u00a0\u00bb, pour le dire comme Fortin, vient renverser l\u2019apparente s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019environnement suburbain et ses victimes sont des adolescentes avec des \u00ab\u00a0probl\u00e8mes intrins\u00e8quement li\u00e9s \u00e0 la banlieue\u00a0\u00bb. Territoire familial par excellence, la banlieue se voit transform\u00e9e en un milieu de vie dangereux \u00e0 cause de l\u2019action des personnages masculins. Voil\u00e0 la peur visc\u00e9rale des m\u00e8res, confie \u00c9lise Turcotte dans un entretien avec Denise Brassard\u00a0: \u00ab\u00a0H\u00e9l\u00e8ne a quinze ans, l\u2019\u00e2ge de la fille qui se fait violer. C\u2019est obs\u00e9dant de mettre au monde des filles lorsqu\u2019on vit dans un milieu o\u00f9 \u00e7a peut arriver.\u00a0\u00bb (2006, 25)<\/p>\n<h2>L\u2019interpr\u00e9tation f\u00e9ministe de Turcotte<\/h2>\n<p>Le roman d\u2019\u00c9lise Turcotte nous plonge dans un univers o\u00f9 les adolescentes courent le risque constant d\u2019\u00eatre assassin\u00e9es, m\u00eame dans les paisibles quartiers r\u00e9sidentiels. En cela, le livre reprend les principes fondamentaux du f\u00e9minisme, d\u00e9non\u00e7ant les violences faites aux femmes, et critiquant une soci\u00e9t\u00e9 qui remet syst\u00e9matiquement la faute sur les victimes, comme dans cet extrait du roman\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c0 la fin de la journ\u00e9e, H\u00e9l\u00e8ne marche vers la maison en se retournant sans cesse sur ses pas.<\/p>\n<p>Un corps mutil\u00e9, puis \u00e9gar\u00e9 dans le quartier.<\/p>\n<p>Sa m\u00e8re dit\u00a0: \u00ab\u00a0Regarde toujours derri\u00e8re toi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le policier dit\u00a0: \u00ab\u00a0Ne marche pas seule le soir, n\u2019allume pas d\u2019incendie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le journal dit\u00a0: \u00ab\u00a0La vie est monstrueuse derri\u00e8re, devant et autour de toi.\u00a0\u00bb (Turcotte 1997, 62<a id=\"footnoteref1_29q0hly\" class=\"see-footnote\" title=\"D\u00e9sormais, les r\u00e9f\u00e9rences au roman seront indiqu\u00e9s par le sigle\u00a0IM, suivi du folio.\" href=\"#footnote1_29q0hly\">[1]<\/a>)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Se succ\u00e8dent et s\u2019enchev\u00eatrent ici des sources de discours multiples, qui scandent toutes le m\u00eame message\u00a0: le monde est dangereux pour les femmes et c\u2019est \u00e0 elles de pr\u00e9venir le pire. L\u2019agresseur est compl\u00e8tement \u00e9vacu\u00e9 des injonctions adress\u00e9es \u00e0 l\u2019adolescente. Dans cet extrait appara\u00eet seulement le corps de la victime, corps objet, corps passif, tout comme les imp\u00e9ratifs, \u00ab\u00a0regarde\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0marche\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0allume\u00a0\u00bb, ne s\u2019adressent qu\u2019\u00e0 H\u00e9l\u00e8ne. Elle semble la seule responsable d\u2019\u00e9viter les d\u00e9rapages potentiels.<\/p>\n<p>De plus, le roman met en sc\u00e8ne non pas un monde domestique et un monde social bien \u00e9tanches, mais plut\u00f4t une interp\u00e9n\u00e9tration de ces deux sph\u00e8res. Cette interp\u00e9n\u00e9tration, manifeste notamment dans l\u2019enchev\u00eatrement du discours des personnages et des messages m\u00e9diatiques de l\u2019extrait pr\u00e9c\u00e9dent, se profile \u00e9galement sous le toit de la maison familiale. L\u2019horreur du monde social s\u2019infiltre dans le quotidien d\u2019H\u00e9l\u00e8ne alors que sa famille est assise devant le t\u00e9l\u00e9journal du soir. Les angoisses sociales v\u00e9hicul\u00e9es par les m\u00e9dias vont jusqu\u2019\u00e0 prendre d\u2019assaut le langage de la m\u00e8re qui \u00ab\u00a0r\u00e9p\u00e8te\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0\u00e9num\u00e8re\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0s\u2019empresse de dire\u00a0\u00bb (<em>IM<\/em>, 31-32) les viols, les avis de recherche, les enl\u00e8vements et les trag\u00e9dies. Ce discours du danger r\u00e9sonne autour d\u2019H\u00e9l\u00e8ne et la suit dans tous ses d\u00e9placements\u00a0: les \u00ab\u00a0horreurs s[ont] \u00e9tal\u00e9es devant tout le monde\u00a0\u00bb (<em>IM<\/em>, 47) au kiosque \u00e0 journaux du garage o\u00f9 elle travaille cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0 alors qu\u2019un habitu\u00e9 de la station-service rapporte en \u00e9cho les ragots morbides du quartier. Ces discours construisent le dehors comme \u00ab\u00a0un lieu o\u00f9 les hommes deviennent des pr\u00e9dateurs et les femmes des victimes\u00a0\u00bb (Dussault Frenette 2015, 92).<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, la sph\u00e8re priv\u00e9e n\u2019est pas non plus un espace de refuge pour les personnages f\u00e9minins. Alors que l\u2019univers domestique a longtemps \u00e9t\u00e9 con\u00e7u comme soustrait aux rapports de force et de pouvoir, le roman de Turcotte pr\u00e9sente une maison qui renvoie le reflet inqui\u00e9tant d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 hostile aux femmes. En effet, la maison se pr\u00e9sente comme le si\u00e8ge de la transmission matrilin\u00e9aire de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie patriarcale tandis que, sous les traits de la m\u00e8re d\u2019H\u00e9l\u00e8ne, Viviane, se dessine le personnage de la \u00ab\u00a0m\u00e8re patriarcale\u00a0\u00bb (Saint-Martin 1999), qui gave de honte et de peur sa prog\u00e9niture. Viviane appara\u00eet comme la complice du syst\u00e8me patriarcal,\u00a0<em>dressant<\/em>\u00a0ses filles pour les conformer aux injonctions de la construction sociale du f\u00e9minin\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Vous \u00eates assez vieilles maintenant pour faire vos chambres. Assez vieilles pour surveiller Samuel [leur petit fr\u00e8re]. Pour rester seules, enferm\u00e9es dans la maison pleine de serrures. Assez vieilles alors pour savoir ce que signifie marcher dans le noir de l\u2019\u00eele, entendre la d\u00e9b\u00e2cle, guetter les pas feutr\u00e9s qui surviennent derri\u00e8re soi. (<em>IM<\/em>, 29)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les instructions et obligations que dicte la m\u00e8re sont celles traditionnellement rel\u00e9gu\u00e9es au f\u00e9minin\u00a0: m\u00e9nage, soin des enfants, retranchement de l\u2019espace public. Les femmes et les filles doivent verrouiller \u00e0 double tour leur existence dans la sph\u00e8re priv\u00e9e, dans \u00ab\u00a0la maison pleine de serrures\u00a0\u00bb, au risque sinon de conna\u00eetre la d\u00e9b\u00e2cle. C\u2019est ainsi que la m\u00e8re transmet la peur\u00a0comme un \u00ab\u00a0principe absolu\u00a0\u00bb, une condition inh\u00e9rente \u00e0 l\u2019identit\u00e9 femme. Elle associe f\u00e9minit\u00e9 et danger dans un lien de causalit\u00e9\u00a0: tu es une fille,\u00a0<em>donc<\/em>\u00a0il faut surveiller tes arri\u00e8res en tout temps.<\/p>\n<p>De plus, la m\u00e8re patriarcale en vient \u00e0 relayer \u00e0 ses filles une forme de haine de soi\u00a0: dans\u00a0<em>L\u2019\u00eele de la Merci<\/em>,\u00a0le corps f\u00e9minin para\u00eet \u00eatre la plus grande menace pour les adolescentes. Ce corps se transforme, s\u2019arrondit, suscite (volontairement ou non) le d\u00e9sir. La m\u00e8re apprend \u00e0 ses filles \u00e0 mater leur corps, \u00e0 \u00ab\u00a0\u00eatre propre avant tout. \u00catre par\u00e9e \u00e0 toute \u00e9ventualit\u00e9. Car on ne sait jamais\u00a0\u00bb (<em>IM<\/em>, 56). Elle \u00e9dicte aussi la \u00ab\u00a0[p]rescription\u00a0: ne pas laisser la langue, la salive, les microbes d\u2019un autre entrer dans son corps\u00a0\u00bb (<em>IM<\/em>,\u00a070). Chez les femmes de la famille, l\u2019autodiscipline du corps et la c\u00e9l\u00e9bration d\u2019une hygi\u00e8ne corporelle rigoureuse r\u00e9pondent \u00e0 un besoin de contr\u00f4le autoritaire de l\u2019environnement\u00a0: la propret\u00e9 semble leur donner une impression de pouvoir dans un monde o\u00f9 elles sont autrement domin\u00e9es. Cependant, dans ce contexte, la sexualit\u00e9 ne peut que se comprendre dans un rapport d\u2019abjection\u00a0: ce que la m\u00e8re et sa fille per\u00e7oivent comme \u00ab\u00a0sale\u00a0\u00bb \u2014 la langue, la salive, le d\u00e9sir, le corps de l\u2019autre \u2014 devient n\u00e9cessairement associ\u00e9 \u00e0 une bassesse ou une souillure que l\u2019on devrait refouler ou nettoyer \u00e0 grande eau.<\/p>\n<p>Dans le roman de Turcotte, le monde social dangereux et le monde domestique opprimant se correspondent. Du c\u00f4t\u00e9 de la sph\u00e8re publique, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la maison, les filles meurent du d\u00e9sir violent des hommes et du c\u00f4t\u00e9 de la sph\u00e8re priv\u00e9e, dans la maison, elles sont \u00e9touff\u00e9es par leur m\u00e8re patriarcale. Il ne semble n\u2019y avoir aucun espace de libert\u00e9 pour les personnages f\u00e9minins. Cette impasse, cette irr\u00e9solution m\u2019am\u00e8ne \u00e0 penser le roman de Turcotte comme une \u0153uvre m\u00e9taf\u00e9ministe, comme je le montrerai dans la section suivante.\u00a0 \u00a0<\/p>\n<h2>Le cas limite de l\u2019anti-polar m\u00e9taf\u00e9ministe<\/h2>\n<p>Dans son c\u00e9l\u00e8bre chapitre \u00ab\u00a0Typologie du roman policier\u00a0\u00bb, issu de\u00a0<em>Po\u00e9tique de la prose<\/em>\u00a0(1971), Tzvetan Todorov analyse le r\u00e9cit criminel classique, de la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1960. Si certains (Dominguez Leiva, 2020) ont propos\u00e9 une modernisation de cette premi\u00e8re typologie, il reste difficile, m\u00eame aujourd\u2019hui, de trouver une cat\u00e9gorie dans laquelle classer\u00a0<em>L\u2019\u00eele de la Merci<\/em>. Pourtant, le r\u00e9cit poss\u00e8de de nombreuses caract\u00e9ristiques du roman policier \u00ab\u00a0\u00e0 suspense\u00a0\u00bb<a id=\"footnoteref2_epsacks\" class=\"see-footnote\" title=\"Denise Brassard le remarque elle aussi dans l\u2019entretien qu\u2019elle a r\u00e9alis\u00e9 avec \u00c9lise Turcotte. Cette derni\u00e8re confirme que les romans policiers sont pour elle une grande source d\u2019inspiration\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019aurais aim\u00e9 \u00eatre d\u00e9tective. J\u2019aime toutes les histoires d\u2019enqu\u00eate, de meurtre, de proc\u00e8s, d\u2019avocats. Ma fascination pour la mort en est aussi une pour la violence de la mort, et ses causes. Le travail d\u2019enqu\u00eate que fait le d\u00e9tective dans un roman policier, c\u2019est un peu ce qu\u2019on fait quand on \u00e9crit. Ce n\u2019est pas un hasard si plusieurs \u00e9crivains adorent le roman policier.\u00a0\u00bb (2006, 24) \" href=\"#footnote2_epsacks\">[2]<\/a>\u00a0: dans un tranquille quartier de banlieue, un crime macabre est commis, une jeune fille m\u00e8ne l\u2019enqu\u00eate et pour ce faire, elle risque sa vie, devenant elle aussi une victime potentielle du meurtrier. N\u00e9anmoins, force est de constater que le livre de Turcotte finit par mettre en \u00e9chec tout effet d\u2019anticipation\u00a0: il n\u2019y a pas de suspect ni de coupable, que des victimes.\u00a0<\/p>\n<p>H\u00e9l\u00e8ne m\u00e8ne l\u2019enqu\u00eate, car elle est persuad\u00e9e d\u2019avoir un point de vue unique, extra-lucide sur l\u2019affaire Marie-Pierre Sauv\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Tous ceux qui sont venus avant elle [\u00e0 la sc\u00e8ne de crime] ont bien s\u00fbr ratiss\u00e9 l\u2019\u00eele de fond en comble pour tenter de d\u00e9couvrir un indice. Mais elle, elle va peut-\u00eatre voir et comprendre ce qui a \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 tout le monde.\u00a0\u00bb (<em>IM<\/em>, 71) Elle tente de trouver des ressemblances entre les crimes\u00a0: \u00ab\u00a0Au bout d\u2019une heure, elle \u00e9crit ceci\u00a0: un lien unit trois des sept meurtres\u00a0: les victimes sont couch\u00e9es sur le ventre, nues, leurs v\u00eatements bien pli\u00e9s et d\u00e9pos\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elles\u00a0\u00bb (<em>IM<\/em>,\u00a063). Toutefois, ses seuls outils d\u2019apprentie d\u00e9tective se limitent \u00e0 des coupures de presse, aux discours m\u00e9diatiques inlassablement relus et relay\u00e9s, aux rumeurs colport\u00e9es, \u00e0 l\u2019exploration infructueuse de l\u2019\u00eele et \u00e0 l\u2019observation de la prison d\u2019o\u00f9 un criminel aurait pu s\u2019\u00e9chapper (<em>IM<\/em>, 108). H\u00e9l\u00e8ne n\u2019a pas d\u2019indices directs, pas de suspect\u00a0: qu\u2019une liste de victimes dont elle r\u00e9p\u00e8te les noms, dont elle \u00e9tudie les caract\u00e9ristiques, des filles d\u2019environ son \u00e2ge, qui vivaient dans la m\u00eame ville qu\u2019elle, qui portaient sensiblement les m\u00eames v\u00eatements qu\u2019elle (<em>IM<\/em>,\u00a064). Alors que son enqu\u00eate pi\u00e9tine, la jeune d\u00e9tective change de cible\u00a0: plut\u00f4t que de chercher le coupable, elle investigue en r\u00e9alit\u00e9 pour comprendre les derniers moments de la victime. Elle \u00ab\u00a0\u00e9tudie\u00a0\u00bb les mots des articles, les \u00ab\u00a0diss\u00e8que comme on diss\u00e8que\u00a0un cadavre\u00a0\u00bb pour \u00ab\u00a0finir par conna\u00eetre le moment exact o\u00f9 le corps a perdu son identit\u00e9, le moment o\u00f9 la voix a cess\u00e9 de crier\u00a0\u00bb (<em>IM<\/em>, 57). Le corps a perdu son individualit\u00e9 et sa voix\u00a0: dans la mort, Marie-Pierre Sauv\u00e9 devient l\u2019ic\u00f4ne de toutes les filles et de toutes les femmes victimes de violence genr\u00e9e. Toutes les adolescentes\u00a0<em>sont<\/em>\u00a0Marie-Pierre Sauv\u00e9, solidaires dans la peur et dans la menace. C\u2019est ainsi qu\u2019H\u00e9l\u00e8ne en vient \u00e0 s\u2019identifier \u00e0 la victime de l\u2019\u00eele de la Merci, \u00e2g\u00e9e de quinze ans elle aussi. L\u2019apprentie enqu\u00eatrice se rend m\u00eame \u00e0 une c\u00e9r\u00e9monie organis\u00e9e \u00e0 la m\u00e9moire de Marie-Pierre Sauv\u00e9 \u00e0 son \u00e9cole secondaire \u00ab\u00a0parce qu\u2019elle, H\u00e9l\u00e8ne, aurait pu \u00eatre \u00e0 sa place\u00a0\u00bb (<em>IM<\/em>,\u00a0108)<a id=\"footnoteref3_uccjfy2\" class=\"see-footnote\" title=\"Les deux jeunes filles se ressemblent tant que la victime se pr\u00e9sente comme un double de la protagoniste alors que l\u2019ironie du patronyme de la victime r\u00e9sonne particuli\u00e8rement ici\u00a0: Marie-Pierre Sauv\u00e9 est celle qui n\u2019a pas pu \u00e9chapper \u00e0 la violence, alors qu\u2019H\u00e9l\u00e8ne, oui.\" href=\"#footnote3_uccjfy2\">[3]<\/a>. Cependant, le roman d\u2019inspiration polici\u00e8re d\u00e9joue les attentes du genre et \u00e9vacue toute forme d\u2019\u00e9volution de l\u2019enqu\u00eate\u00a0: jamais H\u00e9l\u00e8ne ne se rapproche de l\u2019identit\u00e9 du coupable, plut\u00f4t elle \u00ab\u00a0[a]ccumul[e] les indices r\u00e9v\u00e9lant une vie humaine si fragile\u00a0\u00bb (<em>IM<\/em>, 113), celle de Marie-Pierre Sauv\u00e9, celle de toutes les filles risquant d\u2019\u00eatre viol\u00e9es et assassin\u00e9es.<\/p>\n<p>Le livre entre ainsi dans une cat\u00e9gorie \u00e0 part des r\u00e9cits policiers, celui qu\u2019on pourrait appeler l\u2019anti-polar\u00a0: le portrait du criminel est \u00e0 peine esquiss\u00e9 et il n\u2019a plus aucune incidence dans le r\u00e9cit, une fois le crime commis. On ne pointe pas de coupable particulier, le meurtrier reste une figure vague et lointaine. On s\u2019en d\u00e9sint\u00e9resse compl\u00e8tement au dernier chapitre, \u00ab\u00a0La r\u00e9demption\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9t\u00e9 s\u2019ach\u00e8ve et ils n\u2019ont rien trouv\u00e9, dira Jos\u00e9 encore une fois, aujourd\u2019hui. Le meurtrier ne sera jamais arr\u00eat\u00e9. [\u2026] [H\u00e9l\u00e8ne] devra bien un jour se d\u00e9cider \u00e0 jeter [les coupures de presse] avant que tout ne finisse vraiment mal.\u00a0\u00bb (<em>IM<\/em>,\u00a0197) Pas de r\u00e9solution de l\u2019affaire, m\u00eame de la part du service de police qui brille par son absence et son ignorance dans l\u2019ensemble du roman. Le d\u00e9nouement se trouve ailleurs\u00a0: alors que le lectorat a cru tout au long du roman qu\u2019H\u00e9l\u00e8ne, \u00e0 la recherche de l\u2019assassin, risquait sa vie, il r\u00e9alise s\u2019\u00eatre tromp\u00e9 de victime. C\u2019est Lisa qui meurt, abandonn\u00e9e \u00e0 son sort. C\u2019est alors le r\u00f4le du lectorat de relancer l\u2019enqu\u00eate\u00a0: il reprend le livre \u00e0 rebours, \u00e0 la recherche d\u2019indices qui indiquaient que \u00ab\u00a0tout allait finir vraiment mal\u00a0\u00bb, non pas pour H\u00e9l\u00e8ne, mais pour sa s\u0153ur.<\/p>\n<p>Tout comme il \u00e9vacue le point de vue du criminel misogyne, le roman de Turcotte n\u2019accorde pas de voix au d\u00e9tective d\u00e9chu ou au policier v\u00e9reux, figures embl\u00e9matiques du roman noir (Todorov 1970, 59-63). Au contraire, ce sont les femmes, les victimes, qui occupent tout l\u2019espace narratif. Il serait dans ce cas s\u00e9duisant de penser le roman comme un anti-polar f\u00e9ministe, mais nombre d\u2019\u00e9l\u00e9ments, comme la non-r\u00e9solution de l\u2019affaire Marie-Pierre Sauv\u00e9, la mort tragique de Lisa et la relation m\u00e8re-fille tyrannique, soul\u00e8vent plus de questions qu\u2019ils ne semblent en r\u00e9soudre. Alors que Ilana L\u00f6wy voit dans le polar f\u00e9ministe la d\u00e9nonciation radicale des actes de violence le plus souvent perp\u00e9tr\u00e9s sur des personnages f\u00e9minins, la mise \u00e0 mal de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie masculine et le \u00ab\u00a0sch\u00e8me narratif de la r\u00e9invention\u00a0\u00bb (2001), le d\u00e9nouement de\u00a0<em>L\u2019\u00eele de la Merci<\/em>\u00a0est manifestement plus ambigu. Les personnages f\u00e9minins ne triomphent pas, et si certains se r\u00e9inventent, comme H\u00e9l\u00e8ne, d\u2019autres sont sacrifi\u00e9s pour rendre la \u00ab\u00a0r\u00e9demption\u00a0\u00bb possible. Les violences faites aux femmes sont vivement d\u00e9nonc\u00e9es au long du r\u00e9cit, mais la conclusion reste \u00e9nigmatique\u00a0: le coupable file entre les doigts de la jeune enqu\u00eatrice et des institutions, sans que ne disparaisse totalement la menace.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, l\u2019utilisation du fait divers fictif dans\u00a0<em>L\u2019\u00eele de la Merci<\/em>\u00a0rev\u00eat une dimension politique ind\u00e9niable\u00a0: le r\u00e9cit permet de penser le social par le prisme de l\u2019individuel, de penser l\u2019universel gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019anecdote. Dans un milieu urbain fa\u00e7onn\u00e9 par les in\u00e9galit\u00e9s de genre, toute jeune fille semble avoir un potentiel de victimisation. Pourtant, le livre, qui reprend de nombreux principes f\u00e9ministes, n\u2019advient pas \u00e0 une r\u00e9solution politique ou \u00e0 une abolition, m\u00eame partielle, de la violence de l\u2019oppression patriarcale. Ce serait alors un anti-polar m\u00e9taf\u00e9ministe, pour reprendre le n\u00e9ologisme de Lori Saint-Martin\u00a0: le texte \u00ab\u00a0n\u2019\u00e9vacu[e] pas le f\u00e9minisme, mais l\u2019absorb[e], l\u2019interrog[e], le f[ait] \u00e9voluer.\u00a0\u00bb (1992, 87)\u00a0<em>L\u2019\u00eele de la Merci<\/em>\u00a0ouvre de nouvelles perspectives pour les femmes concernant l\u2019identit\u00e9, la sexualit\u00e9 et le langage. En se basant sur les th\u00e9ories de la performativit\u00e9 du genre, Nicole C\u00f4t\u00e9 (2006) a montr\u00e9 de quelles strat\u00e9gies H\u00e9l\u00e8ne use<a id=\"footnoteref4_j352ria\" class=\"see-footnote\" title=\"Durant l\u2019\u00e9t\u00e9 1994, H\u00e9l\u00e8ne occupe un emploi d\u2019\u00e9t\u00e9 non traditionnellement f\u00e9minin, un poste de pompiste, et s\u2019initie dans ses temps libres \u00e0 la boxe.\" href=\"#footnote4_j352ria\">[4]<\/a> afin d\u2019assouplir et de reconfigurer les fronti\u00e8res entre les attributs masculins et f\u00e9minins. Catherine Dussault Frenette (2015) a relev\u00e9 que, dans\u00a0<em>L\u2019\u00eele de la Merci<\/em>, le d\u00e9sir f\u00e9minin s\u2019inscrit au c\u0153ur de scripts sexuels violents, faisant de la femme une \u00ab\u00a0\u00e9ternelle coupable\u00a0\u00bb qui doit demander pardon et \u00eatre punie pour avoir laiss\u00e9 libre cours \u00e0 ses pulsions. Les tentatives d\u2019H\u00e9l\u00e8ne pour reconfigurer les r\u00f4les genr\u00e9s au sein de la soci\u00e9t\u00e9 participent \u00e0 \u00ab\u00a0une lutte constante entre la subjectivit\u00e9 mise en \u0153uvre par le personnage f\u00e9minin et les sc\u00e9narios dominants qui l\u2019impr\u00e8gnent\u00a0\u00bb (104), bien que le combat entre l\u2019affirmation du personnage et la domination patriarcale ne soit pas toujours gagn\u00e9. En imitant dans la fiction l\u2019inhumanit\u00e9 des discours m\u00e9diatiques qui couvrent les f\u00e9minicides, Turcotte illustre la mani\u00e8re dont le langage affecte le sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 des femmes dans la soci\u00e9t\u00e9 et renforce des injustices sociales d\u00e9j\u00e0 criantes, mettant en sc\u00e8ne l\u2019indignation d\u2019H\u00e9l\u00e8ne devant la cruaut\u00e9 \u00e9tal\u00e9e sans fard dans les journaux<a id=\"footnoteref5_5huwfbw\" class=\"see-footnote\" title=\"F\u00e9minicide \u00e9tant un n\u00e9ologisme au\u00a0Robert\u00a0en 2015 seulement, il n\u2019appara\u00eet pas dans\u00a0L\u2019\u00eele de la Merci. Turcotte d\u00e9nonce toutefois la duret\u00e9 qui entoure la couverture m\u00e9diatique des faits divers\u00a0: \u00ab\u00a0D\u00e9pec\u00e9e. H\u00e9l\u00e8ne s\u2019arr\u00eate puis \u00e9crase ce mot. Elle ne voulait plus jamais y penser. Elle avait toujours cru qu\u2019on ne pouvait l\u2019employer qu\u2019\u00e0 propos des animaux. Mais elle l\u2019avait lu, c\u2019\u00e9tait \u00e9crit noir sur blanc dans le journal. [\u2026]Comment est-ce possible? Comment peut-on dire d\u00e9pec\u00e9e \u00e0 propos d\u2019un \u00eatre humain? s\u2019\u00e9tait alors demand\u00e9 H\u00e9l\u00e8ne avec fureur.\u00a0\u00bb (IM, 83) \" href=\"#footnote5_5huwfbw\">[5]<\/a>. Ainsi, l\u2019\u00e9crivaine interroge les peurs ancestrales f\u00e9minines par le biais du roman d\u2019inspiration polici\u00e8re et ouvre la voie \u00e0 une col\u00e8re et une prise de parole nouvelles. Elle construit un univers terrifiant o\u00f9 les adolescentes meurent de la domination des hommes, o\u00f9 le corps des jeunes filles doit \u00eatre disciplin\u00e9 et ma\u00eetris\u00e9 pour ne pas susciter la convoitise. Les filles et les femmes deviennent les victimes potentielles de la menace qui sourde dans la qui\u00e9tude des culs-de-sac\u00a0: il vaut mieux d\u00e8s lors les garder \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Toutefois, rester \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, comme Lisa prisonni\u00e8re de la maison, signifie \u00e9galement se soumettre \u00e0 la domination et \u00e0 la peur et mourir \u00e0 petit feu.\u00a0<\/p>\n<h2>Les filles disparues<\/h2>\n<p>Dans cette perspective, les deux filles de la \u00ab\u00a0m\u00e8re patriarcale\u00a0\u00bb (Saint-Martin 1999) adoptent des comportements autodestructeurs pour transcender la condition sociale de leur genre. Chez H\u00e9l\u00e8ne, une pulsion de vie r\u00e9pond \u00e0 la mise en danger volontaire\u00a0: en investissant co\u00fbte que co\u00fbte l\u2019espace public, l\u2019adolescente veut vivre, elle veut\u00a0<em>sur<\/em>vivre \u00e0 sa m\u00e8re, faire tomber la barri\u00e8re que cette derni\u00e8re a \u00e9rig\u00e9e entre elle et le monde ext\u00e9rieur. Les interdictions de Viviane renforcent la tradition de la division sociosexu\u00e9e de l\u2019espace, qui associe la victimisation des femmes \u00e0 leur pr\u00e9sence dans l\u2019espace public\u00a0: \u00ab\u00a0[Viviane] ne lui a-t-elle pas souvent r\u00e9p\u00e9t\u00e9, bien avant cet \u00e9v\u00e9nement, de ne jamais aller dans l\u2019\u00eele, le soir, et surtout jamais seule?\u00a0<em>C\u2019est ce qui va t\u2019arriver. Tu vois, c\u2019est arriv\u00e9 \u00e0 la petite Marie-Pierre Sauv\u00e9<\/em>. Alors elle y va.\u00a0\u00bb (<em>IM<\/em>, 72, l\u2019autrice souligne) Le discours de la m\u00e8re, dont le rapport direct est indiqu\u00e9 par l\u2019italique, est uni par un lien de causalit\u00e9 certain avec les actions d\u2019H\u00e9l\u00e8ne\u00a0: la m\u00e8re pr\u00e9dit les pires horreurs \u00e0 sa fille, <em>alors<\/em>\u00a0cette derni\u00e8re y va. Elle d\u00e9fie les mises en garde pr\u00e9cis\u00e9ment parce que sa m\u00e8re les \u00e9nonce. Cette mise en danger est \u00e0 ses yeux une \u00ab\u00a0question de survie\u00a0\u00bb (<em>IM<\/em>,\u00a035) ou, comme le penserait Virginie Despentes, une revendication politique. Dans\u00a0<em>King Kong Th\u00e9orie <\/em>(2006), Despentes prend comme point de d\u00e9part sa propre exp\u00e9rience traumatisante de viol, tandis qu&rsquo;adolescente, elle faisait de l&rsquo;auto-stop \u00e0 Paris. Elle parvient, dans un renversement politique du syst\u00e8me en place, \u00e0 \u00ab valoris[er] la facult\u00e9 de s&rsquo;en remettre\u00bb, de l&rsquo;agression sexuelle, plut\u00f4t que de \u00abs&rsquo;\u00e9tendre complaisamment sur le floril\u00e8ge des traumas\u00bb (2006, 42):<\/p>\n<blockquote>\n<p>Oui, on avait \u00e9t\u00e9 dehors, un espace qui n\u2019\u00e9tait pas pour nous. Oui, on avait v\u00e9cu au lieu de mourir. [\u2026] [O]n \u00e9tait sorties dans la rue parce que, chez papa-maman, il ne se passait pas grand-chose. On avait pris le risque, on avait pay\u00e9 le prix, et plut\u00f4t qu\u2019avoir honte d\u2019\u00eatre vivantes on pouvait d\u00e9cider de se relever et de s\u2019en remettre le mieux possible. (Despentes 2006, 42-43)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il ne se passe pas grand-chose dans la maison blanche de la rue en cul-de-sac, hormis le silence inconfortable et les disputes occasionnelles. Rien ne pourrait \u00eatre pire, pour H\u00e9l\u00e8ne comme la jeune Despentes, que de rester \u00ab\u00a0chez papa-maman\u00a0\u00bb, dans cette demeure qualifi\u00e9e de \u00ab\u00a0maison de l\u2019emprisonnement\u00a0\u00bb par Beno\u00eet Doyon-Gosselin\u00a0(2007), alors qu\u2019il y a tant de choses \u00e0 d\u00e9couvrir (la boxe, la m\u00e9canique, la sexualit\u00e9) en dehors du p\u00e9rim\u00e8tre de s\u00e9curit\u00e9 \u00e9tabli par sa m\u00e8re. Sortir de chez elle devient un acte de r\u00e9sistance\u00a0contre le syst\u00e8me patriarcal en place\u00a0: H\u00e9l\u00e8ne refuse d\u2019avoir peur et de se soumettre aux r\u00e8gles qui enferment les filles dans leur chambre et laissent les violeurs en libert\u00e9. Elle sait, qu\u2019en \u00e9change, elle doit toutefois accepter le risque inh\u00e9rent \u00e0 sa condition f\u00e9minine \u2014 les journaux, la t\u00e9l\u00e9vision et sa m\u00e8re le lui rappellent constamment, \u00ab\u00a0[l]a vie est monstrueuse derri\u00e8re, devant et autour de toi\u00a0\u00bb (<em>IM<\/em>, 62). Marie-Pierre Sauv\u00e9, elle, n\u2019a pas v\u00e9cu au lieu de mourir, elle n\u2019a pas pu \u00ab\u00a0d\u00e9cider de se relever et de s\u2019en remettre le mieux possible\u00a0\u00bb. Marie-Pierre Sauv\u00e9 a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite, \u00ab\u00a0d\u00e9pec\u00e9e\u00a0\u00bb par la domination masculine extr\u00eame. Cependant, pour le personnage d\u2019H\u00e9l\u00e8ne, rester enferm\u00e9e dans la maison blanche ne la ram\u00e8nera pas \u00e0 la vie\u2026 Au contraire, ce serait donner raison aux violeurs et aux meurtriers tandis que la honte doit changer de camp.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 Lisa, son suicide appara\u00eet au d\u00e9part comme un matricide d\u00e9tourn\u00e9. Elle met en \u00e9chec la transmission matrilin\u00e9aire de la peur, de la honte et de l\u2019ob\u00e9issance aveugle. C\u2019est Lori Saint-Martin (2001) qui conclut qu\u2019il existe souvent deux motifs au suicide fictionnel des personnages de fille : dans l\u2019analyse de <em>L&rsquo;ob\u00e9issance<\/em> (1991) de Suzanne Jacob et de L&rsquo;ingratitude (1995) de Ying Chen, deux oeuvres qui mettent en sc\u00e8ne des m\u00e8res contr\u00f4lantes qui finissent par pousser leur fille au suicide, elle per\u00e7oit chez les suicid\u00e9es autant l&rsquo;aspiration de blesser irr\u00e9m\u00e9diablement la m\u00e8re que la volont\u00e9 de se plier \u00e0 ses d\u00e9sirs. On retrouve simultan\u00e9ment ces deux attitudes, d&rsquo;ingratitude et d&rsquo;ob\u00e9issance, chez le personnage de Lisa. En se tuant, elle veut d\u00e9truire sa m\u00e8re : sans fille \u00e0 dompter et \u00e0 enfermer, que deviendra la m\u00e8re patriarcale? La mort volontaire de Lisa d\u00e9voile aussi l&rsquo;\u00e9chec de la construction sociale du f\u00e9minin: contrairement \u00e0 ce que les critiques ont pu interpr\u00e9ter (Oore 2003, Doyon-Gosselin 2007, Shilliday 2009), il me semble que ce n&rsquo;est pas Viviane en tant qu&rsquo;individu qui d\u00e9clar\u00e9 explicitement coupable, mais bien le f\u00e9minin tel qu&rsquo;elle le mod\u00e9lise. Le suicide de l&rsquo;enfant r\u00e9v\u00e8le l&rsquo;impossibilit\u00e9 pour les femmes et les filles de s&rsquo;\u00e9panouir dans le monde domin\u00e9 par la pens\u00e9 patriarcale et la culture du viol. En mettant fin \u00e0 ses jours, Lisa emp\u00eache le passage de l&rsquo;enfance \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte d&rsquo;avoir lieu, elle reste fig\u00e9e dans une virginit\u00e9 qui ne pouvait qu&rsquo;\u00eatre salie par la pubert\u00e9. Lisa choisit de s&rsquo;y retrancher \u00e0 jamais, se refusant au <em>womanhood<\/em>, \u00e0 la sexualit\u00e9 violente et aux peurs ataviques des femmes.\u00a0<\/p>\n<p>Ces deux strat\u00e9gies de d\u00e9construction sociale du genre visent \u00e0 d\u00e9noncer une soci\u00e9t\u00e9 qui ne pr\u00e9sente pas de mod\u00e8les viables pour les femmes. H\u00e9l\u00e8ne, Lisa, Viviane n\u2019entretiennent que des id\u00e9es mortif\u00e8res\u00a0sur le devenir-femme\u00a0: viol, meurtre, suicide, mariage malheureux. Toutefois, ces strat\u00e9gies \u00e9chouent\u00a0puisque la honte perp\u00e9tue \u00ab\u00a0la persistante et syst\u00e9mique r\u00e9duction des femmes \u00e0 leur corps\u00a0\u00bb (C\u00f4t\u00e9 2006, 52). Les personnages f\u00e9minins ne semblent pas avoir la possibilit\u00e9 de ren\u00e9gocier leur f\u00e9minit\u00e9 autrement que par la violence et la destruction. \u00a0<\/p>\n<p>En somme, \u00c9lise Turcotte enrichit le r\u00e9servoir de la st\u00e9r\u00e9otypie banlieusarde en reprenant \u00e0 son compte ce que j\u2019ai nomm\u00e9 la \u00ab\u00a0trame de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 banlieusarde\u00a0\u00bb\u00a0: la banlieue trop parfaite cache en r\u00e9alit\u00e9 un monde \u2014 priv\u00e9 et public \u2014 hostile aux femmes. Dans\u00a0<em>L\u2019\u00eele de la Merci<\/em>, les univers social et domestique entrent en collision. H\u00e9l\u00e8ne, obs\u00e9d\u00e9e par la violence \u00e9tal\u00e9e dans les journaux et dans les mises en garde de sa m\u00e8re, fait sien le discours de la peur. Le monde domestique dans lequel on pr\u00e9serve l\u2019innocence des jeunes filles n\u2019appara\u00eet pas soustrait \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 du monde social. Les peurs ancestrales v\u00e9hicul\u00e9es par les diff\u00e9rentes instances discursives, particuli\u00e8rement la m\u00e8re, r\u00e9actualisent la m\u00e9taphore de la division des sph\u00e8res<a id=\"footnoteref6_nnkr54r\" class=\"see-footnote\" title=\"L\u2019expression est d\u2019Alexis de Tocqueville en 1840 et a depuis \u00e9t\u00e9 reprise et critiqu\u00e9e par les f\u00e9ministes, comme Linda K. Kerber dans \u00ab\u00a0Separate Sph\u00e8res, Female Worlds, Woman\u2019s Place\u00a0: The Rhetoric of Women\u2019s History\u00a0\u00bb (1988).\" href=\"#footnote6_nnkr54r\">[6]<\/a> qui persiste m\u00eame au tournant du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0: les violences commises contre les personnages f\u00e9minins participent \u00e0 la r\u00e9ification r\u00e9elle et symbolique des femmes dans l\u2019espace commun. Pourtant, le r\u00e9cit de Turcotte et les statistiques le d\u00e9montrent<a id=\"footnoteref7_8earhd2\" class=\"see-footnote\" title=\"Voir l\u2019\u00e9tude \u00ab\u00a0Ins\u00e9curit\u00e9 dans les espaces publics\u00a0: comprendre les peurs f\u00e9minies\u00a0\u00bb (2005) de St\u00e9phanie Condon, Maryl\u00e8ne Lieber et Florence Maillochon et \u00ab\u00a0La victimisation criminelle au Canada, 2019\u00a0\u00bb (2021) d\u2019Adam Cotter.\" href=\"#footnote7_8earhd2\">[7]<\/a>\u00a0: les femmes ne sont pas plus en s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de leur demeure. D\u2019inspiration polici\u00e8re, le roman prend d\u2019abord la forme d\u2019une enqu\u00eate, qui en vient \u00e0 se d\u00e9liter\u00a0: pas de suspense, ni de coupable \u2014 que des victimes. Ces victimes sont des adolescentes tu\u00e9es par des criminels, mais aussi des filles \u00e9touff\u00e9es par leur m\u00e8re. \u00c0 cet \u00e9gard, bien que la narration soit h\u00e9t\u00e9rodi\u00e9g\u00e9tique, le roman se centre presque exclusivement sur la subjectivit\u00e9 d\u2019H\u00e9l\u00e8ne et laisse tr\u00e8s peu d\u2019indications sur la psych\u00e9 maternelle. Le portrait que la fille brosse de sa m\u00e8re est dur, sans compassion et para\u00eet, parfois, unidimensionnel. Dans le r\u00e9cit de Turcotte, il ne semble y avoir de place que pour la col\u00e8re de la fille et particuli\u00e8rement celle de la fille dirig\u00e9e contre la m\u00e8re. Pourtant, le portrait que Turcotte brosse du personnage de m\u00e8re pourrait \u00eatre plus nuanc\u00e9\u00a0: Viviane a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 fille avant d\u2019\u00eatre m\u00e8re. Elle a elle aussi \u00e9t\u00e9 victime d\u2019un syst\u00e8me qui transmet de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration la peur et la honte li\u00e9es \u00e0 la sexualit\u00e9 et \u00e0 l\u2019espace ext\u00e9rieur. Force est de constater que dans\u00a0<em>L\u2019\u00eele de la Merci<\/em>, le point de vue de la m\u00e8re est compl\u00e8tement tu, tant le r\u00e9cit \u00e9pouse celui des filles.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Beuka, Robert. 2004.\u00a0<em>SuburbiaNation\u00a0: Reading the Suburban Landscape in Twentieth-Century American Fiction and Film<\/em>. New York\u00a0: Palgrave Macmillan.<\/p>\n<p>Brassard, Denise. 2006. \u00ab\u00a0Entretien avec \u00c9lise Turcotte\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Voix et Images<\/em>, vol. 31, n<sup>o<\/sup> 3 (printemps)\u00a0: 15-30.<\/p>\n<p>Condon, St\u00e9phanie, Maryl\u00e8ne Lieber et Florence Maillochon. 2005. \u00ab\u00a0Ins\u00e9curit\u00e9 dans les espaces publics\u00a0: comprendre les peurs f\u00e9minines\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Revue fran\u00e7aise de sociologie<\/em>, vol. 46\u00a0: 265-294.<\/p>\n<p>C\u00f4t\u00e9, Nicole. 2006. \u00ab\u2009<em>L\u2019\u00eele de la Merci<span style=\"color: #666666;\"><span style=\"font-size: 11.0819px;\">\u00a0<\/span><\/span><\/em>ou comment \u00e9viter le d\u00e9sastre\u2009\u00bb.\u00a0<em>Voix et Images<\/em>, vol.\u00a031, n<sup>o<\/sup>\u00a03 (printemps)\u00a0: 47-58.<\/p>\n<p>Despentes, Virginie. 2006.\u00a0<em>King Kong th\u00e9orie<\/em>. Paris\u00a0: Librairie g\u00e9n\u00e9rale fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Dominguez Leiva, Antonio. 2020. \u00ab\u00a0Pour une nouvelle typologie des fictions polici\u00e8res\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Pop-en-stock<\/em>, section \u00ab\u00a0Zone libre\u00a0\u00bb. <a href=\"http:\/\/popenstock.ca\/pour-une-nouvelle-typologie-des-fictions-polici%C3%A8res\">http:\/\/popenstock.ca\/pour-une-nouvelle-typologie-des-fictions-polici%C3%A8res<\/a>. (Page consult\u00e9e le 18 octobre 2022)<\/p>\n<p>Doyon-Gosselin, Benoit. 2007. \u00ab\u00a0Les figures spatiales dans\u00a0<em>L\u2019\u00eele de la Merci<\/em>\u00a0d\u2019\u00c9lise Turcotte ou la maison de l\u2019emprisonnement\u00a0\u00bb. <em>Voix et Images<\/em>, vol. 32, n<sup>o<\/sup> 3 (printemps)\u00a0: 107-123.<\/p>\n<p>Dussault Frenette, Catherine. 2015.\u00a0<em>L\u2019expression du d\u00e9sir au f\u00e9minin dans quatre romans qu\u00e9b\u00e9cois contemporains<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Convergences\u00a0\u00bb, n<sup>o<\/sup> 47. Nota Bene\u00a0: Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>Fortin, Andr\u00e9e. 2015.\u00a0<em>Imaginaire de l\u2019espace dans le cin\u00e9ma qu\u00e9b\u00e9cois<\/em>. Qu\u00e9bec\u00a0: Presses de l\u2019Universit\u00e9 Laval.<\/p>\n<p>Kerber, Linda K. 1988. \u00ab\u00a0Separate Spheres, Female Worlds, Woman\u2019s Place\u00a0: The Rhetoric of Women\u2019s History \u00bb.\u00a0<em>The Journal of American History<\/em>, vol. 75, n<sup>o<\/sup> 1 (juin)\u00a0: 9-39.<\/p>\n<p>L\u00f6wy, Ilana. 2001. \u00ab\u00a0Amanda Cross, Ruth Rendell, Dorothy Sayers. F\u00e9minisme et roman policier\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Mouvements<\/em>, vol. 3, n<sup>o<\/sup> 15-16\u00a0: 48-54. <a href=\"about:blank\">https:\/\/www.cairn.info\/revue-mouvements-2001-3-page-48.htm<\/a>. (Page consult\u00e9e le 18 octobre 2022)<\/p>\n<p>Lynch, David (r\u00e9al.). 1986.\u00a0<em>Blue Velvet<\/em>. \u00c9tats-Unis. De Laurentiis Entertainment Group.<\/p>\n<p>Oore, Ir\u00e8ne. 2003. \u00ab \u00catre ou ne pas \u00eatre : le suivi dans\u00a0<em>L\u2019ingratitude<span style=\"color: #666666;\"><span style=\"font-size: 11.0819px;\">\u00a0<\/span><\/span><\/em>de Ying Chen, dans\u00a0<em>Unless<\/em>\u00a0d\u2019H\u00e9l\u00e8ne Monette et dans\u00a0<em>L\u2019\u00eele de la Merci<span style=\"color: #666666;\"><span style=\"font-size: 11.0819px;\">\u00a0<\/span><\/span><\/em>d\u2019\u00c9lise Turcotte \u00bb.\u00a0<em>Dalhousie French Studies<\/em>, vol. 64 (automne)\u00a0: 47-57.<\/p>\n<p>Saint-Martin, Lori. 1999.\u00a0<em>Le nom de la m\u00e8re. M\u00e8res, filles et \u00e9criture dans la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise au f\u00e9minin<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Nota Bene.<\/p>\n<p>\u2014\u2014. 2001. \u00ab\u00a0Infanticide, Suicide, Matricide, and Mother-Daughter Love : Suzanne Jacob\u2019s\u00a0<em>L\u2019ob\u00e9issance<\/em>\u00a0and Ying Chen\u2019\u00a0<em>L\u2019ingratitude<\/em>\u00bb.\u00a0<em>Canadian Literature<\/em>, n<sup>o<\/sup> 169\u00a0: 60-83.<\/p>\n<p>Shilliday, Molleen. 2009. \u00ab La s\u00e9paration brutale : le suicide et l\u2019\u00e9clatement familial dans quelques romans qu\u00e9b\u00e9cois contemporains \u00bb.\u00a0<em>Voix plurielles<\/em>, vol. 6, n<sup>o<\/sup> 1 (avril). <a href=\"https:\/\/journals.library.brocku.ca\/index.php\/voixplurielles\/article\/view\/180\">https:\/\/journals.library.brocku.ca\/index.php\/voixplurielles\/article\/view&#8230;<\/a>. (Page consult\u00e9e le 18 octobre 2022)<\/p>\n<p>Todorov, Tzvetan. 1971.\u00a0<em>Po\u00e9tique de la prose<\/em>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>Turcotte, \u00c9lise. 1997.\u00a0<em>L\u2019\u00eele de de la Merci<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Lem\u00e9ac.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_29q0hly\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_29q0hly\">[1]<\/a> D\u00e9sormais, les r\u00e9f\u00e9rences au roman seront indiqu\u00e9s par le sigle\u00a0<em>IM<\/em>, suivi du folio.<\/p>\n<p id=\"footnote2_epsacks\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_epsacks\">[2]<\/a> Denise Brassard le remarque elle aussi dans l\u2019entretien qu\u2019elle a r\u00e9alis\u00e9 avec \u00c9lise Turcotte. Cette derni\u00e8re confirme que les romans policiers sont pour elle une grande source d\u2019inspiration\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019aurais aim\u00e9 \u00eatre d\u00e9tective. J\u2019aime toutes les histoires d\u2019enqu\u00eate, de meurtre, de proc\u00e8s, d\u2019avocats. Ma fascination pour la mort en est aussi une pour la violence de la mort, et ses causes. Le travail d\u2019enqu\u00eate que fait le d\u00e9tective dans un roman policier, c\u2019est un peu ce qu\u2019on fait quand on \u00e9crit. Ce n\u2019est pas un hasard si plusieurs \u00e9crivains adorent le roman policier.\u00a0\u00bb (2006, 24)<\/p>\n<p id=\"footnote3_uccjfy2\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_uccjfy2\">[3]<\/a> Les deux jeunes filles se ressemblent tant que la victime se pr\u00e9sente comme un double de la protagoniste alors que l\u2019ironie du patronyme de la victime r\u00e9sonne particuli\u00e8rement ici\u00a0: Marie-Pierre Sauv\u00e9 est celle qui n\u2019a pas pu \u00e9chapper \u00e0 la violence, alors qu\u2019H\u00e9l\u00e8ne, oui.<\/p>\n<p id=\"footnote4_j352ria\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_j352ria\">[4]<\/a> Durant l\u2019\u00e9t\u00e9 1994, H\u00e9l\u00e8ne occupe un emploi d\u2019\u00e9t\u00e9 non traditionnellement f\u00e9minin, un poste de pompiste, et s\u2019initie dans ses temps libres \u00e0 la boxe.<\/p>\n<p id=\"footnote5_5huwfbw\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_5huwfbw\">[5]<\/a> F\u00e9minicide \u00e9tant un n\u00e9ologisme au\u00a0<em>Robert<\/em>\u00a0en 2015 seulement, il n\u2019appara\u00eet pas dans\u00a0<em>L\u2019\u00eele de la Merci<\/em>. Turcotte d\u00e9nonce toutefois la duret\u00e9 qui entoure la couverture m\u00e9diatique des faits divers\u00a0: \u00ab\u00a0D\u00e9pec\u00e9e. H\u00e9l\u00e8ne s\u2019arr\u00eate puis \u00e9crase ce mot. Elle ne voulait plus jamais y penser. Elle avait toujours cru qu\u2019on ne pouvait l\u2019employer qu\u2019\u00e0 propos des animaux. Mais elle l\u2019avait lu, c\u2019\u00e9tait \u00e9crit noir sur blanc dans le journal. [\u2026]Comment est-ce possible? Comment peut-on dire d\u00e9pec\u00e9e \u00e0 propos d\u2019un \u00eatre humain? s\u2019\u00e9tait alors demand\u00e9 H\u00e9l\u00e8ne avec fureur.\u00a0\u00bb (<em>IM<\/em>, 83)<\/p>\n<p id=\"footnote6_nnkr54r\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_nnkr54r\">[6]<\/a> L\u2019expression est d\u2019Alexis de Tocqueville en 1840 et a depuis \u00e9t\u00e9 reprise et critiqu\u00e9e par les f\u00e9ministes, comme Linda K. Kerber dans \u00ab\u00a0Separate Sph\u00e8res, Female Worlds, Woman\u2019s Place\u00a0: The Rhetoric of Women\u2019s History\u00a0\u00bb (1988).<\/p>\n<p id=\"footnote7_8earhd2\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_8earhd2\">[7]<\/a> Voir l\u2019\u00e9tude \u00ab\u00a0Ins\u00e9curit\u00e9 dans les espaces publics\u00a0: comprendre les peurs f\u00e9minies\u00a0\u00bb (2005) de St\u00e9phanie Condon, Maryl\u00e8ne Lieber et Florence Maillochon et \u00ab\u00a0La victimisation criminelle au Canada, 2019\u00a0\u00bb (2021) d\u2019Adam Cotter.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Savignac, Rosemarie. 2022. \u00ab L&rsquo;\u00eele de la merci\u00a0d&rsquo;\u00c9lise Turcotte : la banlieue, la peur et les filles disparues\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier, \u00ab De l&rsquo;\u00e9tude du vivant : la litt\u00e9rature au prisme des \u00e9cologies \u00bb, no 36, En ligne &lt;http:\/\/www.revuepostures.com\/fr\/articles\/savignac-36&gt; (Consult\u00e9 le xx\/xx\/xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/savignac_36.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 savignac_36.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-0fe4ada3-b070-4489-93d1-620091586ad5\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/savignac_36.pdf\">savignac_36<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/savignac_36.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-0fe4ada3-b070-4489-93d1-620091586ad5\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier, \u00ab De l&rsquo;\u00e9tude du vivant : la litt\u00e9rature au prisme des \u00e9cologies \u00bb, no 36 T.W. Meurtre, viol, suicide Dans l\u2019imaginaire collectif, les banlieues nord-am\u00e9ricaines incarnent un id\u00e9al de confort et de s\u00e9curit\u00e9\u00a0: les rues sont propres et tranquilles, les enfants jouent dans les cours d\u00e9limit\u00e9es par des cl\u00f4tures de piquets blancs. 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