{"id":5732,"date":"2024-06-13T19:48:36","date_gmt":"2024-06-13T19:48:36","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/litteratures-catastrophiques-une-poetique-decoloniale-chez-frantz-fanon\/"},"modified":"2024-08-19T15:12:59","modified_gmt":"2024-08-19T15:12:59","slug":"litteratures-catastrophiques-une-poetique-decoloniale-chez-frantz-fanon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5732","title":{"rendered":"Litt\u00e9ratures catastrophiques : une po\u00e9tique d\u00e9coloniale chez Frantz Fanon"},"content":{"rendered":"<div>\n<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6907\" data-type=\"post\" data-id=\"6907\">Dossier \u00ab Litt\u00e9rature et mouvements sociaux\/25 ans de Postures \u00bb<\/a>, no 35<\/h5>\n<p><em>Avertissement de contenu. Le texte qui suit parle de violence raciste.<\/em><\/p>\n<blockquote>\n<p>Nous croyons que c\u2019est dans le faire que r\u00e9side la preuve d\u2019une chose ou d\u2019une id\u00e9e. Faire n\u00e9cessite une forme d\u2019interaction sociale et, par cons\u00e9quent, un r\u00e9cit s\u2019av\u00e8re le moyen le plus sens\u00e9 et le plus convaincant de pr\u00e9senter les pens\u00e9es et les valeurs qu\u2019un peuple a pu accumuler<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f5b0000000000000000_5732\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Lee Maracle. 2018 [1990]. \u00ab\u00a0Oratoire\u00a0: acc\u00e9der \u00e0 la th\u00e9orie\u00a0\u00bb. Dans <em>Nous sommes des histoires. R\u00e9flexions sur la litt\u00e9rature autochtone<\/em>, Marie-H\u00e9l\u00e8ne Jeannotte, Jonathan Lamy et Isabelle St-Amand (dir.), 39-40, Montr\u00e9al\u00a0: M\u00e9moire d\u2019encrier. <em>Traduction de Jean-Pierre Pelletier.<\/em><\/span>.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Lee Maracle, <em>Oratory: Coming to Theory<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans les dix ans qui nous s\u00e9parent du printemps\u00a02012, le spectre de la d\u00e9colonisation a fait un retour remarqu\u00e9\u00a0: en t\u00e9moigne la vitalit\u00e9 in\u00e9dite des litt\u00e9ratures autochtones. Les mouvements qui aujourd\u2019hui r\u00e9clament le droit \u00e0 l\u2019autod\u00e9termination se d\u00e9marquent clairement de ceux qui les ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s. Ces luttes contemporaines, en prenant notamment du recul vis-\u00e0-vis des politiques de revendications et des strat\u00e9gies centr\u00e9es sur l\u2019\u00c9tat (Coulthard 2021), cherchent moins \u00e0 consigner leurs diff\u00e9rences dans des textes de loi qu\u2019\u00e0 les vivre et les rejouer \u00e0 chaque instant. Il n\u2019est pas s\u00fbr, cela dit, que l\u2019h\u00e9ritage anticolonial des ann\u00e9es\u00a050 et 60 soit \u00e0 jeter aux oubliettes. C\u2019est dans une telle perspective que je propose une plong\u00e9e dans l\u2019\u0153uvre du Martiniquais Frantz Fanon, contribution fondamentale \u00e0 la pens\u00e9e des rapports entre litt\u00e9rature et mouvements sociaux.<\/p>\n<p>Figure-cl\u00e9 de la pens\u00e9e r\u00e9volutionnaire, Fanon reste associ\u00e9 aux mouvements de d\u00e9colonisation du si\u00e8cle dernier. L\u2019influence de son \u0153uvre s\u2019est alors partiellement d\u00e9plac\u00e9e vers les <em>Cultural Studies <\/em>et les d\u00e9partements de litt\u00e9rature des pays anglo-saxons, avant d\u2019en sortir plus r\u00e9cemment par l\u2019entremise des luttes antiracistes et f\u00e9ministes aussi bien que par un retour du souverainisme autochtone. Afin de comprendre ce d\u00e9placement, nous nous pencherons sur la place de la litt\u00e9rature dans les \u00e9crits de Fanon et sur la mani\u00e8re dont elle y est pens\u00e9e comme <em>pratique<\/em> \u00e0 l\u2019usage des mouvements sociaux. Nous rapprocherons tout d\u2019abord cette pratique de sa d\u00e9marche de psychiatre, pour la situer ensuite par rapport \u00e0 sa r\u00e9flexion ph\u00e9nom\u00e9nologique. Nous t\u00e2cherons alors de montrer en quoi cette r\u00e9flexion se d\u00e9marque des influences qu\u2019elle revendique. Ce faisant, nous parcourrons les diverses phases par lesquelles Fanon historicise le proc\u00e8s de la conscience colonis\u00e9e en en \u00e9tudiant les sympt\u00f4mes sur le plan de l\u2019expression litt\u00e9raire. Au fil de cette dialectique, nous rep\u00e9rerons les \u00e9cueils et les ouvertures qui tour \u00e0 tour entravent ou facilitent le d\u00e9voilement de cette conscience et de son point de vue ontologique propre. Enfin, nous montrerons qu\u2019un tel d\u00e9voilement appelle toujours une lutte <em>physique <\/em>dans laquelle s\u2019\u00e9laborent, par l\u2019attention au rythme qui les relie, de nouvelles formes de vie et de nouvelles formes de langage. En ce sens, il s\u2019agira ici de pr\u00e9senter une v\u00e9ritable \u00e9thique, une politique d\u00e9coloniale de la litt\u00e9rature (Hamel 2014).<\/p>\n<h2>M\u00e9thodes narratives\u00a0: psychanalyse, psychodrame, ethnopsychiatrie<\/h2>\n<p>Le r\u00f4le jou\u00e9 par la mise en sc\u00e8ne, dans la clinique que Fanon \u00e9labore, montre bien ce que sa pens\u00e9e de la litt\u00e9rature doit \u00e0 son exp\u00e9rience de th\u00e9rapeute \u2014 et r\u00e9ciproquement. Apr\u00e8s des \u00e9tudes en m\u00e9decine psychiatrique \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Lyon, il est engag\u00e9 comme interne \u00e0 l\u2019H\u00f4pital de St-Alban, aux c\u00f4t\u00e9s de Fran\u00e7ois Tosquelles et Lucien Bonnaf\u00e9. Aupr\u00e8s de ces deux rescap\u00e9s de la r\u00e9volution espagnole, il participe aux d\u00e9veloppements de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle (Tosquelles 2007). Cette nouvelle approche du soin per\u00e7oit les troubles individuels comme r\u00e9v\u00e9lateurs de conditions collectives qui doivent, en retour, devenir l\u2019objet de la th\u00e9rapie. Ainsi, pour la petite communaut\u00e9 de St-Alban, soigner les patient.es ne saurait aller sans \u00ab\u2009soigner l\u2019h\u00f4pital\u2009\u00bb (Oury\u00a01998, 11) aussi bien que la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re.<\/p>\n<p>Fanon prolonge ensuite cette d\u00e9marche en Alg\u00e9rie, o\u00f9 il obtient rapidement la direction d\u2019un service psychiatrique (Cherki 2011). Afin de soutenir la r\u00e9organisation psychique des malades, sa \u00ab\u2009socioth\u00e9rapie\u2009\u00bb mise alors sur le d\u00e9veloppement de relations sociales diverses (Fanon 2018, 366). Cette recomposition du soi passe notamment par des exercices de dramatisation des conflits subjectifs que certains \u00e9v\u00e9nements traumatiques \u2014 ou <em>catastrophiques<\/em> \u2014 ont pu provoquer chez le ou la patient.e. Cellui-ci sera ainsi emmen\u00e9.e \u00e0 recr\u00e9er une sc\u00e8ne fictive lui permettant de se percevoir comme sujet parmi d\u2019autres sujets. Ces formes d\u2019ext\u00e9riorisation symbolique visent \u00e9galement \u00e0 pouvoir rejouer (<em>re-enact<\/em>) les \u00ab\u2009catastrophes\u2009\u00bb<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f5b0000000000000000_5732\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Ces <em>catastrophes<\/em> sont des moments d\u2019arrachement \u00e0 soi, de transformation individuelle, o\u00f9 la personnalit\u00e9 entra\u00eene avec elle son milieu. Ce sont ces seuils que Fanon appellera, suivant Tosquelles, des \u00ab r\u00e9actions catastrophiques \u00bb (Ajari 2014, 225).<\/span> l\u2019ayant psychiquement d\u00e9sorganis\u00e9.e, quitte \u00e0 en provoquer de nouvelles, afin d\u2019ellui-m\u00eame prendre en charge la reconstruction de ses instances mo\u00efques. Plut\u00f4t que de viser au r\u00e9tablissement d\u2019un moi synth\u00e9tis\u00e9, la th\u00e9rapie doit soutenir un r\u00e9agencement des rapports entre les diff\u00e9rentes figures du moi afin de sortir le.la patient.e de sa d\u00e9sorientation, de son inhibition et de ses mouvements autodestructeurs.<\/p>\n<h2>Psychoth\u00e9rapie et contexte colonial<\/h2>\n<p>Le principal obstacle \u00e0 l\u2019ext\u00e9riorisation du sujet est bien souvent le m\u00eame qui est \u00e0 l\u2019origine de ses troubles\u00a0: le contexte colonial o\u00f9 se pratique la th\u00e9rapie offre moins facilement un cadre o\u00f9 le.la patient.e autochtone puisse s\u2019exprimer sans crainte d\u2019effondrement. Parler, c\u2019est aussi donner prise \u00e0 l\u2019autre, au m\u00e9decin, au sp\u00e9cialiste. La psychiatrie coloniale, en se consid\u00e9rant comme une mesure objective de la morale et de la sant\u00e9, accule parfois le.la colonis\u00e9.e \u00e0 une double contrainte\u00a0: ne pouvant ni parler ni se taire, ille reste pris.e dans sa crise. Aucune r\u00e9solution ne saurait advenir de la relation au.\u00e0 la soignant.e sans que la m\u00e9fiance ne se dissipe. Or, pour \u00e9tablir cette confiance, le.la psychiatre ne doit pas infantiliser l\u2019autochtone, mais plut\u00f4t effectuer un travail sur ellui-m\u00eame. Pour parvenir \u00e0 entendre la maladie et comprendre les sympt\u00f4mes qui orienteront ses soins, le.la soignant.e doit se mettre \u00e0 l\u2019\u00e9coute de tout le syst\u00e8me de sens qui organise la vie de son.sa patient.e \u2014 et il doit le saisir en rapport avec le syst\u00e8me colonial. Bien que l\u2019ethnopsychiatrie d\u2019Antoine Porot<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f5b0000000000000000_5732\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">Fondateur de l\u2019\u00c9cole d\u2019Alger, il est connu pour sa th\u00e9orie (raciste) du primitivisme.<\/span> se pr\u00e9sente d\u00e9j\u00e0 comme une science adapt\u00e9e au contexte colonial, Fanon lui objecte qu\u2019elle ne fait qu\u2019essentialiser \u2014 pour mieux les r\u00e9primer \u2014 des traits psychiques caus\u00e9s par la situation coloniale. \u00c0 l\u2019inverse, l\u2019ethnopsychiatrie fanonienne pense sa pratique \u00e0 partir de l\u2019\u00e9tude des m\u00e9canismes r\u00e9pressifs aux fondements du syst\u00e8me colonialiste.<\/p>\n<h2>De la th\u00e9rapie individuelle \u00e0 la <em>praxis <\/em>collective<\/h2>\n<p>Posant la r\u00e9ciprocit\u00e9 au centre de la relation th\u00e9rapeutique, le psychiatre martiniquais con\u00e7oit alors celle-ci comme un processus exploratoire o\u00f9 soignant.e et soign\u00e9.es doivent apprendre, par une discipline de l\u2019attention, \u00e0 se r\u00e9accorder mutuellement. La d\u00e9s-opacification du soi ne suppose donc pas un simple mouvement intra-individuel, mais un processus d\u2019embl\u00e9e collectif. Par diverses activit\u00e9s de socialisation dont le contenu doit chaque fois tenir compte des affinit\u00e9s \u00e9thico-sociales du sujet (Fanon 2018, 383), la socioth\u00e9rapie tente de rompre l\u2019isolement et les compartimentations subjectives des patient.es. Dans sa conception dialectique, cette th\u00e9rapie n\u2019est d\u2019ailleurs qu\u2019un moment d\u2019un processus de d\u00e9sali\u00e9nation g\u00e9n\u00e9ral qui doit se prolonger bien au-del\u00e0 de l\u2019h\u00f4pital, voire parfois contre celui-ci. En effet, puisqu\u2019elle implique une remise en cause des principes m\u00eames de l\u2019institution psychiatrique, la th\u00e9rapie du docteur Fanon appelle \u00e0 une prise de parti \u00e9minemment politique\u00a0: vient donc un temps o\u00f9, devant la situation coloniale, \u00ab\u2009la seule clinique possible devient la <em>praxis <\/em>r\u00e9volutionnaire en ce qu\u2019elle a pour fin la destruction des causes structurelles de l\u2019ali\u00e9nation quotidienne tout en permettant, puisque c\u2019en est l\u00e0 le moyen, un changement radical des modes de vie des individus<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f5b0000000000000000_5732\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Si l\u2019\u00e9quipe de St-Alban a su jouir d\u2019une grande autonomie d\u2019exp\u00e9rimentation, le contexte tendu dans lequel Fanon exercera rend tr\u00e8s vite sa clinique insoutenable. Il se voit alors contraint, pour continuer d\u2019\u0153uvrer \u00e0 la d\u00e9sali\u00e9nation mentale des Alg\u00e9rien.nes, de quitter son poste de m\u00e9decin-chef \u00e0 l\u2019H\u00f4pital de Blida. Entr\u00e9 dans la clandestinit\u00e9, il rejoint le Front de Lib\u00e9ration Nationale (FLN) (Cherki 2011).<\/span>\u2009\u00bb (Ajari 2014, 224, <em>soulign\u00e9 par l\u2019auteur<\/em>).<\/p>\n<h2>Une ph\u00e9nom\u00e9nologie de la conscience colonis\u00e9e<\/h2>\n<p>Cette m\u00e9thode, qu\u2019il d\u00e9veloppe \u00e0 l\u2019usage des patient.es comme des m\u00e9decins, Fanon se l\u2019applique d\u2019abord \u00e0 lui-m\u00eame. Tout au long de son \u0153uvre, il ne cesse de reconstruire le <em>drame existentiel<\/em> qui pourrait lui donner une prise sur ses propres conflits psychiques. Pour y parvenir, il s\u2019appuie librement sur les m\u00e9thodes analytiques ch\u00e8res \u00e0 la psychoth\u00e9rapie institutionnelle, soit la ph\u00e9nom\u00e9nologie, le mat\u00e9rialisme historique et la psychanalyse, qu\u2019il confronte sans rel\u00e2che \u00e0 son point de vue d\u2019homme noir colonis\u00e9. Il cherche ainsi \u00e0 m\u00eame son r\u00e9cit \u2014 comme il enjoigne ses patient.es de le faire \u2014 \u00e0 d\u00e9voiler la conscience de sa <em>r\u00e9alit\u00e9 humaine<\/em><sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f5b0000000000000000_5732\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Selon Matthieu Renault, \u00ab\u00a0le concept de r\u00e9alit\u00e9 humaine, traduction par Henry Corbin du <em>Dasein <\/em>heidegg\u00e9rien est tout autant pour Fanon un concept lacanien\u00a0\u00bb (Renault 2011, 140).<\/span> propre. Or, toujours suivant ses pr\u00e9ceptes th\u00e9rapeutiques, cette prise de conscience le conduit aussit\u00f4t \u00e0 rendre compte d\u2019une condition collective venant l\u2019arracher \u00e0 sa finitude individuelle. Chacun de ses \u00e9crits peut ainsi \u00eatre lu comme un effort pour d\u00e9cloisonner la conscience d\u2019une <em>r\u00e9alit\u00e9 humaine<\/em> \u00e0 laquelle il appartient \u2014 et \u00e0 laquelle il s\u2019adresse \u2014 afin de lui permettre d\u2019assumer librement ses devenirs. En ce sens, la pratique litt\u00e9raire de Fanon, comme sa pratique th\u00e9rapeutique, s\u2019appuie sur une conception <em>pragmatique<\/em> du langage\u00a0: celui-ci n\u2019est plus con\u00e7u comme un simple moyen de communication, mais bien comme le \u00ab\u2009site strat\u00e9gique o\u00f9 s\u2019organisent les formes de vie, o\u00f9 se mettent en place les mani\u00e8res de penser les probl\u00e8mes, d\u2019imaginer des futurs, de qualifier ce qui nous arrive et ce qui se pr\u00e9sente \u00e0 nous, d\u2019\u00e9laborer des actions collectives, et de faire commun\u2009\u00bb (Coste\u00a02017, 6). Bien qu\u2019il y ait, d\u2019un texte \u00e0 l\u2019autre, quelques diff\u00e9rences de cadrage \u2014 Fanon \u00e9crivant parfois \u00e0 partir d&rsquo;un point de vue noir, antillais, alg\u00e9rien, autochtone, colonis\u00e9 \u2014, il s\u2019agit, dans chacune de ces variantes, de chercher \u00e0 d\u00e9crire, dialectiquement, le proc\u00e8s de la conscience des \u00eatres inf\u00e9rioris\u00e9.es<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f5b0000000000000000_5732\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Diff\u00e9rentes versions du sch\u00e9ma fanonien se retrouvent successivement dans son essai <em>Peau noire, masques blancs <\/em>(1975, dor\u00e9navant <em>PNMB<\/em>), dans un article de 1955 intitul\u00e9 <em>Antillais et Africains <\/em>(1964, 27-36, dor\u00e9navant <em>PRA<\/em>), dans ses interventions aux deux premiers congr\u00e8s des \u00e9crivain.es noir.es (en 1956 et 1959) intitul\u00e9es <em>Racisme et Culture<\/em> (<em>PRA<\/em>, 37-52) et <em>Fondements r\u00e9ciproques de la culture et des luttes de lib\u00e9ration <\/em>(reproduit dans 1969, 166-175, dor\u00e9navant<em> DT<\/em>), puis enfin dans <em>Les damn\u00e9s de la terre<\/em> (<em>DT<\/em>).<\/span>. De m\u00eame, s\u2019il recourt abondamment \u00e0 des figures d\u2019intellectuels (\u00ab\u2009l\u2019\u00e9crivain\u2009\u00bb; \u00ab\u2009l\u2019homme de lettres colonis\u00e9\u2009\u00bb; le \u00ab\u2009militant nationaliste\u2009\u00bb) ce n\u2019est pas pour leur r\u00e9server un r\u00f4le historique privil\u00e9gi\u00e9\u00a0: il s\u2019agit avant tout de personnages conceptuels, voire d\u2019arch\u00e9types, qui, en d\u00e9pit de leur contingence relative, lui permettent \u00e0 la fois de se situer et de situer son public. Or, la place qu\u2019il fait aux \u00ab\u2009gens de lettres\u2009\u00bb tient \u00e9galement au fait que la production litt\u00e9raire des colonis\u00e9.es \u2014 ou des inf\u00e9rioris\u00e9.es \u2014 puisse \u00eatre abord\u00e9e comme symptomatique de diff\u00e9rents \u00e9tats de la conscience. En suivant non seulement le contenu formel des \u0153uvres, mais aussi leur r\u00e9ception, leur mode de production et de circulation, le psychiatre martiniquais tente de saisir les conflits psychiques qui pr\u00e9sident \u00e0 leur cr\u00e9ation. Ainsi, dans son sch\u00e9ma historico-ph\u00e9nom\u00e9nologique, il fait le portrait d\u2019un certain nombre d\u2019agencements subjectifs typiques par lesquels la conscience colonis\u00e9e est amen\u00e9e \u00e0 passer. Il ne cherche pas \u00e0 th\u00e9oriser une quelconque structure historico-psychique objective, de nature t\u00e9l\u00e9ologique, mais bien \u00e0 montrer comment cette conscience est toujours en mouvement et se construit \u00e0 la faveur de bousculements catastrophiques. Loin de se succ\u00e9der en une suite de progr\u00e8s, ces catastrophes peuvent aussi bien \u00eatre l\u2019occasion de retours en arri\u00e8re, de fixations, de mont\u00e9es comme de descentes, sans aucun ordre n\u00e9cessaire ni pr\u00e9d\u00e9fini. Plut\u00f4t que de le prendre comme une loi, il faut donc lire le sch\u00e9ma fanonien comme une carte ayant pour objet une r\u00e9alit\u00e9 vivante, dynamique, multiforme et impr\u00e9visible. Il s\u2019agit surtout d\u2019y retrouver des <em>patterns<\/em> r\u00e9currents dans les m\u00e9canismes de d\u00e9fenses des domin\u00e9.es afin de mieux en anticiper les effets n\u00e9fastes. D\u2019autre part, il s\u2019agit de prospecter les ouvertures et les r\u00e9agencements qui permettent de d\u00e9passer (ou d\u2019\u00e9chapper \u00e0) des situations historiques qui semblaient bloqu\u00e9es.<\/p>\n<h2>Pr\u00e9histoire\u00a0: l\u2019inf\u00e9riorisation<\/h2>\n<p>Lorsqu\u2019il pr\u00e9sente <em>Racisme et culture <\/em>devant un parterre lettr\u00e9 de la Sorbonne<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f5b0000000000000000_5732\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\"> Il s\u2019agit de son discours au 1<sup>er<\/sup> Congr\u00e8s des \u00e9crivains noirs organis\u00e9 par Pr\u00e9sence Africaine, en septembre 1956 \u00e0 Paris, prononc\u00e9 quelques jours avant qu\u2019il passe \u00e0 la clandestinit\u00e9.<\/span>, Fanon tient \u00e0 rappeler que tout discours sur la litt\u00e9rature noire qui voudrait faire abstraction du processus historique qui la pr\u00e9c\u00e8de et qui la fonde \u2014 l\u2019inf\u00e9riorisation par la force \u2014 ne peut \u00eatre qu\u2019une mystification. Ce processus, en tant qu\u2019il suppose la \u00ab\u2009destruction des valeurs culturelles, des modalit\u00e9s d\u2019existence\u2009\u00bb (<em>PRA<\/em>, 35) et des \u00ab\u2009lignes de force\u2009\u00bb (35) qui ordonnaient les cultures autochtones, est pr\u00e9sent\u00e9 comme une catastrophe aux cons\u00e9quences psychiques tr\u00e8s graves\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ayant assist\u00e9 \u00e0 la liquidation de ses syst\u00e8mes de r\u00e9f\u00e9rence, \u00e0 l\u2019\u00e9croulement de ses sch\u00e8mes culturels, il ne reste plus \u00e0 l\u2019autochtone qu\u2019\u00e0 reconna\u00eetre avec l\u2019occupant que \u00ab\u00a0Dieu n\u2019est pas de son c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb[;] par le caract\u00e8re global et effrayant de son autorit\u00e9, [l\u2019oppresseur] en arrive \u00e0 imposer \u00e0 l\u2019autochtone de nouvelles fa\u00e7ons de voir [&#8230;] un jugement p\u00e9joratif \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ses formes originales d\u2019exister. (<em>PRA<\/em>, 39)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ces formes, pr\u00e9cise Fanon, ne sont pas \u00e9limin\u00e9es, mais maintenues dans un \u00e9tat de pure survie ou de mort subjective\u00a0: le but du colonialisme, ajoute-t-il, \u00ab\u2009est davantage une agonie continu\u00e9e qu\u2019une disparition totale de la culture pr\u00e9-existante<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f5b0000000000000000_5732\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-8\">8<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-8\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">Le colonialisme vise moins \u00e0 tuer, ou \u00e0 exterminer, qu\u2019\u00e0 pouvoir sans contraintes <em>pr\u00e9lever des vies.<\/em> <em>Cf.<\/em> l\u2019\u00e9laboration de cette id\u00e9e par Achille Mbembe, via son concept de \u00ab\u00a0n\u00e9cropolitique\u00a0\u00bb (Mbembe 2011).<\/span>\u2009\u00bb (<em>PRA<\/em>, 35). \u00ab\u2009Autrefois vivante et ouverte sur l\u2019avenir [cette culture] se ferme, fig\u00e9e dans le statut colonial\u2009\u00bb (35), de sorte que cette \u00ab\u2009momification\u2009\u00bb en vient finalement \u00e0 attester contre ses membres (35). En d\u2019autres termes, bien qu\u2019elle en soit la cons\u00e9quence, l\u2019inertie culturelle tendra \u00e0 naturaliser le racisme dont l\u2019inf\u00e9rioris\u00e9.e fait l\u2019objet \u2014 allant jusqu\u2019\u00e0 justifier, aux yeux de ce.cette dernier.\u00e8re, le bien-fond\u00e9 de la colonisation\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le colonialisme a moins cherch\u00e9 \u00e0 \u00eatre per\u00e7u [\u2026] comme une m\u00e8re douce et bienveillante qui prot\u00e8ge l\u2019enfant d\u2019un environnement hostile, mais bien sous la forme d\u2019une m\u00e8re qui d\u00e9fend un enfant contre lui-m\u00eame, contre son moi, contre sa physiologie, sa biologie, son malheur ontologique. (<em>DT<\/em>, 145)<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2>La conscience blanche et le sch\u00e9ma corporel<\/h2>\n<p>Ainsi, \u00ab\u2009le monde blanc ne <em>se <\/em>refuse pas au colonis\u00e9\u2009\u00bb (Renault 2011, 73, <em>soulign\u00e9 par l\u2019auteur<\/em>), mais au contraire, il s\u2019offre \u00e0 lui. Or, il ne s\u2019offre qu\u2019en lui refusant tout \u00eatre propre; qu\u2019en maintenant le.la colonis\u00e9.e dans l\u2019\u00e9tranget\u00e9 (2011, 73). L\u2019int\u00e9riorisation du racisme suppose en effet \u2014 pour le.la domin\u00e9.e \u2014 l\u2019acquisition d\u2019une conscience blanche<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f5b0000000000000000_5732\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-9\">9<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-9\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\">Ou, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, de la conscience majoritaire d\u2019une structure sociale raciste.<\/span>. Apprenant \u00e0 voir le monde au travers du regard de ce dernier, le.la colonis\u00e9.e en vient alors \u00e0 s\u2019appr\u00e9hender ellui-m\u00eame en tant qu\u2019objet. Cette mise \u00e0 distance de soi-m\u00eame provoque alors un sentiment d\u2019incertitude et de d\u00e9sorientation\u00a0: \u00ab\u2009Tout autour du corps r\u00e8gne une atmosph\u00e8re d\u2019incertitude certaine\u2009\u00bb (<em>PNMB<\/em>, 109). Ne pouvant plus se fier \u00e0 sa propre perception pour \u00e9tablir les contours de son \u00eatre, l\u2019inf\u00e9rioris\u00e9.e rencontre des difficult\u00e9s dans l\u2019\u00e9laboration de son \u00ab\u2009sch\u00e9ma corporel\u2009\u00bb (<em>PNMB<\/em>, 109). Le regard du.de la blanc.che, qui peut le.la fixer \u00e0 tout moment, l\u2019entrave alors dans la connaissance ph\u00e9nom\u00e9nologique de sa corpor\u00e9it\u00e9 (Merleau-Ponty\u00a01945, 173-179)\u00a0: \u00ab\u2009la connaissance du corps est [ici au contraire] une activit\u00e9 uniquement n\u00e9gatrice. C\u2019est une connaissance en troisi\u00e8me personne\u2009\u00bb (<em>PNMB, <\/em>109). Ainsi, nous dit Fanon, l\u2019inf\u00e9rioris\u00e9.e serait plut\u00f4t emmen\u00e9.e \u00e0 se construire un \u00ab\u2009sch\u00e9ma \u00e9pidermique racial\u2009\u00bb (<em>PNMB, <\/em>110).<\/p>\n<h2>Dualit\u00e9 de langage<\/h2>\n<p>Dans <em>Peau noire masques blancs<\/em>, le psychiatre martiniquais met en sc\u00e8ne la mani\u00e8re dont le.la noir.e, en s\u2019identifiant \u00e0 sa conscience blanche, en vient \u00e0 se postuler un deuxi\u00e8me corps\u00a0: puisqu\u2019ille arrive \u00e0 voir comme un.e blanc.he, ille faut bien qu\u2019il y ait <em>aussi<\/em> en ellui un.e blanc.he qui ne demande qu\u2019\u00e0 s\u2019ext\u00e9rioriser. Le surgissement d\u2019un doute, quant \u00e0 son n\u00e9ant ontologique, peut ainsi provoquer une r\u00e9action catastrophique, poussant le.la noir.e \u2014 comme le.la colonis\u00e9.e \u2014 \u00e0 vouloir d\u00e9voiler cette part blanche d\u2019ellui-m\u00eame, \u00e0 en localiser les contours et \u00e0 s\u2019y investir narcissiquement. Cette d\u00e9termination anxieuse le.la pousse \u00e0 se faire violence\u00a0: \u00ab\u2009\u00c9piant les moindres r\u00e9actions des autres, s\u2019\u00e9coutant parler, se m\u00e9fiant de la langue, organe malheureusement paresseux, [ille] s\u2019enfermera dans sa chambre et lira pendant des heures \u2014 s\u2019acharnant \u00e0 se faire <em>diction<\/em>\u2009\u00bb (<em>PNMB<\/em>, 36, <em>soulign\u00e9 par l\u2019auteur<\/em>). Ce rapport sp\u00e9cifique au langage, cr\u00e9\u00e9 par la situation coloniale, pousse Fanon \u00e0 remettre en cause une id\u00e9e ch\u00e8re \u00e0 son ancien professeur<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f5b0000000000000000_5732\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-10\">10<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-10\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\">Alors qu\u2019il est \u00e9tudiant en psychiatrie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Lyon, Fanon assiste \u00e9galement aux cours de philosophie de Maurice Merleau-Ponty (Cherki 2011).<\/span>\u00a0: d\u2019apr\u00e8s celui-ci, \u00ab\u2009nous pouvons parler plusieurs langues, mais l\u2019une d\u2019elles reste toujours celle dans laquelle nous vivons. Pour assimiler compl\u00e8tement une langue, il faudrait assumer le monde qu\u2019elle exprime et l\u2019on n\u2019appartient jamais \u00e0 deux mondes \u00e0 la fois\u2009\u00bb (Merleau-Ponty\u00a01945, 218). Or, c\u2019est dans une deuxi\u00e8me langue, celle de l\u2019occupant, qu\u2019il sera donn\u00e9 au.\u00e0 la colonis\u00e9.e d\u2019habiter le monde. Renversant la formule du ph\u00e9nom\u00e9nologue, Fanon \u00e9crit qu\u2019\u00ab\u2009un homme qui poss\u00e8de le langage poss\u00e8de par contrecoup le monde exprim\u00e9 et impliqu\u00e9 par ce langage\u2009\u00bb (<em>PNMB<\/em>, 14).<\/p>\n<h2>La p\u00e9riode assimilationniste<\/h2>\n<p>Cette dualit\u00e9 des mondes ne saurait pour autant masquer un fait fondamental\u00a0: l\u2019inf\u00e9rioris\u00e9.e n\u2019est pas l\u2019\u00e9gal.e du.de la blanc.he devant le langage. Tandis que \u00ab\u2009le Blanc \u00e9crit pour r\u00e9aliser une condition d\u2019homme\u2009\u00bb (<em>PNMB<\/em>, 27), le \u00ab\u00a0Noir\u00a0\u00bb \u00e9crit pour \u00eatre \u00ab\u00a0Blanc\u00a0\u00bb. En ce sens, le.la colonis\u00e9.e n\u2019\u00e9crit pas pour <em>montrer<\/em> sa diff\u00e9rence, comme le fait le.la blanc.he \u2014 ille \u00e9crit au contraire pour <em>la cacher<\/em>. Le psychiatre-militant explique ainsi l\u2019apparition des premi\u00e8res g\u00e9n\u00e9rations d\u2019\u00e9crivain.es autochtones, dans les colonies, qui s\u2019acharnent d\u2019abord \u00e0 prouver qu\u2019illes ont assimil\u00e9 la culture de l\u2019occupant (<em>DT<\/em>, 153)\u00a0: \u00ab\u2009leurs \u0153uvres correspondent point par point \u00e0 celles de leurs homologues europ\u00e9ens [\u2026][.] C\u2019est la p\u00e9riode assimilationniste int\u00e9grale. On trouvera dans cette litt\u00e9rature de colonis\u00e9 des parnassiens, des symbolistes, des surr\u00e9alistes\u2009\u00bb (153). Cette recherche est en cela analogue \u00e0 celle d\u2019\u00ab\u2009enfants adoptifs qui ne cessent leurs investigations du nouveau cadre familial que dans le moment o\u00f9 se cristallise dans leur psychisme un noyau s\u00e9curisant minimum\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 151).<\/p>\n<h2>Malaise dans la dialectique<\/h2>\n<p>D\u00e8s son premier essai (<em>PNMB<\/em>), Fanon cherche \u00e0 montrer l\u2019assimilation comme un projet morbide, puisque toute forme de reconnaissance, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cadre colonial, est par avance biais\u00e9e, fauss\u00e9e. Le principe de n\u00e9gation de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 ontologique, au fondement du rapport social raciste, rend par lui-m\u00eame caduque la dialectique h\u00e9g\u00e9lienne du ma\u00eetre et de l\u2019esclave\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Chez Hegel il y a r\u00e9ciprocit\u00e9, ici le ma\u00eetre se moque de la conscience de l\u2019esclave. Il ne r\u00e9clame pas la reconnaissance de ce dernier, mais son travail. De m\u00eame l\u2019esclave ici n\u2019est nullement assimilable \u00e0 celui qui, se perdant dans l\u2019objet, trouve dans le travail la source de sa lib\u00e9ration. [\u2026] Chez Hegel, l\u2019esclave se d\u00e9tourne du ma\u00eetre et se tourne vers l\u2019objet. Ici, l\u2019esclave se tourne vers le ma\u00eetre et abandonne l\u2019objet. (<em>PNMB<\/em>, 199)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>N\u2019arrivant plus \u00e0 se faire objet de son d\u00e9sir \u2014 sinon dans la mesure o\u00f9 son d\u00e9sir se conforme \u00e0 celui de son oppresseur (Mbembe\u00a02007, 54) \u2014, l\u2019esclave ne dispose pas de subjectivit\u00e9 propre. Il n\u2019a pas de \u00ab\u2009r\u00e9sistance ontologique\u2009\u00bb \u00e0 offrir au regard du blanc (<em>PNMB<\/em>, 109). Il ne peut donc se conna\u00eetre ni se faire reconna\u00eetre comme <em>essentiellement<\/em> diff\u00e9rent. \u00ab\u2009\u00catre\u2009\u00bb, c\u2019est \u00eatre comme l\u2019autre, comme l\u2019oppresseur. Ainsi, \u00ab\u2009pour le Noir, il n\u2019y a qu\u2019un destin. Et il est blanc\u2009\u00bb (<em>PNMB<\/em>, 205). Or, son malheur est que son corps \u2014 la couleur de sa peau\u00a0\u2014 l\u2019expose sans cesse \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre d\u00e9chu, sans appel, de sa blancheur durement acquise.<\/p>\n<h2>Double-vision et double-conscience<\/h2>\n<p>L\u2019\u00e9chec de l\u2019assimilation, dont le.la colonis\u00e9.e se sent constamment menac\u00e9.e, agit sur son psychisme comme un brutal rappel \u00e0 l\u2019ordre; un retour vers la conscience de soi comme <em>naturellement<\/em> indigne. Cette conscience tragique, bien qu\u2019elle \u00e9voque une damnation, une mal\u00e9diction, conf\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00eatre racialis\u00e9.e une seconde vision, distincte, qui se <em>superpose<\/em> \u00e0 la vision blanche qu\u2019ille a acquise. Telle une \u00ab\u2009hallucination\u2009\u00bb (<em>PNMB<\/em>, 151) ou une pr\u00e9sence malveillante qu\u2019ille cherche \u00e0 fuir, cette vision d\u00e9doubl\u00e9e t\u00e9moigne du clivage pathologique de sa personnalit\u00e9<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f5b0000000000000000_5732\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-11\">11<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-11\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\">Fanon poursuit les r\u00e9flexions sur la double-conscience de W.E.B Du Bois, selon qui le.la Noir.e am\u00e9ricain.e est \u00e9galement un \u00eatre \u00ab\u2009dou\u00e9 de double vue dans ce monde [\u2026] qui ne lui conc\u00e8de aucune vraie conscience de soi, mais qui, au contraire, ne le laisse s\u2019appr\u00e9hender qu\u2019\u00e0 travers la r\u00e9v\u00e9lation de l\u2019autre monde\u2009\u00bb. Cette double-vue ou double-conscience, Du Bois la d\u00e9finit comme un \u00ab\u2009sentiment de constamment se regarder par les yeux d\u2019un autre, de mesurer son \u00e2me \u00e0 l\u2019aune d\u2019un monde qui vous consid\u00e8re comme un spectacle, avec un amusement teint de piti\u00e9 m\u00e9prisante\u2009\u00bb (Du Bois\u00a02004, 11).<\/span>. Tant qu\u2019ille s\u2019identifie \u00e0 sa conscience blanche, l\u2019existence du.de la colonis\u00e9.e se trouve s\u00e9par\u00e9e en deux parties qui s\u2019excluent l\u2019une l\u2019autre (<em>DT<\/em>, 8). Cette dualit\u00e9 psychique est assur\u00e9e par la figure int\u00e9rioris\u00e9e du Ma\u00eetre \u2014 \u00ab\u2009qui doit la surveiller comme une garnison la ville conquise\u2009\u00bb (Michel Leiris cit\u00e9 par <em>PNMB<\/em>, 138) \u2014, ne faisant ainsi que prolonger la s\u00e9paration qui traverse l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 coloniale. L\u2019espace de la ville est lui-m\u00eame divis\u00e9 en deux zones qui \u00ab\u2009s\u2019opposent, mais non au service d\u2019une unit\u00e9 sup\u00e9rieure\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 8). Au sein de la soci\u00e9t\u00e9 coloniale, o\u00f9 la division raciste est maintenue \u00ab\u2009par les casernes et les postes de police\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 7), aucune r\u00e9solution n\u2019est possible.<\/p>\n<h2>Inhibition et rel\u00e2chement<\/h2>\n<p>Prouvant l\u2019inanit\u00e9 de ses efforts de r\u00e9demption, l\u2019\u00e9chec du langage contraint l\u2019\u00e9crivain.e \u00e0 une certaine inhibition. Or, si sa conscience, honteuse, succombe au silence, la d\u00e9sorientation qui s\u2019ensuit peut susciter de nouveaux arrangements subjectifs. En effet, d\u00e8s qu\u2019ille assume l\u2019inexorabilit\u00e9 de son malheur ontologique, le.la colonis\u00e9.e rel\u00e2che progressivement sa vigilance, ce qui laissera cours \u00e0 une expression visc\u00e9rale. Ainsi, \u00ab\u2009apr\u00e8s l\u2019abandon de la po\u00e9sie rim\u00e9e, \u00e9clate le rythme du tam-tam po\u00e9tique\u2009\u00bb (<em>DT,<\/em> 156). Pour le psychiatre martiniquais, cette r\u00e9gression vers le non verbal et l\u2019irrationnel \u00ab\u2009proc\u00e8de d\u2019abord d\u2019une p\u00e9tition de principe dans [le] m\u00e9canisme interne [de l\u2019\u00e9crivain.e colonis\u00e9.e, qui] \u00e9voque surtout un r\u00e9flexe, une contraction musculaire\u2009\u00bb (<em>DT, <\/em>152). Fonci\u00e8rement purgative, cette nouvelle phase rappelle n\u00e9anmoins les tentatives du.de la nourrisson.ne cherchant \u00e0 moduler son cri\u00a0: le blues et le jazz am\u00e9ricain \u2014 celui que Fanon appelle le \u00ab jazz-cri \u00bb (<em>DT<\/em>, 171) \u2014 sont assimil\u00e9s \u00e0 cette p\u00e9riode maudite o\u00f9 la litt\u00e9rature \u00ab\u2009se cantonne volontiers dans le genre po\u00e9tique et tragique\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 168). Bien que ces formes t\u00e9moignent d\u2019un regain de cr\u00e9ativit\u00e9 de la part des colonis\u00e9.es, leur production ne saurait en elle-m\u00eame remettre en cause l\u2019ordre social. Au contraire, en \u00e9talant le m\u00e9pris de soi des auteur.ices, les productions de cette phase maudite forment un \u00ab\u2009continuum id\u00e9ologique avec les repr\u00e9sentations n\u00e9gatives qui [\u2026] boursoufle[nt] la culture [raciste]\u2009\u00bb (<em>PRA<\/em>,\u00a039).<\/p>\n<p>Cette agitation cathartique, qui anime l\u2019\u00e9crivain.e colonis\u00e9.e, joue selon Fanon un r\u00f4le semblable \u00e0 celui des transes et des danses tribales par lesquels le peuple, \u00e0 intervalles r\u00e9guliers, d\u00e9charge son trop-plein d\u2019agressivit\u00e9 (<em>DT,<\/em> 22). Ainsi, \u00e0 l\u2019ombre de la conscience blanche, il y a bien une ouverture aux d\u00e9sirs et aux rythmes int\u00e9rieurs. Or, approch\u00e9s sous le mode de la possession, ces rythmes sont maintenus \u00e0 l\u2019\u00e9cart de soi \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019esprits d\u00e9moniaques. Ils ne sont repris que dans un cadre circulaire qui maintient la conscience intacte et l\u2019ordre social inchang\u00e9\u00a0: \u00ab\u2009Ces effritements de la personnalit\u00e9, ces d\u00e9doublements, ces dissolutions remplissent une fonction \u00e9conomique primordiale dans la stabilit\u00e9 du monde colonis\u00e9\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 22)<em>. <\/em>\u00c0 l\u2019instar de ces danseur.euses, l\u2019\u00e9crivain.e colonis\u00e9.e est dans cette p\u00e9riode un \u00eatre doublement poss\u00e9d\u00e9.e qui agit par des forces qui lui demeurent \u00e9trang\u00e8res.<\/p>\n<h2>Renversement du signe<\/h2>\n<p>En d\u00e9cidant d\u2019assumer sa mal\u00e9diction et en acceptant de plonger vers les sources du mal, le.la colonis\u00e9.e retrouve parfois, \u00e0 sa surprise, les moyens d\u2019un apaisement. Si elles ne t\u00e9moignent pas encore d\u2019une contestation ouverte de la structure coloniale<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"12\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f5b0000000000000000_5732\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-12\">12<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-12\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"12\">Angela Davis et Patricia Hill Collins ont \u00e9crit plus amplement au sujet du r\u00f4le que prendra le jazz dans la cr\u00e9ation d\u2019une communaut\u00e9 de r\u00e9sistance\u00a0: \u00ab\u2009Black people were able to create with their music an aesthetic community of resistance, which in turn encouraged and nurtured a political community of active struggle for freedom\u2009\u00bb (Davis, cit\u00e9 par Hill Collins\u00a02000, 105); \u00ab\u2009Blues was not just entertainment\u2014it was a way of solidifying community and commenting on the social fabric of working-class Black life in America\u2009\u00bb (105)<\/span>, les \u00ab\u2009formes stylis\u00e9es\u2009\u00bb (<em>PRA, <\/em>38) qui exprimaient son malheur lui permettront enfin une r\u00e9paration narcissique. Ainsi, ce qui \u00e9tait v\u00e9cu sous le mode de la culpabilit\u00e9 pourra devenir l\u2019objet d\u2019une fiert\u00e9 retrouv\u00e9e (Renault\u00a02011, 10) pr\u00e9parant les conditions pour une v\u00e9ritable exp\u00e9rience de soi. Cette r\u00e9action catastrophique ravive une fois de plus les doutes du.de la colonis\u00e9.e, qui peut alors prendre la mesure de l\u2019arbitraire. Cet \u00e9tat d\u2019esprit produit de nouvelles formes\u00a0: une \u00ab\u2009po\u00e9sie de r\u00e9volte, mais po\u00e9sie analytique, descriptive\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 156) qui t\u00e9moigne d\u2019une p\u00e9riode d\u2019angoisse, de malaise, o\u00f9 se croisent exp\u00e9rience de la mort et de la naus\u00e9e (<em>DT<\/em>, 154). \u00ab\u2009Bien avant la phase politique ou arm\u00e9e de la lutte nationale, un lecteur attentif peut donc sentir et voir se manifester la vigueur nouvelle, le combat prochain\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 172). Cette litt\u00e9rature de pr\u00e9combat, \u00e9crit Fanon, sera alors domin\u00e9e par l\u2019humour et par l\u2019all\u00e9gorie\u00a0: \u00ab\u2009On se vomit, mais d\u00e9j\u00e0, par en dessous, s\u2019amorce le rire\u2009\u00bb (<em>DT, <\/em>154).<\/p>\n<h2>De la troisi\u00e8me personne au troisi\u00e8me point de vue<\/h2>\n<p>Dans un m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9e, Fanon observe qu\u2019\u00ab\u2009en entrant dans le circuit dynamique de la production\u2009\u00bb (<em>PRA<\/em>, 40), le.la colonis\u00e9.e est emmen\u00e9.e \u00e0 prendre une distance par rapport aux pr\u00e9jug\u00e9s n\u00e9gatifs qu\u2019ille avait int\u00e9rioris\u00e9. En faisant l\u2019exp\u00e9rience de ses capacit\u00e9s \u00e9gales, voire sup\u00e9rieures \u00e0 celles d\u2019un grand nombre de racistes, \u00ab\u2009l\u2019opprim\u00e9 constate comme un scandale, le maintien \u00e0 son \u00e9gard, du racisme et du m\u00e9pris\u2009\u00bb (<em>PRA<\/em>, 40). \u00c0 mesure qu\u2019ille prend conscience du racisme en tant que cause de son inf\u00e9riorit\u00e9 \u2014 plut\u00f4t que l\u2019inverse \u2014 son sentiment d\u2019injustice cesse d\u2019\u00eatre v\u00e9cu comme une fatalit\u00e9. Ainsi, bien que ces deux formes de r\u00e9habilitations d\u00e9pendent toujours du regard blanc et ne supposent pas en elles-m\u00eames une r\u00e9elle reconnaissance de soi, elles permettent d\u2019ouvrir un jeu entre les points de vue du.de la colonis\u00e9.e lui offrant une perspective en contrepoint. C\u2019est vers la conscience de ce jeu, et de la perspective mobile qui s\u2019en d\u00e9gage, que tend pour Fanon la d\u00e9sali\u00e9nation du sujet.<\/p>\n<h2>R\u00e9miniscences<\/h2>\n<p>Apr\u00e8s la phase d\u00e9pressive, Fanon s\u2019attarde \u00e0 la p\u00e9riode quasi maniaque que d\u00e9clenche chez l\u2019\u00e9crivain.e colonis\u00e9.e la red\u00e9couverte de sa diff\u00e9rence. Il s\u2019agit d\u2019un v\u00e9ritable \u00e9branlement, d\u2019une \u00e9piphanie, qui permet le rel\u00e2chement d\u2019une \u00e9nergie consid\u00e9rable. L\u2019intelligentzia autochtone, jusqu\u2019ici essentiellement consommatrice, devient alors productive (<em>DT<\/em>, 168) et sa production se diff\u00e9rencie, \u00ab\u2009se fait volont\u00e9 particularisante\u2009\u00bb (168)\u2009; \u00ab\u2009c\u2019est la p\u00e9riode o\u00f9 les intellectuels chantent les moindres d\u00e9terminations du panorama indig\u00e8ne\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 152). Retrouvant le sens du pass\u00e9, illes \u00ab\u2009s\u2019extasient \u00e0 chaque red\u00e9couverte\u2009\u00bb (<em>PRA<\/em>, 42)\u00a0: \u00ab\u2009cette culture abandonn\u00e9e, quitt\u00e9e, rejet\u00e9e, m\u00e9pris\u00e9e, l\u2019inf\u00e9rioris\u00e9 s\u2019y engage avec passion\u2009\u00bb (<em>PRA<\/em>, 41). Sur le plan de l\u2019\u00e9quilibre psychoaffectif, \u00ab\u2009l\u2019id\u00e9e d\u2019une culture nationale pass\u00e9e provoque chez le colonis\u00e9 une mutation d\u2019une importance fondamentale\u2009\u00bb (<em>DT, <\/em>144)<em>. <\/em>Cellui qui avait honte d\u2019\u00eatre noir.e a soudain honte de ne l\u2019\u00eatre pas assez et de s\u2019\u00eatre compromis avec l\u2019occupant\u00a0: \u00ab\u2009Parce qu\u2019ils se rendent comptent qu\u2019ils sont en train de se perdre [\u2026] ces hommes, la rage au c\u0153ur et le cerveau fou, s\u2019acharnent \u00e0 reprendre contact avec la s\u00e8ve la plus ancienne, la plus ant\u00e9coloniale de leur peuple\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 144). L\u2019\u00e9crivain.e colonis\u00e9.e veut se souvenir, mais ille reste pris.e dans un univers \u00e9tranger\u00a0: \u00ab\u2009de vieux \u00e9pisodes d\u2019enfance seront ramen\u00e9s du fond de sa m\u00e9moire, de vieilles l\u00e9gendes seront r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9es en fonction d\u2019une esth\u00e9tique d\u2019emprunt et d\u2019une conception du monde d\u00e9couverte sous d\u2019autres cieux\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 153). Ainsi, \u00ab\u2009faute de trouver un aliment culturel \u00e0 la mesure du panorama glorieux \u00e9tal\u00e9 par le dominateur, l\u2019intellectuel.le colonis\u00e9.e tr\u00e8s souvent va refluer sur des positions passionnelles et d\u00e9veloppera une psychologie domin\u00e9e par une sensibilit\u00e9, une sensitivit\u00e9, une susceptibilit\u00e9 exceptionnelles\u2009\u00bb (<em>DT, <\/em>152). Le \u00ab\u2009style nerveux, anim\u00e9 de rythmes\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 156) qui caract\u00e9rise cette p\u00e9riode \u00ab\u2009traduit avant tout un corps \u00e0 corps, r\u00e9v\u00e8le la n\u00e9cessit\u00e9 dans laquelle s\u2019est [trouv\u00e9.e l\u2019intellectuel.le colonis\u00e9.e] de se lib\u00e9rer d\u2019une partie de son \u00eatre qui d\u00e9j\u00e0 renfermait des germes de pourriture\u2009\u00bb (156).<\/p>\n<h2>Grand trou noir\u00a0<\/h2>\n<p>\u00ab\u2009Et c\u2019est la rage aux l\u00e8vres, le vertige au c\u0153ur, qu\u2019il s\u2019enfonce dans le grand trou noir\u2009\u00bb (<em>PNMB,<\/em> 31). La plong\u00e9e dans l\u2019inconnu, pour qui veut d\u00e9couvrir le sens de son identit\u00e9, est un passage n\u00e9cessaire (<em>PNMB<\/em>, 131). Il n\u2019en demeure pas moins qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un voyage incertain o\u00f9 les risques de se perdre sont tr\u00e8s r\u00e9els. Le psychiatre martiniquais met alors en garde contre les risques de fixations que contient toute qu\u00eate identitaire\u00a0: \u00ab\u2009cette attitude si absolument belle rejette l\u2019actualit\u00e9 et l\u2019avenir au nom d\u2019un pass\u00e9 mystique\u2009\u00bb (<em>PNMB<\/em>, 31). Certes, cette mise au d\u00e9fi op\u00e8re sur la psych\u00e9 une rupture structurante, car \u00ab\u2009le scandale que d\u00e9clenche cette d\u00e9marche dans les rangs des colonialistes [\u2026] renforce la d\u00e9cision du colonis\u00e9 [et lui donne] un encouragement \u00e0 pers\u00e9v\u00e9rer\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 153). C\u2019est n\u00e9anmoins une attitude ambigu\u00eb qui \u00e9quivaut parfois \u00e0 \u00ab\u2009se couper les ailes qu\u2019on avait laiss\u00e9 pousser\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 153). Au m\u00eame titre, la \u00ab\u2009r\u00e9gression\u2009\u00bb de l\u2019intelligentzia colonis\u00e9e vers les \u00ab\u2009mauvaises mani\u00e8res\u2009\u00bb \u2014 \u00ab\u2009les m\u00e9decins arabes dorment par terre, crachent n\u2019importe o\u00f9, etc.\u2009\u00bb (<em>PRA<\/em>, 43) \u2014, bien qu\u2019elle puisse participer \u00e0 un retour vers soi critique, confortera \u00e0 terme le colon dans l\u2019id\u00e9e de sa sup\u00e9riorit\u00e9. En s\u2019identifiant de mani\u00e8re purement antinomique, le.la colonis\u00e9.e risque de se perdre dans une existence fig\u00e9e aussi morbide que celle du.de la damn\u00e9.e. La seule diff\u00e9rence est qu\u2019ille s\u2019en r\u00e9jouit.<\/p>\n<h2>\u00ab\u00a0Populistes\u00a0\u00bb non \u00ab\u00a0populaires\u00a0\u00bb<\/h2>\n<blockquote>\n<p>Lorsque, parvenu \u00e0 l\u2019apog\u00e9e du rut avec son peuple [\u2026] l\u2019intellectuel d\u00e9cide de retrouver le chemin de la quotidiennet\u00e9, il ne ram\u00e8ne de son aventure que des formules terriblement inf\u00e9condes. Il privil\u00e9gie les coutumes, les traditions, les modes d\u2019appara\u00eetre et sa qu\u00eate forc\u00e9e, douloureuse ne fait qu\u2019\u00e9voquer une banale recherche d\u2019exotisme (<em>DT<\/em>, 154).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les rapports unissant l\u2019intelligentzia colonis\u00e9e au peuple dont elle se veut le reflet sont ainsi sem\u00e9s d\u2019emb\u00fbches consid\u00e9rables. Voulant sauver les m\u0153urs authentiques, \u00ab\u2009nationales\u2009\u00bb, qu\u2019elle vient tout juste de red\u00e9couvrir, cette \u00e9lite \u00ab\u2009oublie que les formes de pens\u00e9e, que l\u2019alimentation, les techniques modernes d\u2019information, du langage et de l\u2019habillement ont r\u00e9organis\u00e9 dialectiquement le cerveau du peuple\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 154). Le monde du peuple et celui de l\u2019intellectuel.le semblent alors incommensurables. Chacun de leurs comportements r\u00e9v\u00e8le d\u2019ailleurs une attitude divergente \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019occupant\u00a0: \u00ab\u2009\u00c0 l\u2019anonymat du traditionaliste, le militant nationaliste oppose un exhibitionnisme v\u00e9h\u00e9ment et agressif\u2009\u00bb (<em>PRA, <\/em>49). L\u2019\u00e9crivain.e colonis\u00e9.e entretient avec le peuple le m\u00eame rapport d\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 que le.la militant.e nationaliste\u00a0: \u00ab\u2009il n\u2019h\u00e9sitera pas \u00e0 utiliser les dialectes pour manifester sa volont\u00e9 d\u2019\u00eatre le plus pr\u00e8s possible du peuple mais les id\u00e9es qu\u2019il exprime, les pr\u00e9occupations qui l\u2019habitent sont sans commune mesure avec la situation concr\u00e8te que connaissent les hommes et les femmes de son pays\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 154). Son projet litt\u00e9raire est ainsi vou\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chec\u00a0: \u00ab\u2009voulant coller au peuple, il colle au rev\u00eatement visible\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 154). \u00ab\u2009Debout devant le pr\u00e9sent de son pays, observant lucidement \u201cobjectivement\u201d l\u2019actualit\u00e9 du continent qu\u2019il voudrait faire sien, l\u2019intellectuel est effray\u00e9 par le vide, l\u2019abrutissement, la sauvagerie\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 151-152). Ainsi, bien qu\u2019au d\u00e9part le surgissement d\u2019une revendication culturelle inqui\u00e8te le pouvoir colonial, sa cristallisation identitaire va finir par le rassurer. \u00ab\u2009Face \u00e0 l\u2019intellectuel colonis\u00e9 qui d\u00e9cide de r\u00e9pondre [\u2026] \u00e0 la th\u00e9orie colonialiste d\u2019une barbarie ant\u00e9coloniale, le colonialisme [\u2026] r\u00e9agira d\u2019autant moins que les id\u00e9es d\u00e9velopp\u00e9es par la jeune intelligentzia colonis\u00e9e sont largement profess\u00e9es par les sp\u00e9cialistes m\u00e9tropolitains\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 143). \u00a0<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir affirm\u00e9 que la po\u00e9sie ne saurait \u00eatre \u00ab\u2009engag\u00e9e\u2009\u00bb (Sartre, 2008), Jean-Paul\u00a0Sartre d\u00e9clare \u2014 dans sa pr\u00e9face \u00e0 une anthologie de po\u00e9sie noire rassembl\u00e9e par L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor <em>\u2014 <\/em>que seule la po\u00e9sie noire est r\u00e9volutionnaire (Sartre, 1949). \u00c0 contrepied, Fanon affirme qu\u2019en se r\u00e9duisant \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer la noirceur<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"13\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f5b0000000000000000_5732\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-13\">13<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-13\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"13\">\u00c0 propos de la notion de noirceur, voir Ajari 2022.<\/span>, les efforts de ces \u00e9crivain.es pour se r\u00e9habiliter et \u00ab\u2009\u00e9chapper \u00e0 la morsure coloniale\u2009\u00bb ont fini par s\u2019inscrire \u00ab\u2009dans la m\u00eame perspective que celle du colonialisme\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 145). Ainsi, \u00ab\u2009[l\u2019]obligation historique dans laquelle se sont trouv\u00e9s les hommes de culture africains de racialiser leurs revendications, de parler davantage de culture africaine que de culture nationale va les conduire \u00e0 un cul-de-sac\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 147).<\/p>\n<h2>\u00ab\u00a0Interlocuteurs valables\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>Les intellectuel.les colonis\u00e9.es sont donc pr\u00e9sent\u00e9.es comme \u00ab\u2009l\u2019arri\u00e8re-garde de la lutte nationale\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 26). Or, devant la peur grandissante qu\u2019inspirent les masses paysannes et le sous-prol\u00e9tariat urbain, cette \u00e9lite lettr\u00e9e se trouve rapidement propuls\u00e9e \u00ab\u2009\u00e0 l\u2019avant-garde des n\u00e9gociations et du compromis \u2014 parce que pr\u00e9cis\u00e9ment elle s\u2019est bien gard\u00e9e de ne jamais rompre le contact avec le colonialisme\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 26). De fait, remarque Fanon, le r\u00e9gime sait bien que ces repr\u00e9sentant.es attitr\u00e9.es ne sont pas enclins \u00e0 s\u2019adresser directement au peuple\u00a0: \u00ab\u2009jamais ils ne font appel r\u00e9ellement aux esclaves, jamais ils ne les mobilisent concr\u00e8tement\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 30). Ainsi, par un retournement ironique, ceux qui se voulaient porte-paroles d\u2019une culture deviennent aupr\u00e8s d\u2019elle les \u00e9missaires du r\u00e9gime qui l\u2019opprime.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9veloppement de la situation politique r\u00e9v\u00e8le le caract\u00e8re mensonger de la double appartenance dans laquelle se complaisent les \u00e9lites colonis\u00e9es. Les intellectuel.les nationalistes s\u2019empressent alors de se dissocier, d\u00e9non\u00e7ant les actions men\u00e9es par le peuple qui n\u2019a pas attendu de directives pour se mettre en marche. Incapables de prendre parti, \u00ab\u2009ces intellectuels ramassent toutes les d\u00e9terminations historiques qui les ont conditionn\u00e9s et se placent radicalement dans une \u201cperspective universelle\u201d\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 150). Or, aussi longtemps que les colonis\u00e9.es ne pourront faire admettre leur propre point de vue ontologique, cette perspective universelle ne peut \u00eatre autre chose qu\u2019un universel blanc\u00a0: toutes les pr\u00e9tentions lib\u00e9rales des r\u00e9gimes coloniaux ne sont en fin de compte \u00ab\u2009qu\u2019une superstructure, qu\u2019un manteau, qu\u2019une sourde \u00e9manation id\u00e9ologique\u2009\u00bb servant \u00e0 camoufler la nature intrins\u00e8quement raciste de la soci\u00e9t\u00e9 (<em>PRA<\/em>, 23).<\/p>\n<h2>D\u00e9ch\u00e9ance de l\u2019intellectuel.le colonis\u00e9.e<\/h2>\n<p>C\u2019est devant l\u2019\u00e9chec du colonialisme \u00e0 am\u00e9nager une structure, \u00e0 contenir les contradictions qu\u2019il ne cesse de produire, que Fanon per\u00e7oit les chances \u2014 et non l\u2019in\u00e9luctabilit\u00e9 \u2014 d\u2019un d\u00e9passement historique. Ainsi, dans de nombreux pays, l\u2019ind\u00e9pendance est accord\u00e9e sans un seul coup de feu, coupant l\u2019herbe sous les pieds \u00e0 la d\u00e9colonisation des consciences. Il en est diff\u00e9remment dans les colonies de peuplement, telles l\u2019Alg\u00e9rie et l\u2019Afrique du Sud, o\u00f9 les concessions \u00e0 la petite-bourgeoisie autochtone suscitent la r\u00e9sistance d\u2019une frange conservatrice du colonat blanc qui cherche co\u00fbte que co\u00fbte \u00e0 d\u00e9fendre ses privil\u00e8ges. Cette tension m\u00e8ne \u00e0 d\u2019in\u00e9vitables confrontations qui tournent parfois au massacre \u2014 S\u00e9tif, Madagascar, Sharpeville, etc. (<em>DT<\/em>, 37). Le raidissement des rapports d\u00e9coulant de cette tension met donc \u00e0 jour la nature factice des droits acquis, offrant \u00e0 nouveau l\u2019espace et le motif d\u2019un r\u00e9agencement existentiel. Ainsi en va-t-il pour l\u2019intellectuel.le colonis\u00e9.e qui, face \u00e0 la r\u00e9pression et au rejet des partis nationalistes, trouvera refuge dans les campagnes. \u00ab\u2009On comprend que la rencontre de ces militants traqu\u00e9s par la police et de ces masses piaffantes, et d\u2019instinct rebelles puisse donner un m\u00e9lange d\u00e9tonant d\u2019une puissance inaccoutum\u00e9e\u2009\u00bb (<em>DT, <\/em>78).<\/p>\n<h2>Litt\u00e9rature de combat<\/h2>\n<p>Devant la puissance des soul\u00e8vements nationaux, les efforts men\u00e9s par les intellectuel.les \u2014 tant au niveau litt\u00e9raire que scientifique \u2014 pour faire reconna\u00eetre leur culture paraissent soudain ridicules. La \u00ab\u2009coh\u00e9sion continu\u00e9e\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 169) du peuple dans la lutte va constituer pour l\u2019\u00e9crivain.e \u00ab\u2009une invitation \u00e0 d\u00e9passer le cri\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 169)\u00a0: \u00ab\u2009la plainte fait face au r\u00e9quisitoire puis \u00e0 l\u2019appel\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 169). Plut\u00f4t que d\u2019\u00e9voquer \u00e0 distance la r\u00e9alit\u00e9 nationale, il s\u2019agit d\u00e9sormais pour l\u2019\u00e9crivain.e colonis\u00e9.e d\u2019aller \u00e0 sa rencontre\u00a0: non plus invoquer, mais convoquer cette r\u00e9alit\u00e9 (<em>DT<\/em>, 172). Tandis que \u00ab\u2009l\u2019intellectuel colonis\u00e9 produisait \u00e0 l\u2019intention exclusive de l\u2019oppresseur, soit pour le charmer, soit pour le d\u00e9noncer \u00e0 travers des cat\u00e9gories ethniques ou subjectivistes, il adopte progressivement l\u2019habitude de s\u2019adresser \u00e0 son peuple\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 169). C\u2019est ainsi que d\u00e9bute une nouvelle p\u00e9riode que Fanon appelle \u00ab\u2009litt\u00e9rature de combat\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 169). \u00ab\u2009La cristallisation de la conscience nationale va \u00e0 la fois bouleverser les genres et les th\u00e8mes litt\u00e9raires et cr\u00e9er de toutes pi\u00e8ces un nouveau public\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 169). Ainsi, tout en rassemblant ce public, l\u2019\u00e9crivain.e colonis\u00e9.e divise sa propre culture, du fait m\u00eame qu\u2019ille r\u00e9cuse la repr\u00e9sentation unitaire et \u00ab\u2009objective\u2009\u00bb \u00e0 laquelle elle est tenue de s\u2019assujettir. Entendue comme objectivit\u00e9 donn\u00e9e \u2014 collection d\u2019art\u00e9facts ou de conduites rapport\u00e9es \u2014, la culture est toujours seconde par rapport \u00e0 l\u2019activit\u00e9 d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 humaine dynamique. Ainsi, plut\u00f4t que de confondre l\u2019une et l\u2019autre, Fanon d\u00e9finit la culture comme \u00ab\u2009l\u2019ensemble des efforts faits par un peuple sur le plan de la pens\u00e9e pour d\u00e9crire, justifier et chanter l\u2019action \u00e0 travers laquelle le peuple s\u2019est constitu\u00e9 et s\u2019est maintenu\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 163). Ce qui lui permet alors de dire qu\u2019\u00ab\u2009on ne prouve pas sa nation \u00e0 partir de la culture, mais qu\u2019on la manifeste dans le combat que m\u00e8ne le peuple contre les forces d\u2019occupation\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, <em>154<\/em>). Il ne s\u2019agit donc pas d\u2019un combat qui viendrait restituer les contours de la culture ancienne, mais d\u2019une nouvelle culture qui s\u2019\u00e9crit \u00e0 m\u00eame le champ de bataille\u00a0: \u00ab\u2009la lutte organis\u00e9e et consciente entreprise par un peuple colonis\u00e9 pour r\u00e9tablir la souverainet\u00e9 de la nation constitue la manifestation la plus pleinement culturelle qui soit\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 173).<\/p>\n<h2><em>Praxis\u00a0<\/em>et po\u00e9tique du libre usage<\/h2>\n<p>\u00ab\u2009Parce qu\u2019il renouvelle les intentions et la dynamique de l\u2019artisanat, de la danse et de la musique, de la litt\u00e9rature et de l\u2019\u00e9pop\u00e9e orale, le colonis\u00e9 restructure sa perception\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 172). La mise en mouvement de la r\u00e9alit\u00e9 nationale entra\u00eene en effet un renouvellement des formes d\u2019expressions qui transforme du m\u00eame coup son horizon. D\u00e9couvrant sa situation historique, cellui-ci reconna\u00eet la contingence des identit\u00e9s qu\u2019ille \u00e9tait tenu de porter devant l\u2019autre. Alors seulement peut-ille commencer \u00e0 faire usage de la dualit\u00e9 des mondes entre lesquels il lui est donn\u00e9 d\u2019habiter. En pr\u00e9cisant les contours de la lutte, l\u2019\u00e9mergence progressive d\u2019une conscience de soi provoque chez le.la colonis\u00e9.e une lev\u00e9e des interdits qui transforme radicalement son rapport au langage. Ainsi, la \u00ab\u2009r\u00e9alit\u00e9 du combat et le d\u00e9sarroi de l\u2019occupant enl\u00e8vent \u00e0 la langue arabe son caract\u00e8re sacr\u00e9, et \u00e0 la langue fran\u00e7aise ses cat\u00e9gories maudites\u2009\u00bb<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"14\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f5b0000000000000000_5732\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-14\">14<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-14\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"14\">Fanon remarque chez des paysans jusque-l\u00e0 r\u00e9calcitrants envers la m\u00e9decine moderne, un changement subit d\u2019attitude\u00a0: \u00ab\u2009Ce n\u2019est plus \u201cle\u2019\u2019 m\u00e9decin, mais \u201cnotre\u201d m\u00e9decin\u2009\u00bb. (1972, 132, dor\u00e9navant <em>L\u2019An V<\/em>)<\/span> (<em>L\u2019An V, <\/em>77). De m\u00eame, l\u2019amoindrissement des r\u00e9ticences du peuple envers les outils techniques du colon va permettre au nouveau langage de la nation de se faire annoncer \u00e0 l\u2019aide de multiples r\u00e9seaux signifiants (<em>L\u2019An V, <\/em>77). La radio, jusque-l\u00e0 v\u00e9hicule du discours colonialiste, devient peu \u00e0 peu un outil indispensable pour conna\u00eetre les avanc\u00e9es de l\u2019ennemi. \u00c9ventuellement, le peuple en fait son outil de communication (<em>L\u2019An V, <\/em>77). Ce n\u2019est plus la tradition qui pr\u00e9side au renouvellement des formes d\u2019expression, mais la <em>praxis<\/em> de lib\u00e9ration (<em>DT<\/em>, 94).<\/p>\n<h2>Clandestinit\u00e9s et anonymats<\/h2>\n<p>Durant la p\u00e9riode coloniale, il n\u2019y a jamais absence compl\u00e8te de dynamisme culturel du c\u00f4t\u00e9 des domin\u00e9.es. Or, contraint \u00e0 la clandestinit\u00e9, ce dynamisme r\u00e9siduel demeure largement imperceptible, y compris pour la majorit\u00e9 colonis\u00e9e. La discr\u00e9tion de toute forme de vitalit\u00e9 vise d\u2019abord \u00e0 se soustraire au regard de la domination coloniale, laquelle ne saurait s\u2019exercer sans une certaine connaissance du peuple inf\u00e9rioris\u00e9 ainsi qu\u2019une capacit\u00e9 \u00e0 valider son savoir par la force. Un des enjeux premiers du combat est donc le brouillage du savoir colonial. \u00c0 l\u2019instar des militant.es pers\u00e9cut\u00e9.es, l\u2019\u00e9crivain.e colonis\u00e9.e sera ainsi emmen\u00e9.e \u00e0 moduler son apparition, perfectionnant son art de la ruse<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"15\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f5b0000000000000000_5732\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-15\">15<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-15\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"15\">Pour approfondir ce propos, <em>cf<\/em>. Yacine-Titouth, Tassadit. 2001. <em>Chacal ou la ruse des domin\u00e9s. Aux origines du malaise des intellectuels alg\u00e9riens.<\/em> Paris\u00a0: La d\u00e9couverte.<\/span>. N\u2019ayant plus \u00e0 correspondre aux images st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es de son peuple, ille peut d\u00e9sormais s\u2019en rev\u00eatir pour mieux se cacher<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"16\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f5b0000000000000000_5732\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-16\">16<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-16\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"16\"><em>Cf<\/em>. L\u2019exemple de la combattante alg\u00e9rienne s\u2019habillant \u00e0 l\u2019europ\u00e9enne pour aller d\u00e9poser ses bombes dans la ville europ\u00e9enne (<em>L\u2019An V<\/em>, 37). <\/span>. Ce brouillage, duquel participe l\u2019anonymat de l\u2019\u00e9criture, ne vise pas uniquement \u00e0 se pr\u00e9munir de la r\u00e9pression\u00a0: il cherche aussi \u00e0 rendre compte d\u2019une cr\u00e9ativit\u00e9 collective, dont aucun individu ne saurait prendre le cr\u00e9dit. La lutte, qui a permis \u00e0 l\u2019\u00e9crivain.e de s\u2019ins\u00e9rer dans le peuple, permet aussi au peuple d\u2019emp\u00eacher quiconque de parler \u00e0 sa place. Ainsi, \u00ab\u2009les d\u00e9magogues, les opportunistes, les magiciens ont d\u00e9sormais la t\u00e2che difficile\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 52). Du fait des exigences qu\u2019elle am\u00e8ne, la pr\u00e9cipitation de la situation r\u00e9volutionnaire provoque \u00e9galement un bouleversement des anciennes formes de hi\u00e9rarchies et de division du travail. De sorte qu\u2019<\/p>\n<blockquote>\n<p>un grand nombre d\u2019hommes et de femmes qui auparavant n\u2019auraient jamais song\u00e9 \u00e0 faire \u0153uvre litt\u00e9raire, maintenant qu\u2019ils se trouvent plac\u00e9s dans des situations exceptionnelles, en prison, au maquis ou \u00e0 la veille de leur ex\u00e9cution, ressentent la n\u00e9cessit\u00e9 de dire leur nation, de composer la phrase qui exprime le peuple. (<em>DT<\/em>,154)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>De m\u00eame que des inconnu.es surgissent pour se faire porte-parole d\u2019une nouvelle r\u00e9alit\u00e9 en actes (<em>DT, <\/em>154) certain.es auteur.ices d\u00e9cideront quant \u00e0 elleux de poser la plume (Sartre 2008, 72) et de monter au maquis.<\/p>\n<h2>L\u2019engagement des corps<\/h2>\n<p>Affirmant que l\u2019\u00e9crivain.e colonis\u00e9.e doit \u00ab\u2009collaborer musculairement\u2009\u00bb \u00e0 la lutte (<em>DT<\/em>, 162), Fanon ne le.la somme pas de cesser d\u2019\u00e9crire, mais sugg\u00e8re que l\u2019engagement de son \u00e9criture ne laissera pas son corps indemne. Pour le psychiatre martiniquais, la valeur de la litt\u00e9rature tient moins \u00e0 ses contenus qu\u2019aux agencements r\u00e9els qu\u2019elle peut produire. Non que le contenu n\u2019ait pas d\u2019importance, seulement il ne fait pas l\u2019engagement. Il cite Ren\u00e9 Char selon qui \u00ab\u2009le po\u00e8me \u00e9merge d\u2019une imposition subjective et d\u2019un choix objectif. [Il] est une assembl\u00e9e en mouvement de valeurs originales d\u00e9terminantes, en relations contemporaines avec quelqu\u2019un que cette circonstance fait premier<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"17\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f5b0000000000000000_5732\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-17\">17<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-17\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"17\">Citation tir\u00e9e de Ren\u00e9 Char, \u00ab\u00a0Partage formel\u00a0\u00bb, <em>Seuls demeurent,<\/em> 1945.<\/span>\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 157). L\u2019engagement se d\u00e9finit toujours <em>en situation<\/em> par la densit\u00e9 des rapports qui s\u2019\u00e9tablissent \u00e0 travers une forme.<\/p>\n<p>En ce sens, Fanon nous montre qu\u2019un contenu n\u2019est pas n\u00e9cessaire. Ainsi, les paysans qui syntonisent avec anxi\u00e9t\u00e9 les transmissions radio du FLN\u00a0: \u00ab\u2009cette voix \u201cqui parle des djebels\u201d, non situ\u00e9e g\u00e9ographiquement, mais qui porte \u00e0 toute l\u2019Alg\u00e9rie le message grandiose de la R\u00e9volution, acquiert d\u2019embl\u00e9e une valeur essentielle\u2009\u00bb (<em>L\u2019An V<\/em>, 66). M\u00eame s\u2019illes n\u2019y comprennent rien en raison de la langue employ\u00e9e ou du brouillage des ondes par l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise, \u00ab\u2009[cette voix] alimente la foi du citoyen dans la R\u00e9volution\u2009\u00bb (<em>L\u2019An V<\/em>, 71). L\u2019\u00e9mission se trouve engag\u00e9e du simple fait qu\u2019elle atteste <em>phatiquement<\/em> la pr\u00e9sence de la nation. Cette absence de contenu aura m\u00eame un autre effet politique. Plut\u00f4t que de renvoyer \u00e0 une fonction informative, l\u2019\u00e9coute devient l\u2019\u00ab\u2009exigence int\u00e9rieure de faire corps avec la Nation en lutte, de reprendre et d\u2019assumer la nouvelle formation nationale, d\u2019\u00e9couter et de redire la grandiose \u00e9pop\u00e9e accomplie l\u00e0-haut dans les rochers et sur les djebels\u2009\u00bb (<em>L\u2019An V<\/em>, 70). Obligeant les auditeur.ices \u00e0 relayer ce qu\u2019illes ont entendu, la fragmentarit\u00e9 du message les oblige \u00e0 compl\u00e9ter les blancs, leur permettant d\u2019autant plus de s\u2019en approprier la responsabilit\u00e9. C\u2019est ainsi que \u00ab\u2009le caract\u00e8re quasi fantomatique de la radio des Moudjahidines, conf\u00e8re au combat son maximum d\u2019existence\u2009\u00bb (<em>L\u2019An V<\/em>, 70).<\/p>\n<h2>Le renouveau du conte alg\u00e9rien<\/h2>\n<p>Tandis que l\u2019\u00e9veil de la conscience nationale incite le peuple \u00e0 abandonner certaines traditions rigides, Fanon montre que certaines autres sont enti\u00e8rement revitalis\u00e9es. Ainsi, \u00e0 partir de 1952-1953, \u00ab\u2009les conteurs, st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s et fatigants \u00e0 \u00e9couter, bouleversent de fond en comble et leurs m\u00e9thodes d\u2019expos\u00e9 et le contenu de leurs r\u00e9cits. Le public, autrefois clairsem\u00e9, se fait compact\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 169). Donnant prise aux probl\u00e8mes et aux usages langagiers d\u2019un peuple largement illettr\u00e9, la forme du conte se pr\u00eate ais\u00e9ment aux ajustements. Des th\u00e8mes et des personnages typiques, issus de la tradition populaire, sont alors r\u00e9agenc\u00e9s aux pr\u00e9occupations du pr\u00e9sent. Il en est ainsi des histoires de brigands qui, reprises et remodel\u00e9es, sont utilis\u00e9es par le peuple pour \u00ab\u2009se mettre en forme, pour entretenir sa capacit\u00e9 r\u00e9volutionnaire\u2009\u00bb (<em>DT<\/em>, 31). En effet, la situation historique o\u00f9 se r\u00e9-\u00e9noncent des contes anciens transforme la puissance signifiante \u2014 et affective \u2014 des personnages hors-la-loi. Celleux-ci n\u2019ont plus \u00e0 \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9.es comme des voleur.euses, des crapules ou des d\u00e9prav\u00e9.es\u00a0: \u00ab\u2009Si l\u2019acte pour lequel [le brigand] est poursuivi par les autorit\u00e9s colonialistes est un acte exclusivement dirig\u00e9 contre une personne ou un bien colonial, alors la d\u00e9marcation est nette, flagrante. Le processus d\u2019identification est automatique<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"18\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f5b0000000000000000_5732\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-18\">18<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-18\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"18\">Ce passage n\u2019est pas sans rappeler le commentaire de Walter Benjamin au sujet de \u00ab\u00a0l\u2019admiration secr\u00e8te du peuple\u00a0\u00bb pour la figure du \u00ab\u00a0grand\u00a0\u00bb criminel\u00a0: \u00ab\u00a0ce n\u2019est pas l\u2019acte du criminel qui est cause d\u2019admiration, mais seulement la violence qui a engendr\u00e9 cet acte. Dans ce cas, la violence que le droit actuel cherche \u00e0 \u00f4ter \u00e0 l\u2019individu dans tous les domaines de l\u2019action appara\u00eet mena\u00e7ante et, m\u00eame vaincue, \u00e9veille la sympathie des foules contre le droit\u00a0\u00bb (Benjamin\u00a02012, 63).<\/span>\u2009\u00bb\u00a0(<em>DT<\/em>, 32).<\/p>\n<p>En r\u00e9interpr\u00e9tant le pass\u00e9, ce type de narrations \u00ab\u2009fait ressortir avec \u00e9clat les possibilit\u00e9s inaccomplies du pr\u00e9sent, r\u00e9injecte de la contingence et de l\u2019angoisse dans la t\u00e9l\u00e9ologie coloniale o\u00f9 pass\u00e9, pr\u00e9sent et avenir se confondent\u2009\u00bb (Ajari\u00a02014, 284). L\u2019\u00e9pop\u00e9e tire ici sa valeur de ses discontinuit\u00e9s, au contraire de la trag\u00e9die qui repose sur une unit\u00e9 d\u2019action sans dehors (Ajari\u00a02014, 291). En cela, Fanon s\u2019oppose encore \u00e0 Hegel qui fait de la trag\u00e9die un genre sup\u00e9rieur et attribue l\u2019\u00e9pop\u00e9e \u00e0 une conscience na\u00efve et x\u00e9nophobe (Ajari\u00a02014, 291).<\/p>\n<h2>Catastrophe vs Catharsis<\/h2>\n<p>Si le conte suscite des identifications, celles-ci sont alors d\u00e9rob\u00e9es \u00e0 leur fonction cathartique. La conversion des peines en plaisir vis\u00e9e par la catharsis se trouve effectivement emp\u00each\u00e9e en raison de la trop grande proximit\u00e9 entre les conditions du r\u00e9cit et les conditions de vie (Lacoue-Labarthe 2002, cit\u00e9 par Ajari). Pour jouir du r\u00e9cit, il <em>faut<\/em> qu\u2019il y ait engagement dans la vie r\u00e9elle\u00a0: \u00ab\u00a0Ce que r\u00e9v\u00e8le cette impossibilit\u00e9 [\u2026], c\u2019est un d\u00e9doublement de l\u2019ordre mim\u00e9tique, une rupture de l\u2019incommensurabilit\u00e9 du mod\u00e8le et de la copie. [\u2026] Le hors-r\u00e9cit, c\u2019est-\u00e0-dire le monde, en vient \u00e0 questionner le r\u00e9cit et \u00e0 se faire lui-m\u00eame questionnable depuis l\u2019int\u00e9rieur du r\u00e9cit\u00a0\u00bb (Ajari\u00a02014, 291). Comme dans sa th\u00e9rapie, Fanon oppose \u00e0 la <em>catharsis<\/em> un autre mod\u00e8le de <em>mimesis\u00a0<\/em>: la dramatisation catastrophique. Y voyant une similitude avec la <em>Po\u00e9ti<\/em><em>que <\/em>d\u2019Aristote, Ajari note que \u00ab\u00a0[la mimesis aristot\u00e9licienne] n\u2019est pas l\u2019imitation des produits de la nature envisag\u00e9s comme des \u00e9tants isol\u00e9s, mais celle de sa dynamique physique m\u00eame\u00a0\u00bb (Ajari\u00a02014, 289). De sorte que \u00ab\u00a0l\u2019artiste colonis\u00e9 ne doit pas d\u00e9peindre la r\u00e9volution, mais la mimer, au sens d\u2019une re-production [\u2026]; il doit en imiter le mouvement, la dialectique, cette \u00ab\u00a0vie souterraine, dense, en perp\u00e9tuel renouvellement\u00a0\u00bb (Ajari\u00a02014, 289). Ainsi, le.la po\u00e8te r\u00e9volutionnaire n\u2019est pas tenu.e d\u2019interpr\u00e9ter une <em>structure\u00a0: <\/em>ille ne cherche pas \u00e0 reproduire une image statique et repr\u00e9sentative, mais \u00e0 prolonger, en s\u2019y prolongeant \u00e0 son tour, le <em>rythme<\/em> de la r\u00e9alit\u00e9 nationale.<\/p>\n<h2>R\u00e9cit, rythme et r\u00e9alit\u00e9 humaine<\/h2>\n<p>Renvoyant non \u00e0 la forme, mais \u00e0 une <em>disposition particuli\u00e8re du mouvant<\/em> (Benveniste\u00a01966, 334), la notion de rythme<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"19\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f5b0000000000000000_5732\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-19\">19<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f5b0000000000000000_5732-19\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"19\">\u00c0 Lyon, Fanon suit \u00e9galement les cours d\u2019Andr\u00e9 Leroi-Gourhan, dont les travaux d\u2019anthropologie (2022) reprennent largement les \u00e9tudes sur le rythme de Marcel Mauss (1972). Pour une r\u00e9flexion approfondie sur la notion de rythme, nous renvoyons aux d\u00e9veloppements ult\u00e9rieurs qu\u2019en propose Henri Meschonnic (1982).<\/span> permet \u00e0 Fanon d\u2019appr\u00e9hender lutte et litt\u00e9rature dans un continuum pratique. En circulant, en \u00e9voluant, le rythme organise une r\u00e9ciprocit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e par laquelle s\u2019inventent des sujets. Le rythme \u00ab\u00a0vient directement d\u2019une action faite ensemble\u00a0\u00bb (Mauss 1972, 252). C\u2019est cette r\u00e9ciprocit\u00e9 qui donnera sa consistance affective, organique et imaginaire \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 humaine\u00a0: \u00ab\u00a0le contact du peuple avec la geste nouvelle suscite un nouveau rythme respiratoire, des tensions musculaires oubli\u00e9es et d\u00e9veloppe l\u2019imagination\u00a0\u00bb (<em>DT<\/em>, 170). De m\u00eame, c\u2019est en assumant ce rythme corporel que le peuple, \u00ab\u00a0dans ses huttes et dans ses r\u00eaves, se met en communication avec le nouveau rythme national\u00a0\u00bb (<em>DT<\/em>, 78). Ici encore, la pratique du conte illustre bien le processus d\u2019intersubjectivation par lequel s\u2019\u00e9labore la d\u00e9colonisation\u00a0: \u00ab\u00a0Le conteur r\u00e9pond par approximations successives \u00e0 l\u2019attente du peuple et chemine, apparemment solitaire, mais en r\u00e9alit\u00e9 soutenu par l\u2019assistance, \u00e0 la recherche de mod\u00e8les nouveaux, de mod\u00e8les nationaux\u00a0\u00bb (<em>DT<\/em>, 170). La diff\u00e9rence tend ainsi \u00e0 s\u2019estomper entre le r\u00e9cit et la r\u00e9alit\u00e9 humaine en lutte, car cette r\u00e9alit\u00e9 \u00ab\u00a0<em>est<\/em> ce r\u00e9cit, elle <em>est <\/em>cet auditoire changeant, qui prend de l\u2019ampleur\u00a0\u00bb (Ajari 2014, 285, <em>soulign\u00e9 par l\u2019auteur<\/em>). C\u2019est parce qu\u2019il en avait conscience que le r\u00e9gime colonial, \u00e0 partir de 1955, \u00ab a proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 l\u2019arrestation syst\u00e9matique [des] conteurs\u00a0\u00bb (<em>DT,<\/em> 170).<\/p>\n<h2>Une po\u00e9tique \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des ind\u00e9pendances\u00a0?<\/h2>\n<p>Apr\u00e8s la phase d\u00e9cisive de la lutte de lib\u00e9ration, la cr\u00e9ation litt\u00e9raire entre dans une p\u00e9riode nouvelle\u00a0: la litt\u00e9rature nationale. Cette nouvelle \u00e9tape de l\u2019existence collective ne doit pas rendre caducs les principes de la litt\u00e9rature de combat. Au contraire, les d\u00e9colonis\u00e9.es doivent rester vigilant.es et ne pas c\u00e9der \u00e0 la mystique nationaliste des r\u00e9cits officiels qui menacent \u00e0 nouveau d\u2019enfermer le peuple dans une repr\u00e9sentation de lui-m\u00eame. Le r\u00f4le de l\u2019\u00e9crivain.e en regard \u00e0 l\u2019\u00e9dification nationale ne doit pas \u00eatre de <em>c\u00e9l\u00e9brer<\/em>, mais de politiser\u00a0: \u00ab\u00a0Or, politiser c\u2019est ouvrir l\u2019esprit, c\u2019est \u00e9veiller l\u2019esprit, mettre au monde l\u2019esprit\u00a0\u00bb (<em>DT<\/em>, 133). Non pas sauver, mais \u00ab\u00a0inventer des \u00e2mes\u00a0\u00bb, selon l\u2019expression que Fanon reprend \u00e0 C\u00e9saire (<em>DT<\/em>, 133). L\u2019\u00e9crivain.e doit \u00e0 la fois comprendre et faire comprendre \u00ab\u00a0qu\u2019il n\u2019y a pas de d\u00e9miurge, qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019homme illustre et responsable de tout\u00a0\u00bb (<em>DT<\/em>, 133), que le seul d\u00e9miurge \u00ab\u00a0c\u2019est le peuple\u00a0\u00bb (133). La cr\u00e9ation, en ce sens, est toujours r\u00e9ciproque, car si \u00ab\u00a0le premier devoir du po\u00e8te colonis\u00e9 est de d\u00e9terminer clairement le sujet peuple de sa cr\u00e9ation\u00a0\u00bb (<em>DT<\/em>, 157), c\u2019est le sujet peuple, en retour, qui, par sa lutte po\u00e9tique, peut faire de l\u2019\u00e9crivain.e un sujet. D\u00e8s lors, la litt\u00e9rature nationale n\u2019a pas \u00e0 donner au peuple un programme, mais \u00e0 lui servir d\u2019outil pour ouvrir l\u2019attention qu\u2019il se porte \u00e0 lui-m\u00eame. La litt\u00e9rature n\u2019est toutefois pas le moyen unique de cette prise de conscience. Tout ce qui fait la consistance de la nation nouvelle participe \u00e9galement du langage par lequel elle s\u2019exprime et se r\u00e9fl\u00e9chit. Ce langage, qui ne saurait \u00eatre r\u00e9duit au \u00ab\u00a0sch\u00e9ma a priori\u00a0\u00bb (<em>DT<\/em>, 63) dans lequel les partis nationalistes tentent d\u2019\u00ab\u00a0encadrer les masses\u00a0\u00bb (63), s\u2019organise toujours dynamiquement \u2014 avec tout ce que cela comporte de discontinuit\u00e9s. Comprendre le <em>rythme<\/em> de la r\u00e9alit\u00e9 nationale, c\u2019est donc l\u2019approcher comme un po\u00e8me\u00a0: \u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas seulement une d\u00e9marche intellectuelle, mais une d\u00e9marche politique. Comprendre ce po\u00e8me c\u2019est comprendre le r\u00f4le qu\u2019on a \u00e0 jouer, identifier sa d\u00e9marche, fourbir ses armes.\u00a0\u00bb (<em>DT<\/em>, 162) Ce n\u2019est pas en portant attention \u00e0 la coh\u00e9rence nationale, mais en se portant vers les probl\u00e8mes \u2014 vers \u00ab\u00a0ce lieu de d\u00e9s\u00e9quilibre occulte o\u00f9 se tient le peuple\u00a0\u00bb (<em>DT<\/em>, 157) \u2014 que le.la po\u00e8te pourra alors \u0153uvrer \u00e0 la d\u00e9sali\u00e9nation collective.<\/p>\n<p>La construction nationale exige ainsi pour chaque citoyen.ne de \u00ab\u00a0continuer dans son action concr\u00e8te de tous les jours [\u2026] \u00e0 incarner la v\u00e9rit\u00e9 constamment dialectique de la nation\u00a0\u00bb (<em>DT,<\/em> 135). Comme Fanon nous le montre \u00e0 travers le conte, cette dialectique met toujours en jeu des r\u00e9alit\u00e9s singuli\u00e8res, dont les rapports sont modul\u00e9s par leur recherche commune, rythmique, du surcro\u00eet de puissance collective. Ainsi faut-il prendre soin de ce jeu comme de ces singularit\u00e9s\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019histoire de la nation future pi\u00e9tine avec une singuli\u00e8re d\u00e9sinvolture les petites histoires locales [\u2026] alors qu\u2019il faudrait ins\u00e9rer harmonieusement l\u2019histoire du village, l\u2019histoire des conflits traditionnels des clans et des tribus dans l\u2019action d\u00e9cisive \u00e0 laquelle on appelle le peuple\u00a0\u00bb (<em>DT<\/em>, 67-68). Ce qui diff\u00e8re de la repr\u00e9sentation historique de la nation ne doit pas \u00eatre vu comme une menace \u00e0 l\u2019existence nationale, mais ce qui en permet le dynamisme, ce qui en ouvre le devenir. Plut\u00f4t que de reproduire la nation, il s\u2019agit alors de la r\u00e9inventer sans arr\u00eat. Par la parole, les r\u00e9unions ou la cr\u00e9ation litt\u00e9raire, il faut \u00ab\u00a0multiplier dans chaque cerveau les voies d\u2019association\u00a0\u00bb (<em>DT<\/em>, 131), \u00ab\u00a0multiplier les connexions, diversifier les r\u00e9seaux\u00a0\u00bb (<em>DT<\/em>, 231). En dramatisant la r\u00e9alit\u00e9 nationale, la litt\u00e9rature permet d\u2019imaginer et de d\u00e9couvrir de nouvelles r\u00e9sonances, de nouvelles possibilit\u00e9s d\u2019agencement et de pluraliser la r\u00e9alit\u00e9 humaine.<\/p>\n<p>La multiplication des rapports au sein du peuple est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui doit pr\u00e9venir la consolidation d\u2019un nouvel \u00c9tat oppresseur et des nouvelles formes d\u2019inf\u00e9riorisation que cela suppose. Pour Fanon, l\u2019in\u00e9vitable conflictualit\u00e9 que cette prolif\u00e9ration des points de vue entra\u00eene ne t\u00e9moigne pas d\u2019un \u00e9chec de l\u2019existence nationale, mais de sa vitalit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019inimiti\u00e9 n\u2019est pas, comme dans la tradition consensuelle de la pens\u00e9e politique europ\u00e9enne, l\u2019abolition de toute relation. C\u2019est au contraire la relation politique par excellence\u00a0\u00bb (Ajari 2014, 270). Ainsi d\u00e9crit-il la consistance \u00e9mulatoire de la nation, dans les premi\u00e8res phases de la lutte r\u00e9volutionnaire o\u00f9 \u00ab chaque colonis\u00e9 en armes est un morceau de la nation d\u00e9sormais vivante [\u2026][;] chacun, par son action, fait exister la nation et s\u2019engage \u00e0 la faire localement triompher \u00bb (<em>DT<\/em>, 81-82). Cette relation agonistique, o\u00f9 les tribus rivales se solidarisent par la mise au d\u00e9fi, produit un \u00e9lan irr\u00e9sistible\u00a0: \u00ab\u00a0aucun autochtone ne peut rester indiff\u00e9rent \u00e0 ce nouveau rythme\u00a0\u00bb (<em>DT, <\/em>82). La r\u00e9ciprocit\u00e9 active entre les co-\u00e9nonciateur.ices du discours national \u2014 auteur.ices comme lecteur.ices \u2014 n\u2019est pas seulement analogue \u00e0 celle du combat arm\u00e9; elle en est la continuation.<\/p>\n<p>Enfin, bien qu\u2019il s\u2019agisse de \u00ab\u00a0d\u00e9centraliser \u00e0 l\u2019extr\u00eame\u00a0\u00bb et de respecter les autonomies locales, Fanon met en garde contre les dangers du tribalisme, qui peut ressurgir \u00e0 tout moment. Pour que la consistance agonistique de la r\u00e9alit\u00e9 nationale puisse tenir en respect le pouvoir d\u2019\u00c9tat, il faut \u00e9viter \u00e0 tout prix les replis identitaires et les chauvinismes locaux. C\u2019est pour s\u2019en pr\u00e9venir qu\u2019il faut sans cesse affiner les langages communs. Tel est la t\u00e2che commune au th\u00e9rapeute, \u00e0 la litt\u00e9rature et aux mouvements sociaux\u00a0: trouver les rythmes qui nous permettent de nous lier, \u00e0 m\u00eame nos diff\u00e9rences.<\/p>\n<p>Ainsi, y a-t-il un m\u00eame mouvement, un m\u00eame probl\u00e8me et une m\u00eame m\u00e9thode qui relient le psychiatre, l\u2019auteur et le militant Frantz Fanon? Comme nous venons de le voir, l\u2019insistance du litt\u00e9raire qui traverse ses \u00e9crits tient d\u2019abord au r\u00f4le qu\u2019il accorde, dans sa clinique, \u00e0 la <em>dramatisation<\/em>. C\u2019est donc pr\u00e9cis\u00e9ment en vue de se soigner lui-m\u00eame qu\u2019il met en sc\u00e8ne son existence d\u2019homme noir colonis\u00e9. En recourant pour ce faire \u00e0 des personnages conceptuels, \u00e0 une m\u00e9thode dialectique et \u00e0 une ph\u00e9nom\u00e9nologie qu\u2019il ajuste \u00e0 sa situation, il parvient \u00e0 penser son <em>agir<\/em> et \u00e0 se situer dans un devenir collectif. Fanon soutient toutefois, comme nous l\u2019avons montr\u00e9, que l\u2019activit\u00e9 litt\u00e9raire ne proc\u00e8de pas en elle-m\u00eame d\u2019un tel exercice de probl\u00e9matisation de m\u00eame qu\u2019elle n\u2019atteste pas d\u2019une existence ontologique. Au contraire, l\u2019expression litt\u00e9raire des peuples colonis\u00e9s se trouve d\u00e8s les d\u00e9buts affect\u00e9e par un processus d\u2019inf\u00e9riorisation culturelle qui vient inhiber la formation d\u2019une subjectivit\u00e9 propre. Le d\u00e9ni de ce processus violent, fond\u00e9 sur le racisme, induit chez les inf\u00e9rioris\u00e9.es un clivage psychique les incitant \u00e0 s\u2019identifier au colonisateur. Cette forme d\u2019ali\u00e9nation situe d\u2019abord la litt\u00e9rature colonis\u00e9e dans une perspective assimilationniste avant de la ramener \u00e0 une fonction de d\u00e9charge purgative. Ce ressort cathartique conduit peu \u00e0 peu les colonis\u00e9.es \u00e0 investir positivement l\u2019image st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e que leur renvoie le regard colonial. La r\u00e9paration narcissique qui en d\u00e9coule les m\u00e8ne alors \u00e0 en tirer une litt\u00e9rature prolifique. Or, nous avons vu qu\u2019aucune de ces dispositions litt\u00e9raires ne peut fournir un outil \u00e0 la reconnaissance d\u2019un sujet. Plut\u00f4t, c\u2019est sur l\u2019\u00e9chec de l\u2019assimilation, de la catharsis et des formules auto-exotisantes que Fanon fait reposer la possibilit\u00e9 d\u2019une prise de conscience. Ainsi, au fil des diff\u00e9rentes catastrophes, de rencontres et d\u2019accidents, les colonis\u00e9.es peuvent-illes conqu\u00e9rir un point de vue ontologique \u2014 et se doter du m\u00eame coup d\u2019une litt\u00e9rature correspondant \u00e0 leur r\u00e9alit\u00e9. L\u2019existence m\u00eame d\u2019une telle litt\u00e9rature d\u00e9pend toutefois de sa capacit\u00e9 \u00e0 assumer une lutte physique et violente contre l\u2019oppresseur. Il ne se s\u2019agit pas, d\u00e8s lors, de restituer une culture pr\u00e9coloniale, mais d\u2019inventer, les unes par les autres, de nouvelles formes de vie et de nouvelles formes de langage. La r\u00e9alit\u00e9 nationale qui prend corps avec la litt\u00e9rature de combat tire alors sa consistance d\u2019une r\u00e9ciprocit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, d\u2019un rythme collectif qui se trouve \u00e0 m\u00eame les singularit\u00e9s. Au m\u00eame titre que la th\u00e9rapie vise \u00e0 \u00ab\u00a0rythmer la vie des malades\u00a0\u00bb (Ajari\u00a02014, 218), la litt\u00e9rature doit \u00eatre le moyen de mieux faire entendre et d\u2019affiner sans cesse les rythmes communs qui nous permettent d\u2019\u00eatre libres.<\/p>\n<p>Ces r\u00e9flexions vitales nous semblent pouvoir r\u00e9pondre \u00e0 de br\u00fblantes questions d\u2019actualit\u00e9. Nous voyons constamment ressurgir, dans l\u2019espace m\u00e9diatique qu\u00e9b\u00e9cois, des volont\u00e9s protectionnistes \u00e0 l\u2019\u00e9gard des cultures minoritaires\u00a0: ces volont\u00e9s affich\u00e9es s\u2019accompagnent souvent de discours qui visent \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer la diff\u00e9rence et \u00e0 en revendiquer le droit \u00e0 la repr\u00e9sentation. Pour essentiel que soit ce droit, il nous faut cependant rester vigilant.es devant de telles attitudes. Trop souvent, en effet, elles tendent \u00e0 r\u00e9duire les diff\u00e9rences \u00e0 leur dimension esth\u00e9tique. Or, comme Fanon l\u2019a si bien d\u00e9montr\u00e9, la visibilit\u00e9 accrue des litt\u00e9ratures minoritaires ne saurait pr\u00e9venir par elle-m\u00eame la destruction continue des r\u00e9alit\u00e9s vivantes qu\u2019elles sont cens\u00e9es repr\u00e9senter. A contrario, cette visibilit\u00e9 peut aussi faire \u00e9cran \u00e0 la perp\u00e9tuation d\u2019une violence r\u00e9elle et des logiques d\u2019oppression sur lesquelles elle se fonde (racisme, sexisme, homophobie, etc.). Le droit \u00e0 l\u2019image peut tr\u00e8s bien s\u2019accommoder, par exemple, d\u2019un d\u00e9ni syst\u00e9matique des droits d\u2019usage qui organisent la vie des peuples autochtones. Plut\u00f4t que de mesurer la condition d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 humaine \u00e0 son degr\u00e9 d\u2019exposition m\u00e9diatique, Fanon nous enjoint de porter notre attention \u00e0 ces r\u00e9alit\u00e9s elles-m\u00eames, \u00e0 leurs conditions d\u2019existence, et \u00e0 la mani\u00e8re dont notre propre existence s\u2019y trouve compromise. C\u2019est par une telle attention, un tel effort de rencontre et par l\u2019\u00e9laboration de solidarit\u00e9s concr\u00e8tes que les diff\u00e9rences culturelles peuvent prendre leur sens plein et redevenir perceptibles. En ce sens, nous ne pouvons jamais lire ni \u00e9crire qu\u2019en prenant parti\u00a0: en faisant de la litt\u00e9rature le moyen d\u2019un rythme nouveau, un rythme qui nous engage envers les autres, avec tout ce que cela suppose de combats \u00e0 venir.<\/p>\n<\/div>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Ajari, Norman. 2014. \u00ab\u00a0Race et violence\u00a0: Frantz Fanon \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du postcolonial\u00a0\u00bb. Doctorat en philosophie, Toulouse UT2-Le Mirail.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2022. <em>Noirceur\u00a0: Race, genre, classe et pessimisme dans la pens\u00e9e africaine-am\u00e9ricaine au XXIe si\u00e8cle<\/em>. Paris\u00a0: Divergences.<\/p>\n<p>Benjamin, Walter. 2012 [1921]. <em>Critique de la violence<\/em>. Paris\u00a0: Payot.<\/p>\n<p>Benveniste, \u00c9mile. 1966. <em>Probl\u00e8mes de linguistique g\u00e9n\u00e9rale, 1<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Cherki, Alice. 2011 [1975].<em> Frantz Fanon. <\/em><em>Portrait<\/em>. 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Paris 7 Denis Diderot \/ Universit\u00e0 degli studi di Bologna.<\/p>\n<p>Sartre, Jean-Paul. 2008 [1948]. <em>Qu\u2019est-ce que la litt\u00e9rature?<\/em> Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014 . \u00ab\u00a0Orph\u00e9e Noir\u00a0: Extraits\u00a0\u00bb. <em>Pr\u00e9sence Africaine<\/em>, vol. 1, no\u00a06, 1949\u00a0: 9-14.<\/p>\n<p>Senghor, L\u00e9opold S\u00e9dar. 2015 [1948].\u00a0 <em>Anthologie de la nouvelle po\u00e9sie n\u00e8gre et malgache de langue fran\u00e7aise<\/em> [9e \u00e9d.]. Paris\u00a0: Presses universitaires de France.<\/p>\n<p>Tosquelles, Fran\u00e7ois. 2007. \u00ab\u00a0Frantz Fanon \u00e0 St-Alban\u00a0\u00bb. <em>ERES \u00ab\u00a0Sud\/Nord\u00a0\u00bb<\/em>, n<sup>o<\/sup> 22\u00a0: 9 \u201314.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014 1992. \u00ab\u00a0Frantz Fanon et la psychoth\u00e9rapie institutionnelle\u00a0\u00bb. Dans <em>Histoire et histoires en psychiatrie<\/em>, Michel Minard (dir.), 37\u201345. Toulouse\u00a0: \u00c9r\u00e8s.<\/p>\n<p>Yacine-Titouh, Tassadit. 2001. <em>Chacal ou la ruse des domin\u00e9s\u00a0: aux origines du malaise culturel des intellectuels alg\u00e9riens<\/em>. Paris\u00a0: La D\u00e9couverte.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Valiquette, Denis. 2022. \u00ab Litt\u00e9ratures catastrophiques : une po\u00e9tique d\u00e9coloniale chez Frantz Fanon \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Litt\u00e9rature et mouvements sociaux\/25 ans de Postures \u00bb, no 35, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5732 (Consult\u00e9 le xx\/xx\/xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/valiquette_35_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 valiquette_35_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-9b2fa894-f71b-4377-b67d-c1f91d894e1a\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/valiquette_35_0.pdf\">valiquette_35_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/valiquette_35_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-9b2fa894-f71b-4377-b67d-c1f91d894e1a\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>Lee Maracle. 2018 [1990]. \u00ab\u00a0Oratoire\u00a0: acc\u00e9der \u00e0 la th\u00e9orie\u00a0\u00bb. Dans <em>Nous sommes des histoires. R\u00e9flexions sur la litt\u00e9rature autochtone<\/em>, Marie-H\u00e9l\u00e8ne Jeannotte, Jonathan Lamy et Isabelle St-Amand (dir.), 39-40, Montr\u00e9al\u00a0: M\u00e9moire d\u2019encrier. <em>Traduction de Jean-Pierre Pelletier.<\/em><\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>Ces <em>catastrophes<\/em> sont des moments d\u2019arrachement \u00e0 soi, de transformation individuelle, o\u00f9 la personnalit\u00e9 entra\u00eene avec elle son milieu. Ce sont ces seuils que Fanon appellera, suivant Tosquelles, des \u00ab r\u00e9actions catastrophiques \u00bb (Ajari 2014, 225).<\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>Fondateur de l\u2019\u00c9cole d\u2019Alger, il est connu pour sa th\u00e9orie (raciste) du primitivisme.<\/div><\/li><li><span>4<\/span><div>Si l\u2019\u00e9quipe de St-Alban a su jouir d\u2019une grande autonomie d\u2019exp\u00e9rimentation, le contexte tendu dans lequel Fanon exercera rend tr\u00e8s vite sa clinique insoutenable. Il se voit alors contraint, pour continuer d\u2019\u0153uvrer \u00e0 la d\u00e9sali\u00e9nation mentale des Alg\u00e9rien.nes, de quitter son poste de m\u00e9decin-chef \u00e0 l\u2019H\u00f4pital de Blida. Entr\u00e9 dans la clandestinit\u00e9, il rejoint le Front de Lib\u00e9ration Nationale (FLN) (Cherki 2011).<\/div><\/li><li><span>5<\/span><div>Selon Matthieu Renault, \u00ab\u00a0le concept de r\u00e9alit\u00e9 humaine, traduction par Henry Corbin du <em>Dasein <\/em>heidegg\u00e9rien est tout autant pour Fanon un concept lacanien\u00a0\u00bb (Renault 2011, 140).<\/div><\/li><li><span>6<\/span><div>Diff\u00e9rentes versions du sch\u00e9ma fanonien se retrouvent successivement dans son essai <em>Peau noire, masques blancs <\/em>(1975, dor\u00e9navant <em>PNMB<\/em>), dans un article de 1955 intitul\u00e9 <em>Antillais et Africains <\/em>(1964, 27-36, dor\u00e9navant <em>PRA<\/em>), dans ses interventions aux deux premiers congr\u00e8s des \u00e9crivain.es noir.es (en 1956 et 1959) intitul\u00e9es <em>Racisme et Culture<\/em> (<em>PRA<\/em>, 37-52) et <em>Fondements r\u00e9ciproques de la culture et des luttes de lib\u00e9ration <\/em>(reproduit dans 1969, 166-175, dor\u00e9navant<em> DT<\/em>), puis enfin dans <em>Les damn\u00e9s de la terre<\/em> (<em>DT<\/em>).<\/div><\/li><li><span>7<\/span><div> Il s\u2019agit de son discours au 1<sup>er<\/sup> Congr\u00e8s des \u00e9crivains noirs organis\u00e9 par Pr\u00e9sence Africaine, en septembre 1956 \u00e0 Paris, prononc\u00e9 quelques jours avant qu\u2019il passe \u00e0 la clandestinit\u00e9.<\/div><\/li><li><span>8<\/span><div>Le colonialisme vise moins \u00e0 tuer, ou \u00e0 exterminer, qu\u2019\u00e0 pouvoir sans contraintes <em>pr\u00e9lever des vies.<\/em> <em>Cf.<\/em> l\u2019\u00e9laboration de cette id\u00e9e par Achille Mbembe, via son concept de \u00ab\u00a0n\u00e9cropolitique\u00a0\u00bb (Mbembe 2011).<\/div><\/li><li><span>9<\/span><div>Ou, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, de la conscience majoritaire d\u2019une structure sociale raciste.<\/div><\/li><li><span>10<\/span><div>Alors qu\u2019il est \u00e9tudiant en psychiatrie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Lyon, Fanon assiste \u00e9galement aux cours de philosophie de Maurice Merleau-Ponty (Cherki 2011).<\/div><\/li><li><span>11<\/span><div>Fanon poursuit les r\u00e9flexions sur la double-conscience de W.E.B Du Bois, selon qui le.la Noir.e am\u00e9ricain.e est \u00e9galement un \u00eatre \u00ab\u2009dou\u00e9 de double vue dans ce monde [\u2026] qui ne lui conc\u00e8de aucune vraie conscience de soi, mais qui, au contraire, ne le laisse s\u2019appr\u00e9hender qu\u2019\u00e0 travers la r\u00e9v\u00e9lation de l\u2019autre monde\u2009\u00bb. Cette double-vue ou double-conscience, Du Bois la d\u00e9finit comme un \u00ab\u2009sentiment de constamment se regarder par les yeux d\u2019un autre, de mesurer son \u00e2me \u00e0 l\u2019aune d\u2019un monde qui vous consid\u00e8re comme un spectacle, avec un amusement teint de piti\u00e9 m\u00e9prisante\u2009\u00bb (Du Bois\u00a02004, 11).<\/div><\/li><li><span>12<\/span><div>Angela Davis et Patricia Hill Collins ont \u00e9crit plus amplement au sujet du r\u00f4le que prendra le jazz dans la cr\u00e9ation d\u2019une communaut\u00e9 de r\u00e9sistance\u00a0: \u00ab\u2009Black people were able to create with their music an aesthetic community of resistance, which in turn encouraged and nurtured a political community of active struggle for freedom\u2009\u00bb (Davis, cit\u00e9 par Hill Collins\u00a02000, 105); \u00ab\u2009Blues was not just entertainment\u2014it was a way of solidifying community and commenting on the social fabric of working-class Black life in America\u2009\u00bb (105)<\/div><\/li><li><span>13<\/span><div>\u00c0 propos de la notion de noirceur, voir Ajari 2022.<\/div><\/li><li><span>14<\/span><div>Fanon remarque chez des paysans jusque-l\u00e0 r\u00e9calcitrants envers la m\u00e9decine moderne, un changement subit d\u2019attitude\u00a0: \u00ab\u2009Ce n\u2019est plus \u201cle\u2019\u2019 m\u00e9decin, mais \u201cnotre\u201d m\u00e9decin\u2009\u00bb. (1972, 132, dor\u00e9navant <em>L\u2019An V<\/em>)<\/div><\/li><li><span>15<\/span><div>Pour approfondir ce propos, <em>cf<\/em>. Yacine-Titouth, Tassadit. 2001. <em>Chacal ou la ruse des domin\u00e9s. Aux origines du malaise des intellectuels alg\u00e9riens.<\/em> Paris\u00a0: La d\u00e9couverte.<\/div><\/li><li><span>16<\/span><div><em>Cf<\/em>. L\u2019exemple de la combattante alg\u00e9rienne s\u2019habillant \u00e0 l\u2019europ\u00e9enne pour aller d\u00e9poser ses bombes dans la ville europ\u00e9enne (<em>L\u2019An V<\/em>, 37). <\/div><\/li><li><span>17<\/span><div>Citation tir\u00e9e de Ren\u00e9 Char, \u00ab\u00a0Partage formel\u00a0\u00bb, <em>Seuls demeurent,<\/em> 1945.<\/div><\/li><li><span>18<\/span><div>Ce passage n\u2019est pas sans rappeler le commentaire de Walter Benjamin au sujet de \u00ab\u00a0l\u2019admiration secr\u00e8te du peuple\u00a0\u00bb pour la figure du \u00ab\u00a0grand\u00a0\u00bb criminel\u00a0: \u00ab\u00a0ce n\u2019est pas l\u2019acte du criminel qui est cause d\u2019admiration, mais seulement la violence qui a engendr\u00e9 cet acte. Dans ce cas, la violence que le droit actuel cherche \u00e0 \u00f4ter \u00e0 l\u2019individu dans tous les domaines de l\u2019action appara\u00eet mena\u00e7ante et, m\u00eame vaincue, \u00e9veille la sympathie des foules contre le droit\u00a0\u00bb (Benjamin\u00a02012, 63).<\/div><\/li><li><span>19<\/span><div>\u00c0 Lyon, Fanon suit \u00e9galement les cours d\u2019Andr\u00e9 Leroi-Gourhan, dont les travaux d\u2019anthropologie (2022) reprennent largement les \u00e9tudes sur le rythme de Marcel Mauss (1972). Pour une r\u00e9flexion approfondie sur la notion de rythme, nous renvoyons aux d\u00e9veloppements ult\u00e9rieurs qu\u2019en propose Henri Meschonnic (1982).<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Litt\u00e9rature et mouvements sociaux\/25 ans de Postures \u00bb, no 35 Avertissement de contenu. Le texte qui suit parle de violence raciste. Nous croyons que c\u2019est dans le faire que r\u00e9side la preuve d\u2019une chose ou d\u2019une id\u00e9e. Faire n\u00e9cessite une forme d\u2019interaction sociale et, par cons\u00e9quent, un r\u00e9cit s\u2019av\u00e8re le moyen le plus [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1346,1347,1348],"tags":[358],"class_list":["post-5732","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-litterature-et-mouvements-sociaux-25-ans-de-postures","category-textes-en-contextes","category-textes-en-lutte","tag-valiquette-denis"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5732","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5732"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5732\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8358,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5732\/revisions\/8358"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5732"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5732"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5732"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}