{"id":5736,"date":"2024-06-13T19:48:36","date_gmt":"2024-06-13T19:48:36","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/sortir-luniversite-de-luniversite-entretien-avec-emile-bordeleau-pitre-et-rachel-nadon\/"},"modified":"2024-08-19T15:28:52","modified_gmt":"2024-08-19T15:28:52","slug":"sortir-luniversite-de-luniversite-entretien-avec-emile-bordeleau-pitre-et-rachel-nadon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5736","title":{"rendered":"\u00ab Sortir l\u2019universit\u00e9 de l\u2019universit\u00e9 \u00bb : entretien avec \u00c9mile Bordeleau-Pitre et Rachel Nadon"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6907\" data-type=\"post\" data-id=\"6907\">Dossier \u00ab Litt\u00e9rature et mouvements sociaux\/25 ans de Postures \u00bb<\/a>, no 35<\/h5>\n<p><em>Postures <\/em>(Marc-Antoine Blais)\u00a0: Le 10 avril 2012, en pleine gr\u00e8ve \u00e9tudiante, est organis\u00e9e au bar L\u2019Am\u00e8re \u00e0 boire une soir\u00e9e nomm\u00e9e \u00ab\u00a0Mots et images de la r\u00e9sistance\u00a0\u00bb. Sur l\u2019\u00e9v\u00e9nement Facebook cr\u00e9\u00e9 pour l\u2019occasion, on pouvait lire la description suivante :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Nous invitons \u00e9tudiants, professeurs, intellectuels, cr\u00e9ateurs et grand public \u00e0 pr\u00e9senter quelques-unes de leurs armes de r\u00e9sistance, quelques-unes de leurs bou\u00e9es intellectuelles.<\/p>\n<p>Dans l\u2019exercice que nous proposons, les \u00ab\u00a0volontaires\u00a0\u00bb dispos\u00e9s \u00e0 lancer la discussion pourront :<\/p>\n<p>1- Isoler un, deux, trois mots\/images de la r\u00e9sistance;<\/p>\n<p>2- Citer, \u00e9voquer, r\u00e9sumer en quelques mots les \u0153uvres (litt\u00e9raires, cin\u00e9matographiques, picturales, etc.) qui concr\u00e9tisent, exemplifient, \u00e9clairent ou d\u00e9construisent ces mots et images;<\/p>\n<p>3- Esquisser un commentaire rapide.<\/p>\n<p>Tout ceci en quinze minutes maximum. Pas de conf\u00e9rence; pas de s\u00e9ance magistrale. Plut\u00f4t des impromptus, des apophtegmes, des \u00ab\u00a0fus\u00e9es\u00a0\u00bb, des esquisses que nous mettrons en commun.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le 24 avril, un nouvel \u00e9v\u00e9nement para\u00eet : \u00e9voquant le \u00ab\u00a0succ\u00e8s inattendu\u00a0\u00bb de la premi\u00e8re soir\u00e9e, il annonce la tenue d\u2019une deuxi\u00e8me \u00e9dition de Mots et images de la r\u00e9sistance. Quatre autres suivront dans la seule ann\u00e9e 2012; jusqu\u2019\u00e0 2019, seize soir\u00e9es seront organis\u00e9es en tout. \u00c0 partir de la quatri\u00e8me \u00e9dition, les soir\u00e9es comprendront un programme qui annoncera d\u2019embl\u00e9e la contribution d\u2019une s\u00e9rie de participant\u00b7e\u00b7s, parmi lesquel\u00b7le\u00b7s figureront des \u00e9tudiant\u00b7e\u00b7s, des professeur\u00b7e\u00b7s, des auteur\u00b7rice\u00b7s, des militant\u00b7e\u00b7s, des artistes et des journalistes.<\/p>\n<p>J\u2019aimerais tout d\u2019abord que vous nous d\u00e9criviez les circonstances dans lesquelles ont d\u00e9but\u00e9 ces soir\u00e9es. Quelles \u00e9taient les personnes impliqu\u00e9es dans le comit\u00e9 organisateur? Pourquoi avoir senti le besoin de mettre sur pied de tels \u00e9v\u00e9nements? Pourquoi avoir invit\u00e9 leurs participant\u00b7e\u00b7s \u00e0 pr\u00e9senter plut\u00f4t des \u00ab\u00a0apophtegmes\u00a0\u00bb et des \u00ab\u00a0esquisses\u00a0\u00bb que des conf\u00e9rences?<\/p>\n<p>Rachel Nadon\u00a0: Je peux commencer avec les circonstances dans lesquelles ont d\u00e9but\u00e9 les soir\u00e9es. \u00c9mile et moi essayions de nous rappeler quels \u00e9taient nos d\u00e9buts\u2026 Je pense que tout a commenc\u00e9 par un courriel de Michel Lacroix ou par une rencontre avec lui au d\u00e9tour d\u2019une manifestation ou d\u2019un autre \u00e9v\u00e9nement militant. Tout est parti d\u2019une sorte de d\u00e9sir que nous avions de nous r\u00e9approprier certains mots que nous trouvions galvaud\u00e9s par les politicien\u00b7ne\u00b7s, donc d\u2019essayer de lutter contre un sentiment d\u2019\u00eatre d\u00e9poss\u00e9d\u00e9\u00b7e\u00b7s de notre langage, puis de r\u00e9investir ce langage. Il y avait un d\u00e9sir de nous rassembler pour lutter contre une sorte de sentiment d\u2019impuissance devant une langue de bois qui vidait les mots de leur sens. Il y avait aussi un d\u00e9sir de nous rassembler physiquement pour essayer de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 partir de ce qui nous animait profond\u00e9ment, c\u2019est-\u00e0-dire notre amour de la litt\u00e9rature et de la culture. Nous avions l\u2019id\u00e9e de cr\u00e9er un espace de parole pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 partir de la culture et au pr\u00e9sent \u00e0 ce qui se passait, puis d\u2019essayer de donner un sens \u00e0 ce qu\u2019on vivait, qui \u00e9tait nouveau pour la plupart d\u2019entre nous. Il y avait beaucoup de nouveaut\u00e9, d\u2019inattendu, de col\u00e8re\u2026 Nous essayions collectivement de cr\u00e9er du sens \u00e0 partir de la culture.<\/p>\n<p>\u00c9mile Bordeleau-Pitre\u00a0: Tout \u00e0 fait d\u2019accord avec ce que Rachel a dit. Ce que je rajouterais, c\u2019est que l\u2019une de nos ambitions initiales avait \u00e9t\u00e9 de sortir l\u2019universit\u00e9 de l\u2019universit\u00e9 en quelque sorte, de sortir l\u2019universit\u00e9 de ses murs. C\u2019est une des raisons pour lesquelles un lieu comme L\u2019Am\u00e8re \u00e0 boire avait \u00e9t\u00e9 choisi, un lieu dans lequel on pouvait inviter des gens qui appartenaient \u00e0 l\u2019UQAM, \u00e0 d\u2019autres universit\u00e9s, mais aussi (et c\u2019\u00e9tait une intention claire et forte de tous\u00b7tes les membres du comit\u00e9) de l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019universit\u00e9. La pr\u00e9sence des militant\u00b7e\u00b7s de l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019universit\u00e9, des artistes, des \u00e9crivain\u00b7e\u00b7s, c\u2019\u00e9tait un aspect important de Mots et images de la r\u00e9sistance. Tu as fait un super bon travail pour retrouver nos ambitions initiales. Ce sont des textes qui se sont \u00e9crits dans l\u2019urgence\u2026 Je pense que la notion d\u2019apophtegme finalement n\u2019\u00e9tait pas tout \u00e0 fait adapt\u00e9e \u00e0 ce qu\u2019on faisait; celle d\u2019esquisse l\u2019est vraiment. Dans la notion d\u2019apophtegme, il y a l\u2019id\u00e9e d\u2019une maxime, d\u2019un recueil de sens communs, d\u2019une m\u00e9ditation, d\u2019une contemplation. Ce n\u2019est pas tout \u00e0 fait ce que nous demandions \u00e0 nos participant\u00b7e\u00b7s, qui souvent avaient deux ou trois jours pour pr\u00e9parer une intervention qui concernait un moment pr\u00e9sent. \u00ab\u00a0Esquisse\u00a0\u00bb correspond tout \u00e0 fait \u00e0 l\u2019ambition initiale, qui \u00e9tait de proposer une piste de r\u00e9flexion r\u00e9pondant \u00e0 des enjeux extr\u00eamement contemporains qui pourrait alimenter nos actions sur le terrain. Il y avait cette id\u00e9e dans Mots et images de la r\u00e9sistance que la r\u00e9flexion \u00e9tait utile au travail militant, et vice-versa, que le travail militant \u00e9tait tout \u00e0 fait essentiel au travail de r\u00e9flexion que nous faisions dans ces soir\u00e9es-l\u00e0.<\/p>\n<p>R.\u00a0N.\u00a0: Dans la notion d\u2019\u00ab\u00a0esquisse\u00a0\u00bb, on entend aussi le c\u00f4t\u00e9 \u00ab\u00a0brouillon\u00a0\u00bb, puis je pense qu\u2019il y avait quelque chose dans ces soir\u00e9es-l\u00e0 qui \u00e9tait justement un peu brouillon, un peu broche \u00e0 foin. \u00c9mile a parl\u00e9 de l\u2019urgence\u00a0: je me rappelle encore que chaque fois que nous organisions une soir\u00e9e, nous mitraillions de courriels les gens que nous voulions entendre. Et finalement, chaque soir\u00e9e \u00e9tait un assemblage de personnes que nous avions envie d\u2019entendre. L\u2019aspect \u00ab\u00a0broche \u00e0 foin\u00a0\u00bb de nos soir\u00e9es \u00e9tait aussi li\u00e9 au lieu lui-m\u00eame, c\u2019est-\u00e0-dire que nous avons choisi L\u2019Am\u00e8re \u00e0 boire parce que ce n\u2019\u00e9tait pas loin de l\u2019UQAM, mais aussi parce que nous pouvions y boire un verre en discutant. Il y avait quelque chose de tr\u00e8s propice \u00e0 la discussion. \u00c0 L\u2019Am\u00e8re \u00e0 boire, le micro fonctionnait une fois sur deux, parfois le bruit ambiant nous emp\u00eachait de nous entendre, parfois le projecteur ne fonctionnait pas&#8230; (Nous avons parl\u00e9 de mots, mais il y avait aussi plusieurs interventions qui concernaient des images ou des extraits de films.) Voyant que les gens \u00e9taient pr\u00e9sents \u00e0 L\u2019Am\u00e8re \u00e0 boire, nous avons d\u00e9cid\u00e9 de faire une transition au Caf\u00e9-Bar de la Cin\u00e9math\u00e8que. Nous avions assist\u00e9 \u00e0 un lancement de <em>Fermaille<\/em> au Caf\u00e9-Bar puis nous avions trouv\u00e9 que le lieu \u00e9tait assez int\u00e9ressant. Il \u00e9tait aussi investi par d\u2019autres \u00e9v\u00e9nements militants \u00e0 l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<p>\u00c9. B.-P.\u00a0: En ce qui concerne les personnes impliqu\u00e9es dans le comit\u00e9 organisateur, il y avait Michel Lacroix, Jean-Fran\u00e7ois Hamel, Pascale L\u00e9vesque, Rachel et moi.<\/p>\n<p>R.\u00a0N.\u00a0: C\u2019est Michel qui a propos\u00e9 le titre \u00ab\u00a0Mots et images de la r\u00e9sistance\u00a0\u00bb. C\u2019\u00e9tait inspir\u00e9 de \u00ab\u00a0Po\u00e8mes et chants de la r\u00e9sistance\u00a0\u00bb, une s\u00e9rie d\u2019\u00e9v\u00e9nement qui a \u00e9t\u00e9 organis\u00e9e entre autres par Pauline Julien \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960\u2026 Mais en m\u00eame temps, nous l\u2019avons d\u00e9couvert vraiment tardivement. [rires]<\/p>\n<p>\u00c9. B.-P.\u00a0: J\u2019ai appris l\u2019existence de Po\u00e8mes et chants de la r\u00e9sistance au moment m\u00eame o\u00f9 Michel m\u2019a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que nous nous en inspirions. [rires]<\/p>\n<p><em>Postures<\/em>\u00a0: Pouvez-vous nous d\u00e9crire \u00e0 quoi ressemblaient ces soir\u00e9es? Comment se d\u00e9roulaient-elles? Quelle en \u00e9tait l\u2019ambiance? Ont-elles \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre de conflits entre les participant\u00b7e\u00b7s?<\/p>\n<p>\u00c9. B.-P.\u00a0: Je vais parler d\u2019abord de l\u2019ambiance ces soir\u00e9es-l\u00e0. C\u2019est un lieu qui rapidement s\u2019est construit d\u2019une mani\u00e8re qu\u2019on a voulue tr\u00e8s horizontale. Un des reproches que nous faisions \u00e0 l\u2019universit\u00e9 qui d\u00e9passait la question des droits de scolarit\u00e9 concernait les diff\u00e9rentes hi\u00e9rarchies qui s\u2019y instauraient. Mots et images de la r\u00e9sistance, c\u2019est un lieu o\u00f9 professeur\u00b7e\u00b7s, \u00e9tudiant\u00b7e\u00b7s et personnes de l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019universit\u00e9 se r\u00e9unissaient, et nous voulions que chacune de ces paroles-l\u00e0 soit \u00e9gale aux autres. Ce qui faisait que les interventions \u00e9taient toujours un point de d\u00e9part, mais n\u2019\u00e9taient jamais la fin de ces soir\u00e9es-l\u00e0. Rachel a mentionn\u00e9 qu\u2019il y avait beaucoup de bruit\u00a0: le bruit venait principalement de notre salle. Nous parlions pendant les autres, il y avait quelque chose de tr\u00e8s festif, de tr\u00e8s f\u00e9brile. Les interventions avaient lieu, mais le plus important c\u2019\u00e9tait la bi\u00e8re que nous partagions en communaut\u00e9 apr\u00e8s. Comme toutes les voix \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9es \u00e9gales, effectivement il y a eu des fois o\u00f9 une audience n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s convaincue des interventions de certaines personnes sur sc\u00e8ne et le disait, parfois de mani\u00e8re tr\u00e8s frontale. Inversement, nous avons aussi eu des personnes qui ont fait des interventions qui nous ont confront\u00e9\u00b7e\u00b7s dans notre travail en tant que militants et militantes. En grande partie, c\u2019\u00e9tait un travail convivial, tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9reux, tr\u00e8s harmonieux\u2026 Mais peut-\u00eatre as-tu d\u00e9j\u00e0 fait partie de milieux militants toi-m\u00eame, Marc-Antoine? Ce ne sont jamais des milieux o\u00f9 tout le monde s\u2019entend, et c\u2019est super correct comme \u00e7a. Ce que nous avions instaur\u00e9 donnait la possibilit\u00e9 d\u2019exprimer assez fortement son d\u00e9saccord.<\/p>\n<p>R.\u00a0N.\u00a0: Je pense que cette f\u00e9brilit\u00e9-l\u00e0 \u00e9tait li\u00e9e au fait que nous nous rassemblions non pas pour aller faire une manif de soir ou pour aller faire une action, mais vraiment pour nous asseoir et r\u00e9fl\u00e9chir ensemble. Il y avait comme une sorte de pause ou de distance qui nous aidait tout court\u2026 et qui nous aidait \u00e0 retourner militer, \u00e0 aller manifester et \u00e0 continuer d\u2019\u00eatre pr\u00e9sent\u00b7e\u00b7s. Pour parler de l\u2019ambiance, en effet l\u2019aspect festif \u00e9tait tr\u00e8s important. \u00c9mile a soulign\u00e9 la dimension horizontale\u00a0: je pense que quelque chose comme une autre configuration des relations entre \u00e9tudiant\u00b7e\u00b7s, professeur\u00b7e\u00b7s et militant\u00b7e\u00b7s a \u00e9merg\u00e9 de \u00e7a. En tout cas pour moi tel que je l\u2019ai v\u00e9cu, une autre configuration des relations entre les diff\u00e9rents et diff\u00e9rentes acteurs et actrices de l\u2019universit\u00e9 a \u00e9merg\u00e9. Je ne sais pas si c\u2019est \u00e0 cause de la bi\u00e8re\u2026 [rires]<\/p>\n<p>\u00c9. B.-P.\u00a0: \u00c0 propos du d\u00e9roulement de la soir\u00e9e, Rachel et moi pr\u00e9sentions les intervenant\u00b7e\u00b7s et le th\u00e8me de la soir\u00e9e quand il y en avait un, ensuite les interventions avaient lieu, et il y avait un retour de la salle \u00e0 la fin, une conversation, une p\u00e9riode de questions informelle. Il arrivait aussi que Michel, Jean Fran\u00e7ois ou quelqu\u2019un d\u2019autre prenne la parole \u00e0 ce moment-l\u00e0 pour essayer de penser une synth\u00e8se, une piste de r\u00e9flexion \u00e0 partir des tissages, des collages qui s\u2019\u00e9taient cr\u00e9\u00e9s.<\/p>\n<p>R.\u00a0N.\u00a0: J\u2019ajouterais que quand nous sommes pass\u00e9\u00b7e\u00b7s de L\u2019Am\u00e8re \u00e0 boire au Caf\u00e9-Bar de la Cin\u00e9math\u00e8que, \u00e7a a peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 le moment d\u2019une l\u00e9g\u00e8re institutionnalisation des soir\u00e9es [rires] dans la mesure o\u00f9 ce nouveau lieu a amen\u00e9 \u00e0 fixer le fonctionnement de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Le rapport sc\u00e8ne\/salle \u00e9tait davantage pr\u00e9sent\u00a0: la table et les chaises \u00e9taient l\u00e9g\u00e8rement sur\u00e9lev\u00e9s, plac\u00e9s sur des praticables. Nous avions de meilleures conditions pour produire les soir\u00e9es, mais peut-\u00eatre que nous avons un peu perdu la dimension \u00ab\u00a0brouillon\u00a0\u00bb des premi\u00e8res soir\u00e9es. Nous sommes rest\u00e9\u00b7e\u00b7s au Caf\u00e9-Bar de la Cin\u00e9math\u00e8que plusieurs ann\u00e9es. Marc-Antoine, tu as parl\u00e9 de seize soir\u00e9es, et on dirait que le nombre m\u2019a un peu saisi. J\u2019avais oubli\u00e9 que nous avions men\u00e9 le projet d\u2019aussi nombreuses fois, \u00c9mile.<\/p>\n<p>\u00c9. B.-P.\u00a0: Et juste pour \u00eatre bien clair, notre institutionnalisation n\u2019est pas pass\u00e9e par un d\u00e9sir de faire comp\u00e9tition au Cirque du Soleil mais bien par des micros et des projections qui fonctionnaient plus souvent. [rires] Mais Rachel a raison, c\u2019est une autocritique que nous nous sommes faite \u00e0 ce moment-l\u00e0. Puis, quand nous sommes all\u00e9\u00b7e\u00b7s au Caf\u00e9 des arts pour notre dernier Mots et images de la r\u00e9sistance, il y a eu un dr\u00f4le de retour des sensations que nous pouvions avoir \u00e0 L\u2019Am\u00e8re \u00e0 boire, ne serait-ce que par la configuration du lieu.<\/p>\n<p><em>Postures<\/em>\u00a0: Vos conf\u00e9rences r\u00e9unissaient des intervenant\u00b7e\u00b7s issu\u00b7e\u00b7s d\u2019horizons divers et qui d\u00e9tenaient diff\u00e9rents volumes de capital symbolique, pour parler en bourdieusien. On sent que vous teniez \u00e0 assurer une r\u00e9partition \u00e9quitable de la parole dans vos soir\u00e9es. Mais est-ce que des effets de hi\u00e9rarchie s\u2019y invitaient parfois?<\/p>\n<p>\u00c9. B.-P.\u00a0: Absolument, puis je pense que \u00e7a aurait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s na\u00eff de penser que toutes ces hi\u00e9rarchies-l\u00e0, ou que ces rapports de pouvoir-l\u00e0 se seraient supprim\u00e9s avec la venue de Mots et images de la r\u00e9sistance. Nous faisions un effort conscient pour les \u00e9viter, par exemple en cherchant \u00e0 \u00e9quilibrer syst\u00e9matiquement, de mani\u00e8re quantitative, le nombre d\u2019universitaires et de non universitaires. Chacun des membres du comit\u00e9 prenait aussi le temps de bien expliquer aux intervenant\u00b7e\u00b7s la nature de ces soir\u00e9es, pour qu\u2019il n\u2019y ait pas de surprise. Mais j\u2019ai le souvenir d\u2019une personne qui, se retrouvant dans le contexte de Mots et images de la r\u00e9sistance, voyant d\u2019autres interventions, la mani\u00e8re non universitaire par laquelle \u00e7a avait lieu, a d\u00e9cid\u00e9 de se r\u00e9tracter au moment o\u00f9 elle allait commencer son intervention. Aussi, des personnes venant de milieux non universitaires m\u2019ont demand\u00e9 d\u2019\u00e9num\u00e9rer leurs dipl\u00f4mes de mani\u00e8re \u00e0 assurer leur cr\u00e9dibilit\u00e9, m\u00eame si je leur disais que \u00e7a n\u2019avait pas d\u2019importance. Donc nous avions quand m\u00eame l\u2019impression que, tr\u00e8s subtilement, certains de ces effets-l\u00e0 avaient encore lieu. Nous avons trouv\u00e9 des moyens ing\u00e9nieux, \u00e0 notre sens, de les minimiser, mais je ne pense pas que nous ayons pu le faire totalement dans le cadre de ces soir\u00e9es-l\u00e0. Il y a eu une r\u00e9flexion par rapport \u00e0 \u00e7a qui s\u2019est tenue pour nous. Je sais que pour Rachel, pour Jean-Fran\u00e7ois, pour Michel, pour Pascale et pour moi, il y a eu une r\u00e9flexion individuelle sur ces rapports-l\u00e0 et leur possible reconfiguration ou non.<\/p>\n<p>R.\u00a0N.\u00a0: Je pense aussi que quand on organise un \u00e9v\u00e9nement, on a envie que les gens soient pr\u00e9sents. Nous avions un d\u00e9sir d\u2019avoir des gens, je ne dirais pas connus mais que nous avions envie d\u2019entendre et qui allaient amener du public. Donc \u00e9videmment que la notion de capital symbolique elle entre en ligne de compte, puisque nous les invitons parce que leur reconnaissons un capital symbolique. C\u2019est s\u00fbr que pour nous c\u2019\u00e9tait important sur le plan concret. \u00c9mile a parl\u00e9 justement d\u2019une dimension tr\u00e8s concr\u00e8te\u00a0: celle d\u2019avoir un espace qui \u00e9tait s\u00e9par\u00e9 \u00e9quitablement avec les \u00e9tudiant\u00b7e\u00b7s, voire domin\u00e9 par la parole \u00e9tudiante. Sur sept-huit interventions, c\u2019\u00e9tait important qu\u2019il y n\u2019ait pas six interventions de professeur\u00b7e\u00b7s, puis deux d\u2019\u00e9tudiant\u00b7e\u00b7s. Nous avions quand m\u00eame le d\u00e9sir d\u2019entendre nos coll\u00e8gues avec qui nous allions faire des manifs de soir, nous voulions entendre ces personnes-l\u00e0 nous dire ce qu\u2019elles \u00e9coutaient, ce qu\u2019elles lisaient pour continuer \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, \u00e0 militer, \u00e0 faire la gr\u00e8ve. Un \u00e9v\u00e9nement comme celui-l\u00e0 a l\u2019abolition des hi\u00e9rarchies comme horizon, mais \u00e9videmment\u2026 Bon, je pr\u00e9pare un cours sur Bourdieu en ce moment, \u00e7a influence certainement mes r\u00e9ponses\u00a0: on n\u2019\u00e9chappe pas enti\u00e8rement dans ce type d\u2019\u00e9v\u00e9nement-l\u00e0 au rapport structurant du champ universitaire.<\/p>\n<p>\u00c9. B.-P.\u00a0: Ce que \u00e7a dit, c\u2019est certainement que prendre conscience de ces rapports de pouvoir n\u2019est pas suffisant pour les abolir. Nous les mettions en parole, nous faisions bien attention pour en minimiser les cons\u00e9quences, mais voil\u00e0\u2026<\/p>\n<p>R.\u00a0N.\u00a0: Cela dit, l\u00e0 nous sommes vraiment en train de faire notre autocritique [rires], nous sommes en train de parler de tout ce que nous n\u2019avons pas r\u00e9ussi \u00e0 faire, mais peut-\u00eatre que je peux parler de ce qui a r\u00e9ussi d\u2019apr\u00e8s moi. Je pense qu\u2019organiser ce type d\u2019\u00e9v\u00e9nement-l\u00e0, qu\u2019y participer, qu\u2019y assister m\u2019a amen\u00e9 \u00e0 avoir une r\u00e9flexion sur le travail intellectuel. Avoir cet espace en marge de l\u2019universit\u00e9 (tout en lui \u00e9tant li\u00e9 par ses participant\u00b7e\u00b7s et par son comit\u00e9 organisateur), \u00e7a m\u2019a quand m\u00eame amen\u00e9e \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce que signifiait pour moi le travail intellectuel. Je pense que cet \u00e9v\u00e9nement-l\u00e0 a eu un impact pour moi dans ma fa\u00e7on de r\u00e9fl\u00e9chir et de faire ce type de travail. C\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a qui a r\u00e9ussi de mon c\u00f4t\u00e9, et pour certaines personnes qui me reparlent de ce projet-l\u00e0. Pour moi, il y a quelque chose comme une r\u00e9flexion qui s\u2019est amorc\u00e9e et qui s\u2019est poursuivie depuis 2012, notamment gr\u00e2ce \u00e0 Mots et images de la r\u00e9sistance, qui a offert un cadre pour essayer de r\u00e9fl\u00e9chir le pr\u00e9sent \u00e0 partir des \u0153uvres du pass\u00e9, pour avoir une r\u00e9flexivit\u00e9 sur ce que \u00e7a signifie de prendre parole dans l\u2019espace public, sur ce qu\u2019on transmet quand on enseigne. Pour revenir \u00e0 ta question sur le capital symbolique, il y a peut-\u00eatre eu quelque chose comme une r\u00e9flexivit\u00e9 (comme disait Bourdieu) sur les structures structurantes.<\/p>\n<p>\u00c9. B.-P.\u00a0: Rachel et moi sommes tr\u00e8s port\u00e9\u00b7e\u00b7s \u00e0 l\u2019autocritique. Mais en ce qui me concerne, c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 Mots et images de la r\u00e9sistance si j\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9 cette aptitude-l\u00e0. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, je consid\u00e8re que Mots et images de la r\u00e9sistance a \u00e9t\u00e9 un succ\u00e8s, consid\u00e9rant les incidences positives de ces \u00e9v\u00e9nements-l\u00e0. Sur un plan tr\u00e8s personnel, \u00e7a a compl\u00e8tement transform\u00e9 la fa\u00e7on par laquelle je faisais du travail intellectuel. \u00c7a a compl\u00e8tement chang\u00e9 les objets auxquels je me suis int\u00e9ress\u00e9 dans le cadre de mes recherches. Il y a cette dimension critique d\u2019un rapport au politique, d\u2019un rapport \u00e0 la recherche qui a \u00e9t\u00e9 fondamental pour ce qu\u2019on pourrait appeler \u00ab\u00a0ma carri\u00e8re acad\u00e9mique\u00a0\u00bb. Pour la premi\u00e8re fois avec Mots et images de la r\u00e9sistance, je perdais une na\u00efvet\u00e9 par rapport \u00e0 la question de l\u2019autorit\u00e9, je perdais une na\u00efvet\u00e9 par rapport \u00e0 la question du discours qui s\u2019impose comme sens commun. Et des sens communs, on en a dans le discours public; on en a aussi dans le discours universitaire, dans la recherche\u2026 Le travail que je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 faire, apr\u00e8s Mots et images de la r\u00e9sistance, c\u2019est de remettre en question ce qu\u2019on prend pour le sens commun et de le questionner non seulement chez les autres, mais aussi en moi-m\u00eame. Mots et images de la r\u00e9sistance m\u2019a donn\u00e9 les armes n\u00e9cessaires pour critiquer Mots et images de la r\u00e9sistance, pour critiquer mon propre travail et pour critiquer le travail des autres. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 le\u2026 Finalement, je ne sais pas si on peut dire \u00ab\u00a0succ\u00e8s\u00a0\u00bb\u2026 C\u2019est dr\u00f4le, j\u2019ai l\u2019impression de vendre des chars. [rires]<\/p>\n<p>R.\u00a0N.\u00a0: C\u2019est difficile \u00e0 \u00e9valuer pour nous, il faudrait interroger les personnes qui y ont particip\u00e9 et celles qui ont assist\u00e9 aux soir\u00e9es, parce que nous chargeons peut-\u00eatre de trop de sens ces \u00e9v\u00e9nements-l\u00e0. Il y avait Mots et images de la r\u00e9sistance, mais nous participions aussi \u00e0 d\u2019autres \u00e9v\u00e9nements litt\u00e9raires, au lancement de <em>Fermaille<\/em> par exemple. Je me rappelle d\u2019avoir assist\u00e9 au MAPS, la Mouvance associative pour le partage du savoir, qui avait lieu dans je ne me rappelle plus quel bar de la rue Saint-Denis\u2026 Il y avait toutes sortes d\u2019autres \u00e9v\u00e9nements \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Nous n\u2019occupions pas de place particuli\u00e8re au sein de ce foisonnement d\u2019initiatives, nous faisons seulement ajouter cet \u00e9v\u00e9nement-l\u00e0 \u00e0 cette multitude. Le succ\u00e8s a \u00e9t\u00e9 inattendu pour nous, comme nous le nommons dans notre deuxi\u00e8me \u00e9v\u00e9nement Facebook, \u00e0 chaque \u00e9v\u00e9nement ce succ\u00e8s-l\u00e0 nous surprenait et nous touchait aussi. \u00c9mile a parl\u00e9 de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9\u00a0: il y avait une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 dans la pens\u00e9e et dans la parole qui me touche encore quand j\u2019y pense. Quand je relis des textes qui ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9s \u00e0 Mots et images, par exemple certains textes qui ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s dans l\u2019anthologie <em>Le printemps qu\u00e9b\u00e9cois<\/em>, celui de Marie Parent, celui d\u2019\u00c9lisabeth Nardout-Lafarge, celui de Camille Toffoli qui porte sur l\u2019amiti\u00e9 et qui a beaucoup circul\u00e9, je trouve qu\u2019ils surprennent encore aujourd\u2019hui par leur g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et leur caract\u00e8re tr\u00e8s brillant. Pour moi, ce qui rend les \u00e9v\u00e9nements de Mots et images de la r\u00e9sistance singuliers, c\u2019est la cohabitation d\u2019interventions brillantes et parfois un peu d\u00e9cal\u00e9es, qui allaient de l\u2019essai \u00e0 la cr\u00e9ation en passant par la performance, parfois m\u00eame musicale\u2026 Le souvenir d\u2019un violoniste au Caf\u00e9-Bar de la Cin\u00e9math\u00e8que vient de me revenir\u2026 [rires]<\/p>\n<p><em>Postures<\/em>\u00a0: De quelle nature \u00e9taient les interventions que r\u00e9unissait Mots et images de la r\u00e9sistance?\u00a0<\/p>\n<p>\u00c9. B.-P.\u00a0: Le seul point commun qui rassemblait toutes ces interventions-l\u00e0, \u00e0 mon sens, c\u2019est leur caract\u00e8re inachev\u00e9, leur caract\u00e8re d\u2019esquisse. Nous \u00e9tions en train de construire quelque chose ensemble, de cr\u00e9er une utopie au sens d\u2019un non-lieu, quelque chose qui n\u2019\u00e9tait pas encore pr\u00e9sent; nous parlions au moment m\u00eame o\u00f9 nous r\u00e9fl\u00e9chissions. Aussi, quelque chose qui \u00e9tait partag\u00e9 par pas mal toutes les interventions dont je me rappelle, c\u2019\u00e9tait leur caract\u00e8re extr\u00eamement personnel\u2026<\/p>\n<p>R.\u00a0N.\u00a0: Mais pas toujours, en m\u00eame temps\u2026 Nous trouvions parfois que le risque de la prise de parole \u00e9tait difficile \u00e0 assumer pour certain\u00b7e\u00b7s universitaires, dans la mesure o\u00f9 nous demandions \u00e0 chaud un texte qui n\u2019\u00e9tait pas de l\u2019ordre ni de la communication ni de l\u2019article ni de la conf\u00e9rence. C\u2019est la raison pour laquelle nous avons parl\u00e9 d\u2019esquisse. C\u2019est ce que nous demandions, mais ce n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessairement toujours ce que nous obtenions, parce qu\u2019il y avait parfois cette difficult\u00e9-l\u00e0 de pr\u00e9senter une r\u00e9flexion qui \u00e9tait inaboutie. Nous, ce qui nous int\u00e9ressait, c\u2019\u00e9tait la dimension personnelle, nous voulions quelque chose qui tenait plus de l\u2019essai au sens litt\u00e9raire, d\u2019une pens\u00e9e en mouvement, inachev\u00e9e, inaboutie\u2026 Mais parfois, justement, \u00e7a allait plus dans la conf\u00e9rence ou dans la communication. Quand nous demandions aux gens d\u2019intervenir, nous ne leur demandions pas de r\u00e9sum\u00e9 ou quoi que ce soit, les gens arrivaient en disant \u00ab\u00a0j\u2019ai une image sur une cl\u00e9 USB\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0je vais faire jouer une chanson\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0je fais une performance\u00a0\u00bb&#8230; Nous invitions les gens \u00e0 prendre parole, mais sans contr\u00f4ler ce qu\u2019ils allaient pr\u00e9senter.<\/p>\n<p>\u00c9. B.-P.\u00a0: Absolument. Des fois, nous avions des pr\u00e9sentations qui duraient une minute, le temps de le dire, et des fois Rachel me faisait signe de couper le micro parce que c\u2019\u00e9tait beaucoup trop long. Des fois, nous avions quelque chose de tr\u00e8s \u00e9crit, tr\u00e8s scolaire, et des fois nous avions une improvisation compl\u00e8te sur une image. Il y avait un caract\u00e8re tr\u00e8s \u00e9clectique\u2026<\/p>\n<p>R.\u00a0N.\u00a0: \u2026 qui a fait la force de ces soir\u00e9es-l\u00e0, dans la mesure o\u00f9 \u00e7a a fini par s\u2019adresser \u00e0 un public que nous avons toujours esp\u00e9r\u00e9 h\u00e9t\u00e9roclite, mais qui finalement \u00e9tait assez homog\u00e8ne dans sa provenance.<\/p>\n<p><em>Postures<\/em>\u00a0: Justement, quel type de public prenait part \u00e0 ces soir\u00e9es? Les uqamien\u00b7ne\u00b7s y \u00e9taient-iels majoritaires? Et les litt\u00e9raires? Y \u00e9tait-il davantage question de mots que d\u2019images?<\/p>\n<p>R.\u00a0N.\u00a0: D\u2019apr\u00e8s ce dont je me souviens, c\u2019\u00e9tait essentiellement des uqamien\u00b7ne\u00b7s qui \u00e9taient l\u00e0. En m\u00eame temps, \u00e7a d\u00e9pendait aussi des intervenant\u00b7e\u00b7s qui \u00e9taient pr\u00e9sent\u00b7e\u00b7s, ces gens-l\u00e0 arrivaient avec leur public, mais c\u2019est s\u00fbr qu\u2019il y avait une forte proportion de personnes issues du milieu universitaire. C\u2019\u00e9tait li\u00e9 \u00e0 nos contacts et \u00e0 nos r\u00e9seaux, avec tout ce que \u00e7a comporte de qualit\u00e9s et de d\u00e9fauts. Mais ce n\u2019est pas parce que nous invitions des litt\u00e9raires qu\u2019iels choisissaient n\u00e9cessairement de pr\u00e9senter quelque chose qui avait rapport aux mots, parfois c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t une analyse litt\u00e9raire d\u2019une photographie ou d\u2019un extrait de film. Nous avons eu vraiment toutes sortes d\u2019interventions.<\/p>\n<p>\u00c9. B.-P.\u00a0: La composition du public avait aussi \u00e0 voir avec la g\u00e9ographie de la lutte. Les soir\u00e9es Mots et images de la r\u00e9sistance arrivaient souvent \u00e0 des moments o\u00f9 des manifestations ou d\u2019autres \u00e9v\u00e9nements avaient lieu \u00e0 l\u2019UQAM, puis g\u00e9ographiquement nous \u00e9tions tr\u00e8s proches de l\u2019universit\u00e9, donc le saut \u00e9tait facile de la derni\u00e8re AG [Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale] jusqu\u2019\u00e0 nous. Et il y avait l\u2019enjeu des frais de scolarit\u00e9s; de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, les personnes qui avaient leurs int\u00e9r\u00eats sur la table, c\u2019\u00e9tait des \u00e9tudiant\u00b7e\u00b7s.<\/p>\n<p><em>Postures<\/em>\u00a0: Apr\u00e8s la \u00ab\u00a0Finale\u00a0\u00bb du 21 novembre 2012, vos \u00e9v\u00e9nements ont fait des retours ponctuels dans les ann\u00e9es qui ont suivi, invitant d\u00e9sormais les participant\u00b7e\u00b7s \u00e0 discuter d\u2019un th\u00e8me d\u00e9termin\u00e9. Pourquoi avoir choisi de prolonger la vie de vos soir\u00e9es? Peut-on situer en partie les suites de Mots et images de la r\u00e9sistance dans les \u00ab\u00a0ann\u00e9es 2012\u00a0\u00bb, p\u00e9riode o\u00f9 un certain \u00ab\u00a0esprit\u00a0\u00bb de la gr\u00e8ve aurait perdur\u00e9 momentan\u00e9ment?<\/p>\n<p>\u00c9. B.-P.\u00a0: Tout \u00e0 fait. Tous les \u00e9v\u00e9nements qui ont suivi \u00e9taient effectivement motiv\u00e9s par ce moteur qu\u2019avait \u00e9t\u00e9 la gr\u00e8ve de 2012 pour le comit\u00e9. L\u2019une des craintes que nous avons eues d\u00e8s que nous avons d\u00e9cid\u00e9 de reprendre ces \u00e9v\u00e9nements-l\u00e0, c\u2019\u00e9tait celle du geste comm\u00e9morateur. Pour nous, refaire des \u00e9v\u00e9nements, ce n\u2019\u00e9tait pas faire une comm\u00e9moration\u00a0: c\u2019\u00e9tait r\u00e9investir dans certains moments le sentiment d\u2019urgence qui nous avait permis de faire bri\u00e8vement communaut\u00e9 en 2012. Parmi ceux-ci, il y a eu la crise des r\u00e9fugi\u00e9\u00b7e\u00b7s par exemple, il y a eu la crise climatique aussi, il y a eu la question des voix autochtones, soulev\u00e9e dans la foul\u00e9e d\u2019Idle No More. \u00c0 mon avis, ce que nous faisions \u00e0 Mots et images de la r\u00e9sistance, nous ne le retrouvions pas ou nous le retrouvions difficilement ailleurs durant ces crises ponctuelles. Nous avons eu un succ\u00e8s mitig\u00e9, parfois \u00e7a a vraiment bien fonctionn\u00e9, parfois c\u2019est tomb\u00e9 \u00e0 plat, mais notre objectif \u00e9tait de retrouver dans ces \u00e9v\u00e9nements ponctuels les sentiments d\u2019urgence, de communaut\u00e9 et d\u2019intimit\u00e9 initiaux.<\/p>\n<p>R.\u00a0N.\u00a0: Quand nous organisions les soir\u00e9es Mots et images durant la gr\u00e8ve, cette gr\u00e8ve \u00e9tait notre r\u00e9alit\u00e9 commune, donc nous n\u2019avions pas besoin de th\u00e8mes. Les Mots et images portaient sur le quotidien, les nouvelles, ce qui sortait sur les r\u00e9seaux sociaux, les autres initiatives.\u00a0Il y avait un cadre commun, donc nous n\u2019avions pas de questionnement pour savoir ce dont nous allions parler. Le th\u00e8me (un peu comme pour les revues culturelles) permet une r\u00e9flexion autour d\u2019un enjeu commun, un enjeu qui \u00e9tait pour nous li\u00e9 \u00e0 l\u2019actualit\u00e9 (\u00c9mile a mentionn\u00e9 celui de quelques \u00e9v\u00e9nements). Le th\u00e8me s\u2019est impos\u00e9 comme une mani\u00e8re de se donner un objet de pens\u00e9e commun, qui permettait de rassembler des interventions autour d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 que nous jugions importante. Apr\u00e8s, c\u2019est s\u00fbr que nous avons essay\u00e9 de donner un certain rythme \u00e0 ces soir\u00e9e-l\u00e0 apr\u00e8s la fin de la gr\u00e8ve, mais comme c\u2019est souvent le cas pour les initiatives militantes, il y a comme une fatigue qui s\u2019est install\u00e9e. \u00c7a repr\u00e9sentait beaucoup de travail; pour vingt courriels envoy\u00e9s, nous recevions six r\u00e9ponses positives\u2026 Et il y a le fait que les gens \u00e9taient moins pr\u00e9sents \u00e0 nos soir\u00e9es. Notre fatigue \u00e9tait en tension avec notre d\u00e9sir de maintenir vivant cet espace de parole, mais \u00e0 un moment donn\u00e9, nous avons d\u00e9cid\u00e9 de mettre le projet sur la glace. Puis, il y a eu d\u2019autres \u00e9v\u00e9nements (par exemple la gr\u00e8ve des stages et la crise climatique) qui nous ont interpell\u00e9s et qui nous ont donn\u00e9 envie d\u2019organiser de nouveau Mots et images de la r\u00e9sistance. Pour moi, c\u2019est comme si le projet n\u2019\u00e9tait jamais tout \u00e0 fait termin\u00e9, mais jamais tout \u00e0 fait actif non plus. S\u2019il y avait d\u2019autres personnes qui voulaient reprendre le principe de Mots et images, et si jamais il y avait autre chose qui arrivait et que nous avions le temps et l\u2019envie de recr\u00e9er ce lieu-l\u00e0, moi je serais tout \u00e0 fait partante.<\/p>\n<p><em>Postures<\/em>\u00a0: Je ne voudrais pas que cet entretien enfonce le dernier clou dans le cercueil de Mots et images\u2026 [rires]<\/p>\n<p>\u00c9. B.-P.\u00a0: Nous n\u2019avons plus commis l\u2019erreur de signer la fin de Mots et images de r\u00e9sistance. \u00c0 la limite Mots et images de la r\u00e9sistance n\u2019est pas termin\u00e9, et tu vas avoir ressuscit\u00e9 les soir\u00e9es au lieu de les achever. [rires] J\u2019aimerais quand m\u00eame donner une part du cr\u00e9dit de ces r\u00e9veils ponctuels de Mots et image de la r\u00e9sistance au travail assidu de Michel Lacroix. Fr\u00e9quemment, Michel a \u00e9t\u00e9 l\u2019initiateur d\u2019un nouveau projet qu\u2019un courriel de sa part suffisait \u00e0 faire d\u00e9bouler. Il a souvent \u00e9t\u00e9 la bougie d\u2019allumage de ce qui est devenu un travail collectif. Pour moi, c\u2019est important de le souligner, parce que ces r\u00e9veils-l\u00e0, c\u2019est souvent Michel qui les a provoqu\u00e9s d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre.<\/p>\n<p><em>Postures<\/em>\u00a0: \u00c0 votre avis, quels sont les moments les plus marquants de Mots et images de la r\u00e9sistance?<\/p>\n<p>R.\u00a0N.\u00a0: C\u2019est s\u00fbr qu\u2019apr\u00e8s seize soir\u00e9es, il y a quand m\u00eame une constellation de moments qui vont de l\u2019\u00e9chec \u00e0 l\u2019\u00e9motion la plus grande. Puis bon, pour poursuivre dans la logique de la comm\u00e9moration, je dirais qu\u2019un moment marquant pour moi, c\u2019est ce que nous avons appel\u00e9 la \u00ab\u00a0finale\u00a0\u00bb de Mots et images de la r\u00e9sistance, qui marquait un peu pour nous aussi la fin de la gr\u00e8ve. C\u2019\u00e9tait en novembre 2012, nous avions finalis\u00e9 nos s\u00e9minaires\u2026 Cette soir\u00e9e reste marquante pour moi non seulement parce qu\u2019il y avait \u00e9norm\u00e9ment de monde, mais aussi gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019intervention d\u2019\u00c9lisabeth Nardout-Lafarge, qui \u00e9tait extr\u00eamement touchante. (On peut d\u2019ailleurs la lire dans <em>Le<\/em> <em>Printemps qu\u00e9b\u00e9cois<\/em>.) Je me rappelle encore de l\u2019\u00e9motion de la salle, le Caf\u00e9-Bar tr\u00e8s silencieux\u2026 Le texte n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 la logique du bilan, mais n\u2019en est pas moins extr\u00eamement personnel. \u00c9lisabeth Nardout-Lafarge dit qu\u2019elle fait un <em>Stabat Mater cheap<\/em> d\u00e9di\u00e9 \u00e0 son fils qui n\u2019a rien demand\u00e9, le tout sur le mode du <em>Je me souviens<\/em> de Perec. Il y a quelque chose de vraiment touchant. C\u2019est un texte qui interroge l\u2019autorit\u00e9 de la parole des professeur\u00b7e\u00b7s, et qui en m\u00eame temps se situe sur un plan personnel, \u00c9lisabeth Nardout-Lafarge racontant comment elle voit son fils militer. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 touch\u00e9e par le texte lui-m\u00eame, mais aussi par le fait que Mots et images de la r\u00e9sistance ait permis ce type de texte-l\u00e0. C\u2019est peut-\u00eatre ce que je voulais dire plus t\u00f4t quand je parlais de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de la parole qui nous \u00e9tonnait toujours. Ce qui m\u2019amenait \u00e0 continuer ce projet-l\u00e0, c\u2019est ce que \u00e7a permettait comme prise de parole, comme risque de la parole, comme lib\u00e9ration des formes universitaires. Ce que \u00e7a a permis comme paroles et comme moments, je pense que c\u2019est \u00e7a qui me touche encore aujourd\u2019hui, et qui est rendu embl\u00e9matique par cette intervention.<\/p>\n<p>\u00c9. B.-P.\u00a0: Absolument. C\u2019est dur de rajouter quelque chose apr\u00e8s ce que Rachel a dit, qui est vraiment juste. Nous en parlions hier Rachel et moi, et c\u2019\u00e9tait quand m\u00eame assez fou de se rappeler tous ces moments h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes qui ont fait la gr\u00e8ve. Il y a eu la \u00ab\u00a0maNUfestation\u00a0\u00bb, o\u00f9 les manifestant\u00b7e\u00b7s \u00e9taient nu\u00b7e\u00b7s, les manifs de nuit, Victoriaville, une manifestation qui a \u00e9t\u00e9 marquante pour beaucoup d\u2019entre nous\u2026 Ce qui me revient, c\u2019est aussi ce qui se rapportait \u00e0 des chocs tr\u00e8s durs, comme le rapport avec les policier\u00b7\u00e8re\u00b7s. C\u2019est tr\u00e8s difficile pour moi d\u2019\u00e9voquer des moments sp\u00e9cifiques de Mots et images de la r\u00e9sistance, parce que mes souvenirs sont tr\u00e8s vagues. Je pourrais peut-\u00eatre m\u2019en rappeler en lisant les textes ou en fouillant dans ma m\u00e9moire, mais ce qui me reste de \u00e7a ne tient pas vraiment de l\u2019anecdote. C\u2019est plut\u00f4t le sentiment que dans l\u2019espace d\u2019un temps et d\u2019un lieu, tout \u00e9tait sur la table, tout \u00e9tait possible, tout pouvait \u00eatre remis en question, aucune parole n\u2019avait le dernier mot. C\u2019est \u00e7a la sensation qui me revient quand je pense \u00e0 Mots et images de la r\u00e9sistance\u00a0: cette impression que le dernier mot, aucune personne autour de la table ne l\u2019aurait, et que c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s bien comme \u00e7a.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Bonenfant, Maude, Anthony Glinoer et Martine-Emmanuelle Lapointe (dir.). 2013.\u00a0<em>Le Printemps qu\u00e9b\u00e9cois. Une anthologie.<\/em>\u00a0Montr\u00e9al\u00a0: \u00c9cosoci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Blais, Marc-Antoine, \u00c9mile Bordeleau-Pitre et Rachel Nadon. 2022. \u00ab \u00ab\u00a0Sortir l\u2019universit\u00e9 de l\u2019universit\u00e9\u00a0\u00bb : entretien avec \u00c9mile Bordeleau-Pitre et Rachel Nadon \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Litt\u00e9rature et mouvements sociaux \u00bb, no 35, En ligne https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5736 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bordeleau-pitre_nadon_35_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 bordeleau-pitre_nadon_35_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-f8a8b5cb-fdf7-4ea0-8ee6-96023f37e36c\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bordeleau-pitre_nadon_35_0.pdf\">bordeleau-pitre_nadon_35_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bordeleau-pitre_nadon_35_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-f8a8b5cb-fdf7-4ea0-8ee6-96023f37e36c\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Litt\u00e9rature et mouvements sociaux\/25 ans de Postures \u00bb, no 35 Postures (Marc-Antoine Blais)\u00a0: Le 10 avril 2012, en pleine gr\u00e8ve \u00e9tudiante, est organis\u00e9e au bar L\u2019Am\u00e8re \u00e0 boire une soir\u00e9e nomm\u00e9e \u00ab\u00a0Mots et images de la r\u00e9sistance\u00a0\u00bb. 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