{"id":5743,"date":"2024-06-13T19:48:38","date_gmt":"2024-06-13T19:48:38","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/une-hermeneutique-du-desert-memoire-desemiotisation-et-animisme-dans-desertiques-2022-de-benoit-meunier\/"},"modified":"2024-09-04T16:19:49","modified_gmt":"2024-09-04T16:19:49","slug":"une-hermeneutique-du-desert-memoire-desemiotisation-et-animisme-dans-desertiques-2022-de-benoit-meunier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5743","title":{"rendered":"Une herm\u00e9neutique du d\u00e9sert : m\u00e9moire, d\u00e9s\u00e9miotisation et animisme dans \u00ab  D\u00e9sertiques \u00bb (2022) de Beno\u00eet Meunier"},"content":{"rendered":"\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6908\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6908\">Dossier \u00ab Bribes: la litt\u00e9rature en fragments \u00bb, no 38<\/a><\/h5>\n\n\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u2009Nos corps et nos mondes sont des constructions s\u00e9miotiques.\u2009\u00bb (Lier 1980, 5)<\/p>\n<p>\u00ab\u2009[O]n ne fait jamais justice, mais c\u2019est pour cela qu\u2019il faut palabrer sans fin, traduire et retraduire les intraduisibles, r\u00e9essayer.\u2009\u00bb (Morizot\u00a02020, 145)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\/\/\/<\/p>\n<p>Aucune zone terrestre n\u2019est aussi vide que le d\u00e9sert. C\u2019est du moins l\u2019<em>a priori<\/em>\u00a0qui nous saisit quand on songe \u00e0 cet espace aride, d\u00e9peupl\u00e9, d\u2019apparence infinie, cet \u00ab\u2009espace non colonis\u00e9\u00a0[et] non satur\u00e9 de signes\u2009\u00bb (Bouvet 2006, 12-15), qu\u2019on oppose en tout point \u00e0 l\u2019espace de la ville, habit\u00e9, civilis\u00e9, grouillant de vie et de s\u00e9miose. Ainsi l\u2019individu qui s\u2019aventure dans le d\u00e9sert cultiverait un d\u00e9sir de vide, d\u2019absence, qui se traduirait en pratique par la faillite de la signifiance. Dans son essai\u00a0<em>Pages de sable<\/em>(2006), Rachel Bouvet explique en effet que la\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>confrontation du sujet avec le d\u00e9sert [\u2026] d\u00e9clenche \u00e0 la fois la perte des rep\u00e8res, la mise en \u00e9chec des signes, autrement dit un processus de\u00a0<em>d\u00e9s\u00e9miotisation<\/em>, de m\u00eame qu\u2019un questionnement existentiel faisant affleurer des interrogations sur le n\u00e9ant, le caract\u00e8re insaisissable de l\u2019\u00eatre, l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, la mort (15-16. Je souligne).\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il n\u2019est donc pas \u00e9tonnant que le d\u00e9sert, ainsi li\u00e9 aux signes, soit souvent exploit\u00e9 par la litt\u00e9rature, tel que le montraient les participant.e.s d\u2019un colloque international tenu sur le sujet en 1998 \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Metz (Nauroy, Halen et Spica, 2003). Le recueil de nouvelles\u00a0<em>D\u00e9sertiques<\/em>\u00a0du primo\u00e9crivain lyonnais Benoit Meunier, paru aux \u00e9ditions Ab irato en 2022, donne en ce sens\u00e0 lire une exp\u00e9rience du d\u00e9sert en tant qu\u2019espace s\u00e9miotique paradoxal.<\/p>\n<p>Dans ce triptyque de facture kafka\u00efenne, trois hommes anonymes se r\u00e9fugient dans le d\u00e9sert sans destination ni motif pr\u00e9cis, sinon celui de \u00ab\u2009[s]\u2019arracher\u00a0\u00e0 l\u2019humus\u2009\u00bb (Meunier\u00a02022, 50) du quotidien. Le premier homme (\u00ab\u2009La montagne\u2009\u00bb), certainement le plus \u00e9nigmatique, s\u2019arr\u00eate au bas d\u2019une montagne apr\u00e8s une \u00ab\u2009longue errance\u2009\u00bb (10) pour \u00e9grener des mottes de terre et marmonner des paroles inintelligibles\u2009; le deuxi\u00e8me (\u00ab\u2009La station-service\u2009\u00bb) attend qu\u2019un client visite sa station-service alors que sa cabane se fait envahir jour et nuit par de myst\u00e9rieux cactus\u2009; le troisi\u00e8me (\u00ab\u2009La mine\u2009\u00bb), un mineur venu gagner son pain, voit quant \u00e0 lui ses journ\u00e9es ponctu\u00e9es par les d\u00e9charges de sa brouette remplie de minerai.\u00a0Ces trois personnages ont quitt\u00e9 la ville et se \u00ab\u2009d\u00e9territorialisent <a id=\"footnoteref1_f550e7q\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00ab\u2009Deserts are real places, but when we look to the imaginative and speculative figuration of the desert in modern culture it is striking how frequently it is used to evoke experiences of placelessness or dislocation, or of what Deleuze and Guattari call, in their unique theoretical vocabulary,\u00a0deterritorialisation. The desert can be said to be a place that forces us to rethink the very concept of place, to the extent that the latter has arisen as a form of sedentary or rooted being.\u2009\u00bb\u00a0Tynan, A.\u00a0The Desert in Modern Literature and Philosophy: Wasteland Aesthetics, Edinburgh University Press, 2020, p. 11.\" href=\"#footnote1_f550e7q\">[1]<\/a>\u2009\u00bb vers le d\u00e9sert (un d\u00e9sert non identifi\u00e9 et non r\u00e9f\u00e9rentiel), o\u00f9 ils n\u2019ont pour seuls points d\u2019ancrage que le paysage et leur solitude. Activ\u00e9 par cet espace et le mode de vie hors du commun qu\u2019il impose, un processus de d\u00e9s\u00e9miotisation a cours dans les trois r\u00e9cits\u00a0: les hommes perdent progressivement l\u2019usage de leurs langues et l\u2019acc\u00e8s \u00e0 leurs souvenirs et\u00a0se mettent alors \u00e0 tenter de retrouver un langage en interpr\u00e9tant leur environnement. Cette d\u00e9t\u00e9rioration se manifeste d\u2019ailleurs au sein m\u00eame de l\u2019\u00e9criture, qui passe d\u2019une narration t\u00e9moin (\u00ab\u2009La montagne\u2009\u00bb), fond\u00e9e sur un proc\u00e9d\u00e9 anaphorique (\u00ab\u2009Il dit\u2009\u00bb) insistant sur la prise de parole du personnage, \u00e0 des narrations \u00e0 la premi\u00e8re personne (\u00ab\u2009La station-service\u2009\u00bb\u2009; \u00ab\u2009La mine\u2009\u00bb), o\u00f9 une propension parataxique mine les rapports logiques du discours <a id=\"footnoteref2_mej4a3c\" class=\"see-footnote\" title=\" La parataxe se d\u00e9finit par la juxtaposition d\u2019\u00e9nonc\u00e9s sans connecteurs logiques. La nouvelle \u00ab\u2009La mine\u2009\u00bb contient ainsi peu de mots de liaison et peu de signes de ponctuation finale\u00a0: \u00ab et il parle, il marmonne, il \u00e9ructe et il braille, il raconte \u00e0 la brouette des histoires qu\u2019il invente, il se cr\u00e9e des doubles similaires, presque identiques, occup\u00e9s au m\u00eame labeur ingrat et dans un m\u00eame d\u00e9cor aride, mais tous diff\u00e9rant de lui en un point quelconque, plus ou moins important ; et l\u2019un de ses doubles est lui-m\u00eame, au m\u00eame endroit et en m\u00eame temps [\u2026] \u00bb (92).\" href=\"#footnote2_mej4a3c\">[2]<\/a>.\u00a0<\/p>\n<p>Mais si pour le dire avec Henri van Lier, l\u2019\u00eatre humain est l\u2019\u00ab\u2009animal s\u00e9miotique\u2009\u00bb (Lier 1980) par excellence, cela implique que m\u00eame en plein milieu des sables, plong\u00e9 dans le plus profond des silences, il continue non seulement \u00e0 \u00ab\u2009[tirer] ses ressources de son activit\u00e9 s\u00e9miotique\u2009\u00bb (Bouvet\u00a02006, 87), mais \u00e0 user plus encore de son imagination afin de reconstruire les fondations de la s\u00e9miosph\u00e8re perdue (Lotman, 1999). C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui arrive aux personnages de\u00a0<em>D\u00e9sertiques<\/em>\u00a0qui ne perdent l\u2019acc\u00e8s \u00e0 leur langage que pour mieux reconna\u00eetre aux entit\u00e9s du d\u00e9sert une forte capacit\u00e9\u00a0de signification.\u00a0\u00c9voluant ainsi en tension entre d\u00e9s\u00e9miotisation et (re)s\u00e9miotisation, ceux-ci mettent \u00e0 l\u2019\u0153uvre un complexe travail d\u2019interpr\u00e9tation face aux animaux, v\u00e9g\u00e9taux et min\u00e9raux rencontr\u00e9s au cours de leur voyage. Je propose en ce sens de mettre en lumi\u00e8re l\u2019\u00ab\u2009herm\u00e9neutique du d\u00e9sert\u2009\u00bb \u00e9labor\u00e9e par les personnages dans le recueil de Meunier. Apr\u00e8s avoir introduit le rapport que la forme br\u00e8ve instaure avec l\u2019espace repr\u00e9sent\u00e9, je proc\u00e9derai \u00e0 l\u2019analyse de quelques passages \u00e9vocateurs du texte pour montrer les effets que le d\u00e9sert produit sur la m\u00e9moire du signe ainsi que le contrecoup de cette crise de la signification dans le rapport des personnages au monde vivant. Il s\u2019agira par la m\u00eame occasion de montrer que le processus de d\u00e9s\u00e9miotisation affecte la consistance r\u00e9f\u00e9rentielle des personnages.<\/p>\n<h2>Espaces imagin\u00e9s<\/h2>\n<p>Dans son ouvrage\u00a0<em>Ces mondes brefs<\/em>\u00a0(2009), Christiane Lahaie s\u2019attache aux conditions de la repr\u00e9sentation de l\u2019espace dans la nouvelle qu\u00e9b\u00e9coise contemporaine. Elle montre que la narration de la forme br\u00e8ve s\u2019articule g\u00e9n\u00e9ralement selon une \u00ab\u2009logique associative\u2009\u00bb (2009, 59), faisant se confondre lieu r\u00e9el et lieu rem\u00e9mor\u00e9, lieu vu et lieu fantasm\u00e9, lieu tangible et lieu r\u00eav\u00e9. C\u2019est son caract\u00e8re fragment\u00e9 et non abouti, aux antipodes de la vis\u00e9e totalisatrice du roman, qui \u00e9loigne la nouvelle de toutes pr\u00e9tentions g\u00e9ographiques pour l\u2019inscrire plut\u00f4t dans un r\u00e9gime g\u00e9opo\u00e9tique o\u00f9 priment le mythe et la subjectivit\u00e9. Lahaie \u00e9crit \u00e0 cet \u00e9gard\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>On peut alors supposer que l\u2019\u00e9criture nouvelli\u00e8re, en assumant pleinement l\u2019impossible imitation du lieu r\u00e9el\u00a0\u00e0 travers les mots, favorise l\u2019\u00e9vocation au d\u00e9triment de la description d\u2019espaces di\u00e9g\u00e9tiques pr\u00e9cis, ceux-ci se r\u00e9v\u00e9lant plus proches des lieux int\u00e9rieurs, imaginaires ou cr\u00e9\u00e9s \u00e0 partir de souvenirs des auteurs eux-m\u00eames, c\u2019est-\u00e0-dire peu r\u00e9f\u00e9rentiels et hautement subjectifs (17).\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019\u00e9criture de l\u2019espace dans le genre de la nouvelle tendrait ainsi \u00e0 substituer le fictionnel au r\u00e9f\u00e9rentiel, un probl\u00e8me qui, encore selon Lahaie, \u00ab\u2009se fait davantage sentir dans la repr\u00e9sentation d\u2019espaces \u00e9tendus et d\u00e9pourvus de rep\u00e8res tel le d\u00e9sert\u2009\u00bb (51). Jamais per\u00e7u dans sa totalit\u00e9, rarement cartographi\u00e9 avec d\u00e9tails, le d\u00e9sert met d\u2019embl\u00e9e \u00e0 mal le travail de la repr\u00e9sentation. Or, \u00e0 d\u00e9faut de poser de v\u00e9ritables probl\u00e8mes \u00e0 l\u2019\u00e9crivain.e, comme cela pourrait \u00eatre le cas pour le.la g\u00e9ographe, cette d\u00e9faillance repr\u00e9sentationnelle offre un terreau fertile dans un cadre litt\u00e9raire.\u00a0<\/p>\n<p>En effet,\u00a0\u00e0 l\u2019instar du roman\u00a0<em>Un\u00a0<\/em><em>\u00e9t\u00e9 dans le Sahara<\/em>\u00a0(1857) d\u2019Eug\u00e8ne Fromentin o\u00f9 \u00ab\u2009le narrateur ne peut poursuivre la description de l\u2019espace d\u00e9sertique qu\u2019au prix d\u2019une fuite dans l\u2019imaginaire\u2009\u00bb (Moussa 1995, 240), l\u2019irrepr\u00e9sentabilit\u00e9 du d\u00e9sert engage l\u2019\u00e9criture de Meunier vers le fantastique\u00a0: d\u00e8s les premi\u00e8res pages, les lois de la physique d\u00e9raillent\u2009; les objets s\u2019\u00e9paississent et s\u2019animent\u2009; les animaux communiquent avec les hommes\u2009; puis, les hommes eux-m\u00eames, ni tout \u00e0 fait morts ni tout \u00e0 fait vivants, transgressent les d\u00e9terminismes humains afin de prendre des contours ontologiques fonci\u00e8rement hybrides. Je montrerai \u00e0 cet \u00e9gard comment l\u2019univers spatial de\u00a0<em>D\u00e9sertiques<\/em>\u00a0affecte les conditions de la repr\u00e9sentation et de la signification du texte.\u00a0<\/p>\n<h2>Le d\u00e9sert comme force mortif\u00e8re<\/h2>\n<p>La mort occupe une place centrale dans le livre de Meunier. Elle ne se manifeste pourtant jamais directement, ni sous la forme d\u2019un danger ni sous celle d\u2019un drame. Plut\u00f4t semblable \u00e0 une pression silencieuse exerc\u00e9e sur les personnages, la mort\u00a0<em>guette<\/em>\u00a0leurs pens\u00e9es et leurs actions, servant \u00e0 la fois de point de d\u00e9part et de point d\u2019horizon aux explorations spatiales qui nous sont\u00a0narrativement\u00a0pr\u00e9sent\u00e9es. Apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 la civilisation par crainte d\u2019un enlisement dans le quotidien et par d\u00e9sir d\u2019explorer l\u2019\u00ab\u2009ailleurs\u2009\u00bb (Meunier\u00a02022, 51), les hommes s\u2019installent dans un paysage vide et hostile o\u00f9 ils m\u00e8nent des existences humbles, dont la radicale simplicit\u00e9 acquiert rapidement un caract\u00e8re surnaturel\u00a0: ni la faim ni la soif ni le froid n\u2019a d\u2019effet sur leur capacit\u00e9 de survie alors que leurs corps semblent se d\u00e9composer de jour en jour tels \u00ab\u2009les fragments d\u2019un parchemin\u2009\u00bb (38). Aussi se rapprochent-ils physiquement de la mort sans s\u2019en rendre tout \u00e0 fait compte, si bien que l\u2019un d\u2019entre eux s\u2019offusque de se voir confondu avec de la charogne par un vautour\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>J\u2019en \u00e9tais r\u00e9volt\u00e9, car le Diable sait que je ne suis pas \u00e0 l\u2019article de la mort, jamais je ne me suis senti aussi plein de vitalit\u00e9\u2009; certes, il est vrai que je suis un peu engonc\u00e9 dans mes cactus, depuis quelques ann\u00e9es, mais cette situation ne pr\u00e9sente pas que des inconv\u00e9nients, quand on veut bien y r\u00e9fl\u00e9chir, car ils forment aussi un rempart h\u00e9riss\u00e9, quasi min\u00e9ral \u00e0 ma personne (59).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Comme si la perte de vitalit\u00e9 \u00e9tait signe d\u2019adaptation au milieu d\u00e9sertique, le narrateur a l\u2019impression d\u2019appartenir d\u2019autant plus \u00e0 son monde qu\u2019il en emprunte les attributs et l\u2019attitude g\u00e9n\u00e9rale, sorte de \u00ab\u2009fatigue universelle\u2009\u00bb (72) concentr\u00e9e en sa personne. De fait, le d\u00e9sert constitue un \u00ab\u2009n\u00e9ant sur terre, un espace sans vie qui nous projette mentalement et physiquement aux limites extr\u00eames de la condition humaine\u2009\u00bb (2006, 166). Il nous rappelle tant\u00f4t au d\u00e9but des temps, o\u00f9 l\u2019humain n\u2019avait pas encore laiss\u00e9 sa trace, tant\u00f4t \u00e0 la fin, o\u00f9 l\u2019imagerie apocalyptique se m\u00eale aux catastrophes \u00e9cologiques. Au contact du d\u00e9sert, les voyageurs deviennent capables de se d\u00e9saffilier de leur condition de mortel, \u00e0 la mani\u00e8re kafka\u00efenne. Or, cette disparition progressive de la mat\u00e9rialit\u00e9 des personnages exerce \u00e9galement une fonction m\u00e9tatextuelle dans l\u2019\u0153uvre\u00a0: elle marque une sortie du r\u00e9gime r\u00e9aliste et une entr\u00e9e dans un paradigme de r\u00e9flexivit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard du signe. Autrement dit,\u00a0la \u00ab\u2009force mortif\u00e8re du d\u00e9sert\u2009\u00bb (Beauregard\u00a02022, 17) agit comme un r\u00e9v\u00e9lateur de la r\u00e9alit\u00e9 s\u00e9miotique des personnages, d\u00e9voilant par l\u00e0 leur existence de papier et leur interrelation \u00e0 la \u00ab\u2009logique des signes\u2009\u00bb \u00e9tablie dans le texte. S\u2019entame ainsi un processus de d\u00e9s\u00e9miotisation\u00a0: comme mis \u00e0 mort \u00e0 la fois par l\u2019espace physique et par l\u2019espace textuel qu\u2019ils habitent, les voyageurs prennent une forme\u00a0<em>d\u00e9sertique<\/em>, mais aussi\u00a0<em>d\u00e9sert\u00e9e<\/em>\u00a0\u00e0 mesure que leur m\u00e9moire se vide.\u00a0<\/p>\n<h2>Crise de la m\u00e9moire<\/h2>\n<p>Si Rachel Bouvet envisage le d\u00e9sert comme une figure du vide, d\u2019aucuns le con\u00e7oivent comme une h\u00e9t\u00e9rotopie (Foucault, 2001), c\u2019est-\u00e0-dire un lieu caract\u00e9ris\u00e9 par sa discontinuit\u00e9 avec ce qui l\u2019entoure et\u00a0son bouleversement du rapport au temps et \u00e0 l\u2019espace. Guy Barth\u00e9l\u00e9my explique sur ce point que le\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>d\u00e9sert vaut essentiellement comme h\u00e9t\u00e9rotopie\u00a0[\u2026] parce qu\u2019il est un espace en marge de l\u2019\u0153koum\u00e8ne [\u2026], \u00e0 vocation heuristique et ma\u00efeutique, qui d\u00e9nude au passage [\u2026] les insuffisances ou les points aveugles du monde \u00ab\u2009ordinaire\u2009\u00bb (Bath\u00e9l\u00e9my\u00a02003, 309).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Sorte de non-lieu advenant par contraste avec les lieux habit\u00e9s et urbanis\u00e9s, le d\u00e9sert brouille les donn\u00e9es spatiotemporelles du sujet qui l\u2019exp\u00e9rimente, pouvant m\u00eame aller jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9clencher chez lui un profond sentiment de confusion existentielle. Dans le recueil, ce ph\u00e9nom\u00e8ne prend les contours d\u2019une crise de la m\u00e9moire sous le poids de laquelle les personnages se lib\u00e8rent progressivement des attaches mentales qui les retenaient \u00e0 la vie urbaine.\u00a0<\/p>\n<p>Suivant une errance perp\u00e9tuelle, l\u2019homme de la premi\u00e8re nouvelle vient \u00e0 se reposer au flanc d\u2019une montagne et \u00e0 regarder autour de lui\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je suis assis, le dos appuy\u00e9 au flanc de la montagne, la t\u00eate \u00e0 l\u2019ombre, le regard perdu dans le bleu du ciel, et\u00a0<em>le pass\u00e9, l\u2019avenir sont abolis\u2009; je glisse enfin sur les ailes du pr\u00e9sent<\/em>. Mais cela ne dure pas\u00a0: trop vite, des fils d\u2019intention viennent me tra\u00eener dans la poussi\u00e8re dont je suis issu. Je d\u00e9sire \u00e0 nouveau boire, parler avec le scarab\u00e9e, partir sur l\u2019autre rive, trouver quelque objet. Je me l\u00e8ve et m\u2019engage (Meunier\u00a02022, 17. Je souligne).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans ce cadre spatial d\u00e9nud\u00e9, l\u2019homme ne peut poser qu\u2019une attention diffuse et flottante sur ce qui l\u2019entoure. Son exp\u00e9rience du temps s\u2019en voit in\u00e9vitablement alt\u00e9r\u00e9e\u2009; le pr\u00e9sent se gonfle dans l\u2019espace, puis abolit l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019un avant et d\u2019un apr\u00e8s. Mais alors que ce court instant pr\u00e9sentifi\u00e9 porte l\u2019homme \u00e0 un \u00e9tat de transcendance qui semble l\u2019isoler du r\u00e9el et le faire \u00ab\u2009glisser sur les ailes du pr\u00e9sent\u2009\u00bb, les imp\u00e9ratifs de la subsistance (boire, interagir, bouger) le restituent aussit\u00f4t \u00e0 sa conscience du temps (pass\u00e9 et futur) et, par l\u00e0 m\u00eame, \u00e0 l\u2019immanence du vivre. Il flotte ainsi sur une fronti\u00e8re ontologique entre le vivant et le non-vivant.<\/p>\n<p>Plong\u00e9 dans les m\u00eames param\u00e8tres spatiaux, le mineur \u00e9prouve lui aussi une forme de pr\u00e9sentification ph\u00e9nom\u00e9nologique au fil de ses journ\u00e9es pass\u00e9es sous le soleil\u00a0: \u00ab\u2009il ne parvient pas \u00e0 briser la gangue d\u2019un pr\u00e9sent aux contours mal d\u00e9finis, d\u2019un pr\u00e9sent mis\u00e9rable et qui englobe \u00e0 peine quelques lambeaux d\u2019hier et des bribes de demain, rien de plus, malgr\u00e9 la beaut\u00e9 des cactus et la lumi\u00e8re du soir\u2009\u00bb (Meunier\u00a02022, 95). Mais \u00e0\u00a0la diff\u00e9rence de l\u2019homme de la montagne et de l\u2019homme \u00ab\u2009encactus\u00e9 jusqu\u2019aux narines\u2009\u00bb (55), demeurant tous deux immobiles dans l\u2019espace, le mineur est en constante activit\u00e9 physique, en \u00e9tat d\u2019alerte face aux \u00ab\u2009obstacles impr\u00e9vus\u2009\u00bb (73) qu\u2019il rencontre sur son chemin, de sorte que sa m\u00e9moire semble ali\u00e9n\u00e9e \u00e0 la fois par la d\u00e9sertification de l\u2019espace et par la r\u00e9p\u00e9tition de ses mouvements\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>il ne se souvient pas, car les imp\u00e9ratifs sont innombrables, ils sont aussi br\u00fblants que le soleil qui pilonne le paysage et gisent dans toutes les directions de l\u2019espace et du temps [\u2026], il faut se souvenir du trajet pr\u00e9c\u00e9dent, et de celui d\u2019avant, et de celui d\u2019avant, et des obstacles nouveaux qui ont sembl\u00e9 surgir, des signes avant-coureurs d\u2019un changement de trac\u00e9, des variations dans le poids du minerai qui pourraient indiquer une modification de la teneur en m\u00e9tal, des fluctuations m\u00e9t\u00e9orologiques (73).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Des t\u00e2ches physiques accomplies dans le d\u00e9sert, le personnage ressort comme d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de lui-m\u00eame, non seulement du fait des conditions m\u00e9t\u00e9orologiques \u00e9prouvantes, mais aussi de l\u2019absence de balises spatiales que le flux d\u2019\u00e9criture mime, en ob\u00e9issant \u00e0 une logique de l\u2019association et de la reprise. Comment alors ne pas c\u00e9der\u00a0\u00e0 l\u2019impression que\u00a0tout ici-bas revient du pareil au m\u00eame, comment restituer la force vitale destitu\u00e9e par le chaos d\u00e9sertique\u2009? Pour cela, l\u2019homme semble d\u00e9velopper une attention particuli\u00e8re \u00e0 son environnement\u2009; il d\u00e9ploie une concentration presque surhumaine afin de se rappeler les espaces parcourus, les trajets effectu\u00e9s, les objets rencontr\u00e9s, qui tous se ressemblent et se confondent les uns aux autres. Contraints \u00e0 une logique de la reprise, le corps et l\u2019esprit du mineur entrent ainsi dans un \u00e9tat de conscience aigu qui, paradoxalement, le m\u00e8ne tout droit vers l\u2019oubli.\u00a0<\/p>\n<p>En r\u00e9ponse mim\u00e9tique avec le hors-lieu d\u00e9sertique, plus les hommes s\u2019aventurent dans le d\u00e9sert, plus leur m\u00e9moire se vide effectivement, \u00e0 tel point que \u00ab\u2009lutter contre\u00a0l\u2019oubli\u2009\u00bb devient l\u2019une de leurs \u00ab\u2009obsessions\u2009\u00bb (89) communes. R\u00e9sonnant avec la logique de la reprise mentionn\u00e9e plus haut, cette obsession se traduit dans le texte par un discours it\u00e9ratif au sujet de la m\u00e9moire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>depuis des ann\u00e9es qu\u2019il pousse sa brouette, il ne sait plus vraiment comment il est arriv\u00e9 l\u00e0\u00a0: il a sign\u00e9 un contrat, c\u2019est certain, mais quand\u2009? et avec qui\u2009? et que stipulait-il exactement\u2009? peut-\u00eatre pourrait-il remettre la main dessus s\u2019il avait quelques heures pour agir \u00e0 sa guise, quelques heures de cong\u00e9 pendant lesquelles il serait dispens\u00e9 de pousser sa brouette, s\u2019il ne devait pas rester attentif, toujours (71-72).<\/p>\n<p>non seulement les trajets qu\u2019il effectue, tous plus ou moins similaires, disparaissent presque imm\u00e9diatement dans la nuit infinie des brouett\u00e9es, de sorte qu\u2019il peut difficilement remonter plus loin, mentalement, que quelques allers et venues, et que rares sont ses souvenirs qui remontent \u00e0 plus de quelques heures (89-90).<\/p>\n<p>il va toujours, poussant sa brouette, occup\u00e9 \u00e0 b\u00eacher en pens\u00e9e le sol aride de sa m\u00e9moire, \u00e0 la recherche de quelques grains de pass\u00e9 qu\u2019il pourrait faire cro\u00eetre et multiplier ici, le long du chemin, parmi les cactus, et qui grandiraient avec lui, qui se ramifieraient jusqu\u2019\u00e0 retracer toutes les \u00e9poques de sa vie (95).<\/p>\n<p>il sait qu\u2019il a aim\u00e9 une femme, mais il ne se souvient plus m\u00eame de ses traits\u2009; il sait qu\u2019il a eu un fr\u00e8re, mais ne se souvient plus m\u00eame de son nom (96).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne de perte de souvenirs qui assaille les voyageurs s\u2019ancre dans l\u2019espace d\u00e9peint. Ce sont en effet la similarit\u00e9 des lieux et la pesanteur ambiante, l\u2019immensit\u00e9 de l\u2019horizon et la s\u00e9cheresse climatique, la duret\u00e9 des conditions et la monotonie du paysage qui affectent leurs capacit\u00e9s de m\u00e9morisation. Ce rapport d\u2019intrication entre corps, espace et esprit est explicit\u00e9 dans le deuxi\u00e8me extrait, o\u00f9 la m\u00e9moire prend litt\u00e9ralement la forme d\u2019un d\u00e9sert au \u00ab\u2009sol aride\u2009\u00bb qu\u2019il faut \u00ab\u2009b\u00e9cher\u2009\u00bb pour r\u00e9pandre \u00ab\u2009quelques grains de pass\u00e9\u2009\u00bb autour de soi et ainsi s\u2019assurer de \u00ab\u2009retracer toutes les \u00e9poques de sa vie\u2009\u00bb. En m\u00eame temps, dans tous les passages cit\u00e9s, les souvenirs s\u2019\u00e9tiolent \u00e0 mesure que les mots en expriment la disparition sur la page\u2009; dans un flot discursif calquant une qu\u00eate de reconstruction m\u00e9morielle, les phrases s\u2019\u00e9tirent en longueur, se croisant et se d\u00e9croisant sans cesse, soulignant la mise en abyme qui lie de pr\u00e8s l\u2019\u00e9volution des personnages \u00e0 la structure s\u00e9miotique du texte, elle-m\u00eame conditionn\u00e9e par l\u2019imaginaire d\u00e9sertique <a id=\"footnoteref3_4fkzk80\" class=\"see-footnote\" title=\" La m\u00e9moire des personnages affecte \u00e9galement la fiabilit\u00e9 de la narration qui, en plus d\u2019\u00e9chapper de plus en plus aux codes r\u00e9f\u00e9rentiels, ne peut plus prouver la validit\u00e9 des discours transmis. \" href=\"#footnote3_4fkzk80\">[3]<\/a>.\u00a0<\/p>\n<h2>Crise de la signification<\/h2>\n<p>Bien que la m\u00e9moire humaine archive autant les images que les discours, l\u2019objet principal de son d\u00e9r\u00e8glement dans\u00a0<em>D\u00e9sertiques<\/em>rel\u00e8ve du langage. En effet, les trois personnages exp\u00e9rimentent un m\u00eame processus de d\u00e9s\u00e9miotisation, qui s\u2019\u00e9taye sur leur exp\u00e9rience de l\u2019amn\u00e9sie. Observant ses facult\u00e9s d\u2019expression r\u00e9gresser au fil des ans pass\u00e9s dans cet \u00ab\u2009endroit [\u2026] d\u00e9sert, morne et fig\u00e9\u2009\u00bb (39), le travailleur de la station-service s\u2019excuse aux lecteur.ices pour sa perte d\u2019\u00e9locution\u00a0: \u00ab\u2009il faut me pardonner si mes paroles sont confuses\u2009; je sais bien que les sons que je prof\u00e8re ressemblent plus \u00e0\u00a0des borborygmes qu\u2019\u00e0 des mots, que je m\u00e2che mes syllabes, que j\u2019oublie \u00e7a et l\u00e0 un verbe ou saute la fin d\u2019une phrase\u2009\u00bb (40). Ce proc\u00e9d\u00e9 m\u00e9tatextuel par lequel le narrateur s\u2019adresse \u00e0 un \u00ab\u2009tu\u2009\u00bb implicite pour aborder sa propre r\u00e9gression langagi\u00e8re revient avec insistance dans les trois nouvelles, ce qui ne manque pas d\u2019accentuer le caract\u00e8re paradoxal du texte\u00a0: alors que les discours sont transmis dans une syntaxe irr\u00e9prochable, les narrateurs t\u00e9moignent de leur crise du langage. L\u2019\u00e9nonciation et l\u2019exp\u00e9rience relat\u00e9e apparaissent ainsi irr\u00e9conciliables l\u2019une avec l\u2019autre.<\/p>\n<p>Cette crise de la signification appara\u00eet \u00e9galement mue par une tension constante entre n\u00e9gativit\u00e9 et positivit\u00e9, laquelle est illustr\u00e9e avec clart\u00e9 dans cet extrait de la nouvelle \u00ab\u2009La montagne\u2009\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il dit\u00a0: chaque jour, mes mots se d\u00e9sagr\u00e8gent et se dispersent. \u00c0 force de parler au scarab\u00e9e, de l\u2019\u00e9couter vibrer, gr\u00e9siller, bourdonner, j\u2019ai fini par lui r\u00e9pondre sur le m\u00eame mode. Je me suis surpris \u00e0 crisser des questions et des r\u00e9ponses semblables, pour une oreille \u00e9trang\u00e8re, au son que produirait une plaque de t\u00f4le ondul\u00e9e raclant un toit en briques. Ou bien, un peu plus tard, \u00e0 des \u00e9clats de verre bris\u00e9s qu\u2019on foulerait sur du goudron. Et c\u2019est dans cette langue dure, s\u00e8che, industrielle que j\u2019ai annonc\u00e9\u00a0au scarab\u00e9e que j\u2019allais partir. Il n\u2019a pas sembl\u00e9 surpris. Peut-\u00eatre lui avais-je d\u00e9j\u00e0 fait cette d\u00e9claration, mais je ne m\u2019en souvenais plus (14-15).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Alors qu\u2019un scarab\u00e9e lui tient compagnie, l\u2019homme \u00e9coute les vibrations, gr\u00e9sillements et bourdonnements produits par le mouvement de ses antennes et de ses ailes au contact de sa carapace.\u00a0Peu \u00e0 peu, l\u2019homme perd l\u2019acc\u00e8s \u00e0 ses mots qui \u00ab\u2009se d\u00e9sagr\u00e8gent et se dispersent\u2009\u00bb \u00e0 mesure que son attention est absorb\u00e9e par cette nouvelle phon\u00e9tique qui atrophie le lien entre signifiants et signifi\u00e9s. En \u00e9cho avec l\u2019espace d\u00e9sertique lui-m\u00eame d\u00e9s\u00e9miotis\u00e9 d\u2019un point de vue anthropique, ce d\u00e9traquement de la parole humaine se manifeste chez l\u2019homme avec une force telle que celui-ci ne parvient pas \u00e0 annoncer son d\u00e9part au scarab\u00e9e dans sa propre langue. La confusion existentielle prend ici une forme n\u00e9gative\u00a0: le langage, cens\u00e9 \u00eatre le propre de l\u2019humain selon la tradition logocentrique occidentale (Derrida 1967), abandonne l\u2019\u00eatre au n\u00e9ant.<\/p>\n<p>Pourtant, cet extrait introduit la naissance d\u2019une nouvelle s\u00e9miose dont l\u2019apparition progressive ne cessera de surprendre le personnage. Chim\u00e9rique, mi-humaine, mi-insectif\u00e8re, cette s\u00e9miose en devenir est d\u00e9crite au moyen de qualificatifs objectaux qui en signalent l\u2019\u00e9tranget\u00e9\u00a0: les sons prononc\u00e9s ressemblent \u00e0 ceux produits par \u00ab\u2009une plaque de t\u00f4le ondul\u00e9e raclant un toit en briques\u2009\u00bb ou encore par \u00ab\u2009des \u00e9clats de verre bris\u00e9s qu\u2019on foulerait sur du goudron\u2009\u00bb, autrement dit par tout ce qui s\u2019oppose fondamentalement \u00e0 la parole humaine. Le narrateur dira plus loin avoir \u00e9galement parl\u00e9 la langue des \u00ab\u2009planchers\u2009\u00bb, des \u00ab\u2009moteurs\u2009\u00bb, des \u00ab\u2009feuilles\u2009\u00bb et des \u00ab\u2009corbeaux\u2009\u00bb (21). Les trois hommes suivent ainsi un m\u00eame chemin ambivalent\u00a0: d\u2019abord saisis par l\u2019inconsistance du paysage, la tr\u00eave humaine et l\u2019insondable ouverture de l\u2019horizon, ils s\u2019adaptent au milieu par le truchement du silence, puis par leur d\u00e9t\u00e9rioration s\u00e9miotique\u2009; leur sensibilit\u00e9 se fait d\u00e8s lors analogique par rapport \u00e0 l\u2019espace\u2009; en s\u2019attardant aux choses d\u00e9sertiques, dont l\u2019importance s\u2019intensifie par opposition au vide, les voyageurs s\u2019\u00e9veillent \u00e0 un nouveau rapport animiste au monde dans lequel m\u00eame \u00ab\u2009un grincement de porte ferait sens\u2009\u00bb (15).\u00a0<\/p>\n<h2>L\u2019enqu\u00eate animiste<\/h2>\n<p>Comme le soul\u00e8ve Rachel Bouvet, \u00ab\u2009le silence du d\u00e9sert appara\u00eet comme un r\u00e9v\u00e9lateur du langage, un espace permettant de voir les signes en creux\u2009\u00bb (Bouvet\u00a02006, 25). Par contraste avec l\u2019espace anthropique o\u00f9 partout r\u00e9sonne l\u2019\u00e9cho du discours humain, l\u2019espace d\u00e9sertique s\u2019offre comme une page blanche o\u00f9 l\u2019on peut \u00ab\u2009lire ce qui n\u2019est pourtant pas \u00e9crit\u2009\u00bb (Blanchot\u00a01955, 257) et faire parler ceux qui n\u2019ont pourtant pas de langage, une disposition qui rappelle la pratique de l\u2019animisme. Pr\u00e9sente chez diff\u00e9rentes cultures\u00a0autochtones\u00a0(Descola, 2005), l\u2019animisme consiste \u00e0 reconna\u00eetre aux entit\u00e9s non humaines des traits psychiques propres \u00e0 l\u2019humain, rendant par exemple possible la reconnaissance de langages complexes ou de capacit\u00e9s signifiantes chez les animaux. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, cette ontologie fonde un rapport au monde qui repose sur la croyance en une \u00e2me ou une force vitale animant les \u00eatres vivants, les objets et les \u00e9l\u00e9ments naturels. Or, comme l\u2019a d\u00e9fendu le philosophe Baptiste Morizot, l\u2019animisme ne se limite pas \u00e0 la projection d\u2019un ensemble de repr\u00e9sentations sur l\u2019inanim\u00e9\u2009; il implique surtout le d\u00e9veloppement d\u2019une multitude de pratiques, techniques et savoir-faire acquis sur le terrain, notamment au moyen de l\u2019<em>enqu<\/em><em>\u00ea<\/em><em>te<\/em>. L\u2019animiste se veut ainsi un pisteur qui \u00ab\u2009active en lui un style d\u2019attention enrichi au vivant hors de lui\u00a0: qui l\u2019estime digne d\u2019enqu\u00eate, et riche de significations. Qui postule qu\u2019il y a des choses \u00e0 traduire, et qui essaie d\u2019apprendre\u2009\u00bb (Morizot\u00a02020, 139).<\/p>\n<p>Ensorcel\u00e9s par l\u2019\u00e9tranget\u00e9 du paysage, les personnages de Meunier sont appel\u00e9s \u00e0 devenir des pisteurs animant \u00ab\u2009les signes diss\u00e9min\u00e9s \u00e0 l\u2019infini dans le hasard des choses\u2009\u00bb (Meunier\u00a02022, 63). Cette pratique de l\u2019espace participe d\u2019un d\u00e9sir de recherche exprim\u00e9 dans le texte sous la forme de th\u00e9or\u00e8mes au sujet des s\u00e9mioses non humaines\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>il en est venu \u00e0 comprendre que ces animaux \u00e9taient dou\u00e9s d\u2019un langage, disons d\u2019un code qui r\u00e9git leurs mouvements \u00e0 d\u00e9faut de leurs cris, et que les signes qu\u2019ils s\u2019\u00e9changent leur servent \u00e0 mettre en place des strat\u00e9gies malignes de sape syst\u00e9matique, ainsi qu\u2019accessoirement, peut-\u00eatre, d\u2019organiser leurs chasses et de parer \u00e0 tout danger, de sorte que le d\u00e9chiffrage inlassable des oreilles de fennecs et de leurs signaux de s\u00e9maphores est devenu, au fil du temps, l\u2019un des innombrables imp\u00e9ratifs dont il doit tenir compte et qui compliquent ses d\u00e9placements monotones\u00a0: la vall\u00e9e s\u2019est alourdie de signes qui renvoient eux-m\u00eames \u00e0 d\u2019autres signes (85-86).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>D\u00e9pouill\u00e9s de leur langue articul\u00e9e, les voyageurs se voient immerg\u00e9s dans une nouvelle vague formant quelque chose comme un \u00ab\u2009cosmos \u00e9tourdissant de significations\u2009\u00bb (Morizot\u00a02020, 139). Ce sont les langues \u00e9trang\u00e8res, quasi imperceptibles, \u00e9mises par les insectes, animaux et v\u00e9g\u00e9taux qui r\u00e9activent l\u2019activit\u00e9 interpr\u00e9tative des personnages. Le lexique mis de l\u2019avant dans l\u2019extrait rel\u00e8ve de la d\u00e9marche herm\u00e9neutique\u00a0(\u00ab\u2009comprendre\u2009\u00bb, \u00ab\u2009langage\u2009\u00bb, \u00ab\u2009code\u2009\u00bb, \u00ab\u2009signes\u2009\u00bb, \u00ab\u2009d\u00e9chiffrage\u2009\u00bb, \u00ab\u2009signaux\u2009\u00bb) visant en l\u2019occurrence \u00e0\u00a0<em>d\u00e9coder<\/em>\u00a0les \u00eatres et objets pr\u00e9sents dans l\u2019environnement. Le texte investit de ce fait le trope de la repr\u00e9sentation litt\u00e9raire du monde, notamment travaill\u00e9 par Hans Blumemberg (2007), qui consiste \u00e0 appliquer au cosmos la m\u00e9taphore de la lecture. Grand livre rationnel et intelligible, le monde serait filtr\u00e9 et interpr\u00e9t\u00e9 par l\u2019humain \u00e0 partir de son d\u00e9sir de savoir. Les hommes ainsi \u00ab\u2009lisent dans le monde comme un livre\u2009\u00bb (Meunier\u00a02022, 40), l\u2019interpr\u00e9tant et le d\u00e9chiffrant comme pour mieux s\u2019y (r\u00e9)int\u00e9grer. Ils vont par ailleurs \u00e9tablir des canaux de communication avec les \u00eatres vivants et non vivants rencontr\u00e9s\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>il a pris l\u2019habitude de communiquer avec l\u2019animal\u00a0\u00e0 l\u2019aide de signes infimes\u00a0: d\u2019abord de simples gestes, comme un peu d\u2019eau laiss\u00e9e dans l\u2019\u00e9cuelle pos\u00e9e sous le robinet de l\u2019atelier, puis des messages plus abstraits, un clin d\u2019\u0153il, une motte de terre pos\u00e9e en \u00e9vidence sur un rocher\u2009; et ces signes se sont progressivement organis\u00e9s en phrases, et ces phrases en dialogue, et c\u2019est ainsi qu\u2019il a longtemps parl\u00e9 avec le fennec, lui demandant l\u2019heure, son opinion sur les pluies prochaines et la valeur du cours de l\u2019or (86-87).<\/p>\n<p>Il dit\u00a0: c\u2019est un fait, on s\u2019habitue \u00e0 tout. Je suis devenu capable de parler avec une motte de terre. Voil\u00e0 plusieurs fois que je me surprends \u00e0 entretenir un dialogue pouss\u00e9 avec une poign\u00e9e de sable. Et, chaque fois, je ressors comme enrichi de cette exp\u00e9rience\u00a0: j\u2019ai clairement l\u2019impression d\u2019\u00eatre all\u00e9 plus loin dans ma connaissance des choses\u2009; une part de la beaut\u00e9 des pierres, quelques grandes lois humaines m\u2019ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9es (11).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>De gestuel\u00a0\u00e0 langagier, le code partag\u00e9 entre les hommes et les entit\u00e9s d\u00e9sertiques se complexifie \u00e0 mesure que ceux-ci cohabitent et partagent une exp\u00e9rience commune du territoire. Cette attention port\u00e9e aux signes du vivant, qu\u2019on pourrait qualifier de \u00ab\u2009bios\u00e9miotique\u2009\u00bb, invite \u00e0 une logique pragmatique de reconnexion \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 humaine. En se faisant les \u00ab\u2009traducteurs <a id=\"footnoteref4_ypt2dz5\" class=\"see-footnote\" title=\" Morizot \u00e9crit au sujet du diplomate explorant le monde vivant qu\u2019il \u00ab\u2009est tout ensemble un intercesseur, un traducteur interesp\u00e8ces et un\u00a0go-between\u00a0\u00bb (2020, 242), autrement dit que son entreprise interpr\u00e9tative sous-tend une volont\u00e9 d\u2019horizontalit\u00e9 entre les communaut\u00e9s humaines et non humaines.\" href=\"#footnote4_ypt2dz5\">[4]<\/a>\u2009\u00bb du monde non humain, les voyageurs dotent celui-ci d\u2019une nouvelle \u00e9paisseur ontologique, \u00e0 m\u00eame la di\u00e9g\u00e8se o\u00f9 toutes les entit\u00e9s entrent dans un rapport d\u2019horizontalit\u00e9. Cette pratique herm\u00e9neutique ax\u00e9e sur la traduction rappelle l\u2019id\u00e9e de Didier Debaise, \u00e9labor\u00e9e \u00e0 partir des travaux du philosophe pragmatiste William James, selon laquelle<\/p>\n<blockquote>\n<p>[t]out est dit dans les r\u00e9cits des choses terrestres, mais il nous incombe de les articuler, d\u2019en intensifier le sens et d\u2019accompagner les possibles qu\u2019ils portent avec eux\u2009; bref, d\u2019en inventer de nouveaux qui nous d\u00e9finissent comme choses terrestres, parmi les autres (Debaise\u00a02020, 22).\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Affirmer que les choses racontent des histoires, c\u2019est envisager le monde comme un grand tissu narratif form\u00e9 des signes, traces et actions qui lient ensemble toutes les formes d\u2019existence. Plut\u00f4t que de prendre des contours merveilleux, par exemple en rapportant les paroles des choses et non-humains, le travail herm\u00e9neutique mis en branle a surtout une vocation symbolique\u00a0: souligner le rapport d\u2019interd\u00e9pendance que les hommes entretiennent avec leur milieu, \u00e0 savoir le d\u00e9sert, lequel constitue une forme de microcosme d\u2019apparence ind\u00e9chiffrable, mais qu\u2019il s\u2019agit de percer en y perdant une part de son humanit\u00e9 s\u00e9miotique. Par extension, c\u2019est aussi l\u2019espace du texte qui est compar\u00e9 \u00e0\u00a0un\u00a0\u00ab\u2009foyer de co-d\u00e9pendances\u2009\u00bb (Debaise\u00a02020, 10) entre les personnages, les animaux et les choses, tous.tes envisag\u00e9.es comme des \u00eatres de construction langagi\u00e8re. L\u2019exp\u00e9rience paradoxale de la signification, divis\u00e9e entre perte du langage, enqu\u00eate animiste et communication intersp\u00e9cifique, conditionne ainsi le rapport d\u2019interpr\u00e9tation des personnages face au d\u00e9sert.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Le recueil\u00a0<em>D\u00e9sertiques<\/em>\u00a0de Benoit Meunier cherche non pas \u00e0 offrir une repr\u00e9sentation r\u00e9aliste du d\u00e9sert, mais plut\u00f4t \u00e0 donner \u00e0 lire une exp\u00e9rience de\u00a0<em>d\u00e9sertification s\u00e9miotique<\/em>, qui tire profit du genre fantastique pour mieux r\u00e9v\u00e9ler l\u2019intensit\u00e9 de la relation de l\u2019humain \u00e0 son milieu et, par un effet m\u00e9tatextuel, du personnage au texte. C\u2019est donc que les processus de d\u00e9- et res\u00e9miotisation s\u2019op\u00e8rent sur deux plans \u00e0 la fois\u00a0: sur le plan di\u00e9g\u00e9tique, durant\u00a0la travers\u00e9e des hommes dans le d\u00e9sert, et sur le plan m\u00e9tadi\u00e9g\u00e9tique, dans l\u2019\u00e9volution trouble de\u00a0la mat\u00e9rialit\u00e9 des personnages au sein du texte. Conditionn\u00e9e par l\u2019ext\u00e9rieur, la m\u00e9moire des personnages appara\u00eet pour ainsi dire \u00ab\u2009h\u00e9t\u00e9rotopique\u2009\u00bb dans la mesure o\u00f9 c\u2019est par la d\u00e9localisation que le corps lui fait subir qu\u2019elle s\u2019\u00e9pure du superflu qui ne\u00a0<em>prend plus sens<\/em>\u00a0au milieu du vide\u00a0: ainsi le mineur ne sait pas comment il en est arriv\u00e9 l\u00e0, \u00e0 pousser une brouette \u00e0 longueur de journ\u00e9e\u2009; de m\u00eame, l\u2019homme de la montagne oublie peu \u00e0 peu ses origines alors que celui de la station-service cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 se rappeler sa vie d\u2019avant. La m\u00e9moire du signe appara\u00eet elle aussi malmen\u00e9e par l\u2019exp\u00e9rience du d\u00e9sert\u00a0: au langage humain, ni\u00e9 par le manque civilisationnel, les voyageurs substituent de nouveaux m\u00e9canismes de signification en\u00a0<em>lisant\u00a0<\/em>et en\u00a0<em>interpr\u00e9tant<\/em>\u00a0les choses terrestres, un processus qui leur permet de se rattacher peu \u00e0 peu au monde. C\u2019est plus encore \u00e0 travers l\u2019enqu\u00eate animiste, nourrie d\u2019une sensibilit\u00e9 chim\u00e9rique aux scarab\u00e9es, fennecs et poign\u00e9es de sable peuplant le paysage et d\u2019un rapport de pleine conscience au pr\u00e9sent, que les personnages se font poreux \u00e0 l\u2019espace d\u00e9sertique.<\/p>\n<p>Je pourrais ouvrir la r\u00e9flexion en reprenant l\u2019id\u00e9e que la \u00ab\u2009force mortif\u00e8re\u2009\u00bb du d\u00e9sert agit sur les possibilit\u00e9s s\u00e9miotiques dans l\u2019\u0153uvre. En effet, si l\u2019\u00e9tat des hommes se rapproche de celui du mort-vivant alors que le paysage qui les accueille rappelle la fin des temps, c\u2019est notamment parce que le d\u00e9sert repr\u00e9sent\u00e9 par Meunier a tout d\u2019un univers de l\u2019entre-deux mondes, o\u00f9 peut survenir un basculement de r\u00e9gime ontologique et s\u00e9miotique.\u00a0<em>D\u00e9sertiques<\/em>\u00a0m\u00ealerait en ce sens l\u2019imaginaire du d\u00e9sert \u00e0 une forme d\u2019imaginaire de la fin, lui aussi caract\u00e9ris\u00e9, comme l\u2019a montr\u00e9 Bertrand Gervais dans\u00a0<em>L\u2019imaginaire de la fin<\/em>\u00a0(2009), par une dialectique entre d\u00e9s\u00e9miotisation et intensification interpr\u00e9tative. Si la fin d\u2019un monde implique le d\u00e9but d\u2019un autre, cela signifie que toute d\u00e9s\u00e9miotisation enclench\u00e9e par une disparition ne peut qu\u2019\u00eatre processuelle et transitoire. Par la mise \u00e0 z\u00e9ro de l\u2019espace, le d\u00e9sert ouvre ainsi la porte \u00e0 une mise \u00e0 neuf de la signifiance, et donc au possible.\u00a0<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Barth\u00e9lemy, Guy. \u00ab\u2009Une passion dans le d\u00e9sert ou la rencontre paradoxale du conte balzacien et de l\u2019h\u00e9t\u00e9rotopie d\u00e9sertique\u2009\u00bb, dans G\u00e9rard Nauroy, Pierre Halen et Anne Spica (dir.),\u00a0<em>Le d\u00e9sert, un espace paradoxal<\/em>\u00a0(Actes du colloque de l\u2019Universit\u00e9de Metz, 2001), Bern, Peter Lang, coll.\u00a0\u00ab\u2009Recherches en litt\u00e9rature et spiritualit\u00e9\u2009\u00bb, 2003.<\/p>\n<p>Beauregard, Diego.\u00a0<em>Strat<\/em><em>\u00e9gie de sortie\u00a0: Po\u00e9tique de l\u2019asym\u00e9trie dans les fictions des guerres d\u2019Irak et d\u2019<\/em><em>Afghanistan<\/em>, th\u00e8se en cotutelle en \u00e9tudes litt\u00e9raires, Universit\u00e9\u00a0de Laval, Ghent University, 2022.<\/p>\n<p>Blanchot, Maurice,\u00a0<em>L\u2019Espace litt\u00e9raire<\/em>, Paris, Gallimard, coll. \u00ab\u2009Folio Essais\u2009\u00bb, 1955.<\/p>\n<p>Blumenberg, Hans.\u00a0<em>La lisibilit<\/em><em>\u00e9 du monde<\/em>, trad. Pierre Rusch et Denis Trierweiler, Paris, Cerf, 2007 [1981].<\/p>\n<p>Bouvet, Rachel.\u00a0<em>Pages de sable. Essai sur l\u2019imaginaire du d\u00e9sert<\/em>, Montr\u00e9al, \u00c9ditions XYZ, 2006.<\/p>\n<p>Debaise, Didier. \u00ab\u2009Le r\u00e9cit des choses terrestres. Pour une approche pragmatique des r\u00e9cits\u2009\u00bb,\u00a0<em>Corps-Objet-Image<\/em>, vol.\u00a04, 2020.<\/p>\n<p>Derrida, Jacques. 1967.\u00a0<em>De la grammatologie<\/em>, Paris, Minuit, 448 p.<\/p>\n<p>Descola, Philippe.\u00a0<em>Par-del\u00e0 nature et culture<\/em>, Paris, Gallimard, coll. \u00ab\u2009Folio\u2009\u00bb, 2005.<\/p>\n<p>Foucault,\u00a0Michel.\u00a0\u00ab\u2009Des espaces autres\u2009\u00bb,\u00a0<em>Dits et \u00c9crits\u00a0II<\/em>, Paris, Gallimard, 2001, [1984].<\/p>\n<p>Fromentin, Eug\u00e8ne.\u00a0<em>Un\u00a0<\/em><em>\u00e9t\u00e9 dans le Sahara<\/em>, Paris, Flammarion, \u00e9d. de Anne-Marie Christin, coll. \u00ab\u2009Champs arts\u2009\u00bb, 2010 [1857].<\/p>\n<p>Gervais, Bertrand.\u00a0<em>L\u2019imaginaire de la fin. Logiques de l\u2019imaginaire<\/em>, tome\u00a02, Montr\u00e9al, Le Quartanier, 2009.<\/p>\n<p>Julien, Fran\u00e7ois.\u00a0\u00ab\u2009Pays \u2014 paysage\u00a0: l\u2019\u00e9tendue, la vue, la d\u00e9coupe\u2009\u00bb,\u00a0<em>Vivre de paysage ou L\u2019<\/em><em>impens<\/em><em>\u00e9 de la Raison<\/em>, Paris, Gallimard, 2014.<\/p>\n<p>Lahaie, Christiane.\u00a0<em>Ces mondes brefs. Pour une g\u00e9ocritique de la nouvelle qu\u00e9b\u00e9coise contemporaine<\/em>, Montr\u00e9al, L\u2019instant m\u00eame, coll.\u00a0\u00ab\u2009Essai\u2009\u00bb, 2009.\u00a0<\/p>\n<p>Lier, Henri van.\u00a0<em>L\u2019<\/em><em>animal sign<\/em><em>\u00e9<\/em>, Bruxelles, De Visscher, 1980.<\/p>\n<p>Lotman, Youri,\u00a0<em>La s<\/em><em>\u00e9miosph\u00e8re<\/em>, PULIM, Limoges, 1999.<\/p>\n<p>Meunier, Benoit.\u00a0<em>D\u00e9sertiques<\/em>, Paris, Ab irato, 2022.<\/p>\n<p>Morizot, Baptiste.\u00a0<em>Mani\u00e8res d\u2019\u00eatre vivant. Enqu\u00eate sur la vie \u00e0 travers nous<\/em>, Arles, Actes Sud, coll. \u00ab\u2009Mondes sauvages\u2009\u00bb, 2020.<\/p>\n<p>Nauroy\u00a0G\u00e9rard, Pierre Halen\u00a0et Anne Spica, (dir.).\u00a0<em>Le d\u00e9sert, un espace paradoxal,\u00a0<\/em>Bern, Peter Lang, coll.\u00a0\u00ab\u2009Recherches en litt\u00e9ratures et spiritualit\u00e9\u2009\u00bb, 2003.<\/p>\n<p>Tynan, Aidan.\u00a0<em>The Desert in Modern Literature and Philosophy: Wasteland Aesthetics<\/em>, Edinburgh University Press, 2020.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_f550e7q\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_f550e7q\">[1]<\/a> \u00ab\u2009Deserts are real places, but when we look to the imaginative and speculative figuration of the desert in modern culture it is striking how frequently it is used to evoke experiences of placelessness or dislocation, or of what Deleuze and Guattari call, in their unique theoretical vocabulary,\u00a0<em>deterritorialisation<\/em>. The desert can be said to be a place that forces us to rethink the very concept of place, to the extent that the latter has arisen as a form of sedentary or rooted being.\u2009\u00bb\u00a0Tynan, A.\u00a0<em>The Desert in Modern Literature and Philosophy: Wasteland Aesthetics<\/em>, Edinburgh University Press, 2020, p. 11.<\/p>\n<p id=\"footnote2_mej4a3c\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_mej4a3c\">[2]<\/a> La parataxe se d\u00e9finit par la juxtaposition d\u2019\u00e9nonc\u00e9s sans connecteurs logiques. La nouvelle \u00ab\u2009La mine\u2009\u00bb contient ainsi peu de mots de liaison et peu de signes de ponctuation finale\u00a0: \u00ab et il parle, il marmonne, il \u00e9ructe et il braille, il raconte \u00e0 la brouette des histoires qu\u2019il invente, il se cr\u00e9e des doubles similaires, presque identiques, occup\u00e9s au m\u00eame labeur ingrat et dans un m\u00eame d\u00e9cor aride, mais tous diff\u00e9rant de lui en un point quelconque, plus ou moins important ; et l\u2019un de ses doubles est lui-m\u00eame, au m\u00eame endroit et en m\u00eame temps [\u2026] \u00bb (92).<\/p>\n<p id=\"footnote3_4fkzk80\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_4fkzk80\">[3]<\/a> La m\u00e9moire des personnages affecte \u00e9galement la fiabilit\u00e9 de la narration qui, en plus d\u2019\u00e9chapper de plus en plus aux codes r\u00e9f\u00e9rentiels, ne peut plus prouver la validit\u00e9 des discours transmis.<\/p>\n<p id=\"footnote4_ypt2dz5\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_ypt2dz5\">[4]<\/a> Morizot \u00e9crit au sujet du diplomate explorant le monde vivant qu\u2019il \u00ab\u2009est tout ensemble un intercesseur, un traducteur interesp\u00e8ces et un\u00a0<em>go-between<\/em>\u00a0\u00bb (2020, 242), autrement dit que son entreprise interpr\u00e9tative sous-tend une volont\u00e9 d\u2019horizontalit\u00e9 entre les communaut\u00e9s humaines et non humaines.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Yulmuk-Bray, Ketzali. 2023. \u00ab Une herm\u00e9neutique du d\u00e9sert : m\u00e9moire, d\u00e9s\u00e9miotisation et animisme dans D\u00e9sertiques (2022) de Beno\u00eet Meunier \u00bb, no 38, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Bribes: la litt\u00e9rature en fragments \u00bb, no 38, En ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/yulmuk-bray-38&gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx\/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/yulmuk-bray_38.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 yulmuk-bray_38.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-495659c9-9d22-4868-b2f5-bf15bcd4ebde\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/yulmuk-bray_38.pdf\">yulmuk-bray_38<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/yulmuk-bray_38.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-495659c9-9d22-4868-b2f5-bf15bcd4ebde\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Bribes: la litt\u00e9rature en fragments \u00bb, no 38 \u00ab\u2009Nos corps et nos mondes sont des constructions s\u00e9miotiques.\u2009\u00bb (Lier 1980, 5) \u00ab\u2009[O]n ne fait jamais justice, mais c\u2019est pour cela qu\u2019il faut palabrer sans fin, traduire et retraduire les intraduisibles, r\u00e9essayer.\u2009\u00bb (Morizot\u00a02020, 145) \/\/\/ Aucune zone terrestre n\u2019est aussi vide que le d\u00e9sert. 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