{"id":5744,"date":"2024-06-13T19:48:38","date_gmt":"2024-06-13T19:48:38","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/sur-les-traces-de-la-femme-spectre\/"},"modified":"2024-08-15T17:20:13","modified_gmt":"2024-08-15T17:20:13","slug":"sur-les-traces-de-la-femme-spectre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5744","title":{"rendered":"Sur les traces de la femme-spectre"},"content":{"rendered":"\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6908\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6908\">Dossier \u00ab Bribes: la litt\u00e9rature en fragments \u00bb, no 38<\/a><\/h5>\n\n\n<blockquote>\n<p>[\u2026] [S]i je disserte l\u00e0-dessus, c\u2019est pour expliquer que nous, les ombres, ne sommes justement pas des folles qui fa\u00e7onnent au tour leur parole dans leur propre \u00e9tau, contrairement \u00e0 ce qu\u2019on pourrait croire au premier coup d\u2019\u0153il, mais ce que nous sommes, \u00e0 l\u2019exclusion d\u2019\u00eatre folles, dingues, c\u2019est d\u2019\u00eatre simplement parties [\u2026]. <a id=\"footnoteref1_h6fwjms\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0Elfriede, Jelinek. 2018.\u00a0Ombre (Eurydice parle). Paris\u00a0: L\u2019Arche\u00a0: 96. \" href=\"#footnote1_h6fwjms\">[1]<\/a><\/p>\n<p>Elfriede Jelinek,\u00a0<em>Ombre (Eurydice parle)<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Je me mets \u00e0 l\u2019\u00e9coute des cr\u00e9pitements d\u2019un corps incendi\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 est-ce que j\u2019\u00e9cris et pour qui? Ce lieu et le sens que j\u2019y donne ont chang\u00e9 plusieurs fois au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es. L\u2019\u00e9criture vient du corps, elle traduit une pulsion, un d\u00e9sir. C\u2019est l\u2019\u00e9lan spontan\u00e9 des derni\u00e8res bonnes journ\u00e9es avant de mourir. Si \u00e9crire est \u00ab\u00a0un geste de mourant\u00a0\u00bb\u00a0(De Certeau 1990, 276-277), ma pratique se place sous le signe de la\u00a0<em>spectralit\u00e9<\/em>.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Le spectral est \u00ab\u00a0[l]\u2019effet atmosph\u00e9rique d\u2019une disparition capable d\u2019envahir tout l\u2019espace, de le densifier. Quelqu\u2019un est mort, quelque chose a br\u00fbl\u00e9, et voil\u00e0 que partout se propage, puis se d\u00e9pose \u00ab\u00a0sa pr\u00e9sence\u00a0\u00bb \u00bb (Didi-Huberman 2001, 123). \u00c9lisabeth Angel-Perez \u00e9labore une\u00a0<em>spectropo\u00e9tique<\/em>, terme qu\u2019elle emprunte \u00e0 Jacques Derrida, pour analyser la\u00a0<em>spectralit\u00e9<\/em>dans les arts comme n\u00e9cessit\u00e9 de repr\u00e9senter l\u2019absence. Elle la d\u00e9crit comme indissociable du monde apr\u00e8s-Auschwitz, la\u00a0<em>spectralit\u00e9<\/em>\u00a0\u00e9tant une \u00ab\u00a0qu\u00eate de figuration du non-lieu, figuration de l\u2019absence\u00a0[\u2026] \u00e0 une \u00e9poque qui a vu se d\u00e9rouler l\u2019innommable, l\u2019inexplicable sous ses yeux\u00a0\u00bb (Angel-Perez 2006). Elle survient du traumatisme, du retour du refoul\u00e9 : \u00ab\u00a0[de faire] exhumer, de faire remonter \u2013 par un mouvement dionysiaque \u2013 ce qui est enfoui \u00bb (Angel-Perez, 2006).<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>La figure du spectre est nomade. C\u2019est une figure en mouvement constant, une figure de passage. Sa parole est fragmentaire, revenant par bribes. C\u2019est une mise en \u00e9clats.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Je ne sais plus comment cela a commenc\u00e9.<\/p>\n<p>Il me semble que j\u2019ai toujours voulu me rendre au d\u00e9but de mon histoire, retracer \u00e0 rebours chaque \u00e9v\u00e8nement afin de d\u00e9celer le moment pr\u00e9cis de ma chute. Retrouver le moment de bascule. Je me ramasse avec des retailles de tissus avec lesquels je tente de me tisser un visage en courtepointe.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pas connu la gr\u00e8ve de 2012; ce n\u2019est pas un \u00e9v\u00e8nement qui existe pour moi. On m\u2019a mise entre parenth\u00e8ses avec un tube dans le nez et une seringue dans le bras. C\u2019est ma m\u00e8re qui a appel\u00e9 l\u2019h\u00f4pital, elle ne savait plus quoi faire de sa fille-spectre. Elle a dit que j\u2019\u00e9tais en train de me laisser mourir. Je suis sortie au mois de juin. J\u2019\u00e9tais plus lourde et je n\u2019\u00e9tais pas en train de vivre. Je suis revenue en classe \u00e0 la fin du mois d\u2019ao\u00fbt, on m\u2019a fait passer en quatri\u00e8me ann\u00e9e du secondaire comme si rien n\u2019\u00e9tait arriv\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0les mourants sont des proscrits (outcasts) parce qu\u2019ils sont les d\u00e9viants de l\u2019institution organis\u00e9e par et pour la conservation de la vie [\u2026]. Il[s] [sont], il[s] ne peu[ven]t \u00eatre qu\u2019ob-sc\u00e8ne[s] [\u2026] envelopp\u00e9[s] d\u2019un linceul de silence\u00a0: innommable[s].\u00a0\u00bb (De Certeau 1990, 276-277) C\u2019est une parenth\u00e8se dont on ne parle pas, que l\u2019on n\u2019explique pas, mais elle se porte toujours comme un ch\u00e2le l\u00e9ger sur les \u00e9paules parce que l\u2019on \u00ab\u00a0<em>revient<\/em>\u00a0d\u2019un lieu, d\u2019un ailleurs qui [nous a] transform\u00e9, mais qu\u2019[on] continue \u00e0 habiter, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un fant\u00f4me situ\u00e9 entre la vie et la mort.\u00a0\u00bb (Delvaux 2005, 126) Je reviens dans la vie avec des tics\u00a0: la pr\u00e9sence de cet ailleurs dans l\u2019espace du pr\u00e9sent.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Mettre de l\u2019huile sur le feu au coin des rues Atateken et Ontario. 2017. Je suis abattue comme un conif\u00e8re, le corps raide contre le sol. La police est arriv\u00e9e peu de temps avant l\u2019ambulance. J\u2019ai le souffle court et je n\u2019entends rien.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Je crois que ma pr\u00e9sence ennuie l\u2019urgentologue de l\u2019H\u00f4tel-Dieu. Il trouve que je prends beaucoup de place pour quelqu\u2019un qui essaye de se dissoudre. Je ne sais plus o\u00f9 entreposer ce corps, mon corps. Je me mets toujours au mauvais endroit. Je re\u00e7ois mon cong\u00e9 de l\u2019h\u00f4pital beaucoup trop rapidement. Je devrais rester ici, entre ces murs blancs aseptis\u00e9s, hors de port\u00e9e. Je sens que l\u2019on me rejette \u00e0 nouveau dans l\u2019entre-deux, mais je ne sais pas comment arr\u00eater de partir tout le temps. \u00ab\u00a0Je me d\u00e9fais et me refais au fur et \u00e0 mesure que mes histoires se d\u00e9roulent. Je suis une fille de cirque sur un fil d\u2019argent, sans filet, sur le bord de tomber.\u00a0\u00bb (Labr\u00e8che 2000, 85)<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Je regarde le film documentaire qu\u2019Anne Claire Poirier a r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 la suite\u00a0de\u00a0l\u2019assassinat de sa fille toxicomane et travailleuse du sexe de la rue,\u00a0<em>Tu as cri\u00e9 LET ME GO<\/em>\u00a0(1996). La r\u00e9alisatrice part en qu\u00eate de t\u00e9moignages pour tenter de saisir la r\u00e9alit\u00e9 que vivait sa fille en allant \u00e0 la rencontre d\u2019intervenant\u00d7es de la rue ainsi que d\u2019ancien\u00b7nes toxicomanes. La mani\u00e8re d\u00e9cousue de se raconter d\u2019une femme m\u2019interpelle particuli\u00e8rement. Son r\u00e9cit est teint\u00e9 par l\u2019honn\u00eatet\u00e9 et un sourire nostalgique. Elle n\u2019arr\u00eate pas de parler, elle d\u00e9borde, son histoire d\u00e9borde de partout. Elle a voulu \u00e9crire un livre sur ce qu\u2019elle a v\u00e9cu, pour ne pas \u00eatre oubli\u00e9e avant de mourir. En l\u2019\u00e9crivant, elle s\u2019est rendu compte que sa \u00ab\u00a0vie n\u2019[\u00e9tait] pas bonne \u00e0 raconter [\u2026] \u00e7a n\u2019a pas de fil conducteur, on ne pourrait pas croire que c\u2019est toute la m\u00eame personne.\u00a0\u00bb (Poirier, 1996) Une vie qui se raconte mal, qui brise toutes les lin\u00e9arit\u00e9s et se confronte \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019enjeu et [au] but de toute pratique autobiographique traditionnelle\u00a0: trouver des lignes unificatrices dans l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 d\u2019un v\u00e9cu.\u00a0\u00bb (Parent, 2006, 113) Dans son essai \u00ab\u00a0Trauma, t\u00e9moignage et r\u00e9cit\u00a0: la d\u00e9route du sens\u00a0\u00bb, Anne Martine Parent d\u00e9montre comment l\u2019\u00e9criture d\u2019un trauma \u00ab\u00a0met en \u00e9chec le triomphe du sens et de la coh\u00e9rence que consacre habituellement le r\u00e9cit.\u00a0\u00bb (113) L\u2019histoire d\u2019un trauma se pr\u00e9sente comme une contradiction\u00a0: \u00e0 la fois n\u00e9cessaire et impossible. Chaque r\u00e9p\u00e9tition violente am\u00e8ne un clivage entre l\u2019\u00e9v\u00e8nement douloureux et mon souvenir de celui-ci. Je regarde en arri\u00e8re en me demandant ce dont j\u2019ai r\u00eav\u00e9\u00a0: il ne peut s\u2019agir que d\u2019un cauchemar. L\u2019image \u00e9tait claire au r\u00e9veil, mais d\u00e8s midi je ne m\u2019en souviens d\u00e9j\u00e0 plus. L\u2019\u00e9v\u00e8nement \u00e9chappe \u00e0 ma m\u00e9moire et me reviens uniquement par morceaux, quand le pr\u00e9sent et le pass\u00e9 s\u2019alignent subitement, faisant \u00e9merger une myriade de d\u00e9j\u00e0-vus.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019un des seuls rapports que nous avons au traumatisme, c\u2019est une m\u00e9moire \u2018\u2018disembodied\u2019\u2019 [\u2026] qui nous permet d\u2019y faire r\u00e9f\u00e9rence comme quelque chose qui serait arriv\u00e9 en un sens \u2018\u2018\u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre\u2019\u2019.\u00a0\u00bb (Dufourmantelle 2011, 187) Le d\u00e9calage qu\u2019\u00e9voque Anne Dufourmantelle et qui m\u2019est familier, co\u00efncide \u00e9galement avec celui du t\u00e9moignage o\u00f9 \u00ab\u00a0le t\u00e9moin\u00a0<em>se<\/em>\u00a0remplace. D\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 il parle, il se trouve pris \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un d\u00e9calage entre celui qui raconte au pr\u00e9sent, et celui qui a v\u00e9cu au pass\u00e9.\u00a0\u00bb (Delvaux 2005, 123) Peut-\u00eatre est-ce justement le d\u00e9doublement du t\u00e9moin quand je dis\u00a0<em>je<\/em>, qui permet de faire advenir l\u2019\u00e9v\u00e8nement \u00e0 nouveau dans le pr\u00e9sent du r\u00e9cit, car \u00ab\u00a0on ne peut capturer quelque chose du trauma, le traverser et s\u2019en d\u00e9livrer que si on le recorporalise. S\u2019il fait \u00e9v\u00e8nement \u00e0 nouveau pour nous, si nous prenons ce risque, en conscience, en pr\u00e9sence.\u00a0\u00bb (Dufourmantelle 2011, 202) Ce d\u00e9calage se pr\u00e9sente comme une sortie de secours, une l\u00e9g\u00e8re mise \u00e0 distance o\u00f9 je peux dire\u00a0<em>je<\/em>\u00a0dans la r\u00e9appropriation d\u2019un corps \u00e0 travers l\u2019exp\u00e9rience sensible de l\u2019\u00e9criture.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0[L]e t\u00e9moignage du trauma laisse toujours un reste, une part d\u2019inconnaissable et d\u2019incompr\u00e9hensible, d\u2019int\u00e9moignable, qui signe la d\u00e9route du sens et mine l\u2019intelligibilit\u00e9 du r\u00e9cit.\u00a0\u00bb (Parent 2006, 120) Il faudra retrouver les sensations du corps, prendre tous les d\u00e9tours de la fiction, parce que les d\u00e9tours sont les seuls chemins qui peuvent \u00eatre nomm\u00e9s face \u00e0 l\u2019inconcevable.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Dans sa pi\u00e8ce\u00a0<em>Titus Andronicus<\/em>, Shakespeare met en sc\u00e8ne une trag\u00e9die de la vengeance. Lavinia, la fille de Titus, est viol\u00e9e sur le cadavre de son mari. Suite \u00e0 son agression, on lui coupe les mains et la langue afin qu\u2019elle ne puisse jamais se laver ni d\u00e9noncer ceux qui l\u2019ont souill\u00e9e. Plus tard, elle r\u00e9ussit \u00e0 tracer dans le sable ce qui lui est arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019aide d\u2019un b\u00e2ton dans lequel elle mord et qu\u2019elle coince entre ses moignons. Suite \u00e0 son aveu, son p\u00e8re la tue. La honte du p\u00e8re devant le viol de sa fille est trop lourde \u00e0 porter.\u00a0<\/p>\n<p>Tenter d\u2019\u00e9crire sur l\u2019\u00e9v\u00e8nement, c\u2019est se retrouver comme Lavinia avec de l\u2019\u00e9cume aux l\u00e8vres et des mugissements en guise de parole. Le sens germe sous ces bruits indistincts et urgents que seule l\u2019\u00e9criture permet de trouver les mots pour se dire. Cette \u00e9criture se tient maladroitement dans le lieu de la d\u00e9chirure caus\u00e9e par la violence v\u00e9cue, de cette blessure psychique qui s\u2019\u00e9crit en d\u00e9bordant des marges, qui s\u2019hachure elle aussi dans \u00ab\u00a0une s\u00e9rie de va-et-vient, de rapprochements et d\u2019\u00e9loignements, de co\u00efncidence et de distance avec l\u2019\u00e9v\u00e8nement, de vision et d\u2019aveuglement.\u00a0\u00bb (Delvaux 2005, 124) Parce que c\u2019est une parole qui s\u2019\u00e9chappe, c\u2019est une parole qui est elle-m\u00eame dans un processus de disparition, coinc\u00e9e entre perceptibilit\u00e9 et invisibilit\u00e9.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Dans le mythe d\u2019Ovide qui inspire la pi\u00e8ce de Shakespeare, le roi d\u2019Ath\u00e8nes marie sa premi\u00e8re fille, Procn\u00e9, \u00e0 T\u00e9r\u00e9e, roi de Thrace. Ils auront un fils. Comme Procn\u00e9 s\u2019ennuie de sa s\u0153ur Philom\u00e8le partie vivre chez son mari depuis plusieurs mois, elle demande \u00e0 T\u00e9r\u00e9e d\u2019aller la chercher. En revenant vers Thrace, il viole Philom\u00e8le et lui coupe la langue pour qu\u2019elle ne puisse pas le d\u00e9noncer. De retour aupr\u00e8s de Procn\u00e9, il lui fait croire que sa s\u0153ur a p\u00e9ri durant le voyage alors qu\u2019en v\u00e9rit\u00e9, Philom\u00e8le est s\u00e9questr\u00e9e dans une bergerie. La captive va broder ce qui lui est arriv\u00e9 et envoyer la toile \u00e0 sa s\u0153ur par le biais d\u2019une servante. Procn\u00e9 d\u00e9livre sa s\u0153ur et ensemble, elles se vengent en tuant le fils de T\u00e9r\u00e9e, puis en le servant en repas au roi. Lorsque celui-ci se rend compte qu\u2019il a mang\u00e9 son enfant, tout le monde se m\u00e9tamorphose soudainement en oiseaux, \u00e0 jamais suspendu dans leurs chants douloureux. \u00c9tant transform\u00e9s en oiseaux d\u2019esp\u00e8ce diff\u00e9rente, les dieux les punissent en les isolant chacun dans un babil d\u2019oiseau distinct.\u00a0<\/p>\n<p>La broderie est \u00ab\u00a0le proc\u00e9d\u00e9 par lequel la muette se redonne une voix [et] s\u2019inscrit dans le champ de repr\u00e9sentations du tissage, sp\u00e9cifique au monde f\u00e9minin.\u00a0\u00bb (Frontisi 2004) Cet art transmis de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration de la m\u00e8re \u00e0 la fille et historiquement per\u00e7u comme un art moins noble, plut\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019artisanat ou de l\u2019art d\u00e9coratif, est subverti dans le mythe comme forme d\u2019\u00e9criture permettant la d\u00e9nonciation. Je ne peux pas m\u2019emp\u00eacher d\u2019y lire le potentiel dissident et lumineux du lien entre femmes. Les productions qui \u00e9mergent de cette transmission sont \u00e0 la fois des moyens de narration et de lecture; ils permettent de se donner une parole lorsque celle-ci nous est violemment interdite ou retir\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Au d\u00e9but de la pand\u00e9mie, je suis enferm\u00e9e \u00e0 la maison comme tout le monde et je passe \u00e9norm\u00e9ment de temps sur les diff\u00e9rents r\u00e9seaux sociaux. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement \u00e9branl\u00e9e par la couverture m\u00e9diatique des f\u00e9minicides, l\u2019autre pand\u00e9mie, \u00e0 un point o\u00f9 ma th\u00e9rapeute m\u2019a demand\u00e9 de filtrer le contenu violent auquel je m\u2019exposais, d\u2019\u00e9viter de regarder les nouvelles \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision et les articles publi\u00e9s en ligne. L\u2019apparition r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de ces f\u00e9minicides aux nouvelles ou dans mes r\u00e9seaux sociaux \u00e0 travers mes proches qui partageaient des publications \u00e0 ce sujet faisait \u00e9cho \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition caract\u00e9ristique d\u2019un trauma. Si le d\u00e9cuplement des r\u00e9actions que j\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9 suite \u00e0 cette p\u00e9riode d\u2019exposition a permis de rendre flagrant et de confirmer un diagnostic de choc post-traumatique, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9galement confront\u00e9e \u00e0 une profonde impasse\u00a0: devoir respecter mon propre rythme pour ne pas m\u2019\u00e9puiser \u00e0 travers mes lectures et l\u2019\u00e9criture de mon m\u00e9moire qui participent \u00e9galement \u00e0 une tension, me r\u00e9fugier en coupant tout contact avec le monde r\u00e9el et vouloir me tenir au courant des \u00e9v\u00e8nements, prendre soin des autres et continuer \u00e0 prendre soin de moi. Mon \u00e9quilibre \u00e9tait et demeure fragile. Ma th\u00e9rapeute a beau me recommander de filtrer le contenu violent auquel je m\u2019expose et me prescrire autant de mesures de s\u00e9curit\u00e9 que n\u00e9cessaire (la cha\u00eene sur la porte d\u2019entr\u00e9e, le b\u00e2ton pour la porte-fen\u00eatre, les objets pouvant servir comme armes dans les diff\u00e9rentes pi\u00e8ces de l\u2019appartement, les lumi\u00e8res le soir), je peux accomplir toutes ces choses au quotidien, et pourtant il n\u2019y a que les prises de paroles de femmes f\u00e9ministes qui augmentent r\u00e9ellement mon sentiment de s\u00e9curit\u00e9 dans le monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le viol est un meurtre, souvent sans cadavre\u00a0\u00bb (2007, 14) souligne Rennie Yotova dans son ouvrage. Elle explore le caract\u00e8re sp\u00e9cifique de cette violence o\u00f9 \u00ab\u00a0[l]\u2019\u00eatre viol\u00e9 a la conscience d\u2019habiter un corps d\u00e9pourvu de vie, mais aussi d\u00e9pourvu de mort. Cette position interm\u00e9diaire entre la vie et la mort est celle du n\u00e9ant.\u00a0\u00bb (15) La femme-spectre est celle qui choisit de faire retour dans la vie par le biais de sa\u00a0<em>spectralit\u00e9<\/em>\u00a0et d\u2019une \u00e9criture qui agit telle une autopsie. Les cas de disparitions pour lesquels on ne retrouve pas les corps des victimes sont priv\u00e9s de cet acte m\u00e9dical. Comme l\u2019autopsie, \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9criture peut donner un sens \u00e0 la d\u00e9chirure\u00a0\u00bb (153) et la litt\u00e9rature, un espace de s\u00e9pulture.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Mon histoire est celle d\u2019une course contre la montre. Comme celle de la jeune fille viol\u00e9e dans la pi\u00e8ce\u00a0<em>La nuit du 4 au 5<\/em>, qui \u00ab\u00a0ne sait pas encore, mais des morceaux de [son] histoire sont d\u00e9j\u00e0 dissous dans l\u2019eau \/ \u00c9chapp\u00e9s\u00a0\u00bb (Graton 2018, 43). Un r\u00e9cit irr\u00e9cup\u00e9rable, seulement des bribes d\u2019images discontinues et non sous-titr\u00e9es. La prise de parole est urgente, car c\u2019est une parole qui se sait toujours en d\u00e9composition au fur et \u00e0 mesure qu\u2019elle se construit.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>En secondaire cinq, j\u2019ai eu un professeur de fran\u00e7ais passionn\u00e9 par la po\u00e9sie. Il nous faisait \u00e9crire et r\u00e9citer nos po\u00e8mes en classe. Apr\u00e8s une de mes pr\u00e9sentations, il m\u2019avait demand\u00e9 de rester \u00e0 la fin du cours. J\u2019avais parl\u00e9 de mon p\u00e8re sans le nommer. Mon enseignant avait les larmes aux yeux pendant qu\u2019il me parlait de mon texte, me disant qu\u2019il serait lui aussi malheureux de c\u00f4toyer la personne dont il \u00e9tait question dans mon po\u00e8me. Celui-ci restait en suspension entre nous, innommable. Ce fut un premier soulagement\u00a0: que l\u2019on reconnaisse ma souffrance et ma n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019\u00e9crire. C\u2019\u00e9tait une intervention qui nous laissait dans le silence\u00a0: il m\u2019\u00e9tait impossible de saisir la perche de mon professeur tendue vers moi autrement que par les d\u00e9tours de la litt\u00e9rature que ces po\u00e8mes me permettaient. J\u2019ai gard\u00e9 ces vieux textes que je trouve maladroits maintenant, ces tentatives de nommer ce qui arrivait au moment pr\u00e9sent. Mais comment arriver \u00e0 rendre compte de ce qui \u00ab\u00a0est hors du temps et de l\u2019espace [\u2026] d\u00e9borde de partout, d\u00e9borde tout\u00a0\u00bb (Parent 2006, 116) ? Cette impression de travailler \u00e0 partir de rien, de ce rien qui a pris de l\u2019expansion dans ma m\u00e9moire comme si les mots eux-m\u00eames disparaissaient un \u00e0 un. Un d\u00e9bordement devrait faire advenir un discours-fleuve, mais non, je me retrouve \u00e0 l\u2019\u00e9coute de ce qui est absent. Je sonde les riens. J\u2019\u00e9cris afin de \u00ab combler les espaces troubles du souvenir de l\u2019agression par du langage, retourner sur le site mn\u00e9sique de l\u2019\u00e9v\u00e8nement pour en compl\u00e9ter les failles\u00a0\u00bb (Lafontaine 2022, 55).\u00a0<\/p>\n<p>Comme Philom\u00e8le et Procn\u00e9, je me rends justice et je prends mon crayon pour m\u2019en servir comme une arme.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0[L]\u2019\u00e9v\u00e8nement traumatique que s\u2019appr\u00eate \u00e0 raconter le sujet n\u2019existe donc pas encore en tant que tel; il existe en tant que choc traumatique, mais non en tant qu\u2019\u00e9v\u00e8nement qu\u2019on peut conna\u00eetre et dont on peut parler.\u00a0\u00bb (Parent 2006, 116) L\u2019\u00e9criture accueille en offrant les outils et une pr\u00e9sence pour restituer une prise sur soi l\u00e0 o\u00f9, quand la douleur \u00ab\u00a0nous traverse, on n\u2019est nulle part.\u00a0\u00bb (Warren 2015, 155)<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Les archives sont silencieuses et ne remplaceront pas l\u2019\u00e9v\u00e8nement.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>En 2019, je remplis une demande pour que mon dossier m\u00e9dical de l\u2019Institut universitaire en sant\u00e9 mentale Douglas me soit envoy\u00e9 par la poste. L\u2019excitation et un certain soulagement sont palpables \u00e0 l\u2019id\u00e9e de recevoir ce document qui \u00e9luciderait tous mes questionnements autour de mes compulsions de disparition. Un doute s\u2019installe \u00e0 la r\u00e9ception de l\u2019immense enveloppe, une sensation de s\u2019offrir au danger. Il suffit de l\u2019ouvrir pour constater que de multiples passages d\u2019\u00e9valuations psychiatriques ont \u00e9t\u00e9 gomm\u00e9s au correcteur liquide avant de passer le document \u00e0 la photocopieuse. Le secret m\u00e9dical a prot\u00e9g\u00e9 tous les propos rapport\u00e9s par ma famille ainsi que tout ce qui pourrait me porter pr\u00e9judice, c\u2019est-\u00e0-dire toutes sp\u00e9culations et hypoth\u00e8ses \u00e9mises par l\u2019\u00e9quipe d\u2019intervenant\u00d7es. Mon silence est la seule chose qui noircit ces pages. Parce que je ne r\u00e9pondais \u00e0 aucune de leurs questions, le psychiatre a not\u00e9 que\u00a0j\u2019\u00e9tais<em>\u00a0une enfant secr\u00e8te<\/em>.<\/p>\n<p>\u00c0 la recherche de r\u00e9ponses, le pr\u00e9sent me renvoie \u00e0 des pages faussement vierges qui m\u2019inviteront \u00e0 essayer de les remplir toute ma vie.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Les traces effac\u00e9es laissent la place \u00e0 l\u2019impossible n\u00e9cessit\u00e9 de me dire. \u00c0 travers mes tentatives de saisissement, je touche \u00e0 mon r\u00e9cit en dysphasique, \u00e0 mes \u00ab\u00a0<em>paroles suffoqu\u00e9es\u00a0<\/em>\u00bb (Parent 2006, 119).<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>La violence est d\u00e9crite comme de l\u2019ordre de ce qui est hors du sens, de ce qui n\u2019est pas humain (Yotova, 2007). La violence envers les femmes est prot\u00e9iforme, elle peuple les coins sombres, prend de l\u2019expansion la nuit, porte le visage des \u00e9trangers pour mieux ouvrir la voie \u00e0 sa r\u00e9p\u00e9tition dans le foyer familial ou conjugal, surprendre l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on se croyait en s\u00e9curit\u00e9. \u00ab\u00a0La culture du viol est une culture qui demande aux femmes d\u2019incorporer \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition et en silence l\u2019image de leur propre cadavre.\u00a0\u00bb (Lafontaine 2022, 39) Que camoufle le silence de\u00a0<em>la fille s\u00e9cr\u00e8te<\/em>\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Dans son m\u00e9moire-cr\u00e9ation, Marie-Pier Lafontaine parle de ce pacte de silence n\u00e9cessaire au maintien du syst\u00e8me de violences envers les femmes soulignant que la relation entre le bourreau et sa victime privil\u00e9gie le mutisme. Celui-ci repr\u00e9sente la mort symbolique dans le langage de la fille et de la femme afin de pr\u00e9server une id\u00e9e de la famille, du couple, ou de prot\u00e9ger la r\u00e9putation et la carri\u00e8re d\u2019un agresseur.\u00a0Lafontaine cite Judith Herman selon qui \u00ab\u00a0secrecy and silence are the perpetrator\u2019s first line of defense. If secrecy fails, the perpetrator attacks the credibility of his victim. \u00bb\u00a0(Lafontaine 2019, 99). La fille sera trait\u00e9e de menteuse, on dira de l\u2019enfant qu\u2019elle est ignorante et de la femme qu\u2019elle est folle. Si elle persiste \u00e0 parler, on essaiera de l\u2019interner contre son gr\u00e9.\u00a0<\/p>\n<p>Avec du recul, je discerne l\u2019incroyable f\u00e9rocit\u00e9 de l\u2019instinct de survie qui m\u2019a toujours anim\u00e9e. Le m\u00eame qui m\u2019a pouss\u00e9 \u00e0 fuir la maison familiale \u00e0 dix-neuf ans, en taxi, toutes mes choses dans des sacs de poubelle. Quand j\u2019ai confront\u00e9 mon p\u00e8re en lui disant que je quittais son foyer parce qu\u2019il \u00e9tait malsain, il m\u2019a tout de suite r\u00e9pliqu\u00e9 que j\u2019\u00e9tais malade et que je ne savais rien faire sans lui. C\u2019\u00e9tait ma faute.<\/p>\n<p>Je suis partie pour ne pas mourir.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Dans un contexte de violence, la cr\u00e9ation litt\u00e9raire appara\u00eet comme le t\u00e9moignage d\u2019une survivance. Puisque l\u2019\u00e9criture du trauma est de l\u2019ordre d\u2019une r\u00e9p\u00e9tition o\u00f9 il y a rem\u00e9moration et r\u00e9incarnation de l\u2019\u00e9v\u00e8nement traumatique, \u00ab\u00a0la r\u00e9p\u00e9tition de cette trace est aussi transcription de l\u2019effacement qui l\u2019a suivie\u00a0: en me ressouvenant de l\u2019\u00e9v\u00e8nement, je me souviens de son oubli.\u00a0\u00bb (Bard\u00e8che 1999, 150) La femme-spectre dans la mise en r\u00e9cit de sa disparition met \u00e9galement en r\u00e9cit sa survivance.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Le f\u00e9minin se transforme si facilement en cadavre destin\u00e9 \u00e0 s\u2019effacer. Je vois la fille qui se fait toute petite et silencieuse pour ne pas d\u00e9ranger, qui se r\u00e9jouit lorsque le bl\u00e2me est port\u00e9 vers ses fr\u00e8res et s\u0153urs alors qu\u2019elle a la paix. Elle est invisible. Je vois le malaise suscit\u00e9 par des propos sexistes ou des blagues \u00e0 connotation sexuelle prononc\u00e9s autour d\u2019une table o\u00f9 on ne parvient qu\u2019\u00e0 baisser les yeux, soupirer et vouloir dispara\u00eetre dans notre si\u00e8ge. Je vois le corps qui se fige devant l\u2019intrusion, la conscience qui trouve refuge au plus profond d\u2019elle-m\u00eame perfectionnant l\u2019art de l\u2019absence de soi \u00e0 soi, impossible de se d\u00e9fendre ou de r\u00e9pliquer. \u00c9crire, c\u2019est n\u00e9cessairement r\u00e9apprendre \u00e0 respirer librement.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Je ne peux pas m\u2019emp\u00eacher de trouver dans la discr\u00e9tion une forme d\u2019intelligence, \u00e0 la fois comme strat\u00e9gie de pr\u00e9servation et comme man\u0153uvre secr\u00e8te o\u00f9 confectionner des manigances.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Je crois que dans un cadre de violences sexuelles, o\u00f9 il y a une mort symbolique qui prend la forme d\u2019une rupture avec le corps, sp\u00e9cialement entre la bouche et la parole, assumer\u00a0<em>une posture spectrale<\/em>\u00a0permet de revenir de cette mort et reprendre parole. La\u00a0<em>spectralit\u00e9<\/em>\u00a0conjure le silence de la mort et du viol.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>La femme-spectre est une figure de survivance caract\u00e9ris\u00e9e par la\u00a0<em>revenance<\/em>, une mouvance qui fait opposition au caract\u00e8re fig\u00e9 de la figure de la victime. \u00ab\u00a0Les mots viennent apr\u00e8s. Apr\u00e8s la certitude intime et bouleversante de l\u2019\u00e9v\u00e8nement, [\u2026] ils viennent se poser en d\u00e9cal\u00e9, toujours ils tentent d\u2019expliquer apr\u00e8s-coup ce qui ne peut l\u2019\u00eatre, donner sens \u00e0 ce qui donne juste le vertige\u00a0\u00bb (2011, 138) \u00e9crit Anne Dufourmantelle. La prise de parole est un phare de r\u00e9silience, un rep\u00e8re comme une veilleuse dans le noir\u00a0car \u00ab\u00a0[c]e que l\u2019audace contient de forces transgressives et jubilatoires, l\u2019\u00e9criture du trauma le revendique.\u00a0\u00bb (Lafontaine 2022, 69)<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Tel que l\u2019expose David Le Breton dans sa r\u00e9flexion au sujet des diverses formes contemporaines de la disparition de soi dans notre soci\u00e9t\u00e9, devant une trop grande douleur psychique, beaucoup ne peuvent cesser de s\u2019absenter. Cela peut devenir un leitmotiv o\u00f9 s\u2019effacer temporairement permet \u00e9galement le retour. Le Breton d\u00e9crit cet effacement comme une posture qui \u00ab\u00a0se tient dans les limbes, ni dans la vie ni dans le lien social, ni tout \u00e0 fait dedans ni tout \u00e0 fait dehors\u00a0\u00bb (2015, 18), ce qui rappelle cette mort sans cadavre d\u00e9crite par Rennie Yotova o\u00f9 le sujet viol\u00e9 se retrouve imm\u00e9diatement dans le clivage de son existence.\u00a0<\/p>\n<p>Si \u00ab\u00a0[f]aire [la morte] est une mani\u00e8re de donner le change et de ne pas mourir, voire m\u00eame d\u2019\u00e9viter ainsi de se tuer \u00bb (18), les femmes-spectres reviennent en catimini \u00e9tendre leurs collages <a id=\"footnoteref2_tdxfdpx\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0Je fais r\u00e9f\u00e9rence aux diff\u00e9rents collectifs de colleur\u00d7euses dont l\u2019origine est le mouvement de protestations f\u00e9ministes Ni una menos en Argentine en 2015. Celui-ci est repris en 2019 \u00e0 Marseille o\u00f9 les slogans de lettres noires sur fond blanc seront par la suite repris par des collectifs partout ailleurs dans le monde tel que Collages F\u00e9minicides \u00e0 Montr\u00e9al dont les actions consistent \u00e0 coller des slogans et des revendications f\u00e9ministes en r\u00e9action aux actualit\u00e9s entourant les f\u00e9minicides. \" href=\"#footnote2_tdxfdpx\">[2]<\/a>\u00a0dans les espaces publics \u00ab\u00a0afin d\u2019\u00e9clairer, non pas seulement l\u2019atrocit\u00e9, mais le fait d\u2019avoir surv\u00e9cu \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e8nement pourtant destructeur. \u00bb (Lafontaine 2017)\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Procn\u00e9 et Philom\u00e8le sont s\u0153urs de sang. J\u2019ai une petite s\u0153ur, nous avons une ann\u00e9e de diff\u00e9rence. Si mon lien avec ma s\u0153ur est tr\u00e8s fort aujourd\u2019hui, ce n\u2019est pas une sororit\u00e9 qui allait de soi. Je me suis sentie plus proche de femmes \u00e9crivaines et de leurs personnages de fiction, lien filial non conventionnel, qui m\u2019a tenu la t\u00eate hors de l\u2019eau dans une maison o\u00f9 les enfants \u00e9taient isol\u00e9s du seul lien qui aurait pu leur offrir un moyen de r\u00e9sistance\u00a0: la fratrie.\u00a0<\/p>\n<p>Je suis sortie de la maison et j\u2019ai rejoint la bande des femmes-spectres.\u00a0<\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>Bibliographie<\/strong><\/p>\n<p>Angel-Perez, \u00c9lisabeth. 2006.\u00a0\u00ab\u00a0Spectropo\u00e9tique de la sc\u00e8ne. Modalit\u00e9s du spectral dans quelques pi\u00e8ces du th\u00e9\u00e2tre anglais contemporain\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Sillages critiques<\/em>\u00a08.\u00a0<a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/sillagescritiques\/558\">https:\/\/journals.openedition.org\/sillagescritiques\/558<\/a>\u00a0(page consult\u00e9e le 20 juillet 2023).<\/p>\n<p>Bard\u00e8che, Marie-Laure. 1999.\u00a0<em>Le principe de r\u00e9p\u00e9tition. Litt\u00e9rature et modernit\u00e9<\/em>. France\u00a0: L\u2019Harmattan.<\/p>\n<p>De Certeau, Michel. 1990.\u00a0<em>L\u2019invention du quotidien 1. Arts de faire<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Delvaux, Martine. 2005.\u00a0<em>Histoires de fant\u00f4mes. Spectralit\u00e9 et t\u00e9moignage dans les r\u00e9cits de femmes contemporains<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Les Presses de l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>Didi-Huberman, Georges. 2001.\u00a0<em>G\u00e9nie du non-lieu. Air, poussi\u00e8re, empreinte, hantise<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>Dufourmantelle, Anne. 2011.\u00a0<em>\u00c9loge du risque<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Payot et Rivages.<\/p>\n<p>Frontisi, Fran\u00e7oise. 2004. \u00ab\u00a0Ovide pornographe\u00a0? Comment lire les r\u00e9cits de viols\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Clio. Femmes, Genre, Histoire<\/em>\u00a019.\u00a0<a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/clio\/643\">https:\/\/journals.openedition.org\/clio\/643<\/a>\u00a0(page consult\u00e9e le 20 juillet 2023).<\/p>\n<p>Graton, Rachel. 2018.\u00a0<em>La nuit du 4 au 5<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Dramaturges \u00c9diteurs.\u00a0<\/p>\n<p>Labr\u00e8che, Marie-Sissi. 2000.\u00a0<em>Borderline<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Bor\u00e9al.\u00a0<\/p>\n<p>Lafontaine, Marie-Pier. 2017. \u00ab\u00a0Corps f\u00e9minin, corps th\u00e9\u00e2tral\u00a0: le travail du trauma chez Sarah Kane\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Postures<\/em>\u00a026.\u00a0<a href=\"https:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/lafontaine-26\">https:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/lafontaine-26<\/a>\u00a0(page consult\u00e9e le 20 juillet 2023).<\/p>\n<p>Lafontaine, Marie-Pier. 2019. \u00ab\u00a0Chienne, suivi de L\u2019\u00e9criture du trauma ou la cicatrisation des terreurs\u00a0\u00bb. M\u00e9moire de ma\u00eetrise\u00a0: Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al, D\u00e9partement d\u2019\u00e9tudes litt\u00e9raires.<\/p>\n<p>Lafontaine,\u00a0Marie-Pier.\u00a02022.\u00a0<em>Armer la rage. Pour une litt\u00e9rature de combat<\/em>.\u00a0Montr\u00e9al\u00a0:\u00a0H\u00e9liotrope.<\/p>\n<p>Le Breton, David. 2015.\u00a0<em>Dispara\u00eetre de soi. Une tentation contemporaine<\/em>. Paris\u00a0: M\u00e9taili\u00e9.\u00a0<\/p>\n<p>Parent, Anne Martine. 2006. \u00ab\u00a0Trauma, t\u00e9moignage et r\u00e9cit\u00a0: la d\u00e9route du sens\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Prot\u00e9e<\/em>\u00a034, no\u00b0\u00a02-3\u00a0: 113-125.<\/p>\n<p>Poirier, Anne Claire, r\u00e9alisatrice.\u00a0<em>Tu as cri\u00e9 LET ME GO.\u00a0<\/em>Office national du film du Canada, 1997.\u00a01h36.\u00a0<a href=\"https:\/\/www.onf.ca\/film\/tu_as_crie-let_me_go\/\">https:\/\/www.onf.ca\/film\/tu_as_crie-let_me_go\/<\/a>.\u00a0<\/p>\n<p>Warren, Louise. 2015.\u00a0<em>La vie flottante. Une pens\u00e9e de la cr\u00e9ation<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: \u00c9ditions du Noro\u00eet.<\/p>\n<p>Yotova, Rennie. 2007.\u00a0<em>\u00c9crire le viol<\/em>. Paris\u00a0: Non Lieu.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_h6fwjms\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_h6fwjms\">[1]<\/a> \u00a0Elfriede, Jelinek. 2018.\u00a0<em>Ombre (Eurydice parle)<\/em>. Paris\u00a0: L\u2019Arche\u00a0: 96.<\/p>\n<p id=\"footnote2_tdxfdpx\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_tdxfdpx\">[2]<\/a> \u00a0Je fais r\u00e9f\u00e9rence aux diff\u00e9rents collectifs de colleur\u00d7euses dont l\u2019origine est le mouvement de protestations f\u00e9ministes Ni una menos en Argentine en 2015. Celui-ci est repris en 2019 \u00e0 Marseille o\u00f9 les slogans de lettres noires sur fond blanc seront par la suite repris par des collectifs partout ailleurs dans le monde tel que Collages F\u00e9minicides \u00e0 Montr\u00e9al dont les actions consistent \u00e0 coller des slogans et des revendications f\u00e9ministes en r\u00e9action aux actualit\u00e9s entourant les f\u00e9minicides.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Pelland, Azucena. 2023. \u00ab Sur les traces de la femme spectre \u00bb, no 38, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Bribes: la litt\u00e9rature en fragments \u00bb, no 38, En ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/pelland-38&gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx\/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pelland_38.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 pelland_38.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-22c21a27-d83c-47a2-8163-3dce7a786520\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pelland_38.pdf\">pelland_38<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pelland_38.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-22c21a27-d83c-47a2-8163-3dce7a786520\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Bribes: la litt\u00e9rature en fragments \u00bb, no 38 [\u2026] [S]i je disserte l\u00e0-dessus, c\u2019est pour expliquer que nous, les ombres, ne sommes justement pas des folles qui fa\u00e7onnent au tour leur parole dans leur propre \u00e9tau, contrairement \u00e0 ce qu\u2019on pourrait croire au premier coup d\u2019\u0153il, mais ce que nous sommes, \u00e0 l\u2019exclusion [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1353,1356],"tags":[297],"class_list":["post-5744","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-bribes-la-litterature-en-fragments","category-fragments-didentite","tag-pelland-azucena"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5744","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5744"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5744\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8289,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5744\/revisions\/8289"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5744"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5744"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5744"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}