{"id":5752,"date":"2024-06-13T19:48:38","date_gmt":"2024-06-13T19:48:38","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/enjeux-sociologiques-autour-de-lecriture-de-la-souffrance-feminine-etude-de-deux-cas-borderline-de-marie-sissi-labreche-et-trente-de-marie-darsigny\/"},"modified":"2024-08-15T18:12:50","modified_gmt":"2024-08-15T18:12:50","slug":"enjeux-sociologiques-autour-de-lecriture-de-la-souffrance-feminine-etude-de-deux-cas-borderline-de-marie-sissi-labreche-et-trente-de-marie-darsigny","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5752","title":{"rendered":"Enjeux sociologiques autour de l\u2019\u00e9criture de la souffrance f\u00e9minine. \u00c9tude de deux cas : \u00ab Borderline \u00bb de Marie-Sissi Labr\u00e8che et \u00ab Trente \u00bb de Marie Darsigny"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6909\">Dossier\u00a0\u00ab Anamn\u00e8se : oubli et oubli\u00e9\u00b7e\u00b7s en litt\u00e9rature \u00bb, no 37<\/a><\/h5>\n<p>Confessions, r\u00e9cits autofictionnels, litt\u00e9rature de l\u2019ego, romans\u00a0<em>trash<\/em>\u00a0ou narcissiques; \u00e9crire sur soi repr\u00e9sente un gros pari, celui de se voir cataloguer, \u00e0 tort ou \u00e0 raison, selon une pl\u00e9iade d\u2019\u00e9tiquettes qui ne sont pas toujours m\u00e9lioratives. Les auteur\u00b7ices ne sont pas tous\u00b7tes \u00e9gaux\u00b7les devant cette possibilit\u00e9\u00a0: les femmes qui \u00e9crivent en t\u00e9moignent. Alice Rivard \u00e9crivait, en 2017, \u00e0 la suite d\u2019une critique acerbe de son recueil de po\u00e9sie\u00a0<em>Shrapnels<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Lorsqu\u2019on m\u2019a dit pour la premi\u00e8re fois que mon \u00e9criture dite \u201cconfessionnelle\u201d n\u2019\u00e9tait pas, pour certainEs, consid\u00e9r\u00e9e comme une forme d\u2019expression litt\u00e9raire et po\u00e9tique valable, j\u2019ai senti la\u00a0<em>game<\/em>\u00a0des discours \u00e9litistes me rattraper\u00a0\u00bb (Rivard 2017). Cette \u00ab\u00a0<em>game<\/em>\u00a0des discours \u00e9litistes\u00a0\u00bb est travers\u00e9e d\u2019une multitude d\u2019enjeux de classement et de l\u00e9gitimation qui apparaissent indissociables des questions f\u00e9ministes et, qui plus est, jettent une lumi\u00e8re sur un long historique de luttes au sein du champ litt\u00e9raire. C\u2019est pourquoi je propose de\u00a0me pencher sur l\u2019\u00e9volution de cette litt\u00e9rature\u00a0: l\u2019\u00e9criture des r\u00e9cits personnels de femmes, mais plus sp\u00e9cifiquement de leur souffrance<a id=\"footnoteref1_jh73m7l\" class=\"see-footnote\" title=\"Ce concept et cette appellation d\u2019\u00e9criture de la souffrance f\u00e9minine sont emprunt\u00e9s au m\u00e9moire de ma\u00eetrise de Darsigny. Voir Marie Darsigny. 2018. \u00ab\u00a0Trente; Suivi de L\u2019\u00e9criture de la souffrance comme acte de r\u00e9sistance f\u00e9ministe\u00a0\u00bb, m\u00e9moire de ma\u00eetrise, Montr\u00e9al, Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al.\" href=\"#footnote1_jh73m7l\">[1]<\/a> propre telle qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 re\u00e7ue, m\u00e9diatis\u00e9e, accept\u00e9e ou critiqu\u00e9e dans les derni\u00e8res\u00a0ann\u00e9es. Afin de circonscrire mon corpus, je compte me pencher sur deux \u0153uvres publi\u00e9es respectivement en 2000 et 2018, soit \u00e0 pr\u00e8s de vingt ans d\u2019intervalle. Les deux \u0153uvres en question sont\u00a0<em>Borderline<\/em>\u00a0de Marie-Sissi Labr\u00e8che, paru aux \u00e9ditions Bor\u00e9al, et\u00a0<em>Trente<\/em>\u00a0de Marie Darsigny, des \u00c9ditions du remue-m\u00e9nage<a id=\"footnoteref2_m24xyjb\" class=\"see-footnote\" title=\"Borderline\u00a0est une autofiction dont la narratrice, Sissi, une jeune femme de vingt-quatre ans, souffre d\u2019un trouble de personnalit\u00e9 borderline. Son r\u00e9cit alterne entre un pr\u00e9sent marqu\u00e9 de tendances autodestructrices et une enfance trouble qui parvient au lectorat par fragments.\u00a0Trente, pour sa part, se situe \u00e0 mi-chemin entre le r\u00e9cit autofictionnel, l\u2019essai et la prose po\u00e9tique. Au travers d\u2019un journal intime s\u2019\u00e9chelonnant sur une ann\u00e9e, soit celle pr\u00e9c\u00e9dent ses trente ans, la narratrice t\u00e9moigne elle aussi de sa d\u00e9tresse psychologique. Elle se r\u00e9clame ainsi de la tradition des \u00ab\u00a0litt\u00e9raires traumatis\u00e9es\u00a0\u00bb, une filiation fictive compos\u00e9e d\u2019autrices partageant une douleur sp\u00e9cifiquement f\u00e9minine et dont l\u2019autrice souhaite mettre en valeur le potentiel subversif et combatif.\" href=\"#footnote2_m24xyjb\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p>Ces deux romans me permettront d\u2019esquisser un panorama des enjeux qui s\u2019articulent autour de la r\u00e9ception de l\u2019\u00e9criture de soi au f\u00e9minin dans les deux derni\u00e8res d\u00e9cennies. Mon hypoth\u00e8se est que le roman de Darsigny, en s\u2019inscrivant dans une forme de filiation avec celui de Labr\u00e8che, participe \u00e0 une nouvelle l\u00e9gitimation de la souffrance chez les femmes, alors que cette m\u00eame \u00e9criture a pu, autrefois, \u00eatre qualifi\u00e9e de narcissique et de mineure. Cons\u00e9quemment, je tenterai de d\u00e9montrer que le jugement vis-\u00e0-vis de l\u2019\u00e9criture de l\u2019intime t\u00e9moigne d\u2019un habitus litt\u00e9raire<a id=\"footnoteref3_b5ze60b\" class=\"see-footnote\" title=\"Je r\u00e9f\u00e8re ici \u00e0 la notion d\u2019habitus telle que d\u00e9finie par Pierre Bourdieu, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019habitus comme provenant d\u2019un conditionnement d\u2019une classe sociale donn\u00e9e partag\u00e9 d\u2019un groupe social d\u00e9limit\u00e9. L\u2019habitus d\u00e9termine les pratiques et les go\u00fbts des agent\u00b7e\u00b7s de ce groupe. Ainsi, selon la classe d\u2019appartenance, un m\u00eame objet peut \u00eatre jug\u00e9 comme \u00e9tant bien ou mal, de bon ou de mauvais go\u00fbt, existant ou inexistant (Bourdieu 1980, 87).\" href=\"#footnote3_b5ze60b\">[3]<\/a>\u00a0: la souffrance, lorsqu\u2019\u00e9crite par des femmes, s\u2019inscrirait dans une tradition litt\u00e9raire superficielle et apitoyante plut\u00f4t que d\u2019attester d\u2019exp\u00e9riences humaines universelles. Il s\u2019agira donc d\u2019opposer la r\u00e9ception de ces deux livres et de voir, par cette comparaison, en quoi les critiques d\u2019\u0153uvres d\u2019\u00e9crivaines mettant en sc\u00e8ne la souffrance v\u00e9cue par des femmes ont pu \u00e9voluer depuis les vingt derni\u00e8res ann\u00e9es. Je comparerai \u00e9galement ces deux \u0153uvres avec la r\u00e9ception d\u2019une \u0153uvre semblable \u00e9crite par un homme pour constater l\u2019importante diff\u00e9rence dans le traitement de la souffrance. Je discuterai finalement des enjeux de classement et de l\u00e9gitimation qui \u00e9mergeront de mon analyse.<\/p>\n<h2>La souffrance f\u00e9minine<\/h2>\n<p>Mon objet de recherche para\u00eet, de prime abord, quelque peu impr\u00e9cis. C\u2019est que l\u2019\u00e9criture de la souffrance n&rsquo;est pas, ainsi que peut l\u2019\u00eatre l\u2019autofiction<a id=\"footnoteref4_h9tickx\" class=\"see-footnote\" title=\"Les d\u00e9finitions de l\u2019autofiction sont multiples, mais peuvent se r\u00e9sumer ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019autofiction est un genre hydride o\u00f9 se m\u00ealent fiction et r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb (Ouelette-Michalska 2007, 71). Elle se distingue de l\u2019autobiographie dans son \u00ab\u00a0degr\u00e9 de subjectivit\u00e9 avou\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire du degr\u00e9 de ressemblance \u00e9tabli entre l\u2019auteur, le personnage et le narrateur\u00a0\u00bb (73).\" href=\"#footnote4_h9tickx\">[4]<\/a>, un genre litt\u00e9raire \u00e0 proprement parler. Si chacun des deux livres \u00e0 l\u2019\u00e9tude se r\u00e9clame toutefois de l\u2019autofiction, il est important de noter que toute \u0153uvre t\u00e9moignant de la souffrance f\u00e9minine ne se d\u00e9finit pas forc\u00e9ment par ce terme. D\u00e9finir une \u00e9criture de la souffrance appara\u00eet d\u00e8s lors difficile, au sens o\u00f9 ce n\u2019est pas sp\u00e9cifiquement une cat\u00e9gorie mobilis\u00e9e dans et par la critique, donc un enjeu explicite de classement dans le champ litt\u00e9raire. Cette \u00e9criture n\u2019en demeure pas moins pr\u00e9sente, et, de toute \u00e9vidence, elle induit une r\u00e9ception n\u00e9gative traduisant un habitus. De m\u00eame, dans les oppositions binaires que g\u00e9n\u00e8rent cette r\u00e9ception (f\u00e9minin\/masculin, affect\/universel, l\u00e9gitime\/ill\u00e9gitime) point cet enjeu de classement dont je souhaite discuter.<\/p>\n<p>Dans le contexte de son m\u00e9moire de ma\u00eetrise du profil cr\u00e9ation, dont\u00a0<em>Trente<\/em>\u00a0constitue le volet cr\u00e9atif, Marie Darsigny d\u00e9signe d\u2019abord l\u2019\u00e9criture de la souffrance des femmes comme une litt\u00e9rature de l\u2019intime, g\u00e9n\u00e9ralement support\u00e9e par un \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb \u00e9nonciateur. Cette \u00e9criture aurait aussi pour caract\u00e9ristique de refuser l\u2019autocensure et d\u2019ainsi permettre la libre exploration d\u2019une souffrance induite par des probl\u00e8mes de sant\u00e9 mentale et \u00e9galement par le syst\u00e8me d\u2019oppression h\u00e9t\u00e9ropatriarcal (Darsigny 2018a, 84). Selon la th\u00e8se de Darsigny, l\u2019\u00e9criture de la souffrance, lorsque port\u00e9e par des femmes, constitue une forme de r\u00e9sistance politique. En effet, \u00ab\u00a0en faisant preuve de n\u00e9gativisme, de combativit\u00e9, de doute, de remises en question\u00a0\u00bb (2018a, 84), les femmes qui \u00e9crivent leur douleur, leur maladie mentale ou toute forme de souffrance invisible, s\u2019arrogent d\u2019une lutte commune. Par leur refus de l\u2019imp\u00e9ratif du bonheur et en donnant \u00e0 voir leur d\u00e9tresse, elles t\u00e9moignent d\u2019une insatisfaction vis-\u00e0-vis du syst\u00e8me et contestent son pouvoir. C\u2019est pourquoi je pr\u00e9cise que mon analyse<a id=\"footnoteref5_h3mrajj\" class=\"see-footnote\" title=\"Je pr\u00e9cise \u00e9galement que les sources convoqu\u00e9es lors de ma recherche sont, sommes toutes, assez \u00e9clectiques. Il est \u00e9vident que l\u2019\u00e9chantillon s\u00e9lectionn\u00e9 n\u2019est pas exhaustif. De plus, mon usage des articles de journaux, des textes universitaires, des essais, et des entrevues faites autour des \u0153uvres, a pour effet de centrer mon analyse non pas sur des \u00ab\u00a0fr\u00e9quences, mais des mots, des significations, des \u00e9motions\u00a0\u00bb (Ollivier et Tremblay 2000, 128).\" href=\"#footnote5_h3mrajj\">[5]<\/a> portera davantage sur cette exp\u00e9rience des femmes s\u2019inspirant de leur v\u00e9cu et de leur douleur telle que d\u00e9finie par Darsigny, plus que sur l\u2019autofiction elle-m\u00eame. Je m\u2019int\u00e9resserai donc \u00e0 cette \u00e9criture au \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb f\u00e9minin qui a \u00e9t\u00e9 rang\u00e9e dans la case de la litt\u00e9rature ill\u00e9gitime. Cette m\u00eame \u00e9criture que Darsigny note comme ayant \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9e \u00ab\u00a0de \u201c<em>full of self-pity, self-absorbed, whiny, self-indulgent, LiveJournal-esque, annoying<\/em>\u201d\u00a0\u00bb (Darsigny 2018, 96).<\/p>\n<h2>L\u2019\u00e9criture de soi est-elle interdite aux femmes?<\/h2>\n<p>Avant d\u2019aborder les \u0153uvres \u00e0 l\u2019\u00e9tude, il me faut d\u2019abord esquisser un rapide portrait de la tradition de l\u2019\u00e9criture de l\u2019intime. Faisant l\u2019inventaire des diff\u00e9rentes formes par lesquelles les femmes, depuis Marie de l\u2019Incarnation jusqu\u2019\u00e0 Nelly Arcan, ont pu se raconter, Patricia Smart rel\u00e8ve, dans son essai, l\u2019adversit\u00e9 \u00e0 laquelle ces \u00e9crivaines ont d\u00fb faire face. La mise en r\u00e9cit de leurs v\u00e9cus sp\u00e9cifiques, d\u2019une \u00e9poque \u00e0 l\u2019autre, a \u00e9t\u00e9 confront\u00e9e \u00e0 maints obstacles, rendant l\u2019exercice difficile\u00a0: prises entre l\u2019autorit\u00e9 cl\u00e9ricale, une soci\u00e9t\u00e9 pr\u00e9conisant le conformisme et ses mod\u00e8les pr\u00e9d\u00e9finis de la f\u00e9minit\u00e9, les femmes qu\u00e9b\u00e9coises peinent \u00e0 atteindre la qu\u00eate de soi par l\u2019\u00e9criture. Le projet initial de l\u2019ouvrage \u00e9tant de cataloguer les r\u00e9cits autobiographiques f\u00e9minins depuis la Conqu\u00eate, Smart a rapidement constat\u00e9 cet \u00e9cueil\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>En effet, il y a non seulement relativement peu d\u2019autobiographies de femmes dans la tradition qu\u00e9b\u00e9coise, mais encore celles qui existent t\u00e9moignent souvent d\u2019une fragilit\u00e9 identitaire tout \u00e0 fait \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de la robuste conscience de soi que l\u2019on associe g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 ce genre. (Smart 2014, 12)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Smart proc\u00e8de donc \u00e0 un inventaire qui inclut \u00e0 la fois autobiographies, autofictions et toutes autres formes de mise en r\u00e9cit de soi. Ainsi, elle arrive \u00e0 la conclusion que ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 partir de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du 19<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle et \u00e0 travers \u00ab\u00a0[d]es journaux de jeunes filles, dont la vogue d\u00e9bute avec l\u2019arriv\u00e9e du romantisme au Qu\u00e9bec durant la d\u00e9cennie 1860-1870, que le moi individuel commence \u00e0 trouver une expression \u00e9crite\u00a0\u00bb (Smart 2014, 174). C\u2019est \u00e0 ce moment de l\u2019histoire litt\u00e9raire que les \u00e9crivaines entreprennent d\u2019incarner un \u00ab\u00a0moi autonome\u00a0\u00bb (174). Cette rupture signale d\u2019embl\u00e9e une prise de position qui va d\u00e8s lors structurer le champ litt\u00e9raire en int\u00e9grant l\u2019\u00e9criture d\u2019un \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb f\u00e9minin autonome parmi ses pratiques. Smart informe \u00e9galement du besoin de se raconter qui \u00e9merge alors chez les femmes artistes et qui teintera les d\u00e9cennies \u00e0 venir.<\/p>\n<p>Au tournant des ann\u00e9es 2000, la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise est gagn\u00e9e par un int\u00e9r\u00eat consid\u00e9rable pour l\u2019autofiction. En effet, David B\u00e9langer note\u00a0\u00e0 cet \u00e9gard que<\/p>\n<blockquote>\n<p>la litt\u00e9rature a joyeusement f\u00eat\u00e9 ce que de vilains persifleurs nommaient la litt\u00e9rature de l\u2019ego\u00a0: pensons au succ\u00e8s m\u00e9diatique de Nelly Arcan, de Marie-Sissi Labr\u00e8che ou de Maxime-Olivier Moutier. Ces succ\u00e8s s\u2019accompagn\u00e8rent n\u00e9anmoins d\u2019airs d\u00e9sapprobateurs, de moues sceptiques et de sourcils fronc\u00e9s. (B\u00e9langer 2014, 41)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Par cons\u00e9quent, explique Smart, la suite logique pour l\u2019\u00e9criture du soi f\u00e9minin, apr\u00e8s avoir adopt\u00e9 la forme du journal intime, \u00e9tait d\u2019investir l\u2019autobiographie et le r\u00e9cit autofictionnel (Smart 2014, 16). C\u2019est peut-\u00eatre pourquoi l\u2019autofiction est aussi pris\u00e9e des \u00e9crivaines. Comme le souligne Madeleine Ouellette-Michalska dans son essai\u00a0<em>Autofiction et d\u00e9voilement de soi<\/em>, cette pratique para\u00eet particuli\u00e8rement convenir aux femmes (2007, 79). L\u2019autofiction, gr\u00e2ce au brouillage entre r\u00e9el et imaginaire qui s\u2019y op\u00e8re, mais aussi en raison de sa propension au \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb, tiendrait lieu de refuge o\u00f9 recomposer une identit\u00e9 fragilis\u00e9e par le patriarcat\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9crivante pourra am\u00e9nager des fuites, se d\u00e9voiler ou se dissimuler, \u00e9chapper \u00e0 l\u2019image simple et r\u00e9ductrice que l\u2019on se faisait d\u2019elle\u00a0\u00bb (82). Cette \u00e9criture autofictionnelle se r\u00e9v\u00e8le marqu\u00e9e tant par le corps que par la d\u00e9tresse, voire la folie, et t\u00e9moigne d\u2019une pression de la soci\u00e9t\u00e9 v\u00e9cue sp\u00e9cifiquement par les femmes. Ces r\u00e9cits mettent en sc\u00e8ne maints th\u00e8mes communs\u00a0: expression de la sexualit\u00e9, pression du regard masculin et pr\u00e9sence marqu\u00e9e du corps (97). La mise en r\u00e9cit de la souffrance indique d\u2019abord un \u00e9ventail de r\u00e9alit\u00e9s sociales sp\u00e9cifiques aux femmes, puis un d\u00e9sir de prise de parole qui passe par le prisme de la confession et du d\u00e9voilement de soi. Ainsi, Karine Bellerive souligne que \u00ab\u00a0cette volont\u00e9 d\u00e9nonciatrice s&rsquo;inscrit apparemment dans un vaste mouvement qui a vu les Qu\u00e9b\u00e9coises int\u00e9grer en masse le secteur litt\u00e9raire au cours des ann\u00e9es 1960, 1970 et 1980, alors qu&rsquo;elles s&rsquo;y faisaient extr\u00eamement rares auparavant\u00a0\u00bb (2011, 13). Ces ann\u00e9es d\u00e9finissent, par ailleurs, la p\u00e9riode de formation d\u2019un sous-champ litt\u00e9raire f\u00e9ministe (Boisclair 1994, 41). Il s\u2019agit donc d\u2019une \u00e9poque foisonnante pour l\u2019\u00e9nonciation f\u00e9minine, qui va alors tendre vers l\u2019exploration d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 propre aux femmes. Beaucoup d&rsquo;autrices trouveront leur forme d\u2019expression dans la confession. L\u2019id\u00e9e selon laquelle c\u2019est \u00e0 travers l\u2019\u00e9criture au \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb que la femme parvient \u00e0 devenir sujet est partag\u00e9e par maintes autrices f\u00e9ministes (Bellerive 2011, 15). Dans cette revendication d\u2019un \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb f\u00e9minin s\u2019articule une prise de position face au champ litt\u00e9raire et son apparente domination masculine. Prise de position qui, de doute \u00e9vidence, ouvre la voie aux autrices qui suivront.<\/p>\n<h2>La difficile r\u00e9ception de\u00a0<em>Borderline<\/em><a id=\"footnoteref6_mguz9om\" class=\"see-footnote\" title=\"Ainsi que je le mentionne pr\u00e9c\u00e9demment, une vari\u00e9t\u00e9 de sources, tant m\u00e9diatiques que scientifiques, sont convoqu\u00e9es pour tenter de dresser un portrait de la r\u00e9ception faite de l\u2019\u0153uvre. Cependant, il va de soi qu\u2019il s\u2019agit ici d\u2019un \u00e9chantillon qui, quoiqu\u2019il soit le plus fid\u00e8le et h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne possible, demeure incomplet.\" href=\"#footnote6_mguz9om\">[6]<\/a><\/h2>\n<p>Toujours au tournant des ann\u00e9es 2000, en cette m\u00eame p\u00e9riode d\u2019effervescence autofictionnelle, Marie-Sissi Labr\u00e8che publie son premier roman,\u00a0<em>Borderline<\/em>, r\u00e9cit de limites et d\u2019exc\u00e8s o\u00f9 la narratrice, en tentant de composer avec ses \u00e9motions extr\u00eames et ses difficult\u00e9s relationnelles, esquisse la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une femme vivant avec un trouble de personnalit\u00e9 limite. Or, l\u2019\u00e9tat du champ litt\u00e9raire qu\u00e9b\u00e9cois de l\u2019\u00e9poque, de m\u00eame que la perception qu\u2019il r\u00e9serve aux r\u00e9cits intimes f\u00e9minins, indique un biais sexiste pr\u00e9gnant. \u00c0 tout le moins, c\u2019est ce que la r\u00e9ception du roman de Labr\u00e8che porte \u00e0 croire.<\/p>\n<p>Un premier commentaire publi\u00e9 dans le magazine\u00a0<em>Nuit blanche<\/em>\u00a0et \u00e9crit par le professeur Jean-Guy Hudon insiste sur la brutalit\u00e9 et le caract\u00e8re sexuel du roman de Labr\u00e8che\u00a0: \u00ab\u00a0l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne boit beaucoup et ouvre volontiers les jambes au premier venu afin de combler un substantiel probl\u00e8me d&rsquo;amour, de solitude, de souffrance, de platitude existentielle\u00a0\u00bb (Hudon 2000, 10). Il rel\u00e8ve ce qu\u2019il nomme le \u00ab\u00a0caract\u00e8re copulatif\u00a0\u00bb (10) de l\u2019\u0153uvre. \u00ab\u00a0Le tout se d\u00e9roule au rythme d&rsquo;un d\u00e9bit rapide, abondant, et au moyen d&rsquo;un langage cru, voire vulgaire, o\u00f9 les sacres n&#8217;embarrassent pas les acteurs de ce drame dont on doit dire, en fin de compte, qu&rsquo;il est r\u00e9ussi et prometteur\u00a0\u00bb (10), termine l\u2019auteur. D\u2019embl\u00e9e, le langage d\u00e9ploy\u00e9 dans\u00a0<em>Borderline<\/em>\u00a0suscite la critique. Je m\u2019arr\u00eate \u00e9galement sur l\u2019expression \u00ab\u00a0on doit dire, en fin de compte\u00a0\u00bb afin d\u2019interroger le ton adopt\u00e9. Malgr\u00e9 le fait que l\u2019auteur souligne le potentiel de l\u2019\u0153uvre comment\u00e9e, il semble surtout exprimer, et avec une pointe d\u2019ironie, que malgr\u00e9 tous ses d\u00e9fauts, on peut lui conc\u00e9der une\u00a0<em>certaine<\/em>\u00a0qualit\u00e9. L\u2019insistance sur le \u00ab\u00a0caract\u00e8re copulatif\u00a0\u00bb et le cachet\u00a0<em>trash<\/em>\u00a0de\u00a0<em>Borderline<\/em>\u00a0est \u00e9galement reconduite dans le journal\u00a0<em>Le Devoir<\/em>, o\u00f9 on peut lire que le ton adopt\u00e9 par le roman est \u00ab\u00a0celui d\u2019une voix int\u00e9rieure troubl\u00e9e qui m\u00eale assez efficacement sacres et mots enfantins\u00a0\u00bb (Chartrand 2000, D3). Outre r\u00e9duire l\u2019\u0153uvre \u00e0 son langage, que l\u2019on rapproche ici de mani\u00e8re assez p\u00e9jorative \u00e0 celui de l\u2019enfance, je souligne aussi ce \u00ab\u00a0assez efficacement\u00a0\u00bb qui laisse le m\u00eame effet que le commentaire d\u2019Hudon. Faut-il toujours que chaque qualit\u00e9 conc\u00e9d\u00e9e \u00e0 l\u2019\u0153uvre s\u2019accompagne d\u2019une remarque donnant l\u2019impression qu\u2019il est inusit\u00e9 d\u2019y trouver m\u00e9rite? S\u2019il en est ainsi pour ce premier roman, la sortie de\u00a0<em>La Br\u00e8che<\/em>, en 2002, occasionne une r\u00e9ception semblable. Ainsi, Guillaume Bourgault-C\u00f4t\u00e9 \u00e9crit dans un article du\u00a0<em>Soleil\u00a0<\/em>que \u00ab\u00a0le lecteur se retrouve avec un b\u00e2ton de dynamite plut\u00f4t\u00a0<em>trash<\/em>, du \u201crock litt\u00e9raire\u201d de rue o\u00f9 une jeune femme de 26 ans tombe toxiquement [<em>sic<\/em>] amoureuse de son prof de litt\u00e9rature 30 ans plus vieux et \u201cmari\u00e9 jusqu&rsquo;aux dents\u201d\u00a0\u00bb (Bourgault-C\u00f4t\u00e9 2002, B1).<\/p>\n<p>Outre ces qualificatifs de \u00ab\u00a0b\u00e2ton de dynamite\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0rock litt\u00e9raire\u00a0\u00bb, ainsi que l\u2019attention exag\u00e9r\u00e9ment port\u00e9e sur la dimension sexuelle des \u0153uvres, c\u2019est aussi\u00a0<em>ce qui n\u2019en est pas dit<\/em>\u00a0qui d\u00e9note un clivage entre la r\u00e9ception d\u2019un r\u00e9cit f\u00e9minin et celui d\u2019un roman similaire, mais sign\u00e9 par un homme. Ainsi,\u00a0<em>Marie-H\u00e9l\u00e8ne au mois de mars\u00a0<\/em>par Maxime-Olivier Moutier, un roman qui pr\u00e9sente des th\u00e8mes semblables \u00e0 ceux explor\u00e9s dans\u00a0<em>Borderline<\/em>\u00a0(c\u2019est-\u00e0-dire des amours difficiles, le suicide et des enjeux de sant\u00e9 mentale) et paru en 2010, obtient une r\u00e9ception tout \u00e0 fait diff\u00e9rente. C\u2019est plut\u00f4t le caract\u00e8re universel de son r\u00e9cit qui est relev\u00e9 par la critique lorsque Tristan Malavoy-Racine de la revue\u00a0<em>Voir\u00a0<\/em>\u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Dans un style d\u00e9nud\u00e9, sans le moindre fard, comme son propos, MAXIME-OLIVIER MOUTIER confie l\u2019histoire vraie de sa folie, de son internement chez les fous, de son amour et de son d\u00e9samour. [\u2026] Nous appartient cependant, comme un joyau, l\u2019\u00e9motion belle et crue ressentie au fil des pages, un certain sentiment de conna\u00eetre mieux le c\u0153ur\u00a0[sic]\u00a0de l\u2019homme. On s\u2019attache beaucoup \u00e0 cette voix qui a choisi de dire la vie, mise \u00e0 nu, de dire tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de la mort, quels que soient les m\u00e9andres travers\u00e9s.\u00a0<em>Marie-H\u00e9l\u00e8ne au mois de mars<\/em>\u00a0est un magnifique morceau de v\u00e9rit\u00e9. (Malavoy-Racine 1998)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le r\u00e9cit et la voix qui le supportent sont ici d\u00e9crits comme attachants et v\u00e9ritables. La souffrance masculine appara\u00eet donc garante d\u2019un cachet universel qui permettrait de mieux saisir l\u2019humanit\u00e9, tandis que cette m\u00eame d\u00e9tresse, lorsque narr\u00e9e par une femme, tiendrait plut\u00f4t de la litt\u00e9rature\u00a0<em>trash<\/em>. Cons\u00e9quemment, la parole f\u00e9minine et les enjeux de douleur qu\u2019elle soul\u00e8ve se trouvent \u00e0 \u00eatre d\u00e9valoris\u00e9s, relay\u00e9s au rang d\u2019inf\u00e9rieurs ou de preuves excentriques. C\u2019est ce que l\u2019\u00e9tiquette\u00a0<em>trash<\/em>\u00a0et sa connotation p\u00e9jorative laissent entendre\u00a0: l\u2019exp\u00e9rience \u00e9motionnelle, trop intense, trop lamentable, appartient au registre du grotesque, et tient lieu de perp\u00e9tuelle caricature de ce qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 racont\u00e9 par d\u2019autres femmes. Ainsi, \u00ab\u00a0[l]es auteures qui puisent dans leurs exp\u00e9riences personnelles pour \u00e9crire sont vite mises dans le m\u00eame panier\u00a0\u00bb (Darsigny 2018a, 82) explique Darsigny. \u00c0 ce panier\u00a0<em>trash<\/em>\u00a0s\u2019oppose celui du r\u00e9cit vrai, incontestablement humain, et dans lequel les \u0153uvres comme\u00a0<em>Marie-H\u00e9l\u00e8ne au mois de mars<\/em>\u00a0sont rang\u00e9es.<\/p>\n<p>Ce traitement diff\u00e9rent d\u00e9passe le cadre de l\u2019\u0153uvre. En effet, ce qui est dit du livre trahit ce qui est dit de son autrice. Le traitement m\u00e9diatique r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 celle qu\u2019on d\u00e9peint d\u00e8s les premiers mots d\u2019un article de\u00a0<em>L\u2019Itin\u00e9raire<\/em>\u00a0comme \u00ab\u00a0rayon[nante] de beaut\u00e9\u00a0\u00bb et aimant \u00ab\u00a0avoir plusieurs hommes \u00e0 ses pieds\u00a0\u00bb (Cot\u00e9 2004, 6) n\u2019est pas sans rappeler celui qui a \u00e9t\u00e9 fait de Nelly Arcan dans la m\u00eame d\u00e9cennie<a id=\"footnoteref7_wzoxsd3\" class=\"see-footnote\" title=\"Je r\u00e9f\u00e8re ici \u00e0 la tr\u00e8s connue apparition d\u2019Arcan \u00e0 l\u2019\u00e9mission\u00a0Tout le monde en parle, en 2007. Lors de cette entrevue, les questions et commentaires de Guy A. Lepage portaient davantage sur la vie personnelle de l\u2019autrice que sur son travail d\u2019\u00e9criture, attestant non seulement d\u2019un voyeurisme \u00e0 l\u2019\u00e9gard de sa vie priv\u00e9e, mais aussi d\u2019une indiff\u00e9renciation entre les personnages de ses romans et sa personne.\" href=\"#footnote7_wzoxsd3\">[7]<\/a>. Toujours dans\u00a0<em>L\u2019Itin\u00e9raire<\/em>, le ton quelque peu na\u00eff de l\u2019article d\u00e9range\u00a0: l\u2019autrice est tr\u00e8s visiblement infantilis\u00e9e et inlassablement ramen\u00e9e \u00e0 son apparence tandis qu\u2019on multiplie les surnoms tels que \u00ab\u00a0petite fille du Centre-Sud\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0croqueuse d\u2019hommes\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0belle excentrique\u00a0\u00bb (2004, 6-7). Arcan et Labr\u00e8che sont d\u2019ailleurs compar\u00e9es dans un second article paru dans\u00a0<em>Le Devoir<\/em>, certes sur le caract\u00e8re autofictionnel de leurs \u0153uvres, mais aussi sur leur \u00ab\u00a0minaudage\u00a0\u00bb (Girard 2008, B8). Sans surprise, l\u2019auteur Jean-Yves Rivard y souligne aussi le physique de l\u2019autrice\u00a0: \u00ab\u00a0elle se redresse, soul\u00e8ve son foulard et coucou, voil\u00e0 Lollobrigida\u00a0\u00bb (2008, B8). Il y a donc, de toute \u00e9vidence, un important d\u00e9calage entre le traitement r\u00e9serv\u00e9 aux femmes s\u2019inspirant de leur v\u00e9cu dans l\u2019\u00e9criture, et les hommes qui s\u2019adonnent \u00e0 la m\u00eame pratique. Par l\u2019attention port\u00e9e au physique des femmes, que ce soit par le ton employ\u00e9 par les journalistes ou les qualificatifs dont ils usent pour d\u00e9crire les \u0153uvres, une d\u00e9valorisation de l\u2019\u00e9criture au \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb f\u00e9minin se fait sentir.\u00a0<\/p>\n<p>Dans le milieu universitaire, Val\u00e9rie Bouchard s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la question du corps chez Marie-Sissi Labr\u00e8che, mais aussi chez Nelly Arcan et Clara Ness. Elle d\u00e9fend que les figures de la m\u00e8re et de la grand-m\u00e8re de la narratrice de\u00a0<em>Borderline\u00a0<\/em>perp\u00e9tuent l&rsquo;oppression f\u00e9minine\u00a0: \u00ab\u00a0la protagoniste circule dans un environnement familial compl\u00e8tement \u00e9clat\u00e9 dans lequel la femme est r\u00e9duite au statut d\u00e9nigrant de corps-objet marqu\u00e9 par les valeurs patriarcales transmises par les deux g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes de femmes\u00a0\u00bb (Bouchard 2007,\u00a07). La chercheuse Evelyne Ledoux-Beaugrand souligne plut\u00f4t le caract\u00e8re mauvais genre des \u0153uvres de Labr\u00e8che, mais pour en relever la dimension subversive. \u00c0 ses yeux, les h\u00e9ro\u00efnes de ces r\u00e9cits d\u00e9rogent de la f\u00e9minit\u00e9 canonique et, ce faisant, la questionnent\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[L]a narratrice [est] trop sexuelle, trop d\u00e9sirante, trop en exc\u00e8s par rapport aux normes de la \u00ab\u00a0bonne\u00a0\u00bb f\u00e9minit\u00e9. En s&rsquo;offrant au premier venu, en exhibant son sexe \u00e0 qui mieux mieux et en initiant les rencontres sexuelles plus souvent qu&rsquo;\u00e0 son tour, elle fait, peut-on dire, mauvais genre. L&rsquo;expression est \u00e0 entendre ici doublement\u00a0: alors que la vulgarit\u00e9 de son comportement lui donne mauvais genre, cette vulgarit\u00e9 l&rsquo;am\u00e8ne, pr\u00e9cis\u00e9ment, \u00e0 \u00e9branler les limites du genre (<em>gender<\/em>) f\u00e9minin. (Ledoux-Beaugrand 2009, 90)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Bien que cette analyse ait encore pour objet la vulgarit\u00e9 des \u0153uvres de Labr\u00e8che, la lecture f\u00e9ministe qui en est faite pr\u00e9sente une ouverture. Cette interpr\u00e9tation d\u00e9roge de la n\u00e9gativit\u00e9 des critiques pr\u00e9c\u00e9dentes en identifiant le caract\u00e8re contestataire de l\u2019\u00e9criture. Ledoux-Beaugrand rejoint ainsi la th\u00e8se de Darsigny selon laquelle la mise en r\u00e9cit de la souffrance f\u00e9minine tient lieu d\u2019acte de r\u00e9sistance aux syst\u00e8mes \u00e9tablis.<\/p>\n<h2><em>Trente<\/em>, une filiation entre deux g\u00e9n\u00e9rations<\/h2>\n<p>Outre faire couler l\u2019encre des critiques et des universitaires, Labr\u00e8che a aussi \u00e9t\u00e9 convoqu\u00e9e \u00e0 des fins intertextuelles. C\u2019est en fait l\u2019un des points focaux de\u00a0<em>Trente<\/em>\u00a0: en se r\u00e9clamant d\u2019autrices l\u2019ayant pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e \u2013 dont Marie-Sissi Labr\u00e8che, Nelly Arcan et Elizabeth Wurtzel \u2013 Marie Darsigny cr\u00e9e une filiation, s\u2019inscrivant ainsi dans un rapport de sororit\u00e9 avec celles qu\u2019elle nomme ses \u00ab\u00a0muses litt\u00e9raires\u00a0\u00bb\u00a0(Darsigny 2018, 9). Cette posture est celle de la \u00ab\u00a0litt\u00e9raire traumatis\u00e9e\u00a0\u00bb (126) qui, \u00e0 l\u2019instar de cette \u00ab\u00a0sororit\u00e9 de condamn\u00e9es\u00a0\u00bb\u00a0(16), \u00e9crit \u00e0 partir d\u2019un v\u00e9cu trouble et met en sc\u00e8ne sa vuln\u00e9rabilit\u00e9. Il s\u2019agit pour l\u2019autrice, comme elle l\u2019\u00e9taye dans l\u2019essai pr\u00e9c\u00e9dant son m\u00e9moire, de restituer une part de l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 ces \u00e9crits de l\u2019intime f\u00e9minin, notamment \u00e0 partir de cette filiation d\u2019\u00e9crivaines (2018a, 84). Car ce ne sont pas que ses muses litt\u00e9raires qui sont convoqu\u00e9es dans\u00a0<em>Trente<\/em>, mais \u00e9galement une multitude de textes f\u00e9ministes consacr\u00e9s tels que\u00a0<em>SCUM Manifesto\u00a0<\/em>de Valerie Solanas ou encore\u00a0<em>The Feminist Killjoy Handbook<\/em>\u00a0de Sara Ahmed. C\u2019est aussi par son usage de la logique de r\u00e9appropriation, dont l\u2019autrice discute dans la partie th\u00e9orique de son m\u00e9moire, que cette fiert\u00e9 est restitu\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0provenant de la th\u00e9orie queer, l&rsquo;appropriation du stigmate est un moyen de rire des oppresseurs, de jouer avec l&rsquo;injure pour la transformer en fiert\u00e9 ou en banalit\u00e9\u00a0\u00bb (Darsigny 2018, 76). Cette force et cette fiert\u00e9 tiennent par ailleurs \u00e0 la sororit\u00e9 qui \u00e9mane de la filiation qu\u2019elle tisse. Cette m\u00eame logique lui permet \u00e9galement de s\u2019inscrire en filiation avec Arcan dans l\u2019appropriation de l\u2019invective \u00ab\u00a0folle\u00a0\u00bb, reprenant ainsi le titre du roman de sa muse\u00a0: \u00ab\u00a0[i]l est bien \u00e9vident que je suis folle,\u00a0<em>Folle<\/em>\u00a0comme toi\u00a0\u00bb (2018, 53), dit la narratrice \u00e0 l\u2019\u00e9gard de sa s\u0153ur de douleur lors d\u2019une sc\u00e8ne o\u00f9 elle d\u00e9ambule au Salon du livre tout en invoquant l\u2019autrice d\u00e9c\u00e9d\u00e9e. Darsigny se met donc en sc\u00e8ne de sorte \u00e0 investir sa marginalit\u00e9 et la figure de la femme atteinte de folie. Le Salon du livre est ici trait\u00e9 comme un symbole de l\u2019institution litt\u00e9raire, lieu consacr\u00e9 qui impose un certain d\u00e9corum que la narratrice bafoue au profit de la filiation et de la sororit\u00e9 f\u00e9minine.<\/p>\n<p>Darsigny se positionne ainsi face \u00e0 l\u2019institution, que repr\u00e9sentent aussi les critiques litt\u00e9raire et universitaire. En r\u00e9ponse \u00e0 la r\u00e9ception qu\u2019ont pu recevoir ses muses pr\u00e8s de vingt ans plus t\u00f4t, elle prend position par l\u2019interm\u00e9diaire du texte de cr\u00e9ation, tout en justifiant la l\u00e9gitimit\u00e9 de l\u2019entreprise par un apport th\u00e9orique. S\u2019il s\u2019agit pour elle d\u2019aller puiser dans le sous-champ litt\u00e9raire f\u00e9ministe des appuis \u00e0 sa d\u00e9marche et \u00e0 celle des autrices dont elle s\u2019inspire, Darsigny fait \u00e9galement cohabiter ces th\u00e9ories avec maintes r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la culture populaire. Ce faisant, elle op\u00e8re une d\u00e9hi\u00e9rarchisation des registres o\u00f9 nul n\u2019appara\u00eet plus l\u00e9gitime que l\u2019autre. Ces r\u00e9f\u00e9rences populaires participent de la posture tenue par l\u2019autrice, au sens o\u00f9 elles corroborent le propos de son livre. En effet, il s\u2019agit ici de restituer une fiert\u00e9 \u00e0 ce qui peut \u00eatre per\u00e7u comme d\u00e9risoire et inf\u00e9rieur, puisque g\u00e9n\u00e9ralement associ\u00e9 au genre f\u00e9minin. Ainsi, Darsigny joue avec les codes en faisant se c\u00f4toyer, par exemple, l\u2019\u00e9mission\u00a0<em>Tout le monde en parle<\/em>, les r\u00e9f\u00e9rences universitaires \u00e0 Sara Ahmed et les tweets d\u2019Elizabeth Wurtzel. Sont notamment \u00e9voqu\u00e9s la performance d\u2019Angelina Jolie dans le film\u00a0<em>Girl, Interrupted<\/em>, le festival Osheaga et l\u2019\u00e9mission\u00a0<em>Oprah<\/em>. Cette d\u00e9hi\u00e9rarchisation des registres sert \u00e9galement \u00e0 critiquer l\u2019institution universitaire qui, selon les dires de l\u2019autrice, refusait une telle pratique lors de son parcours scolaire\u00a0: \u00ab\u00a0[m]es profs ha\u00efssaient \u00e7a, \u00e7a ne passait jamais\u00a0\u00bb, dit-elle lors d\u2019une entrevue pour le journal\u00a0<em>M\u00e9tro<\/em>\u00a0(Rousseau citant Darsigny, 2018).<\/p>\n<p>Il en va de m\u00eame pour le passage o\u00f9 est \u00e9voqu\u00e9 le concours d\u2019\u00e9criture de Radio-Canada\u00a0: \u00ab\u00a0[j]e ne suis pas parmi les finalistes du prix du r\u00e9cit Radio-Canada\u00a0\u00bb (Darsigny, 2018, 33), se plaint la narratrice. Elle met cette d\u00e9faite sur le dos de la figure du professeur, qui fait ici office de vecteur des valeurs traditionnelles de l\u2019instance universitaire\u00a0: \u00ab\u00a0j\u2019ai manqu\u00e9 la recette, j\u2019accuse mon professeur de cr\u00e9ation litt\u00e9raire, un homme russe qui [\u2026] nous a cass\u00e9 les oreilles avec LEO TOLSTOY BEST RUSSIAN WRITTER\u00a0\u00bb (33). Darsigny, en invoquant \u00e0 la fois l\u2019universit\u00e9 en tant qu\u2019instance de l\u00e9gitimation, un auteur russe consacr\u00e9 et la figure du professeur homme, laisse planer une critique latente des rouages de l\u2019institution. Le manque de repr\u00e9sentation d\u2019\u00e9crivaines femmes, l\u2019aspect statique du canon litt\u00e9raire et la marginalit\u00e9 de l\u2019autrice sont ainsi critiqu\u00e9s. Darsigny d\u00e9veloppe une r\u00e9flexion \u00e0 ce sujet<a id=\"footnoteref8_nc5wao6\" class=\"see-footnote\" title=\"Aux propos de Darsigny, j\u2019ajoute \u00e9galement le rapport de recherche de Charlotte Comtois, \u00ab\u00a0Quelle place pour les femmes dans le champ litt\u00e9raire et dans le monde du livre au Qu\u00e9bec?\u00a0\u00bb, (2019). Cette recherche exhaustive rend compte en d\u00e9tails des rapports de domination qui structurent le champ litt\u00e9raire qu\u00e9b\u00e9cois, notamment en ce qui a trait \u00e0 la remise de prix, au nombre de manuscrits re\u00e7us et \u00e0 la publication d\u2019ouvrages selon le genre des \u0153uvres.\" href=\"#footnote8_nc5wao6\">[8]<\/a>\u00a0dans la partie essai de son m\u00e9moire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Si cette affirmation n\u00e9cessite une justification quantifi\u00e9e, la preuve est alors dans le nombre de prix litt\u00e9raires octroy\u00e9s \u00e0 un pourcentage significativement plus \u00e9lev\u00e9 d&rsquo;hommes. La preuve est dans la quantit\u00e9 d&rsquo;\u0153uvres litt\u00e9raires \u00e9crites par des hommes qui sont enseign\u00e9es par les institutions scolaires, qui sont pr\u00e9sent\u00e9es comme le canon incontournable. On nourrit les jeunes \u00e9crivaines-chenilles de la litt\u00e9rature des hommes, et on s&rsquo;\u00e9tonne ensuite qu&rsquo;elles ne deviennent jamais papillons. (2018, 106)\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La critique, repr\u00e9sent\u00e9e ici par Radio-Canada, autre acteur important de la sc\u00e8ne litt\u00e9raire qu\u00e9b\u00e9coise et instance de l\u00e9gitimation, est aussi mise \u00e0 mal. Critiques et institutions deviennent ainsi les oppresseurs, et la r\u00e9appropriation de la figure de la femme folle, la litt\u00e9raire traumatis\u00e9e, est l\u2019arme choisie pour les combattre.\u00a0<\/p>\n<p><em>Trente<\/em>\u00a0a v\u00e9ritablement pour objectif d\u2019attaquer le\u00a0<em>statu quo<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0\u00e9crire la souffrance est un choix politique qui ouvre le terrain \u00e0 la r\u00e9sistance politique aux syst\u00e8mes d&rsquo;oppression qui, eux, aimeraient mieux que l&rsquo;on s&rsquo;assoit toutes \u00e0 la m\u00eame table\u00a0\u00bb (2018, 111). Darsigny commente ici l\u2019\u00e9pisode de la r\u00e9ception de\u00a0<em>Shrapnels<\/em>\u00a0d&rsquo;Alice Rivard \u00e9voqu\u00e9 plus t\u00f4t\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les auteures qui puisent dans leurs exp\u00e9riences personnelles pour \u00e9crire sont vite mises dans le m\u00eame panier. Christiane F, Anne Sexton, Sylvia Plath, Virginia Woolf, Nelly Arcan, Maude Veilleux, Alice Rivard, moi, toi, elle\u00a0: c&rsquo;est du pareil au m\u00eame aux yeux de ceux qui aimeraient mieux que les femmes s&rsquo;en tiennent \u00e0 \u00e9crire des livres de cuisine (2018, 111).\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Par la remise en question de la r\u00e9ception critique, en plus du canon, ce sont aussi le syst\u00e8me patriarcal et son autorit\u00e9 sur le champ litt\u00e9raire qui sont attaqu\u00e9s\u00a0: l\u2019\u0153il despotique de la critique est d\u00e9peint comme tout autant insensible \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 des femmes que biais\u00e9 dans le jugement qu\u2019il lui r\u00e9serve. Ainsi, l\u2019autrice d\u00e9fend que le simple fait d\u2019\u00e9crire la souffrance f\u00e9minine constitue une d\u00e9faite dans l\u2019\u00e9tat actuel du champ litt\u00e9raire. \u00ab\u00a0\u00c0 ce jeu, impossible de gagner\u00a0\u00bb (2018, 111), car toute \u00e9crivaine s\u2019y engageant risque d\u2019\u00eatre relay\u00e9e \u00e0 ces \u00e9tiquettes p\u00e9joratives telles que\u00a0<em>trash<\/em>\u00a0ou grotesque, ainsi que l\u2019a d\u00e9montr\u00e9 la r\u00e9ception de\u00a0<em>Borderline<\/em>. Darsigny explique ce processus par lequel ses \u00ab\u00a0s\u0153urs de pathos\u00a0\u00bb (2018, 106) sont rendues ill\u00e9gitimes\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les exp\u00e9riences de la souffrance des femmes sont cristallis\u00e9es dans des clich\u00e9s, on les compare aux rares chanceuses qui ont pu int\u00e9grer le canon, qui ont marqu\u00e9 l&rsquo;imaginaire juste assez pour devenir des r\u00e9f\u00e9rences. Pourtant, m\u00eames ces\u00a0<em>sad girls superstars<\/em>\u00a0nomm\u00e9es plus haut sont devenues des clich\u00e9s d&rsquo;elles-m\u00eames. On en a fait des vedettes\u00a0<em>trash<\/em>, des ic\u00f4nes de la souffrance des femmes, impossibles \u00e0 \u00e9galer puisque devenues des caricatures grotesques. (2018, 109, l\u2019autrice souligne)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Or, en tenant mordicus \u00e0 \u00e9crire la souffrance, Darsigny proteste\u00a0: il s\u2019agit d\u2019un choix proprement politique, une contestation de l\u2019ordre \u00e9tabli, car \u00ab\u00a0le fait m\u00eame d&rsquo;\u00eatre une femme qui \u00e9crit est en quelque sorte un pied de nez \u00e0 l&rsquo;institution litt\u00e9raire encore compos\u00e9e majoritairement d&rsquo;hommes blancs cis d&rsquo;un certain \u00e2ge, qu&rsquo;on le veuille ou non\u00a0\u00bb (2018,\u00a0113). Et si \u00ab\u00a0<em>[t]here is no good answer to being a woman<\/em>\u00a0\u00bb (Darsigny citant Solnit, 2018, 110) dans un monde d\u2019hommes, Darsigny ajoute qu\u2019\u00ab\u00a0il n&rsquo;y a pas de bonne r\u00e9ponse au fait d&rsquo;\u00eatre femme&#8230; et auteure. Pourtant, \u00eatre femme et exposer sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 dans la sph\u00e8re publique, c&rsquo;est faire preuve d&rsquo;une grande force\u00a0\u00bb (2018, 110). L\u2019\u00e9criture de la souffrance deviendrait non seulement une preuve de r\u00e9silience, mais attesterait aussi d\u2019une intention militante selon l\u2019autrice, qui voit dans la mise en r\u00e9cit de la d\u00e9tresse f\u00e9minine un geste profond\u00e9ment contestataire. Ainsi, la femme qui \u00e9crit la souffrance est envisag\u00e9e \u00ab\u00a0comme une guerri\u00e8re, une figure de r\u00e9bellion\u00a0\u00bb (2018a, 84), car elle fait preuve d\u2019agentivit\u00e9 devant sa douleur et \u00e9branle les syst\u00e8mes d\u2019oppressions en place.<\/p>\n<h2>Vers une nouvelle place pour la \u00ab\u00a0litt\u00e9raire traumatis\u00e9e\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>Mais si Darsigny est \u00e0 m\u00eame d\u2019adopter cette posture \u2013 et, ce faisant, prendre position dans le champ litt\u00e9raire \u2013, c\u2019est peut-\u00eatre parce que la r\u00e9ceptivit\u00e9 n\u00e9cessaire y est, ou, \u00e0 tout le moins, davantage qu\u2019elle pouvait l\u2019\u00eatre au moment de la publication de\u00a0<em>Borderline<\/em>. La couverture m\u00e9diatique faite autour de\u00a0<em>Trente<\/em>\u00a0en t\u00e9moigne\u00a0: sur YouTube, on peut voir l\u2019entrevue donn\u00e9e par l\u2019autrice \u00e0 la fondation Jeunes en t\u00eate. Cette derni\u00e8re met l\u2019accent non pas sur le cachet\u00a0<em>trash<\/em>\u00a0de l\u2019\u0153uvre, comme c\u2019\u00e9tait le cas pour le roman de Labr\u00e8che, mais sur l\u2019importance de faire jaillir, par le langage, les enjeux de sant\u00e9 mentale dont discute\u00a0<em>Trente<\/em>\u00a0(Fondation Jeunes en t\u00eate, 2021).<\/p>\n<p>Cette plus grande r\u00e9ceptivit\u00e9 rend d\u2019abord compte, lorsqu\u2019on la compare avec celle de\u00a0<em>Borderline<\/em>, d\u2019une nette \u00e9volution dans l\u2019appr\u00e9ciation des \u0153uvres portant sur ce m\u00eame th\u00e8me. Le succ\u00e8s de\u00a0<em>Trente<\/em>\u00a0t\u00e9moigne \u00e9galement d\u2019un d\u00e9placement des valeurs en ce qui a trait \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 des enjeux de sant\u00e9 mentale. Enfin, cette r\u00e9ceptivit\u00e9 nouvelle corrobore les propos de Darsigny lorsque cette derni\u00e8re d\u00e9fend que \u00ab\u00a0le moyen [d\u2019]all\u00e9ger la souffrance [de la d\u00e9pression] est [\u2026] d&rsquo;user de l&rsquo;art pour cr\u00e9er un sentiment de communaut\u00e9\u00a0\u00bb (2018, 112). En employant l\u2019\u00e9criture afin de d\u00e9stigmatiser les enjeux de sant\u00e9 mentale, la femme qui \u00e9crit cr\u00e9e une communaut\u00e9 qui \u00ab\u00a0permet de valider son exp\u00e9rience et ainsi, ne serait-ce que minimalement, mettre un baume sur sa souffrance\u00a0\u00bb (2018, 112) et sur la souffrance collective. Ce faisant, il n\u2019est pas insens\u00e9 de croire que la g\u00e9n\u00e9ration de femmes \u00e0 laquelle appartient Labr\u00e8che a ouvert la voie \u00e0 cette communaut\u00e9 naissante\u00a0: communaut\u00e9 sororale o\u00f9 l\u2019\u00e9criture de la souffrance au f\u00e9minin commence \u00e0 se faire valoir et, dans l\u2019esprit de filiation qui l\u2019unit, restitue une part de l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 ses membres. L\u2019\u00e9crivaine Chlo\u00e9 Savoie-Bernard abonde dans ce sens\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[S]\u2019il serait beaucoup trop fort, et sans doute beaucoup trop positif, d\u2019affirmer que l\u2019appartenance \u00e0 cette communaut\u00e9 invent\u00e9e, fantasm\u00e9e, construite dans le texte finit par sauver la narratrice de\u00a0<em>Trente<\/em>\u00a0de la mort \u00e0 laquelle elle se destinait, disons au moins que la reconnaissance de sa douleur dans celle des autres permet de suspendre, un temps du moins, sa solitude. (Savoie-Bernard 2019, 48)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est, par ailleurs, ce dont semble t\u00e9moigner les termes employ\u00e9s pour d\u00e9crire le livre au moment de sa parution\u00a0: bien loin d\u2019\u00eatre qualifi\u00e9 de\u00a0<em>trash\u00a0<\/em>ou de grotesque, on souligne plut\u00f4t que \u00ab\u00a0[p]ar ses multiples r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 plusieurs penseuses et \u00e9crivaines,\u00a0<em>Trente<\/em>\u00a0donne envie d\u2019aller plus loin dans la r\u00e9flexion. \u00c0 lire [Darsigny], on se sent moins seule\u00a0\u00bb (Bilodeau 2018, 15). Dans le journal\u00a0<em>M\u00e9tro<\/em>, on rel\u00e8ve \u00e9galement la force avec laquelle \u00ab\u00a0<em>Trente<\/em>\u00a0est aussi pour Marie Darsigny une fa\u00e7on de parler librement, tout en humour et avec vuln\u00e9rabilit\u00e9, de maladie mentale\u00a0\u00bb (Rousseau 2018). Ce m\u00eame article salue aussi la port\u00e9e f\u00e9ministe du livre. Pas de doute, l\u2019autrice a atteint sa cible, qui pourtant n\u2019\u00e9tait pas si diff\u00e9rente de celle de sa pr\u00e9d\u00e9cesseure Labr\u00e8che, soit de traiter de la souffrance au moyen d\u2019un \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb autonome et situ\u00e9, un \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb proprement f\u00e9minin.\u00a0<\/p>\n<p>Tout porte donc \u00e0 croire que cette figure de la litt\u00e9raire traumatis\u00e9e est en train de se frayer une place l\u00e9gitime au sein du champ litt\u00e9raire. Plusieurs exemples d\u2019\u0153uvres r\u00e9centes me viennent en t\u00eate\u00a0:\u00a0<em>Chienne<\/em>\u00a0de Marie-Pier Lafontaine (2019),\u00a0<em>Y avait-il des limites si oui je les ai franchies<\/em>\u00a0<em>mais c\u2019\u00e9tait par amour ok\u00a0<\/em>de Michelle Lapierre-Dallaire (2023),\u00a0<em>Tout ce que j&rsquo;ai fait pour ne pas quitter ma chambre<\/em>\u00a0de Val\u00e9rie Roch-Lefebvre (2022). Et la liste pourrait se poursuivre longtemps. Contre vents et marr\u00e9es, ou plut\u00f4t contre les rouages de la l\u00e9gitimation et de ses biais sexistes, la voix f\u00e9minine persiste. Je vois, dans cette posture de femme assumant sa souffrance, voire sa folie, se la r\u00e9appropriant de mani\u00e8re \u00e0 l\u2019investir avec fiert\u00e9, une sorte d\u2019homonyme f\u00e9minin \u00e0 la figure consacr\u00e9e du po\u00e8te maudit. Si ce dernier a, pour sa part, marqu\u00e9 et le canon et l\u2019imaginaire litt\u00e9raire qu\u00e9b\u00e9cois, peut-\u00eatre son heure de gloire ach\u00e8ve-t-elle. Il a lieu de se questionner\u00a0: serait-il temps de laisser la place qui lui revient \u00e0 la po\u00e9tesse maudite? Le temps nous le dira, mais toujours est-il qu\u2019apr\u00e8s une longue bataille pour acqu\u00e9rir une voix autonome, la femme qui souffre et qui transpose cette souffrance dans ses \u00e9crits combat aujourd\u2019hui pour \u00eatre per\u00e7ue au m\u00eame titre que ses semblables masculins. Et, force est de constater que de Marie-Sissi Labr\u00e8che \u00e0 Marie Darsigny et sa sororit\u00e9 de condamn\u00e9es, la litt\u00e9raire traumatis\u00e9e n\u2019y va pas de main morte.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>B\u00e9langer, David. 2014. \u00ab\u00a0Des miroirs d\u00e9formants. Le double autofictif dans la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise contemporaine\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Qu\u00e9bec fran\u00e7ais<\/em>, no\u00ba 173\u00a0: 41-43.<\/p>\n<p>Bellerive, Karine. 2011. \u00ab\u00a0Discussion sur les genres\u00a0: des Qu\u00e9b\u00e9coises de la g\u00e9n\u00e9ration X parlent d\u2019autofiction au f\u00e9minin\u00a0\u00bb. M\u00e9moire de ma\u00eetrise, Universit\u00e9 de Sherbrooke.<\/p>\n<p>Bilodeau, Anne-Marie. 2018. \u00ab\u00a0Les libraires craquent\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Les libraires<\/em>, no\u00ba 110\u00a0: 16. <a href=\"https:\/\/numerique.banq.qc.ca\/patrimoine\/details\/52327\/2562744?docref=vAocUlvkpLmZ7vtpKj-HsQ&amp;docsearchtext=marie%20darsigny\">https:\/\/numerique.banq.qc.ca\/patrimoine\/details\/52327\/2562744?docref=vAo&#8230;<\/a> (Page consult\u00e9e le 15 mars 2022).<\/p>\n<p>Boisclair, Isabelle. 1998. \u00ab\u00a0Ouvrir la voie\/x. Le processus constitutif d&rsquo;un sous-champ litt\u00e9raire f\u00e9ministe au Qu\u00e9bec (1960-1990)\u00a0\u00bb.\u00a0Th\u00e8se de doctorat, Universit\u00e9 de Sherbrooke.<\/p>\n<p>Bouchard, Val\u00e9rie. 2007. \u00ab\u00a0Femme-sujet ou femme-objet. Le corps f\u00e9minin chez Marie-Sissi Labr\u00e8che, Nelly Arcan et Clara Ness\u00a0\u00bb. M\u00e9moire de ma\u00eetrise, Universit\u00e9 d&rsquo;Ottawa.<\/p>\n<p>Bourdieu, Pierre. 1995. \u00ab\u00a0Structure, habitus, pratiques\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>Le Sens pratique<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions de Minuit\u00a0: 87-107.<\/p>\n<p>Bourgault-C\u00f4t\u00e9, Guillaume. 2002. \u00ab\u00a0La Sissi de l&rsquo;est de Montr\u00e9al. Deuxi\u00e8me roman \u201ctrash\u201d et th\u00e9rapeutique pour Marie-Sissi Labr\u00e8che\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Le Soleil<\/em>, septembre\u00a0: B1.<\/p>\n<p>Chartrand, Robert. 2000. \u00ab\u00a0Miroirs bris\u00e9s. Une d\u00e9rive qui m\u00eale na\u00efvet\u00e9, rage et cynisme\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Le Devoir<\/em>, avril\u00a0: D3. <a href=\"https:\/\/numerique.banq.qc.ca\/patrimoine\/details\/52327\/2798012\">https:\/\/numerique.banq.qc.ca\/patrimoine\/details\/52327\/2798012<\/a> (Page consult\u00e9e le 15 mars 2022).<\/p>\n<p>Comtois, Charlotte. 2019. \u00ab\u00a0Quelle place pour les femmes dans le champ litt\u00e9raire et dans le monde du livre au Qu\u00e9bec?\u00a0\u00bb,\u00a0Boisclair, Isabelle (dir.), 34. https\u00a0:\/\/<a href=\"http:\/\/www.uneq.qc.ca\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/Rapport_Egalit\">www.uneq.qc.ca\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/Rapport_Egalit<\/a>\u00e9-hommes-femmes_novembre2019.pdf (Page consult\u00e9e le 15 mars 2022).<\/p>\n<p>Cot\u00e9, Audrey. 2004 \u00ab\u00a0Marie-Sissi Labr\u00e8che. Imp\u00e9ratrice du Centre-Sud\u00a0\u00bb.\u00a0<em>L\u2019Itin\u00e9raire<\/em>, no 115. https\u00a0:\/\/numerique.banq.qc.ca\/patrimoine\/details\/52327\/2165232?docsearchtext=marie-sissi%20labr\u00e8che (Page consult\u00e9e le 15 mars 2022).<\/p>\n<p>Darsigny, Marie. 2018.\u00a0<em>Trente<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: \u00c9ditions du remue-m\u00e9nage.<\/p>\n<p>Darsigny, Marie. 2018a. \u00ab\u00a0Trente; suivi de L\u2019\u00e9criture de la souffrance comme acte de r\u00e9sistance f\u00e9ministe\u00a0\u00bb. M\u00e9moire de ma\u00eetrise, Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>Fondation Jeunes en t\u00eate. 2022. \u00ab\u00a0Parfaitement imparfait &#8211; \u00c9lisabeth X Marie Darsigny\u00a0\u00bb. <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=hDqs655ABXA\">https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=hDqs655ABXA<\/a> (Page consult\u00e9e le 15 mars 2022).<\/p>\n<p>Girard, Jean-Yves. 2008. \u00ab\u00a0La revanche d\u2019une fille de l\u2019Est\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Le Devoir<\/em>, janvier\u00a0: B8. <a href=\"https:\/\/collections.banq.qc.ca\/ark:\/52327\/2812216\">https:\/\/collections.banq.qc.ca\/ark:\/52327\/2812216<\/a> (Page consult\u00e9e le 15 mars 2022).<\/p>\n<p>Hudon, Jean-Guy. 2000. \u00ab\u00a0Fiction\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Nuit blanche<\/em>, no\u00ba 80\u00a0: 10.<\/p>\n<p>Labr\u00e8che, Marie-Sissi. 2000.\u00a0<em>Borderline<\/em>\u00a0Montr\u00e9al\u00a0: \u00c9ditions Bor\u00e9al.<\/p>\n<p>Ledoux-Beaugrand, Evelyne. 2009. \u00ab\u00a0Le sexe r\u00e9dim\u00e9 par l&rsquo;amour. Regard sur l&rsquo;adaptation cin\u00e9matographique de\u00a0<em>Borderline<\/em>\u00a0de Marie-Sissi Labr\u00e8che\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Images et repr\u00e9sentations de la sexualit\u00e9 au Qu\u00e9bec<\/em>, vol. 12, no\u00ba 2\u00a0: 90.<\/p>\n<p>Malavoy-Racine, Tristan. 1998. \u00ab\u00a0<em>Marie-H\u00e9l\u00e8ne au mois de mars<\/em>\u00a0: le ma\u00eetre des illusions\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Voir<\/em>. <a href=\"https:\/\/voir.ca\/livres\/1998\/12\/10\/marie-helene-au-mois-de-mars-le-maitre-des-desillusions\/\">https:\/\/voir.ca\/livres\/1998\/12\/10\/marie-helene-au-mois-de-mars-le-maitre&#8230;<\/a> (Page consult\u00e9e le 20 avril 2022).<\/p>\n<p>Ollivier, Mich\u00e8le et Tremblay, Manon. 2000.\u00a0<em>Questionnements f\u00e9ministes et m\u00e9thodologie de la recherche<\/em>. Paris\u00a0: L&rsquo;Harmattan.<\/p>\n<p>Ouellette-Michalska, Madeleine. 2007.\u00a0<em>Autofiction et d\u00e9voilement de soi<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: XYZ \u00e9diteur.<\/p>\n<p>Smart, Patricia. 2014.\u00a0<em>De Marie de l\u2019Incarnation \u00e0 Nelly Arcan. Se dire, se faire par l\u2019\u00e9criture intime<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Bor\u00e9al.<\/p>\n<p>Savoie-Bernard, Chlo\u00e9. 2019. \u00ab\u00a0Quelles places pour quels savoirs?\u00a0<em>La th\u00e9orie,<\/em>\u00a0<em>un dimanche<\/em>\u00a0et\u00a0<em>Trente<\/em>\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Spirale<\/em>, no\u00ba 270\u00a0: 46-48.\u00a0<\/p>\n<p>Rivard, Alice.\u00a02017. \u00ab\u00a0You can&rsquo;t sit with us\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Filles Missiles<\/em>. <a href=\"http:\/\/fillesmissiles.com\/post\/15\">http:\/\/fillesmissiles.com\/post\/15<\/a> <a href=\"tel:563 6481207\">563 6481207<\/a> \/you-cant-sit -with-us-alice-rivard (Page consult\u00e9e le 15 mars 2022).<\/p>\n<p>Rousseau, Marie-Lise. 2018. \u00ab\u00a0<em>Trente<\/em>\u00a0de Marie Darsigny: \u00c0 l\u2019approche du jour J\u00a0\u00bb,\u00a0<em>M\u00e9tro<\/em>. <a href=\"https:\/\/journalmetro.com\/culture\/1926853\/a-lapproche-du-jour-j\/\">https:\/\/journalmetro.com\/culture\/1926853\/a-lapproche-du-jour-j\/<\/a> (Page consult\u00e9e le 16 mars 2022).<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_jh73m7l\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_jh73m7l\">[1]<\/a> Ce concept et cette appellation d\u2019\u00e9criture de la souffrance f\u00e9minine sont emprunt\u00e9s au m\u00e9moire de ma\u00eetrise de Darsigny. Voir Marie Darsigny. 2018. \u00ab\u00a0Trente; Suivi de L\u2019\u00e9criture de la souffrance comme acte de r\u00e9sistance f\u00e9ministe\u00a0\u00bb, m\u00e9moire de ma\u00eetrise, Montr\u00e9al, Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al.<\/p>\n<p id=\"footnote2_m24xyjb\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_m24xyjb\">[2]<\/a> <em>Borderline<\/em>\u00a0est une autofiction dont la narratrice, Sissi, une jeune femme de vingt-quatre ans, souffre d\u2019un trouble de personnalit\u00e9 borderline. Son r\u00e9cit alterne entre un pr\u00e9sent marqu\u00e9 de tendances autodestructrices et une enfance trouble qui parvient au lectorat par fragments.\u00a0<em>Trente<\/em>, pour sa part, se situe \u00e0 mi-chemin entre le r\u00e9cit autofictionnel, l\u2019essai et la prose po\u00e9tique. Au travers d\u2019un journal intime s\u2019\u00e9chelonnant sur une ann\u00e9e, soit celle pr\u00e9c\u00e9dent ses trente ans, la narratrice t\u00e9moigne elle aussi de sa d\u00e9tresse psychologique. Elle se r\u00e9clame ainsi de la tradition des \u00ab\u00a0litt\u00e9raires traumatis\u00e9es\u00a0\u00bb, une filiation fictive compos\u00e9e d\u2019autrices partageant une douleur sp\u00e9cifiquement f\u00e9minine et dont l\u2019autrice souhaite mettre en valeur le potentiel subversif et combatif.<\/p>\n<p id=\"footnote3_b5ze60b\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_b5ze60b\">[3]<\/a> Je r\u00e9f\u00e8re ici \u00e0 la notion d\u2019habitus telle que d\u00e9finie par Pierre Bourdieu, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019habitus comme provenant d\u2019un conditionnement d\u2019une classe sociale donn\u00e9e partag\u00e9 d\u2019un groupe social d\u00e9limit\u00e9. L\u2019habitus d\u00e9termine les pratiques et les go\u00fbts des agent\u00b7e\u00b7s de ce groupe. Ainsi, selon la classe d\u2019appartenance, un m\u00eame objet peut \u00eatre jug\u00e9 comme \u00e9tant bien ou mal, de bon ou de mauvais go\u00fbt, existant ou inexistant (Bourdieu 1980, 87).<\/p>\n<p id=\"footnote4_h9tickx\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_h9tickx\">[4]<\/a> Les d\u00e9finitions de l\u2019autofiction sont multiples, mais peuvent se r\u00e9sumer ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019autofiction est un genre hydride o\u00f9 se m\u00ealent fiction et r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb (Ouelette-Michalska 2007, 71). Elle se distingue de l\u2019autobiographie dans son \u00ab\u00a0degr\u00e9 de subjectivit\u00e9 avou\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire du degr\u00e9 de ressemblance \u00e9tabli entre l\u2019auteur, le personnage et le narrateur\u00a0\u00bb (73).<\/p>\n<p id=\"footnote5_h3mrajj\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_h3mrajj\">[5]<\/a> Je pr\u00e9cise \u00e9galement que les sources convoqu\u00e9es lors de ma recherche sont, sommes toutes, assez \u00e9clectiques. Il est \u00e9vident que l\u2019\u00e9chantillon s\u00e9lectionn\u00e9 n\u2019est pas exhaustif. De plus, mon usage des articles de journaux, des textes universitaires, des essais, et des entrevues faites autour des \u0153uvres, a pour effet de centrer mon analyse non pas sur des \u00ab\u00a0fr\u00e9quences, mais des mots, des significations, des \u00e9motions\u00a0\u00bb (Ollivier et Tremblay 2000, 128).<\/p>\n<p id=\"footnote6_mguz9om\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_mguz9om\">[6]<\/a> Ainsi que je le mentionne pr\u00e9c\u00e9demment, une vari\u00e9t\u00e9 de sources, tant m\u00e9diatiques que scientifiques, sont convoqu\u00e9es pour tenter de dresser un portrait de la r\u00e9ception faite de l\u2019\u0153uvre. Cependant, il va de soi qu\u2019il s\u2019agit ici d\u2019un \u00e9chantillon qui, quoiqu\u2019il soit le plus fid\u00e8le et h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne possible, demeure incomplet.<\/p>\n<p id=\"footnote7_wzoxsd3\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_wzoxsd3\">[7]<\/a> Je r\u00e9f\u00e8re ici \u00e0 la tr\u00e8s connue apparition d\u2019Arcan \u00e0 l\u2019\u00e9mission\u00a0<em>Tout le monde en parle<\/em>, en 2007. Lors de cette entrevue, les questions et commentaires de Guy A. Lepage portaient davantage sur la vie personnelle de l\u2019autrice que sur son travail d\u2019\u00e9criture, attestant non seulement d\u2019un voyeurisme \u00e0 l\u2019\u00e9gard de sa vie priv\u00e9e, mais aussi d\u2019une indiff\u00e9renciation entre les personnages de ses romans et sa personne.<\/p>\n<p id=\"footnote8_nc5wao6\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref8_nc5wao6\">[8]<\/a> Aux propos de Darsigny, j\u2019ajoute \u00e9galement le rapport de recherche de Charlotte Comtois, \u00ab\u00a0Quelle place pour les femmes dans le champ litt\u00e9raire et dans le monde du livre au Qu\u00e9bec?\u00a0\u00bb, (2019). Cette recherche exhaustive rend compte en d\u00e9tails des rapports de domination qui structurent le champ litt\u00e9raire qu\u00e9b\u00e9cois, notamment en ce qui a trait \u00e0 la remise de prix, au nombre de manuscrits re\u00e7us et \u00e0 la publication d\u2019ouvrages selon le genre des \u0153uvres.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Bilodeau, Sarah-Maude. 2023. \u00a0\u00ab Enjeux sociologiques autour de l\u2019\u00e9criture de la souffrance f\u00e9minine. \u00c9tude de deux cas : Borderline de Marie-Sissi Labr\u00e8che et Trente de Marie Darsigny\u00a0\u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier\u00a0\u00ab Anamn\u00e8se : oubli et oubli\u00e9\u00b7e\u00b7s en litt\u00e9rature \u00bb, no 37, En ligne &lt;http:\/\/www.revuepostures.com\/fr\/articles\/bilodeau-37&gt;\u00a0(Consult\u00e9 le xx \/ xx\/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bilodeau_37.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 bilodeau_37.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-e00112bb-3f8f-4ef7-a4fa-d60a86250246\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bilodeau_37.pdf\">bilodeau_37<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bilodeau_37.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-e00112bb-3f8f-4ef7-a4fa-d60a86250246\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier\u00a0\u00ab Anamn\u00e8se : oubli et oubli\u00e9\u00b7e\u00b7s en litt\u00e9rature \u00bb, no 37 Confessions, r\u00e9cits autofictionnels, litt\u00e9rature de l\u2019ego, romans\u00a0trash\u00a0ou narcissiques; \u00e9crire sur soi repr\u00e9sente un gros pari, celui de se voir cataloguer, \u00e0 tort ou \u00e0 raison, selon une pl\u00e9iade d\u2019\u00e9tiquettes qui ne sont pas toujours m\u00e9lioratives. 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