{"id":5756,"date":"2024-06-13T19:48:38","date_gmt":"2024-06-13T19:48:38","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/lecriture-comme-une-arme-pour-endiguer-loubli-le-corpus-carceral-de-goliarda-sapienza-au-prisme-du-pacte-avec-le-temoin\/"},"modified":"2024-08-15T17:52:26","modified_gmt":"2024-08-15T17:52:26","slug":"lecriture-comme-une-arme-pour-endiguer-loubli-le-corpus-carceral-de-goliarda-sapienza-au-prisme-du-pacte-avec-le-temoin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5756","title":{"rendered":"L&rsquo;\u00e9criture comme une arme pour endiguer l&rsquo;oubli : le corpus carc\u00e9ral de Goliarda Sapienza au prisme du \u00ab pacte avec le t\u00e9moin \u00bb"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6909\">Dossier\u00a0\u00ab Anamn\u00e8se: oublie et oubli\u00e9.e.s en litt\u00e9rature\u00a0\u00bb, no. 37<\/a><\/h5>\n<p>Dans une page de ses carnets in\u00e9dits r\u00e9dig\u00e9s pendant sa d\u00e9tention, Goliarda Sapienza note\u00a0: \u00ab\u00a0M\u00eame si, l\u00e0 tout de suite, je n\u2019ai pas envie d\u2019\u00e9crire, je dois \u00e9crire quand m\u00eame pour emp\u00eacher que le temps qui s\u2019\u00e9coule efface compl\u00e8tement leurs visages<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f1c0000000000000000_5756\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">\u00ab\u00a0<em>Anche se immediatamente non voglio scrivere voglio scrivere per impedire che lo scorrere del tempo cancelli completamente i loro volti.<\/em>\u00a0\u00bb (Je traduis). Archives priv\u00e9es Sapienza-Pellegrino, classeur 19.<\/span>\u00a0\u00bb. Si l\u2019\u00e9crivaine italienne a toujours con\u00e7u l\u2019instrument litt\u00e9raire comme un puissant moyen de survie, l\u2019exp\u00e9rience de la prison marque n\u00e9anmoins un tournant d\u00e9cisif dans son parcours artistique et dans sa mani\u00e8re d\u2019appr\u00e9hender sa <em>mission<\/em> en tant qu\u2019\u00e9crivaine. Dans l\u2019\u00e9criture romanesque post-carc\u00e9rale, l\u2019autrice acquiert, en effet, le statut de porte-parole, elle devient d\u00e9positaire d\u2019autres voix et d\u2019autres histoires, celles des personnes subalternes qu\u2019elle rencontre tout au long de son p\u00e9riple p\u00e9nitentiaire. L\u2019exigence de garder les traces de ces sujets marginalis\u00e9s et invisibles dans la sph\u00e8re sociale \u00e9merge aussi dans d\u2019autres formes d\u2019\u00e9criture militante : cela permet ainsi de sonder le corpus carc\u00e9ral prot\u00e9iforme de l\u2019\u00e9crivaine par le prisme d\u2019un projet esth\u00e9tique et \u00e9thique coh\u00e9rent.<\/p>\n<p>Dans cet article, je voudrais \u00e9tudier le corpus carc\u00e9ral de Goliarda Sapienza \u00e0 travers la notion de \u00ab\u00a0pacte avec le t\u00e9moin\u00a0\u00bb, \u00e9labor\u00e9e par Philippe Forest (2006) dans le sillage des th\u00e9ories expos\u00e9es par Giorgio Agamben dans l\u2019ouvrage <em>Quel che resta di Auschwitz <\/em>(1998)<em>.<\/em> Le <em>t\u00e9moin<\/em> est celui ou celle qui a v\u00e9cu l\u2019histoire mais qui n\u2019a pas la possibilit\u00e9 de s\u2019exprimer : il revient ainsi \u00e0 l\u2019\u00e9crivain\u00b7e le devoir moral de rendre sa parole publique, de la sauver de l\u2019oubli. L\u2019objectif de cette \u00e9tude sera donc de mettre en \u00e9vidence la mani\u00e8re dont les romans de Sapienza gardent les empreintes de ce contrat implicite que l\u2019\u00e9crivaine signe avec la communaut\u00e9 carc\u00e9rale. De mani\u00e8re parall\u00e8le, nous allons voir dans quelle mesure le<em> t\u00e9moin<\/em> a d\u00e9termin\u00e9 l\u2019\u00e9volution du parcours post-carc\u00e9ral de l\u2019\u00e9crivaine par le biais d\u2019une s\u00e9rie de documents (interviews, lettres, articles de journal) qui, \u00e0 ce jour, n\u2019ont pas encore \u00e9t\u00e9 examin\u00e9s par la critique<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f1c0000000000000000_5756\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Certains de ces documents se trouvent dans les Archives priv\u00e9es Sapienza-Pellegrino, qui est en cours de digitalisation par la chercheuse Silvia Tripodi \u00e0 l\u2019Universit\u00e0 degli di Catania. Je remercie Silvia Tripodi de m\u2019avoir permis la consultation de ces documents, ainsi qu\u2019Angelo Pellegrino. En outre, pour une reconstruction du corpus carc\u00e9ral de Goliarda Sapienza par le biais de documents in\u00e9dits, je me permets de renvoyer \u00e0 l\u2019un de mes articles (Capraro 2021).\u00a0<\/span>.<\/p>\n<p>\u00a0Apr\u00e8s une pr\u00e9sentation de la biographie et de l\u2019\u0153uvre de Goliarda Sapienza, je vais me pencher, d\u2019abord, sur la mani\u00e8re dont la po\u00e9tique de l\u2019\u00e9crivaine a \u00e9volu\u00e9 apr\u00e8s l\u2019exp\u00e9rience de la prison pour ensuite parcourir diff\u00e9rentes typologies d\u2019\u00e9criture qui se distinguent par la pr\u00e9sence de la voix collective du <em>t\u00e9moin<\/em> : l\u2019\u00e9criture romanesque, le projet \u00e9pistolaire et la production journalistique<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f1c0000000000000000_5756\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\"> Pour les romans et d\u2019autres ouvrages comme les carnets, qui ont \u00e9t\u00e9 traduits en fran\u00e7ais par Nathalie Castagn\u00e9, je vais utiliser la version fran\u00e7aise. La correspondance et les articles n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 traduits en langue fran\u00e7aise\u00a0: je vais donc traduire moi-m\u00eame les extraits cit\u00e9s dans cet article et fournir la version originale en note.<\/span>. Je montrerai ainsi la forme qu\u2019assume le pacte avec le t\u00e9moin dans ce r\u00e9pertoire h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne de textes carc\u00e9raux en soulignant, en tant que fil rouge, la fonction engag\u00e9e de l\u2019\u00e9criture pour Sapienza.<\/p>\n<h2>Le parcours biographique et litt\u00e9raire de Goliarda Sapienza<\/h2>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience p\u00e9nitentiaire excentrique de Goliarda Sapienza (1924-1996) s\u2019inscrit parfaitement dans un parcours artistique parmi les plus turbulents de la litt\u00e9rature italienne du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. L\u2019histoire \u00e9ditoriale de son chef-d\u2019\u0153uvre, <em>L\u2019Art de la joie<\/em>, est embl\u00e9matique du chemin tourment\u00e9 d\u2019une personnalit\u00e9 insolite \u00e0 son \u00e9poque\u00a0: r\u00e9dig\u00e9 dans les ann\u00e9es 1970 et longtemps refus\u00e9 en Italie, le livre fut publi\u00e9 de mani\u00e8re posthume en France en 2005. La r\u00e9ception du livre au-del\u00e0 des Alpes d\u00e9clencha le v\u00e9ritable succ\u00e8s de l\u2019\u00e9crivaine et sa red\u00e9couverte en Italie, o\u00f9 le livre fut publi\u00e9 en 2008.<\/p>\n<p>Actrice de th\u00e9\u00e2tre et de cin\u00e9ma renomm\u00e9e dans le panorama italien de l\u2019\u00e9poque, Sapienza commen\u00e7a sa carri\u00e8re d\u2019\u00e9crivaine vers la fin des ann\u00e9es 1950 et elle publia deux romans autobiographiques qui connurent un succ\u00e8s assez discret : <em>Lettre ouverte <\/em>en 1967 et <em>Le Fil de midi<\/em> en 1969. Dans ces deux romans, elle relate sa recherche m\u00e9morielle et son parcours psychanalytique apr\u00e8s une longue d\u00e9pression suivie par deux tentatives de suicide.<\/p>\n<p>En octobre 1980, alors qu\u2019elle vivait en situation de pauvret\u00e9 \u2013 les \u00e9diteurs refusaient de publier le manuscrit de <em>L\u2019Art de la joie <\/em>auquel elle s\u2019\u00e9tait consacr\u00e9e pendant une d\u00e9cennie\u00a0\u2013 l\u2019\u00e9crivaine fut incarc\u00e9r\u00e9e quelques jours dans la prison f\u00e9minine de Rebibbia apr\u00e8s avoir tent\u00e9 de vendre des bijoux vol\u00e9s \u00e0 une amie<em>. <\/em>Parmi les nombreuses explications de ce geste, il y avait le d\u00e9sespoir li\u00e9 \u00e0 sa pauvret\u00e9, mais aussi l\u2019intention de susciter un scandale m\u00e9diatique afin d\u2019attirer l\u2019attention sur son manuscrit<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f1c0000000000000000_5756\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">C\u2019est Sapienza elle-m\u00eame qui mentionne, parmi les raisons qui l\u2019ont pouss\u00e9e \u00e0 voler, son d\u00e9sir de sortir de l\u2019ombre et d\u2019attirer l\u2019attention sur son manuscrit in\u00e9dit. Dans ses carnets, elle affirme\u00a0: \u00ab\u00a0Pour arriver \u00e0 cela [sortir de l\u2019ombre], il n<span dir=\"RTL\">\u2019y a pas d<span dir=\"RTL\">\u2019issues\u00a0; en ce qui me concerne, j<span dir=\"RTL\">\u2019ai d\u00fb voler\u00a0\u2013 chose dont je comprends de plus en plus que c<span dir=\"RTL\">\u2019est un droit naturel de l<span dir=\"RTL\">\u2019homme\u00a0\u2013 et les obliger (second vol) \u00e0 me donner un coup de main malgr\u00e9 eux.\u00a0\u00bb (Sapienza, 2019, 130-131). Nous allons revenir sur cette question plus tard.<\/span>.<\/span><\/span><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p>Une fois sortie de prison, Sapienza commence \u00e0 \u00e9crire pour t\u00e9moigner de son exp\u00e9rience et faire d\u00e9couvrir \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 la communaut\u00e9 de personnes exceptionnelles qu\u2019elle a rencontr\u00e9es : pour l\u2019autrice, l\u2019\u00e9criture permet de <em>normaliser<\/em> l\u2019univers carc\u00e9ral f\u00e9minin submerg\u00e9 par les pr\u00e9jug\u00e9s \u2013\u00a0 une \u00ab\u00a0plan\u00e8te inconnue\u00a0\u00bb qu\u2019elle compare \u00e0 la \u00ab\u00a0[l]une\u00a0\u00bb, car \u00ab\u00a0tout le monde pense tout savoir sans y avoir jamais \u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb (Sapienza 2013, 80) \u2013 et de limiter l\u2019oubli auquel les d\u00e9tenues sont destin\u00e9es. Comme elle le d\u00e9clare lors d\u2019une interview, Sapienza d\u00e9marre la r\u00e9daction de son journal intime \u2013 qui constitue l\u2019embryon des narrations carc\u00e9rales\u00a0\u2013 pour se souvenir de ces personnes, de ces femmes\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>MARESCA\u00a0: Tu pensais que tu allais \u00e9crire un livre d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u00e9poque [pendant qu\u2019elle \u00e9tait en prison]\u00a0?<\/p>\n<p>SAPIENZA\u00a0: Non, cela ne m\u2019avait m\u00eame pas effleur\u00e9 l\u2019esprit, mais petit \u00e0 petit j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 rencontrer des personnages extraordinaires comme Roberta, Marcella, Annunciazione (bien entendu il ne s\u2019agit pas de leurs vrais noms) et j\u2019ai senti que je devais tenir un carnet, pour me souvenir. Une fois sortie j\u2019ai compris d\u00e9finitivement que je devais \u00e9crire, raconter non seulement l\u2019angoisse et les trag\u00e9dies de la prison, mais surtout ce qu\u2019il y a d\u2019humain, de beau<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f1c0000000000000000_5756\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">\u00ab\u00a0<em>MARESCA: Gi\u00e0 allora pensavi a scrivere un libro? SAPIENZA: No, non mi passava nemmeno per la testa, ma un po\u2019 alla volta ho incontrato personaggi straordinari come Roberta, Marcella, Annunciazione (naturalmente questi non sono i loro veri nomi) ed ho intuito che dovevo tenere un diario, per ricordare. Una volta fuori ho definitivamente capito che dovevo scrivere, raccontare non solo l\u2019angoscia e le tragedie del carcere, ma soprattutto quello che c\u2019\u00e8 di umano, di bello<\/em>.\u00a0\u00bb (Je traduis)<\/span>. (Maresca 1983, 103) \u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le roman <em>L\u2019Universit\u00e9 de Rebibbia<\/em>, publi\u00e9 en Italie en 1983, combine une critique cinglante de l\u2019institution p\u00e9nitentiaire et un regard admiratif sur une nouvelle communaut\u00e9 empreinte d\u2019humanit\u00e9. La prison devient, paradoxalement, un espace de libert\u00e9 par rapport \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019immense colonie p\u00e9nitentiaire qui s\u00e9vit dehors\u00a0\u00bb (Sapienza 2013, 117). Ce premier ouvrage fut suivi par un deuxi\u00e8me roman focalis\u00e9 sur la sortie de la prison, <em>Les Certitudes du doute<\/em>, publi\u00e9 en 1987<em>. <\/em>Sapienza y raconte sa difficult\u00e9 \u00e0 r\u00e9int\u00e9grer la soci\u00e9t\u00e9 et son errance dans l\u2019espace urbain romain apr\u00e8s sa lib\u00e9ration. Rome est marqu\u00e9e par la sp\u00e9culation immobili\u00e8re \u2013 qui transforme la ville en une \u00ab\u00a0prison de ciment\u00a0\u00bb (Sapienza 2015, 17) \u2013 ainsi que par le \u00ab\u00a0stress d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration temporelle\u00a0\u00bb qui d\u00e9figure les \u00eatres humains pour les faire devenir des \u00eatres \u00ab\u00a0convuls\u00e9s, falsifi\u00e9s\u00a0\u00bb (Sapienza 2015, 58). Dans ce contexte, la rencontre avec des ex-camarades de Rebibbia lui permettra de reconstruire un microcosme d\u00e9viant \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la prison et de se laisser aller \u00e0 la nostalgie carc\u00e9rale d\u00e9clench\u00e9e par les retrouvailles avec ses anciennes cod\u00e9tenues.<\/p>\n<h2>Le tournant de la prison : une nouvelle phase d\u2019\u00e9criture<\/h2>\n<p>La renaissance artistique prolifique qui a suivi l\u2019exp\u00e9rience carc\u00e9rale t\u00e9moigne d\u2019un \u00e9lan contestataire envers la soci\u00e9t\u00e9, qui devint toujours plus intense vers la fin des ann\u00e9es 1980. En effet, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des r\u00e9cits carc\u00e9raux susmentionn\u00e9s, on poss\u00e8de plusieurs lettres, interviews et des articles de journal qui nous montrent un int\u00e9r\u00eat croissant de l\u2019\u00e9crivaine pour les probl\u00e9matiques carc\u00e9rales et une forme inhabituelle d\u2019engagement qui distingue le corpus carc\u00e9ral du reste de la production \u00e9crite de Sapienza. Mariagiovanna Andrigo synth\u00e9tise cette deuxi\u00e8me phase en utilisant l\u2019\u00e9tiquette d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9criture expressionniste-interactive\u00a0\u00bb (2012). Selon la chercheuse, l\u2019utilisation du temps pr\u00e9sent et la pr\u00e9sence d\u2019une alt\u00e9rit\u00e9 \u2013 sous la forme d\u2019une abondance des apparats dialogiques \u2013 seraient les deux composantes stylistiques les plus importantes de la p\u00e9riode post-carc\u00e9rale. Ces traits stylistiques s\u2019inscrivent dans un glissement vers une \u00e9criture testimoniale qui est sans doute conditionn\u00e9e par l\u2019alternance de formes d\u2019\u00e9critures et d\u2019engagements diff\u00e9rents qui coexistent dans ces ann\u00e9es.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>En effet, nous pouvons identifier dans le s\u00e9jour en prison une scission \u00e0 la base d\u2019une deuxi\u00e8me p\u00e9riode d\u2019\u00e9criture qui se distingue par une tentative de sortir du cocon r\u00e9confortant de la sph\u00e8re priv\u00e9e \u2013 qui avait caract\u00e9ris\u00e9 ses deux premiers romans\u00a0\u2013 et de se plonger dans l\u2019Histoire pr\u00e9sente. Afin de mieux comprendre dans quelle mesure l\u2019exp\u00e9rience carc\u00e9rale repr\u00e9sente un hiatus ind\u00e9passable dans le parcours biographique et litt\u00e9raire de l\u2019\u00e9crivaine, il suffit de lire une lettre que Sapienza a \u00e9crit \u00e0 son ex-compagnon, le cin\u00e9aste Citto Maselli, pour essayer de lui expliquer les raisons de son vol. Cette lettre condense certains points n\u00e9vralgiques de cette r\u00e9volution\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c0 l\u2019origine de ma transgression, il y avait le d\u00e9sir (besoin) de retrouver la\u00a0\u00ab\u00a0base\u00a0\u00bb et des personnes marginalis\u00e9es comme moi, ce que j\u2019ai trouv\u00e9. Tu vas probablement dire, mais tu ne pouvais pas aller dans la rue etc. ? Non, pour les jeunes qui sont de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 nous sommes des ennemis, ou dans le meilleur des cas des individus \u00e9puis\u00e9s par la longue et inutile inertie o\u00f9 toute la gauche est tomb\u00e9e. Je ne veux pas dire que ceux de \u00ab\u00a0l\u2019autre c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb ont raison [\u2026], mais pour moi [\u2026], le fait d\u2019avoir connu [cet univers], touch\u00e9 du doigt, ouvert un dialogue (qui continue \u00e0 travers les lettres), compte vraiment beaucoup. Je sais que maintenant tu vas me refuser ton soutien\u00a0: apr\u00e8s mon voyage en Chine, ma vieille conviction que rien de ce qui touche au socialisme n\u2019a \u00e9t\u00e9 fait ni dans ces pays, ni ici, a \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9e de mani\u00e8re si douloureuse que cela m\u2019a pouss\u00e9 une nouvelle fois \u00e0 sortir du \u00ab\u00a0priv\u00e9\u00a0\u00bb pour me plonger encore dans l\u2019histoire pr\u00e9sente pour, tout en restant d\u00e9\u00e7ue, la comprendre le plus possible. Si je n\u2019avais pas exp\u00e9riment\u00e9 la prison ma d\u00e9ception aurait \u00e9t\u00e9 telle que la possibilit\u00e9 du suicide se serait pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 nouveau<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f1c0000000000000000_5756\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">\u00ab\u00a0<em>\u00c8 questo che ho cercato di dirti, appena fuori dal carcere: nella mia trasgressione c\u2019era il desiderio (bisogno) di ritrovare questa \u201cbase\u201d e gli emarginati come me, e l\u2019ho trovata. Tu dirai, ma non potevi andare per strada ecc\u2026? No, per i giovani che stanno dall\u2019altra parte noi siamo dei nemici, o nel migliore dei casi individui sfessati dalla lunga, inutile inerzia nella quale \u00e8 caduta tutta la sinistra. Non ti dico che questi dell\u2019\u201caltra parte\u201d abbiano completamente ragione (e poi: un movimento all\u2019inizio della ribellione o mutazione si \u00e8 mai potuto individuare subito come giusto o no?), ma per me (animale plagiato all\u2019idea della rivolta come un altro a quella della sottomissione), il fatto di averli conosciuti, toccati con mano, aperto un dialogo (che continua attraverso le lettere) \u00e8 gi\u00e0 molto. E qui so che mi leverai il saluto: dopo il mio viaggio in Cina, il mio antico convincimento che niente sia stato fatto n\u00e9 in quei paesi, n\u00e9 qui, che abbia qualche attinenza col socialismo \u00e8 stato confermato in maniera cos\u00ec dolorosa da spingermi di nuovo a uscire dal \u201cprivato\u201d e immergermi ancora nella storia presente e, anche se delusa, capirla il pi\u00f9 possibile. Se non avessi conosciuto il carcere la mia delusione sarebbe stata tale da ripropormi il suicidio\u2026\u00a0<\/em>\u00bb (Je traduis)<\/span>\u2026 (Sapienza 2021, lettre \u00e0 Francesco Maselli non dat\u00e9e)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>D\u2019apr\u00e8s ce que l\u2019\u00e9crivaine affirme, l\u2019acte du vol est motiv\u00e9 par le besoin de \u00ab\u00a0retrouver les bases\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire de red\u00e9couvrir les vraies valeurs en allant \u00e0 la rencontre des personnes qui sont en marge de la soci\u00e9t\u00e9. Le fait d\u2019avoir \u00ab\u00a0touch\u00e9 du doigt\u00a0\u00bb cette plan\u00e8te lui fait comprendre qu\u2019une action est n\u00e9cessaire\u00a0: comme elle le sugg\u00e8re \u00e0 la fin de la lettre, \u00e9crire est une valide alternative \u00e0 un nouveau suicide. Afin que cette \u00e9criture ait un impact dans la d\u00e9nonciation des conditions p\u00e9nitentiaire et dans le d\u00e9voilement de la communaut\u00e9 carc\u00e9rale, l\u2019\u00e9criture ne peut plus \u00eatre ax\u00e9e que sur le processus introspectif individuel, mais elle doit rendre compte \u2013 comme une \u00ab\u00a0cam\u00e9ra qui enregistre et filme\u00a0\u00bb (Sapienza 2021, lettre \u00e0 Sergio Pautasso du 27 octobre 1981) \u2013 du monde ext\u00e9rieur. C\u2019est dans ce contexte que s\u2019inscrit la fonction du \u00ab\u00a0pacte avec le t\u00e9moin\u00a0\u00bb.\u00a0\u00a0<\/p>\n<h2>Le devoir de \u00ab\u00a0prendre un papier et un stylo\u00a0\u00bb : le pacte avec le t\u00e9moin dans l\u2019\u00e9criture romanesque<\/h2>\n<p>Le \u00ab\u00a0pacte avec le t\u00e9moin<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f1c0000000000000000_5756\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">La notion de \u00ab\u00a0pacte testimonial\u00a0\u00bb n\u2019est pas un n\u00e9ologisme de Forest ; en effet, ce concept avait \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9, quelques ann\u00e9es auparavant, par Fransiska Louwagie dans une \u00e9tude o\u00f9 la chercheuse tente de d\u00e9montrer que le t\u00e9moignage est un sous-genre autonome. (Louwagie 2003).<\/span>\u00a0\u00bb est une notion mise au point par Philippe Forest, qui le d\u00e9finit comme une sorte de\u00a0<em>testament<\/em> qui s\u2019instaure entre celui ou celle qui raconte et celui ou celle qui a v\u00e9cu l\u2019exp\u00e9rience\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Entre eux s\u2019\u00e9tablit comme une alliance (un \u00ab\u00a0testament\u00a0\u00bb), alliance par laquelle se trouvent affirm\u00e9es \u00e0 la fois l\u2019antagonisme et la complicit\u00e9 de deux donn\u00e9es logiquement irr\u00e9ductibles l\u2019une par rapport \u00e0 l\u2019autre : l\u2019exp\u00e9rience du \u00ab\u00a0r\u00e9el\u00a0\u00bb et l\u2019expression du \u00ab\u00a0r\u00e9el\u00a0\u00bb. Le contrat d\u00e9cisif n\u2019est plus alors pass\u00e9 entre auteur et lecteur (ce dernier \u00ab\u00a0enregistrant\u00a0\u00bb une op\u00e9ration dans laquelle il n\u2019entra qu\u2019afin de la valider) mais entre deux figures d\u00e9doubl\u00e9es du sujet engag\u00e9es dans une exp\u00e9rience litt\u00e9raire. (Forest 2006, 242)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Comme annonc\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, ce pacte avec le t\u00e9moin va de pair avec la tentative de d\u00e9stigmatiser le microcosme carc\u00e9ral et de valoriser son caract\u00e8re humain. Ce <em>contrat<\/em> entre l\u2019\u00e9crivaine et le\u00a0<em>t\u00e9moin<\/em>, auquel les lecteur\u00b7trice\u00b7s assiste silencieusement, est explicit\u00e9 noir sur blanc dans la fiction romanesque \u00e0 travers des passages m\u00e9ta-textuels. <em>L\u2019Universit\u00e9 de Rebibbia <\/em>se termine en effet avec l\u2019image de la narratrice qui, apr\u00e8s avoir trouv\u00e9 la paix dans sa nouvelle cellule avec Barbara et Roberta, prend conscience de son devoir de \u00ab\u00a0prendre du papier et un stylo\u00a0\u00bb en imitant sa camarade Roberta :\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Maintenant, je dois te laisser, Goliarda, il faut absolument que j\u2019\u00e9crive une ou deux lettres\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Imitant Roberta assise sur le lit, ses jambes repli\u00e9es en guise d\u2019\u00e9critoire, une chemise cartonn\u00e9e pos\u00e9e dessus, la t\u00eate inclin\u00e9e, ses longs cheveux blonds dansant dans la lumi\u00e8re, je prends moi aussi du papier et un stylo. Je n\u2019ai pas le choix.\u00a0(Sapienza 2013, 221)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>On verra plus tard le caract\u00e8re engag\u00e9 de la complexe machine \u00e9pistolaire man\u0153uvr\u00e9e par Roberta \u2013 <em>alter ego <\/em>de Renata Bruschi dans la r\u00e9alit\u00e9<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f1c0000000000000000_5756\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-8\">8<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-8\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\"> Le personnage de Roberta s\u2019inspire de la figure de Renata Bruschi, connue pour avoir particip\u00e9 \u00e0 une association anarchique subversive, c<span dir=\"RTL\">\u2019est-\u00e0-dire le groupe <em>Azione Rivoluzionaria.<\/em><\/span>\u00a0\u2013 mais ce qui compte ici, c\u2019est de remarquer la puissance de cette alliance qui est condens\u00e9e dans l\u2019affirmation finale : \u00ab\u00a0Je n\u2019ai pas le choix\u00a0\u00bb. L\u2019\u00e9criture se configure comme un <em>devoir<\/em> \u00e9thique, conditionn\u00e9 par le contexte qui impose cette d\u00e9cision.<\/span><\/p>\n<p>Dans le roman <em>Les Certitudes du doute<\/em>, \u00e9crit apr\u00e8s <em>L\u2019Universit\u00e9 de Rebibbia<\/em>, on constate l\u2019importance de la pr\u00e9sence de la lettre comme vecteur de la <em>responsabilit\u00e9<\/em> testimoniale que Goliarda acquiert. En effet, lorsque la narratrice avoue \u00e0 Roberta qu\u2019elle \u00e9crit pour \u00ab\u00a0raconter aux autres \u2013 je ne crois pas qu\u2019on \u00e9crive pour soi-m\u00eame\u00a0\u2013 les visages, les personnes\u00a0\u00bb (Sapienza 2015, 171) qu\u2019elle a rencontr\u00e9s, cette derni\u00e8re r\u00e9pond :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les choses sont vraiment comme je le pensais, c\u2019est pour \u00e7a que j\u2019ai besoin de toi : avec la vie que je m\u00e8ne, je pourrais mourir\u2026 Ne t\u2019inqui\u00e8te pas, pas tout de suite\u00a0! Mais quand m\u00eame avant toi\u2026 et je t\u2019en prie, toutes ces lettres et ces documents qui sont ma vie et en partie la vie de tellement de gens qui comptent aujourd\u2019hui pour moi\u2026 je voudrais te les donner. (Sapienza 2015, 171-172) \u00a0\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette sc\u00e8ne repr\u00e9sente la transmission de documents qui gardent l\u2019empreinte de l\u2019activit\u00e9 militante de Roberta et est un exp\u00e9dient qui sert \u00e0 d\u00e9finir la posture de la narratrice. Celle-ci est honor\u00e9e que Roberta \u00ab\u00a0[ait] tellement confiance en [elle] qu\u2019elle [lui] donne sa vie \u00e0 garder et transmettre\u00a0\u00bb (Sapienza 2015, 172) et est enthousiaste de sa mission de porte-parole. Mais elle \u00e9tablit aussi l\u2019autorit\u00e9 testimoniale de l\u2019\u00e9crivaine. En effet, selon Giorgio Agamben \u00ab\u00a0l\u2019autorit\u00e9 du t\u00e9moin consiste dans le fait de pouvoir parler seulement \u00e0 cause du fait que quelqu\u2019un d\u2019autre ne peut pas parler<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f1c0000000000000000_5756\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-9\">9<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-9\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\">Je cite le passage du texte d\u2019Agamben dont cette phrase est tir\u00e9e : \u00ab\u00a0<em>l\u2019autorit\u00e0 del testimone consiste nel suo poter parlare unicamente in nome di un non poter dire, cio\u00e8 nel suo essere soggetto. La testimonianza garantisce non della verit\u00e0 fattuale dell\u2019enunciato custodito nell\u2019archivio, ma della sua inarchiviabilit\u00e0, della sua esteriorit\u00e0 rispetto all\u2019archivio<\/em>.\u00a0\u00bb (Je traduis)<\/span>\u00a0\u00bb (Agamben 1998, 147)\u00a0: dans le cas de Roberta, comme on le d\u00e9couvrira \u00e0 la fin du roman, cette impossibilit\u00e9 de parler ne sera pas provoqu\u00e9e par la mort, mais par une nouvelle arrestation.<\/p>\n<p>La cl\u00f4ture des <em>Certitudes du doute <\/em>n\u2019est pas moins percutante que celle du roman pr\u00e9c\u00e9dent. Ici aussi, Sapienza repr\u00e9sente la narratrice en train d\u2019\u00e9crire l\u2019histoire que nous venons de lire, comme si tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de cette cl\u00f4ture n\u2019\u00e9tait qu\u2019un pr\u00e9ambule n\u00e9cessaire pour comprendre les sources de l\u2019\u00e9criture. Au moment o\u00f9 la narratrice du r\u00e9cit post-carc\u00e9ral d\u00e9couvre que son ex-camarade vient d\u2019\u00eatre incarc\u00e9r\u00e9e une nouvelle fois, un moment de d\u00e9sespoir la paralyse. Puis, elle comprend que sa seule mani\u00e8re de r\u00e9agir, sa seule arme face \u00e0 l\u2019injustice sociale est sa plume\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Pourquoi \u00e9cris-tu, Goliarda ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Pour prolonger de quelques instants la vie des personnes que j\u2019aime.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Et avec la leur, la tienne, hein, renarde rus\u00e9e\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Bien s\u00fbr. Qui d\u00e9teste la vie au point de ne pas d\u00e9sirer que la sienne ne soit pas au moins un peu prolong\u00e9e\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Bien, alors peut-\u00eatre un jour \u00e9criras-tu sur moi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>C\u2019est cela que Roberta voulait de moi ? Rena\u00eetre litt\u00e9ralement, personnage vivant dans un livre\u00a0? [\u2026] Serai-je capable de surmonter cette terreur [d\u2019enfanter le personnage de Roberta], et prenant papier et stylo, de me mettre \u00e0 ce dur travail d\u2019accouchement charnel et mental qu\u2019il me faudra pendant des mois et des mois affronter chaque matin et peut-\u00eatre \u00e0 chaque heure\u00a0?\u00a0 (Sapienza 2015, 228-229)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>On est ici face \u00e0 une \u00e9criture qui devient corps, mat\u00e9rialit\u00e9 pure, car elle est le r\u00e9sultat d\u2019un processus d\u2019enfantement. Les lecteur\u00b7rice\u00b7s avis\u00e9\u00b7e\u00b7s de l\u2019\u0153uvre de Sapienza songent d\u2019embl\u00e9e \u00e0 la m\u00e9taphore sp\u00e9culaire de l\u2019auto-accouchement dans les derni\u00e8res pages du roman <em>Le Fil de midi\u00a0<\/em>:\u00a0\u00ab\u00a0je dois na\u00eetre encore une fois, je nais avec sang et chair d\u00e9chir\u00e9e autour de ma t\u00eate, cris \u00e0 mes oreilles, d\u2019immenses mains inconnues me tirent dehors la t\u00eate \u00e9cras\u00e9e, le cou enferm\u00e9 dans des cordons ombilicaux qui m\u2019\u00e9touffent\u2026\u00a0\u00bb (Sapienza 2008, 303-304). Ce parall\u00e9lisme permet de tracer l\u2019\u00e9volution de la fonction de l\u2019\u00e9criture de soi d\u2019instrument cathartique \u00e0 arme \u00e9thique pour endiguer l\u2019oubli. Gr\u00e2ce \u00e0 cet extrait de la conclusion des <em>Certitudes du doute<\/em>, on peut en effet ajouter une deuxi\u00e8me couche qui nous permet de saisir plus clairement le pacte testimonial sous-jacent \u00e0 l\u2019acte d\u2019\u00e9criture\u00a0: la narration n\u2019est pas seulement un devoir, mais elle est un devoir \u00e0 accomplir pour quelqu\u2019un d\u2019autre, bien que la narratrice ne nie pas le contentement de voir que sa vie aussi sera prolong\u00e9e. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette perspective que s\u2019ins\u00e8re une premi\u00e8re forme de militantisme inhabituel dans le parcours de Sapienza : le projet \u00e9pistolaire.<\/p>\n<h2>Vers un militantisme inhabituel : le projet \u00e9pistolaire<\/h2>\n<p>\u00c0 la cl\u00f4ture de son interview pour <em>Radio anch\u2019io<\/em>, Goliarda Sapienza, en traitant la question de la r\u00e9int\u00e9gration de l\u2019ex-d\u00e9tenu\u00b7e dans la soci\u00e9t\u00e9, d\u00e9clare explicitement qu\u2019elle est \u00ab\u00a0actuellement en train de s\u2019occuper des prisons<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f1c0000000000000000_5756\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-10\">10<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-10\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\">Il s\u2019agit d\u2019une interview radiophonique pour l\u2019\u00e9mission <em>Radio anch\u2019io<\/em> le 08\/02\/1983.<\/span>\u00a0\u00bb en laissant entendre une activit\u00e9 de contact direct avec des personnes qui ont purg\u00e9 leur peine et qui ont des difficult\u00e9s \u00e0 se r\u00e9adapter \u00e0 la vie <em>normale<\/em> apr\u00e8s la d\u00e9tention. Nous pouvons reconstruire une partie de ce travail \u00e0 partir de quelques biograph\u00e8mes parsem\u00e9s dans les textes romanesques et de certains documents in\u00e9dits qui sont conserv\u00e9s dans les Archives priv\u00e9es Sapienza-Pellegrino, gr\u00e2ce auxquels on sait que l\u2019\u00e9crivaine songeait \u00e0 des projets concernant la diffusion de lettres r\u00e9dig\u00e9es par les prisonnier\u00b7e\u00b7s.<\/p>\n<p>Ce projet est bien d\u00e9crit dans le r\u00e9cit de la post-d\u00e9tention <em>Les Certitudes du doute<\/em>, o\u00f9 il s\u2019apparente \u00e0 une intense activit\u00e9 de soutien adress\u00e9e aux ancien\u00b7ne\u00b7s d\u00e9tenu\u00b7e\u00b7s que Roberta, l\u2019ex-camarade de cellule que l\u2019h\u00e9ro\u00efne rencontre \u00e0 sa sortie, m\u00e8ne depuis plusieurs ann\u00e9es durant ses allers-retours entre la prison et l\u2019ext\u00e9rieur. Dans la sc\u00e8ne finale du livre, o\u00f9 la narratrice assiste \u00e0 une rencontre du groupe de soutien des ex-d\u00e9tenu\u00b7e\u00b7s, on \u00e9voque le \u00ab\u00a0gigantesque plan de travail que quotidiennement, qu\u2019elle soit en prison ou \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, cette petite fille poursuit sans tr\u00eave\u00a0\u00bb (Sapienza 2015, 190) \u00e0 travers des \u00e9changes vari\u00e9s comme \u00ab\u00a0des lettres, des parloirs, des \u00e9changes t\u00e9l\u00e9phoniques, et en personne avec parents, avocats, administrations, \u00e9ducateurs, psychologues, m\u00e9decins, et c\u00e6tera\u2026\u00a0\u00bb (Sapienza 2015, 190) Parmi tous ces moyens, la lettre occupe une place de premier plan, \u00e0 tel point qu\u2019elle deviendra le relais de l\u2019engagement pour les prisonnier\u00b7e\u00b7s que Roberta transmet \u00e0 Goliarda juste avant sa nouvelle incarc\u00e9ration :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Eh oui, avec Roberta, dans les longs apr\u00e8s-midis du dimanche et tous les soirs o\u00f9 il m\u2019\u00e9tait possible d\u2019aller chez eux, nous avions commenc\u00e9 \u2013 sans plus nous occuper d\u2019autre chose\u00a0\u2013 d\u2019abord \u00e0 recopier et puis \u00e0 faire le premier choix des lettres de prison qu\u2019elle m\u2019avait confi\u00e9es bien longtemps auparavant, pour en faire un volume\u00a0: lettres de politiques et surtout de droits communs\u2026 (Sapienza 2015, 221-222)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Roberta g\u00e8re un r\u00e9seau de d\u00e9tenu\u00b7e\u00b7s et d\u2019ex-d\u00e9tenu\u00b7e\u00b7s pour leur apporter soutien, comme cela \u00e9tait r\u00e9current dans plusieurs groupes d\u2019aide aux prisonnier\u00b7e\u00b7s qui commencent \u00e0 se d\u00e9velopper en Italie dans les ann\u00e9es des r\u00e9voltes.<\/p>\n<p>L\u2019activit\u00e9 d\u2019\u00e9changes constants entre Roberta et les d\u00e9tenu\u00b7e\u00b7s d\u2019autres prisons est confirm\u00e9e par un ensemble consistant de lettres qui se trouvent dans les Archives Sapienza-Pellegrino, class\u00e9es dans la section \u00ab\u00a0Correspondance de Renata Bruschi\u00a0\u00bb. Il s\u2019agit d\u2019une dizaine de lettres que des d\u00e9tenu\u00b7e\u00b7s ont \u00e9crites \u00e0 Renata : il est probable que ces lettres aient \u00e9t\u00e9 confi\u00e9es par Renata Bruschi \u00e0 Sapienza afin qu\u2019elle puisse \u00ab\u00a0prolonger de quelques instants\u00a0\u00bb, \u00e0 travers son m\u00e9tier d\u2019\u00e9crivaine, la vie des personnes exceptionnelles oubli\u00e9es par l\u2019histoire. Comme Sapienza le d\u00e9clare dans son roman, ces lettres \u00e9taient per\u00e7ues comme des documents humains, l\u2019empreinte de destins incroyables marginalis\u00e9s par la soci\u00e9t\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0chacune de ces lettres contenait un destin si embl\u00e9matique, si prenant qu\u2019il y avait de quoi passer des heures et des heures de bonheur absolu.\u00a0\u00bb (Sapienza 2015, 122) La lettre des prisonnier\u00b7e\u00b7s assume ainsi une double fonction, moins \u00e9vidente\u00a0: une valeur esth\u00e9tique, qui \u00e9merge \u00e0 travers cette r\u00e9f\u00e9rence au plaisir de la lecture, et une valeur \u00e9thique de t\u00e9moignage, la lettre \u00e9tant consid\u00e9r\u00e9e comme la trace \u00e9crite et donc permanente de ces vies marginales.<\/p>\n<p>Dans le cas de Goliarda Sapienza, les lettres des prisonnier\u00b7e\u00b7s sont donc, \u00e0 la fois, des documents humains et des \u0153uvres po\u00e9tiques dont l\u2019\u00e9crivaine est la m\u00e9diatrice. Par ailleurs, plusieurs indices nous sugg\u00e8rent une continuit\u00e9 po\u00e9tique et chronologique entre le projet de publication des lettres des d\u00e9tenu\u00b7e\u00b7s et la r\u00e9daction du r\u00e9cit carc\u00e9ral. En effet, dans une lettre du 14 d\u00e9cembre 1980 \u00e0 Mirella \u2013 qui correspond vraisemblablement au personnage de Marcella dans <em>L\u2019Universit\u00e9 de Rebibbia <\/em>\u2013 Goliarda Sapienza raconte son projet d\u2019un livre sur la prison, qui n\u2019est qu\u2019un recueil de lettres sur des sujets vari\u00e9s (enfance, amour, d\u00e9sirs\u2026) \u00e9crites par toutes les d\u00e9tenues de la prison de Rebibbia :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Mon projet d\u2019un livre sur la prison s\u2019inscrit dans ce contexte [ndlr : la tentative de ne pas marchandiser ses \u00e9crits]\u00a0: il ne s\u2019agirait pas d\u2019un r\u00e9cit, ou d\u2019une analyse savante ou encore d\u2019un manifeste, mais d\u2019un simple recueil de lettres qui ont une valeur humaine, \u00e9crites par des d\u00e9tenues (toute l\u2019histoire de l\u2019antifascisme, par exemple, est r\u00e9sum\u00e9e plus par les \u2018lettres de ceux qui ont \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s \u00e0 mort\u2019 que par n\u2019importe quel livre d\u2019histoire). Il ne s\u2019agirait que de cela<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f1c0000000000000000_5756\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-11\">11<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-11\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\">\u00ab\u00a0<em>In questo contesto si colloca il mio progetto di un libro sul carcere: non un racconto, o un\u2019analisi dotta o un manifesto, ma una semplice raccolta di lettere che abbiano un valore umano, scritte da detenute (tutta la storia dell\u2019antifascismo ad esempio \u00e8 racchiusa pi\u00f9 \u201cnelle lettere dei condannati a morte\u201d che in qualsiasi libro di storia). Solo questo.<\/em>\u00a0\u00bb (Je traduis) <\/span>. (Sapienza 2021, lettre \u00e0 Mirella du 14 d\u00e9cembre 1980)\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Quelques lignes plus tard, Sapienza insiste sur la potentielle \u00ab\u00a0valeur humaine et po\u00e9tique\u00a0\u00bb de ces lettres et le texte s\u2019ach\u00e8ve par une exhortation \u00e0 demander \u00e0 toutes les d\u00e9tenues, m\u00eame les moins lettr\u00e9es, de participer. Ce projet ne sera jamais accompli, mais les voix des d\u00e9tenues et leurs histoires qui sortent de l\u2019ordinaire trouveront leur place dans le roman de la prison, qui se configure comme un r\u00e9cit polyphonique. En outre, l\u2019id\u00e9e de Sapienza est que raconter l\u2019histoire \u00e0 travers le v\u00e9cu des personnes qui ont exp\u00e9riment\u00e9 un contexte donn\u00e9 est plus efficace que de la raconter sous la forme d\u2019un manuel d\u2019histoire. Cela reprend une conception qui se r\u00e9pand de plus en plus lors de la Premi\u00e8re Guerre mondiale gr\u00e2ce \u00e0 Jean Norton Cru<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"12\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f1c0000000000000000_5756\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-12\">12<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-12\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"12\">Jean Norton Cru est l\u2019auteur de l\u2019ouvrage <em>Du t\u00e9moignage<\/em>, Paris, Gallimard, 1930 (la premi\u00e8re \u00e9dition, qui porte le titre <em>T\u00e9moins <\/em>est parue en 1929). Avec ce livre, qui rassemble une s\u00e9rie de t\u00e9moignages de combattants de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, l\u2019auteur cherche \u00e0 mettre en avant l\u2019importance du genre testimonial qu\u2019il consid\u00e8re comme un vecteur privil\u00e9gi\u00e9 de la transmission historique. En effet, selon cette vision, l\u2019histoire ne peut s\u2019\u00e9crire qu\u2019\u00e0 travers les mots des acteurs qui l\u2019ont v\u00e9cue.<\/span>, qui ouvre des nouvelles pistes sur la mani\u00e8re de penser l\u2019\u00e9criture testimoniale et son caract\u00e8re d\u2019engagement. Selon cette conception, l\u2019Histoire se fait par le biais des t\u00e9moignages d\u2019une personne ordinaire pouss\u00e9e, \u00e0 cause du bouleversement provoqu\u00e9 par un \u00e9v\u00e9nement inhabituel, \u00e0 \u00ab\u00a0rendre compte de ses effets dans sa vie et \u00e0 certifier la v\u00e9racit\u00e9 sous forme d\u2019un r\u00e9cit qu\u2019il adresse \u00e0 ses proches et, par extension, \u00e0 l\u2019ensemble de ses contemporains.\u00a0\u00bb (Jeanelle 2004, 96)<\/p>\n<h2>Vers un militantisme inhabituel\u00a0: l\u2019\u00e9criture journalistique<\/h2>\n<p>La correspondance de Sapienza est le prisme qui permet d\u2019entrevoir l\u2019itin\u00e9raire d\u2019ouverture de l\u2019\u00e9crivaine de la sph\u00e8re priv\u00e9e vers l\u2019espace public. Ce qui motive Sapienza dans cette <em>mission<\/em> engag\u00e9e \u2013 qui la poussera m\u00eame \u00e0 pr\u00e9senter sa candidature aux \u00e9lections pour la Chambre des d\u00e9put\u00e9s en 1983 dans le but de reformer les prisons<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"13\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f1c0000000000000000_5756\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-13\">13<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-13\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"13\"> Dans les archives Sapienza-Pellegrino, on peut consulter l\u2019affiche des \u00e9lections o\u00f9 elle d\u00e9clare que la reforme des prisons est l\u2019un des objectifs fondamentaux de sa mission politique.<\/span> \u2013 est \u00ab\u00a0le fait d\u2019appartenir aujourd\u2019hui au \u201cparti de la prison\u201d\u00a0\u00bb (Sapienza 2021, lettre \u00e0 Francesco Maselli non dat\u00e9e).<\/p>\n<p>Dans ce contexte, l\u2019activit\u00e9 journalistique et politique repr\u00e9sente un terrain inexplor\u00e9<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"14\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f1c0000000000000000_5756\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-14\">14<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-14\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"14\"> Les seules \u00e9tudes, pionni\u00e8res dans ce domaine, sont les deux essais de Trevisan 2018a et 2018b. Trevisan exploite des documents in\u00e9dits qu\u2019elle a pu consulter dans les Archives Sapienza-Pellegrino ou dans d\u2019autres archives de certaines personnes qui \u00e9taient proches de l\u2019\u00e9crivaine (comme le sc\u00e9nariste Cesare Zavattini et le r\u00e9alisateur Alessandro Blasetti). Voir aussi sa th\u00e8se de doctorat \u00ab\u00a0<em>Per una ricerca sugli inediti di Goliarda Sapienza: nel \u2018baule mentale\u2019 della personaggia<\/em>\u00a0\u00bb, soutenue \u00e0 l\u2019Universit\u00e0 Ca\u2019 Foscari Venezia, 20\/03\/2020.<\/span> dans le corpus de Goliarda Sapienza, un terrain pourtant tr\u00e8s fertile si l\u2019on veut avoir un regard complet sur la deuxi\u00e8me p\u00e9riode de son \u00e9criture. Cette section est assez vaste et multiforme : elle comprend une s\u00e9rie d\u2019articles qui ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9s par Goliarda Sapienza principalement pour les revues\u00a0<em>Quotidiano donna<\/em> dans les ann\u00e9es 1981-1983 et <em>Minerva: l\u2019altra met\u00e0 dell\u2019informazione <\/em>dans la p\u00e9riode 1984-1988, qui d\u00e9notent un \u00e9lan important d\u2019activisme assumant des nouvelles formes. La revue <em>Quotidiano donna<\/em>, en particulier, \u00e9tait l\u2019un des principaux promoteurs d\u2019une lutte contre les institutions totales et des premiers inquisiteurs sur l\u2019\u00e9tat des prisons f\u00e9minines<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"15\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f1c0000000000000000_5756\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-15\">15<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-15\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"15\"> Dans Trevisan 2018b, la chercheuse cite une s\u00e9rie d\u2019articles publi\u00e9s par la revue dans les ann\u00e9es 1980 sur les institutions p\u00e9nitentiaires.<\/span>.\u00a0 \u00a0<\/p>\n<p>Dans ce panorama d\u2019\u00e9crits orbitant notamment autour d\u2019une d\u00e9nonciation des conditions socio-historiques des femmes, se d\u00e9marquent deux articles qui pr\u00e9sentent de nombreux points en commun avec les r\u00e9cits carc\u00e9raux\u00a0: l\u2019\u00ab\u00a0article-enqu\u00eate\u00a0\u00bb (Trevisan 2018b, 11) \u00ab\u00a0<em>Atrofia e vertigine bianca per le detenute di Voghera\u00a0<\/em>\u00bb sur la prison f\u00e9minine de Voghera et l\u2019article \u00ab\u00a0<em>E Dio cre\u00f2 le ferie<\/em>\u00a0\u00bb sur la ville de Positano. Ce dernier, r\u00e9dig\u00e9 en 1988, traite du probl\u00e8me de l\u2019urbanisation f\u00e9roce et du tourisme de masse, avec des images qui nous rappellent la description de l\u2019espace romain dans <em>Les Certitudes du doute.<\/em> La r\u00e9currence de la m\u00e9taphore carc\u00e9rale pour repr\u00e9senter la ville envahie par le ciment (des \u00ab\u00a0murailles p\u00e9nitentiaires\u00a0\u00bb qui entoure la ville aux \u00ab\u00a0promenades des for\u00e7ats\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire les vacanciers) et de la m\u00e9taphore animali\u00e8re pour signifier le nouvel environnement humain et technologique (le \u00ab\u00a0bruit d\u2019essaim qu\u2019\u00e9mane des voitures\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0sauterelles \u00e0 technologie avanc\u00e9e\u00a0\u00bb nous montrent un contexte similaire \u00e0 celui du roman de la post-d\u00e9tention, o\u00f9 les images animali\u00e8res se r\u00e9f\u00e8rent plut\u00f4t aux individus) contribuent \u00e0 exacerber le sc\u00e9nario dramatique, aux pointes apocalyptiques, d\u00e9crit par l\u2019\u00e9crivaine.<\/p>\n<p>Mais le texte le plus important, dans le cadre de cette \u00e9tude du corpus journalistique,\u00a0est l\u2019article \u00ab\u00a0<em>Atrofia e vertigine bianca per le detenute di Voghera<\/em>\u00a0\u00bb que Sapienza publie le 8 mars 1983 sur <em>Quotidiano donna <\/em>pour d\u00e9noncer cette nouvelle prison exp\u00e9rimentale o\u00f9 sont envoy\u00e9es les d\u00e9tenues politiques. Dans un passage de l\u2019article, une deuxi\u00e8me personne qui accompagne l\u2019\u00e9crivaine \u00e0 Voghera, mais dont Sapienza ne nous dit pas le nom, \u00e9nonce \u00ab\u00a0Nadia<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"16\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f1c0000000000000000_5756\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-16\">16<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-16\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"16\">Il s\u2019agit probablement de Nadia Mantovani, qui avait fait partie des Brigades Rouges et qui a \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9e, dans cette m\u00eame p\u00e9riode, \u00e0 Voghera.<\/span> m\u2019\u00e9crit\u00a0\u00bb\u00a0: on pourrait faire l\u2019hypoth\u00e8se que cette accompagnatrice anonyme est Renata Bruschi et qu\u2019il existe un lien entre le projet \u00e9pistolaire et la r\u00e9daction de cet article.\u00a0<\/p>\n<p>Dans l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019entrer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la structure pour effectuer des interviews, car ce permis lui a \u00e9t\u00e9 refus\u00e9 \u00e0 la derni\u00e8re minute, Sapienza se contente de relater son \u00ab\u00a0p\u00e8lerinage m\u00e9lancolique\u00a0\u00bb avec son amie tout au long des barri\u00e8res m\u00e9talliques de la prison en qu\u00eate de t\u00e9moignages de l\u2019ext\u00e9rieur. Sapienza dit avoir \u00e9t\u00e9 inform\u00e9e par l\u2019\u00e9tat de la prison sp\u00e9ciale de Voghera non pas par une personne en particulier, mais par le \u00ab\u00a0circuit d\u2019information orale qui, de la prison f\u00e9minine de Rebibbia, se d\u00e9ploie et passe de bouche \u00e0 oreille dans toutes les prisons d\u2019Italie\u00a0\u00bb (Sapienza 1983). Le fant\u00f4me de cette voix collective traverse, comme un <em>leitmotiv,<\/em> toute la premi\u00e8re partie de cet article tr\u00e8s particulier. En effet, \u00e0 travers l\u2019introspection et le souvenir du pass\u00e9 carc\u00e9ral de la narratrice, l\u2019enqu\u00eate de Sapienza sert \u00e0 d\u00e9voiler au monde un fait qui, sans le travail d\u2019\u00e9criture, aurait certainement \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9 :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Mon amie s\u2019est arr\u00eat\u00e9e et, d\u2019une voix presque surnaturellement calme, elle dit : \u00ab\u00a0Ils oublieront\u00a0\u00bb. Dans ce pays aussi, apr\u00e8s le premier brouhaha, ils oublieront. Ce b\u00e2timent est con\u00e7u pour \u00eatre confondu avec le reste, il ne ressemble \u00e0 rien d\u2019autre qu\u2019\u00e0 une laiterie moderne, \u00e0 une usine, \u00e0 un poulailler d\u2019engraissement forc\u00e9. Ma petite compagne de voyage est maintenant silencieuse. Puis elle ajoute : \u00ab\u00a0Maintenant je comprends ce que tu disais sur Rebibbia, notre <em>Universit\u00e9<\/em>. Tu avais raison.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Oui\u00a0\u00bb. Je m\u2019entends dire : \u00ab\u00a0C\u2019est pour cela que je devais \u00e9crire ce livre avec vous toutes : je sentais qu\u2019il serait le seul t\u00e9moignage de l\u2019\u00e9poque o\u00f9 nos prisons, et avec elles notre soci\u00e9t\u00e9, \u00e9taient encore humaines<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"17\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f1c0000000000000000_5756\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-17\">17<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-17\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"17\">\u00ab\u00a0<em>La mia amica s\u2019\u00e8 fermata, con voce calma quasi soprannaturale dice: Dimenticheranno. Anche in questo paese dopo il primo baccano dimenticheranno. Questa costruzione \u00e8 stata ideata proprio per essere confusa col resto, non sembra in fondo che un caseificio moderno, un opificio, un pollaio a ingrassamento forzato. Tace ora la mia piccola compagna di viaggio. Poi aggiunge: \u2018Ora capisco quello che dicevi a Rebibbia, la nostra Universit\u00e0. Avevi ragione\u2019. S\u00ec. Mi sento dire: \u2018Per questo ho dovuto scrivere quel libro insieme a voi: sentivo che sarebbe stata l\u2019unica testimonianza di quando le nostri carceri, e con esse la nostra societ\u00e0, erano ancora umane\u2019.<\/em>\u00a0\u00bb (Je traduis)\u00a0\u00ab\u00a0<em>Gi\u00e0, tutta la sapienza, l\u2019arte gradevole del design postmoderno italiano (non \u00e8 all\u2019avanguardia in tutto il mondo?) \u00e8 stata usata per rendere quel muro inoffensivo allo sguardo. Che dico? Addirittura piacevole a che non sappia cosa c\u2019\u00e8 dietro. Ma noi sappiamo.<\/em>\u00a0\u00bb (Je traduis) <\/span>\u00a0\u00bb. (Sapienza 1983)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si la prison de Voghera a \u00e9t\u00e9 justement con\u00e7ue pour \u00eatre oubli\u00e9e, l\u2019\u0153il de l\u2019\u00e9crivaine ex-prisonni\u00e8re parvient \u00e0 (sa)voir au-del\u00e0\u00a0de l\u2019illusion optique \u00e9chafaud\u00e9e pour l\u2019architecture carc\u00e9rale post-moderne de Voghera :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Oh oui, toute la sagesse, l\u2019art agr\u00e9able du design post-moderne italien (n\u2019est-il pas \u00e0 l&rsquo;avant-garde dans le monde entier ?) a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 pour rendre ce mur inoffensif \u00e0 l\u2019\u0153il. Qu\u2019est-ce que je dis ? Il est m\u00eame agr\u00e9able pour ceux qui ne savent pas ce qu\u2019il y a derri\u00e8re. Mais nous savons<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"18\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f1c0000000000000000_5756\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-18\">18<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-18\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"18\">\u00ab\u00a0<em>Gi\u00e0, tutta la sapienza, l\u2019arte gradevole del design postmoderno italiano (non \u00e8 all\u2019avanguardia in tutto il mondo?) \u00e8 stata usata per rendere quel muro inoffensivo allo sguardo. Che dico? Addirittura piacevole a che non sappia cosa c\u2019\u00e8 dietro. Ma noi sappiamo.<\/em>\u00a0\u00bb (Je traduis)<\/span>. (Sapienza 1983)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Quelques lignes plus tard, Sapienza reportera \u2013 sous la forme d\u2019une pri\u00e8re-litanie \u00e0 plusieurs voix \u2013 les drames de ces femmes enferm\u00e9es \u00e0 Voghera qu\u2019elle apprend par le biais d\u2019\u00e9changes \u00e9pistolaires<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"19\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f1c0000000000000000_5756\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-19\">19<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f1c0000000000000000_5756-19\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"19\">\u00ab\u00a0Nadia \u00e9crit qu\u2019elle aussi elle a commenc\u00e9 \u00e0 souffrir de vertige. Cela doit \u00eatre \u00e0 cause du blanc et de la privation de couleurs des tenues. \u00c0 sa m\u00e8re on a rendu il y a une semaine un pull et une chemise qu\u2019elle lui avait apport\u00e9 car il y avait trop de couleurs. <em>Mort par vertige blanc. <\/em><br \/><br \/>\n<em>\u2018<\/em>On ne leur accorde pas les livres, les journaux, les revues, la correspondance qu\u2019une fois par mois.\u2019 <em>Mort par atrophie intellectuelle. <\/em><br \/><br \/>\n<em>\u2018<\/em>La nourriture aussi est de tr\u00e8s mauvaise qualit\u00e9 et fade et on ne leur conc\u00e8de pas les paniers de fruits, les sucreries, etc.\u2019 <em>Mort par absence de go\u00fbt. <\/em><br \/><br \/>\n<em>\u2018<\/em>Reta a \u00e9crit \u00e0 Olga que tous les matins elle a commenc\u00e9 \u00e0 faire l\u2019exercice de s\u2019appeler \u00e0 voix haute, elle a peur d\u2019oublier son propre pr\u00e9nom.\u2019 <em>Mort par \u00e9clatement de l\u2019identit\u00e9. <\/em><br \/><br \/>\n<em>\u2018<\/em>La fille d\u2019Anna apr\u00e8s la derni\u00e8re fois a craqu\u00e9\u2026 C\u2019est normal, elle n\u2019a que six ans ! J\u2019ai essay\u00e9 de la faire parler et elle m\u2019a dit que cette femme \u00e0 travers la vitre \u00e9paisse et grise, qui parlait au t\u00e9l\u00e9phone avec une voix stridente, n\u2019\u00e9tait pas sa maman. Elle \u00e9tait blanche comme un fant\u00f4me et avec tous ses traits tordus\u2019.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0<em>Nadia scrive che anche lei ha cominciato a soffrire di capogiri. Deve essere per via del bianco e della proibizione del colore nelle vesti. La madre una settimana fa s\u2019\u00e8 vista ridare indietro un golf e una camicetta che le aveva portato perch\u00e9 troppo colorati\u2019. Morte per vertigine bianca. \u2018Non gli concedono libri, giornali, riviste, la posta solo una volta al mese\u2019. Morte per atrofia intellettiva. \u2018Anche il vitto \u00e8 scarsissimo e insaporo e non sono permessi nei pacchi frutta, dolci, eccetera\u2019. Morte per assenza di sapore. \u2018Reta ha scritto a Olga che tutte le mattine ha preso a fare l\u2019esercizio di chiamarsi ad alta voce, teme di dimenticarsi il proprio nome\u2019. Morte per disfacimento dell\u2019identit\u00e0. \u2018La figlietta di Anna dopo l\u2019ultima visita \u00e8 crollata\u2026 Capirai, non ha che sei anni! Ho cercato di farla parlare e mi ha detto che quella donna attraverso il vetro spesso e grigio, che parlava con voce gracchiante attraverso il telefonino non era la sua mamma. Era bianca come un fantasma e con tutti i lineamenti del viso contorti\u2019.<\/em>\u00a0\u00bb (Je traduis)<\/span>, dans le but de rendre justice \u00e0 ces femmes dont l\u2019existence n\u2019est m\u00eame pas connue \u00e0 cause des ing\u00e9niosit\u00e9s architecturales. La question de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9crire pour garder les traces de l\u2019autre dans la m\u00e9moire atteint ainsi son point culminant au sein de la production militante, et plus particuli\u00e8rement dans l\u2019\u00e9criture journalistique.<\/p>\n<p>Pour conclure, on pourrait dire que la volont\u00e9 de d\u00e9voiler l\u2019univers de ces victimes opprim\u00e9es par la soci\u00e9t\u00e9 configure le r\u00f4le de l\u2019\u00e9crivain\u00b7e comme un <em>medium<\/em>, un d\u00e9positaire d\u2019histoires qu\u2019il ou elle est charg\u00e9\u00b7e de transmettre. C\u2019est dans cette perspective que l\u2019on peut renouer avec l\u2019image du \u00ab\u00a0pacte avec le t\u00e9moin\u00a0\u00bb \u00e9labor\u00e9e par Forest : l\u2019\u00e9crivain\u00b7e est celui ou celle qui phagocyte l\u2019autre et qui garde ses empreintes \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui, car il ou elle a les instruments pour les livrer ensuite au public.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<h2>Bibliographie :<\/h2>\n<p>Agamben, Giorgio. 1998. <em>Quel che resta di Auschwitz. L\u2019archivio e il testimone. <\/em>Turin : Bollati Boringheri.<\/p>\n<p>Andrigo, Mariagiovanna. 2012. \u00ab\u00a0<em>L\u2019evoluzione autobiografica di Goliarda Sapienza: stile e contenuti<\/em>\u00a0\u00bb, in Providenti, Giovanna. <em>\u00ab <\/em><em>Quel sogno d<\/em><span dir=\"RTL\">\u2019<em>essere \u00bb di Goliarda Sapienza. Percorsi critici su una delle maggiori autrici del Novecento italiano.<\/em> Rome\u00a0: Aracne.<\/span><\/p>\n<p>Capraro, Mara. 2021. \u00ab\u00a0<em>Le narrazioni del carcere di Goliarda Sapienza: una commistione di pratiche, generi e codici<\/em>\u00a0\u00bb. <em>Cahiers d\u2019\u00e9tudes italiennes, <\/em>n.32. <a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/cei\/9090\">https:\/\/journals.openedition.org\/cei\/9090<\/a> (page consult\u00e9e le 17 janvier 2023).<\/p>\n<p>Finz, Claude. 2009. \u00ab\u00a0Les imaginaires du corps dans la relation litt\u00e9raire. Approche socio-imaginaire d\u2019une corpor\u00e9it\u00e9 partag\u00e9e\u00a0\u00bb. <em>Litt\u00e9rature<\/em>, n. 153.<\/p>\n<p>Forest, Philippe. 2006. <em>Le roman le r\u00e9el\u00a0: et autres essais<\/em>. Nantes : Cecile Defaut.<\/p>\n<p>Jeanelle, Jean-Louis. 2004. \u00ab\u00a0Pour une histoire du genre testimonial\u00a0\u00bb, <em>Litt\u00e9rature<\/em>, n. 135.<\/p>\n<p>Louwagie, Fransiska. 2003. \u00ab\u00a0\u2018Une poche interne plus grande que le tout\u2019. Pour une approche g\u00e9n\u00e9rique du t\u00e9moignage des camps\u00a0\u00bb.<em> Questions de communication, <\/em>n. 4.<\/p>\n<p>Maresca, Marina. 8\/03\/1983. \u00ab\u00a0<em>Ho rubato, potevo uccidere<\/em>\u00a0\u00bb. <em>Amica. <\/em><\/p>\n<p>Norton Cru, Jean. 1930. <em>Du t\u00e9moignage.<\/em> Paris : Gallimard.<\/p>\n<p>Pasolini, Pier Paolo. 14\/11\/1974. \u00ab\u00a0<em>Cos\u2019\u00e8 questo golpe? Io so<\/em>\u00a0\u00bb. <em>Il Corriere della sera.<\/em><\/p>\n<p>Sapienza, Goliarda. 8\/03\/1983. \u00ab\u00a0<em>Atrofia e Vertigine bianca per le detenute di Voghera<\/em>\u00a0\u00bb. <em>Quotidiano Donna, <\/em>n.4.\u00a0<\/p>\n<p>_________. 1988. \u00ab\u00a0<em>E Dio cre\u00f2 le ferie<\/em>\u00a0\u00bb. <em>Minerva, <\/em>n.7\/8.<\/p>\n<p>_________. 2008. <em>Le Fil d\u2019une vie. <\/em>Paris : Viviane Hamy.<\/p>\n<p>_________. 2013. <em>L\u2019Universit\u00e9 de Rebibbia.<\/em> Paris : Le Tripode.<\/p>\n<p>_________. 2015. <em>Les Certitudes du doute.<\/em> Paris : Le Tripode.<\/p>\n<p>_________. 2019. <em>Carnets. <\/em>Paris : Le Tripode.<\/p>\n<p>_________. 2021. <em>Lettere e biglietti. <\/em>Milan\u00a0: La Nave di Teseo. \u00c9ditions du Kindle.<\/p>\n<p>Trevisan, Alessandra. 2018a. \u00ab\u00a0<em>Goliarda Sapienza atipica \u201cgiornalista militante\u201d<\/em>\u00a0\u00bb. <em>Italianistica Debreceniensis,<\/em> n. 24.<\/p>\n<p>_________. 2018b. \u00ab\u00a0<em>\u2018fermare la fantasia\u2019. Leggere L\u2019Universit\u00e0 di Rebibbia di Goliarda Sapienza attraverso lettere e documenti inediti\u00a0<\/em>\u00bb. <em>DIACRITICA<\/em>, n. 4.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Capraro, Mara. 2023.\u00a0\u00ab L&rsquo;\u00e9criture comme une arme pour endiguer l&rsquo;oubli: le corpus carc\u00e9ral de Goliarda Sapienza au prisme du \u00ab\u00a0pacte avec le t\u00e9moin\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier\u00a0\u00ab Anamn\u00e8se: oublie et oubli\u00e9.e.s en litt\u00e9rature\u00a0\u00bb, no. 37, En ligne &lt;http:\/\/www.revuepostures.com\/fr\/articles\/capraro-37&gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx\/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/capraro_37.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 capraro_37.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-fbae45af-84a9-4cc5-8a8d-a791b66a9779\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/capraro_37.pdf\">capraro_37<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/capraro_37.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-fbae45af-84a9-4cc5-8a8d-a791b66a9779\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>\u00ab\u00a0<em>Anche se immediatamente non voglio scrivere voglio scrivere per impedire che lo scorrere del tempo cancelli completamente i loro volti.<\/em>\u00a0\u00bb (Je traduis). Archives priv\u00e9es Sapienza-Pellegrino, classeur 19.<\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>Certains de ces documents se trouvent dans les Archives priv\u00e9es Sapienza-Pellegrino, qui est en cours de digitalisation par la chercheuse Silvia Tripodi \u00e0 l\u2019Universit\u00e0 degli di Catania. Je remercie Silvia Tripodi de m\u2019avoir permis la consultation de ces documents, ainsi qu\u2019Angelo Pellegrino. En outre, pour une reconstruction du corpus carc\u00e9ral de Goliarda Sapienza par le biais de documents in\u00e9dits, je me permets de renvoyer \u00e0 l\u2019un de mes articles (Capraro 2021).\u00a0<\/div><\/li><li><span>3<\/span><div> Pour les romans et d\u2019autres ouvrages comme les carnets, qui ont \u00e9t\u00e9 traduits en fran\u00e7ais par Nathalie Castagn\u00e9, je vais utiliser la version fran\u00e7aise. La correspondance et les articles n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 traduits en langue fran\u00e7aise\u00a0: je vais donc traduire moi-m\u00eame les extraits cit\u00e9s dans cet article et fournir la version originale en note.<\/div><\/li><li><span>4<\/span><div>C\u2019est Sapienza elle-m\u00eame qui mentionne, parmi les raisons qui l\u2019ont pouss\u00e9e \u00e0 voler, son d\u00e9sir de sortir de l\u2019ombre et d\u2019attirer l\u2019attention sur son manuscrit in\u00e9dit. Dans ses carnets, elle affirme\u00a0: \u00ab\u00a0Pour arriver \u00e0 cela [sortir de l\u2019ombre], il n<span dir=\"RTL\">\u2019y a pas d<span dir=\"RTL\">\u2019issues\u00a0; en ce qui me concerne, j<span dir=\"RTL\">\u2019ai d\u00fb voler\u00a0\u2013 chose dont je comprends de plus en plus que c<span dir=\"RTL\">\u2019est un droit naturel de l<span dir=\"RTL\">\u2019homme\u00a0\u2013 et les obliger (second vol) \u00e0 me donner un coup de main malgr\u00e9 eux.\u00a0\u00bb (Sapienza, 2019, 130-131). Nous allons revenir sur cette question plus tard.<\/div><\/li><li><span>5<\/span><div>\u00ab\u00a0<em>MARESCA: Gi\u00e0 allora pensavi a scrivere un libro? SAPIENZA: No, non mi passava nemmeno per la testa, ma un po\u2019 alla volta ho incontrato personaggi straordinari come Roberta, Marcella, Annunciazione (naturalmente questi non sono i loro veri nomi) ed ho intuito che dovevo tenere un diario, per ricordare. Una volta fuori ho definitivamente capito che dovevo scrivere, raccontare non solo l\u2019angoscia e le tragedie del carcere, ma soprattutto quello che c\u2019\u00e8 di umano, di bello<\/em>.\u00a0\u00bb (Je traduis)<\/div><\/li><li><span>6<\/span><div>\u00ab\u00a0<em>\u00c8 questo che ho cercato di dirti, appena fuori dal carcere: nella mia trasgressione c\u2019era il desiderio (bisogno) di ritrovare questa \u201cbase\u201d e gli emarginati come me, e l\u2019ho trovata. Tu dirai, ma non potevi andare per strada ecc\u2026? No, per i giovani che stanno dall\u2019altra parte noi siamo dei nemici, o nel migliore dei casi individui sfessati dalla lunga, inutile inerzia nella quale \u00e8 caduta tutta la sinistra. Non ti dico che questi dell\u2019\u201caltra parte\u201d abbiano completamente ragione (e poi: un movimento all\u2019inizio della ribellione o mutazione si \u00e8 mai potuto individuare subito come giusto o no?), ma per me (animale plagiato all\u2019idea della rivolta come un altro a quella della sottomissione), il fatto di averli conosciuti, toccati con mano, aperto un dialogo (che continua attraverso le lettere) \u00e8 gi\u00e0 molto. E qui so che mi leverai il saluto: dopo il mio viaggio in Cina, il mio antico convincimento che niente sia stato fatto n\u00e9 in quei paesi, n\u00e9 qui, che abbia qualche attinenza col socialismo \u00e8 stato confermato in maniera cos\u00ec dolorosa da spingermi di nuovo a uscire dal \u201cprivato\u201d e immergermi ancora nella storia presente e, anche se delusa, capirla il pi\u00f9 possibile. Se non avessi conosciuto il carcere la mia delusione sarebbe stata tale da ripropormi il suicidio\u2026\u00a0<\/em>\u00bb (Je traduis)<\/div><\/li><li><span>7<\/span><div>La notion de \u00ab\u00a0pacte testimonial\u00a0\u00bb n\u2019est pas un n\u00e9ologisme de Forest ; en effet, ce concept avait \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9, quelques ann\u00e9es auparavant, par Fransiska Louwagie dans une \u00e9tude o\u00f9 la chercheuse tente de d\u00e9montrer que le t\u00e9moignage est un sous-genre autonome. (Louwagie 2003).<\/div><\/li><li><span>8<\/span><div> Le personnage de Roberta s\u2019inspire de la figure de Renata Bruschi, connue pour avoir particip\u00e9 \u00e0 une association anarchique subversive, c<span dir=\"RTL\">\u2019est-\u00e0-dire le groupe <em>Azione Rivoluzionaria.<\/em><\/div><\/li><li><span>9<\/span><div>Je cite le passage du texte d\u2019Agamben dont cette phrase est tir\u00e9e : \u00ab\u00a0<em>l\u2019autorit\u00e0 del testimone consiste nel suo poter parlare unicamente in nome di un non poter dire, cio\u00e8 nel suo essere soggetto. La testimonianza garantisce non della verit\u00e0 fattuale dell\u2019enunciato custodito nell\u2019archivio, ma della sua inarchiviabilit\u00e0, della sua esteriorit\u00e0 rispetto all\u2019archivio<\/em>.\u00a0\u00bb (Je traduis)<\/div><\/li><li><span>10<\/span><div>Il s\u2019agit d\u2019une interview radiophonique pour l\u2019\u00e9mission <em>Radio anch\u2019io<\/em> le 08\/02\/1983.<\/div><\/li><li><span>11<\/span><div>\u00ab\u00a0<em>In questo contesto si colloca il mio progetto di un libro sul carcere: non un racconto, o un\u2019analisi dotta o un manifesto, ma una semplice raccolta di lettere che abbiano un valore umano, scritte da detenute (tutta la storia dell\u2019antifascismo ad esempio \u00e8 racchiusa pi\u00f9 \u201cnelle lettere dei condannati a morte\u201d che in qualsiasi libro di storia). Solo questo.<\/em>\u00a0\u00bb (Je traduis) <\/div><\/li><li><span>12<\/span><div>Jean Norton Cru est l\u2019auteur de l\u2019ouvrage <em>Du t\u00e9moignage<\/em>, Paris, Gallimard, 1930 (la premi\u00e8re \u00e9dition, qui porte le titre <em>T\u00e9moins <\/em>est parue en 1929). Avec ce livre, qui rassemble une s\u00e9rie de t\u00e9moignages de combattants de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, l\u2019auteur cherche \u00e0 mettre en avant l\u2019importance du genre testimonial qu\u2019il consid\u00e8re comme un vecteur privil\u00e9gi\u00e9 de la transmission historique. En effet, selon cette vision, l\u2019histoire ne peut s\u2019\u00e9crire qu\u2019\u00e0 travers les mots des acteurs qui l\u2019ont v\u00e9cue.<\/div><\/li><li><span>13<\/span><div> Dans les archives Sapienza-Pellegrino, on peut consulter l\u2019affiche des \u00e9lections o\u00f9 elle d\u00e9clare que la reforme des prisons est l\u2019un des objectifs fondamentaux de sa mission politique.<\/div><\/li><li><span>14<\/span><div> Les seules \u00e9tudes, pionni\u00e8res dans ce domaine, sont les deux essais de Trevisan 2018a et 2018b. Trevisan exploite des documents in\u00e9dits qu\u2019elle a pu consulter dans les Archives Sapienza-Pellegrino ou dans d\u2019autres archives de certaines personnes qui \u00e9taient proches de l\u2019\u00e9crivaine (comme le sc\u00e9nariste Cesare Zavattini et le r\u00e9alisateur Alessandro Blasetti). Voir aussi sa th\u00e8se de doctorat \u00ab\u00a0<em>Per una ricerca sugli inediti di Goliarda Sapienza: nel \u2018baule mentale\u2019 della personaggia<\/em>\u00a0\u00bb, soutenue \u00e0 l\u2019Universit\u00e0 Ca\u2019 Foscari Venezia, 20\/03\/2020.<\/div><\/li><li><span>15<\/span><div> Dans Trevisan 2018b, la chercheuse cite une s\u00e9rie d\u2019articles publi\u00e9s par la revue dans les ann\u00e9es 1980 sur les institutions p\u00e9nitentiaires.<\/div><\/li><li><span>16<\/span><div>Il s\u2019agit probablement de Nadia Mantovani, qui avait fait partie des Brigades Rouges et qui a \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9e, dans cette m\u00eame p\u00e9riode, \u00e0 Voghera.<\/div><\/li><li><span>17<\/span><div>\u00ab\u00a0<em>La mia amica s\u2019\u00e8 fermata, con voce calma quasi soprannaturale dice: Dimenticheranno. Anche in questo paese dopo il primo baccano dimenticheranno. Questa costruzione \u00e8 stata ideata proprio per essere confusa col resto, non sembra in fondo che un caseificio moderno, un opificio, un pollaio a ingrassamento forzato. Tace ora la mia piccola compagna di viaggio. Poi aggiunge: \u2018Ora capisco quello che dicevi a Rebibbia, la nostra Universit\u00e0. Avevi ragione\u2019. S\u00ec. Mi sento dire: \u2018Per questo ho dovuto scrivere quel libro insieme a voi: sentivo che sarebbe stata l\u2019unica testimonianza di quando le nostri carceri, e con esse la nostra societ\u00e0, erano ancora umane\u2019.<\/em>\u00a0\u00bb (Je traduis)\u00a0\u00ab\u00a0<em>Gi\u00e0, tutta la sapienza, l\u2019arte gradevole del design postmoderno italiano (non \u00e8 all\u2019avanguardia in tutto il mondo?) \u00e8 stata usata per rendere quel muro inoffensivo allo sguardo. Che dico? Addirittura piacevole a che non sappia cosa c\u2019\u00e8 dietro. Ma noi sappiamo.<\/em>\u00a0\u00bb (Je traduis) <\/div><\/li><li><span>18<\/span><div>\u00ab\u00a0<em>Gi\u00e0, tutta la sapienza, l\u2019arte gradevole del design postmoderno italiano (non \u00e8 all\u2019avanguardia in tutto il mondo?) \u00e8 stata usata per rendere quel muro inoffensivo allo sguardo. Che dico? Addirittura piacevole a che non sappia cosa c\u2019\u00e8 dietro. Ma noi sappiamo.<\/em>\u00a0\u00bb (Je traduis)<\/div><\/li><li><span>19<\/span><div>\u00ab\u00a0Nadia \u00e9crit qu\u2019elle aussi elle a commenc\u00e9 \u00e0 souffrir de vertige. Cela doit \u00eatre \u00e0 cause du blanc et de la privation de couleurs des tenues. \u00c0 sa m\u00e8re on a rendu il y a une semaine un pull et une chemise qu\u2019elle lui avait apport\u00e9 car il y avait trop de couleurs. <em>Mort par vertige blanc. <\/em><br \/><br \/>\n<em>\u2018<\/em>On ne leur accorde pas les livres, les journaux, les revues, la correspondance qu\u2019une fois par mois.\u2019 <em>Mort par atrophie intellectuelle. <\/em><br \/><br \/>\n<em>\u2018<\/em>La nourriture aussi est de tr\u00e8s mauvaise qualit\u00e9 et fade et on ne leur conc\u00e8de pas les paniers de fruits, les sucreries, etc.\u2019 <em>Mort par absence de go\u00fbt. <\/em><br \/><br \/>\n<em>\u2018<\/em>Reta a \u00e9crit \u00e0 Olga que tous les matins elle a commenc\u00e9 \u00e0 faire l\u2019exercice de s\u2019appeler \u00e0 voix haute, elle a peur d\u2019oublier son propre pr\u00e9nom.\u2019 <em>Mort par \u00e9clatement de l\u2019identit\u00e9. <\/em><br \/><br \/>\n<em>\u2018<\/em>La fille d\u2019Anna apr\u00e8s la derni\u00e8re fois a craqu\u00e9\u2026 C\u2019est normal, elle n\u2019a que six ans ! J\u2019ai essay\u00e9 de la faire parler et elle m\u2019a dit que cette femme \u00e0 travers la vitre \u00e9paisse et grise, qui parlait au t\u00e9l\u00e9phone avec une voix stridente, n\u2019\u00e9tait pas sa maman. Elle \u00e9tait blanche comme un fant\u00f4me et avec tous ses traits tordus\u2019.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0<em>Nadia scrive che anche lei ha cominciato a soffrire di capogiri. Deve essere per via del bianco e della proibizione del colore nelle vesti. La madre una settimana fa s\u2019\u00e8 vista ridare indietro un golf e una camicetta che le aveva portato perch\u00e9 troppo colorati\u2019. Morte per vertigine bianca. \u2018Non gli concedono libri, giornali, riviste, la posta solo una volta al mese\u2019. Morte per atrofia intellettiva. \u2018Anche il vitto \u00e8 scarsissimo e insaporo e non sono permessi nei pacchi frutta, dolci, eccetera\u2019. Morte per assenza di sapore. \u2018Reta ha scritto a Olga che tutte le mattine ha preso a fare l\u2019esercizio di chiamarsi ad alta voce, teme di dimenticarsi il proprio nome\u2019. Morte per disfacimento dell\u2019identit\u00e0. \u2018La figlietta di Anna dopo l\u2019ultima visita \u00e8 crollata\u2026 Capirai, non ha che sei anni! Ho cercato di farla parlare e mi ha detto che quella donna attraverso il vetro spesso e grigio, che parlava con voce gracchiante attraverso il telefonino non era la sua mamma. Era bianca come un fantasma e con tutti i lineamenti del viso contorti\u2019.<\/em>\u00a0\u00bb (Je traduis)<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier\u00a0\u00ab Anamn\u00e8se: oublie et oubli\u00e9.e.s en litt\u00e9rature\u00a0\u00bb, no. 37 Dans une page de ses carnets in\u00e9dits r\u00e9dig\u00e9s pendant sa d\u00e9tention, Goliarda Sapienza note\u00a0: \u00ab\u00a0M\u00eame si, l\u00e0 tout de suite, je n\u2019ai pas envie d\u2019\u00e9crire, je dois \u00e9crire quand m\u00eame pour emp\u00eacher que le temps qui s\u2019\u00e9coule efface compl\u00e8tement leurs visages\u00a0\u00bb. 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