{"id":5757,"date":"2024-06-13T19:48:38","date_gmt":"2024-06-13T19:48:38","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/le-livre-des-traces-comme-metaphore-de-la-lisibilite-du-monde-dans-nous-qui-netions-rien-de-madeleine-thien\/"},"modified":"2024-08-15T17:49:35","modified_gmt":"2024-08-15T17:49:35","slug":"le-livre-des-traces-comme-metaphore-de-la-lisibilite-du-monde-dans-nous-qui-netions-rien-de-madeleine-thien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5757","title":{"rendered":"Le \u00ab Livre des traces \u00bb comme m\u00e9taphore de la lisibilit\u00e9 du monde dans \u00ab Nous qui n&rsquo;\u00e9tions rien \u00bbde Madeleine Thien"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6909\">Dossier\u00a0\u00ab\u00a0Anamn\u00e8se: oubli et oubli\u00e9\u00b7e\u00b7s en litt\u00e9rature \u00bb, no. 37<\/a><\/h5>\n<p>Dans les <em>Le\u00e7ons am\u00e9ricaines<\/em>, Italo Calvino affirme que \u00ab\u00a0[l]a litt\u00e9rature ne peut vivre que si on lui assigne des objectifs d\u00e9mesur\u00e9s, voire impossibles \u00e0 atteindre.\u00a0\u00bb (1988, 179) C\u2019est en adoptant l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une d\u00e9mesure intrins\u00e8que aux ambitions litt\u00e9raires s\u2019\u00e9rigeant contre l\u2019oubli que j\u2019analyserai <em>Nous qui n\u2019\u00e9tions rien <\/em>(2018) de Madeleine Thien [<em>Do Not Say We Have Nothing<\/em>, (2016)]. Il s\u2019agit d\u2019une v\u00e9ritable saga familiale qui parcourt les g\u00e9n\u00e9rations, le temps et l\u2019espace pour offrir un portrait de la Chine d\u2019hier \u00e0 aujourd\u2019hui. La narratrice, une \u00e9tudiante en math\u00e9matiques pr\u00e9nomm\u00e9e Ling dont les parents chinois se sont r\u00e9fugi\u00e9s au Canada apr\u00e8s la r\u00e9volution culturelle (1966-1976), tente de reconstruire son histoire \u00e0 partir de myst\u00e9rieux calepins retrouv\u00e9s \u00e0 la suite du suicide de son p\u00e8re, Jiang Kai, peu apr\u00e8s son retour en Chine. Contrairement aux innombrables partitions musicales du Conservatoire interdites puis d\u00e9truites lors de la r\u00e9volution culturelle, les trente et un carnets du<em> Livre des traces <\/em>[<em>The Book of Records<\/em>] ont \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9s, et le p\u00e8re de la narratrice en poss\u00e8de encore une copie. L\u2019auteur de ce myst\u00e9rieux manuscrit demeure inconnu et le livre, une copie d\u2019une copie, \u00e0 l\u2019image des \u00eatres et des choses de ce monde, car \u00ab\u00a0les originaux ont quitt\u00e9 ce monde depuis longtemps, et nous, inlassablement, nous les copions.\u00a0\u00bb (Thien\u00a02018, 274) Le <em>Livre des traces<\/em> a effectivement travers\u00e9 le temps et l\u2019espace, de la Chine des ann\u00e9es trente jusqu\u2019au pr\u00e9sent mill\u00e9naire, gr\u00e2ce au travail des copistes qui l\u2019ont patiemment retranscrit, mais aussi modifi\u00e9 et parfois alt\u00e9r\u00e9 clandestinement \u00e0 des fins politiques, ne cessant de s\u2019en passer des exemplaires sous le manteau.<\/p>\n<p>Ce \u00ab\u00a0livre dans un livre\u00a0\u00bb est avant tout anim\u00e9 d\u2019un d\u00e9sir collectif de <em>faire sens <\/em>du monde, de le d\u00e9chiffrer et de le lire, se transformant en une v\u00e9ritable repr\u00e9sentation m\u00e9taphorique du monde, telle que th\u00e9oris\u00e9e par Hans Blumenberg dans <em>La lisibilit\u00e9 du monde<\/em>. Postulant, \u00e0 l\u2019instar de Calvino, une continuit\u00e9 du d\u00e9sir de totalit\u00e9 qui sans cesse ressurgit telle une exigence en constante transformation, Blumenberg propose \u00ab\u00a0d\u2019exhumer les traces qu\u2019a laiss\u00e9es le d\u00e9sir de faire du monde l\u2019objet d\u2019une exp\u00e9rience qui voulait \u00eatre mise en concurrence avec celle du grand Livre, compagnon de toute une vie.\u00a0\u00bb (2007, 16) L\u2019auteur revendique pour ce faire une m\u00e9thode \u00e9pisodique permettant de retracer les transformations et les alt\u00e9rations de la m\u00e9taphore qui signale une insistance des attentes humaines en mati\u00e8re de sens. Aspirer \u00e0 ce que le monde se donne \u00e0 lire \u00ab\u00a0comme un tout porteur de sens, o\u00f9 se conjuguent la nature, la vie et l\u2019histoire\u00a0\u00bb (14), autrement dit comme une totalit\u00e9 intelligible, r\u00e9sume selon l\u2019auteur \u00ab\u00a0l\u2019exigence de sens adress\u00e9e \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9.\u2009\u00bb (<em>Idem<\/em>.)<\/p>\n<p>Dans <em>Nous qui n\u2019\u00e9tions rien, <\/em>une telle exigence de sens se manifeste par une lecture incarn\u00e9e, voire corporelle, o\u00f9 les personnages entrent dans un devenir-livresque fr\u00e9quentant le <em>Livre des traces,<\/em> tandis que le livre lui-m\u00eame est consid\u00e9r\u00e9 comme une \u00e9trange cr\u00e9ature (Thien\u00a02018, 93). En consid\u00e9rant l\u2019apport n\u00e9cessaire de la lecture dans la construction de la totalit\u00e9, j\u2019envisagerai ainsi la fictionnalisation comme une des voies par laquelle op\u00e8re la m\u00e9taphorisation du monde, puisqu\u2019un tel processus s\u2019av\u00e8re intimement li\u00e9 \u00e0 l\u2019herm\u00e9neutique. Ce sera l\u2019occasion pour moi de revenir sur le traitement de l\u2019\u00e9v\u00e9nement historique, dont la non-fid\u00e9lit\u00e9 a parfois \u00e9t\u00e9 reproch\u00e9e \u00e0 Thien (Delazari\u00a02021, 237), afin de proposer l\u2019id\u00e9e d\u2019une interpr\u00e9tation mouvante, en constant remaniement, pluridimensionnelle plut\u00f4t qu\u2019unidimensionnelle et fig\u00e9e. \u00c0 terme, il s\u2019agira aussi de reconna\u00eetre la dimension politique du <em>Livre des traces<\/em> qui r\u00e9side dans sa capacit\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er une v\u00e9ritable encyclop\u00e9die vivante et une voie d\u2019\u00e9mancipation face \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 mortif\u00e8re de l\u2019Histoire officielle et sa violence mn\u00e9sique.<\/p>\n<h2>1. L\u2019apport de la lecture dans la construction de la totalit\u00e9<\/h2>\n<h3><em>1.1 Une porte vers l\u2019avenir<\/em><\/h3>\n<p><em>Le livre des traces<\/em> suscite l\u2019interrogation de tous les lecteurs et de toutes les lectrices qui entrent en son contact, \u00e0 commencer par la narratrice qui, quelques mois apr\u00e8s la mort de son p\u00e8re, tombe sur sa m\u00e8re en train d\u2019en feuilleter un exemplaire, et voit dans l\u2019image de cette main tenant \u00ab\u00a0le carnet long et \u00e9troit [\u2026] les proportions d\u2019une porte miniature\u00a0\u00bb (Thien\u00a02018, 15). Il s\u2019agit de la premi\u00e8re occurrence de la m\u00e9taphore du <em>Livre des traces <\/em>comme porte qui se r\u00e9p\u00e8te \u00e0 plusieurs reprises dans le roman. Un personnage nomm\u00e9 Pinson affirme par exemple que \u00ab\u00a0lire le <em>Livre des traces<\/em> rev[ient] \u00e0 fermer et verrouiller la porte d\u2019entr\u00e9e\u00a0\u00bb (303), c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il s\u2019agit \u00e0 la fois d\u2019une ouverture et d\u2019une fermeture sur le monde. Si, comme l\u2019affirme Ai-ming avant d\u2019en entamer la lecture \u00e0 la narratrice, ce livre \u00ab\u00a0n\u2019est pas r\u00e9el\u00a0\u00bb (38), il a cependant des effets troublants sur ses lecteurs et ses lectrices, qui semblent y lire leur avenir. En 1990 \u00e0 Vancouver, la narratrice \u00e9prouve ainsi le sentiment d\u2019avoir affaire \u00e0 \u00ab\u00a0un r\u00e9cit qui contenait [s]on histoire et qui contiendrait [s]on avenir.\u00a0\u00bb (70) De m\u00eame Pinson, en faisant le r\u00e9cit du livre \u00e0 sa m\u00e8re analphab\u00e8te (Grand M\u00e8re Couteau) un \u00e9t\u00e9 de 1958 en Chine, \u00ab\u00a0s\u2019avan\u00e7ait calmement vers la chaise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du lit et, comme s\u2019il allait \u00e0 la rencontre de son avenir, il reprenait le chapitre qui l\u2019attendait sur la table de chevet.\u00a0\u00bb (113) La lecture est ainsi un acte de m\u00e9moire, mais tourn\u00e9 vers l\u2019avenir, dans la mesure o\u00f9 \u00ab\u00a0pour regarder vers l\u2019avenir, il faut se retourner.\u00a0\u00bb (233) Dans cette perspective, la m\u00e9taphore du livre comme porte s\u2019av\u00e8re aussi une mani\u00e8re d\u2019appr\u00e9hender le pr\u00e9sent, temps fuyant par excellence dont la mesure n\u2019est prise qu\u2019\u00e0 travers un pass\u00e9 \u00ab\u00a0perdu\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire finalement une copie d\u2019une copie, interpr\u00e9t\u00e9e et remani\u00e9e \u00e0 travers le filtre du langage.<\/p>\n<p>Envisager la fiction comme une porte qui op\u00e8re une c\u00e9sure avec le monde r\u00e9el, tout en offrant une ouverture \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 finalement inaccessible <em>en tant que telle<\/em>, rejoint ainsi la d\u00e9finition que propose Samoyault de la fiction. La th\u00e9oricienne souligne que la fiction n\u2019est pas le monde lui-m\u00eame, ni m\u00eame le monde repr\u00e9sent\u00e9 ou possible, consistant surtout \u00e0 \u00e9mettre une v\u00e9rit\u00e9 d\u2019ordre m\u00e9taphorique qui, d\u00e8s lors, devient \u00ab\u00a0l\u2019ouverture \u00e0 l\u2019impossible du r\u00e9el auquel la r\u00e9alit\u00e9 seule ne permet pas d\u2019acc\u00e9der.\u00a0\u00bb (Samoyault\u00a02007, 102) Pour Samoyault en effet, le genre du roman donnerait la possibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9crivain ou \u00e0 l\u2019\u00e9crivaine d\u2019\u00eatre \u00e0 la fois lecteur ou lectrice et cr\u00e9ateur ou cr\u00e9atrice de monde au moment o\u00f9 une dissociation se produit entre, d\u2019une part, le livre divin et, de l\u2019autre, le livre de la nature qui co\u00efncide avec l\u2019arriv\u00e9e de la science moderne, rel\u00e9guant alors la Bible \u00e0 un statut purement m\u00e9taphorique. (1999, 148) D\u00e8s lors, les tentatives d\u2019exhaustivit\u00e9 qui traversent la litt\u00e9rature, des premiers romantiques allemands en passant par le projet mallarm\u00e9en du livre total, jusqu\u2019au livre borg\u00e9sien, peuvent \u00eatre envisag\u00e9s comme un remaniement constant d\u2019une m\u00e9taphore de fond qui s\u2019obstine en \u00ab\u00a0venant se substituer \u00e0 la m\u00e9taphore ancienne de l\u2019image du monde comme narration divine\u00a0\u00bb (147), c\u2019est-\u00e0-dire comme une sorte \u00ab\u00a0d\u2019avatar moderne de la <em>Bible<\/em>.\u00a0\u00bb (<em>Idem<\/em>.) Il y aurait donc une sorte de prise en charge de la m\u00e9taphore de la lisibilit\u00e9 par la litt\u00e9rature.<\/p>\n<p>Le<em> Livre des traces <\/em>met pr\u00e9cis\u00e9ment en lumi\u00e8re le lien entre une telle prise en charge et la possibilit\u00e9 pour la litt\u00e9rature de pallier l\u2019oubli en accomplissant un devoir de m\u00e9moire qui lui est sp\u00e9cifique. C\u2019est que la m\u00e9taphore de la lisibilit\u00e9 implique toujours un brouillage des fronti\u00e8res entre le monde et la lecture, o\u00f9 le premier se transforme en un objet livresque tandis que la deuxi\u00e8me devient cr\u00e9atrice de monde. Une telle ouverture \u00e0 l\u2019irr\u00e9alit\u00e9 du monde se manifeste tr\u00e8s concr\u00e8tement, dans le roman de Thien, par la transformation des corps des lecteurs et des lectrices, qui entrent dans ce que je d\u00e9signe comme un troublant<em> devenir livresque.<\/em><\/p>\n<h3><em>1.2 La corpor\u00e9it\u00e9 du roman-monde<\/em><\/h3>\n<p>Les personnages du roman trouvent refuge dans le <em>Livre des traces <\/em>et font l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une modification de leur pr\u00e9sence au monde en se projetant dans les paysages de la fiction qui transforment leur corps\u00a0: \u00ab\u00a0Le d\u00e9cor d\u00e9sertique des premiers chapitres devint la seconde maison de Pinson, si bien que la peau de ses mains se mit \u00e0 sembler rugueuse et irr\u00e9guli\u00e8re.\u00a0\u00bb (Thien\u00a02018, 112) L\u2019incursion du lecteur dans le d\u00e9sert du roman qui, en retour, dess\u00e8che sa peau, met en lumi\u00e8re la relation de r\u00e9ciprocit\u00e9 entre le monde et le livre, allant jusqu\u2019\u00e0 nous faire douter de l\u2019assertion pourtant sens\u00e9e d\u2019Ai-Ming, selon laquelle ce \u00ab\u00a0n\u2019est qu\u2019un livre\u00a0\u00bb (38). Comment un livre racontant une histoire fictive pourrait-il para\u00eetre familier au point d\u2019avoir des r\u00e9percussions tangibles sur le corps de son lectorat? Ici la familiarit\u00e9 des deux mondes, r\u00e9el et livresque, s\u2019apparente davantage \u00e0 celle qu\u2019entretient un auteur ou une autrice avec sa cr\u00e9ation. En effet, le lectorat du <em>Livre des traces <\/em>participe aussi \u00e0 l\u2019\u00e9criture du livre, puisque le travail de copiste qu\u2019il effectue implique de faire des modifications incessantes\u00a0: les lieux et les noms sont souvent alt\u00e9r\u00e9s afin de semer des traces dans l\u2019objectif, par exemple, de retrouver un \u00eatre aim\u00e9 envoy\u00e9 dans un camp de r\u00e9\u00e9ducation. C\u2019est ainsi que deux \u00e9poux, Vrille et Wen le r\u00eaveur, sont r\u00e9unis apr\u00e8s des d\u00e9cennies. Cette diss\u00e9mination des indices dans la fiction r\u00e9cuse bien \u00e9videmment l\u2019id\u00e9e d\u2019un livre d\u00e9tach\u00e9 du monde r\u00e9el en faisant de la fiction un espace de r\u00e9sistance.<\/p>\n<p>Selon Blumenberg, \u00ab\u00a0la mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la toute-puissance du livre absolu est la disparition de la dualit\u00e9 entre le lecteur et le livre, la dissolution de l\u2019un dans l\u2019autre.\u00a0\u00bb (2007, 316) Les mains de Pinson qui se fondent dans le d\u00e9cor d\u00e9sertique du roman mat\u00e9rialisent ici cette dissolution, et ce n\u2019est peut-\u00eatre qu\u2019\u00e0 la condition de d\u00e9passer la simple repr\u00e9sentation mim\u00e9tique du monde qu\u2019il devient possible de parler de livre total, ou absolu. Car un livre ayant l\u2019ambition d\u2019englober l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 du r\u00e9el doit entrer en rapport avec le pr\u00e9sent, et non simplement rel\u00e9guer les \u00e9v\u00e9nements au pass\u00e9 au fur et \u00e0 mesure qu\u2019il les consigne dans l\u2019\u00e9criture \u00ab\u00a0comme si le roman n\u2019avait jamais refl\u00e9t\u00e9 le pass\u00e9, mais le pr\u00e9sent.\u00a0\u00bb (Thien\u00a02018, 255)<\/p>\n<p>Chaque lecture du <em>Livre des traces <\/em>est donc une mani\u00e8re pour les personnages d\u2019interpr\u00e9ter le pr\u00e9sent, de faire sens du monde tel qu\u2019il leur a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9, et m\u00eame parfois d\u2019intervenir directement dans l\u2019avenir gr\u00e2ce \u00e0 des copies alt\u00e9r\u00e9es. Cela conf\u00e8re au livre un statut all\u00e9gorique, voire mythique (305). Le propre du mythe r\u00e9sidant dans sa capacit\u00e9 \u00e0 traverser les temps, les \u00e9poques et les civilisations par l\u2019apport constant de la lecture (puisque le mythe n\u2019a pas d\u2019auteur ni d\u2019autrice, il n\u2019existe que par sa r\u00e9ception), il tombe sous le sens d\u2019en caract\u00e9riser le <em>Livre des traces.<\/em><\/p>\n<h2>2. La fictionnalisation comme processus de m\u00e9taphorisation du monde<\/h2>\n<h3><em>2.1 L\u2019incompl\u00e9tude et la pulsion encyclop\u00e9dique<\/em><\/h3>\n<p>Dans un article portant sur le savoir encyclop\u00e9dique dans <em>Nous qui n\u2019\u00e9tions rien<\/em>, Ivan Delazari commence par un constat sur l\u2019universalit\u00e9 du roman de Thien qu\u2019il consid\u00e8re intrins\u00e8quement comparatif par sa capacit\u00e9 \u00e0 transcender les cultures nationales. Il se demande alors\u00a0: \u00ab\u00a0<em>is hers a Chinese encyclopedia or a Canadian encyclopedia of China<\/em>?\u00a0\u00bb (2021, 222) Si d\u2019apr\u00e8s Delazari, il n\u2019y a pas \u00e0 trancher, c\u2019est qu\u2019il s\u2019agit plut\u00f4t de consid\u00e9rer le caract\u00e8re unique du roman et d\u2019adopter une \u00ab\u00a0perspective contraponctuelle [<em>contrapuntal perspective<\/em>]<a id=\"footnoteref1_b3wg3k5\" class=\"see-footnote\" title=\" Delazari emprunte la notion \u00e0 Edward Said, notion qui implique de tenir compte des diff\u00e9rentes perspectives (culturelles, esth\u00e9tiques, historiques, \u00e9pist\u00e9mologiques et m\u00eame \u00e9motives) en simultan\u00e9, en consid\u00e9rant \u00e0 la fois la structure interne du texte et la mani\u00e8re dont ce dernier interagit avec le ou les contextes. (1993)\" href=\"#footnote1_b3wg3k5\">[1]<\/a>\u00a0\u00bb (<em>idem<\/em>.), puisque la propension qu\u2019a le roman \u00e0 tisser des liens fonctionne selon le principe de la m\u00e9taphore\u00a0: \u00ab\u00a0<em>the novel is inherently comparative in the kind of metaphorical terms we may recognize as informationally and emotionally comprehensive<\/em>\u00a0\u00bb (223). L\u2019\u00e9criture de Thien prend notamment pour mod\u00e8le la musique, tant au niveau du contenu (les personnages du roman sont presque tous et toutes musiciens et musiciennes) que de la forme, puisque le roman se d\u00e9ploie aussi de mani\u00e8re chorale et polyphonique, en racontant une histoire sur plusieurs g\u00e9n\u00e9rations non pas chronologiquement, mais en juxtaposant les voix, les lieux et les temps.<\/p>\n<p>Cons\u00e9quemment, l\u2019encyclop\u00e9disme ne r\u00e9pond plus, chez Thien, \u00e0 une dynamique r\u00e9f\u00e9rentielle. Les \u00e9v\u00e9nements historiques y sont pr\u00e9sent\u00e9s dans le d\u00e9sordre et parviennent depuis le filtre de plusieurs subjectivit\u00e9s juxtapos\u00e9es. La non-fid\u00e9lit\u00e9 aux faits historiques a \u00e9t\u00e9 reproch\u00e9e \u00e0 Thien; Delazari a enseign\u00e9 le roman deux ans durant \u00e0 des lectorats en provenance de l\u2019Occident comme de l\u2019Orient et rapporte en effet la r\u00e9ception g\u00e9n\u00e9ralement hostile du roman de Thien \u00e0 Hong Kong o\u00f9 plusieurs y lisent une critique envers la Chine (Delazari\u00a02021, 237).<\/p>\n<p>Or, d\u2019apr\u00e8s l\u2019autrice, le roman ne d\u00e9roge pas tant \u00e0 la mani\u00e8re dont l\u2019Histoire est g\u00e9n\u00e9ralement re\u00e7ue, car contrairement \u00e0 la conception commune, celle-ci ne nous est pas livr\u00e9e chronologiquement. Elle va jusqu\u2019\u00e0 r\u00eaver que son roman soit lu selon les modalit\u00e9s du <em>Livre des traces\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0<em>I would love to see the novel published much like the <\/em>Book of Records<em>, in its different chapters. This is how history comes to us, in bits and pieces out of order<\/em>\u00a0\u00bb (Thien, cit\u00e9e par Lee\u00a02019, 27). Si le <em>Livre des traces<\/em> parvient toujours aux personnages par bribes et que les chapitres sont lus dans le d\u00e9sordre, n\u2019ob\u00e9issant \u00e0 aucune loi sinon \u00e0 celle du hasard, c\u2019est aussi parce qu\u2019il n\u2019a ni d\u00e9but ni fin d\u00e9finitive. L\u2019autrice sous-entend dans ce commentaire une incompl\u00e9tude inh\u00e9rente \u00e0 l\u2019Histoire qu\u2019il faudrait prendre en consid\u00e9ration, et accepter comme telle pour v\u00e9ritablement la comprendre. En ce sens, la mise en garde de Vrille au sujet de la fiction du <em>Livre des traces <\/em>peut tout \u00e0 fait se g\u00e9n\u00e9raliser au monde r\u00e9el\u00a0: \u00ab\u00a0\u201cWen le r\u00eaveur, il est imprudent de croire qu\u2019une histoire a une fin. Il y a autant de fins possibles qu\u2019il y a de d\u00e9buts.\u201d\u00a0\u00bb (Thien\u00a02018, 527) L\u2019aspiration encyclop\u00e9dique de Thien, comme le remarque Delazari, n\u2019est donc pas ni\u00e9e par l\u2019incompl\u00e9tude qui la traverse, mais bien signal\u00e9e par celle-ci (2021, 234). Autrement dit, la pulsion encyclop\u00e9dique ne se fonde pas que sur un plein; elle se nourrit \u00e9galement de la figure du vide qui permet, paradoxalement, le d\u00e9bordement.<\/p>\n<h3><em>2.2 Fiction et document\u00a0: une relation de r\u00e9ciprocit\u00e9 <\/em><\/h3>\n<p>Samoyault \u00e9met un constat similaire en proposant d\u2019envisager l\u2019apparente pl\u00e9nitude des fictions encyclop\u00e9diques comme \u00ab\u00a0un trop-plein qui d\u00e9borde du c\u00f4t\u00e9 du lecteur.\u00a0\u00bb (2007, 100) En insistant sur l\u2019apport de la lecture dans la construction de la totalisation, elle reconsid\u00e8re le rapport du roman \u00e0 la fiction. La fictionnalisation ne consisterait pas simplement \u00e0 recouvrir herm\u00e9tiquement le monde r\u00e9el, puisqu\u2019il faut aussi prendre en consid\u00e9ration la projection du lecteur ou de la lectrice dans le texte, qui participe de la superposition des mondes r\u00e9el et fictif dans un mouvement perp\u00e9tuel de l\u2019un vers l\u2019autre (<em>idem.<\/em>).<\/p>\n<p>Carli Gardner observe un mouvement de la sorte entre les quelques photographies documentaires ins\u00e9r\u00e9es dans le roman de Thien, repr\u00e9sentant des manifestants sur la place Tiananmen, et le texte de fiction. Dans son article \u00ab\u00a0Mash-up, Smash-up: Mixing Genres and Mediums to Rewrite History in<em> Do Not Say We Have Nothing\u00a0<\/em>\u00bb (2021), elle montre que ces images l\u00e9gitiment l\u2019histoire des personnages de fiction du roman de Thien, jouant le r\u00f4le d\u2019une preuve qui atteste de la v\u00e9racit\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements, tout en permettant au lectorat d\u2019\u00e9tendre l\u2019empathie \u00e9prouv\u00e9e pour les personnages fictifs aux personnes r\u00e9elles et inconnues figurant sur les photographies. Elle complexifie ensuite cette relation de r\u00e9ciprocit\u00e9 en faisant remarquer que ces photographies minent aussi la cr\u00e9dibilit\u00e9 du roman \u00e0 mesure qu\u2019elles l\u2019\u00e9tablissent, en levant le voile sur la mani\u00e8re dont le roman interpr\u00e8te l\u2019Histoire d\u00e8s qu\u2019il la raconte par l\u2019entremise de la fiction.<\/p>\n<p>Un m\u00eame rapport de r\u00e9ciprocit\u00e9 s\u2019\u00e9tablit entre le<em> Livre des traces <\/em>et le roman de Thien. Non seulement, en tant que livre dans un livre, sert-il \u00e0 l\u00e9gitimer l\u2019histoire racont\u00e9e dans <em>Nous qui n\u2019\u00e9tions rien<\/em>, mais il constitue lui-m\u00eame une esp\u00e8ce de document \u00e0 partir duquel la narratrice interpr\u00e8te son histoire familiale. En accumulant les traces comme autant de couches d\u2019interpr\u00e9tations qui s\u2019y sont s\u00e9diment\u00e9es au fil du temps, le livre acquiert une valeur documentaire\u00a0: de fiction, il devient image du monde au m\u00eame titre qu\u2019une photographie. Mais c\u2019est aussi une photographie vivante sur laquelle s\u2019impriment des couches successives de souvenirs, d\u2019attentes d\u00e9\u00e7ues et de r\u00eaves pass\u00e9s de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Cette id\u00e9e se retrouve dans ce passage\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les choses qu\u2019on vit s\u2019inscrivent dans nos cellules sous forme de souvenirs et de motifs qui se r\u00e9impriment sur la g\u00e9n\u00e9ration suivante [\u2026]. M\u00eame si on n\u2019a jamais mani\u00e9 une pelle ni plant\u00e9 un chou, chaque jour \u00e9crit quelque chose sur nous. \u00c0 notre mort, l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 de ces traces \u00e9crites retourne \u00e0 la terre. Tout ce que nous poss\u00e9dons ici-bas, tout ce que nous sommes est une trace. Peut-\u00eatre que les seules choses qui persistent ne sont pas les m\u00e9chants et les d\u00e9mons (quoiqu\u2019il faille reconna\u00eetre qu\u2019ils ont une certaine long\u00e9vit\u00e9), mais des copies des choses. Les originaux ont quitt\u00e9 ce monde depuis longtemps, et nous, inlassablement, nous les recopions. J\u2019ai consacr\u00e9 ma minuscule vie \u00e0 l\u2019acte de recopier. (Thien\u00a02018, 273-274)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le<em> Livre des traces <\/em>va donc au-del\u00e0 de la dichotomie entre la fiction et le r\u00e9el, la copie et l\u2019original, la subjectivit\u00e9 et l\u2019objectivit\u00e9. Sa pr\u00e9sence au sein du roman r\u00e9affirme sans cesse l\u2019impossibilit\u00e9 de ne jamais savoir ce qui nous constitue r\u00e9ellement, de quoi sont compos\u00e9s nos vies et nos \u00eatres. Sa nature profond\u00e9ment h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne fait \u00e9cho \u00e0 une phrase de Wen le R\u00eaveur adress\u00e9e \u00e0 Ai-ming\u00a0: \u00ab\u2009N\u2019essaie jamais d\u2019\u00eatre une seule chose, un \u00eatre humain homog\u00e8ne.\u2009\u00bb (526) La phrase prend bien s\u00fbr le contrepied de l\u2019id\u00e9ologie du Parti communiste chinois qui cultive l\u2019id\u00e9e d\u2019une unification des \u00eatres et des choses, en se m\u00e9fiant de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9, de la nuance et des zones grises de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9.<\/p>\n<h2>3. Une encyclop\u00e9die vivante pour \u00e9chapper \u00e0 l\u2019Histoire<\/h2>\n<h3><em>3.1 Un espace de r\u00e9sistance<\/em><\/h3>\n<p>L\u2019espace litt\u00e9raire du <em>Livre des traces <\/em>n\u2019offre pas qu\u2019une voie de fuite par la r\u00eaverie, quoique Wen le R\u00eaveur, le premier personnage \u00e0 entrer en contact avec le livre, pourrait d\u2019abord le laisser supposer. Il y a bel et bien quelque chose d\u2019onirique dans ce livre interdit, capable d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la censure artistique frappant le pays pendant la R\u00e9volution culturelle; les personnages doivent se passer sous le manteau les partitions de leurs compositeurs pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s, dont Prokofiev, jug\u00e9s \u00ab\u00a0contre-r\u00e9volutionnaires\u00a0\u00bb, car trop formalistes (256). Les musiciens comme Pinson doivent en outre cacher, ou d\u00e9truire, leurs propres compositions lorsqu\u2019elles ne r\u00e9pondent pas \u00e0 la ligne artistique du Parti. La <em>Symphonie no\u00a03<\/em> de Pinson sera ainsi perdue et ce n\u2019est que des ann\u00e9es plus tard, apr\u00e8s la r\u00e9habilitation de nombreux intellectuels et de nombreuses intellectuelles, que ce dernier la r\u00e9\u00e9crira de m\u00e9moire et l\u2019ach\u00e8vera. \u00c9trangement, le <em>Livre des traces<\/em> \u00e9chappe totalement \u00e0 la censure; ses cachettes ne sont jamais d\u00e9couvertes malgr\u00e9 les innombrables copies en circulation. M\u00eame lorsque Vrille et Wen le R\u00eaveur se font expulser de leur maison par les gens du village qui r\u00e9clament leurs terres et soumettent les propri\u00e9taires \u00e0 des s\u00e9ances de luttes humiliantes, un personnage parvient une nuit \u00e0 s\u2019infiltrer dans la maison afin de r\u00e9cup\u00e9rer les carnets camoufl\u00e9s sous le toit. Elle a alors l\u2019impression de toucher un objet familier, pourtant inconnu\u00a0: \u00ab\u00a0Elle n\u2019avait jamais manipul\u00e9 les calepins, mais leur surface lui paraissait intens\u00e9ment famili\u00e8re, comme si le <em>Livre des traces<\/em> avait d\u00e9j\u00e0 touch\u00e9 ses doigts mille fois.\u00a0\u00bb (92) \u00c9mane du <em>Livre des traces<\/em> une sorte de magie inexplicable, comme s\u2019il poss\u00e9dait des pouvoirs surnaturels lui permettant d\u2019\u00eatre reconnu par certains \u00eatres, tout en passant inaper\u00e7u aux yeux de ceux et celles qui pourraient vouloir le d\u00e9truire. Le livre est un \u00eatre \u00e0 part enti\u00e8re, ayant une vie propre\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Le livre des traces <\/em>se poursuivait dans mes r\u00eaves\u00a0\u00bb (109), affirme la narratrice. La poursuite autonome de la textualit\u00e9 en r\u00eave en fait un livre en expansion constante et autonome (Delazari, 231) d\u00e9passant la simple fuite onirique; il ne s\u2019agit pas simplement de s\u2019\u00e9vader dans le <em>Livre des traces <\/em>puisque cette histoire se poursuit ind\u00e9pendamment de ses lecteurs et de ses lectrices, se construisant comme un espace de r\u00e9sistance, v\u00e9ritable r\u00e9cit alternatif et \u00e9mancipateur.<\/p>\n<p>Le livre produit d\u2019ailleurs des effets pragmatiques sur la vie des personnages, car ces derniers y dissimulent des informations sur leurs emplacements. Apr\u00e8s son \u00e9vasion du camp de travail, Wen le R\u00eaveur parcourt le nord-ouest de la Chine pendant presque deux ans avant de retrouver son \u00e9pouse Vrille gr\u00e2ce aux noms modifi\u00e9s des personnages du <em>Livre des traces, <\/em>faisant le pari que ce qui est cach\u00e9 au grand jour risque moins d\u2019\u00eatre d\u00e9couvert. Une telle id\u00e9e provient en fait du <em>Livre des traces<\/em>, dans lequel \u00ab\u00a0Da-wei envoyait des messages \u00e0 son amoureuse pendant ses \u00e9missions de radio, sur les ondes publiques. Cach\u00e9s au grand jour.\u00a0\u00bb (Thien\u00a02018, 157) Vrille et Grand M\u00e8re Couteau diss\u00e9minent alors d\u2019innombrables copies alt\u00e9r\u00e9es des calepins, en utilisant un code pour mettre Wen sur la piste d\u2019une suite d\u2019emplacements destin\u00e9e \u00e0 le mener chez une certaine Dame Dostoievski, o\u00f9 elles l\u2019attendent\u00a0: \u00ab\u00a0Maintenant, toutes les copies portaient une trace des lieux o\u00f9 ils avaient \u00e9t\u00e9, des lieux qu\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 forc\u00e9s de quitter\u00a0\u00bb (306), constate Wen au moment de retrouver Vrille. Le <em>Livre des traces <\/em>d\u00e9borde le cadre de la fiction en emmagasinant obstin\u00e9ment les traces que l\u2019Histoire visait justement \u00e0 effacer. En ce sens, il donne une voix aux laiss\u00e9s-pour-compte de l\u2019Histoire officielle, gardant la m\u00e9moire de tous ceux et celles que les autorit\u00e9s ont r\u00e9duits au silence.<\/p>\n<h3><em>3.2 Un devoir de m\u00e9moire<\/em><\/h3>\n<p>Le <em>Livre des traces <\/em>r\u00e9siste aussi au pouvoir politique en remplissant un devoir de m\u00e9moire envers les disparus et les disparues. Tel est le projet de Wen le R\u00eaveur, rapport\u00e9 en ces termes par son compagnon de cellule nomm\u00e9 \u0152il de verre\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il voulait prendre les noms des morts et les dissimuler un par un dans le <em>Livre des traces<\/em>, aux c\u00f4t\u00e9s de Quatre Mai et de Da-wei. Il allait peupler ce monde fictif de vrais noms, d<span dir=\"RTL\">\u2019actes v\u00e9ridiques. Ils continueraient ainsi \u00e0 vivre, aussi dangereux que des r\u00e9volutionnaires, aussi intangibles que des fant\u00f4mes. Quel mouvement le Parti pourrait-il inventer pour ramener ces \u00e2mes mortes dans le droit chemin\u2009? Quelle op\u00e9ration de r\u00e9pression pourrait effacer ce qui \u00e9tait cach\u00e9 au grand jour\u2009? (213)<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est un projet qu\u2019honore Ai-ming des d\u00e9cennies plus tard, reprenant mot pour mot les propos de Wen le R\u00eaveur, \u00e0 la diff\u00e9rence qu\u2019elle souhaite le r\u00e9aliser en effectuant des copies num\u00e9riques des calepins qu\u2019il suffirait ensuite de rendre disponibles sur Internet. L\u2019entreprise encyclop\u00e9dique a effectivement \u00e9t\u00e9 investie par les plateformes num\u00e9riques, comme le remarque Laurent Demanze qui conclut, un peu trop h\u00e2tivement \u00e0 mon avis, \u00e0 une d\u00e9l\u00e9gitimation de l\u2019ambition de totalit\u00e9 dans la litt\u00e9rature contemporaine (2018). Avec une fiction encyclop\u00e9dique comme celle de Thien, force est de constater au contraire une persistance de ce d\u00e9sir de totalit\u00e9 qui, certes, se transforme au fil des \u00e9poques, sans pour autant dispara\u00eetre. La mani\u00e8re dont le <em>Livre des traces<\/em> traverse le temps, d\u2019abord recopi\u00e9 \u00e0 la main pour survivre \u00e0 la censure, puis, vers la fin du roman, \u00e0 l\u2019aune de rejoindre la toile, jette des doutes quant \u00e0 l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une suspension de l\u2019ambition de totalit\u00e9 en litt\u00e9rature qui n\u2019est pas n\u00e9cessairement la cons\u00e9quence de la d\u00e9mocratisation du savoir. C\u2019est-\u00e0-dire que, comme le montre bien le <em>Livre des traces,<\/em> la litt\u00e9rature v\u00e9hicule un savoir sur le monde qui lui est propre, en aucun cas interchangeable avec d\u2019autres disciplines comme les sciences ou l\u2019histoire.<\/p>\n<p>Le propre de la litt\u00e9rature \u00ab\u00a0revien[drait] [\u2026] \u00e0 la persistance d\u2019un d\u00e9sir, celui de conna\u00eetre l\u2019\u00e9poque o\u00f9 nous avons v\u00e9cu. De conserver les traces qu\u2019il faut conserver et aussi, enfin, de l\u00e2cher prise.\u00a0\u00bb (Thien\u00a02018, 484) L\u2019ambition totalisante du <em>Livre des traces <\/em>prend racine dans une volont\u00e9 de lutter contre l\u2019oubli collectif. Il incarne en cela un v\u00e9ritable \u00ab\u00a0lieu de m\u00e9moire<a id=\"footnoteref2_7mfz35s\" class=\"see-footnote\" title=\" Il s\u2019agit d\u2019un concept \u00e9labor\u00e9 par Pierre Nora qui d\u00e9signe \u00ab\u00a0un lieu double; un lieu d\u2019exc\u00e8s clos sur lui-m\u00eame, ferm\u00e9 sur son identit\u00e9 et ramass\u00e9 sur son nom, mais constamment ouvert sur l\u2019\u00e9tendue de ses significations.\u00a0\u00bb (Nora 1984, 43)\" href=\"#footnote2_7mfz35s\">[2]<\/a>\u00a0\u00bb pour la marginalit\u00e9. Un livre peut en effet devenir lieu de m\u00e9moire dans la mesure o\u00f9 il se construit comme un objet (qu\u2019il soit g\u00e9ographiquement situ\u00e9 ou intellectuellement construit) \u00e9chappant \u00e0 l\u2019oubli en tissant obstin\u00e9ment le lien entre le pass\u00e9, le pr\u00e9sent et l\u2019avenir. La notion de lieu \u00e9claire la m\u00e9taphore du <em>Livre des trace<\/em>s comme porte dont j\u2019ai discut\u00e9 dans la premi\u00e8re partie de mon essai, la d\u00e9finition d\u2019une porte \u00e9tant, au sens premier du terme, ce qui permet le passage, la circulation, l\u2019\u00e9change, d\u2019un lieu (clos) \u00e0 un autre. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment le r\u00f4le que joue le<em> Livre des traces <\/em>dans <em>Nous qui n\u2019\u00e9tions rien<\/em> en mat\u00e9rialisant une m\u00e9moire collective et marginale construite par la fiction, car elle ne dispose d\u2019aucun autre lieu \u00ab\u00a0r\u00e9el\u00a0\u00bb sur lequel se poser. Dans un contexte comme celui de la r\u00e9volution culturelle o\u00f9 le r\u00e9gime politique en place travaille \u00e0 rompre avec un pass\u00e9 jug\u00e9 obsol\u00e8te, seul un lieu symbolique et clandestin comme l\u2019univers du<em> Livre des traces<\/em> peut remplir la fonction d\u2019un lieu de m\u00e9moire en pr\u00e9servant un lien vivant avec le pass\u00e9.<\/p>\n<p>Si le savoir encyclop\u00e9dique dans <em>Nous qui n\u2019\u00e9tions rien<\/em> a d\u00e9j\u00e0 fait l\u2019objet de discussions dans la critique, chez Ivan Delazari notamment, qui lit ce roman comme une encyclop\u00e9die non-conventionnelle et musicale, la mise en ab\u00eeme qu\u2019op\u00e8re Thien en structurant sa trame narrative autour d\u2019un \u00ab\u00a0roman-monde\u00a0\u00bb (Samoyault 1999) lui-m\u00eame encyclop\u00e9dique n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 sp\u00e9cifiquement \u00e9tudi\u00e9e. Mon article a donc mis en lumi\u00e8re un certain nombre d\u2019enjeux en lien avec l\u2019acte de lecture et l\u2019encyclop\u00e9disme au sein m\u00eame de la fiction, toujours en gardant en t\u00eate que les ambitions totalisantes qui animent la litt\u00e9rature ne sont pas simplement autor\u00e9f\u00e9rentielles, \u00e9tant intimement li\u00e9es au contexte socio-politique de leur \u00e9poque. En plus de porter un discours sur la litt\u00e9rature, elles produisent aussi un discours sur le monde, ce dernier \u00e9tant aussi politique, voire \u00e9mancipateur dans le cas du roman de Thien. L\u2019analyse aura plus g\u00e9n\u00e9ralement permis de d\u00e9gager le paradoxe inh\u00e9rent au <em>Livre des traces<\/em>, objet \u00e0 la fois clos sur lui-m\u00eame (comme toute fiction qui construit son propre univers) et fondamentalement ouvert puisque l\u2019acte de lecture le rend perm\u00e9able au monde dans lequel il circule et \u00e9volue. Ce fonctionnement s\u2019apparente ainsi \u00e0 celui de la m\u00e9moire dans la mesure o\u00f9 l\u2019encodage initial s\u2019inscrit dans une transformation constante. Les souvenirs sont effectivement continuellement remani\u00e9s et r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9s \u00e0 la lumi\u00e8re du pr\u00e9sent. De m\u00eame, le <em>Livre des traces <\/em>se constitue comme une m\u00e9moire mouvante, capable d\u2019accueillir une quantit\u00e9 infinie d\u2019\u00e9v\u00e9nements en son sein. Cela \u00e9claire plus g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019apport de la fictionnalisation dans l\u2019entreprise de Thien\u00a0: elle agit moins en recouvrant un r\u00e9el jug\u00e9 v\u00e9ridique qu\u2019en produisant un savoir toujours en mouvement qui pallie l\u2019incompl\u00e9tude de la r\u00e9alit\u00e9 et de la mise en r\u00e9cit. Manuscrit alternatif et fragmentaire, quoique totalisant, le <em>Livre des traces <\/em>s\u2019av\u00e8re profond\u00e9ment englobant de par l\u2019incompl\u00e9tude qui lui est inh\u00e9rente; il ne s\u2019agit pas d\u2019offrir une repr\u00e9sentation toute-puissante d\u2019un r\u00e9el satur\u00e9, mais bien de cr\u00e9er un passage ouvert \u00e0 l\u2019avenir et \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. Encyclop\u00e9die vivante donc, qui se donne par son d\u00e9bordement du c\u00f4t\u00e9 de la lecture plut\u00f4t que par sa capacit\u00e9 \u00e0 englober le r\u00e9el dans un tout herm\u00e9tique, ferm\u00e9 \u00e0 l\u2019autre et \u00e0 sa m\u00e9moire. L\u00e0 r\u00e9side peut-\u00eatre la sp\u00e9cificit\u00e9 du devoir de m\u00e9moire collectif qu\u2019accomplit la litt\u00e9rature.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<h3>Corpus \u00e9tudi\u00e9<\/h3>\n<p>Thien, Madeleine. <em>Nous qui n\u2019\u00e9tions rien<\/em>, trad. de l\u2019anglais par Catherine Leroux, Montr\u00e9al, Alto, 2018 [2016], 544 p.<\/p>\n<h3>Monographies<\/h3>\n<p>Blumenberg, Hans. <em>La lisibilit\u00e9 du monde<\/em>, trad. de l\u2019allemand par Pierre Rusch et Denis Trierweiler, Paris, CERF, coll. \u00ab\u00a0Passages\u00a0\u00bb, 2007 [1979].<\/p>\n<p>Calvino, Italo. <em>Le\u00e7ons am\u00e9ricaines<\/em>, Paris, Gallimard, 1989.<\/p>\n<p>Demanze, Laurent. <em>Les Fictions encyclop\u00e9diques. De Gustave Flaubert \u00e0 Pierre Senges<\/em>, Paris, Jos\u00e9 Corti, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Les essais\u00a0\u00bb, 2015.<\/p>\n<p>Nora, Pierre (sous la dir. de). <em>Le Lieux de m\u00e9moire<\/em>, vol. I, Paris, Gallimard, 1997, p.\u00a023-43.<\/p>\n<p>Said, Edward. <em>Culture and Imperialism<\/em>, London, Charro &amp; Windus, 1993.<\/p>\n<p>Samoyault, Tiphaine. <em>L\u2019Exc\u00e8s du roman<\/em>, Paris, Maurice Nadeau, 1999.<\/p>\n<h3>Articles<\/h3>\n<p>Delazari, Ivan. \u00ab\u2009Madeleine Thien\u2019s Chinese Encyclopedia: Facts, Musics, Sympathies\u2009\u00bb, <em>Genre<\/em>, Chicago, University of Illinois at Chicago Circle, vol. 54, no 2, 2021, p.\u00a0221-244.<\/p>\n<p>Gardner, Carli. \u00ab\u00a0Mash-up, Smash-up: Mixing Genres and Mediums to Rewrite History in<em> Do Not Say We Have Nothing\u00a0\u00bb<\/em>, <em>Contemporary Kanata, Interdisciplinary Approaches to Canadian Studies<\/em>, no 1, 2021. DOI\u00a0: <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.25071\/2564-4661.17\">https:\/\/doi.org\/10.25071\/2564-4661.17<\/a>.<\/p>\n<p>Samoyault, Tiphaine. \u00ab\u00a0La reprise (note sur l\u2019id\u00e9e de roman-monde)\u00a0\u00bb, <em>Romantisme<\/em>, vol.\u00a02, no 136, 2007, p. 95-104.<\/p>\n<h3>Entretiens<\/h3>\n<p>Lee, Hsiu-chuan. \u00ab\u00a0Writing, History, and Music in Do Not Say We Have Nothing: A Conversation with Madeleine Thien\u00a0\u00bb, <em>Canadian Literature<\/em><em>, <\/em>no 238, 2019, p. 13-28. [En ligne] [<a href=\"https:\/\/www.proquest.com\/scholarly-journals\/writing-history-music-do-not-say-we-have-nothing\/docview\/2306207080\/se-2?accountid=12543\">https:\/\/www.proquest.com\/scholarly-journals\/writing-history-music-do-not&#8230;<\/a><\/p>\n<p>Patterson, Christopher B., Jason S. Polley et Madeleine Thien. \u00ab\u00a0Beneath the Slogans: interview with Madeleine Thien on Do Not Say We Have Nothing\u00a0\u00bb, <em>Cha<\/em>, no 28, 2017. [En ligne] [<a href=\"https:\/\/www.asiancha.com\/content\/view\/2931\/651\/]\">https:\/\/www.asiancha.com\/content\/view\/2931\/651\/]<\/a>.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_b3wg3k5\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_b3wg3k5\">[1]<\/a> Delazari emprunte la notion \u00e0 Edward Said, notion qui implique de tenir compte des diff\u00e9rentes perspectives (culturelles, esth\u00e9tiques, historiques, \u00e9pist\u00e9mologiques et m\u00eame \u00e9motives) en simultan\u00e9, en consid\u00e9rant \u00e0 la fois la structure interne du texte et la mani\u00e8re dont ce dernier interagit avec le ou les contextes. (1993)<\/p>\n<p id=\"footnote2_7mfz35s\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_7mfz35s\">[2]<\/a> Il s\u2019agit d\u2019un concept \u00e9labor\u00e9 par Pierre Nora qui d\u00e9signe \u00ab\u00a0un lieu double; un lieu d\u2019exc\u00e8s clos sur lui-m\u00eame, ferm\u00e9 sur son identit\u00e9 et ramass\u00e9 sur son nom, mais constamment ouvert sur l\u2019\u00e9tendue de ses significations.\u00a0\u00bb (Nora 1984, 43)<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Boivin, Agla\u00e9. 2023.\u00a0\u00ab Le \u00ab\u00a0Livre des Traces\u00a0\u00bb comme m\u00e9taphore de la lisibilit\u00e9 du monde dans\u00a0Nous qui n&rsquo;\u00e9tions rien de Madeleine Thien\u00a0\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier\u00a0\u00ab\u00a0Anamn\u00e8se: oubli et oubli\u00e9\u00b7e\u00b7s en litt\u00e9rature \u00bb, no. 37, En ligne &lt;http:\/\/www.revuepostures.com\/fr\/articles\/boivin-37&gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx\/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/boivin_37.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 boivin_37.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-3a542cd9-370e-4fdd-a0f9-6517f61ff752\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/boivin_37.pdf\">boivin_37<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/boivin_37.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-3a542cd9-370e-4fdd-a0f9-6517f61ff752\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier\u00a0\u00ab\u00a0Anamn\u00e8se: oubli et oubli\u00e9\u00b7e\u00b7s en litt\u00e9rature \u00bb, no. 37 Dans les Le\u00e7ons am\u00e9ricaines, Italo Calvino affirme que \u00ab\u00a0[l]a litt\u00e9rature ne peut vivre que si on lui assigne des objectifs d\u00e9mesur\u00e9s, voire impossibles \u00e0 atteindre.\u00a0\u00bb (1988, 179) C\u2019est en adoptant l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une d\u00e9mesure intrins\u00e8que aux ambitions litt\u00e9raires s\u2019\u00e9rigeant contre l\u2019oubli que j\u2019analyserai Nous qui n\u2019\u00e9tions rien [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1357,1134,1360],"tags":[42],"class_list":["post-5757","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-anamnese-oubli-et-oubliees-en-litterature","category-article","category-loubli","tag-boivin-aglae"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5757","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5757"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5757\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8297,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5757\/revisions\/8297"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5757"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5757"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5757"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}