{"id":5758,"date":"2024-06-13T19:48:38","date_gmt":"2024-06-13T19:48:38","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/lecriture-de-lanteriorite-chez-annie-ernaux\/"},"modified":"2024-08-15T17:45:06","modified_gmt":"2024-08-15T17:45:06","slug":"lecriture-de-lanteriorite-chez-annie-ernaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5758","title":{"rendered":"L&rsquo;\u00e9criture de l&rsquo;ant\u00e9riorit\u00e9 chez Annie Ernaux"},"content":{"rendered":"\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6909\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6909\">Dossier\u00a0\u00ab\u00a0Anamn\u00e8se: oubli et oubli\u00e9.e.s en litt\u00e9rature \u00bb, no. 37<\/a><\/h5>\n\n\n<blockquote>\n<p>Pour moi, la v\u00e9rit\u00e9 est simplement le nom donn\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019on cherche et qui se d\u00e9robe sans cesse<a id=\"footnoteref1_3t5y707\" class=\"see-footnote\" title=\" Ernaux, Annie et Jeannet, Fr\u00e9d\u00e9ric-Yves. 2011. L\u2019\u00e9criture comme un couteau. Entretien avec Fr\u00e9d\u00e9ric-Yves Jeannet. Paris\u00a0: \u00c9ditions Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Folio\u00a0\u00bb, p. 30. \" href=\"#footnote1_3t5y707\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>Annie Ernaux, <em>L\u2019\u00e9criture comme un couteau, Entretien avec Fr\u00e9d\u00e9ric-Yves Jeannet<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>S\u2019il est exact d\u2019affirmer que nous sommes des \u00eatres de langage, que nous nous pensons \u00e0 travers celui-ci, il est aussi vrai que la langue dans toute sa complexit\u00e9 peut \u00eatre \u00e0 la fois garante de violence et outil d\u2019\u00e9mancipation. Chez certain\u00b7es \u00e9crivain\u00b7es, la langue, par le m\u00e9dium de la litt\u00e9rature, joue un r\u00f4le fondamental dans la venue \u00e0 soi. Lors d\u2019un travail d\u2019\u00e9criture de l\u2019ant\u00e9riorit\u00e9 \u2014 d\u2019une \u00e9criture tourn\u00e9e vers le pass\u00e9 \u2014 une transformation peut s\u2019op\u00e9rer chez un sujet, le faisant ainsi passer de l\u2019assujettissement \u00e0 la subjectivit\u00e9 par le truchement d\u2019une agentivit\u00e9. C\u2019est le cas de l\u2019\u00e9crivaine fran\u00e7aise Annie Ernaux dans plusieurs de ses romans auto-socio-biographiques<a id=\"footnoteref2_fayydbk\" class=\"see-footnote\" title=\"Annie Ernaux qualifie elle-m\u00eame son \u0153uvre d\u2019auto-socio-biographique dans L\u2019\u00e9criture comme un couteau, entretien avec Fr\u00e9d\u00e9ric-Yves Jeannet. Dans l\u2019essai, elle \u00e9voque une seconde p\u00e9riode de son \u00e9criture qui serait \u00ab\u00a0avant tout des explorations, o\u00f9 il s\u2019agit moins de dire le moi ou de le retrouver que de le perdre dans une r\u00e9alit\u00e9 plus vaste, une culture, une condition, une douleur, etc.\u00a0\u00bb (23). Ce qu\u2019elle nomme auto-socio-biographie se d\u00e9finit comme un refus de la fiction combin\u00e9 \u00e0 une \u00e9criture du r\u00e9el. Ernaux met en sc\u00e8ne des exp\u00e9riences qu\u2019elle a v\u00e9cues, mais qui pourraient \u00e9galement \u00eatre v\u00e9cues par toustes et qui se situent dans des contextes socio-politiques pr\u00e9cis. \" href=\"#footnote2_fayydbk\">[2]<\/a>, notamment dans <em>M\u00e9moire de fille<\/em><a id=\"footnoteref3_3py5wbh\" class=\"see-footnote\" title=\" M\u00e9moire de fille est le r\u00e9cit de la premi\u00e8re exp\u00e9rience sexuelle de la jeune Annie Duchesne avec un homme lors de l\u2019\u00e9t\u00e9 1958 \u00e0 la colonie de S. Cette nuit et le rejet qui en suit auront un impact important sur la narratrice\u00a0: sur son corps\u00a0 et sur les deux ann\u00e9es suivantes de sa vie.\" href=\"#footnote3_3py5wbh\">[3]<\/a> sur lequel je me pencherai dans cet article. C\u2019est d\u2019abord avec la th\u00e9oricienne Judith Butler et son essai <em>Violence, deuil, politique<\/em> que je d\u00e9cortiquerai l\u2019incipit de <em>M\u00e9moire de fille<\/em>. Ensuite, je tenterai de montrer comment la rem\u00e9moration du pass\u00e9 \u00e0 travers l\u2019\u00e9criture de soi peut faire \u00e9merger un sentiment de honte, puis permettre d\u2019effectuer un renversement de la pens\u00e9e et constituer le d\u00e9clenchement d\u2019un processus d\u2019\u00e9mancipation. Pour ce faire, je soul\u00e8verai la mani\u00e8re dont s\u2019op\u00e8re et se d\u00e9plie la m\u00e9moire par l\u2019\u00e9criture chez Ernaux. Tout comme l\u2019autrice entame un \u00e9change avec la jeune fille qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 \u00e0 travers sa mise en r\u00e9cit, je ferai entrer en dialogue <em>M\u00e9moire de fille<\/em> avec l\u2019essai <em>L\u2019\u00e9criture comme un couteau, entretien avec Fr\u00e9d\u00e9ric-Yves Jeannet<\/em> dans lequel Ernaux parle de son propre processus d\u2019\u00e9criture. Ainsi, je soul\u00e8verai les diff\u00e9rentes mani\u00e8res que l\u2019\u00e9crivaine emploie pour entrer en contact avec son pass\u00e9 et comment la litt\u00e9rature devient musement dans l\u2019exploration de cet espace labyrinthique entre anamn\u00e8se et pr\u00e9sent de l\u2019\u00e9nonciation \u2014 travers\u00e9e qui s\u2019effectue non sans quelques emb\u00fbches.<\/p>\n<h2>L\u2019assujettissement face \u00e0 l\u2019Autre<\/h2>\n<p>Les premi\u00e8res phrases et premiers paragraphes d\u2019une \u0153uvre sont toujours d\u2019une importance capitale, car ils sont le lieu strat\u00e9gique o\u00f9 une transition entre le texte et le hors-texte s\u2019op\u00e8re et assure un r\u00f4le de programmation de lecture. L\u2019incipit de <em>M\u00e9moire de fille <\/em>expose en quelque sorte les filons du r\u00e9cit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il y a des \u00eatres qui sont submerg\u00e9s par la r\u00e9alit\u00e9 des autres [\u2026] Ni soumission ni consentement, seulement l\u2019effarement du r\u00e9el qui fait tout juste se dire \u00ab\u00a0qu\u2019est-ce qui m\u2019arrive\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0c\u2019est \u00e0 moi que \u00e7a arrive\u00a0\u00bb sauf qu\u2019il n\u2019y a plus de moi en cette circonstance, ou ce n\u2019est plus le m\u00eame d\u00e9j\u00e0. Il n\u2019y a plus que l\u2019Autre, ma\u00eetre de la situation, des gestes, du moment qui suit, qu\u2019il est seul \u00e0 conna\u00eetre. Puis l\u2019autre s\u2019en va, vous avez cess\u00e9 de lui plaire, il ne vous trouve plus d\u2019int\u00e9r\u00eat. Il vous abandonne avec le r\u00e9el, par exemple une culotte souill\u00e9e. Il ne s\u2019occupe plus que de son temps \u00e0 lui. Vous \u00eates seul avec votre habitude, d\u00e9j\u00e0, d\u2019ob\u00e9ir. (Ernaux 2018, 11-12<a id=\"footnoteref4_khc7a1c\" class=\"see-footnote\" title=\" Dor\u00e9navant, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019\u0153uvre analys\u00e9e seront indiqu\u00e9es par le sigle MDF entre parenth\u00e8ses.\" href=\"#footnote4_khc7a1c\">[4]<\/a>)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>D\u2019entr\u00e9e de jeu, Ernaux \u00e9voque l\u2019assujettissement face \u00e0 l\u2019<em>Autre<\/em>, celui qu\u2019elle nomme le <em>Ma\u00eetre<\/em>. Elle exprime la perte de soi \u00e0 travers non seulement cet assujettissement, mais aussi le deuil de cet <em>Autre<\/em> qui ne veut plus d\u2019elle. Je fais ici le lien avec le travail de la philosophe Judith Butler. S\u2019il s\u2019oriente aujourd\u2019hui principalement sur la th\u00e9orie queer, son travail a ant\u00e9rieurement trait\u00e9 de la question de la vuln\u00e9rabilit\u00e9, du rapport \u00e0 l\u2019Autre et de la construction de soi en tant que sujet soumis \u00e0 un pouvoir quelconque. Dans son ouvrage <em>Vie pr\u00e9caire\u00a0: les pouvoirs du deuil et de la violence<\/em>, elle explique que<\/p>\n<blockquote>\n<p>la douleur du deuil r\u00e9v\u00e8le combien nous sommes assujettis \u00e0 nos relations aux autres, d\u2019une fa\u00e7on que nous ne pouvons pas toujours exprimer ou expliquer, qui nous emp\u00eache d\u2019\u00eatre toujours lucides sur nous-m\u00eames [\u2026] Je pourrais tenter ici de raconter l\u2019histoire de ce que je ressens, mais il faudrait alors que le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb m\u00eame qui cherche \u00e0 raconter soit interrompu en plein r\u00e9cit, car ce \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb est mis en question par sa relation \u00e0 l\u2019Autre, laquelle ne me r\u00e9duit pas \u00e0 proprement parler au mutisme, mais entame un travail de sape dont mon discours porte les traces. Je raconte l\u2019histoire des relations que j\u2019ai librement choisies pour mieux r\u00e9v\u00e9ler, chemin faisant, comment ces m\u00eames relations se saisissent de moi et me d\u00e9font. Mon r\u00e9cit se fait h\u00e9sitant et il faut qu\u2019il en soit ainsi [\u2026] Nous sommes d\u00e9faits les uns par les autres. (Butler 2005, 49-50)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Bien s\u00fbr, il y a un degr\u00e9 d\u2019assujettissement diff\u00e9rent d\u2019un sujet \u00e0 un autre et d\u2019une relation \u00e0 une autre face \u00e0 cette remise en question qu\u2019expose Butler. Dans le cas qui m\u2019int\u00e9resse, Ernaux entame le travail qu\u2019\u00e9voque la th\u00e9oricienne\u00a0: celui de se raconter. Elle met en r\u00e9cit non seulement l\u2019histoire de ce qu\u2019elle a ressenti face \u00e0 la perte de cet <em>Autre<\/em> dans le pass\u00e9 de l\u2019\u00e9nonc\u00e9, mais aussi de ce qu\u2019elle ressent au pr\u00e9sent de l\u2019\u00e9nonciation \u00e0 travers son geste d\u2019\u00e9criture de l\u2019ant\u00e9riorit\u00e9. Pour effectuer ce travail, l\u2019autrice se trouve dans la n\u00e9cessit\u00e9 de remplacer le <em>je<\/em> de la jeune fille qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 par la troisi\u00e8me personne, un <em>elle <\/em>qui lui permet une certaine distance \u2014 distance qui s\u2019av\u00e8re requise pour sa mise en r\u00e9cit. Elle d\u00e9signe la jeune fille qu\u2019elle \u00e9tait \u00e0 cette \u00e9poque par deux surnoms\u00a0: <em>la fille de 58<\/em>, 1958 \u00e9tant l\u2019ann\u00e9e de l\u2019\u00e9t\u00e9 qu\u2019elle se rem\u00e9more, et <em>la<\/em> <em>fille de S<\/em>, S \u00e9tant la premi\u00e8re lettre du nom de la colonie dont elle a fait partie lors de cet \u00e9t\u00e9 en question. Cette distance install\u00e9e par la narratrice permet un dialogue entre la femme qu\u2019elle est au moment de l\u2019\u00e9criture; au pr\u00e9sent de l\u2019\u00e9nonciation, et la jeune fille qu\u2019elle \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque; au moment de l\u2019\u00e9nonc\u00e9. Les indices qu\u2019elle nous livre dans l\u2019incipit quant \u00e0 la th\u00e9matique de son texte ne s\u2019arr\u00eatent pas l\u00e0\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>D\u2019autres ont beau jeu alors de vous circonvenir, de se pr\u00e9cipiter dans votre vide, vous ne leur refusez rien, vous les sentez \u00e0 peine. Vous attendez le Ma\u00eetre, qu\u2019il vous fasse la gr\u00e2ce de vous toucher au moins une fois. Il le fait, une nuit, avec les pleins pouvoirs sur vous que tout votre \u00eatre a suppli\u00e9s. Le lendemain, il n\u2019est plus l\u00e0. Peu importe, l\u2019esp\u00e9rance de le retrouver est devenue votre raison de vivre, de vous habiller, de vous cultiver, de r\u00e9ussir vos examens. Il reviendra et vous serez digne de lui [\u2026] Tout ce que vous faites est pour le Ma\u00eetre. (<em>MDF<\/em>, 12)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019\u00e9crivaine repr\u00e9sente par ces quelques lignes le vide qu\u2019occasionne la perte de soi. Elle se rem\u00e9more et se raconte, afin de \u00ab\u00a0parvenir \u00e0 penser la mani\u00e8re dont [elle a \u00e9t\u00e9] non seulement constitu\u00e9e, mais aussi d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e par [ses] relations\u00a0\u00bb (Butler 2005, 50). L\u2019<em>Autre<\/em>, malgr\u00e9 son absence, ou peut-\u00eatre m\u00eame <em>par<\/em> son absence, devient sa raison de vivre, ce qui constitue sa personne, jusqu\u2019\u00e0 ce que, tranquillement, elle d\u00e9couvre sa propre valeur, son ind\u00e9pendance et son autonomie\u00a0: \u00ab\u00a0Mais sans vous en rendre compte, en travaillant \u00e0 votre propre valeur vous vous \u00e9loignez inexorablement de lui. Vous mesurez votre folie, vous ne voulez plus le revoir jamais. Vous vous jurez d\u2019oublier tout et de ne jamais en parler \u00e0 personne.\u00a0\u00bb (<em>MDF<\/em>, 12) Or, la narratrice n\u2019oublie pas compl\u00e8tement son trouble comme elle l\u2019aurait souhait\u00e9. Celle-ci \u00e9voque la date du 16 ao\u00fbt 1958 comme la derni\u00e8re fois que son corps lui a appartenu\u00a0: \u00ab\u00a0comme la derni\u00e8re fois [qu\u2019elle a son] corps\u00a0\u00bb (17), pour le dire avec ses mots. Cette d\u00e9possession du corps, du soi, se traduit en quelques violences fondatrices \u2014 rejet suite \u00e0 sa premi\u00e8re exp\u00e9rience sexuelle, humiliation, sexisme et domination masculine, injustice, objectification du corps \u2014 qui viennent d\u00e9finir le sujet par rapport \u00e0 ses relations; les \u00e9v\u00e8nements v\u00e9cus \u00e0 la colonie de S ont plusieurs r\u00e9percussions n\u00e9gatives sur son amour-propre et l\u2019am\u00e8nent \u00e0 vivre \u00e9norm\u00e9ment de honte. Butler d\u00e9veloppe cette id\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[L]a peau et la chair nous exposent au regard et au contact des autres, comme \u00e0 leur violence, et nos corps nous font courir le danger d\u2019en devenir \u00e9galement le ressort et l\u2019instrument\u00a0[\u2026] [M]on corps est et n\u2019est pas mien. D\u2019embl\u00e9e livr\u00e9 au monde des autres, il porte leur empreinte, il se forme au creuset de la vie sociale; ce n\u2019est que plus tard, et avec quelque incertitude, que je revendique mon corps comme mien, si du moins je le fais un jour. (Butler 2055, 52-53)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est ce \u00e0 quoi Ernaux s\u2019emploie dans <em>M\u00e9moire de fille\u00a0<\/em>: revendiquer son corps comme sien en se racontant, se rem\u00e9morer \u00e0 partir du langage pour cheminer de l\u2019assujettissement \u00e0 la subjectivation, et \u00e9crire la coupure du contact \u00e0 soi, au pass\u00e9, dans le but d\u2019arriver \u00e0 un soi entier, au pr\u00e9sent. Ce cheminement ne se fera pas sans \u00e9cueils ni impasses. D\u00e8s le d\u00e9but du r\u00e9cit, la narratrice \u00e9voque une intuition; celle que toustes les membres de la colonie de S se seraient dispers\u00e9\u00d7es puis oubli\u00e9\u00d7es, mais<\/p>\n<blockquote>\n<p>[&#8230;] elle, oubli\u00e9e sans doute plus vite que les autres, comme une anomalie [\u2026] quelque chose de risible dont il serait ridicule de s\u2019encombrer la m\u00e9moire. Absente de leurs souvenirs de l\u2019\u00e9t\u00e9 58, r\u00e9duits peut-\u00eatre aujourd\u2019hui \u00e0 des silhouettes floues dans des lieux vagues [\u2026] D\u00e9finitivement oubli\u00e9e des autres, fondus dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise. (<em>MDF<\/em>, 16-17)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans ce d\u00e9nigrement du soi, sans doute d\u00fb au sentiment de l\u2019opprobre et \u00e0 l\u2019humiliation v\u00e9cue qui \u00e9mergent de sa m\u00e9moire, la narratrice aurait \u00e9galement souhait\u00e9 s\u2019oublier elle-m\u00eame. Elle ajoute en effet\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai voulu l\u2019oublier aussi cette fille. L\u2019oublier vraiment, c\u2019est-\u00e0-dire ne plus avoir envie d\u2019\u00e9crire sur elle. Ne plus penser que je dois \u00e9crire sur elle son d\u00e9sir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari [\u2026] C\u2019est le texte toujours manquant. Toujours remis. Le trou inqualifiable.\u00a0\u00bb (17) \u00c0 la suite de cet \u00e9nonc\u00e9, nous pourrions nous demander quelle est la valeur de ce r\u00e9cit de soi entam\u00e9 par Ernaux et quel est donc son rapport \u00e0 l\u2019\u00e9criture. L\u2019autrice ressent cette \u00ab\u00a0envie d\u2019\u00e9crire sur elle\u00a0\u00bb (17) comme un besoin de remplir le \u00ab\u00a0trou inqualifiable\u00a0\u00bb\u00a0(17). Pour Ernaux, l\u2019\u00e9criture n\u2019est pas qu\u2019une recherche de souvenirs, d\u2019exp\u00e9riences, d\u2019\u00e9v\u00e8nements ou de perceptions enfouis \u2014 comme le serait par exemple une partie de la cure psychanalytique<a id=\"footnoteref5_ju9be31\" class=\"see-footnote\" title=\"La cure psychanalytique consiste \u00e0 faire \u00e9merger des souvenirs qui \u00e9taient enfouies en soi \u2014 dans l\u2019inconscient \u2014 par le langage, l\u2019association libre. \" href=\"#footnote5_ju9be31\">[5]<\/a> \u2014 mais bien une mise au monde. En effet, elle l\u2019explicite dans <em>L\u2019\u00e9criture comme un couteau<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Il me semble qu\u2019en \u00e9crivant, je me projette dans le monde, au-del\u00e0 des apparences, par un travail o\u00f9 tout mon savoir, ma culture aussi, ma m\u00e9moire, etc., sont engag\u00e9s et qui aboutit \u00e0 un texte, donc aux autres.\u00a0\u00bb (Ernaux et Jeannet 2011, 55) Ainsi, aller vers soi est \u00e9galement le geste d\u2019aller vers l\u2019autre par le texte aboutit. En ce sens, pour la narratrice de <em>M\u00e9moire de fille<\/em>, l\u2019\u00e9criture de son pass\u00e9 devient une condition fondamentale pour que les \u00e9v\u00e8nements v\u00e9cus aient un sens\u00a0: \u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le temps devant moi se raccourcit [\u2026] L\u2019id\u00e9e que je pourrais mourir sans avoir \u00e9crit sur celle que tr\u00e8s t\u00f4t j\u2019ai nomm\u00e9e \u00ab\u00a0la fille de 58\u00a0\u00bb me hante. Un jour, il n\u2019y aura plus personne pour se souvenir. Ce qui a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu par cette fille, nulle autre, restera inexpliqu\u00e9, v\u00e9cu pour rien. (<em>MDF<\/em>, 18-19)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Chez Ernaux, il est donc imp\u00e9ratif de laisser une trace de cette existence. Le r\u00e9cit de soi devient ainsi l\u2019assurance d\u2019une continuit\u00e9 de l\u2019\u00eatre\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Dans une mise \u00e0 jour d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 dominante, que le r\u00e9cit de soi recherche pour assurer une continuit\u00e9 de l\u2019\u00eatre, il manque toujours ceci\u00a0: l\u2019incompr\u00e9hension de ce qu\u2019on vit au moment o\u00f9 on le vit, cette opacit\u00e9 du pr\u00e9sent qui devrait trouer chaque phrase, chaque assertion. (<em>MDF<\/em>, 125-126)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour l\u2019autrice, les faits ne peuvent donc acqu\u00e9rir un sens que dans le discours r\u00e9trospectif de soi et des \u00e9v\u00e8nements ant\u00e9rieurs, car ils ne sont pas bien compris lorsqu\u2019ils sont v\u00e9cus dans le moment pr\u00e9sent. Dans cet ordre d\u2019id\u00e9e, selon l\u2019\u00e9crivaine et th\u00e9oricienne R\u00e9gine Robin, le soi serait une construction sans cesse inachev\u00e9e, constamment en \u00ab\u00a0<em>work in progress<\/em>\u00a0\u00bb (Robin\u00a02005 cit\u00e9e dans L\u00e9pine 2021, 169). Dans son essai <em>Le Golem de l\u2019\u00e9criture\u00a0<\/em>: <em>de l\u2019autofiction au cybersoi<\/em>, elle \u00e9crit ceci\u00a0: \u00ab\u00a0S\u2019autocr\u00e9er, s\u2019inventer, se r\u00e9inventer, \u00e9chapper aux d\u00e9terminations lourdes qui nous enserrent, d\u00e9terminations sociales, d\u00e9terminations symboliques et g\u00e9n\u00e9alogiques, culturelles ou psychologiques. Se moquer des filiations et de sa place dans la filiation\u00a0\u00bb (Robin\u00a02005 cit\u00e9e dans L\u00e9pine 2021, 169). Cet \u00e9nonc\u00e9 de Robin illustre bien le d\u00e9veloppement de la subjectivit\u00e9 par la cr\u00e9ation, une esth\u00e9tique de la r\u00e9invention constante du soi. Le retour vers elle-m\u00eame par la litt\u00e9rature est n\u00e9cessaire pour Ernaux afin d\u2019assurer une pr\u00e9sence \u00e0 soi et une pr\u00e9sence au monde. N\u00e9anmoins, cela ne se fait pas sans un d\u00e9tour par la honte\u00a0: \u00ab\u00a0La honte \u00e9tait ineffa\u00e7able, enclose dans les murs de la colonie\u00a0\u00bb (<em>MDF<\/em>, 118). Puis, le 28 avril 2015, un renversement a lieu \u2014 dans un pr\u00e9sent \u00e9nonciatif, Ernaux se dit lib\u00e9r\u00e9e par l\u2019\u00e9criture\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Cette fois \u2014 28 avril 2015 \u2014 je quitte la colonie pour de bon. Tant que je n\u2019y \u00e9tais pas entr\u00e9e de nouveau par l\u2019\u00e9criture, pas demeur\u00e9e des mois et des mois, je n\u2019en \u00e9tais pas partie [\u2026] Il me semble que j\u2019ai d\u00e9sincarc\u00e9r\u00e9 la fille de 58, cass\u00e9 le sortil\u00e8ge qui la retenait prisonni\u00e8re depuis plus de cinquante ans dans cette vieille b\u00e2tisse [\u2026] Je peux dire\u00a0: elle est moi, je suis elle. (85-86)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Enfin rejointe \u00e0 elle-m\u00eame, la narratrice peut s\u2019incarner en un <em>je<\/em> entier et ainsi se lib\u00e9rer de son lourd pass\u00e9.<\/p>\n<h2>Arr\u00eat sur image<\/h2>\n<p>Chez Ernaux, le processus de rem\u00e9moration fonctionne de plusieurs mani\u00e8res sp\u00e9cifiques. D\u2019abord, l\u2019\u00e9crivaine s\u2019en remet \u00e0 quelques traces externes et \u00e0 des souvenirs mat\u00e9riels tels que lettres, journaux intimes, bulletins scolaires, archives, sites Web et photographies. Elle qualifie ces derni\u00e8res de \u00ab\u00a0temps \u00e0 l\u2019\u00e9tat pur\u00a0\u00bb, consid\u00e9rant l\u2019objet photographique comme une repr\u00e9sentation d\u2019un r\u00e9el pass\u00e9 et myst\u00e9rieux\u00a0: \u00ab\u00a0Les photos, elles, me fascinent, elles sont tellement le temps \u00e0 l\u2019\u00e9tat pur. Je pourrais rester des heures devant une photo, comme devant une \u00e9nigme\u00a0\u00bb (Ernaux et Jeannet 2011, 41). Roland Barthes nomme cette \u00e9nigme de la photo, son no\u00e8me, dans son essai <em>La chambre claire<\/em>\u00a0: le \u00ab\u00a0<em>\u00c7a-a-\u00e9t\u00e9<\/em> [\u2026] cela que je vois s\u2019est trouv\u00e9 l\u00e0, dans ce lieu qui s\u2019\u00e9tend entre l\u2019infini et le sujet\u00a0\u00bb (1980, 120-121). Cet objet, sujet ou \u00e9v\u00e9nement, se traduit en un moment unique qui ne pourra jamais \u00eatre reproduit exactement tel que l\u2019original et ne pourra exister que dans \u2014 ou par \u2014 sa repr\u00e9sentation. Ensuite, Ernaux dit parfois retourner sur les lieux r\u00e9els o\u00f9 les \u00e9v\u00e8nements se sont d\u00e9roul\u00e9s et \u00ab\u00a0ne pas trouver le lieu conforme \u00e0 l\u2019image [qu\u2019elle] en gardait\u00a0\u00bb (<em>MDF<\/em>, 163). Puis, elle \u00e9voque le \u00ab\u00a0[d]\u00e9stockage massif d\u2019un entrep\u00f4t de la m\u00e9moire ferm\u00e9 depuis des d\u00e9cennies\u00a0\u00bb (132). Inopin\u00e9ment, plusieurs noms et visages lui reviennent de mani\u00e8re massive et remontent \u00e0 sa conscience. Ernaux explique que ce sont parfois des \u00e9motions et sensations qui se font ressentir\u00a0en elle, sans que celles-ci soient rattach\u00e9es \u00e0 un discours\u00a0: \u00ab\u00a0Il me faut la sensation (ou le souvenir de la sensation), il me faut ce moment o\u00f9 la sensation arrive, d\u00e9pourvue de tout, nue. Seulement apr\u00e8s, trouver les mots\u00a0\u00bb (Ernaux et Jeannet 2011, 40). Ce ph\u00e9nom\u00e8ne se produit dans <em>M\u00e9moire de fille<\/em> \u00e0 quelques reprises\u00a0: \u00ab\u00a0j\u2019\u00e9coutais dans le haut de l\u2019escalier, proc\u00e8s dont je ne puis me rappeler un seul mot aujourd\u2019hui, seulement que j\u2019aurais voulu mourir sur-le-champ\u00a0\u00bb (<em>MDF<\/em>, 122). Telle une s\u00e9rie photo qui d\u00e9filerait devant ses yeux, Ernaux d\u00e9plie la m\u00e9moire en faisant \u00e9merger des images du pass\u00e9 \u00e0 la conscience\u00a0: \u00ab\u00a0Comme si le langage venu tard dans l\u2019\u00e9volution humaine ne s\u2019imprimait pas aussi facilement que les images\u00a0\u00bb (117). Tout au long du r\u00e9cit, la narratrice <em>voit<\/em> la fille qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9. Elle r\u00e9p\u00e8te souvent\u00a0: \u00ab\u00a0Je la vois\u00a0\u00bb effectuer telle action, \u00eatre dans un tel \u00e9tat, se trouver \u00e0 tel endroit, etc. Elle se souvient des v\u00eatements qu\u2019elle portait, de ses cheveux en chignon, de d\u00e9tails qu\u2019elle \u00e9crit comme plusieurs <em>ekphrasis<\/em> \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire de longues descriptions d\u00e9taill\u00e9es qui rendent visibles et \u00e9vidents les objets, les lieux, les actions qui fic\u00e8lent le r\u00e9cit. R\u00e9guli\u00e8rement, elle amorce un paragraphe en \u00e9voquant litt\u00e9ralement une image\u00a0: \u00ab\u00a0Image de cet apr\u00e8s-midi de septembre\u00a0: assise sur le lit de sa chambre \u00e0 Yvetot\u00a0\u00bb (127). Or, ces images ne sont pas mat\u00e9rielles et n\u2019existent que dans sa conscience. En d\u00e9crivant son processus d\u2019\u00e9criture, Ernaux affirme que \u00ab\u00a0[p]eut-\u00eatre le mieux serait-il de parler en termes <em>d\u2019arr\u00eat sur image<\/em>\u00a0\u00bb (Ernaux et Jeannet 2011, 40).<\/p>\n<h2>Retour vers soi<\/h2>\n<p>Au d\u00e9but du r\u00e9cit, Ernaux \u00e9num\u00e8re des points de rep\u00e8re ext\u00e9rieurs \u00e0 sa propre histoire, des \u00e9v\u00e8nements r\u00e9els qui ont eu lieu ind\u00e9pendamment de son existence lors de cet \u00e9t\u00e9\u00a01958, et ce afin de se situer dans le temps et de rattacher son r\u00e9cit \u00e0 des faits importants de l\u2019actualit\u00e9, archiv\u00e9s et connus de toustes. Cela semble assurer un lien au monde par plusieurs points d\u2019ancrage, qui confirmeraient l\u2019existence de sa propre histoire parmi l\u2019Histoire\u00a0: \u00ab\u00a0[R]etour du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, du franc lourd et d\u2019une nouvelle r\u00e9publique, de Pel\u00e9 champion du monde de foot, de Charly Gaul vainqueur du Tour de France et de la chanson de Dalida <em>Mon histoire c\u2019est l\u2019histoire d\u2019un amour<\/em>.\u00a0\u00bb (<em>MDF<\/em>, 13) Puis, elle avoue que \u00ab\u00a0la m\u00e9moire\u00a0brouille l\u2019ordre\u00a0\u00bb (13) des \u00e9t\u00e9s pass\u00e9s de sa jeunesse, ce qui corrobore en quelque sorte l\u2019id\u00e9e que la v\u00e9rit\u00e9 du pacte autobiographique serait, n\u00e9anmoins en partie, erron\u00e9e. L\u2019autrice avoue d\u00e8s lors que l\u2019exhaustivit\u00e9 de la v\u00e9rit\u00e9 est impossible, la m\u00e9moire \u00e9tant de marche avec l\u2019oubli. Elle \u00e9crit \u00ab\u00a0[n]e pas pouvoir situer l\u2019ant\u00e9riorit\u00e9 d\u2019un souvenir par rapport \u00e0 un autre interdit d\u2019\u00e9tablir un lien de cause \u00e0 effet entre les deux\u00a0\u00bb (118). Un r\u00e9cit n\u2019est pas un \u00e9v\u00e8nement r\u00e9el; il en est une repr\u00e9sentation, une construction \u00e0 partir d\u2019une autre construction \u2014 l\u2019histoire racont\u00e9e du souvenir qui en reste. L\u2019effort qu\u2019Ernaux d\u00e9ploie sur son geste de se rappeler le pass\u00e9 n\u2019est pas la promesse d\u2019une exhaustivit\u00e9, mais bien un retour vers elle-m\u00eame. Elle \u00ab\u00a0accepte de mettre en doute la fiabilit\u00e9 de la m\u00e9moire, m\u00eame la plus implacable, pour atteindre la r\u00e9alit\u00e9 pass\u00e9e\u00a0\u00bb (97). Les souvenirs sont parsem\u00e9s de trous n\u00e9cessaires. Se rappeler de tout serait en effet insupportable. Selon Robin,<\/p>\n<blockquote>\n<p>[l]es autobiographies sont cependant des fictions qui ont une utilit\u00e9 psychique et sociale puissante puisqu\u2019elles forgent ce que Ricoeur appelle \u00ab\u00a0l\u2019identit\u00e9 narrative\u00a0\u00bb du sujet. Elles \u00e9tablissent des liens, des continuit\u00e9s, mais loin de sa v\u00e9rit\u00e9. Non qu\u2019elles cherchent sciemment \u00e0 mentir, \u00e0 occulter, ce serait trop simple, mais elle retient des morceaux \u00e9pars, elles remplissent des vides, elles comblent des silences, des lacunes, elles effacent des interstices par lesquels quelque chose de l\u2019inconscient viendrait miner ce bel \u00e9difice. (Robin cit\u00e9e dans L\u00e9pine 2021, 165)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Certes, l\u2019identit\u00e9 narrative d\u2019Ernaux montre sa capacit\u00e9 \u00e0 mettre en r\u00e9cit les \u00e9v\u00e8nements de son existence de mani\u00e8re claire et concordante, mais elle expose avant tout un besoin vital de s\u2019y adonner.<\/p>\n<h2>Musement<\/h2>\n<p>Enfin, l\u2019\u00e9crivaine situe le r\u00e9cit de <em>M\u00e9moire de fille<\/em>\u00a0\u00ab\u00a0entre deux bornes temporelles, [\u2026] bornes du corps\u00a0\u00bb (<em>MDF<\/em>, 161). En ce sens, l\u2019\u00e9criture est v\u00e9cue comme une errance, un musement entre deux temps\u00a0: \u00ab\u00a0Vouloir \u00e9claircir, encha\u00eener ce qui \u00e9tait obscur, informe, au moment m\u00eame o\u00f9 j\u2019\u00e9crivais, c\u2019est me condamner [\u2026] \u00e0 n\u00e9gliger l\u2019action de la vie, du pr\u00e9sent, sur l\u2019\u00e9laboration de ce texte\u00a0\u00bb (Ernaux et Jeannet 2011, 18). Cette errance, entre pass\u00e9 et pr\u00e9sent, entre m\u00e9moire et oubli, constitue un flux de conscience que le professeur et essayiste Bertrand Gervais nomme musement\u00a0: \u00ab\u00a0Le musement est une errance de la pens\u00e9e, une forme de fl\u00e2nerie de l\u2019esprit, le jeu des associations qui s\u2019engage quand un sujet se laisse aller au mouvement continu de sa pens\u00e9e, \u00e0 l\u2019image des associations libres ou de l\u2019\u00e9coute flottante en psychanalyse.\u00a0\u00bb (Gervais 2009) Dans cette optique, le musement serait un \u00e9tat d\u2019absence active qui guiderait la main de l\u2019\u00e9crivain\u00b7e, le langage permettant ainsi de rendre pr\u00e9sent ce qui est absent, perdu, pass\u00e9, avec pour seule possibilit\u00e9 une remise au monde en tant que construction. Comme l\u2019\u00e9crit Simone de Beauvoir dans son autobiographie <em>La force des choses<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Mais cet ensemble unique, mon exp\u00e9rience \u00e0 moi, avec son ordre et ses hasards [\u2026] toutes ces choses dont j\u2019ai parl\u00e9, d\u2019autres dont je n\u2019ai rien dit \u2014 nulle part cela ne ressuscitera.\u00a0\u00bb (Beauvoir 1963, 686) Tel que je l\u2019ai montr\u00e9 dans cet article, l\u2019\u00e9criture de l\u2019ant\u00e9riorit\u00e9 peut avoir un r\u00e9el impact sur un\u00b7e auteur\u00b7rice au pr\u00e9sent de l\u2019\u00e9nonciation et changer compl\u00e8tement le cours de sa vie \u2014 de sa perception du soi. N\u00e9anmoins, mon constat est que le projet de l\u2019autobiographie ne peut \u00eatre exhaustif et garant de v\u00e9rit\u00e9 absolue en raison des diff\u00e9rentes formes d\u2019oubli et de brouillage de la m\u00e9moire. Une rigoureuse mise en r\u00e9cit de sa propre existence permettrait \u00e0 l\u2019\u00e9crivain\u00b7e de se retrouver iel-m\u00eame en un \u00eatre entier ou serait tout simplement de l\u2019ordre d\u2019une entreprise sans cesse renouvel\u00e9e\u00a0par cette fl\u00e2nerie de l\u2019esprit\u00a0: non pas dans le but d\u2019arriver \u00e0 une fin, \u00e0 un aboutissement, mais de r\u00e9p\u00e9ter l\u2019exp\u00e9rience du musement dans l\u2019\u00e9criture elle-m\u00eame, comme un \u00e9tat recherch\u00e9.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>&lt;pBaroni, Raphael et Bertrand Gervais. 2009. \u00ab\u00a0Imaginaire du labyrinthe. Entretien avec Bertrand Gervais\u00a0\u00bb. <em>Vox-poetica, Lettres et sciences humaines<\/em>. 15 f\u00e9vrier. &lt;p<a href=\"https:\/\/vox-poetica.com\/entretiens\/intGervais2009.html\">https:\/\/vox-poetica.com\/entretiens\/intGervais2009.html<\/a> (Page consult\u00e9e le 25 f\u00e9vrier 2023). &lt;pBarthes, Roland. 1980. <em>La chambre claire. Note sur la photographie. <\/em>Paris\u00a0: \u00c9ditions Gallimard, Coll. \u00ab\u00a0Cahiers du cin\u00e9ma Gallimard \u00bb. &lt;pBeauvoir, Simone de. 1963. <em>La force des choses<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Gallimard, Coll. \u00ab\u00a0Blanche\u00a0\u00bb. &lt;pButler, Judith. 2005. <em>Vie pr\u00e9caire. Les pouvoirs du deuil et de la violence apr\u00e8s le 11 septembre 2001<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Amsterdam. &lt;pErnaux, Annie et Fr\u00e9d\u00e9ric-Yves Jeannet. 2011. <em>L\u2019\u00e9criture comme un couteau. Entretien avec Fr\u00e9d\u00e9ric-Yves Jeannet<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Folio\u00a0\u00bb. &lt;pErnaux, Annie. 2018. <em>M\u00e9moire de fille<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Gallimard, Coll. \u00ab\u00a0Folio\u00a0\u00bb. &lt;pL\u00e9pine, St\u00e9phane. 2021. <em>Les ombres de la m\u00e9moire, Entretiens avec R\u00e9gine Robin<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: \u00c9ditions Somme toute, Coll. \u00ab\u00a0d\u2019ailleurs\u00a0\u00bb. &lt;pRobin, R\u00e9gine. 2005. <em>Le Golem de l\u2019\u00e9criture. De l\u2019autofiction au cybersoi<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: \u00c9ditions XYZ, Coll. \u00ab\u00a0Documents poche\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_3t5y707\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_3t5y707\">[1]<\/a> Ernaux, Annie et Jeannet, Fr\u00e9d\u00e9ric-Yves. 2011. <em>L\u2019\u00e9criture comme un couteau. Entretien avec Fr\u00e9d\u00e9ric-Yves Jeannet<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Folio\u00a0\u00bb, p. 30.<\/p>\n<p id=\"footnote2_fayydbk\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_fayydbk\">[2]<\/a> Annie Ernaux qualifie elle-m\u00eame son \u0153uvre d\u2019auto-socio-biographique dans <em>L\u2019\u00e9criture comme un couteau, entretien avec Fr\u00e9d\u00e9ric-Yves Jeannet<\/em>. Dans l\u2019essai, elle \u00e9voque une seconde p\u00e9riode de son \u00e9criture qui serait \u00ab\u00a0avant tout des <em>explorations<\/em>, o\u00f9 il s\u2019agit moins de dire le <em>moi<\/em> ou de le retrouver que de le perdre dans une r\u00e9alit\u00e9 plus vaste, une culture, une condition, une douleur, etc.\u00a0\u00bb (23). Ce qu\u2019elle nomme auto-socio-biographie se d\u00e9finit comme un refus de la fiction combin\u00e9 \u00e0 une \u00e9criture du r\u00e9el. Ernaux met en sc\u00e8ne des exp\u00e9riences qu\u2019elle a v\u00e9cues, mais qui pourraient \u00e9galement \u00eatre v\u00e9cues par toustes et qui se situent dans des contextes socio-politiques pr\u00e9cis.<\/p>\n<p id=\"footnote3_3py5wbh\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_3py5wbh\">[3]<\/a> <em> M\u00e9moire de fille<\/em> est le r\u00e9cit de la premi\u00e8re exp\u00e9rience sexuelle de la jeune Annie Duchesne avec un homme lors de l\u2019\u00e9t\u00e9 1958 \u00e0 la colonie de S. Cette nuit et le rejet qui en suit auront un impact important sur la narratrice\u00a0: sur son corps\u00a0 et sur les deux ann\u00e9es suivantes de sa vie.<\/p>\n<p id=\"footnote4_khc7a1c\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_khc7a1c\">[4]<\/a> Dor\u00e9navant, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019\u0153uvre analys\u00e9e seront indiqu\u00e9es par le sigle <em>MDF<\/em> entre parenth\u00e8ses.<\/p>\n<p id=\"footnote5_ju9be31\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_ju9be31\">[5]<\/a> La cure psychanalytique consiste \u00e0 faire \u00e9merger des souvenirs qui \u00e9taient enfouies en soi \u2014 dans l\u2019inconscient \u2014 par le langage, l\u2019association libre.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Kingsley, Marie-\u00c8ve. 2023.\u00a0\u00ab\u00a0L&rsquo;\u00e9criture de l&rsquo;ant\u00e9riorit\u00e9 chez Annie Ernaux \u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier\u00a0\u00ab\u00a0Anamn\u00e8se: oubli et oubli\u00e9.e.s en litt\u00e9rature \u00bb, no. 37, En ligne &lt;http:\/\/www.revuepostures.com\/fr\/articles\/kingsley-37&gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx\/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/kingsley_37.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 kingsley_37.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-2ebaeba9-f072-4265-9cb2-a685fa90829f\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/kingsley_37.pdf\">kingsley_37<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/kingsley_37.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-2ebaeba9-f072-4265-9cb2-a685fa90829f\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier\u00a0\u00ab\u00a0Anamn\u00e8se: oubli et oubli\u00e9.e.s en litt\u00e9rature \u00bb, no. 37 Pour moi, la v\u00e9rit\u00e9 est simplement le nom donn\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019on cherche et qui se d\u00e9robe sans cesse[1]. Annie Ernaux, L\u2019\u00e9criture comme un couteau, Entretien avec Fr\u00e9d\u00e9ric-Yves Jeannet S\u2019il est exact d\u2019affirmer que nous sommes des \u00eatres de langage, que nous nous pensons \u00e0 travers [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1357,1134,1360],"tags":[191],"class_list":["post-5758","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-anamnese-oubli-et-oubliees-en-litterature","category-article","category-loubli","tag-kingsley-marie-eve"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5758","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5758"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5758\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8295,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5758\/revisions\/8295"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5758"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5758"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5758"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}