{"id":5762,"date":"2024-06-13T19:48:39","date_gmt":"2024-06-13T19:48:39","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/le-franchissement-de-minuit-dans-4-48-psychose-sarah-kane-avec-jeremie\/"},"modified":"2024-08-15T16:49:05","modified_gmt":"2024-08-15T16:49:05","slug":"le-franchissement-de-minuit-dans-4-48-psychose-sarah-kane-avec-jeremie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5762","title":{"rendered":"Le \u00ab franchissement de Minuit\u2009 \u00bb dans \u00ab 4.48 Psychose \u00bb : Sarah Kane avec J\u00e9r\u00e9mie"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6910\">Dossier\u00a0\u00a0\u00ab De la cr\u00e9ation par le verbe \u00e0 la mort de Dieu : litt\u00e9rature et spiritualit\u00e9 \u00bb, no 39<\/a><\/h5>\n<p>La pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre <em>4.48 Psychose<\/em>, derni\u00e8re \u0153uvre de Sarah Kane, bouleverse d\u2019abord par la violence de son propos et par l\u2019\u00e9clatement radical de sa forme. Constitu\u00e9e de vingt-quatre fragments de longueur in\u00e9gale, elle met en sc\u00e8ne la parole d\u2019un personnage f\u00e9minin jamais nomm\u00e9, un personnage vivant un v\u00e9ritable effondrement psychique qui le conduit \u00e0 pr\u00e9voir de se suicider, \u00e0 4h48. Cette voix qui semble condamn\u00e9e et qui avance, tout au long de la pi\u00e8ce, vers l\u2019horizon de sa propre disparition, pose de mani\u00e8re particuli\u00e8rement frontale la question du rapport entre la parole et la mort. En effet, elle nous conduit \u00e0 nous interroger sur ce que l\u2019imminence d\u2019un effondrement, la perspective d\u2019un an\u00e9antissement, peut engendrer comme parole pour un sujet vivant une telle catastrophe. Dans son ouvrage <em>Devant la parole<\/em>, Val\u00e8re Novarina interroge sp\u00e9cifiquement cette dialectique entre parole et mort, une dialectique qu\u2019il place au c\u0153ur de sa vision du langage\u00a0: \u00ab\u00a0[c]e que je recherche depuis toujours, c\u2019est un \u00e9tat surgissant de la langue [\u2026]. Je recherche la force germinative de la langue, son pouvoir de passer la mort\u00a0\u00bb (Novarina 1999, 59). Ainsi, il y aurait au sein m\u00eame du langage une force organique, germinative, qui lui permettrait d\u2019engager un mouvement contraire \u00e0 celui qui tend vers l\u2019an\u00e9antissement.<\/p>\n<p>Cette tension entre la perspective d\u2019un an\u00e9antissement et la mani\u00e8re de le soutenir par la parole se trouve au c\u0153ur d\u2019une figure historique particuli\u00e8re : celle repr\u00e9sent\u00e9e par les proph\u00e8tes bibliques. En des temps historiques tourment\u00e9s, la parole des proph\u00e8tes de la Bible h\u00e9bra\u00efque entretenait en effet un rapport \u00e9troit, voire intime, avec la menace d\u2019une catastrophe, avec l\u2019effroi d\u2019une disparition annonc\u00e9e. Je tenterai ici de dresser un premier portrait du rapport qu\u2019entretient la parole proph\u00e9tique avec la question de l\u2019an\u00e9antissement, afin d\u2019en d\u00e9gager certaines sp\u00e9cificit\u00e9s qui me serviront de cadre th\u00e9orique pour l\u2019analyse du texte de Sarah Kane.<\/p>\n<h2>La parole proph\u00e9tique : un rapport dialectique entre la mort et la parole<\/h2>\n<p>Avant toute chose, je rappellerai que le.la proph\u00e8te.\u00e9tesse<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002ecb0000000000000000_5762\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002ecb0000000000000000_5762-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002ecb0000000000000000_5762-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Dans la mesure o\u00f9 la Bible h\u00e9bra\u00efque mentionne plusieurs femmes parmi les proph\u00e8tes, j\u2019utiliserai l\u2019\u00e9criture inclusive tout au long de ce texte.<\/span> est un \u00eatre appel\u00e9 par Dieu, un \u00eatre qui re\u00e7oit la parole divine et avec elle, le devoir de s\u2019en faire le.la porte-parole aupr\u00e8s des autres. En recevant cette parole, le.la proph\u00e8te se fait \u00e9nonciateur.rice de la Loi, fond\u00e9e entre autres sur l\u2019interdit de l\u2019idol\u00e2trie. La force de cet interdit, formul\u00e9 par le commandement \u00ab\u00a0tu ne te feras pas d\u2019image\u00a0\u00bb (Ex 20,4<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002ecb0000000000000000_5762\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002ecb0000000000000000_5762-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002ecb0000000000000000_5762-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Les passages de la Bible cit\u00e9s dans ce travail proviennent de la traduction de Louis Segond. <\/span>), r\u00e9side dans l\u2019imp\u00e9ratif symbolique qui en d\u00e9coule, \u00e0 savoir l\u2019injonction \u00e0 soutenir la dimension de la parole, contre l\u2019ab\u00eeme mortif\u00e8re que constitue la prostitution aux forces imaginaires<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002ecb0000000000000000_5762\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002ecb0000000000000000_5762-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002ecb0000000000000000_5762-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">Notons ici que cette notion d\u2019 \u00ab\u00a0imp\u00e9ratif symbolique\u00a0\u00bb emprunte \u00e0 la terminologie de la topique lacanienne R\u00e9el &#8211; Symbolique &#8211; Imaginaire, topique \u00e0 travers laquelle Lacan distingue les trois registres de l\u2019exp\u00e9rience du sujet parlant. Si l\u2019imaginaire prend racine dans l\u2019image psychique du corps propre, et s\u2019\u00e9tend par ailleurs \u00e0 tout ce qui, dans l\u2019exp\u00e9rience du sujet, appara\u00eet comme repr\u00e9sentation, le symbolique s\u2019appr\u00e9hende quant \u00e0 lui comme le lieu du signifiant, comme le registre de l\u2019exp\u00e9rience humaine en tant qu\u2019elle s\u2019articule dans et par le langage. Dans les termes de l\u2019Ancien Testament, l\u2019idol\u00e2trie (c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019adoration d\u2019une image) rel\u00e8ve ainsi du domaine de l\u2019imaginaire, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019imp\u00e9ratif symbolique s\u2019incarne dans l\u2019Alliance que Dieu \u00e9tablit avec son peuple, alliance bas\u00e9e sur une parole per\u00e7ue dans sa dimension orale et vivante. Au sujet du commandement \u00ab\u00a0Tu ne te feras pas d\u2019image\u00a0\u00bb, Lacan explique alors que \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9limination de la fonction de l\u2019imaginaire s\u2019offre [\u2026] comme le principe de la relation au symbolique, au sens o\u00f9 nous l\u2019entendons ici, c\u2019est-\u00e0-dire [\u2026] \u00e0 la parole\u00a0\u00bb. Jacques Lacan, S\u00e9minaire VII &#8211; L\u2019\u00e9thique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 138. Pour Lacan, l\u2019imp\u00e9ratif symbolique va ainsi de pair avec une \u00e9limination de l\u2019imaginaire (domaine de l\u2019idol\u00e2trie) et le second commandement, tel qu\u2019il l\u2019appr\u00e9hende, co\u00efncide donc avec ce qui fonde l\u2019essence du sujet-parlant du point de vue de la psychanalyse, \u00e0 savoir la pr\u00e9dominance, en lui, du registre symbolique et du signifiant.<\/span>. Oublier cette injonction au symbolique, ne pas soutenir cette Loi, c\u2019est s\u2019exposer \u00e0 la certitude d\u2019une catastrophe, toujours explicitement pr\u00e9sente dans la parole des proph\u00e8tes : \u00ab\u00a0si vous n\u2019\u00e9coutez pas ces paroles, je le jure par moi-m\u00eame, dit l\u2019\u00c9ternel, cette maison deviendra une ruine\u00a0\u00bb (Jr 22,5). Ainsi, la parole des proph\u00e8tes bibliques est-elle empreinte d\u2019une grande violence, tant dans son propos (par la menace d\u2019an\u00e9antissement dont elle est porteuse) que dans son surgissement (\u00e0 travers la mani\u00e8re dont elle s\u2019impose au.\u00e0 la proph\u00e8te.\u00e9tesse). Pour cellui-ci, la parole divine peut en effet devenir un v\u00e9ritable fardeau et le.la proph\u00e8te peut m\u00eame se voir contraint \u00e0 mobiliser son <em>corps-th\u00e9\u00e2tre<\/em> pour l\u2019incarner, allant parfois jusqu\u2019\u00e0 mimer l\u2019an\u00e9antissement par ses gestes ou ses actions<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002ecb0000000000000000_5762\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002ecb0000000000000000_5762-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002ecb0000000000000000_5762-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Ezekiel, par exemple, est contraint par Dieu de se coucher sur le sol durant trois-cent quatre-vingt dix jours sur son flanc gauche, puis durant quarante jours suppl\u00e9mentaires sur son flanc droit, afin de repr\u00e9senter le nombre d\u2019ann\u00e9es d\u2019iniquit\u00e9 du peuple juif, ainsi que le si\u00e8ge de J\u00e9rusalem qui s\u2019en suivra (Ez 4). Dans la m\u00eame perspective, il devra \u00e9galement se raser la t\u00eate et la barbe, br\u00fbler et disperser ses cheveux, symbolisant par l\u00e0 m\u00eame le si\u00e8ge et la destruction de J\u00e9rusalem (Ez 5).<\/span>.<\/p>\n<p>Or, si la parole des proph\u00e8tes est constamment hant\u00e9e par la catastrophe, il y a en elle une particularit\u00e9 temporelle qui fait toute sa complexit\u00e9 et sa sp\u00e9cificit\u00e9 : celle instaur\u00e9e par le messianisme juif, cette croyance en une r\u00e9demption du temps, en l\u2019espoir d\u2019un temps d\u2019apr\u00e8s l\u2019Histoire \u00ab\u00a0o\u00f9 le loup dormira avec l\u2019agneau\u00a0\u00bb (Is\u00a011,6)<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002ecb0000000000000000_5762\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002ecb0000000000000000_5762-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002ecb0000000000000000_5762-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Je pr\u00e9cise qu\u2019il sera question du messianisme juif tout au long de ce travail, et que celui-ci se diff\u00e9rencie du messianisme chr\u00e9tien, notamment en ce qui concerne la question de son incarnation ou non dans la figure d&rsquo;un sauveur, d\u2019un r\u00e9dempteur. Dans la perspective juive, je parlerai donc plus largement d\u2019une r\u00e9demption du temps, plut\u00f4t que d\u2019une croyance en un sauveur. <\/span>. Face \u00e0 la certitude de l\u2019an\u00e9antissement en cours ou \u00e0 venir, le messianisme propose en effet une perspective, une possibilit\u00e9 de r\u00e9tablissement, de renversement, un <em>au-del\u00e0<\/em> de la catastrophe. Il fait intervenir un vecteur temporel qui \u00e9chappe \u00e0 l\u2019accomplissement lin\u00e9aire d\u2019un an\u00e9antissement pourtant annonc\u00e9 comme \u00e9tant une certitude. Le messianisme conf\u00e8re ainsi une dimension profond\u00e9ment cr\u00e9atrice \u00e0 la parole proph\u00e9tique, dans le sens o\u00f9 celle-ci semble \u00e0 tout moment capable de cr\u00e9er une br\u00e8che dans une impasse.<\/p>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette dimension-l\u00e0 que Maurice Blanchot situe l\u2019essence de la parole proph\u00e9tique : \u00ab Quand tout est impossible, quand l\u2019avenir, livr\u00e9 au feu, br\u00fble, quand il n\u2019y a plus de s\u00e9jour qu\u2019au pays de Minuit, alors la parole proph\u00e9tique, qui dit l\u2019avenir impossible, dit aussi le \u201cpourtant\u201d qui brise l\u2019impossible et restaure le temps \u00bb (Blanchot 1959, 112). De par cette dimension messianique, et \u00e0 travers la prononciation de ce \u00ab pourtant \u00bb (terme sur lequel je reviendrai plus pr\u00e9cis\u00e9ment au cours de mon analyse), les proph\u00e8tes donnent ainsi \u00e0 entendre et \u00e0 penser un inou\u00ef de l\u2019an\u00e9antissement, celui d\u2019un possible \u00ab franchissement de Minuit \u00bb (Neher 2004, 252), comme le propose Andr\u00e9 Neher dans son analyse de <em>J\u00e9r\u00e9mie<\/em>. Dans sa lecture des trois chapitres centraux de ce livre, Neher montre qu\u2019il existe la possibilit\u00e9 d\u2019une recr\u00e9ation au c\u0153ur m\u00eame de la destruction v\u00e9cue et assum\u00e9e par le proph\u00e8te; il d\u00e9montre qu\u2019\u00e0 travers la perspective messianique de J\u00e9r\u00e9mie, la travers\u00e9e du N\u00e9ant est moins une fin qu\u2019une br\u00e8che, un passage, un Minuit \u00e0 franchir, supposant ainsi un <em>au-del\u00e0<\/em> (ou un <em>ailleurs<\/em>) de l\u2019an\u00e9antissement.<\/p>\n<p>Cet<em> inou\u00ef de l\u2019an\u00e9antissement<\/em> que fait entendre la parole proph\u00e9tique permet aujourd\u2019hui de lire (ou de relire) des \u0153uvres litt\u00e9raires, et en l\u2019occurrence ici de porter un regard particulier sur l\u2019an\u00e9antissement mis en jeu par la voix du personnage de <em>4.48 Psychose<\/em>. Dans cette \u0153uvre, la question de l\u2019an\u00e9antissement et de son \u00e9nonciation rev\u00eat en effet un statut probl\u00e9matique. D\u00e8s le d\u00e9but de la pi\u00e8ce, l\u2019horizon du personnage semble pourtant clairement annonc\u00e9 : \u00ab\u00a0\u00c0 4h48 \/ quand le d\u00e9sespoir fera sa visite \/ je me pendrai \/ au son du souffle de mon amour\u00a0\u00bb (Kane 2001, 12). Ceci dit, \u00e0 la fin de la repr\u00e9sentation, le suicide n\u2019est manifestement pas advenu et la pi\u00e8ce se cl\u00f4t par un \u00e9nigmatique \u00ab s\u2019il vous plait levez le rideau \u00bb (56) que Martine Delvaux interpr\u00e8te comme un \u00e9ternel recommencement (2012) et que je lis, dans sa perspective, comme un retour vers ce \u00ab\u00a0tr\u00e8s long silence\u00a0\u00bb (Kane 2001, 9) qui ouvrait la pi\u00e8ce, et duquel la parole ne cesserait, d\u00e8s lors, de r\u00e9\u00e9merger. Ainsi, dans <em>4.48 Psychose<\/em>, l\u2019imminence d\u2019une catastrophe engendre une parole qui semble entrer en contradiction avec la mort \u00e0 venir, dans la mesure o\u00f9 cette parole la diff\u00e8re, par le fait m\u00eame d\u2019en parler : il semble qu\u2019il y ait dans cette voix quelque chose qui r\u00e9siste encore \u00e0 la tentation de dispara\u00eetre. Dans <em>Manque<\/em>, la pi\u00e8ce qui pr\u00e9c\u00e8de <em>4.48 Psychose<\/em> dans l\u2019\u0153uvre de Kane, un des personnages explicite la contradiction qui s\u2019instaure entre la mort et la parole par cette affirmation lapidaire : \u00ab\u00a0Je hais ces mots qui me gardent en vie, je hais ces mots qui m\u2019emp\u00eachent de mourir \u00bb (Kane 1999, 50). Ainsi, il existerait bien une <em>force germinative de la langue<\/em>, dont le pouvoir de passer outre la mort probl\u00e9matise le rapport entre la parole et l\u2019an\u00e9antissement.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, l\u2019horizon que repr\u00e9sente \u00ab 4h48 \u00bb dans <em>4.48 Psychose<\/em> pourrait \u00eatre r\u00e9\u00e9valu\u00e9 : est-ce une fin, un an\u00e9antissement, ou au contraire, un lieu de passage, une fronti\u00e8re \u00e0 franchir\u2009? Un d\u00e9tour par l\u2019<em>inou\u00ef de l\u2019an\u00e9antissement<\/em> que la parole proph\u00e9tique donne \u00e0 entendre peut ici nous mettre sur la piste d\u2019un \u00e9ventuel<em> franchissement de Minuit<\/em> (ou de 4h48), qui serait propre \u00e0 la parole et aux enjeux de l\u2019\u0153uvre de Kane.\u2028<\/p>\n<h2>Le proph\u00e8te J\u00e9r\u00e9mie : vers un au-del\u00e0 de l&rsquo;an\u00e9antissement<\/h2>\n<p>Contrairement \u00e0 d\u2019autres proph\u00e8tes, pour qui l\u2019an\u00e9antissement est encore un horizon ou une hypoth\u00e8se, J\u00e9r\u00e9mie s\u2019\u00e9nonce depuis la position d\u2019un contemporain imm\u00e9diat d\u2019une catastrophe historique en cours. Au moment o\u00f9 J\u00e9r\u00e9mie parle, le royaume de Juda, dont J\u00e9rusalem est la capitale, est pris entre les feux de deux grands empires qui s\u2019affrontent : les \u00c9gyptiens et les Chald\u00e9ens. Dans le cadre d\u2019un jeu g\u00e9opolitique complexe, le roi isra\u00e9lite S\u00e9d\u00e9cias se range du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00c9gypte, contre les Chald\u00e9ens. Durant deux ans, J\u00e9rusalem se retrouve assi\u00e9g\u00e9e par l\u2019arm\u00e9e de Nabuchodonosor, un si\u00e8ge qui aboutit \u00e0 la destruction de la ville et de son Temple, en l\u2019an -586 avant J-C. Pour Neher, J\u00e9r\u00e9mie a ainsi touch\u00e9 \u00ab\u00a0le point le plus bas de l\u2019histoire d\u2019Isra\u00ebl\u00a0\u00bb (Neher 2004, 246). Il assiste \u00e0 la chute de J\u00e9rusalem, il subit l\u2019exil : il est au plus proche de la violence qui s\u2019abat sur son peuple, au plus proche de sa destruction. Dans un tel contexte, la parole qu\u2019il doit soutenir n\u2019en est que plus lourde \u00e0 porter.<\/p>\n<p>D\u00e8s les d\u00e9buts de son exp\u00e9rience proph\u00e9tique, J\u00e9r\u00e9mie a une vision claire de l\u2019an\u00e9antissement qui approche : \u00ab je regarde la terre, et voici, elle est informe et vide ; les cieux, et leur lumi\u00e8re a disparu \u00bb (Jr 4,23). Face \u00e0 une telle perspective, et en sa qualit\u00e9 de proph\u00e8te, J\u00e9r\u00e9mie n\u2019a d\u2019autre choix que de se confronter \u00e0 la catastrophe, de s\u2019en faire l\u2019interpr\u00e8te. Sur le plan \u00e9thique d\u2019abord, la destruction imminente de J\u00e9rusalem appara\u00eet comme la cons\u00e9quence d\u2019une faute du peuple, d\u2019un manquement envers l\u2019Alliance avec Dieu. Mais c\u2019est surtout sur le plan historique que se place son travail d\u2019interpr\u00e9tation, et c\u2019est tout un revirement d\u2019ordre s\u00e9mantique qui s\u2019op\u00e8re : la d\u00e9faite, si elle est accept\u00e9e, devient une condition pour garder la vie sauve, tandis que l\u2019exil, dans la bouche du proph\u00e8te, appara\u00eet moins comme un drame que comme la possibilit\u00e9 de subsistance d\u2019un \u00ab reste \u00bb (Jr 31,7) du peuple captif, un reste \u00ab marchant vers son lieu de repos \u00bb (Jr 31,2). Ce renversement s\u00e9mantique, cette inversion des valeurs, t\u00e9moignent de l\u2019effort du proph\u00e8te pour formuler un sens, une justification \u00e0 la chute et \u00e0 la destruction, ainsi qu\u2019une mani\u00e8re de voir <em>au-del\u00e0<\/em> du tragique de l\u2019\u00e9v\u00e9nement.<\/p>\n<p>De fait, un tel renversement s\u00e9mantique fait \u00e9cho \u00e0 la vocation m\u00eame de J\u00e9r\u00e9mie, \u00e0 la fa\u00e7on dont il a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 par la parole divine. Rappelons ici la mani\u00e8re dont sa vocation est formul\u00e9e dans la Bible h\u00e9bra\u00efque:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Puis l\u2019\u00c9ternel \u00e9tendit sa main et toucha ma bouche : et l\u2019\u00c9ternel me dit : voici je mets mes paroles dans ta bouche. Regarde, je t\u2019\u00e9tablis aujourd\u2019hui sur les nations et sur les royaumes, pour que tu <em>arraches<\/em> et que tu <em>abattes<\/em>, pour que tu <em>ruines<\/em> et que tu <em>d\u00e9truises<\/em>, pour que tu <em>b\u00e2tisses<\/em> et que tu <em>plantes<\/em>. (Jr 1,9-10. Je souligne)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400;\">J\u00e9r\u00e9mie se voit ainsi mobilis\u00e9 par une vocation contradictoire, l\u2019appelant \u00e0 d\u00e9truire et \u00e0 cr\u00e9er <em>en m\u00eame temps<\/em>. Comme le d\u00e9gage Neher, cette ambivalence impr\u00e8gne toute la construction musicale du livre de J\u00e9r\u00e9mie, reposant sur \u00ab\u00a0un th\u00e8me en majeur [\u2026] infugn[\u00e9] dans un th\u00e8me en mineur\u00a0\u00bb (Neher 1960, 204), sur un jeu de \u00ab\u00a0variations \u00bb (Neher 2004, 248) sur le th\u00e8me de la catastrophe, restituant ainsi toute la dimension physique et vocale de la parole proph\u00e9tique. Car c\u2019est bien par la\u00a0bouche (et donc par la voix) que J\u00e9r\u00e9mie est appel\u00e9 \u00e0 <em>arracher<\/em> et \u00e0\u00a0<em>planter<\/em> \u00e0 la fois. Pour lui,\u00a0<em>ruiner<\/em> et <em>b\u00e2tir<\/em>r\u00e9sident moins dans des gestes ou des actions \u00e0 effectuer que dans la parole qu\u2019il \u00e9nonce, une parole \u00e9minemment performative, compar\u00e9e \u00e0 du feu ayant le pouvoir de consumer : \u00ab\u00a0voici, je veux que ma parole dans ta bouche soit du feu, et ce peuple du bois, et que ce feu les consume\u00a0\u00bb (Jr 5,14).<\/p>\n<p>La parole est donc de l\u2019ordre d\u2019un <em>faire<\/em>, ayant le pouvoir d\u2019agir concr\u00e8tement, physiquement, au sein du tumulte du monde et de l\u2019Histoire. Dans son approche de la parole, Novarina abonde dans le sens de cette conception d\u2019une langue capable de\u00a0<em>ruiner<\/em> ou de\u00a0<em>b\u00e2tir<\/em>. Refusant l\u2019id\u00e9e selon laquelle parler rel\u00e8verait d\u2019une simple communication, il affirme au contraire que \u00ab parler c\u2019est d\u2019abord ouvrir la bouche et attaquer le monde avec, <em>savoir mordre<\/em>\u00a0\u00bb (Novarina 1999, 16. Je souligne). \u00ab\u00a0Le monde est par nous trou\u00e9\u00a0\u00bb, ajoute-t-il, \u00ab\u00a0mis \u00e0 l\u2019envers, chang\u00e9 en parlant\u00a0\u00bb (<em>Idem<\/em>) : J\u00e9r\u00e9mie incarne parfaitement celui dont la bouche poss\u00e8de cette facult\u00e9 \u00e0\u00a0<em>savoir mordre<\/em>, et par cette morsure, \u00e0\u00a0changer le monde en parlant, \u00e0 en d\u00e9tourner le cours, \u00e0 en inverser le sens.<\/p>\n<p>Cette facult\u00e9 \u00e0 d\u00e9tourner le cours des choses se cristallise dans le fait que la parole de J\u00e9r\u00e9mie contient simultan\u00e9ment l\u2019annonce d\u2019un Minuit (d\u2019une destruction, d\u2019un an\u00e9antissement) et la possibilit\u00e9 de son franchissement. Ce <em>franchissement de Minuit<\/em> a une valeur oxymorique dans la mesure o\u00f9 le Minuit repr\u00e9sente d\u2019abord un temps o\u00f9 l\u2019on s\u2019ab\u00eeme, o\u00f9 l\u2019on dispara\u00eet, un lieu d\u2019o\u00f9 l\u2019on ne revient pas : l\u2019id\u00e9e de le franchir, de le traverser, est donc paradoxale. Neher consacre au\u00a0<em>franchissement de Minuit<\/em> un chapitre entier de son analyse de <em>J\u00e9r\u00e9mie<\/em>, dans lequel il \u00e9crit :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Minuit\u2009! Toutes ses composantes s\u2019y retrouvent : Pas-de-Paix, \u00e9croulement de toutes les certitudes et de toutes les confiances, effroi, terreur ; st\u00e9rilit\u00e9 inf\u00e9conde, et burlesques tentatives de cr\u00e9er l\u2019impossible histoire qui ne veut pas se laisser engendrer et qui a br\u00fbl\u00e9 les lendemains ; angoisse du N\u00e9ant par-dessus le gouffre\u2026<em>et c\u2019est du c\u0153ur de ce temps que Jacob sera sauv\u00e9 !<\/em> (Neher 1960, 196. L\u2019auteur souligne)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400;\">On touche ici au c\u0153ur du mouvement contradictoire auquel J\u00e9r\u00e9mie appelle \u00e0 se livrer, au c\u0153ur du rapport \u00e0 l\u2019an\u00e9antissement qu\u2019il d\u00e9fend. Il ne s\u2019agit pas de fuir la destruction, mais bien de plonger dans l\u2019ab\u00eeme du Minuit, rendant possible l\u2019espoir d\u2019une survivance : \u00ab non en sortant de ce temps d\u2019angoisse, mais en y p\u00e9n\u00e9trant davantage, jusque dans sa substance, jusque dans son n\u00e9ant \u00bb (Neher 1960, 197). \u00c0 ce titre, c\u2019est du fond de sa prison et dans une J\u00e9rusalem assi\u00e9g\u00e9e que J\u00e9r\u00e9mie pose le geste all\u00e9gorique de la signature d\u2019un contrat d\u2019achat de terre, sugg\u00e9rant un avenir au-del\u00e0 de la catastrophe imminente. C\u2019est du fond de sa prison qu\u2019il peut r\u00eaver \u00e0 une restauration : \u00ab l\u00e0-dessus je me suis r\u00e9veill\u00e9, et j\u2019ai regard\u00e9 ; mon sommeil avait \u00e9t\u00e9 agr\u00e9able \u00bb (Jr 31,26).<\/p>\n<p>Surtout, l\u2019interpr\u00e9tation du\u00a0<em>franchissement de Minuit <\/em>que donne Neher repose sur la prononciation d\u2019un mot en particulier, qui se trouve au c\u0153ur m\u00eame de la parole re\u00e7ue et \u00e9nonc\u00e9e par J\u00e9r\u00e9mie : le \u00ab\u00a0pourtant\u00a0\u00bb<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002ecb0000000000000000_5762\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002ecb0000000000000000_5762-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002ecb0000000000000000_5762-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Il convient de pr\u00e9ciser que ce \u00ab\u00a0pourtant\u00a0\u00bb est la traduction qu\u2019utilisent N\u00e9her puis Blanchot pour traduire le terme h\u00e9breux \u00ab\u00a0laken\u00a0\u00bb, mais que, suivant les diverses traductions de la Bible, \u00ab\u00a0laken\u00a0\u00bb est \u00e9galement traduit par \u00ab\u00a0et maintenant\u00a0\u00bb (trad. Louis Segond) ou \u00ab\u00a0or, maintenant aussi\u00a0\u00bb (trad. Andr\u00e9 Chouraqui). <\/span>; (Jr 32,36) dont j\u2019ai parl\u00e9 en introduction en \u00e9voquant Blanchot. Dans le chapitre 32 du livre de J\u00e9r\u00e9mie, Dieu annonce ainsi que la J\u00e9rusalem assi\u00e9g\u00e9e, attaqu\u00e9e de toutes parts et en passe d\u2019\u00eatre d\u00e9truite, va <em>pourtant<\/em> \u00eatre restaur\u00e9e ; Dieu livre la ville aux mains des Chald\u00e9ens et <em>pourtant<\/em> il y ram\u00e8nera son peuple pour y \u00ab\u00a0habiter en s\u00fbret\u00e9\u00a0\u00bb (Jr 32,37) ; les Chald\u00e9ens y \u00ab\u00a0mettront le feu\u00a0\u00bb (Jr 32,29) et <em>pourtant<\/em> Dieu y ram\u00e8nera ses habitants \u00ab\u00a0pour leur bonheur et celui de leurs enfants\u00a0\u00bb (Jr 32,39). Au plus profond du Minuit, au point culminant de l\u2019angoisse, la parole recueillie par J\u00e9r\u00e9mie \u00e9nonce ce mot qui contient la possibilit\u00e9 d\u2019un improbable revirement, un mot qui <em>d\u00e9ment<\/em> l\u2019an\u00e9antissement :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Pourtant ! Le mot qui casse l\u2019impossible, qui balaie les obstacles, qui <em>cr\u00e9e<\/em> l\u2019avenir. Le mot qui accepte lucidement toutes les difficult\u00e9s, toutes les emb\u00fbches, toutes les barri\u00e8res et qui les <em>pulv\u00e9rise<\/em> par l\u2019espoir. Le mot qui <em>perce<\/em> les cloisonnements du temps et qui efface les distances. Deux \u00e9v\u00e9nements s\u00e9par\u00e9s par des mois, des ann\u00e9es, des si\u00e8cles, des mill\u00e9naires, \u2014 la catastrophe et le retour, \u2014 co\u00efncident pourtant, sont tout proches, intimes, simultan\u00e9s. (Neher 1960, 218. Je souligne)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><em>Cr\u00e9er,\u00a0pulv\u00e9riser,\u00a0percer<\/em> sont des verbes qui t\u00e9moignent de la dimension performative de ce mot qui surgit des profondeurs de la catastrophe. Et il est par ailleurs important d\u2019insister sur le fait que ce mot ne peut intervenir \u00e0 n\u2019importe quel moment dans la parole de J\u00e9r\u00e9mie : c\u2019est en assumant la parole jusqu\u2019au bout, en s\u2019approchant au plus pr\u00e8s de l\u2019an\u00e9antissement, qu\u2019appara\u00eet ce <em>pourtant<\/em> que Neher d\u00e9finit comme une \u00ab\u00a0cl\u00e9 de r\u00e9versibilit\u00e9 du temps \u00bb (220). Ce <em>pourtant<\/em> agit en effet comme le vecteur messianique dont j\u2019ai parl\u00e9 en introduction, celui qui cr\u00e9e une br\u00e8che dans une situation d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, celui qui fait cohabiter deux temporalit\u00e9s contradictoires (\u00ab\u00a0l\u2019avenir est d\u00e9j\u00e0 r\u00e9alis\u00e9 dans le pr\u00e9sent\u00a0\u00bb [219], dit Neher), celui par lequel la catastrophe en cours participe de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 \u00e0 venir. S\u2019il existe une <em>force germinative<\/em> de la langue, un pouvoir de\u00a0passer la mort, comme le sugg\u00e9rait Novarina, ce <em>pourtant<\/em>, capable de briser la lin\u00e9arit\u00e9 du temps, de briser son cheminement vers la catastrophe, en est une parfaite illustration.<\/p>\n<p>Ainsi, en plein c\u0153ur de l\u2019effondrement et face \u00e0 un an\u00e9antissement in\u00e9luctable, continuer \u00e0 parler n\u2019est pas anodin. Malgr\u00e9 l\u2019effroi, la col\u00e8re et les doutes du proph\u00e8te, la parole est pourvue d\u2019une force cr\u00e9atrice, si tant est qu\u2019elle soit soutenue jusqu\u2019au bout. C\u2019est alors au c\u0153ur du Minuit que la parole peut enfin atteindre une lumi\u00e8re inesp\u00e9r\u00e9e :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Comme celle de la Gen\u00e8se, et en un merveilleux accord avec le sens cr\u00e9ateur qu\u2019il faut lui donner, la lumi\u00e8re est, pour J\u00e9r\u00e9mie, enfouie dans le Chaos. Il faut la chercher [\u2026] au creux du message, dans la pente vertigineuse qui m\u00e8ne au gouffre. (191-192)\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2><em>4.48 Psychose<\/em> : de la destruction \u00e0 la lumi\u00e8re<\/h2>\n<p>Qu\u2019en est-il de <em>4.48 Psychose<\/em> ? Y a-t-il une lumi\u00e8re dans l\u2019urgence de cette autre parole \u00e9nonc\u00e9e \u00e0 l\u2019or\u00e9e de l\u2019an\u00e9antissement ? Une lumi\u00e8re au fond du Minuit que repr\u00e9sente 4h48 ? Une lumi\u00e8re au sein de ces mots <em>ha\u00efs<\/em>, qui annoncent le suicide et qui, <em>pourtant, gardent en vie<\/em> ?<\/p>\n<p>Dans le texte de Kane, et comme je l\u2019ai \u00e9voqu\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, le <em>je<\/em> qui s\u2019\u00e9nonce \u00ab\u00a0fonce vers la mort\u00a0\u00bb (Kane 2011, 11). De cette catastrophe, il ne reste qu\u2019une poign\u00e9e de mots dont il est difficile de d\u00e9terminer le lieu d\u2019\u00e9nonciation. La catastrophe v\u00e9cue semble en effet avoir cr\u00e9\u00e9 une dissociation entre le corps et l\u2019esprit que la protagoniste rappelle \u00e0 de nombreuses reprises : \u00ab\u00a0[l]e corps et l\u2019\u00e2me\u00a0\u00bb, dit-elle par exemple, \u00ab\u00a0ne peuvent jamais \u00eatre mari\u00e9s\u00a0\u00bb (18). Le lieu d\u2019o\u00f9 elle s\u2019exprime est ainsi difficilement saisissable : \u00ab\u00a0[c]\u2019est ici que je suis\u00a0\u00bb, affirme la narratrice, \u00ab\u00a0et voil\u00e0 mon corps\u00a0\/ qui danse sur du verre\u00a0\u00bb (39). La localisation de cet \u00ab\u00a0ici\u00a0\u00bb demeurera ind\u00e9cidable tout au long de la pi\u00e8ce, dans la mesure o\u00f9 l\u2019espace o\u00f9 se trouve l\u2019\u00eatre du sujet (le lieu depuis lequel elle dit: \u00ab\u00a0je suis\u00a0\u00bb) entre fondamentalement en tension avec ce corps qui \u00ab\u00a0danse\u00a0\u00bb \u00e0 la troisi\u00e8me personne, alors m\u00eame qu\u2019il est associ\u00e9 au \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb par le possessif \u00ab\u00a0mon\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, la pi\u00e8ce a toutes les apparences d\u2019un drame mental, comme le sugg\u00e8re d\u2019ailleurs le second fragment du texte, qui fixe le cadre au sein duquel se d\u00e9roule <em>4.48 Psychose<\/em> :<\/p>\n<blockquote>\n<p>une conscience consolid\u00e9e r\u00e9side dans une salle de banquet assombrie pr\u00e8s du plafond d\u2019un esprit dont le parquet bouge comme dix mille cafards quand entre un rai de lumi\u00e8re comme toutes les pens\u00e9es en un moment d\u2019entente s\u2019unissent au corps sans plus de r\u00e9pulsion comme les cafards portent une v\u00e9rit\u00e9 que personne jamais ne prof\u00e8re \u202f(9).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Ici, s\u2019il y a bien un instant fugace au cours duquel les pens\u00e9es pourraient s\u2019unir au corps sous l\u2019effet d\u2019une lumi\u00e8re (j\u2019y reviendrai), le lieu de la conscience du personnage est d\u2019embl\u00e9e rel\u00e9gu\u00e9 \u00e0 un espace ind\u00e9cis, et il est par ailleurs mis \u00e0 distance, l\u00e0 encore, par l\u2019emploi de la troisi\u00e8me personne. De cette conscience tourment\u00e9e, assaillie par la violence de la catastrophe, \u00e9merge donc une voix qui dissout les rep\u00e8res de la repr\u00e9sentation (qu\u2019ils soient spatiaux ou temporels) en plus d\u2019\u00e9roder la pr\u00e9sence physique et les contours du personnage : l\u2019effondrement est d\u00e9j\u00e0 en cours, et c\u2019est sur le terrain de la parole qu\u2019il sera soutenu.<\/p>\n<p>Comment parler, dans un tel contexte, au sein d\u2019un tel \u00e9v\u00e9nement ? L\u2019exemple de la parole proph\u00e9tique de J\u00e9r\u00e9mie a montr\u00e9 que l\u2019imminence de l\u2019an\u00e9antissement pouvait \u00eatre soutenue par une vocation double : une parole qui d\u00e9truirait et b\u00e2tirait <em>en m\u00eame temps<\/em>, qui d\u00e9ferait pour refaire. Chez Kane, la parole que suscite cet effondrement articule \u00e9galement un double \u00e9lan contradictoire, que je situerais, dans son cas, sur le plan d\u2019un travail simultan\u00e9 de <em>destruction<\/em> et de <em>r\u00e9v\u00e9lation<\/em>. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment <em>en d\u00e9truisant<\/em> que la parole peut r\u00e9v\u00e9ler quelque chose d\u2019enfoui.<\/p>\n<p>Dans un premier temps, donc, la perspective d\u2019an\u00e9antissement donne lieu \u00e0 une entreprise destructrice, men\u00e9e par la parole. L\u2019effondrement psychique a d\u2019abord fait voler en \u00e9clat l\u2019unit\u00e9 du personnage, ainsi que celle de sa voix. La protagoniste endosse une parole \u00e9clat\u00e9e, au risque d\u2019une \u00ab symphonie solo \u00bb (52) dont elle se fait le th\u00e9\u00e2tre. De fait, les voix multiples qui semblent parler \u00e0 travers elle donnent l\u2019impression qu&rsquo;elle a \u00ab aval\u00e9 ses [nombreuses] sources d\u2019\u00e9nonciation \u00bb (Ch\u00e9netier-Alev 2005) : sa parole accueille les discours psychiatriques, sociaux, litt\u00e9raires ou religieux. D\u00e9truire, c\u2019est alors convoquer ces voix, ces discours, pour mieux les absorber et les destituer. La protagoniste revendique ainsi une position d\u2019 \u00ab anath\u00e8me \u00bb, \u00e9voquant la \u00ab malignit\u00e9 \u00bb (Kane 2001, 36) de la parole de Dieu dont elle tire des visions apocalyptiques. Elle revendique \u00e9galement le vol en litt\u00e9rature, une position de \u00ab kleptoman[e] des lettres \u00bb (19) plaidant en faveur d\u2019une voix \u00e9minemment polyphonique, la seule \u00e0 m\u00eame de se mouvoir \u00ab sur la voie tortueuse de l\u2019expression \u00bb (19). Par ailleurs, elle n\u2019a de cesse de r\u00e9voquer le discours m\u00e9dical, dont elle s\u2019approprie les codes (prescriptions, conseils m\u00e9dicaux, dialogues avec une voix de psychiatre), tout en les renvoyant aux mensonges qu\u2019ils sont : \u00ab vos mensonges, pas les miens \u00bb (15).<\/p>\n<p>L\u2019entreprise de destruction op\u00e9r\u00e9e par la parole du personnage est aussi et surtout la destruction de la forme au profit d\u2019une trajectoire r\u00e9solument orient\u00e9e vers l\u2019informe. La voix se demande ainsi : \u00ab Comment puis-je retrouver la forme \/ maintenant qu\u2019est partie ma pens\u00e9e formelle ? \u00bb (18) Cette perte de la pens\u00e9e formelle, occasionn\u00e9e par la d\u00e9pression psychotique, conf\u00e8re au texte sa dimension \u00e9clat\u00e9e. Comme le dit la protagoniste elle-m\u00eame : \u00ab c\u2019est mon esprit, le sujet de ces fragments troubl\u00e9s \u00bb (15). D\u00e8s lors, la perspective d\u2019an\u00e9antissement contamine le texte et la parole, qui en appellent d\u00e9sormais \u00e0 l\u2019abstraction et d\u00e9clinent le motif de la d\u00e9construction :<\/p>\n<blockquote>\n<p><span style=\"background-color: var(--wp--preset--color--base); color: var(--wp--preset--color--contrast); font-family: var(--wp--preset--font-family--body); font-size: var(--wp--preset--font-size--medium);\">abstraction jusqu\u2019au \/ d\u00e9sagr\u00e9able \/ inacceptable \/ [\u2026] dislocation \/ d\u00e9sincarnation \/ d\u00e9construction [\u2026] \/ irrationnelle \/ irr\u00e9ductible \/ [\u2026] m\u00e9connaissable \/ en d\u00e9raillement \/ en d\u00e9rangement \/ d\u00e9former \/ forme spontan\u00e9e. (28-30)<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400;\">La litanie d\u2019adjectifs et de noms aux pr\u00e9fixes n\u00e9gatifs \u00e9num\u00e8re l\u2019effondrement \u00e0 tel point que, dans\u00a0<em>4.48 Psychose<\/em>, la parole est r\u00e9duite \u00e0 des fragments \u00e9pars, s\u00e9par\u00e9s par des pointill\u00e9s qui font \u00e9cho \u00e0 une \u00ab\u00a0ligne en pointill\u00e9 sur la gorge \/ \u00c0 D\u00c9COUPER\u00a0\u00bb (34) qu\u2019on imagine \u00eatre trac\u00e9e sur le corps dissoci\u00e9 du personnage suicidaire. \u00c0 la mani\u00e8re des proph\u00e8tes, dont les corps ou les gestes mimaient l\u2019an\u00e9antissement qu\u2019ils annon\u00e7aient (J\u00e9r\u00e9mie, en \u00e9cho \u00e0 la catastrophe, brisait un vase ou faisait v\u0153u de c\u00e9libat pour ne pas avoir de descendance), le texte mime ainsi lui-m\u00eame l\u2019an\u00e9antissement dont il est porteur, en plus de le formuler. Il mime la blessure auto-inflig\u00e9e (les pointill\u00e9s), il mime la menace du n\u00e9ant par l\u2019ampleur croissante du blanc sur les pages et entre les fragments, tandis que dans la perspective du suicide, le texte \u00e9graine un \u00e9nigmatique compte \u00e0 rebours allant de \u00ab\u00a0100\u00a0\u00bb \u00e0 \u00ab\u00a02\u00a0\u00bb (13 et 41-42)<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002ecb0000000000000000_5762\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002ecb0000000000000000_5762-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002ecb0000000000000000_5762-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">Ici, il est int\u00e9ressant de noter que le compte \u00e0 rebours n\u2019atteint jamais z\u00e9ro, ni m\u00eame un.<\/span>.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019image de ce compte \u00e0 rebours qui rythme le texte, qui le dirige toujours plus profond\u00e9ment vers l\u2019angoisse du Minuit (ou de 4h48), la parole du personnage fonctionne alors selon la trajectoire d\u2019une descente d\u2019o\u00f9 pourra surgir la <em>r\u00e9v\u00e9lation<\/em>. \u00c0 la parole immobile de l\u2019institution psychiatrique, la protagoniste oppose en effet une v\u00e9ritable \u00ab\u00a0descente en langage muet <em>dans la nuit<\/em> de la mati\u00e8re de notre corps, <em>par les mots<\/em> \u00bb (Novarina 1999, 14. Je souligne), pour reprendre une formule emprunt\u00e9e, l\u00e0 encore, \u00e0 Novarina (et sur laquelle je reviendrai r\u00e9guli\u00e8rement dans la suite de mon analyse).<\/p>\n<p>Dans un premier temps, la protagoniste est certes menac\u00e9e par la voix des m\u00e9decins qui \u00ab parlent \u00e0 [sa] place \u00bb (Kane 2001, 14), qui voudraient la faire taire. Elle appara\u00eet parfois \u00ab accul\u00e9e par la douce voix psychiatrique de la raison \u00bb (14) et il existe bien, chez elle, une tentation (\u00e9ph\u00e9m\u00e8re) de c\u00e9der \u00e0 l\u2019endormissement, au silence et \u00e0 l\u2019immobilisme des m\u00e9dicaments : \u00ab [d]\u2019accord, [\u2026] allons-y pour les drogues, allons-y pour la lobotomie chimique, fermons les fonctions sup\u00e9rieures de mon cerveau et peut-\u00eatre que je serai un peu plus foutue de vivre \u00bb (28). Mais dans un second temps, \u00e0 l\u2019image de certain.es proph\u00e8tes ayant parfois \u00e9t\u00e9 tent\u00e9.es de fuir l\u2019appel violent de la parole divine, avant de finalement l\u2019endosser et de s\u2019en faire les porte-paroles, la tentation de se taire et de ne pas assumer la parole issue de l&rsquo;effondrement est vite surmont\u00e9e par le personnage de <em>4.48 Psychose<\/em>. Face aux nombreuses didascalies qui, tout au long de la pi\u00e8ce, menacent d\u2019engloutir sa voix dans des \u00ab\u00a0silence[s]\u00a0\u00bb, des \u00ab\u00a0long[s] silence[s]\u00a0\u00bb ou des \u00ab\u00a0tr\u00e8s long[s] silence[s]\u00a0\u00bb<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002ecb0000000000000000_5762\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002ecb0000000000000000_5762-8\">8<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002ecb0000000000000000_5762-8\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">La didascalie \u00ab\u00a0un tr\u00e8s long silence\u00a0\u00bb ouvre le texte et se d\u00e9cline, d\u00e8s le premier fragment du texte, en un \u00ab\u00a0long silence\u00a0\u00bb puis en un \u00ab\u00a0silence\u00a0\u00bb (9), jouant sur le proc\u00e9d\u00e9 formel de disparition de certains termes (\u00ab\u00a0tr\u00e8s long\u00a0\u00bb; \u00ab\u00a0long\u00a0\u00bb) qui place d\u2019embl\u00e9e l\u2019\u0153uvre sous le signe de la potentielle disparition de son personnage. Par la suite, ces trois didascalies se retrouvent diss\u00e9min\u00e9es dans le reste du texte, fonctionnant comme un motif r\u00e9current (16, 17, 20, 21, 23, 24, 27, 28, 45, 46, 47, 48).<\/span>, la protagoniste soutient en effet sa propre <em>descente en langage muet<\/em>, son propre imp\u00e9ratif symbolique : continuer, par la parole, \u00e0 m\u00e9diatiser le r\u00e9el afin de ne pas s\u2019y ab\u00eemer, continuer \u00e0 m\u00e9diatiser son exp\u00e9rience de disparition afin de la maintenir encore \u00e0 distance : \u00ab\u00a0regardez-moi dispara\u00eetre\u00a0\u00bb (55), dit-elle \u00e0 la fin de la pi\u00e8ce, tout en ne s\u2019arr\u00eatant pas de parler. Sa voix maintient ainsi l\u2019exigence de sonder et de creuser dans l\u2019an\u00e9antissement en cours, tout en ne c\u00e9dant en rien sur sa parole, sur l\u2019\u00e9cart inh\u00e9rent au registre symbolique, \u00e9cart qui lui permet d\u2019avoir encore une prise sur ce qui lui arrive, qui lui permet d\u2019aller \u00e0 l\u2019encontre d\u2019une fusion mortif\u00e8re avec l\u2019id\u00e9e d\u2019un corps lobotomis\u00e9 et donc aphasique, muet.<\/p>\n<p>Ainsi, m\u00eame si la parole porteuse d\u2019an\u00e9antissement peut s\u2019av\u00e9rer insoutenable, il s\u2019agit de continuer \u00e0 parler, de continuer \u00e0 faire usage de ces mots qui <em>emp\u00eachent de mourir<\/em>. La protagoniste r\u00e9p\u00e8te \u00e0 huit reprises la question \u00ab\u00a0comment j\u2019arr\u00eate ?\u00a0\u00bb (33-34) sans manifestement trouver de r\u00e9ponses et en continuant, incessamment, de la poser. La\u00a0<em>descente en langage muet dans la nuit<\/em>, ch\u00e8re \u00e0 Novarina, se poursuit. La voix r\u00e9siste. Le personnage reste \u00e9veill\u00e9. Et comme le sugg\u00e9rait Neher avec J\u00e9r\u00e9mie, c\u2019est en restant \u00e9veill\u00e9 qu\u2019arrive la possibilit\u00e9 de la <em>r\u00e9v\u00e9lation<\/em> :<\/p>\n<blockquote>\n<p><span style=\"background-color: var(--wp--preset--color--base); color: var(--wp--preset--color--contrast); font-family: var(--wp--preset--font-family--body); font-size: var(--wp--preset--font-size--medium);\">Pour n\u2019avoir pas dormi \u00e0 l\u2019heure de Minuit, pour s\u2019\u00eatre laiss\u00e9 harceler par l\u2019\u00e9pouvante du Minuit de Dieu, J\u00e9r\u00e9mie d\u00e9couvre, d\u00e9chiffre, exalte et chante un dernier message de Dieu, le plus myst\u00e9rieux et le plus \u00e9clatant au c\u0153ur de ce chaos : la Lumi\u00e8re. (Neher 1960, 191)<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Au plus proche du suicide, le personnage de Kane\u00a0<em>d\u00e9couvre,\u00a0d\u00e9chiffre<\/em>\u00a0et\u00a0<em>exalte<\/em>\u00a0aussi une lumi\u00e8re. Il\u00a0<em>chante un dernier message au c\u0153ur du chaos<\/em>, bien qu\u2019\u00e0 la diff\u00e9rence de J\u00e9r\u00e9mie, le sien semble davantage entam\u00e9 par le d\u00e9sespoir : dans\u00a0<em>4.48 Psychose<\/em>, la voix \u00ab\u00a0chante sans espoir sur la fronti\u00e8re\u00a0\u00bb (Kane 2001, 19), certes, mais elle chante encore. Le th\u00e8me en mineur est tout puissant et pourtant une m\u00e9lodie lointaine en majeur se fait entendre malgr\u00e9 tout. Celle-ci rev\u00eat des traits lumineux : dans les premi\u00e8res pages du texte, la protagoniste enjoint ainsi: \u00ab\u00a0rappelle-toi la lumi\u00e8re et crois la lumi\u00e8re\u00a0\u00bb (10), injonction qu\u2019elle r\u00e9affirmera \u00e0 l\u2019identique \u00e0 son m\u00e9decin, un peu plus tard dans la pi\u00e8ce, en sp\u00e9cifiant que \u00ab\u00a0rien n&rsquo;est plus important\u00a0\u00bb (38). Malgr\u00e9 l\u2019\u00ab\u00a0eau noire\u00a0[immobile] \/ profonde comme jamais\u00a0\u00bb (49), le personnage d\u00e9couvre donc qu\u2019une lumi\u00e8re cohabite avec le \u00ab\u00a0d\u00e9sespoir noir\u00a0\u00bb (54). L\u2019entreprise de destruction et l\u2019exp\u00e9rience de\u00a0<em>descente en langage muet\u00a0dans la nuit<\/em>\u00a0ne sont pas vaines : la protagoniste a bien quelque chose \u00e0 (nous) \u00ab\u00a0offrir\u00a0\u00bb (<em>4.48 P<\/em>, 9), comme le sugg\u00e9rait la voix du m\u00e9decin au d\u00e9but du texte, puis comme il le r\u00e9it\u00e8re dans l\u2019un des derniers fragments du texte (46). Cette lumi\u00e8re qu\u2019elle est susceptible d\u2019offrir prend la forme d\u2019 \u00ab\u00a0un instant de clart\u00e9 avant la nuit \u00e9ternelle\u00a0\u00bb (10), une lueur que le personnage entrevoit subrepticement au plus pr\u00e8s du n\u00e9ant, et qu\u2019elle nous invite, malgr\u00e9 tout, \u00e0 ne \u00ab\u00a0pas\u00a0oubli[er]\u00a0\u00bb (10).<\/p>\n<h2>Au c\u0153ur de l&rsquo;an\u00e9antissement : un m\u00e9canisme de scintillement<\/h2>\n<p>\u00c0 quoi donc cette lumi\u00e8re enfouie, cet <em>instant de clart\u00e9<\/em> paradoxalement r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par la <em>descente nocturne en langage muet<\/em> est-elle associ\u00e9e dans le texte ? Comment se d\u00e9cline-t-elle ? Face \u00e0 la perspective d\u2019an\u00e9antissement, ouvre-t-elle un quelconque horizon, \u00e0 l\u2019image de la lumi\u00e8re dont la perspective messianique de J\u00e9r\u00e9mie est porteuse ?<\/p>\n<p>Je rappellerai d\u2019abord que le \u00ab\u00a0rai de lumi\u00e8re\u00a0\u00bb qui p\u00e9n\u00e8tre la \u00ab\u00a0conscience consolid\u00e9e\u00a0\u00bb du personnage (dont j\u2019ai parl\u00e9 plus haut) est associ\u00e9 \u00e0 des\u00a0cafards qui \u00ab\u00a0portent une <em>v\u00e9rit\u00e9<\/em> que personne jamais ne prof\u00e8re\u00a0\u00bb (9. Je souligne). Tout au long du texte, la protagoniste s\u2019affirme constamment comme d\u00e9tentrice et comme v\u00e9hicule d\u2019une telle <em>v\u00e9rit\u00e9<\/em>, d\u2019un savoir lumineux :\u00a0\u00ab\u00a0il y en a qui parleront d\u2019auto-complaisance (ils ont bien de la chance de ne pas en conna\u00eetre la <em>v\u00e9rit\u00e9<\/em>)\u00a0\u00bb\u00a0(12. Je souligne). Mais c\u2019est aussi et surtout sous le signe de l\u2019amour qu\u2019est plac\u00e9e cette v\u00e9rit\u00e9 associ\u00e9e \u00e0 la lumi\u00e8re. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, l\u2019amour d\u2019une absence dont la parole est porteuse. La parole \u00e9clat\u00e9e du personnage suit en effet une ligne de fuite menant vers un horizon d\u2019absence d\u00e9sign\u00e9 par le pronom \u00ab\u00a0elle\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0celle que jamais je n\u2019ai touch\u00e9e [\u2026] \/ une femme me manque qui n\u2019est jamais n\u00e9e\u00a0\u00bb (24). La protagoniste s\u2019affirme ainsi\u00a0\u00ab\u00a0b\u00e2tie [\u2026] pour aimer l\u2019absente\u00a0\u00bb (25) et \u00ab\u00a0rien ne peut remplir ce vide-l\u00e0 dans [son] c\u0153ur\u00a0\u00bb (26) : \u00ab\u00a0[e]lle est la couche o\u00f9 jamais je ne m\u2019\u00e9tendrai \/ et la vie n\u2019a aucun sens \u00e0 la lumi\u00e8re de ma perte\u00a0\u00bb, insiste-t-elle (25).<\/p>\n<p>De fait, cette absente, cette \u00ab aim\u00e9e \u00bb (25), ne semble pas avoir de r\u00e9f\u00e9rent ext\u00e9rieur au personnage, elle semble plut\u00f4t \u00e9voquer la douleur et le drame d\u2019une impossible co\u00efncidence \u00e0 soi, comme en t\u00e9moignaient d\u00e9j\u00e0 le corps dissoci\u00e9 du personnage, ainsi que l\u2019ind\u00e9cidabilit\u00e9 du lieu de son \u00e9nonciation. Du reste, la protagoniste l\u2019affirme elle-m\u00eame : \u00ab j\u2019ai besoin de devenir ce que je suis d\u00e9j\u00e0 [\u2026] \u00bb (18), et \u00ab [c]\u2019est moi-m\u00eame que je n\u2019ai jamais rencontr\u00e9e \/ dont le visage est scotch\u00e9 au verso de mon esprit \u00bb (55). Cette unit\u00e9 fantasm\u00e9e, en apparence inaccessible, appara\u00eet comme le moteur de la parole mise en sc\u00e8ne par <em>4.48 Psychose<\/em>, ce vers quoi la voix tend, ce qui lui \u00e9chappe toujours : cette lumi\u00e8re, cette <em>clart\u00e9<\/em>, cette\u00a0<em>aim\u00e9e<\/em> qu\u2019elle recherche encore.<\/p>\n<p>Chez les proph\u00e8tes messianiques en g\u00e9n\u00e9ral, et chez J\u00e9r\u00e9mie en particulier, cette lumi\u00e8re d\u00e9signait des temps d\u2019unit\u00e9 et de paix, un <em>apr\u00e8s<\/em> des temps historiques, o\u00f9 un \u00e9tat de pl\u00e9nitude serait restaur\u00e9 pour l\u2019ensemble du peuple. Au c\u0153ur de la destruction, et m\u00eame jusqu\u2019au \u00ab\u00a0Minuit r\u00e9volu \u00bb (Neher 1960, 193), la parole de J\u00e9r\u00e9mie nommait soudain la perspective d\u2019une vie plac\u00e9e sous le signe de l\u2019\u00ab\u00a0amour \u00e9ternel\u00a0\u00bb (Jr 31,3) de Dieu. La perspective d\u2019une telle restauration, d\u2019une telle<em>\u00a0clart\u00e9<\/em>, d\u2019un tel amour, existe aussi chez Kane, \u00e0 ceci pr\u00e8s qu\u2019elle est d\u00e9plac\u00e9e de l\u2019\u00e9chelle d\u2019un peuple puni puis restaur\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un individu \u00e9clat\u00e9 tentant de ressaisir son unit\u00e9. La dialectique qui s\u2019instaure entre l\u2019obscurit\u00e9 et la lumi\u00e8re indique la survivance d\u2019un tel espoir, la qu\u00eate toujours en cours d\u2019une difficile co\u00efncidence \u00e0 soi, d\u2019une difficile r\u00e9conciliation avec cette part de soi perdue et aim\u00e9e. La\u00a0<em>descente en langage muet<\/em>, le maintien de l\u2019imp\u00e9ratif symbolique jusque dans la catastrophe, ont permis d\u2019atteindre ce point o\u00f9 la perspective d\u2019une co\u00efncidence \u00e0 soi est toujours d\u00e9celable dans la parole du personnage, o\u00f9 elle y \u00ab\u00a0scintille\u00a0\u00bb encore, o\u00f9 elle y \u00ab\u00a0brille\u00a0\u00bb malgr\u00e9 tout, \u00e0 l\u2019image d\u2019un des plus \u00e9nigmatiques passages du texte de Kane, \u00e0 partir duquel je me propose de penser les conditions d\u2019un possible\u00a0<em>franchissement de Minuit<\/em> :<\/p>\n<blockquote>\n<p><span style=\"background-color: var(--wp--preset--color--base); color: var(--wp--preset--color--contrast); font-family: var(--wp--preset--font-family--body); font-size: var(--wp--preset--font-size--medium);\">cogne br\u00fble flotte <\/span><em style=\"background-color: var(--wp--preset--color--base); color: var(--wp--preset--color--contrast); font-family: var(--wp--preset--font-family--body); font-size: var(--wp--preset--font-size--medium);\">scintille brille scintille<\/em><span style=\"background-color: var(--wp--preset--color--base); color: var(--wp--preset--color--contrast); font-family: var(--wp--preset--font-family--body); font-size: var(--wp--preset--font-size--medium);\">\u00a0br\u00fble cingle tords serre effleure cingle\u00a0<\/span><em style=\"background-color: var(--wp--preset--color--base); color: var(--wp--preset--color--contrast); font-family: var(--wp--preset--font-family--body); font-size: var(--wp--preset--font-size--medium);\">brille scintille<\/em><span style=\"background-color: var(--wp--preset--color--base); color: var(--wp--preset--color--contrast); font-family: var(--wp--preset--font-family--body); font-size: var(--wp--preset--font-size--medium);\">\u00a0effleure\u00a0<\/span><em style=\"background-color: var(--wp--preset--color--base); color: var(--wp--preset--color--contrast); font-family: var(--wp--preset--font-family--body); font-size: var(--wp--preset--font-size--medium);\">scintille<\/em><span style=\"background-color: var(--wp--preset--color--base); color: var(--wp--preset--color--contrast); font-family: var(--wp--preset--font-family--body); font-size: var(--wp--preset--font-size--medium);\">\u00a0cogne\u00a0<\/span><em style=\"background-color: var(--wp--preset--color--base); color: var(--wp--preset--color--contrast); font-family: var(--wp--preset--font-family--body); font-size: var(--wp--preset--font-size--medium);\">scintille brille<\/em><span style=\"background-color: var(--wp--preset--color--base); color: var(--wp--preset--color--contrast); font-family: var(--wp--preset--font-family--body); font-size: var(--wp--preset--font-size--medium);\"> br\u00fble effleure serre\u00a0<\/span><em style=\"background-color: var(--wp--preset--color--base); color: var(--wp--preset--color--contrast); font-family: var(--wp--preset--font-family--body); font-size: var(--wp--preset--font-size--medium);\">scintille<\/em><span style=\"background-color: var(--wp--preset--color--base); color: var(--wp--preset--color--contrast); font-family: var(--wp--preset--font-family--body); font-size: var(--wp--preset--font-size--medium);\">\u00a0tords serre cogne <\/span><em style=\"background-color: var(--wp--preset--color--base); color: var(--wp--preset--color--contrast); font-family: var(--wp--preset--font-family--body); font-size: var(--wp--preset--font-size--medium);\">brille scintille\u00a0<\/em><span style=\"background-color: var(--wp--preset--color--base); color: var(--wp--preset--color--contrast); font-family: var(--wp--preset--font-family--body); font-size: var(--wp--preset--font-size--medium);\">br\u00fble\u00a0<\/span><em style=\"background-color: var(--wp--preset--color--base); color: var(--wp--preset--color--contrast); font-family: var(--wp--preset--font-family--body); font-size: var(--wp--preset--font-size--medium);\">scintille brille<\/em><span style=\"background-color: var(--wp--preset--color--base); color: var(--wp--preset--color--contrast); font-family: var(--wp--preset--font-family--body); font-size: var(--wp--preset--font-size--medium);\"> (Kane 2001, 40. Je souligne).<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Ce bloc de texte, o\u00f9 se c\u00f4toient la violence et la lumi\u00e8re\u00a0<em>en m\u00eame temps<\/em>, est d\u00e9clin\u00e9 \u00e0 six reprises dans la pi\u00e8ce. Il instaure un m\u00e9canisme de scintillement \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans l\u2019ensemble de\u00a0<em>4.48 Psychose<\/em>\u00a0: en plus des six blocs que j\u2019ai \u00e9voqu\u00e9s, le texte est en effet \u00e9maill\u00e9 de formules binaires qui sugg\u00e8rent visuellement une s\u00e9rie d\u2019\u00e9clats intermittents, de scintillements. La parole \u00e9num\u00e8re ainsi, sans justification apparente, l\u2019image d\u2019\u00ab\u00a0un film en noir et blanc de oui ou non oui ou non oui ou non oui ou non oui ou non oui ou non\u00a0\u00bb (50). Par ailleurs, de nombreuses ritournelles produisent \u00e0 la lecture un effet quasi stroboscopique de par leur r\u00e9p\u00e9tition et leur disposition visuelle sur le blanc de la page : \u00ab\u00a0ALLEZ VOUS FAIRE FOUTRE ALLEZ VOUS FAIRE FOUTRE ALLEZ VOUS FAIRE FOUTRE\u00a0\u00bb (22), \u00ab\u00a0Pas d\u2019espoir Pas d\u2019espoir Pas d\u2019espoir Pas d\u2019espoir Pas d\u2019espoir Pas d\u2019espoir Pas d\u2019espoir\u00a0\u00bb (25), \u00ab\u00a0oh non oh non oh non\u00a0\u00bb (<em>4.48 P<\/em>, 50), autant de formules qui cr\u00e9ent, visuellement, une s\u00e9rie d\u2019images ent\u00eatantes et clignotantes.<\/p>\n<p>Par ce scintillement, le texte ne mime plus seulement l\u2019an\u00e9antissement : il mime \u00e9galement une survivance, un espoir lumineux, un au-del\u00e0 de 4h48 qui brille et que la parole de la future-suicid\u00e9e, soutenue jusque dans le Minuit, <em>r\u00e9v\u00e8le<\/em> formellement. Comme le <em>pourtant<\/em> auquel la parole de J\u00e9r\u00e9mie acc\u00e9dait enfin au c\u0153ur de la destruction, la parole de la protagoniste acc\u00e8de aussi, \u00e0 l\u2019aune de la mort, \u00e0 sa propre\u00a0<em>cl\u00e9 de r\u00e9versibilit\u00e9 <\/em>(selon la formule de Neher), diss\u00e9min\u00e9e dans le texte et perform\u00e9e par la lumi\u00e8re dont elle est porteuse. Cette lumi\u00e8re qui scintille devient d\u2019ailleurs encore plus concr\u00e8te \u00e0 partir de la seconde moiti\u00e9 de la pi\u00e8ce, o\u00f9 la protagoniste \u00e9voque l\u2019\u00a0\u00ab ouverture d[\u2019une] trappe\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0lumi\u00e8re crue\u00a0\u00bb qui\u00a0en jaillit (33). Cette trappe et cette lumi\u00e8re crue\u00a0deviennent alors un motif r\u00e9current (33, 39 et 49). Avec la \u00ab\u00a0conscience consolid\u00e9e\u00a0\u00bb (9) et le \u00ab\u00a0rideau\u00a0\u00bb (56) dont j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9, cette trappe est par ailleurs un des seuls marqueurs spatiaux de <em>4.48 Psychose<\/em>. Et comme le rideau, il s\u2019agit d\u2019un marqueur spatial qui sugg\u00e8re un ailleurs, qui ouvre vers l\u2019ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>\u00c0 travers l\u2019image de la trappe et, surtout, de sa lumi\u00e8re, <em>4.48 Psychose<\/em> contient ainsi une sortie possible que l\u2019entreprise de destruction et de descente men\u00e9e par la parole a permis de r\u00e9v\u00e9ler. Il est vrai que la protagoniste n\u2019entrevoit \u00ab\u00a0rien\u00a0\u00bb (49) dans cette lumi\u00e8re encore trop crue, de m\u00eame que le <em>pourtant <\/em>de J\u00e9r\u00e9mie n\u2019\u00e9tait qu\u2019un r\u00eave duquel il se r\u00e9veillait dans sa prison. Mais \u00e0 la mani\u00e8re des terres que J\u00e9r\u00e9mie ach\u00e8te par contrat au fond de cette prison, l\u2019ailleurs existe bien quelque part, derri\u00e8re cette trappe, dans cette lumi\u00e8re aveuglante, qui ne cesse <em>pourtant<\/em> de scintiller. Le rideau que la protagoniste fait lever \u00e0 la fin de la repr\u00e9sentation (sans que le suicide ait eu lieu) offre alors la perspective du <em>franchissement de Minuit<\/em>, d\u2019un franchissement de 4h48, d\u2019une bifurcation provisoire face \u00e0 la mort. Ainsi, si la protagoniste de <em>4.48 Psychose<\/em> n\u2019est pas messianique \u00e0 proprement parler, elle s\u2019exprime malgr\u00e9 tout en utilisant les m\u00eames m\u00e9canismes que ceux d\u2019une <em>parole<\/em> messianique, telle que J\u00e9r\u00e9mie la faisait entendre : cette facult\u00e9 de la parole \u00e0 cr\u00e9er une br\u00e8che (ou en l\u2019occurrence ici une\u00a0<em>trappe<\/em>) au sein d\u2019un horizon o\u00f9 tout semblait pourtant perdu ; la survivance d\u2019une\u00a0lumi\u00e8re crue dans le chaos, une lumi\u00e8re ne pouvant \u00eatre nomm\u00e9e qu\u2019en soutenant la parole jusqu\u2019au\u00a0Minuit ; la trace d\u2019un avenir encore possible, d\u00e9pos\u00e9 dans un pr\u00e9sent en d\u00e9r\u00e9liction.<\/p>\n<h2>De J\u00e9r\u00e9mie \u00e0 Kane : la force <em>germinative<\/em> du langage<\/h2>\n<p>Ainsi, qu\u2019il s\u2019agisse de la destruction d\u2019un peuple entier ou de l\u2019effondrement psychique d\u2019un individu, les paroles de J\u00e9r\u00e9mie et de Kane ont en commun de surgir de l\u2019imminence d\u2019un an\u00e9antissement, sans pour autant y sombrer compl\u00e8tement. La parole proph\u00e9tique de J\u00e9r\u00e9mie nous parle encore aujourd\u2019hui, en ce sens qu\u2019elle incarne une <em>force germinative<\/em>\u00a0de la langue similaire \u00e0 celle dont parle Novarina. \u00c0 cet \u00e9gard, l\u2019<em>inou\u00ef de l\u2019an\u00e9antissement<\/em> qu\u2019elle fait entendre est encore tout \u00e0 fait pr\u00e9cieux : en \u00e9vacuant la dimension de la transcendance divine, elle permet d\u00e9sormais de situer les conditions d\u2019un possible <em>franchissement de Minuit<\/em> sur le plan plus strict du langage et de la parole. C\u2019est en descendant au fond du Minuit de l\u2019effondrement psychique que la parole de <em>4.48 Psychose<\/em> peut r\u00e9v\u00e9ler un reste de lumi\u00e8re, que quelque chose comme une survivance, ou un au-del\u00e0 de la catastrophe, peut y scintiller. \u00ab\u00a0Je fonce vers la mort et pourtant \u00e7a scintille\u00a0\u00bb, pourrait ainsi dire la voix du personnage, en \u00e9cho \u00e0 celle de J\u00e9r\u00e9mie. C\u2019est que la parole messianique des proph\u00e8tes met en lumi\u00e8re l\u2019aspect cr\u00e9ateur de toute parole : pour un sujet en pleine dissolution comme l\u2019est celui de <em>4.48 Psychose<\/em>, la parole <em>cr\u00e9e<\/em> la br\u00e8che qui lui permet d\u2019entrevoir l\u2019instant de clart\u00e9, cet espoir d\u2019un temps de co\u00efncidence \u00e0 soi, d\u2019une unit\u00e9 restaur\u00e9e. La protagoniste r\u00e9siste au \u00ab\u00a0blanc de l\u2019asymbolie \u00bb (Kristeva 1987, 45), selon la formule de Julia Kristeva, une asymbolie qui conduit \u00e0 la mort, qui gagne du terrain sur la page blanche o\u00f9 se d\u00e9pose la voix violente du personnage, qui se faisait cruellement entendre dans le \u00ab\u00a0tr\u00e8s long silence\u00a0\u00bb (Kane 2001, 9) de l\u2019ouverture de la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>Au fond, c\u2019est sans doute comme une pri\u00e8re qu\u2019il faut entendre cette voix, cette r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019effondrement symbolique. Une pri\u00e8re au sens o\u00f9 l\u2019entend Novarina, encore : pour lui, \u00ab [l]a pri\u00e8re n\u2019est pas une effusion, un vague \u00e0 l\u2019\u00e2me, ni le sommeil de la raison : elle veille ; elle a les yeux ouverts \u00bb (Novarina 1999, 31). Elle est \u00ab [u]n vide au milieu du langage, hors du corps et au milieu de nous \u00bb (31), faisant ainsi \u00e9cho \u00e0 l\u2019ind\u00e9cidabilit\u00e9 du lieu d\u2019\u00e9nonciation de <em>4.48 Psychose<\/em>. Novarina insiste : \u00ab\u00a0De toutes nos activit\u00e9s mentales, la pri\u00e8re est la seule qui comprend la mort[;]\u00a0[\u2026] elle comprend le sang qu\u2019il y a dans la parole \u00bb (32). Parole et mort, parole et sang, s\u2019unissent dans une pri\u00e8re mise en forme, chez Kane, par un soliloque mental, par une dramaturgie d\u2019un \u00ab\u00a0cri silencieux\u00a0\u00bb (Ch\u00e9netier-Alev 2005) qui, par d\u00e9finition, est inaudible. Car dans la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine dans laquelle le personnage s\u2019inscrit, il n\u2019y a plus personne pour entendre cette pri\u00e8re, pour r\u00e9pondre \u00e0 ce qui, chez elle, scintille encore. \u00ab\u00a0Je meurs pour qui ne s\u2019en soucie pas \/ je meurs pour qui ne le sait pas [\u2026] \/ Personne ne parle\u00a0\u00bb (Kane 2001, 53) : davantage que le projet suicidaire, duquel le personnage survit provisoirement, c\u2019est sa solitude et le silence omnipr\u00e9sent qui constituent le drame majeur de la pi\u00e8ce. Avec <em>4.48 Psychose<\/em>, Kane nous propose l\u2019image d\u2019un J\u00e9r\u00e9mie sans Dieu. L\u2019image d\u2019une jeune femme pour qui le <em>franchissement de Minuit<\/em> semble possible, mais d\u2019une jeune femme que personne n\u2019entend, que personne ne \u00ab regard[e] dispara\u00eetre \u00bb (55), que personne n\u2019accompagne dans sa douloureuse travers\u00e9e.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p><em>La Bible<\/em>, version Louis Segond.<\/p>\n<p>BLANCHOT, Maurice, <em>Le livre \u00e0 venir<\/em>, Paris, Gallimard, coll. \u00ab Folio \u00bb, 1959, 352 p.<\/p>\n<p>CH\u00c9NETIER-ALEV, \u00ab La subversion des formes dans 4.48 Psychose, ou l\u2019invention d\u2019un objet dramatique probl\u00e9matique \u00bb. <em>L&rsquo;Annuaire th\u00e9\u00e2tral<\/em>, Num\u00e9ro 38, Automne 2005, p. 68\u201386.<\/p>\n<p>DELVAUX, Martine, \u00ab Mourir\/survivre. Lumi\u00e8res de Sarah Kane \u00bb, <em>Temps z\u00e9ro<\/em>, n\u00ba 5, 2012, en ligne, &lt; http:\/\/tempszero.contemporain.info\/document982 &gt;, consult\u00e9 le 17 avril 2022.<\/p>\n<p>KANE, Sarah,<em> 4.48 Psychose<\/em>, Paris, L\u2019arche \u00c9diteur, 2001, 64 p.<\/p>\n<p>KANE, Sarah, <em>Manque<\/em>, Paris, L\u2019Arche \u00c9diteur, 1999, 72 p.<\/p>\n<p>KRISTEVA, Julia, <em>Soleil noir<\/em>. D\u00e9pression et m\u00e9lancolie, Paris, Gallimard, 1987, 265 p.<\/p>\n<p>LACAN, Jacques, <em>S\u00e9minaire VII &#8211; L\u2019\u00e9thique de la psychanalyse<\/em>, Paris, Seuil, 1986, 526 p.<\/p>\n<p>NEHER Andr\u00e9, <em>J\u00e9r\u00e9mie<\/em>, Paris, Plon, 1960, 231 p.<\/p>\n<p>NEHER Andr\u00e9, <em>Proph\u00e8tes et proph\u00e9ties<\/em>, Paris, \u00c9ditions Payot, 2004, 397 p.<\/p>\n<p>NOVARINA Val\u00e8re, <em>Devant la parole<\/em>, Paris, P.O.L, 1999, 181 p.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Ballester, Julian. 2024.\u00a0\u00ab Le \u00ab\u00a0franchissement de Minuit\u00a0\u00bb dans 4.48 Psychose : Sarah Kane avec J\u00e9r\u00e9mie \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab De la cr\u00e9ation par le verbe \u00e0 la mort de Dieu : Litt\u00e9rature et spiritualit\u00e9 \u00bb, no. 39, En ligne https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5762\u00a0(Consult\u00e9 le xx \/ xx\/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/ballester_39.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 ballester_39.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-2393beec-2708-43f0-950b-7804d2f12426\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/ballester_39.pdf\">ballester_39<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/ballester_39.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-2393beec-2708-43f0-950b-7804d2f12426\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>Dans la mesure o\u00f9 la Bible h\u00e9bra\u00efque mentionne plusieurs femmes parmi les proph\u00e8tes, j\u2019utiliserai l\u2019\u00e9criture inclusive tout au long de ce texte.<\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>Les passages de la Bible cit\u00e9s dans ce travail proviennent de la traduction de Louis Segond. <\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>Notons ici que cette notion d\u2019 \u00ab\u00a0imp\u00e9ratif symbolique\u00a0\u00bb emprunte \u00e0 la terminologie de la topique lacanienne R\u00e9el &#8211; Symbolique &#8211; Imaginaire, topique \u00e0 travers laquelle Lacan distingue les trois registres de l\u2019exp\u00e9rience du sujet parlant. Si l\u2019imaginaire prend racine dans l\u2019image psychique du corps propre, et s\u2019\u00e9tend par ailleurs \u00e0 tout ce qui, dans l\u2019exp\u00e9rience du sujet, appara\u00eet comme repr\u00e9sentation, le symbolique s\u2019appr\u00e9hende quant \u00e0 lui comme le lieu du signifiant, comme le registre de l\u2019exp\u00e9rience humaine en tant qu\u2019elle s\u2019articule dans et par le langage. Dans les termes de l\u2019Ancien Testament, l\u2019idol\u00e2trie (c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019adoration d\u2019une image) rel\u00e8ve ainsi du domaine de l\u2019imaginaire, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019imp\u00e9ratif symbolique s\u2019incarne dans l\u2019Alliance que Dieu \u00e9tablit avec son peuple, alliance bas\u00e9e sur une parole per\u00e7ue dans sa dimension orale et vivante. Au sujet du commandement \u00ab\u00a0Tu ne te feras pas d\u2019image\u00a0\u00bb, Lacan explique alors que \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9limination de la fonction de l\u2019imaginaire s\u2019offre [\u2026] comme le principe de la relation au symbolique, au sens o\u00f9 nous l\u2019entendons ici, c\u2019est-\u00e0-dire [\u2026] \u00e0 la parole\u00a0\u00bb. Jacques Lacan, S\u00e9minaire VII &#8211; L\u2019\u00e9thique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 138. Pour Lacan, l\u2019imp\u00e9ratif symbolique va ainsi de pair avec une \u00e9limination de l\u2019imaginaire (domaine de l\u2019idol\u00e2trie) et le second commandement, tel qu\u2019il l\u2019appr\u00e9hende, co\u00efncide donc avec ce qui fonde l\u2019essence du sujet-parlant du point de vue de la psychanalyse, \u00e0 savoir la pr\u00e9dominance, en lui, du registre symbolique et du signifiant.<\/div><\/li><li><span>4<\/span><div>Ezekiel, par exemple, est contraint par Dieu de se coucher sur le sol durant trois-cent quatre-vingt dix jours sur son flanc gauche, puis durant quarante jours suppl\u00e9mentaires sur son flanc droit, afin de repr\u00e9senter le nombre d\u2019ann\u00e9es d\u2019iniquit\u00e9 du peuple juif, ainsi que le si\u00e8ge de J\u00e9rusalem qui s\u2019en suivra (Ez 4). Dans la m\u00eame perspective, il devra \u00e9galement se raser la t\u00eate et la barbe, br\u00fbler et disperser ses cheveux, symbolisant par l\u00e0 m\u00eame le si\u00e8ge et la destruction de J\u00e9rusalem (Ez 5).<\/div><\/li><li><span>5<\/span><div>Je pr\u00e9cise qu\u2019il sera question du messianisme juif tout au long de ce travail, et que celui-ci se diff\u00e9rencie du messianisme chr\u00e9tien, notamment en ce qui concerne la question de son incarnation ou non dans la figure d&rsquo;un sauveur, d\u2019un r\u00e9dempteur. Dans la perspective juive, je parlerai donc plus largement d\u2019une r\u00e9demption du temps, plut\u00f4t que d\u2019une croyance en un sauveur. <\/div><\/li><li><span>6<\/span><div>Il convient de pr\u00e9ciser que ce \u00ab\u00a0pourtant\u00a0\u00bb est la traduction qu\u2019utilisent N\u00e9her puis Blanchot pour traduire le terme h\u00e9breux \u00ab\u00a0laken\u00a0\u00bb, mais que, suivant les diverses traductions de la Bible, \u00ab\u00a0laken\u00a0\u00bb est \u00e9galement traduit par \u00ab\u00a0et maintenant\u00a0\u00bb (trad. Louis Segond) ou \u00ab\u00a0or, maintenant aussi\u00a0\u00bb (trad. Andr\u00e9 Chouraqui). <\/div><\/li><li><span>7<\/span><div>Ici, il est int\u00e9ressant de noter que le compte \u00e0 rebours n\u2019atteint jamais z\u00e9ro, ni m\u00eame un.<\/div><\/li><li><span>8<\/span><div>La didascalie \u00ab\u00a0un tr\u00e8s long silence\u00a0\u00bb ouvre le texte et se d\u00e9cline, d\u00e8s le premier fragment du texte, en un \u00ab\u00a0long silence\u00a0\u00bb puis en un \u00ab\u00a0silence\u00a0\u00bb (9), jouant sur le proc\u00e9d\u00e9 formel de disparition de certains termes (\u00ab\u00a0tr\u00e8s long\u00a0\u00bb; \u00ab\u00a0long\u00a0\u00bb) qui place d\u2019embl\u00e9e l\u2019\u0153uvre sous le signe de la potentielle disparition de son personnage. Par la suite, ces trois didascalies se retrouvent diss\u00e9min\u00e9es dans le reste du texte, fonctionnant comme un motif r\u00e9current (16, 17, 20, 21, 23, 24, 27, 28, 45, 46, 47, 48).<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier\u00a0\u00a0\u00ab De la cr\u00e9ation par le verbe \u00e0 la mort de Dieu : litt\u00e9rature et spiritualit\u00e9 \u00bb, no 39 La pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre 4.48 Psychose, derni\u00e8re \u0153uvre de Sarah Kane, bouleverse d\u2019abord par la violence de son propos et par l\u2019\u00e9clatement radical de sa forme. 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