{"id":5766,"date":"2024-06-13T19:48:39","date_gmt":"2024-06-13T19:48:39","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/la-sacralisation-capillaire-le-cas-de-la-detresse-dans-la-chevelure-de-guy-de-maupassant\/"},"modified":"2024-11-29T16:37:01","modified_gmt":"2024-11-29T16:37:01","slug":"la-sacralisation-capillaire-le-cas-de-la-detresse-dans-la-chevelure-de-guy-de-maupassant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5766","title":{"rendered":"La sacralisation capillaire\u00a0: le cas de la (d\u00e9)tresse dans \u00ab \u2009La Chevelure\u2009 \u00bb de Guy de Maupassant"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6910\">Dossier\u00a0\u00a0\u00ab De la cr\u00e9ation par le verbe \u00e0 la mort de Dieu : litt\u00e9rature et spiritualit\u00e9 \u00bb, no 39<\/a><\/h5>\n<p>Cach\u00e9e, exhib\u00e9e, allong\u00e9e, teinte, ras\u00e9e ou coup\u00e9e, les multiples modifications apport\u00e9es \u00e0 la chevelure tout au cours de l\u2019Histoire d\u00e9notent d\u2019une puissance intrins\u00e8que \u00e0 la capillarit\u00e9 qui a nourri et continue certainement d\u2019enrichir les imaginaires qui lui sont associ\u00e9s. Si les cheveux se font l\u2019instrument d\u2019une d\u00e9monstration d\u2019appartenance sociale, politique, esth\u00e9tique, culturelle, voire id\u00e9ologique, force est de constater que ceux-ci, prolongements de l\u2019existence humaine, d\u00e9tiennent une capacit\u00e9 de dire qui fut r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e en masse par les religions, les mythologies et les cosmogonies. Le Premier Testament lui-m\u00eame, dans le r\u00e9cit de Samson et Dalila, affirme que les longs cheveux du jeune homme sont le symbole de la force physique de ce dernier, puisqu\u2019ils repr\u00e9sentent sa d\u00e9votion \u00e0 Dieu (Jg\u00a016,17). Cette potentialit\u00e9 capillaire, ultimement investie \u00e0 m\u00eame la culture, est finalement recycl\u00e9e dans les productions litt\u00e9raires de p\u00e9riodes vari\u00e9es. Ainsi la blondeur arch\u00e9typale d\u2019Iseut; ainsi la longue chevelure de Raiponce chez les fr\u00e8res Grimm; ainsi la rousseur de la Nana zolienne; ainsi la chevelure cach\u00e9e sous le voile b\u00e9guinal de Rodenbach. Ces repr\u00e9sentations capillaires multiples et diachroniques t\u00e9moignent bien des tentatives des auteurs et des autrices \u00e0 \u00e9voquer, gr\u00e2ce aux cheveux, une certaine r\u00e9alit\u00e9 qui les d\u00e9passe\u00a0: ces productions litt\u00e9raires s\u2019inscrivent ind\u00e9niablement dans une tradition sacralisante des cheveux comme puissance symbolique. Il est clair que les imaginaires capillaires font surgir dans la pens\u00e9e collective \u00ab\u2009un plan ou une source de r\u00e9alit\u00e9 distincte, s\u00e9par\u00e9e, non disponible, voire inaccessible et interdite, qu\u2019il appartient \u00e0 la conscience puis \u00e0 la culture d\u2019identifier, de stabiliser, de nommer, de pr\u00e9server, de consacrer, de c\u00e9l\u00e9brer, d\u2019instrumentaliser pour en obtenir des effets\u2009\u00bb (Wunenburger\u00a02019, 10).<\/p>\n<p>H\u00e9ritier de toutes ces conceptions capillaires et \u00e9tant lui-m\u00eame en activit\u00e9 dans un si\u00e8cle litt\u00e9raire qui prise la tresse<a id=\"footnoteref1_lskmpfj\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00c0 cet effet, nous pensons ind\u00e9niablement \u00e0 Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach. Dans ce long po\u00e8me en prose, Hugue Viane, veuf depuis cinq ans, garde religieusement la tresse de sa femme d\u00e9funte dans un coffret de verre. Cette chevelure o\u00f9 se pr\u00e9serve l\u2019essence de la femme d\u00e9funte agit comme un lien entre le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent, l\u2019invisible et le visible et le mat\u00e9riel et l\u2019immat\u00e9riel. Cependant, cette tresse incarne aussi l\u2019id\u00e9e fixe de Viane, soit son incapacit\u00e9 \u00e0 aller de l\u2019avant et \u00e0 faire son deuil. Elle le garde ainsi dans un univers m\u00e9lancolique et nostalgique, teintant d\u2019autant plus la mani\u00e8re dont le protagoniste se repr\u00e9sente Bruges, une ville morte dans laquelle il s\u2019enferme pour ne plus en sortir.\" href=\"#footnote1_lskmpfj\">[1]<\/a> comme motif narratif, Guy de Maupassant, par l\u2019\u00e9criture de \u00ab\u2009La Chevelure\u2009\u00bb, poursuit \u00e9galement ce travail de sacralisation capillaire qui se perp\u00e9tue depuis des si\u00e8cles. Dans cette nouvelle fantastique, le romancier narre la vie d\u2019un collectionneur obs\u00e9d\u00e9 par le pass\u00e9, puisque terrifi\u00e9 par le futur. Ce dernier voit dans les vieux objets une mani\u00e8re de suspendre la progression du temps et, du m\u00eame fait, de retarder sa fin in\u00e9vitable\u00a0: \u00ab\u2009le pass\u00e9 m\u2019attire, le pr\u00e9sent m\u2019effraye parce que l\u2019avenir c\u2019est la mort\u2009\u00bb (Maupassant\u00a01973, 241). Alors qu\u2019il ajoute un meuble v\u00e9nitien \u00e0 sa collection, il d\u00e9couvre que l\u2019un de ses tiroirs abrite une longue tresse blonde. Imm\u00e9diatement envo\u00fbt\u00e9 par cette chevelure et fou de d\u00e9sir pour celle-ci, le collectionneur s\u2019enfonce de plus en plus dans la folie alors que le spectre de la femme \u00e0 qui appartenait la tresse se met \u00e0 le rejoindre chaque soir. Sa passion d\u00e9viante pour la tresse est n\u00e9anmoins d\u00e9couverte et il est finalement envoy\u00e9 \u00e0 l\u2019asile. Avec ce court r\u00e9cit, l\u2019\u00e9crivain fait de la tresse f\u00e9minine un objet de sens \u00e0 la fois intime et social qui trouble l\u2019ordre narratif par la puissance supra-humaine accord\u00e9e \u00e0 la chevelure et par l\u2019ouverture des possibles qu\u2019elle sugg\u00e8re. En effet, si cette chevelure se d\u00e9voile comme le lien entre le monde des morts et le monde des vivants lui permettant de lui faire oublier l\u2019id\u00e9e de la mort qui le guette, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette dualit\u00e9 qui m\u00e8nera le protagoniste \u00e0 sa fin.<\/p>\n<h2>La tresse, ou le pont vers l\u2019Id\u00e9al<\/h2>\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but de la nouvelle, nous comprenons que le protagoniste fait l\u2019exp\u00e9rience des objets de fa\u00e7on assez singuli\u00e8re<a id=\"footnoteref2_ln4xuio\" class=\"see-footnote\" title=\"On retrouve aussi cette fascination de Maupassant pour les objets, entre autres, dans Une Vie, dans \u00ab Vieux objets \u00bb, dans \u00ab Qui sait? \u00bb et dans la chronique \u00ab Bibelots \u00bb, t\u00e9moignant ici d\u2019une v\u00e9ritable inspiration, voire un motif qui traverse une partie de son \u0153uvre.\" href=\"#footnote2_ln4xuio\">[2]<\/a>. Si les antiquit\u00e9s l\u2019attirent, c\u2019est surtout car il peut s\u2019ouvrir \u00e0 une forme d\u2019affectivit\u00e9 et de sensibilit\u00e9 \u00e0 leur contact. Loin de seulement \u00eatre fascin\u00e9 par les anciens objets, c\u2019est surtout l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la r\u00eaverie que ceux-ci permettent qui anime le collectionneur. C\u2019est en observant ses trouvailles qu\u2019il peut s\u2019imaginer la vie des femmes \u00e0 qui appartenaient ces objets, femmes par lesquelles il est vraisemblablement habit\u00e9, voire hant\u00e9\u00a0: \u00ab\u2009Comme j\u2019aurais voulu la conna\u00eetre, la voir, la femme qui avait choisi cet objet exquis et rare! Elle est morte! Je suis poss\u00e9d\u00e9 par le d\u00e9sir des femmes d\u2019autrefois; j\u2019aime, de loin, toutes celles qui ont aim\u00e9!\u2009\u00bb (Maupassant\u00a01973, 241) De l\u2019objet collectionn\u00e9 \u00e0 la femme qui le poss\u00e9dait autrefois, il ne faut qu\u2019un pas, puisque, pour cet homme, \u00ab\u2009chaque meuble ou bijou devient [&#8230;], dans une imagination morbide qui tend d\u00e9j\u00e0 au f\u00e9tichisme, le substitut m\u00e9tonymique de son utilisatrice\u2009\u00bb (Tourette\u00a02022, 111).<\/p>\n<p>Si la fascination pour ces femmes d\u2019antan qu\u2019entretient le protagoniste passe bien par un glissement affectif de l\u2019objet collectionn\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00eatre humain \u00e0 qui il appartenait, le traitement r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 la tresse d\u00e9couverte dans le tiroir du meuble v\u00e9nitien se trouve \u00e0 \u00eatre l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rent. Cette chevelure, qui, pour le protagoniste, fait tout de suite office de r\u00e9f\u00e9rent \u00e0 la femme d\u00e9funte \u00e0 qui elle a appartenu, en vient d\u2019autant plus \u00e0 absorber l\u2019\u00eatre de celle-ci. Plus qu\u2019un glissement m\u00e9tonymique, c\u2019est un v\u00e9ritable flou ontologique qui prend place entre la tresse et la personne qui l\u2019arborait, puisque, pour le collectionneur, c\u2019\u00e9tait \u00ab\u2009comme si quelque chose de l\u2019\u00e2me f\u00fbt rest\u00e9 cach\u00e9 dedans\u2009\u00bb (Maupassant\u00a01973, 245). La tresse, si elle est d\u2019embl\u00e9e pr\u00e9sent\u00e9e comme la \u00ab\u2009relique\u2009\u00bb (244) d\u2019une femme d\u00e9funte, subit d\u2019autant plus un traitement synecdochique. Pour le protagoniste, le fragment devient le tout. M\u00eame si la tresse t\u00e9moigne de la subdivision de la femme \u00e0 qui elle appartenait, cette fragmentation effectu\u00e9e sous le signe de la relique r\u00e9v\u00e8le pourtant que la morte \u00ab\u2009reste tout entier \u00e9gal[e] \u00e0 [elle]-m\u00eame dans chacune de ses parties.\u2009\u00bb (Durkheim\u00a01968, 328) C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui cr\u00e9e ici une tension dramatique en faisant de cette chevelure un topos o\u00f9 coexistent et s\u2019entrem\u00ealent deux isotopies<a id=\"footnoteref3_pqcudmo\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00c0 cet effet, voir Sicotte, Genevi\u00e8ve. 2000-2001. \u00ab Le luxe et l\u2019horreur. Sur quelques objets pr\u00e9cieux de la litt\u00e9rature fin de si\u00e8cle \u00bb, Nineteenth-Century French Studies 29, no 1\/2 : 138-153.\" href=\"#footnote3_pqcudmo\">[3]<\/a> fondamentales \u00e0 l\u2019\u00e9conomie narrative de la nouvelle, soit la vie et la mort, qui s\u2019incarnent \u00e0 travers les couples pr\u00e9sence\/absence, mat\u00e9riel\/immat\u00e9riel, pass\u00e9\/pr\u00e9sent. Si, biologiquement, le cheveu est une \u00ab\u2009mati\u00e8re qui meurt, \u00e0 plus ou moins long terme, faute de syst\u00e8me nerveux au moment o\u00f9 elle se d\u00e9tache du corps\u2009\u00bb (Noireau\u00a02009, 16), le protagoniste est imm\u00e9diatement intrigu\u00e9 par la vitalit\u00e9 immuable et improbable de \u00ab\u2009cette chevelure [qui] fut demeur\u00e9e ainsi, alors qu\u2019il ne restait plus une parcelle du corps dont elle \u00e9tait n\u00e9e\u2009\u00bb (Maupassant\u00a01973, 244). Cette tresse se veut effectivement \u00eatre la pr\u00e9sence d\u2019une absence, le signe s\u00e9pulcral d\u2019un restant de vitalit\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience particuli\u00e8re que le protagoniste fait des objets du pass\u00e9 l\u2019am\u00e8ne donc ultimement \u00e0 appr\u00e9hender la tresse diff\u00e9remment. Portant un regard sensible aux choses pr\u00e9cieuses appartenant \u00e0 un temps r\u00e9volu, il arrive facilement \u00e0 d\u00e9celer en cette chevelure un sens cach\u00e9, une manifestation qui exc\u00e8de la simple capillarit\u00e9 et qui prendra forme lors de la venue nocturne du spectre f\u00e9minin \u00e0 qui appartenait la tresse. Pour cet homme, qui, d\u00e8s qu\u2019il saisit la tresse, la manipule \u00ab\u2009doucement, presque religieusement\u2009\u00bb (244), la chevelure induit une transcendance du r\u00e9el en rendant visible le monde immat\u00e9riel du pass\u00e9. La concr\u00e9tude capillaire d\u00e9passe ainsi la r\u00e9alit\u00e9 imm\u00e9diate \u00e0 laquelle le collectionneur est confront\u00e9, le mettant plut\u00f4t en relation avec \u00ab\u2009quelque chose de \u201ctout autre\u201d, qui [l\u2019]arrache \u00e0 [lui]-m\u00eam[e] et [le] trouble\u2009\u00bb (Wunenburger\u00a02019, 13), comme en t\u00e9moigne l\u2019obsession qu\u2019il d\u00e9veloppe pour cette chevelure et les affects qui l\u2019assaillent \u00e0 sa vue\u00a0: \u00ab\u2009Une \u00e9motion \u00e9trange me saisit. [&#8230;] [La chevelure] me coulait sur les doigts, me chatouillait la peau d\u2019une caresse singuli\u00e8re, d\u2019une caresse de morte. Je me sentais attendri comme si j\u2019allais pleurer.\u2009\u00bb (Maupassant\u00a01973, 244) Cette tresse renferme bien un spectre f\u00e9minin, soit un contenu latent que l\u2019homme n\u2019arrive \u00e0 d\u00e9chiffrer qu\u2019en s\u2019abandonnant \u00e0 sa passion pour la chevelure. Gr\u00e2ce \u00e0 cette tresse prise comme relique, \u00ab\u2009quelque chose qui n\u2019appartient pas \u00e0 ce monde-ci [se] manifest[e] d\u2019une mani\u00e8re apodictique.\u2009\u00bb (Eliade 1957, 30, l\u2019auteur souligne) En reconnaissant \u00e0 la tresse un surplus d\u2019\u00eatre s\u2019expliquant par le r\u00e9sidu de vitalit\u00e9 qui l\u2019impr\u00e8gne, le collectionneur en vient \u00e0 la consacrer en faisant d\u2019elle une hi\u00e9rophanie, soit un objet d\u2019o\u00f9 surgit le sacr\u00e9. \u00c0 travers le regard maniaque du protagoniste, la tresse devient un \u00e9l\u00e9ment qui structure son rapport au monde, un objet qui oriente toutes les futures actions de l\u2019homme en le faisant basculer dans un univers fantasmatique et extraordinaire. Du coup, il n\u2019est pas \u00e9tonnant que le collectionneur, d\u00e9j\u00e0 fascin\u00e9 par les choses d\u2019autrefois, per\u00e7oive imm\u00e9diatement cette tresse cach\u00e9e dans un tiroir comme un objet faisant office de lien entre les cosmogonies du naturel et du surnaturel, du monde terrestre et du monde \u00e9th\u00e9r\u00e9, car \u00ab\u2009tout ce qui est insolite, singulier, nouveau, parfait ou monstrueux devient un r\u00e9cipient pour les forces magico-religieuses.\u2009\u00bb (Eliade\u00a01968, 25)<\/p>\n<p>Cette chevelure hi\u00e9rophanique se pr\u00e9sente donc comme une porte vers une forme de vie supra-humaine et m\u00e9taphysique, comme le r\u00e9v\u00e8le le fait que, suite \u00e0 son premier contact avec la tresse, le collectionneur la range doucement dans son tiroir et \u00ab\u2009[s]\u2019en [va] par les rues pour r\u00eaver\u00a0\u00bb (Maupassant\u00a01973, p.\u00a0245). En s\u2019abandonnant \u00e0 la tresse, le protagoniste d\u00e9verrouille donc, par la r\u00eaverie, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 une femme d\u00e9funte Id\u00e9ale qu\u2019il peut alors faire sienne, cristallisant ce qu\u2019il cherchait vainement \u00e0 accomplir \u00e0 travers la collection d\u2019objets d\u2019antan, c\u2019est-\u00e0-dire oublier l\u2019angoisse de sa propre mort in\u00e9vitable\u00a0: \u00ab\u2009J\u2019\u00e9prouvais pr\u00e8s d\u2019elle un ravissement surhumain, la joie profonde, inexplicable de poss\u00e9der l\u2019Insaisissable, l\u2019Invisible<a id=\"footnoteref4_ppxg1je\" class=\"see-footnote\" title=\"Cette citation illustre bien que la tresse permet au protagoniste d\u2019entrer en relation avec le sacr\u00e9. Si le terme linguistique \u00ab\u00a0sacr\u00e9\u00a0\u00bb n\u2019est pas utilis\u00e9 par toutes les soci\u00e9t\u00e9s, ces derni\u00e8res semblent toutefois partager un fond d\u2019exp\u00e9riences communes et des croyances que Jean Servier appelle plus largement et inclusivement \u00ab\u00a0les relations \u00e0 l\u2019Invisible\u00a0\u00bb, ce qui semble \u00eatre le terme pr\u00e9conis\u00e9 par le collectionneur pour \u00e9voquer son rapport \u00e0 la hi\u00e9rophanie capillaire. \u00c0 cet effet, voir Jean Servier, L\u2019Homme et l\u2019Invisible, Paris, Payot, 1980.\" href=\"#footnote4_ppxg1je\">[4]<\/a>, la Morte!\u2009\u00bb (248)<\/p>\n<p>Or, bien que l\u2019apparition de la d\u00e9funte s\u2019ex\u00e9cute sous le signe de l\u2019Id\u00e9alit\u00e9 spectrale, cette revenante ne parvient pas \u00e0 assumer enti\u00e8rement le r\u00f4le de celle qui, par sa nature atemporelle, \u00ab\u2009arr\u00eat[e] le temps, arr\u00eat[e] l\u2019heure\u2009\u00bb (242). L\u2019apparition de la femme d\u00e9funte, au contraire, rend visible une aporie textuelle en se pr\u00e9sentant comme un \u00eatre tout autant \u00e9th\u00e9r\u00e9 qu\u2019incarn\u00e9, ce qui causera finalement la perte du protagoniste. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce paradoxe qui tend de plus en plus \u00e0 intensifier de mani\u00e8re maladive la sensualit\u00e9 et la sexualit\u00e9 du collectionneur\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[La chevelure] me parut plus douce que de coutume, plus anim\u00e9e. Les morts reviennent-ils? [&#8230;] [J]e l\u2019emportai dans mon lit, et je me couchai, en la pressant sur mes l\u00e8vres, comme une ma\u00eetresse qu\u2019on va poss\u00e9der. Les morts reviennent! Elle est venue. Oui, je l\u2019ai vue, je l\u2019ai tenue, je l\u2019ai eue, telle qu\u2019elle \u00e9tait vivante autrefois, grande, blonde, grasse, les seins froids, la hanche en forme de lyre; et j\u2019ai parcouru de mes caresses cette ligne ondulante et divine qui va de la gorge aux pieds en suivant toutes les courbes de la chair (247).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le protagoniste exp\u00e9rimente donc le spectre par la r\u00eaverie et l\u2019abstraction, mais aussi, de plus en plus, par une sensorialit\u00e9 exacerb\u00e9e\u00a0: le toucher et la vue sont effectivement surstimul\u00e9s et t\u00e9moignent du caract\u00e8re tr\u00e8s mat\u00e9riel de ce fant\u00f4me du pass\u00e9. Si, gr\u00e2ce \u00e0 la tresse hi\u00e9rophanique, le collectionneur peut \u00ab\u2009glisser plus subtilement du concret \u00e0 l\u2019abstrait\u2009\u00bb (Tourette\u00a02022, 111), l\u2019id\u00e9e fixe que fait na\u00eetre chez le collectionneur cette chevelure d\u2019antan le pousse toutefois \u00e0 des exc\u00e8s affectifs o\u00f9 s\u2019entrem\u00ealent spiritualit\u00e9 et \u00e9rotisme, ce qui le conduira \u00e0 la folie. D\u2019ailleurs, suivant les \u00e9crits de Roussillon-Constanty, nous pouvons affirmer que, dans la litt\u00e9rature de fin de si\u00e8cle, \u00ab\u2009les cheveux ont attir\u00e9 une attention croissante en tant que foyer de tensions et de compromis parfois difficiles entre [&#8230;] sensualit\u00e9 et spiritualit\u00e9.\u2009\u00bb (2009, 207) En effet, lorsque la tresse est enlev\u00e9e au protagoniste et qu\u2019il est jet\u00e9 \u00e0 l\u2019asile, son d\u00e9sir pour la d\u00e9funte et sa tresse ne peut que se r\u00e9v\u00e9ler sous le signe d\u2019un manque maintenant existentiel impossible \u00e0 combler et dont la simple Id\u00e9e, qui l\u2019animait autrefois, en vient \u00e0 le ronger de l\u2019int\u00e9rieur. Plut\u00f4t que le d\u00e9livrer du fardeau de la mort, son \u00ab\u2009d\u00e9sir exasp\u00e9r\u00e9\u2009\u00bb (Maupassant\u00a01973, 248) le m\u00e8ne tout droit vers celle-ci\u00a0: \u00ab\u2009Sa Folie, son id\u00e9e \u00e9tait l\u00e0, dans cette t\u00eate, obstin\u00e9e, harcelante, d\u00e9vorante, Elle mangeait le corps peu \u00e0 peu. Elle, l\u2019Invisible, l\u2019Impalpable, l\u2019Insaisissable, l\u2019Immat\u00e9rielle Id\u00e9e minait sa chair, buvait le sang, \u00e9teignait la vie\u2009\u00bb (239).<\/p>\n<p>Dans cette nouvelle, la figure f\u00e9minine est surtout marqu\u00e9e par l\u2019ambigu\u00eft\u00e9. Si la hi\u00e9rophanie capillaire permet au protagoniste d\u2019avoir acc\u00e8s \u00e0 son Id\u00e9al f\u00e9minin en cr\u00e9ant un lien entre le monde d\u2019ici-bas et le monde de l\u2019au-del\u00e0, le fant\u00f4me qui d\u00e9coule de la tresse se trouve aussi \u00e0 \u00eatre une source de destruction, voire un passage vers une vie infernale. En ce sens, la tresse de \u00ab\u2009La Chevelure\u2009\u00bb est d\u2019abord \u00ab\u2009\u00e9lue \u00e0 un r\u00f4le de guide spirituel vers l\u2019Id\u00e9al qu\u2019elle ne parvient pas \u00e0 assumer\u2009\u00bb (Lisca\u00a02017, 21), ce qui causera la perte du protagoniste.<\/p>\n<h2>Cheveux et tabou\u00a0: moteur de la d\u00e9tresse<\/h2>\n<p>La tresse, sacralis\u00e9e par la dualit\u00e9 mort\/vie qui r\u00e9side en elle et qui ouvre les possibles en reliant deux cosmogonies \u2014 l\u2019au-del\u00e0 et l\u2019ici-bas \u2014, effectue d\u2019autant plus un rapprochement entre \u00c9ros et Thanatos. Ce restant de vitalit\u00e9 \u00e0 m\u00eame la capillarit\u00e9 est effectivement ce qui permet au protagoniste de s\u2019\u00e9veiller enti\u00e8rement \u00e0 l\u2019amour \u00e9rotique de la morte sans pour autant concevoir cette action comme \u00e9tant purement perverse. Or, c\u2019est bien cette d\u00e9viance qui se trouve \u00e0 \u00eatre la raison de sa mise \u00e0 l\u2019asile, la doxa fictionnelle diagnostiquant \u00e0 cet homme \u00ab\u2009une folie \u00e9rotique et macabre\u2009\u00bb (Maupassant\u00a01973, 239) qui d\u00e9roge des r\u00e8gles sociales pr\u00e9\u00e9tablies, puisqu\u2019elle rapproche de trop pr\u00e8s la sexualit\u00e9 et la mort pour tendre vers \u00ab\u2009une sorte de n\u00e9crophilie\u2009\u00bb (239). Effectivement, l\u2019institution psychiatrique mise en sc\u00e8ne dans la nouvelle accentue bien le fait que la tresse dont s\u2019est \u00e9pris le collectionneur est porteuse d\u2019informations sur le rapport \u00e0 l\u2019ordre et aux normes sociales. Alors que, comme nous l\u2019avons d\u00e9montr\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, la chevelure se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre un objet de sens intime pour le collectionneur qui voit en elle un acc\u00e8s \u00e0 l\u2019Id\u00e9al, elle se d\u00e9voile \u00e9galement comme un objet de sens social en ce que l\u2019imaginaire qu\u2019elle \u00e9voque fait office d\u2019\u00e9cran pour les croyances, les valeurs et les repr\u00e9sentations qui y convergent. Ainsi, l\u2019imaginaire capillaire de la nouvelle peut \u00eatre compris comme \u00e9tant une dimension religieuse de la vie sociale en ce qu\u2019il structure et ordonne la vie en soci\u00e9t\u00e9 en y cr\u00e9ant un espace signifiant de r\u00e9f\u00e9rences communes. \u00c0 cet effet,<\/p>\n<blockquote>\n<p>l\u2019institution du sens, quelle que soit sa forme, traditionnelle ou moderne, religieuse ou civile, eccl\u00e9siale ou sectaire, communautaire ou m\u00e9diatique [\u2026] consiste \u00e0 coder ce qui concerne la r\u00e9gulation des comportements, individuels ou collectifs, par la distinction du normal et de l\u2019anormal, et partant, du nous et des autres (Lemieux et Meunier\u00a01993, 131).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le protagoniste, constamment d\u00e9vor\u00e9 par \u00ab\u2009le besoin confus, singulier, sensuel de tremper [ses] doigts dans ce ruisseau charmant de cheveux morts\u2009\u00bb (Maupassant\u00a01973, 246), cristallise ainsi l\u2019acte de n\u00e9crophilie r\u00e9prouv\u00e9 socialement. Par cette d\u00e9viance sexuelle, l\u2019homme viole ainsi un tabou social instaur\u00e9 d\u00e8s les premi\u00e8res phrases de la nouvelle et qui d\u00e9finit clairement un syst\u00e8me d\u2019interdictions religieuses appliqu\u00e9es \u00e0 ce qui est consid\u00e9r\u00e9 comme impur, soit ici le rapprochement entre la sexualit\u00e9 et la mortalit\u00e9. \u00c0 cet effet, la passion du protagoniste ne peut \u00eatre atteinte qu\u2019au prix d\u2019une transgression de ce tabou, bouleversant du m\u00eame fait l\u2019ordre du monde fictionnel \u00e9tabli. Effectivement, au grand drame du protagoniste, ce ne sont que les femmes d\u00e9funtes qui le font se sentir vivant, car elles lui font oublier un futur qui le terrifie. Le protagoniste d\u00e9roge ainsi des codes et des r\u00e8gles instaur\u00e9.es lorsqu\u2019il s\u2019abandonne \u00e0 sa passion morbide pour la tresse. Il \u00e9pouse par l\u00e0 le sacr\u00e9 de transgression, c\u2019est-\u00e0-dire un sacr\u00e9 de dissolution des dogmes sociaux qui \u00ab\u2009fait toute sa place \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience fusionnelle, \u00e0 la transe, \u00e0 l\u2019extase\u2009\u00bb (Bromberger 2015). En ce sens, le sacr\u00e9 de transgression a une utilit\u00e9 double dans la nouvelle; il affirme \u00e0 la fois la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un interdit symbolis\u00e9 par la tresse, mais aussi le besoin et le d\u00e9sir presque injonctif du protagoniste \u00e0 le d\u00e9passer. Dans le texte, c\u2019est par une transgression continue que le collectionneur en vient \u00e0 exp\u00e9rimenter un contact direct avec le sacr\u00e9 et l\u2019Id\u00e9al. Le protagoniste peut ainsi vivre une exp\u00e9rience \u00e0 la fois extatique et sensuelle hors des r\u00e8gles et d\u00e9gag\u00e9e des normes \u00e9tablies\u00a0: \u00ab\u2009je la sentais et la d\u00e9sirais encore; j\u2019avais de nouveau le besoin imp\u00e9rieux de la reprendre, de la palper, de m\u2019\u00e9nerver jusqu\u2019au malaise par ce contact froid, glissant, irritant, affolant, d\u00e9licieux\u2009\u00bb (Maupassant\u00a01973, 246). Par cette d\u00e9viance, le collectionneur m\u00e9diatise la potentialit\u00e9 du passage d\u2019un interdit redoutable \u00e0 un interdit d\u00e9sirable (Bataille 1961), t\u00e9moignant ainsi du fait que le drame du protagoniste ne peut avoir lieu dans la di\u00e9g\u00e8se que parce qu\u2019une censure sociale cr\u00e9e une tension entre d\u00e9sir intime et conformisme sociosymbolique.<\/p>\n<p>En outre, selon les \u00e9tudes ethnologiques de Makarius sur le tabou, ce dernier est efficace puisque son pouvoir est de ch\u00e2tier de mani\u00e8re surnaturelle toute transgression des interdits le concernant (1974). La nouvelle de Maupassant semble d\u2019autant plus remotiver cette croyance associ\u00e9e au tabou en faisant de la folie pathologique du protagoniste une cons\u00e9quence \u2014 toutefois jamais av\u00e9r\u00e9e \u2014 de cette violation, prolongeant ainsi l\u2019effet fantastique d\u00e9j\u00e0 rendu pr\u00e9sent par la nature ind\u00e9termin\u00e9e de la tresse et du spectre qui en d\u00e9coule. Dans \u00ab\u2009La Chevelure\u2009\u00bb, la tresse, qui d\u00e9tient des propri\u00e9t\u00e9s surnaturelles, semble bien s\u2019emparer des vivants lorsque ceux-ci entrent en contact avec elle. Elle les s\u00e9duit, les rend fous, les vampirise; elle \u00ab\u2009min[e] la chair, b[oit] le sang, \u00e9tein[t] la vie.\u2009\u00bb (Maupassant\u00a01973, 239) Si le r\u00e9cit s\u2019ouvre sur une prolepse d\u00e9crivant le protagoniste \u00e0 l\u2019asile, fou et hant\u00e9 par le souvenir de la chevelure, la nouvelle use de rh\u00e9torique en fermant le r\u00e9cit sur un parall\u00e9lisme qui laisse penser que le cas du collectionneur n\u2019est pas unique. Sa folie semble pouvoir \u00eatre partag\u00e9e, car elle s\u2019inscrit sous le signe d\u2019interdits sociaux communs dont les r\u00e9percussions, que nous pouvons consid\u00e9rer comme \u00e9tant surnaturelles, sont les m\u00eames pour tous.<\/p>\n<p>Un des m\u00e9decins observateurs, en manipulant la tresse \u00e0 la fin de la nouvelle, \u00e9prouve des \u00e9motions dont l\u2019intensit\u00e9 r\u00e9sonne avec celles que ressent le protagoniste\u00a0: \u00ab\u2009Et je restai le c\u0153ur battant de d\u00e9go\u00fbt et d\u2019envie, de d\u00e9go\u00fbt comme au contact des objets tra\u00een\u00e9s dans les crimes, d\u2019envie comme devant la tentation d\u2019une chose inf\u00e2me et myst\u00e9rieuse\u2009\u00bb (Maupassant\u00a01973, 249). Un implicite est alors rendu visible pour le lectorat\u00a0: la tresse est un objet tabou non seulement car son myst\u00e8re ouvre les portes au rapprochement entre le d\u00e9sir et la mort, mais surtout car elle fait ainsi appel \u00e0 tout un imaginaire religieux qui structure un rapport au monde dans lequel la chevelure f\u00e9minine, m\u00e9taphore de la femme fatale, marque la force corruptrice de la Femme. Les pens\u00e9es de ce m\u00e9decin qui est d\u00e9j\u00e0 aux prises avec un conflit d\u2019esprit d\u00e8s le moment o\u00f9 la tresse fr\u00f4le sa peau r\u00e9v\u00e8lent bien la fascination quasi envo\u00fbtante et surnaturelle attribu\u00e9e \u00e0 la chevelure f\u00e9minine. Le collectionneur, avant m\u00eame de trouver la tresse, ne porte-t-il pas lui aussi ce m\u00eame propos en certifiant qu\u2019\u00ab\u2009on regarde un objet et, peu \u00e0 peu, il vous s\u00e9duit, vous trouble, vous envahit comme le ferait un visage de femme\u2009\u00bb (242)\u2009? En ce sens, le discours sur la f\u00e9minit\u00e9 partag\u00e9 par les personnages masculins, et qui pr\u00e9c\u00e8de m\u00eame l\u2019arriv\u00e9e de la tresse dans le r\u00e9cit, v\u00e9hicule bien une perception d\u00e9favorable, et surtout socialement partag\u00e9e, de la femme. La doxa romanesque semble se servir de l\u2019interdit que repr\u00e9sente la tresse, figure incitant \u00e0 l\u2019alliance de l\u2019\u00e9rotisme et de la mortalit\u00e9, pour mieux rendre la femme responsable de cette association immorale. D\u00e8s lors, elle est la seule responsable de ce tabou, elle est une tentatrice, une corruptrice et une s\u00e9ductrice. En fait, \u00ab\u2009son d\u00e9nigrement est la cons\u00e9quence d\u2019une attente d\u00e9\u00e7ue\u00a0: mythifi\u00e9e et charg\u00e9e d\u2019attributs divins, la femme garde une \u00e9nigme, mais r\u00e9v\u00e8le les faiblesses physiques de tout \u00eatre humain.\u2009\u00bb (Lisca\u00a02017, 21) Avec Carol Rifelj, nous pouvons affirmer que le r\u00e9cit de Maupassant s\u2019inscrit bien dans \u00ab\u2009une longue tradition [qui] associe la chevelure des femmes \u00e0 la luxure, au p\u00e9ch\u00e9 et au d\u00e9sir\u2009\u00bb (2014, 89). Ainsi, la nouvelle met bien en sc\u00e8ne un imaginaire de la femme diabolique qui est rendue responsable des faiblesses des hommes par leur ensorcellement.<\/p>\n<p>Que la tresse soit habit\u00e9e par le spectre d\u2019une femme morte ou non, elle illustre certainement la potentialit\u00e9 de porter atteinte non seulement \u00e0 un cosmos ext\u00e9rieur en remettant en question les normes sociales qui r\u00e9cusent le rapprochement de la sexualit\u00e9 et de la mort, mais aussi \u00e0 une sant\u00e9 psychologique interne en faisant perdre aux hommes le contr\u00f4le de leurs affects, les menant de ce fait \u00e0 leur propre perte. La tresse consid\u00e9r\u00e9e comme tabou construit donc une illusion n\u00e9cessaire \u00e0 la structure symbolique religieuse de l\u2019univers de la di\u00e9g\u00e8se, parce que l\u2019interdiction qu\u2019elle repr\u00e9sente est un rappel de la puissante \u00ab\u2009\u00e9tranget\u00e9 des choses humaines\u2009\u00bb comme \u00e9tant \u00ab\u2009la pente naturelle qui conduit \u00e0 un autre monde, un monde hant\u00e9\u2009\u00bb (Dubois\u00a02000, p.\u00a0270).<\/p>\n<p align=\"center\">***<\/p>\n<p>La tresse, dans la nouvelle \u00ab\u2009La Chevelure\u2009\u00bb de Maupassant, s\u2019inscrit bien dans une logique religieuse en faisant voir les structures de sens qu\u2019elle permet d\u2019exploiter de mani\u00e8re fictionnelle, que cela soit \u00e0 un niveau psychologique ou soci\u00e9tal. \u00c0 travers le regard d\u2019un homme fascin\u00e9 par les choses du pass\u00e9, la tresse se d\u00e9voile comme une hi\u00e9rophanie, comme un passage vers une Id\u00e9alit\u00e9 spectrale qui permet, par sa nature atemporelle, de nier un futur mortif\u00e8re. Elle est aussi le lieu o\u00f9 peuvent se d\u00e9verser une sensualit\u00e9, un \u00e9rotisme et une sexualit\u00e9. C\u2019est ce qui conduit n\u00e9anmoins le protagoniste vers une folie obsessive et maladive. D\u2019ailleurs, le spectre qui r\u00e9side au c\u0153ur m\u00eame de la capillarit\u00e9, bien qu\u2019il repr\u00e9sente pour le collectionneur un vitalisme qui att\u00e9nue sa perversion sexuelle, est aussi le motif de sa condamnation \u00e0 l\u2019asile. Le rapprochement entre \u00c9ros et Thanatos qu\u2019effectue le protagoniste alors qu\u2019il s\u2019\u00e9prend de la tresse est la preuve d\u2019une d\u00e9viance sexuelle et morale qui viole un tabou social, celui de la n\u00e9crophilie. Alors que les fantasmes de l\u2019homme semblent se r\u00e9aliser pr\u00e9cis\u00e9ment par ce geste transgressif n\u00e9crophile qui cr\u00e9e en lui un sentiment d\u2019extase le connectant au sacr\u00e9, la force symbolique de cet interdit semble se refl\u00e9ter et se concr\u00e9tiser \u00e0 travers la folie du protagoniste. Cette derni\u00e8re, que le texte sugg\u00e8re \u00eatre partageable d\u00e8s lors que l\u2019on touche la tresse, fait d\u2019autant plus voir que le tabou capillaire se mat\u00e9rialise ultimement par la f\u00e9minit\u00e9 fatale associ\u00e9e \u00e0 la tresse.<\/p>\n<p>L\u2019accent mis sur les cheveux dans la fiction est loin d\u2019\u00eatre un choix arbitraire. Plus largement, dans les \u0153uvres du XIXe si\u00e8cle, ils deviennent un v\u00e9ritable langage que les auteurs r\u00e9cup\u00e8rent pour cr\u00e9er une grande richesse de sens. Maupassant est loin d\u2019\u00eatre le seul \u00e0 se servir du pouvoir \u00e9vocateur des cheveux; avant lui, Balzac n\u2019avait-il pas \u00e9crit que la toilette au sens large est \u00ab\u2009une manifestation constante de la pens\u00e9e intime, un langage, un symbole\u2009\u00bb (1976, 328)? Les cheveux livrent bien des messages. Si les grands auteurs r\u00e9alistes utilisent surtout la chevelure pour exprimer une personnalit\u00e9, un temp\u00e9rament, voire un statut social, il n\u2019en reste pas moins que sa prosp\u00e9rit\u00e9 symbolique peut aussi faire de la capillarit\u00e9 une composante qui tresse enti\u00e8rement le r\u00e9cit, devenant ainsi son moteur principal.\u00a0<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>BALZAC, Honor\u00e9. (1976) <em>La Com\u00e9die humaine<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard.<br \/>BATAILLE, Georges.<em> L\u2019\u00c9rotisme<\/em>, 1961. Paris\u00a0: Minuit.<br \/>BROMBERGER, Christian. 2015. \u00ab\u2009La place des cheveux et des poils dans les rituels et le sacr\u00e9\u2009\u00bb, Paris, Conf\u00e9rence pr\u00e9sent\u00e9e au 23e forum Peau humaine et soci\u00e9t\u00e9.<br \/>CAILLOIS, Roger. 1939. <em>L\u2019homme et le sacr\u00e9<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard.<br \/>DUBOIS, Jacques. 2000. <em>Les romanciers du r\u00e9el. De Balzac \u00e0 Simenon<\/em>, Paris\u00a0: Seuil.<br \/>DURKHEIM, \u00c9mile. 1968. <em>Les formes \u00e9l\u00e9mentaires de la vie religieuse<\/em>, Paris\u00a0: Presses Universitaires de France.<br \/>ELIADE, Mircea. 1968. <em>Trait\u00e9 d\u2019histoire des religions<\/em>, Paris\u00a0: Payot.<br \/>____________. 1957. <em>Le sacr\u00e9 et le profane<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard.<br \/>LEMIEUX, Raymond et \u00c9.-Martin MEUNIER. 1993. \u00ab\u2009Du religieux en \u00e9mergence\u2009\u00bb, <em>Sociologie et soci\u00e9t\u00e9s<\/em>\u00a025, no\u00a01\u00a0: 125-151.<br \/>LISCA, Caterina. 2017. \u00ab\u2009Femme fatale fin de si\u00e8cle : de la folle au monstre\u2009\u00bb, dans Cyril DEV\u00c8S (dir.), <em>La femme fatale. De ses origines \u00e0 ses m\u00e9tamorphoses plastiques, litt\u00e9raires et m\u00e9diatiques<\/em>, Lyon, 3e colloque international.<br \/>MAKARIUS, Laura. 1974. <em>Le sacr\u00e9 et la violation des interdits<\/em>, Paris\u00a0: Payot.<br \/>MAUPASSANT, Guy. 1973. \u00ab\u2009La Chevelure\u2009\u00bb, dans <em>Boule de suif et autres nouvelles<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard.<br \/>NOIREAU, Christiane. 2009. <em>L\u2019esprit des cheveux. Chevelures, poils et barbes, mythes et croyances<\/em>, France\u00a0: Cheminements.<br \/>RiIFELJ, Carol. 2014. <em>Coiffures. Les cheveux dans la litt\u00e9rature et la culture fran\u00e7aise de XIXe si\u00e8cle<\/em>, Paris\u00a0: Honor\u00e9 Champion.<br \/>ROUSSILLON-CONSTANTY, Laurence. 2011. \u00ab\u2009Galia Ofek, Representations of Hair in Victorian Literature and Culture\u2009\u00bb, <em>Miscellany<\/em>\u00a073\u00a0: 206-208.<br \/>SICOTTE, Genevi\u00e8ve. 2000-2001. \u00ab\u2009Le luxe et l\u2019horreur. Sur quelques objets pr\u00e9cieux de la litt\u00e9rature fin de si\u00e8cle \u00bb, <em>Nineteenth-Century French Studies<\/em> 29, no 1\/2\u00a0: 138-153.<br \/>TOURETTE, \u00c9ric. 2022. \u00ab\u2009La \u201cfolie \u00e9rotique et macabre\u201d dans \u201cLa Chevelure\u201d de Maupassant\u2009\u00bb, <em>French Forum<\/em> 47, no\u00a01\u00a0: 109-120.<br \/>WUNENBURGER, Jean-Jacques. 2019. <em>Le sacr\u00e9<\/em>, Paris\u00a0: Presses Universitaires de France.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_lskmpfj\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_lskmpfj\">[1]<\/a> \u00c0 cet effet, nous pensons ind\u00e9niablement \u00e0 Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach. Dans ce long po\u00e8me en prose, Hugue Viane, veuf depuis cinq ans, garde religieusement la tresse de sa femme d\u00e9funte dans un coffret de verre. Cette chevelure o\u00f9 se pr\u00e9serve l\u2019essence de la femme d\u00e9funte agit comme un lien entre le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent, l\u2019invisible et le visible et le mat\u00e9riel et l\u2019immat\u00e9riel. Cependant, cette tresse incarne aussi l\u2019id\u00e9e fixe de Viane, soit son incapacit\u00e9 \u00e0 aller de l\u2019avant et \u00e0 faire son deuil. Elle le garde ainsi dans un univers m\u00e9lancolique et nostalgique, teintant d\u2019autant plus la mani\u00e8re dont le protagoniste se repr\u00e9sente Bruges, une ville morte dans laquelle il s\u2019enferme pour ne plus en sortir.<\/p>\n<p id=\"footnote2_ln4xuio\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_ln4xuio\">[2]<\/a> On retrouve aussi cette fascination de Maupassant pour les objets, entre autres, dans Une Vie, dans \u00ab Vieux objets \u00bb, dans \u00ab Qui sait? \u00bb et dans la chronique \u00ab Bibelots \u00bb, t\u00e9moignant ici d\u2019une v\u00e9ritable inspiration, voire un motif qui traverse une partie de son \u0153uvre.<\/p>\n<p id=\"footnote3_pqcudmo\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_pqcudmo\">[3]<\/a> \u00c0 cet effet, voir Sicotte, Genevi\u00e8ve. 2000-2001. \u00ab Le luxe et l\u2019horreur. Sur quelques objets pr\u00e9cieux de la litt\u00e9rature fin de si\u00e8cle \u00bb, Nineteenth-Century French Studies 29, no 1\/2 : 138-153.<\/p>\n<p id=\"footnote4_ppxg1je\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_ppxg1je\">[4]<\/a> Cette citation illustre bien que la tresse permet au protagoniste d\u2019entrer en relation avec le sacr\u00e9. Si le terme linguistique \u00ab\u00a0sacr\u00e9\u00a0\u00bb n\u2019est pas utilis\u00e9 par toutes les soci\u00e9t\u00e9s, ces derni\u00e8res semblent toutefois partager un fond d\u2019exp\u00e9riences communes et des croyances que Jean Servier appelle plus largement et inclusivement \u00ab\u00a0les relations \u00e0 l\u2019Invisible\u00a0\u00bb, ce qui semble \u00eatre le terme pr\u00e9conis\u00e9 par le collectionneur pour \u00e9voquer son rapport \u00e0 la hi\u00e9rophanie capillaire. \u00c0 cet effet, voir Jean Servier, L\u2019Homme et l\u2019Invisible, Paris, Payot, 1980.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Archambault, Sophie. 2024.\u00a0\u00ab La sacralisation capillaire : le cas de la (d\u00e9)tresse dans \u00ab\u00a0La Chevelure\u00a0\u00bb de Guy de Maupassant \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab De la cr\u00e9ation par le verbe \u00e0 la mort de Dieu : Litt\u00e9rature et spiritualit\u00e9 \u00bb, no. 39, En ligne https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5766\u00a0(Consult\u00e9 le xx \/ xx\/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/archambault_39.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 archambault_39.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-736f61da-ad7e-41e3-802a-58d9cff359cf\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/archambault_39.pdf\">archambault_39<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/archambault_39.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-736f61da-ad7e-41e3-802a-58d9cff359cf\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier\u00a0\u00a0\u00ab De la cr\u00e9ation par le verbe \u00e0 la mort de Dieu : litt\u00e9rature et spiritualit\u00e9 \u00bb, no 39 Cach\u00e9e, exhib\u00e9e, allong\u00e9e, teinte, ras\u00e9e ou coup\u00e9e, les multiples modifications apport\u00e9es \u00e0 la chevelure tout au cours de l\u2019Histoire d\u00e9notent d\u2019une puissance intrins\u00e8que \u00e0 la capillarit\u00e9 qui a nourri et continue certainement d\u2019enrichir les imaginaires qui [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1361,1364],"tags":[7],"class_list":["post-5766","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-de-la-creation-par-le-verbe-a-la-mort-de-dieu-litterature-et-spiritualite","category-le-sacre-dissimule","tag-archambault-sophie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5766","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5766"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5766\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9612,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5766\/revisions\/9612"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5766"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5766"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5766"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}