{"id":8021,"date":"2024-07-29T20:25:41","date_gmt":"2024-07-29T20:25:41","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=8021"},"modified":"2024-09-04T16:01:48","modified_gmt":"2024-09-04T16:01:48","slug":"limpossible-lecture-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=8021","title":{"rendered":"L\u2019impossible lecture"},"content":{"rendered":"\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6907\" data-type=\"post\" data-id=\"6907\">Dossier \u00ab Litt\u00e9rature et mouvements sociaux\/25 ans de Postures \u00bb<\/a>, no 35<\/h5>\n\n\n\n<p>Jamais n\u2019avait-on eu autant de temps pour lire, pour \u00e9crire, autant de temps pour la rencontre. Faire gr\u00e8ve a ouvert dans le fil des jours un espace non-occup\u00e9, pr\u00e9-occup\u00e9, par les cours \u00e0 suivre ou \u00e0 donner, les articles \u00e0 lire ou \u00e9crire. Au nom m\u00eame de l\u2019\u00e9cole, il fallait d\u00e9serter les salles de cours, les bureaux, le campus, amener po\u00e8mes et concepts dans la rue, les brandir dans les tracts, sur les affiches. On a alors pu lire et \u00e9crire diff\u00e9remment, disjoint\u00e9.es entre l\u2019urgence de dire et de crier, et le vertige des possibles. Fermaille, La Montagne rouge, la Ligne rouge, le Rabbit crew et tant d\u2019autres que j\u2019oublie : avec eux, cette gr\u00e8ve ne ressemblait \u00e0 aucune autre. Dans sa forme m\u00eame et par cons\u00e9quent dans le sens offert par ces formes in\u00e9dites, la gr\u00e8ve \u00e9tait m\u00e9tamorphos\u00e9e, exigeait d\u2019\u00eatre lue d\u2019une autre mani\u00e8re qu\u2019en fonction des habituels rep\u00e8res (combien d\u2019associations en gr\u00e8ve, combien de manifestant.es, combien de semaines, quelles sont les demandes, quelles r\u00e9ponses \u00e0 ces demandes, etc.). A-t-on su lire, vraiment lire le prot\u00e9iforme texte de cette gr\u00e8ve? Avons-nous su le relire, pour aller au-del\u00e0 de nos affects de surface, aval\u00e9.es que nous f\u00fbmes par la prolif\u00e9rante \u00e9criture collective? Je crains que non et que, malgr\u00e9 l\u2019invitation qui m\u2019a \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9e, malgr\u00e9 la tentative de revenir \u00e0 cette gr\u00e8ve, dix ans plus tard, et de cerner quelques-unes de facettes fragment par fragment, elle continuera de m\u2019\u00e9chapper, parce qu\u2019elle fut, au sens le plus fort du terme, un \u00e9v\u00e9nement litt\u00e9raire. Ce fut un tract, attrap\u00e9 au Caf\u00e9 Aquin, pr\u00e9cieux fournisseur de cette \u00ab litt\u00e9rature sauvage \u00bb, qui me fit entrevoir que quelque chose se passait, allait peut-\u00eatre se passer, dans le langage lui-m\u00eame. Ma pratique habituelle est de prendre un des tracts des piles s\u2019entassant sur les tablettes dispos\u00e9es \u00e0 cet effet, de l\u2019examiner le long des corridors me ramenant \u00e0 mon bureau, tout en sirotant mon caf\u00e9. Qui prend la parole? Qu\u2019est-ce qu\u2019on d\u00e9nonce, d\u00e9plore, revendique, exige? Parfois, on cherche \u00e0 y convaincre la lectrice \u00e9ventuelle, comme dans n\u2019importe quel \u00e9ditorial, mais tout aussi souvent, on saute de l\u2019argumentation \u00e0 la revendication, et alors ces textes se lisent comme des r\u00e9solutions, s\u2019offrent comme autant d\u2019actes de langage perlocutoires. Dans tous les cas, le langage s\u2019efface derri\u00e8re la volont\u00e9 politique. On reconna\u00eet le discours, ses quelques am\u00e9nagements locaux, l\u2019\u00e9ventuelle surprise du ton, un peu plus vulgaire que dans <em>Le Devoir<\/em> par exemple, mais aucune lecture v\u00e9ritable n\u2019a lieu. Rien de tel avec \u00ab Faire gr\u00e8ve \u00bb, tract anonyme d\u2019un seul feuillet pli\u00e9 en deux. \u00ab La gr\u00e8ve se d\u00e9sire pour elle-m\u00eame et non pas pour les obtenir, les revendications. Les rencontres, les intensit\u00e9s, les r\u00e9cits partag\u00e9s font la puissance d\u2019une gr\u00e8ve \u00bb, \u00ab Nous ne voulons pas construire la soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale, mais plut\u00f4t exp\u00e9rimenter et organiser des pratiques, des mani\u00e8res d\u2019\u00eatre pr\u00e9sent, d\u2019\u00eatre l\u00e0, vraiment \u00bb. Dix ans plus tard, ces phrases r\u00e9sonnent encore en moi, par l\u2019exc\u00e8s m\u00eame de ce qui se fait entendre, cette radicale intransitivit\u00e9 de la gr\u00e8ve, aussi bien que par le phras\u00e9 m\u00eame du texte. Ce qui s\u2019annon\u00e7ait, a priori, comme un mouvement politique, et qui le fut bel et bien, \u00e0 une \u00e9chelle nationale et quotidienne, se r\u00e9v\u00e9lait, par l\u2019\u00e9criture elle-m\u00eame, bien plus qu\u2019une lutte contre la hausse des frais de scolarit\u00e9. Faire gr\u00e8ve, c\u2019\u00e9tait imaginer d\u2019autres formes de vie. La transition ne fut pas rupture imm\u00e9diate mais insensible s\u00e9rie de mues, de la suspension originale du cours habituel des choses et du sentiment d\u2019urgence dans l\u2019organisation politique, la mobilisation, qui habite les premi\u00e8res heures, les premiers jours de gr\u00e8ve, hant\u00e9s par tout ce qu\u2019il faut faire, la crainte de ne pas durer, de voir le mouvement s\u2019effondrer apr\u00e8s une manif, une contre-proposition, p\u00e9riode encore gouvern\u00e9e par un esprit ant\u00e9rieur \u00e0 la gr\u00e8ve, et, le recul progressif de l\u2019horizon temporel, lib\u00e9rant des jours et des jours et encore tant de jours libres. \u00c0 la poubelle, les agendas. Cette expansion ind\u00e9finie de la gr\u00e8ve donna le champ libre \u00e0 la radicalit\u00e9 des d\u00e9sirs exprim\u00e9s dans \u00ab Faire gr\u00e8ve \u00bb. \u00c0 dix ans de distance, je peux r\u00e9aliser que ce tract fut sans doute un de mes premiers contacts directs, au pr\u00e9sent, avec une ferveur ouvertement r\u00e9volutionnaire, une ferveur qui m\u2019atteignait l\u00e0 o\u00f9, pour moi comme pour tant de gens, l\u2019impossible n\u2019\u00e9tait plus force de contestation mais d\u2019inertie. Quelques mois plus tard, et tout particuli\u00e8rement dans l\u2019exaltation des manifs de casseroles contestant la loi sp\u00e9ciale, semaines o\u00f9 l\u2019ill\u00e9gitimit\u00e9 profonde du pouvoir laissait appara\u00eetre le spectre d\u2019un renversement populaire, cela constituait d\u2019une certaine mani\u00e8re une \u00e9vidence : la radicalit\u00e9 politique n\u2019\u00e9tait plus consign\u00e9e dans les archives, \u00e0 quelques cercles militants pr\u00e8s, mais s\u2019\u00e9tait r\u00e9install\u00e9e dans l\u2019espace public, celui de Montr\u00e9al surtout, mais dans de nombreuses autres villes aussi. Certes, dans ces rues comme dans la gr\u00e8ve en g\u00e9n\u00e9ral, il y avait davantage de mod\u00e9r\u00e9.es temporairement exc\u00e9d\u00e9.es que de militantisme radical, n\u00e9anmoins la contestation commune de la l\u00e9gitimit\u00e9 du gouvernement et de sa fameuse \u00ab loi sp\u00e9ciale \u00bb par l\u2019occupation d\u2019innombrables coins de rue engendrait un espace politique mouvant, touchant d\u2019un c\u00f4t\u00e9 \u00e0 des formes de pique-nique familial, aspirant sous le caract\u00e8re festif au retour \u00e0 la normalit\u00e9, donc \u00e0 l\u2019ordre, sous r\u00e9serves de quelques am\u00e9nagements, et de l\u2019autre \u00e0 une remise en question \u00e9largie : des forces polici\u00e8res, du syst\u00e8me de justice, des rapports de domination, de la marchandisation des rapports sociaux, etc. La r\u00e9volution s\u2019invitait au pique-nique petit-bourgeois\u2026 N\u00e9anmoins, sous les cendres d\u2019apr\u00e8s 2012, le d\u00e9tournement identitaire de la Charte des valeurs (sciemment propos\u00e9e pour repousser le radicalisme \u00e0 la marge), le rouleau compresseur anti-gr\u00e8ve et aust\u00e9ritaire de 2015, l\u2019exigence du d\u00e9sir gronde et j\u2019en retrouve l\u2019expression explicite dans le dernier Libert\u00e9, o\u00f9 Nicolas L\u00e9vesque fait l\u2019aveu d\u2019une \u00ab col\u00e8re souterraine, volcanique, qui nourrit une envie folle de changement \u00bb, pour exprimer du m\u00eame souffle le regret que la r\u00e9volte de 2012 n\u2019ait pas conduit \u00e0 un radical renversement du pouvoir et l\u2019espoir d\u2019une \u00ab r\u00e9volution capable d\u2019affronter, puis de soumettre [les] empire financiers \u00e0 un nouveau contrat social \u00bb. J\u2019avais vu scintiller dans \u00ab Faire gr\u00e8ve \u00bb une politique de l\u2019\u00e9criture vive, exigeante, un peu baveuse, touchante aussi, n\u2019ayant pas peur de s\u2019aventurer du c\u00f4t\u00e9 des affects. Mais ce fut dans Fermaille, surtout, qu\u2019elle se manifesta. Je n\u2019ai pas eu \u00e0 chercher tr\u00e8s loin, car on glissait la revue dans les casiers des profs du D\u00e9partement d\u2019\u00e9tudes litt\u00e9raires. D\u00e8s le second num\u00e9ro, j\u2019\u00e9tais devenu un lecteur attendant avec impatience la nouvelle distribution, chose qui me surprenait grandement. Je suis un amateur des revues, bien avant d\u2019en \u00eatre sp\u00e9cialiste, alors mon attention bienveillante \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 acquise. Mais, avec Fermaille, je voyais appara\u00eetre une revue d\u2019un aussi grand int\u00e9r\u00eat que quelques-unes de mes pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es, de celles que je relis pour le plaisir, pour mieux (me) comprendre, pas seulement pour telle ou telle communication. \u00c0 chaque num\u00e9ro, il y avait trois, quatre, cinq textes forts, exigeant d\u2019\u00eatre lus, vraiment lus; tout le num\u00e9ro, parfois, vibrait d\u2019une intransigeance sensible, et c\u2019est en partie l\u00e0, tout autant du moins que dans les d\u00e9clarations de la CLASSE (<em>let alone <\/em>celles de la FEUQ ou de la FECQ, toujours plus p\u00e2les, circulant peu d\u2019ailleurs dans les parages de l\u2019UQAM) ou les discours des porte-paroles, que j\u2019ai pu habiter la gr\u00e8ve aux c\u00f4t\u00e9s des \u00e9tudiant.es, errer entre slogans, monologue int\u00e9rieur, cauchemars, rencontres et espoirs, f\u00e9roces espoirs. \u00ab Fermaille na\u00eet dans le sein de la gr\u00e8ve pour nous unir contre la hausse sous toutes ses formes. Hausse des droits de scolarit\u00e9, certes, mais aussi hausse de nos angoisses individuelles et collectives \u00bb. La conjonction met en \u00e9vidence le caract\u00e8re singulier de Fermaille, et oserais-je dire, de La Montagne rouge et de quelques autres \u00ab manifestations \u00bb de gr\u00e8ve, c\u2019est-\u00e0-dire le fait de ne pas se r\u00e9duire ais\u00e9ment, sp\u00e9cifiquement, \u00e0 une \u00ab d\u00e9fense et illustration de la gr\u00e8ve \u00bb, \u00e0 une \u00ab litt\u00e9rature au service de la gr\u00e8ve \u00bb, un suppl\u00e9ment esth\u00e9tique plus ou moins \u00ab cute \u00bb au projet politique. Il y a certes engagement pour la gr\u00e8ve, engagement politique, avec les instruments du bord, c\u2019est-\u00e0-dire ceux de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire. La revue est d\u2019ailleurs sous-titr\u00e9e \u00ab Expiratoire de cr\u00e9ation \u00bb, laissant entendre que la cr\u00e9ation est menac\u00e9e, mortellement menac\u00e9e, par la pens\u00e9e \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la hausse des frais de scolarit\u00e9, et que de ce fait, la cr\u00e9ation est malgr\u00e9 elle du c\u00f4t\u00e9 de la gr\u00e8ve. Comme si la politique \u00e9tait venue envahir le terrain de la po\u00e9sie, de l\u2019\u00e9criture, pour les d\u00e9poss\u00e9der. Comme si la politique, en intervenant fortement, financi\u00e8rement, dans le monde universitaire, en transformant l\u2019enseignement sup\u00e9rieur en investissement individuel, en source d\u2019enrichissement personnel, en expulsait symboliquement la cr\u00e9ation, les \u00e9tudes litt\u00e9raires (et bien d\u2019autres disciplines). La lutte contre la hausse est aussi une lutte pour l\u2019autonomie conjointe, temporairement unifi\u00e9es, de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire et de l\u2019universit\u00e9. Ainsi, il y a une \u00ab politisation \u00bb de la litt\u00e9rature, \u00e9vidente, omnipr\u00e9sente, dans Fermaille, mais contre-politisation, refus de la puissance incarn\u00e9e par l\u2019argent et d\u00e9fendue par le gouvernement. Cette politisation \u00e9tait aussi un rejet d\u2019autres conceptions litt\u00e9raires, dont celle, au premier chef, de la po\u00e9sie intime : \u00ab Fermaille nous r\u00e9unit entre ses pages pour laisser place \u00e0 l\u2019effusion de ce que nous taisions hier, seuls, prisonniers de la gangr\u00e8ne d\u2019un po\u00e8me intimiste, abandonn\u00e9s \u00e0 des int\u00e9r\u00eats individuels dont on ne peut se sauver \u00bb. Ainsi, la contre-politisation est aussi une d\u00e9sindividualisation, une volont\u00e9 de faire communaut\u00e9, de faire surgir un \u00ab nous \u00bb, en lutte aussi bien contre l\u2019adversaire du dehors, \u00ab le capitalisme sauvage et son go\u00fbt pervers du p\u00e9trole \u00bb, que contre ce qui gruge int\u00e9rieurement celle, celui qui s\u2019est isol\u00e9, repli\u00e9 sur soi, sur de pauvres d\u00e9sirs. Ceci esquisse une politique de l\u2019\u00e9criture qui d\u00e9place les enjeux, les creuse, les inscrit dans d\u2019autres lieux, d\u2019autres cercles, plus larges, introduisant d\u00e8s la premi\u00e8re page le doute, le clivage int\u00e9rieur, la s\u00e9paration entre soi et soi, comme entre soi et les autres. Le combat est ainsi \u00e9vident, tire les textes du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019argumentation, de la r\u00e9ponse \u00e0, de la reprise pol\u00e9mique d\u2019images, d\u2019\u00e9nonc\u00e9s, et les inscrit dans des circonstances pr\u00e9cises du d\u00e9roulement de la gr\u00e8ve, lutte d\u2019abord politique; mais, comme le \u00ab faire gr\u00e8ve \u00bb d\u00e9bouche sur des interrogations plus vastes et plus affectives \u00e0 la fois, nouant autrement luttes communes et subjectivit\u00e9s, l\u2019\u00e9criture d\u00e9borde le combat et dans le combat m\u00eame brouille parfois les \u00e9vidences, introduit de la plurivocit\u00e9, fait h\u00e9siter le discours. Et alors, la forme, l\u2019inflexion esth\u00e9tique prennent le dessus, sans jamais nier le politique. Quelques mois plus tard, faisant peau neuve, la revue Libert\u00e9 affichait dans son sous-titre \u00ab Art et politique \u00bb, dans la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Aquin et dans l\u2019orientation donn\u00e9e au cahier critique une semblable volont\u00e9 d\u2019explorer les agencements du politique et du litt\u00e9raire, ceci hors de toute instrumentalisation du second au profit du premier. Ce n\u2019est nullement un hasard si dans les responsables de ce cahier critique et les collaborations \u00e0 venir on trouvait nombre d\u2019\u00e9tudiant.es en litt\u00e9rature engag\u00e9.es dans la gr\u00e8ve de 2012. Si, pour certain.es, l\u2019intensit\u00e9 de ces mois de gr\u00e8ve, l\u2019incandescence des r\u00e9flexions impos\u00e9es par celle-ci sur le savoir et le pouvoir, les \u00e9tudes litt\u00e9raires, les luttes entre formes et discours, a pu constituer un tournant majeur et marquer une impr\u00e9vue inflexion politique de leur rapport \u00e0 l\u2019\u00e9criture, pour d\u2019autres, au contraire, elle venait confirmer des conceptions solidement \u00e9tablies et s\u2019inscrire, par exemple, en continuit\u00e9 avec le d\u00e9veloppement d&rsquo;une nouvelle vague d&rsquo;essais f\u00e9ministes, d\u00e9j\u00e0 fortement amorc\u00e9e mais qui sera de plus en plus visible dans la d\u00e9cennie subs\u00e9quente, avec la cr\u00e9ation de la librairie l&rsquo;Eug\u00e9lionne et une plus grande ouverture \u00e0 la litt\u00e9rature au Remue-M\u00e9nage. Elle n\u2019\u00e9tait sans doute pas au centre de la gr\u00e8ve et plus visible apr\u00e8s, y compris dans la contestation des agressions dues \u00e0 des militants, comme le rappelle Camille Robert dans un autre retour d\u00e9cennal sur cette gr\u00e8ve, celui d\u2019\u00c0 B\u00e2bord, mais la parole f\u00e9ministe y \u00e9tait bel et bien pr\u00e9sente, et je consid\u00e8re comme un privil\u00e8ge insigne d\u2019avoir pu entendre Camille Toffoli \u00e0 une des soir\u00e9es de Mots et images de la r\u00e9sistance, o\u00f9 d\u00e9j\u00e0, la voix essayistique qui se d\u00e9ploya, apr\u00e8s, dans les pages de Libert\u00e9 puis dans le recueil Filles corsaires, se faisait entendre. D\u2019autres formes d\u2019articulation des exigences politiques, des interrogations th\u00e9oriques et des explorations litt\u00e9raires se retrouv\u00e8rent, il me semble, plus fortement mobilis\u00e9es, plus visibles dans les \u00e9tudes litt\u00e9raires, au Qu\u00e9bec, dans la derni\u00e8re d\u00e9cennie, bien qu\u2019elles \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sentes auparavant : litt\u00e9ratures autochtones et de la diversit\u00e9, postcolonialisme, \u00e9tudes queer, etc. Je ne saurais \u00eatre cat\u00e9gorique, ici, faute d\u2019examen minutieux sur le plus long terme, et je ne veux surtout pas laisser entendre que la gr\u00e8ve a engendr\u00e9 tout cela, bien au contraire. Je veux seulement lancer l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019elle a donn\u00e9 de l\u2019oxyg\u00e8ne \u00e0 ces multiples feux, qu\u2019elle a fait de la col\u00e8re, de l\u2019injustice, de la souffrance des passions herm\u00e9neutiques plus puissantes, plus l\u00e9gitimes. Mais il est vrai que les offensives conservatrices du nationalisme identitaire furent un autre carburant, antagonique cette fois, \u00e0 ces passions. La tr\u00e8s grande autonomie laiss\u00e9e aux associations r\u00e9unies dans la CLASSE, conform\u00e9ment \u00e0 une conception plus horizontale, anarchiste souvent, du \u00ab pouvoir avec \u00bb plut\u00f4t que du \u00ab pouvoir sur \u00bb, de pair avec la pratique des \u00ab collectifs \u00bb comme forme nouvelle de regroupements artistiques et litt\u00e9raires (les collectifs \u00e9tant plus souvent anonymes et \u00e9ph\u00e9m\u00e8res que ne l\u2019\u00e9taient les groupes con\u00e7us selon le mod\u00e8le de l\u2019avant-garde) a puissamment contribu\u00e9 au foisonnement d\u2019initiatives locales (replonger dans Le Printemps qu\u00e9b\u00e9cois, l\u2019anthologie \u00e9tablie par Maude Bonenfant, Anthony Glinoer et Martine-Emmanuelle Lapointe fait red\u00e9couvrir cette multiplicit\u00e9). Elle a aussi, je crois, favoris\u00e9 une valorisation marqu\u00e9e et m\u00eame \u00ab institutionnalis\u00e9e \u00bb oserais-je dire, malgr\u00e9 la contradiction, des pratiques litt\u00e9raires de DIY. Faire gr\u00e8ve, c\u2019est aussi bricoler, au jour le jour, dans la juxtaposition de strat\u00e9gie et de mati\u00e8re propre \u00e0 la confection de tracts, de banderoles et d\u2019affiches. Bricoler les liens sociaux, aussi, propres aux collectifs. Peut-\u00eatre est-ce une vue de l\u2019esprit, une projection r\u00e9trospective de ma part, mais j\u2019entrevois un int\u00e9r\u00eat renouvel\u00e9, dans la gr\u00e8ve et apr\u00e8s la gr\u00e8ve, pour les aspects mat\u00e9riels de l\u2019imprim\u00e9, de pair avec un d\u00e9sint\u00e9r\u00eat concomitant pour les blogues (lesquels avaient \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s hype dans les ann\u00e9es 2000). De l\u00e0 une nouvelle foison petites structures \u00e9ditoriales, plus \u00ab coop\u00e9ratives \u00bb que celles en place et plus proches d&rsquo;Expozine que du Salon du livre (La Tournure et Possibles \u00c9ditions, entre autres). Le num\u00e9rique et les communaut\u00e9s virtuelles c\u00e9d\u00e8rent du terrain, dans l\u2019imaginaire de la litt\u00e9rature, remplac\u00e9s par le retour \u00e0 la typographie, au papier imprim\u00e9, pli\u00e9, broch\u00e9, tritur\u00e9, comme lieu d\u2019exploration, de rassemblement dans les marges de l\u2019institution. Le retour sur 2012, retour rituel et n\u00e9cessaire pour tenter de d\u00e9m\u00ealer \u00e9v\u00e9nement, anecdote, mythe et histoire, mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la critique espoirs, strat\u00e9gies et bilans, retracer les fils entre luttes, conduit aussi vers l\u2019\u00e9puisement, la d\u00e9pression, le suicide. Combien de militant.es a-t-on vu dispara\u00eetre ou s\u2019effondrer, apr\u00e8s 2012 comme apr\u00e8s 2015, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on voit appara\u00eetre, dans les tracts autour de la gr\u00e8ve des stages, en 2019, un discours sur l\u2019importance du care entre militant.es? Dans le canevas de la chute apr\u00e8s la lutte on pourrait voir une variante parmi tant d\u2019autres, quoique avec un twist militant, du grand r\u00e9cit des Illusions perdues, de la confrontation entre les id\u00e9aux r\u00e9volutionnaires et le triste prosa\u00efsme du monde. C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, parmi d\u2019autres enjeux, d\u00e8s l\u2019automne 2012, dans Terre des cons de Patrick Nicol, puis de diverses fa\u00e7ons dans Ceux qui font les r\u00e9volutions \u00e0 moiti\u00e9 n\u2019ont fait que se creuser un tombeau de Mathieu Denis et Simon Lavoie, Le jeu de la musique de St\u00e9fanie Clermont ou Sans refuge de Maryse Andraos. Mais il y a plus, car les narrations \u00e9pousant de l\u2019int\u00e9rieur l\u2019espoir r\u00e9volutionnaire sont d\u2019embl\u00e9e hant\u00e9es, d\u00e8s lors qu\u2019elles ne sont pas purement dogmatiques, par le dur constat que l\u2019histoire des luttes radicales est une histoire de vaincu.es. Peut-\u00eatre est-il particuli\u00e8rement dur, pour des universitaires passionn\u00e9ment attach\u00e9.es \u00e0 l\u2019\u00e9mancipation par l\u2019\u00e9ducation, souvent habitu\u00e9.es aux succ\u00e8s scolaires, d\u2019\u00eatre ainsi confront\u00e9.es \u00e0 l\u2019\u00e9chec, grand tabou de leur parcours. Peut-\u00eatre aussi est-il dur de d\u00e9couvrir que dans les combats politiques et sociaux, il ne suffit gu\u00e8re d\u2019avoir raison, d\u2019aligner l\u2019argumentation la plus costaude. Quoi qu\u2019il en soit, les r\u00e9cits de d\u00e9senchantement politique ne sont pas, de mon point de vue, en tension avec ceux, engag\u00e9s de 2012, mais au contraire en parfaite filiation, car dans Fermaille, il y avait d\u00e9j\u00e0 doute, angoisse, clivage int\u00e9rieur, trauma et d\u00e9pression. Sans doute est-il tr\u00e8s downer de finir un retour sur la gr\u00e8ve de 2012 sous le signe de la d\u00e9pression. Mais, pr\u00e9cis\u00e9ment, ce que la litt\u00e9rature a pu donner \u00e0 \u00e9prouver, comme forme esth\u00e9tique et forme de vie, et que la th\u00e9orie des affects a pu conceptualiser, c\u2019est que la d\u00e9pression a une dimension politique, qu\u2019elle ne confine pas seulement au n\u00e9ant, mais touche aussi, par des bords oppos\u00e9s, \u00e0 la r\u00e9pression aussi bien qu\u2019\u00e0 la r\u00e9volution. Voil\u00e0 du moins, un des espaces d\u2019\u00e9criture et de militantisme h\u00e9rit\u00e9s de la gr\u00e8ve.<\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Pour citer cet article:&nbsp;<\/h5>\n\n\n\n<p>Lacroix, Michel. 2022. \u00ab L\u2019impossible lecture \u00bb,&nbsp;<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Litt\u00e9rature et mouvements sociaux \u00bb, no 35, En ligne, <a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=8021\">https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=8021<\/a><a href=\"http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/lacroix-35%3E%C2%A0\">&gt;&nbsp;<\/a>(Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/preface_35_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 preface_35_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-ad147ede-7ac0-4b84-b093-db2df1f690a2\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/preface_35_0.pdf\">preface_35_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/preface_35_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-ad147ede-7ac0-4b84-b093-db2df1f690a2\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Litt\u00e9rature et mouvements sociaux\/25 ans de Postures \u00bb, no 35 Jamais n\u2019avait-on eu autant de temps pour lire, pour \u00e9crire, autant de temps pour la rencontre. 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