{"id":9518,"date":"2024-11-29T16:37:48","date_gmt":"2024-11-29T16:37:48","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9518"},"modified":"2024-12-03T18:09:40","modified_gmt":"2024-12-03T18:09:40","slug":"emboitements-des-impostures-dans-edouard-et-dieu-de-milan-kundera-1970","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9518","title":{"rendered":"Embo\u00eetements des impostures dans \u00ab\u00a0\u00c9douard et Dieu\u00a0\u00bb de Milan Kundera (1970)"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9502\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9502\"><strong>Dossier\u00a0\u00a0\u00ab Impostures \u00bb, no 40<\/strong><\/a><\/h5>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le roman kund\u00e9rien ou le r\u00e8gne des impostures<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis Ludvik, s\u00e9ducteur duplice dans <em>La Plaisanterie <\/em>(1967), jusqu\u2019\u00e0 Caliban, faux pakistanais dans <em>La f\u00eate de l\u2019insignifiance <\/em>(2014), en passant par le Dr Skreta, escroc eug\u00e9niste dans<em> La Valse aux adieux <\/em>(1978) ou Jean-Marc, faussaire \u00e9pistolaire dans <em>L\u2019Identit\u00e9<\/em> (1997), les personnages de Milan Kundera, romancier et essayiste franco-tch\u00e8que qui nous a quitt\u00e9s en 2023, sont souvent des mystificateurs qui se font passer pour ce qu\u2019ils ne sont pas. Beaucoup utilisent la tromperie ou le mensonge pour contester et contrecarrer un ordre du monde n\u00e9faste, celui des \u00ab&nbsp;ag\u00e9lastes<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>&nbsp;\u00bb qui m\u00e9connaissent l\u2019humour, des id\u00e9ologues imposant une V\u00e9rit\u00e9 unique et des lyriques incapables d\u2019autod\u00e9rision.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e9sign\u00e9 par Guy Scarpetta comme \u00ab&nbsp;l\u2019un des plus grands d\u00e9mystificateurs de notre temps \u00bb (Scarpetta 1995, 15), Kundera voit dans le roman un \u00ab&nbsp;\u00e9cho du rire de Dieu&nbsp;\u00bb (Kundera 1986, 191). Il assigne ainsi au roman la mission de d\u00e9voiler ironiquement \u00ab&nbsp;l\u2019imposture de tous les Absolus&nbsp;\u00bb (Scarpetta, 1995, 15) et les faux-semblants du monde contemporain converti en monde de simulacres. Dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9sormais rong\u00e9e par les idylles mensong\u00e8res et \u00ab&nbsp;imagologiques&nbsp;\u00bb (Kundera 1991, 171), les mirages du kitsch et l\u2019imposition totalitaire de la transparence (Lipovestky, 2021), les individus disparaissent derri\u00e8re leurs masques pour conjurer \u00ab&nbsp;l\u2019insoutenable l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de l\u2019\u00eatre&nbsp;\u00bb et parvenir \u00e0 rire de l\u2019insignifiance de leurs drames<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9douard est le premier de cette (longue) galerie de personnages mystificateurs kund\u00e9riens. Il appara\u00eet dans le recueil de nouvelles <em>Risibles amours<\/em>, publi\u00e9 en 1968 en Tch\u00e9coslovaquie<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\">[3]<\/a>, recueil qui marque l\u2019entr\u00e9e de Kundera dans la prose apr\u00e8s une carri\u00e8re reni\u00e9e de po\u00e8te<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. La nouvelle \u00ab&nbsp;\u00c9douard et Dieu&nbsp;\u00bb, la derni\u00e8re du recueil, explore, comme les six autres nouvelles, \u00ab&nbsp;l\u2019amour d\u00e9pourvu de s\u00e9rieux \u00bb (Kundera 1986, 45) et le caract\u00e8re d\u00e9risoire de l\u2019\u00e9rotisme contemporain marqu\u00e9 par \u00ab&nbsp;la fin des Don Juan \u00bb (Kundera 1970, 148).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00ab&nbsp;\u00c9douard et Dieu&nbsp;\u00bb, les m\u00e9saventures tragi-comiques d\u2019un imposteur<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019intrigue d\u2019\u00ab&nbsp;\u00c9douard et Dieu&nbsp;\u00bb se d\u00e9roule dans les ann\u00e9es 60<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\">[5]<\/a> en Tch\u00e9coslovaquie communiste, qui, depuis le coup de Prague de 1948, vit dans la terreur impos\u00e9e par un r\u00e9gime d\u2019inspiration stalinienne. \u00c9douard est un jeune instituteur, fonctionnaire du r\u00e9gime et apprenti libertin, qui r\u00e9git sa vie selon le principe du s\u00e9rieux et du non-s\u00e9rieux&nbsp;: il traite avec \u00ab&nbsp;non-s\u00e9rieux&nbsp;\u00bb tout ce qui est obligatoire et impos\u00e9 de l\u2019ext\u00e9rieur; et avec \u00ab&nbsp;s\u00e9rieux&nbsp;\u00bb tout ce qui proc\u00e8de d\u2019un libre choix et non d\u2019une succession de hasards impos\u00e9s par les circonstances (Kundera 1970, 269). Il est attir\u00e9 par Alice, une jeune femme qui s\u2019est convertie au catholicisme en protestation contre la nationalisation du commerce de son p\u00e8re par le r\u00e9gime, ce qu\u2019\u00c9douard ignore. Comme nous le rappelle le narrateur, \u00ab&nbsp;en ce temps-l\u00e0 les \u00e9glises n\u2019\u00e9taient pas interdites&nbsp;\u00bb, mais \u00ab&nbsp;il n\u2019\u00e9tait tout de m\u00eame pas sans danger de les fr\u00e9quenter \u00bb (273). Pour se rapprocher d\u2019Alice, la s\u00e9duire et lui faire renoncer son Dieu \u00ab&nbsp;Anti-fornicateur&nbsp;\u00bb (270), \u00c9douard la persuade qu\u2019il croit en Dieu et qu\u2019il traverse une p\u00e9riode de doute religieux. Alice s\u2019empresse alors de le remettre dans le droit chemin de la foi. Le mensonge du personnage principal va tr\u00e8s vite \u00e9chapper \u00e0 tout contr\u00f4le&nbsp;: surpris en public \u00e0 deux reprises par des membres de son \u00e9cole en flagrant d\u00e9lit de pratique religieuse, il est convoqu\u00e9 par une commission d\u2019enqu\u00eate. Refusant de d\u00e9mentir sa foi fantoche pour ne pas imprudemment insulter le s\u00e9rieux avec lequel sa petite plaisanterie est trait\u00e9e, \u00c9douard passe, sans \u00eatre ni l\u2019un ni l\u2019autre, pour un dangereux dissident aux yeux du r\u00e9gime et pour un martyr aux yeux de la communaut\u00e9 catholique. Pour \u00e9viter la disgr\u00e2ce et conserver son emploi, \u00c9douard doit subir la r\u00e9\u00e9ducation de la directrice de l\u2019\u00e9cole, une femme d\u2019\u00e2ge m\u00fbr tr\u00e8s laide, qui use de ce pr\u00e9texte pour obtenir des faveurs sexuelles de la part de l\u2019\u00e9tudiant. S\u00e9duite par l\u2019aura sacrificielle du jeune homme devenu saint pers\u00e9cut\u00e9, Alice c\u00e8de enfin \u00e0 ses avances, ce qui, \u00e0 l\u2019inverse, d\u00e9pite \u00c9douard. Il finit par renoncer \u00e0 l\u2019amour et s\u2019adonne \u00e0 des liaisons l\u00e9g\u00e8res, y compris avec la directrice dont la laideur ne le rebute manifestement plus. La nouvelle se conclut par un paradoxe propos\u00e9 par un narrateur fac\u00e9tieux&nbsp;: \u00c9douard n\u2019a jamais trouv\u00e9 la foi mais il ressent la nostalgie de Dieu, Seul garant de \u00ab&nbsp;l\u2019essence&nbsp;\u00bb (315) et du s\u00e9rieux dans un monde tragiquement contingent.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019imposture g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e&nbsp;: redoublements et mises en abyme<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tous les personnages de cette nouvelle se r\u00e9v\u00e8lent imposteurs car le syst\u00e8me politique en place impose ou encourage la malhonn\u00eatet\u00e9, la dissimulation ou l\u2019opportunisme. \u00c9douard, faux croyant qui r\u00e9actualise sur un mode burlesque la figure moraliste du faux d\u00e9vot, subit l\u2019ironie des \u00ab&nbsp;mondes renvers\u00e9s&nbsp;\u00bb (Hamon 1996, 16) en d\u00e9couvrant que, finalement, tout le monde joue un r\u00f4le et que seule compte l\u2019apparence d\u2019un comportement mim\u00e9tiquement cr\u00e9dible, ind\u00e9pendant des convictions morales, politiques ou religieuses. Cette nouvelle interroge donc non seulement les faux-semblants humains qui trompent et se trompent, mais aussi la vanit\u00e9 de tous les syst\u00e8mes de croyances, de valeurs et de signes, qui, une fois \u00e9vid\u00e9s de leur contenu, deviennent r\u00e9versibles et interchangeables.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il s\u2019agira donc d\u2019interroger le motif de l\u2019imposture g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, \u00e0 deux niveaux, intra-fictionnel et m\u00e9ta-fictionnel, pour montrer que le contenu th\u00e9matique (l\u2019illusion g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e) peut appara\u00eetre comme une mise en abyme de la fiction elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>I. \u00c9douard et Alice, deux types d\u2019hypocrisie<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme le Diable, \u00ab&nbsp;p\u00e8re du mensonge&nbsp;\u00bb (Jean, 8:44) qui imite pour mieux tromper, \u00c9douard feint d\u2019\u00eatre croyant pour s\u00e9duire Alice. Pris au d\u00e9pourvu face \u00e0 une question d\u2019Alice (\u00ab&nbsp;Crois-tu en Dieu&nbsp;?&nbsp;\u00bb, 270), \u00c9douard ment d\u2019abord sans avoir \u00e9tabli de plan d\u2019action, simplement pour ne pas susciter le rejet de la jeune femme. Ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s coup qu\u2019il d\u00e9cide de saisir l\u2019occasion opportun\u00e9ment pr\u00e9sent\u00e9e de \u00ab&nbsp;faire de sa foi un joli cheval de bois dans le ventre duquel il pourrait se dissimuler, selon l\u2019exemple antique, pour se glisser ensuite discr\u00e8tement dans le c\u0153ur de la jeune fille \u00bb (271). Apprenti Don Juan, \u00c9douard utilise la ruse et l\u2019usurpation comme strat\u00e9gies de conqu\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourtant, dans la nouvelle, son mensonge n\u2019a pas la connotation n\u00e9gative traditionnellement attach\u00e9e au terme par la th\u00e9ologie, la philosophie et la litt\u00e9rature moraliste. D\u2019Augustin \u00e0 Thomas d\u2019Aquin, en passant par Kant, Montaigne, Moli\u00e8re et Corneille<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\">[6]<\/a>, le mensonge est le plus souvent condamn\u00e9 car il est \u00ab&nbsp;immoral en raison de l\u2019intention de tromper qui lui est inh\u00e9rente.&nbsp;\u00bb (Somme, 2005) Or, \u00c9douard ne pr\u00e9m\u00e9dite pas son mensonge; sa \u00ab&nbsp;honte de mentir&nbsp;\u00bb le pousse \u00e0 \u00ab&nbsp;garder la plus grande ressemblance avec la v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb (Kundera 1970, 271). Par ailleurs, l\u2019improvisation t\u00e2tonnante du mensonge et sa course incontr\u00f4lable donnent le sentiment qu\u2019\u00c9douard est devenu imposteur presque malgr\u00e9 lui, selon l\u2019effet cher \u00e0 Kundera des \u00ab&nbsp;petites causes, grands effets&nbsp;\u00bb (Boyer-Weinmann 2009, 60). Ensuite, le narrateur nous le rappelle fr\u00e9quemment, \u00c9douard est jeune, na\u00eff et inexp\u00e9riment\u00e9; le plaisir presque enfantin avec lequel il singe g\u00e9nuflexions et signes de croix fait de son jeu de r\u00f4le une petite mystification initialement ludique et l\u00e9g\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;En outre, l\u2019imposture est pour \u00c9douard une forme de r\u00e9volte contre un ordre social n\u00e9faste, celui du r\u00e9gime totalitaire qui infantilise ses citoyens en leur imposant une transparence totale&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La soci\u00e9t\u00e9 totalitaire, surtout dans ses versions extr\u00eames, tend \u00e0 abolir la fronti\u00e8re entre le public et le priv\u00e9; le pouvoir, qui devient de plus en plus opaque, exige que la vie des citoyens soit on ne peut plus transparente. Cet id\u00e9al de vie sans secret correspond \u00e0 celui d\u2019une famille exemplaire : un citoyen n\u2019a pas le droit de dissimuler quoi que ce soit devant le Parti ou l\u2019\u00c9tat, de m\u00eame qu\u2019un enfant n\u2019a pas droit au secret face \u00e0 son p\u00e8re ou \u00e0 sa m\u00e8re. (Kundera 1986, 133)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le mensonge d\u2019\u00c9douard appara\u00eet donc comme une r\u00e9sistance face \u00e0 l\u2019oppression mais aussi une mesure in\u00e9vitable pour assurer sa propre s\u00e9curit\u00e9. Le protagoniste rejoint ainsi la figure romantique du \u00ab&nbsp;contre-imposteur&nbsp;\u00bb ou de l\u2019imposteur-justicier qui \u00ab&nbsp;s\u2019oppose \u00e0 un ordre perverti&nbsp;\u00bb (Bouloumi\u00e9 2011, 13-16) et cherche \u00e0 faire triompher obliquement un id\u00e9al contestant un ordre normatif injuste. En effet, le v\u00e9ritable crime d\u2019\u00c9douard, c\u2019est son scepticisme. Il est l\u2019homme des entre-deux, \u00ab&nbsp;entre deux feux&nbsp;\u00bb (Kundera 1970, 274), ni passionn\u00e9ment communiste, ni v\u00e9ritablement catholique. Or, dans le monde totalitaire o\u00f9 vit \u00c9douard, l\u2019agnosticisme est impossible&nbsp;: il faut choisir un camp et se placer de part et d\u2019autre d\u2019une \u00ab&nbsp;ligne de front&nbsp;\u00bb (274) d\u00e9partag\u00e9e par la foi (Alice et la directrice se sentent toutes deux du \u00ab&nbsp;bon c\u00f4t\u00e9&nbsp;\u00bb de cette ligne de d\u00e9marcation id\u00e9ologique). En feignant la foi en proie au doute aupr\u00e8s d\u2019Alice et en feignant le repentir du communiste \u00e9gar\u00e9 aupr\u00e8s de la directrice, \u00c9douard \u00ab&nbsp;se sen[t] merveilleusement libre \u00bb (272), car il actualise finalement la v\u00e9rit\u00e9 qui l\u2019habite&nbsp;: le scepticisme face aux dogmes. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 son mensonge qu\u2019il peut mettre en application son principe de non-s\u00e9rieux, \u00e9rig\u00e9 en r\u00e9sistance contre un monde qui a oubli\u00e9 le rire et qui contraint les individus au s\u00e9rieux dogmatique. La mystification, au sens de tromperie ludique, est d\u2019ailleurs pour Kundera un instrument de r\u00e9volte et une \u00ab fa\u00e7on active de ne pas prendre au s\u00e9rieux le monde \u00bb (Kundera 1986, 166). C\u2019est ainsi qu\u2019\u00c9douard justifie la n\u00e9cessit\u00e9 de ses mensonges aupr\u00e8s de son fr\u00e8re&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je sais que tu as toujours \u00e9t\u00e9 un type droit et que tu en es fier. Mais pose-toi une question : Pourquoi dire la v\u00e9rit\u00e9 ? Qu\u2019est-ce qui nous y oblige ? Et pourquoi faut-il consid\u00e9rer la sinc\u00e9rit\u00e9 comme une vertu ?<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Gr\u00e2ce \u00e0 la succession de questions rh\u00e9toriques, \u00c9douard pousse son fr\u00e8re \u00e0 remettre en question une \u00e9vidence morale qui associe sinc\u00e9rit\u00e9 et moralit\u00e9. Il lui expose ensuite une parabole&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Suppose que tu rencontres un fou qui affirme qu\u2019il est un poisson et que nous sommes tous des poissons. Vas-tu te disputer avec lui ? Vas-tu te d\u00e9shabiller devant lui pour lui montrer que tu n\u2019as pas de nageoires ? Vas-tu lui dire en face ce que tu penses ? Eh bien, dis-moi ! <br>Son fr\u00e8re se taisait, et \u00c9douard poursuivit : \u00ab Si tu ne lui disais que la v\u00e9rit\u00e9, que ce que tu penses vraiment de lui, \u00e7a voudrait dire que tu consens \u00e0 avoir une discussion s\u00e9rieuse avec un fou et que tu es toi-m\u00eame fou. C\u2019est exactement la m\u00eame chose avec le monde qui nous entoure. Si tu t\u2019obstinais \u00e0 lui dire la v\u00e9rit\u00e9 en face, \u00e7a voudrait dire que tu le prends au s\u00e9rieux. Et prendre au s\u00e9rieux quelque chose d\u2019aussi peu s\u00e9rieux, c\u2019est perdre soi-m\u00eame tout son s\u00e9rieux. Moi, je dois mentir pour ne pas prendre au s\u00e9rieux des fous et ne pas devenir moi-m\u00eame fou. (311)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00catre imposteur dans un monde qui, pour survivre, oblige \u00e0 la dissimulation est la seule attitude raisonnable; et m\u00eame mieux, c\u2019est un acte de r\u00e9sistance de la raison contre la folie, de la d\u00e9rision lucide contre l\u2019absurde aveugle, de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 individuelle face \u00e0 la tyrannie totalitaire de la transparence. Si l\u2019imposture d\u2019\u00c9douard appara\u00eet moralement pardonnable, voire l\u00e9gitime, cela n\u2019est pas le cas de l\u2019imposture d\u2019Alice qu\u2019\u00c9douard d\u00e9couvre r\u00e9trospectivement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;L\u2019erreur commise par \u00c9douard est d\u2019avoir cru qu\u2019il \u00e9tait le seul menteur dans un monde r\u00e9gi par la transparence et la sinc\u00e9rit\u00e9. Qu\u2019il s\u2019agisse du dogme catholique ou de la doctrine communiste, la transparence et la fid\u00e9lit\u00e9 (aux yeux de Dieu ou aux yeux du Parti) semblent \u00eatre des principes inviolables. Aussi \u00c9douard est-il convaincu de la foi d\u2019Alice. Mais le narrateur omniscient d\u00e9mystifie tr\u00e8s vite le lectorat sur la superficialit\u00e9 de cette foi qui repose sur des motifs purement affectifs&nbsp;: la vengeance.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La boutique de son papa avait \u00e9t\u00e9 nationalis\u00e9e pendant les journ\u00e9es dites r\u00e9volutionnaires et Alice d\u00e9testait ceux qui lui avaient jou\u00e9 ce mauvais tour. Mais comment pouvait-elle manifester sa haine ? Devait-elle prendre un couteau et s\u2019en aller venger son p\u00e8re ? Ce n\u2019est pas l\u2019usage en Boh\u00eame. Alice avait un meilleur moyen de manifester son opposition : elle entreprit de croire en Dieu. (274)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le verbe \u00ab&nbsp;entreprendre&nbsp;\u00bb signale d\u2019embl\u00e9e la nature artificielle et rationnelle de la foi d\u2019Alice. Plus loin, le narrateur nous informe que sa chastet\u00e9 intransigeante repose moins sur un respect du D\u00e9calogue que sur une appropriation approximative du septi\u00e8me commandement qu\u2019elle transforme en \u00e9preuve personnelle, destin\u00e9e \u00e0 donner \u00e0 sa foi int\u00e9ress\u00e9e l\u2019apparence d\u2019une foi v\u00e9ritable&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">[U]n seul commandement lui semblait ne pas aller de soi et constituer par cons\u00e9quent un v\u00e9ritable d\u00e9fi : c\u2019\u00e9tait le septi\u00e8me, le fameux <em>tu ne forniqueras point<\/em>. Pour accomplir, montrer et d\u00e9montrer sa foi religieuse, c\u2019\u00e9tait justement sur ce commandement-l\u00e0, et sur celui-l\u00e0 seulement, qu\u2019elle devait faire porter toute son attention. C\u2019est ainsi que d\u2019un Dieu vague, diffus et abstrait, elle avait fait un Dieu parfaitement d\u00e9termin\u00e9, intelligible et concret : Dieu Anti-Fornicateur. (277)<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\">[7]<\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Compte tenu que la foi d\u2019Alice n\u2019a, au fond, pas plus de consistance et de sinc\u00e9rit\u00e9 que celle, feinte, d\u2019\u00c9douard, la jeune femme a besoin de mat\u00e9rialiser l\u2019abstraction m\u00e9taphysique de la puissance divine sous la forme d\u2019un interdit tout prosa\u00efque : le refus de la sexualit\u00e9 hors-mariage. Elle est si fermement attach\u00e9e \u00e0 ce credo qu\u2019\u00c9douard ne s\u2019explique pas \u00ab&nbsp;la brusque volte-face \u00bb (306) de la jeune femme qui finit par accepter de coucher avec lui, seulement lorsque \u00c9douard est aur\u00e9ol\u00e9 de \u00ab&nbsp;la splendide image de sa propre crucifixion&nbsp;\u00bb (296). Ce revirement r\u00e9v\u00e8le alors \u00e0 \u00c9douard l\u2019incoh\u00e9rence de ses principes. Lui qui voyait Alice comme \u00ab&nbsp;un \u00eatre monolithique et coh\u00e9rent&nbsp;\u00bb comprend<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">que les id\u00e9es d\u2019Alice n\u2019\u00e9taient en r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019une chose plaqu\u00e9e sur son destin, et que son destin n\u2019\u00e9tait qu\u2019une chose plaqu\u00e9e sur son corps, et il ne voyait plus en elle que l\u2019assemblage fortuit d\u2019un corps, d\u2019id\u00e9es et d\u2019une biographie, assemblage inorganique, arbitraire et labile. (309)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alice lui appara\u00eet donc dans toute sa contingence historique et morale, comme un \u00eatre sans unit\u00e9 ni n\u00e9cessit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La d\u00e9couverte de l\u2019imposture d\u2019Alice r\u00e9v\u00e8le \u00e0 \u00c9douard la vacuit\u00e9 de la foi qui n\u2019existe, au fond, que sur un credo dont la sinc\u00e9rit\u00e9 demeure \u00e0 jamais improuvable. Ce qui corrobore d\u2019ailleurs la dimension artificielle de la foi, c\u2019est que tout l\u2019entourage d\u2019\u00c9douard croit \u00e0 sa soudaine conversion alors m\u00eame que sa performance de com\u00e9dien manque de cr\u00e9dibilit\u00e9 et confine \u00e0 la caricature. Lorsqu\u2019il se rend \u00e0 la messe pour la premi\u00e8re fois avec Alice, il chante des chants religieux dont \u00ab&nbsp;il ignorait les paroles&nbsp;\u00bb et qu\u2019il remplace donc \u00ab&nbsp;par diverses voyelles&nbsp;\u00bb, d\u2019ailleurs \u00ab&nbsp;avec une fraction de seconde de retard&nbsp;\u00bb (272), avant de s\u2019agenouiller outranci\u00e8rement sur les dalles et de faire \u00ab&nbsp;le signe de croix avec des gestes d\u00e9mesur\u00e9s&nbsp;\u00bb (279), affichant \u00ab&nbsp;une pi\u00e9t\u00e9 exag\u00e9r\u00e9e&nbsp;\u00bb et une \u00ab&nbsp;excentrique humilit\u00e9 \u00bb (280). Ce que le romancier signifie indirectement, c\u2019est que la foi (intime, invisible) et par extension tous les syst\u00e8mes de croyances, n\u2019ont d\u2019existence que dans leurs mat\u00e9rialisations formelles et pragmatiques par lesquelles elles sont communiqu\u00e9es au dehors, r\u00e9duites \u00e0 un ensemble de signes apparents et superficiels qui leur tiennent lieu de substance. Autrement dit, il n\u2019y a de foi que dans la monstration des signes de la foi.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>II. L\u2019imposture collective&nbsp;: le kitsch g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9douard d\u00e9couvre ainsi par sa mystification qu\u2019il vit dans un monde de mensonge g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 o\u00f9 tout le monde joue un r\u00f4le et use de masques compensatoires. L\u2019ironie savoureuse de la nouvelle est de mettre en parall\u00e8le la foi catholique et la foi communiste. De la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019\u00c9douard s\u2019est laiss\u00e9 dup\u00e9 par la sinc\u00e9rit\u00e9 de la pi\u00e9t\u00e9 d\u2019Alice, il souscrit aussi \u00e0 l\u2019image que la directrice donne d\u2019elle-m\u00eame par l\u2019interm\u00e9diaire de son fr\u00e8re qui l\u2019a connue \u00e0 l\u2019universit\u00e9. Surnomm\u00e9e alors \u00ab&nbsp;le bras vengeur de la classe ouvri\u00e8re \u00bb (268), la camarade Cechackova passe pour une id\u00e9aliste convaincue qui, le jour de la mort de Staline, s\u2019est tenue \u00ab&nbsp;en statue de la douleur&nbsp;\u00bb (268) au milieu du <em>hall<\/em> et a fait exclure le fr\u00e8re d\u2019\u00c9douard de l\u2019universit\u00e9 parce qu\u2019il avait ri de ce deuil pompeux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est \u00e0 partir de cette image lyriquement trompeuse qu\u2019\u00c9douard b\u00e2tit sa d\u00e9fense et sa strat\u00e9gie&nbsp;: plaire \u00e0 l\u2019intransigeante communiste aspirant \u00e0 r\u00e9\u00e9duquer le dissident. Il commet \u00e9galement l\u2019imprudence de se montrer galant pour accro\u00eetre la sympathie de la directrice. Il n\u00e9glige alors un fait essentiel&nbsp;: la conviction id\u00e9ologique de la directrice n\u2019est qu\u2019un d\u00e9rivatif \u00e0 sa laideur qui restreint ses possibilit\u00e9s \u00e9rotiques; la proposition de r\u00e9\u00e9duquer \u00c9douard n\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019un pr\u00e9texte pour l\u2019inviter chez elle. Ce n\u2019est qu\u2019une fois pi\u00e9g\u00e9 qu\u2019il comprend la v\u00e9rit\u00e9&nbsp;: la ferveur communiste n\u2019est pour la directrice \u00ab&nbsp;qu\u2019un morne d\u00e9versoir pour son d\u00e9sir qui ne pouvait s\u2019\u00e9couler o\u00f9 il voulait&nbsp;\u00bb (290). Lorsqu\u2019ils se voient pour la deuxi\u00e8me fois chez elle, la directrice cherche \u00e0 \u00ab&nbsp;camper devant \u00c9douard le personnage dont elle voulait avoir les traits&nbsp;\u00bb, soit<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">le personnage d\u2019une femme raisonnable, d\u2019\u00e2ge m\u00fbr, pas tr\u00e8s heureuse, mais digne et r\u00e9sign\u00e9e \u00e0 son sort, d\u2019une femme qui ne regrettait rien et se f\u00e9licitait m\u00eame de ne pas \u00eatre mari\u00e9e, car, sans cela, elle ne pourrait sans doute pas go\u00fbter pleinement la saveur m\u00fbre de son ind\u00e9pendance et les satisfactions de sa vie priv\u00e9e dans son joli petit appartement o\u00f9 elle \u00e9tait heureuse et o\u00f9 elle esp\u00e9rait qu\u2019\u00c9douard ne se d\u00e9plaisait pas. (299)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, Alice et la directrice se fabriquent toutes deux un masque h\u00e9ro\u00efque et id\u00e9al qui correspond paradoxalement au m\u00eame arch\u00e9type kitsch&nbsp;: la femme spoli\u00e9e et sacrificielle, qui demeure fid\u00e8le \u00e0 sa foi malgr\u00e9 les obstacles. Autrement dit, des martyres (et c\u2019est pourquoi le pr\u00e9tendu \u00ab&nbsp;martyre&nbsp;\u00bb d\u2019\u00c9douard, par la ressemblance avec leurs propres (im)postures kitsch, les attirent toutes deux). Le kitsch d\u00e9signe chez Kundera \u00ab le besoin de se regarder dans le miroir du mensonge embellissant et de s\u2019y reconna\u00eetre avec une satisfaction \u00e9mue&nbsp;\u00bb (Kundera 1986, 160). C\u2019est \u00ab&nbsp;l&rsquo;attitude de celui qui veut plaire \u00e0 tout prix et au plus grand nombre&nbsp;\u00bb, en utilisant le r\u00e9servoir arch\u00e9typal \u00ab&nbsp;des id\u00e9es re\u00e7ues&nbsp;\u00bb (196), \u00e9mouvantes d\u2019\u00eatre universellement partag\u00e9es. Ce qu\u2019\u00c9douard d\u00e9couvre avec effroi, c\u2019est que tout le monde porte un masque kitsch. Sa propre imposture lui r\u00e9v\u00e8le donc paradoxalement une v\u00e9rit\u00e9 d\u2019ordre ontologique&nbsp;: la \u00ab&nbsp;l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de l\u2019\u00eatre&nbsp;\u00bb. Il prend conscience que toutes les apparences sont illusoires, que les gestes et les paroles de chacun.e sont \u00ab&nbsp;sans signification, des billets de banque sans couverture, des poids en papier&nbsp;\u00bb (312) et cette r\u00e9v\u00e9lation prend (ironiquement) la forme d\u2019une \u00e9piphanie (qui n\u2019est pas sans rappeler la naus\u00e9e sartrienne)&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">[E]t il se dit tout \u00e0 coup que tous les gens qu\u2019il c\u00f4toyait dans cette ville n\u2019\u00e9taient en r\u00e9alit\u00e9 que des lignes absorb\u00e9es dans une feuille de papier buvard, des \u00eatres aux attitudes interchangeables, des cr\u00e9atures sans substance solide; mais ce qui \u00e9tait pire, ce qui \u00e9tait bien pire (se dit-il ensuite), c\u2019est qu\u2019il n\u2019\u00e9tait lui-m\u00eame que l\u2019ombre de tous ces personnages-ombres, car il \u00e9puisait toutes les ressources de son intelligence dans le seul dessein de s\u2019adapter \u00e0 eux et de les imiter, et il avait beau les imiter avec un rire int\u00e9rieur, sans les prendre au s\u00e9rieux, il avait beau s\u2019efforcer par l\u00e0 de les ridiculiser en secret (et de justifier ainsi son effort d\u2019adaptation), cela ne changeait rien, car une imitation, m\u00eame malveillante, est encore une imitation, m\u00eame une ombre qui ricane est encore une ombre, une chose seconde, d\u00e9riv\u00e9e, mis\u00e9rable. (312)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9douard prend conscience m\u00e9lancoliquement du caract\u00e8re d\u00e9risoire de l\u2019\u00eatre \u00e0 travers la contingence et la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 des convictions individuelles; mais il d\u00e9couvre ainsi \u00e9galement l\u2019insignifiance de son propre non-s\u00e9rieux&nbsp;: croyant d\u00e9sacraliser le s\u00e9rieux de la foi par la simulation, \u00c9douard, dupe des apparences, n\u2019a fait qu\u2019imiter des comportements eux-m\u00eames simul\u00e9s.&nbsp; Sa posture de sup\u00e9riorit\u00e9 ironique n\u2019\u00e9tait qu\u2019un leurre, puisqu\u2019il a pris pour substance ce qui n\u2019\u00e9tait que simulacre.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>III. La r\u00e9p\u00e9tition m\u00e9canique et la parodie de fatalit\u00e9&nbsp;: l\u2019imposture m\u00e9taphysique<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cet embo\u00eetement de masques d\u00e9risoires est aussi illustr\u00e9 par la construction de la nouvelle, qui ob\u00e9it \u00e0 la structure en \u00ab&nbsp;boule de neige&nbsp;\u00bb identifi\u00e9e par Bergson dans<em> Le Rire <\/em>(1900)comme l\u2019un des proc\u00e9d\u00e9s de la m\u00e9canique comique. Il s\u2019agit \u00ab&nbsp;d\u2019un effet qui se propage en s\u2019ajoutant \u00e0 lui-m\u00eame, de sorte que la cause, insignifiante \u00e0 l\u2019origine, aboutit par un progr\u00e8s n\u00e9cessaire \u00e0 un r\u00e9sultat aussi important qu\u2019inattendu&nbsp;\u00bb; \u00ab&nbsp;le travail de destruction, s\u2019acc\u00e9l\u00e9rant en route, court vertigineusement \u00e0 la catastrophe finale&nbsp;\u00bb (Bergson 1900, 81). D\u2019ailleurs, pr\u00e9cise Bergson, le comique est encore plus grand quand la m\u00e9canique s\u2019enraye au point de devenir r\u00e9versible (ou cyclique)&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En d\u2019autres termes, le m\u00e9canisme que nous d\u00e9crivions tout \u00e0 l\u2019heure est d\u00e9j\u00e0 comique quand il est rectiligne; il l\u2019est davantage quand il devient circulaire, et que les efforts du personnage aboutissent, par un engrenage fatal de causes et d\u2019effets, \u00e0 le ramener purement et simplement \u00e0 la m\u00eame place. (Bergson 1900, 84)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est bien ce qui se produit pour \u00c9douard&nbsp;: une fois son mensonge lanc\u00e9 dans le monde, plus aucun d\u00e9menti n\u2019est possible. \u00c0 plusieurs reprises, il cherche \u00e0 minorer le s\u00e9rieux de sa foi mais il comprend que tout d\u00e9saveu ne ferait que ridiculiser le s\u00e9rieux avec lequel sa pr\u00e9tendue foi est trait\u00e9e par ses juges et aggraverait son cas. Pire, lorsque la directrice lui donne rendez-vous chez elle, il cherche \u00e0 se lib\u00e9rer de son mensonge en lui disant qu\u2019il ne faut pas \u00ab&nbsp;prendre tellement au s\u00e9rieux&nbsp;\u00bb sa pi\u00e9t\u00e9&nbsp;; ce \u00e0 quoi la directrice r\u00e9pond&nbsp;: \u00ab Ne jouez pas la com\u00e9die. Ce qui m\u2019a plu, c\u2019est votre franchise. En ce moment, vous essayez de vous faire passer pour ce que vous n\u2019\u00eates pas \u00bb (291). Une fois qu\u2019\u00c9douard a compris qu\u2019il \u00e9tait enferr\u00e9 dans un pi\u00e8ge insoluble o\u00f9 son mensonge n\u2019\u00e9tait plus amendable, o\u00f9 la v\u00e9rit\u00e9 m\u00eame devenait non seulement impossible mais aussi superflue, il renonce tout bonnement \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 et accepte son destin de marionnette du hasard dans un monde chaotique o\u00f9 les encha\u00eenements de causes et de cons\u00e9quences deviennent impr\u00e9visibles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La structure par \u00ab&nbsp;boule de neige&nbsp;\u00bb de la nouvelle exemplifie alors une imposture d\u2019ordre m\u00e9taphysique&nbsp;: le chaos a remplac\u00e9 la providence divine et la raison mat\u00e9rialiste marxiste. La fatalit\u00e9 tragique a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e par une autre force supra-humaine, fac\u00e9tieuse et indiff\u00e9rente, la vaste \u00ab&nbsp;plaisanterie&nbsp;\u00bb de l\u2019Histoire que Fran\u00e7ois Ricard nomme \u00ab&nbsp;la d\u00e9vastation&nbsp;\u00bb (Ricard, 2020, 154) : le <em>fatum <\/em>antique a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par un simulacre imitatif<em>. <\/em>Dans son \u00e9tude sur l\u2019adult\u00e8re dans \u00ab&nbsp;\u00c9douard et Dieu \u00bb, J\u00f8rn Boisen insiste sur la structure vaudevillesque de la nouvelle, construite sur la r\u00e9p\u00e9tition m\u00e9canique (et donc comique), la variation et l\u2019infl\u00e9chissement imperceptibles des situations, \u00e9voquant une \u00ab&nbsp;structure ironique de la r\u00e9p\u00e9tition&nbsp;\u00bb qui subvertit la r\u00e9p\u00e9tition tragique au profit d\u2019un \u00ab&nbsp;retour du m\u00eame&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;o\u00f9 l\u2019encha\u00eenement des actions n\u2019est nullement n\u00e9cessaire, mais totalement impr\u00e9visible et arbitraire&nbsp;\u00bb (Boisen 2013). Il en r\u00e9sulte un paradoxe tragi-comique&nbsp;: les m\u00e9saventures d\u2019\u00c9douard ne se hissent jamais au rang du tragique et pourtant, leur encha\u00eenement chaotique signale la fin d\u2019un monde ordonn\u00e9 par la v\u00e9rit\u00e9, la logique, la pr\u00e9visibilit\u00e9 et la raison.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, toute la nouvelle est construite sur le motif du redoublement, du d\u00e9doublement, de la r\u00e9p\u00e9tition m\u00e9canique avec variations, une \u00ab&nbsp;s\u00e9rie r\u00e9p\u00e9titive homog\u00e8ne&nbsp;\u00bb, mais avec \u00ab&nbsp;mutations \u00bb (Boisen 2013). Les p\u00e9rip\u00e9ties d\u2019\u00c9douard vont par paire&nbsp;: deux mensonges (le premier, improvis\u00e9, \u00e0 Alice, le deuxi\u00e8me, contraint, \u00e0 ses juges et \u00e0 la directrice lors de la commission d\u2019enqu\u00eate); deux visites \u00e0 l\u2019\u00e9glise sold\u00e9es par deux flagrants d\u00e9lits (le premier par la directrice, le deuxi\u00e8me par la concierge); deux entrevues chez la directrice (la premi\u00e8re chaste, la deuxi\u00e8me \u00e9rotique); deux propositions galantes faites \u00e0 Alice de se rendre au chalet de son fr\u00e8re (l\u2019une refus\u00e9e, l\u2019autre accept\u00e9e);&nbsp; deux co\u00efts d\u00e9ceptifs (avec Alice et avec la directrice); deux visites au fr\u00e8re (au d\u00e9but et \u00e0 la fin de la nouvelle) \u2026&nbsp; Le destin m\u00eame d\u2019\u00c9douard semble d\u2019ailleurs \u00eatre la reprise parodique du destin tragique de son fr\u00e8re&nbsp;: pour avoir ri de la directrice en \u00ab&nbsp;statue de la douleur&nbsp;\u00bb (268) le jour de la mort de Staline, il a \u00e9t\u00e9 exclu de l\u2019universit\u00e9 pour provocation politique et a d\u00fb migrer \u00e0 la campagne o\u00f9 il est devenu fermier. \u00c9douard lui-m\u00eame s\u2019inqui\u00e8te de cette redite aux allures de mal\u00e9diction&nbsp;: \u00ab&nbsp;les m\u00e9saventures familiales semblaient se r\u00e9p\u00e9ter&nbsp;\u00bb (275).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce ph\u00e9nom\u00e8ne de redoublement peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme l\u2019une des manifestations du go\u00fbt kund\u00e9rien pour la variation musicale&nbsp;: la reprise d\u2019un m\u00eame motif avec une autre signification (qui serait la mise en abyme narrative des flottements s\u00e9miotiques du monde \u00ab&nbsp;d\u00e9vast\u00e9&nbsp;\u00bb o\u00f9 les signes se r\u00e9p\u00e8tent en changeant perp\u00e9tuellement de sens). La reprise d\u00e9grad\u00e9e des m\u00eames \u00e9v\u00e9nements donne l\u2019impression que chaque action produit son d\u00e9calque parodique, sa r\u00e9plique de plus en plus \u00e9loign\u00e9e de la source originelle. Cette \u00ab&nbsp;diff\u00e9rence&nbsp;\u00bb dans la \u00ab&nbsp;r\u00e9p\u00e9tition&nbsp;\u00bb peut rappeler la d\u00e9finition de la parodie propos\u00e9e par Linda Hutcheon&nbsp;: \u00ab&nbsp;une forme d\u2019imitation, mais d\u2019imitation caract\u00e9ris\u00e9e par une inversion ironique&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;une r\u00e9p\u00e9tition avec une distance critique, qui marque plut\u00f4t la diff\u00e9rence que la similitude \u00bb (Hutcheon 1985, 6). Par sa structure dramatique fond\u00e9e sur la r\u00e9p\u00e9tition avec variation, la nouvelle r\u00e9v\u00e8le non seulement que l\u2019Histoire est devenue une parodie d\u2019elle-m\u00eame dont on a oubli\u00e9 l\u2019original (c\u2019est le principe du simulacre, qui se substitue sournoisement \u00e0 ce qu\u2019il imite); mais elle s\u2019auto-parodie elle-m\u00eame en faisant se r\u00e9p\u00e9ter deux \u00e9v\u00e9nements dramatiques dont la seconde occurrence devient l\u2019imitation parodique de la premi\u00e8re. Boisen rappelle d\u2019ailleurs la c\u00e9l\u00e8bre formule de Marx&nbsp;: \u00ab&nbsp;l\u2019Histoire se r\u00e9p\u00e8te toujours deux fois&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;la premi\u00e8re fois comme trag\u00e9die, la deuxi\u00e8me fois comme farce&nbsp;\u00bb (Boisen 2013).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces redoublements et inversions m\u00e9caniques finissent par aboutir \u00e0 d\u2019autres inversions paradoxales qui peuvent rappeler \u00e9galement une forme de carnavalisation du monde (Bakhtine 1970), o\u00f9 les valeurs renvers\u00e9es se relativisent les unes par les autres et finissent par s\u2019annihiler mutuellement. En effet, \u00c9douard s\u00e9duit la directrice gr\u00e2ce au catholicisme (par la n\u00e9cessit\u00e9 de le r\u00e9\u00e9duquer) et il s\u00e9duit Alice gr\u00e2ce au communisme (par sa pr\u00e9tendue dissidence). La foi est d\u2019abord un obstacle \u00e0 l\u2019\u00e9rotisme, puis elle devient un stimulant \u00e9rotique&nbsp;: attir\u00e9 par Alice, \u00c9douard finit par en \u00eatre d\u00e9go\u00fbt\u00e9; d\u2019abord d\u00e9go\u00fbt\u00e9 par la directrice, il vient \u00e0 en faire sa ma\u00eetresse r\u00e9guli\u00e8re; tournant d\u2019abord en d\u00e9rision la foi, il finit par la regretter, et ainsi de suite. Or, selon Maria N\u011bmcov\u00e1 Banerjee, qui a produit une \u00e9tude des<em> Paradoxes terminaux<\/em> chez Kundera, le paradoxe, en tant qu\u2019instrument de mise en concurrence de syst\u00e8mes de valeurs relatifs, est \u00ab&nbsp;une critique oblique des jugements et des absolus&nbsp;\u00bb (Banerjee 1992, 11). Les inversions paradoxales, qui s\u2019ach\u00e8vent en boucles absurdes, permettent une critique radicale&nbsp;: toutes valeurs et toutes croyances peuvent \u00eatre d\u00e9sormais r\u00e9volutionn\u00e9es en leur contraire.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>IV. Confusions, interchangeabilit\u00e9s et \u00e9videments des signes : l\u2019imposture s\u00e9mantique<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alice et la directrice adh\u00e8rent aveugl\u00e9ment \u00e0 des principes qu&rsquo;elles consid\u00e8rent absolus, mais qui se r\u00e9v\u00e8lent \u00eatre, en r\u00e9alit\u00e9, de simples voiles kitsch dissimulant leurs affects, comme nous l\u2019avons \u00e9voqu\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment. Leur interchangeabilit\u00e9, malgr\u00e9 leur appartenance \u00e0 des camps ennemis, souligne la porosit\u00e9 et les similitudes entre le catholicisme et le communisme. Cela corrobore l&rsquo;id\u00e9e que les r\u00e9gimes totalitaires, au fond, se comportent comme des religions s\u00e9culi\u00e8res (Gauchet, 2010). C\u2019est donc le communisme, en tant que nouvelle religion, qui prononce d\u00e9sormais l&rsquo;anath\u00e8me, condamne et excommunie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette interchangeabilit\u00e9 s&rsquo;exprime particuli\u00e8rement au niveau discursif et illustre ce que Le Grand (1995, 38) qualifie d\u2019\u00ab imposture s\u00e9mantique \u00bb des valeurs. En effet, Alice et la directrice tiennent des discours identiques \u00e0 \u00c9douard, justifiant toutes deux la souffrance terrestre par l\u2019existence d\u2019un principe supra-humain, seul garant du sens de l\u2019existence. Ainsi, Alice affirme&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Oui, c\u2019est vrai, il y a beaucoup de malheur ici-bas. Je ne le sais que trop bien. Mais c\u2019est justement pour cela qu\u2019il faut croire en Dieu. Sans Lui, toute cette souffrance serait vaine. Rien n\u2019aurait de sens. Et en ce cas-l\u00e0 je ne pourrais plus vivre. (272)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette r\u00e9plique fait \u00e9cho \u00e0 celles de la directrice&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">[E]n \u00e9duquant des enfants elle entretenait avec l\u2019avenir des contacts concrets et de tous les instants; et que seul l\u2019avenir pouvait en fin de compte justifier toute la souffrance qui existait[.] [\u2026] \u00ab&nbsp;Si je ne pensais pas que je vis pour quelque chose de plus grand que ma propre vie, je serais sans doute incapable de vivre. \u00bb (289)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les deux femmes sont deux incarnations existentielles de deux types de foi absolue, interdisant le scepticisme et qui sont renvoy\u00e9es dos \u00e0 dos. Ces deux syst\u00e8mes sont corr\u00e9l\u00e9s triangulairement par un troisi\u00e8me absolu (celui d\u2019\u00c9douard)&nbsp;: le d\u00e9sir \u00e9rotique (qui va en quelque sorte boucler la triangulation en permettant la contagion s\u00e9mantique des deux autres). En effet, ces trois absolus finissent par se superposer et s\u2019entrem\u00ealer, notamment gr\u00e2ce \u00e0 une sorte de porosit\u00e9 lexicale et intertextuelle des r\u00e9f\u00e9rences chr\u00e9tiennes qui infusent dans tous les discours, cr\u00e9ant un effet \u00e0 la fois burlesque et inqui\u00e9tant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, les r\u00e9f\u00e9rents de la foi religieuse contaminent le lexique communiste&nbsp;: le fr\u00e8re d\u2019\u00c9douard, vivant d\u00e9sormais dans l\u2019idylle agreste \u00e9loign\u00e9e de la civilisation (version d\u00e9grad\u00e9e de l\u2019\u00c9den mythique), pense que la directrice veut \u00ab&nbsp;racheter sa faute&nbsp;\u00bb (267) en embauchant \u00c9douard et dit qu\u2019il \u00ab&nbsp;lui a pardonn\u00e9 parce qu\u2019elle ne savait pas ce qu\u2019elle faisait&nbsp;\u00bb (310) \u2212 l\u2019expression n\u2019est pas sans rappeler l\u2019\u00c9vangile selon Luc : \u00ab&nbsp;P\u00e8re, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu\u2019ils font &nbsp;\u00bb (23:34). La \u00ab&nbsp;statue de la douleur&nbsp;\u00bb (268) \u00e9voque d\u2019ailleurs la <em>Mater Dolorosa<\/em>. Plus loin, la directrice pr\u00e9sente son m\u00e9tier comme une vocation sacrificielle : \u00ab On ne vit pas que pour soi. On vit toujours pour quelque chose. [\u2026] Mais l\u2019avenir de l\u2019homme, \u00c9douard, c\u2019est une r\u00e9alit\u00e9. Et c\u2019est pour cette r\u00e9alit\u00e9 que j\u2019ai v\u00e9cu, que j\u2019ai tout sacrifi\u00e9&nbsp;\u00bb (290-291). En outre, les pratiques du r\u00e9gime rappellent celles de la religion&nbsp;: le proc\u00e8s d\u2019\u00c9douard appara\u00eet comme une parodie de l\u2019Inquisition; sa r\u00e9\u00e9ducation m\u00eame fait \u00e9cho au repentir du p\u00eacheur; l\u2019un de ses juges sait d\u2019ailleurs qu\u2019\u00c9douard, h\u00e9r\u00e9tique \u00e9gar\u00e9, a \u00ab&nbsp;mille fois plus de valeur que lui&nbsp;\u00bb, ce qui rappelle de nouveau l\u2019\u00c9vangile&nbsp;: \u00ab&nbsp;De m\u00eame, je vous le dis, il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul p\u00e9cheur qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n&rsquo;ont pas besoin de repentance.&nbsp;\u00bb (Luc, 15:7).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais la porosit\u00e9 des signes confine au burlesque avec l\u2019irruption d\u2019une troisi\u00e8me famille lexicale, celle de l\u2019\u00e9rotisme, qui est \u00e0 son tour contamin\u00e9e par le lexique chr\u00e9tien&nbsp;: les semaines pendant lesquelles Alice se refuse \u00e0 \u00c9douard sont pour lui des semaines de \u00ab&nbsp;tourment&nbsp;\u00bb car il \u00e9prouve une \u00ab&nbsp;envie infernale&nbsp;\u00bb (276) de son corps; mais quand elle finit par lui jurer une parfaite fid\u00e9lit\u00e9, avec des baisers \u00ab&nbsp;fervents&nbsp;\u00bb (285), comme \u00e0 un nouveau \u00ab&nbsp;martyr&nbsp;\u00bb (310), il y voit un \u00ab&nbsp;don du ciel&nbsp;\u00bb (297).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le sommet de la rencontre et de la tension carnavalesque des trois \u00ab&nbsp;id\u00e9ologies&nbsp;\u00bb (communisme, catholicisme, \u00e9rotisme) r\u00e9side \u00e9videmment dans le co\u00eft avec la directrice&nbsp;: quand \u00c9douard comprend qu\u2019il doit ob\u00e9ir \u00e0 l\u2019\u00ab&nbsp;in\u00e9luctable n\u00e9cessit\u00e9&nbsp;\u00bb (302) et avoir une relation sexuelle avec la peu rago\u00fbtante directrice, la description de son \u00e9tat \u00e9motionnel&nbsp; s\u2019accompagne de connotations tragiques (qui deviennent h\u00e9ro\u00ef-comiques dans le contexte)&nbsp;: \u00ab&nbsp;angoisse&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;terreur&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;horreur&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;effroi&nbsp;\u00bb, \u00ab \u00e9pouvante&nbsp;\u00bb. Horrifi\u00e9 par la perspective de devoir coucher avec la directrice, \u00c9douard parvient \u00e0 dominer sa virilit\u00e9 d\u00e9faillante (et \u00e0 gagner du temps sur le redout\u00e9 et in\u00e9vitable co\u00eft) gr\u00e2ce \u00e0 un subterfuge sadique&nbsp;: il ordonne \u00e0 la directrice, nue, de s\u2019agenouiller \u00e0 ses pieds et de r\u00e9citer le <em>Pater Noster<\/em>&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il l\u2019observait avec une jouissance croissante : elle \u00e9tait devant lui, la directrice \u00e0 genoux humili\u00e9e par un subordonn\u00e9; elle \u00e9tait devant lui, la r\u00e9volutionnaire nue humili\u00e9e par la pri\u00e8re; elle \u00e9tait devant lui, une femme en pri\u00e8re humili\u00e9e par sa nudit\u00e9. <br>Cette triple image de l\u2019humiliation le grisait et il se produisit une chose inattendue : son corps mit fin \u00e0 sa r\u00e9sistance passive; \u00c9douard banda ! (305)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce passage offre une remarquable superposition et fusion de tous les signes par la mise en contact syntaxique des trois univers de r\u00e9f\u00e9rence, catholique (\u00ab&nbsp;\u00e0 genoux&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;pri\u00e8re&nbsp;\u00bb), politique (\u00ab&nbsp;directrice&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;r\u00e9volutionnaire&nbsp;\u00bb) et \u00e9rotique (\u00ab&nbsp;nue&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;nudit\u00e9&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;humili\u00e9e&nbsp;\u00bb), confusion renforc\u00e9e par les polyptotes, les anaphores et le rythme ternaire de la phrase qui souligne la triangularisation lexicale. L\u2019exclamation burlesque finale (\u00ab&nbsp;\u00c9douard banda&nbsp;!&nbsp;\u00bb) appara\u00eet ainsi comme une parodie blasph\u00e9matoire d\u2019All\u00e9luia.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette sc\u00e8ne, au-del\u00e0 de sa fantaisie comique et grin\u00e7ante, est exemplaire du ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019inversion des s\u00e8mes et symboles dans la nouvelle&nbsp;: la communiste ath\u00e9e en p\u00e9nitente humili\u00e9e, le libertin sadique en pr\u00eacheur, la fausse contrition en stimulant \u00e9rotique, la d\u00e9faillance virile en domination m\u00e2le. Cette inversion peut \u00eatre qualifi\u00e9e de satanique, car le Diable est celui qui imite la v\u00e9rit\u00e9 en la retournant&nbsp;: les signifi\u00e9s se d\u00e9solidarisent de leurs signifiants; toute foi, qu\u2019elle soit catholique ou communiste, est renvers\u00e9e ironiquement en simulacres blasph\u00e9matoires qui les d\u00e9sacralisent. \u00c9douard fait donc sien le satanisme de Kundera, d\u00e9fini par Fran\u00e7ois Ricard dans la postface de <em>La Vie est ailleurs<\/em> comme l\u2019adoption du \u00ab&nbsp;point de vue de Satan&nbsp;\u00bb (Ricard 2020, 11), c\u2019est-\u00e0-dire comme une posture de d\u00e9rision, de scepticisme et d\u2019ironie g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, qui inverse les signes de Dieu pour en r\u00e9v\u00e9ler toute l\u2019illusoire vanit\u00e9. Par extension, Ricard d\u00e9signe par \u00ab&nbsp;point de vue de Satan&nbsp;\u00bb l\u2019essence m\u00eame du regard du romancier qui tend \u00e0 prosa\u00efser et d\u00e9sacraliser les leurres et mirages idylliques (Dieu, l\u2019Histoire, le Lyrisme&#8230;) en les faisant entrer dans l\u2019orbe du prosa\u00efque et de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9, pour mieux les exhiber en tant que faux-semblants.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>V. \u00c9douard, miroir du romancier&nbsp;: l\u2019imposture romanesque<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par sa d\u00e9couverte (et son acceptation finale) de la vanit\u00e9 de toute croyance, \u00c9douard entre dans le monde de la prose. Nous pouvons consid\u00e9rer qu\u2019il appara\u00eet comme une sorte d\u2019alter-ego de Kundera, puisque lui aussi exp\u00e9rimente une \u00ab&nbsp;conversion anti-lyrique<a href=\"#_ftn8\" id=\"_ftnref8\">[8]<\/a>\u00bb (Kundera 2005, 113). Kundera d\u00e9signe par cette expression (religieuse, notons-le) le dessillement de l\u2019homme adulte sur la na\u00efvet\u00e9 de \u00ab&nbsp;l\u2019\u00e2ge lyrique&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire la jeunesse immature, ce qui lui permet de se d\u00e9prendre de sa croyance en la solidit\u00e9 des certitudes. Pour devenir romancier, le po\u00e8te lyrique doit passer par cette conversion, soit par l\u2019abandon de ses illusions et la d\u00e9couverte de l\u2019irr\u00e9ductible complexit\u00e9 du monde; il d\u00e9couvre alors \u00ab&nbsp;qu\u2019aucun homme n\u2019est celui pour qui il se prend, que ce malentendu est g\u00e9n\u00e9ral, \u00e9l\u00e9mentaire, et qu\u2019il projette sur les gens [&#8230;] la douce lueur du comique \u00bb (113).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La nouvelle, construite sur les th\u00e8mes de l\u2019imposture, de la foi et de l\u2019illusion, peut donc appara\u00eetre comme une mise en abyme de l\u2019acte d\u2019\u00e9criture fictionnel lui-m\u00eame et comme une d\u00e9rision de la <em>mim\u00e9sis<\/em>. Tout comme la foi d\u2019\u00c9douard n\u2019existe, \u00e0 un niveau intra-fictionnel, que dans les signes mim\u00e9tiques par lesquels il l\u2019imite, \u00c9douard n\u2019existe, \u00e0 un niveau m\u00e9ta-fictionnel, que dans la repr\u00e9sentation et l\u2019image pseudo-r\u00e9aliste que le narrateur nous en donne. Jocelyn Maixent voit donc dans cette nouvelle \u00ab&nbsp;une vaste m\u00e9taphore de l&rsquo;illusion de r\u00e9alit\u00e9&nbsp;\u00bb qui \u00ab&nbsp;analyse le m\u00e9canisme de l&rsquo;illusion romanesque \u00bb (Maixent 1998, 38-40) pour r\u00e9v\u00e9ler les dangers de la confusion des apparences et de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le narrateur est lui aussi fac\u00e9tieux, \u00e0 commencer par le ton tr\u00e8s diderotien qu\u2019il adopte, multipliant les interpellations au lectorat complice : \u00ab&nbsp;Ne lui reprochons pas de ne pas avoir eu le courage de la franchise&nbsp;\u00bb (Kundera 1970, 270); \u00ab&nbsp;Mesdames et messieurs, ce furent des semaines de tourment !&nbsp;\u00bb (276); \u00ab&nbsp;Mais je vous le demande, o\u00f9 commence au juste la fornication ?&nbsp;\u00bb (277). Ce sympathique narrateur, aux airs de bonimenteur, revivifie le ton ironique du roman du XVIII\u1d49 si\u00e8cle (visible \u00e9galement par la reprise intertextuelle ironis\u00e9e de la figure du libertin, \u00c9douard comme Don Juan rat\u00e9). En r\u00e9habilitant les ressources romanesques de la \u00ab&nbsp;premi\u00e8re mi-temps&nbsp;\u00bb (le roman ant\u00e9rieur au XIX\u1d49 si\u00e8cle) contre les codes r\u00e9alistes du roman de la \u00ab&nbsp;deuxi\u00e8me mi-temps&nbsp;\u00bb, Kundera tourne aussi en d\u00e9rision, \u00e0 un niveau m\u00e9ta-fictionnel, \u00ab&nbsp;l\u2019obligation de sugg\u00e9rer au lecteur l\u2019illusion du r\u00e9el&nbsp;\u00bb (Kundera 1993, 91). En manifestant bruyamment et joyeusement sa pr\u00e9sence, le narrateur contrevient \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif d\u2019effacement du narrateur cher \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique r\u00e9aliste. Maixent montre par exemple en quoi la parodie de pr\u00e9cision temporelle, ici inepte, tourne en d\u00e9rision les \u00ab&nbsp;tics r\u00e9alistes&nbsp;\u00bb (Maixent 1998, 68) : \u00ab Cela se passait le mardi, et lorsque \u00c9douard fut de nouveau convi\u00e9 chez la directrice, le jeudi suivant, il s\u2019y rendit avec une joviale assurance&nbsp;\u00bb (Kundera 1970, 298); \u00ab&nbsp;Donc cela, c\u2019\u00e9tait le jeudi et, le samedi [\u2026]&nbsp;\u00bb (306). Par cette auto-parodie du mim\u00e9tisme r\u00e9aliste qui confine \u00e0 la m\u00e9canisation, le narrateur semble exposer la <em>mim\u00e9sis<\/em> comme un trucage grossier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourtant, l\u2019imposture narratoriale est plus retorse qu\u2019elle n\u2019y para\u00eet, notamment dans le choix de faire converger, \u00e0 la fin de la nouvelle, les temps du r\u00e9cit et les temps du discours, op\u00e9rant ainsi une confusion entre l\u2019univers fictionnel et son actualisation dans le temps de la lecture. La nouvelle nous est en effet racont\u00e9e r\u00e9trospectivement, depuis un temps ult\u00e9rieur o\u00f9 \u00c9douard a vieilli et a perdu ses illusions. \u00ab&nbsp;\u00c9douard \u00e9tait tr\u00e8s jeune en ce temps-l\u00e0&nbsp;\u00bb (268), pr\u00e9cise le narrateur dans le premier chapitre, tandis que le dernier chapitre offre un saut dans le temps&nbsp;: \u00ab&nbsp;[I]l s\u2019est \u00e9coul\u00e9 plusieurs ann\u00e9es depuis ses aventures avec Alice et avec la directrice&nbsp;\u00bb (315). Or, ce saut dans le temps \u00e0 la fin de la nouvelle nous donne \u00e0 voir \u00c9douard comme \u00ab&nbsp;en temps r\u00e9el&nbsp;\u00bb, au pr\u00e9sent, assis m\u00e9lancoliquement dans une \u00e9glise. \u00c9douard n\u2019a jamais trouv\u00e9 Dieu, mais il reste insatisfait de sa contingence existentielle et nourrit la nostalgie de l\u2019\u00ab&nbsp;essence&nbsp;\u00bb de Dieu, \u00ab&nbsp;car lui, seul constitue (lui seul, unique et non existant) l\u2019antith\u00e8se essentielle de ce monde d\u2019autant plus existant qu\u2019il est inessentiel.&nbsp;\u00bb Les derni\u00e8res lignes de la nouvelle, au pr\u00e9sent d\u2019actualit\u00e9, semblent se d\u00e9rouler sous nos yeux&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est \u00e0 un tel moment que nous prendrons cong\u00e9 de lui : l\u2019apr\u00e8s-midi s\u2019ach\u00e8ve, l\u2019\u00e9glise est silencieuse et d\u00e9serte, \u00c9douard est assis sur un banc de bois et il se sent triste \u00e0 l\u2019id\u00e9e que Dieu n\u2019existe pas. Mais en cet instant, sa tristesse est si grande qu\u2019il voit \u00e9merger soudain de sa profondeur le visage r\u00e9el et vivant de Dieu. Regardez ! C\u2019est vrai ! \u00c9douard sourit ! Il sourit et son sourire est heureux\u2026 <br>Gardez-le dans votre m\u00e9moire, s\u2019il vous pla\u00eet, avec ce sourire. (315-316)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La fin, sorte d\u2019ultime canular, op\u00e8re un renversement complet \u00e0 plusieurs \u00e9gards. D\u2019une part, le narrateur a min\u00e9 son autorit\u00e9 r\u00e9aliste tout au long de la nouvelle et a subverti la <em>mim\u00e9sis<\/em> en la mettant \u00e0 distance par l\u2019ironie et la parodie; et pourtant, il utilise \u00e0 la fin de la nouvelle une ficelle rh\u00e9torique (utilisation du pr\u00e9sent d\u2019actualit\u00e9, interlocutions, lexique de la vue) par laquelle le lecteur est ressaisi <em>in extremis <\/em>par l\u2019illusion mim\u00e9tique. C\u2019est comme si le narrateur voulait placer le lectorat dans l\u2019exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique de la croyance (ou de l\u2019illusion) au moment m\u00eame o\u00f9 \u00c9douard en a la tentation, dans une sorte de r\u00e9versibilit\u00e9 d\u2019exp\u00e9riences semblables et simultan\u00e9es. Autrement dit, en commettant cette sorte d\u2019effraction \u00e0 ses propres codes narratoriaux, le narrateur nous montre empiriquement notre vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e0 l\u2019illusion, alors m\u00eame que nous avions cru en \u00eatre pr\u00e9venus. D\u2019une certaine mani\u00e8re, le lectorat se trouve simultan\u00e9ment dans deux rapports ordinairement antith\u00e9tiques au r\u00e9cit, en se d\u00e9doublant en \u00ab&nbsp;lectant&nbsp;\u00bb \u2212 le lectorat critique conscient de la nature artificielle du r\u00e9cit \u2212 et en \u00ab&nbsp;liseur&nbsp;\u00bb \u2212 le lectorat engag\u00e9 dans une exp\u00e9rience affective r\u00e9elle (Picard 1986). Le tour de force narratif r\u00e9side ici dans la coexistence de deux postures de lecture exclusives et qui peuvent d\u2019ailleurs appara\u00eetre comme une mise en abyme de l\u2019exp\u00e9rience d\u2019\u00c9douard&nbsp;: comme le protagoniste, le lectorat peut simultan\u00e9ment croire, ne pas croire et jouer \u00e0 croire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u2019autre part, toute la nouvelle exemplifie la vacuit\u00e9 des croyances et la chute offre pourtant \u00e0 \u00c9douard la possibilit\u00e9 de la foi dans cet \u00e9nigmatique sourire (dont on ne saura pas s\u2019il est celui de l\u2019illumination mystique ou de l\u2019auto-ironie par rapport \u00e0 sa propre tendance au s\u00e9rieux). Par cette pirouette qui laisse le lectorat dans l\u2019incertitude, le narrateur met \u00e0 distance la critique envers \u00ab&nbsp;l\u2019imposture de tous les Absolus \u00bb (Scarpetta 1995,15) dans un paradoxe complet. Le sourire d\u2019\u00c9douard reste myst\u00e9rieux&nbsp;: s\u2019agit-il de l\u2019esquisse du \u00ab&nbsp;rire du diable&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;dirig\u00e9 contre Dieu et contre la dignit\u00e9 de son \u0153uvre&nbsp;\u00bb (Kundera 1979, 108) ou est-ce la pr\u00e9figuration du \u00ab&nbsp;sourire&nbsp;\u00bb final du chien Kar\u00e9nine dans<em> L\u2019insoutenable l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de l\u2019\u00eatre <\/em>(1984)<em>,<\/em> incarnant le regret de l\u2019idylle&nbsp;? Ce sourire demeure \u00e9quivoque et peut tout aussi bien signifier la lucidit\u00e9 envers les illusions que la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019y souscrire au moins partiellement pour vivre \u00ab&nbsp;heureux&nbsp;\u00bb (Kundera 1970, 316). L\u2019imposture narratoriale consiste donc \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler la facticit\u00e9 de l\u2019illusion tout en la maintenant comme possiblement op\u00e9ratoire, dans une dialectique inachevable, o\u00f9 l\u2019illusion est \u00e0 la fois mont\u00e9e (et d\u00e9mont\u00e9e) th\u00e9matiquement et pourtant v\u00e9cue empiriquement par le lecteur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La nouvelle \u00ab&nbsp;\u00c9douard et Dieu&nbsp;\u00bb appara\u00eet ainsi comme un minage syst\u00e9matique de toute forme d\u2019illusions, de croyances, de certitudes, confinant au vertige m\u00e9taphysique&nbsp;: les convictions id\u00e9ologiques, l\u2019Homme comme sujet rationnel, le sens de l\u2019Histoire, les grands mythes modernes, la stabilit\u00e9 des signes, tout est frapp\u00e9 d\u2019inanit\u00e9 par le d\u00e9doublement, la r\u00e9versibilit\u00e9 et l\u2019inversion carnavalesques et sataniques. Cette confusion g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, qui fait du monde une simulation devenue syst\u00e9mique et \u00ab&nbsp;int\u00e9gr\u00e9e&nbsp;\u00bb \u2212 pour pasticher les trois stades du spectacle chez Debord (1988) \u2212 semble donc pr\u00e9figurer le constat postmoderne de la faillite des \u00ab&nbsp;m\u00e9ta-r\u00e9cits&nbsp;\u00bb (Lyotard 1979, 13) et on serait tent\u00e9 de conclure \u00e0 un scepticisme radical&nbsp;: la seule certitude qui demeure est celle de vivre dans un monde o\u00f9 l\u2019\u00ab&nbsp;on ne peut rien prendre au s\u00e9rieux, rien ni personne&nbsp;\u00bb (Kundera 1970, 315). Pourtant, l\u2019ironie kund\u00e9rienne emp\u00eache dans le m\u00eame temps une conclusion trop pessimiste, car la mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des pouvoirs et des limites de l\u2019illusion est aussi, pour le personnage comme pour le lectorat, l\u2019instrument ludique et euphorique d\u2019une exploration existentielle. Paradoxalement, le faux-semblant est aussi l\u2019outil d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation, d\u2019un d\u00e9voilement, d\u2019une \u00ab&nbsp;conversion&nbsp;\u00bb; mais il s\u2019agit d\u2019une conversion profane, anti-sacr\u00e9e, prosa\u00efque, initiant le lectorat \u00e0 \u00ab&nbsp;l\u2019esprit du roman&nbsp;\u00bb&nbsp;: Kundera d\u00e9voile \u00ab&nbsp;le monde comme ambigu\u00eft\u00e9&nbsp;\u00bb (Kundera 1986, 159) et invite \u00e0 \u00ab&nbsp;la sagesse de l\u2019incertitude&nbsp;\u00bb (17), qu\u2019il s\u2019agit d\u2019accepter avec une bonne humeur rieuse.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Bibliographie<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bakhtine, Mikha\u00efl, 1982. <em>L&rsquo;\u0153uvre de Fran\u00e7ois Rabelais et la culture populaire au Moyen \u00c2ge et sous la Renaissance.<\/em> Paris&nbsp;: Gallimard, coll. \u00ab&nbsp;Tel&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Banerjee, Maria N\u011bmcov\u00e1, 1992. <em>Paradoxes terminaux&nbsp;: les romans de Milan Kundera. <\/em>Paris&nbsp;: Gallimard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Biron, Normand, 1979. \u00ab&nbsp;Entretien avec Milan Kundera&nbsp;\u00bb. <em>Libert\u00e9<\/em>, Volume 21, num\u00e9ro 1 (121).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Boisen, J\u00f8rn, 2013. \u00ab Pourquoi dire la v\u00e9rit\u00e9 ? : Adult\u00e8re et sinc\u00e9rit\u00e9 chez Milan Kundera&nbsp;\u00bb. <em>Neohelicon<\/em>,&nbsp; Vol. 40, N\u00b0 1, Budapest.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bouloumi\u00e9, Arlette. 2011. \u00ab Avant-propos \u00bb dans <em>L\u2019imposture dans la litt\u00e9rature. <\/em>Presses universitaires de Rennes, p. 13-16.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Boyer-Weinmann, Martine, 2009. <em>Lire Milan Kundera. <\/em>Paris : Armand Colin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chvatik, Kvetoslav, 1995. <em>Le monde romanesque de Milan Kundera. <\/em>Paris&nbsp;: Arcades, Gallimard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Debord, Guy, 1988. <em>Commentaires sur la soci\u00e9t\u00e9 du spectacle. <\/em>Paris&nbsp;: \u00c9ditions G\u00e9rard Lebovici.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Gauchet, Marcel, 2017. <em>L&rsquo;av\u00e8nement de la d\u00e9mocratie, tome III, \u00c0 l&rsquo;\u00e9preuve des totalitarismes (1914-1974).<\/em> Paris&nbsp;: Gallimard, coll. \u00ab&nbsp;Folie essais&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Hamon, Philippe, 1996. <em>L\u2019ironie litt\u00e9raire, Essai sur les formes de l&rsquo;\u00e9criture oblique.<\/em> Paris&nbsp;: Hachette, coll. \u00ab&nbsp;\u00c9ducation&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Hutcheon, Linda, 1985. <em>A Theory of Parody : The Teachings of Twintieth-Century Art Forms<\/em>. New York et Londres : Methuen.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Kundera, Milan, 1970. \u00ab&nbsp;\u00c9douard et Dieu&nbsp;\u00bb dans <em>Risibles amours. <\/em>Paris&nbsp;: Gallimard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014\u2014\u2014 1979. <em>Le Livre du rire et de l\u2019oubli<\/em>, Paris, Gallimard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014\u2014\u2014 1986. <em>L\u2019Art du roman, <\/em>Paris,Gallimard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014\u2014\u2014 1993. <em>Les Testaments trahis, <\/em>Paris, Gallimard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014\u2014\u2014 2005. <em>Le Rideau, <\/em>Paris, Gallimard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Grand, Eva, 1995. <em>Kundera ou la m\u00e9moire du d\u00e9sir. <\/em>Paris&nbsp;: L\u2019Harmattan.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lyotard, Jean-Fran\u00e7ois, 1979. <em>La Condition postmoderne. <\/em>Paris&nbsp;: \u00c9ditions de Minuit, coll. \u00ab&nbsp;Critique&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lipovetsky, Gilles, 2021. <em>Le sacre de l\u2019authenticit\u00e9. <\/em>Paris&nbsp;: Gallimard, coll. \u00ab&nbsp;Biblioth\u00e8que des sciences humaines&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Maixent, Jocelyn, 1998. <em>Le XVIIIe si\u00e8cle de Milan Kundera, ou Diderot investi par le roman contemporain. <\/em>Paris&nbsp;: PUF.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Picard, Michel, 1986. <em>La lecture comme jeu. <\/em>Paris&nbsp;: \u00c9ditions de Minuit, coll. \u00ab&nbsp;Critique&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ricard, Fran\u00e7ois, 2020. <em>Le roman de la d\u00e9vastation. <\/em>Paris&nbsp;: Gallimard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Scarpetta, Guy, 1995. \u00ab&nbsp;Une lecture complice&nbsp;\u00bb, pr\u00e9face d\u2019Eva Le Grand, Eva, <em>Kundera ou la m\u00e9moire du d\u00e9sir. <\/em>Paris&nbsp;: L\u2019Harmattan.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Somme, Thomas, 2005. \u00ab&nbsp;La v\u00e9rit\u00e9 du mensonge&nbsp;\u00bb, <em>Revue d&rsquo;\u00e9thique et de th\u00e9ologie morale. <\/em>HS n\u00b0236, P 33 \u00e0 54.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a>&nbsp;Le mot \u00ab&nbsp;ag\u00e9laste&nbsp;\u00bb est un n\u00e9ologisme cr\u00e9\u00e9 par Rabelais et d\u00e9signe \u00ab&nbsp;celui qui ne rit pas, qui n\u2019a pas le sens de l\u2019humour&nbsp;\u00bb (Kundera 1986, 191).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a>&nbsp;Le mot \u00ab&nbsp;ag\u00e9laste&nbsp;\u00bb est un n\u00e9ologisme cr\u00e9\u00e9 par Rabelais et d\u00e9signe \u00ab&nbsp;celui qui ne rit pas, qui n\u2019a pas le sens de l\u2019humour&nbsp;\u00bb (Kundera 1986, 191).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a>&nbsp;Kundera rejoint ainsi les grandes interrogations postmodernes sur les porosit\u00e9s entre le r\u00e9el et ses repr\u00e9sentations, voire ses simulacres (Debord, Lyotard, Baudrillard\u2026).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a>&nbsp;Le recueil contenait \u00e0 l\u2019origine dix nouvelles, \u00e9crites en tch\u00e8que entre 1959 et 1968 et publi\u00e9es en trois cahiers successifs de 1963 \u00e0 1968 (le premier est sous-titr\u00e9 \u00ab&nbsp;Trois anecdotes m\u00e9lancoliques&nbsp;\u00bb). Kundera ne retiendra que sept nouvelles pour la version en volume, qui sera traduite et publi\u00e9e en France en 1970.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a>&nbsp;Kundera explique dans la note qui accompagne la premi\u00e8re \u00e9dition tch\u00e8que en recueil de \u00ab&nbsp;Risibles amours&nbsp;\u00bb en 1991, cit\u00e9e par Kvetoslav Chvatik, en annexe de son ouvrage <em>Le monde romanesque de Milan Kundera<\/em>, p. 241&nbsp;: \u00ab&nbsp;[J]e me suis rendu compte [&#8230;]&nbsp;pour la premi\u00e8re fois, que je m\u2019\u00e9tais trouv\u00e9 alors moi-m\u00eame, comme on dit, que j\u2019avais trouv\u00e9 mon ton, la distance ironique \u00e0 l\u2019\u00e9gard du monde et de ma propre vie, bref, mon chemin de romancier&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a>&nbsp;Le narrateur \u00e9voque la \u00ab&nbsp;r\u00e9volution&nbsp;\u00bb communiste et pr\u00e9cise que se sont \u00e9coul\u00e9s \u00ab&nbsp;dix ou douze ans&nbsp;\u00bb depuis cet \u00e9v\u00e9nement, ajoutant que \u00ab&nbsp;c\u2019est vers cette p\u00e9riode que se situe notre r\u00e9cit&nbsp;\u00bb (Kundera 1970, 273).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\">[7]<\/a>&nbsp;Augustin, 395. <em>De Mendacio,<\/em> 420. <em>Contra Mendacium<\/em>&nbsp;; Montaigne, 1580. \u00ab&nbsp;Des menteurs&nbsp;\u00bb, <em>Essais<\/em>, Livre premier; Kant, 1785. <em>La M\u00e9taphysique des m\u0153urs<\/em>; Moli\u00e8re, 1664. <em>Le Tartuffe<\/em>; Corneille, 1644. <em>Le Menteur<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref8\" id=\"_ftn8\">[8]<\/a>&nbsp;Notons que le septi\u00e8me commandement n\u2019est pas \u00ab&nbsp;Tu ne forniqueras point&nbsp;\u00bb, mais bien \u00ab&nbsp;Tu ne commettras point d\u2019adult\u00e8re&nbsp;\u00bb (<em>Ex<\/em> 20:2-17). Cependant, la chastet\u00e9 hors mariage est bien une prescription donn\u00e9e par Paul&nbsp;: \u00ab&nbsp;Toutefois, pour \u00e9viter l\u2019impudicit\u00e9, que chacun ait sa femme, et que chaque femme ait son mari&nbsp;\u00bb (<em>1&nbsp; Corinthiens<\/em>, 7:2).<\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Pour citer cet article: <\/h5>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Thillard, Agathe. 2024. \u00ab Embo\u00eetement des impostures dans <em>\u00c9douard et Dieu<\/em> de Milan Kundera (1970) \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Impostures \u00bb, no. 40. En ligne, <a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9518\">https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9518<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9501\"> <\/a>(Consult\u00e9 le xx \/ xx\/ xxxx).<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/thillard_40.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 thillard_40.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-0e11ee9c-aba4-4b76-9a5f-1a44c84e4809\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/thillard_40.pdf\">thillard_40<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/thillard_40.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-0e11ee9c-aba4-4b76-9a5f-1a44c84e4809\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier\u00a0\u00a0\u00ab Impostures \u00bb, no 40 Le roman kund\u00e9rien ou le r\u00e8gne des impostures Depuis Ludvik, s\u00e9ducteur duplice dans La Plaisanterie (1967), jusqu\u2019\u00e0 Caliban, faux pakistanais dans La f\u00eate de l\u2019insignifiance (2014), en passant par le Dr Skreta, escroc eug\u00e9niste dans La Valse aux adieux (1978) ou Jean-Marc, faussaire \u00e9pistolaire dans L\u2019Identit\u00e9 (1997), les personnages de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1432],"tags":[1438],"class_list":["post-9518","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-impostures","tag-thillard-agathe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9518","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9518"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9518\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9678,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9518\/revisions\/9678"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9518"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9518"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9518"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}