{"id":9520,"date":"2024-11-29T16:46:39","date_gmt":"2024-11-29T16:46:39","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9520"},"modified":"2024-12-03T18:09:12","modified_gmt":"2024-12-03T18:09:12","slug":"hantologiser-le-present-espaces-liminaux-et-capitalisme-fantome","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9520","title":{"rendered":"Hantologiser le pr\u00e9sent: espaces liminaux et capitalisme fant\u00f4me"},"content":{"rendered":"\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9502\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9502\">Dossier&nbsp;&nbsp;\u00ab Impostures \u00bb, no 40<\/a><\/h5>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Basculement<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;espace n&rsquo;est pas le r\u00e9ceptacle vide et homog\u00e8ne de la mati\u00e8re. Au-del\u00e0 de l\u2019extension g\u00e9om\u00e9trico-physique, il prend relief et sens \u00e0 travers les fonctions que nous lui donnons, il se constitue et se reconstitue sans cesse au prisme de l\u2019exp\u00e9rience. Repr\u00e9sentez-vous par exemple une aire de jeux int\u00e9rieure, dans un grand centre commercial&nbsp;: peu avant l&rsquo;heure de fermeture, cachez-vous dans un module et n\u2019en ressortez qu&rsquo;\u00e0 la nuit tomb\u00e9e. O\u00f9 \u00eates-vous \u00e0 pr\u00e9sent? Les jeux qui se jouent ici ne sont plus les m\u00eames&nbsp;: ils renvoient \u00e0 l&rsquo;interdit, aux r\u00e9flexes de survie. Les compagnons imaginaires de la journ\u00e9e ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s par des d\u00e9mons, des fillettes qui pleurent dans l\u2019ombre et des millepattes. L\u2019attrait de la chair de poule, qui peut encore tenir de l\u2019aventure innocente, se double d\u2019affects qui appartiennent \u00e0 un registre plus profond, \u00e9voquant le deuil et la m\u00e9lancolie. Les tropes de l&rsquo;enfance y sont d\u00e9form\u00e9s, paraissent auscult\u00e9s sinistrement depuis le surplomb d&rsquo;une conscience adulte, qui sait sur le monde des choses que les enfants ne devraient pas savoir, comme si une autre temporalit\u00e9, voire une autre fr\u00e9quence ontologique du soi intervenait dans la constitution de cet espace. Comme si l\u2019espace \u00e9tait hant\u00e9, et donc, que notre vision l\u2019\u00e9tait aussi. Mais par qui? Par quoi?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Liminalit\u00e9 et rites de passage<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je m\u2019int\u00e9resse \u00e0 la puissance auratique d\u2019un certain type d\u2019images qui abondent sur la Toile depuis 2019 sous l\u2019appellation <em>Liminal Spaces<\/em>, qu\u2019on traduira par espaces liminaux ou liminaires. Avant de d\u00e9crire plus pr\u00e9cis\u00e9ment de quoi est faite cette esth\u00e9tique (et en quoi il faut entendre ici le mot \u00ab esth\u00e9tique \u00bb dans un sens bien particulier), il faut soulever que le choix de cette expression renvoie explicitement \u00e0 la notion de liminalit\u00e9 issue des travaux de l&rsquo;ethnologue Arnold van Gennep sur les rites de passage, repris et approfondis par Victor Turner, un influent tenant de l&rsquo;anthropologie symbolique. Les rites de passage sont des actes sp\u00e9ciaux qui accompagnent le passage \u00ab d\u2019un \u00e2ge \u00e0 un autre et d\u2019une occupation \u00e0 une autre \u00bb (van Gennep 1981 [1909], 3) et se d\u00e9crivent \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un mod\u00e8le triphasique, constitu\u00e9 des phases pr\u00e9liminaire (s\u00e9paration), liminaire (marge) et postliminaire (agr\u00e9gation). \u00c0 la phase de s\u00e9paration correspond une forme de mort symbolique, par laquelle l&rsquo;individu est d\u00e9tach\u00e9 du groupe auquel il appartenait jusqu&rsquo;alors dans la structure sociale. La phase liminaire est cette p\u00e9riode ambig\u00fce o\u00f9 l\u2019individu, comme en exil, traverse un domaine culturel qui ne ressemble ni \u00e0 l\u2019\u00e9tat ant\u00e9rieur ni \u00e0 son \u00e9tat prochain :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">The attributes of liminality or of liminal personae (&lsquo;threshold people&rsquo;) are necessarily ambiguous, since this condition and these people elude or slip through the network of classifications that normally locate states and positions in cultural space. Liminal entities are neither here nor there; they are betwixt and between the positions assigned and arrayed by law, custom, convention, and ceremonial (Turner 1969, 95).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En fonction des soci\u00e9t\u00e9s, cette phase rituelle peut s\u2019accompagner d\u2019un puissant r\u00e9pertoire de symboles li\u00e9s \u00e0 l\u2019imaginaire du passage ou de l\u2019entre-deux&nbsp;: la mort, le ventre maternel, l\u2019invisibilit\u00e9, l\u2019obscurit\u00e9, l\u2019androgynie, la bisexualit\u00e9, les \u00e9clipses, etc. De fait, il n\u2019est pas rare que les sujets de l\u2019initiation soient contraints de se d\u00e9guiser en monstres ou en fant\u00f4mes, voire de se promener nus&nbsp;: ils montrent ainsi, en se d\u00e9barrassant des insignes, amulettes ou v\u00eatements pouvant indiquer leur rang pass\u00e9 et en retournant (temporairement) \u00e0 un \u00e9tat plus sauvage, qu\u2019ils sont disponibles \u00e0 l\u2019accueil et \u00e0 l\u2019assimilation de nouvelles normes. Le retour dans le groupe social, correspondant \u00e0 la phase d&rsquo;agr\u00e9gation, se comprend alors comme une renaissance symbolique. Entre ces deux phases qui rattachent le rite \u00e0 la continuit\u00e9 de la vie sociale, norm\u00e9e par une m\u00e9taphysique logico-math\u00e9matique de la pr\u00e9sence, qui exclut son contraire la non-pr\u00e9sence (phagocytant l&rsquo;absence), l&rsquo;\u00eatre de la liminalit\u00e9 appara\u00eet, s&rsquo;il appara\u00eet, comme une aberration, comme ce qui n&rsquo;est pas suppos\u00e9 \u00eatre l\u00e0, devant nous, encore moins \u00eatre tout court, puisqu&rsquo;il n&rsquo;est ni vivant ni mort, <em>est <\/em>et<em> n&rsquo;est pas<\/em> en m\u00eame temps, et qu&rsquo;il d\u00e9ploie ainsi une sorte de mise en abyme infinie&nbsp;: pr\u00e9sence de l&rsquo;absence de la pr\u00e9sence de l&rsquo;absence de [&#8230;]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est parce que l&rsquo;espace se co-constitue de pair avec l&rsquo;exp\u00e9rience qu&rsquo;il est envisageable d&rsquo;appr\u00e9hender la spatialit\u00e9 liminale comme une continuit\u00e9 naturelle de la persona liminale. Songeons aux <em>limens<\/em> architecturaux que sont les vestibules, antichambres, halls, salles d&rsquo;attente, corridors, cages d&rsquo;escalier, ascenseurs, ces zones tampons entre l&rsquo;ext\u00e9rieur et l&rsquo;int\u00e9rieur ou entre diff\u00e9rents secteurs d&rsquo;un b\u00e2timent, marquant parfois un niveau d\u2019acc\u00e8s plus restreint (employ\u00e9s seulement, habilitation de s\u00e9curit\u00e9 exig\u00e9e, etc.). Souvent, ces passages sont d\u00e9pouill\u00e9s des caract\u00e9ristiques qui permettraient de les identifier aux espaces qu\u2019ils relient, de sorte qu\u2019ils accomplissent, \u00e0 leur mani\u00e8re discr\u00e8te, le rituel de transition vers un nouvel ensemble de codifications sociales. Les espaces liminaux ne se limitent cependant pas \u00e0 des connecteurs architecturaux. Ils peuvent \u00eatre la projection spatiale de l\u2019\u00e9tat affectif qui caract\u00e9rise la liminalit\u00e9. Un espace qui remplit une certaine fonction sociale durant la journ\u00e9e peut devenir liminal lorsqu\u2019on s\u2019y retrouve en dehors des heures habituelles d\u2019op\u00e9ration&nbsp;: le faiblissement de l\u2019\u00e9clairage, l\u2019abandon des lieux constituent des marqueurs de s\u00e9paration par rapport \u00e0 un \u00e9tat ant\u00e9rieur; ils contribuent \u00e0 la refonctionnalisation de l\u2019espace comme vestibule vers un ailleurs qui n\u2019est plus physique mais affectif, sorte de monde parall\u00e8le ou de \u00ab&nbsp;structure saillante&nbsp;\u00bb, pour reprendre un terme de Thomas Pavel qui qualifiait ainsi la \u00ab&nbsp;r\u00e9gion sacr\u00e9e&nbsp;\u00bb dans la division religieuse de l\u2019espace (2017 [1986], 98).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019espace liminal en culture intern\u00e9tique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019impr\u00e9dictible rhizome de la viralit\u00e9 ne nous r\u00e9v\u00e9lera pas dans le d\u00e9tail comment le concept de liminalit\u00e9 a migr\u00e9 de l\u2019anthropologie symbolique \u00e0 la culture intern\u00e9tique. Le fait est que, depuis 2019, on trouve sur la Toile d&rsquo;innombrables photographies repr\u00e9sentant des espaces \u00e9tiquet\u00e9s en tant que <em>Liminal Spaces<\/em>, qui ne r\u00e9f\u00e8rent pas seulement \u00e0 des lieux physiques, comme on a vu, mais \u00e0 des moments ordinairement non capt\u00e9s dans la vie de ces lieux, co\u00efncidant avec un changement d&rsquo;atmosph\u00e8re qui devrait, selon toute vraisemblance, induire un \u00e9tat alt\u00e9r\u00e9 de conscience chez celleux qui le regardent. Depuis 2022 ont commenc\u00e9 \u00e0 se m\u00ealer \u00e0 cette production une prolif\u00e9ration d&rsquo;images g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par intelligence artificielle, qui reprennent et recombinent les traits formels d&rsquo;une liminalit\u00e9 d\u00e9sormais essentialis\u00e9e, ce qui ne contribue qu&rsquo;\u00e0 aggraver leur caract\u00e8re d\u00e9familiarisant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le subreddit <em>r\/LiminalSpace<\/em> compte, en octobre 2024, 814000 membres. Certaines compilations vid\u00e9o, sur TikTok et sur YouTube, cumulent des millions de visionnements et de mentions \u00ab&nbsp;J\u2019aime&nbsp;\u00bb. Afin de s&rsquo;expliquer la puissance affective et auratique de ces images, il faut comprendre de quoi elles sont faites. M\u00eame s\u2019il est difficile de donner de la cat\u00e9gorie <em>Liminal Space<\/em> une d\u00e9finition en amont, on peut en identifier certains des traits les plus r\u00e9currents, selon une approche descriptive. Au premier chef, il y a le fait que les lieux repr\u00e9sent\u00e9s sont la plupart du temps des constructions humaines paradigmatiques de la vie sociale capitaliste moderne&nbsp;: a\u00e9roports, centres commerciaux, h\u00f4tels, espaces-bureau, centres d\u2019amusement. Des lieux publics, con\u00e7us pour \u00eatre travers\u00e9s par une foule \u00e0 la composition toujours changeante. Dans leur modalit\u00e9 liminale cependant, ces lieux sont vid\u00e9s de leurs occupants. L\u2019\u00e9clairage est partiel ou tamis\u00e9&nbsp;: lueur bleue \u00e9manant d\u2019un \u00e9cran t\u00e9l\u00e9, n\u00e9ons gr\u00e9sillant dispos\u00e9s \u00e0 intervalles r\u00e9guliers dans un long corridor qui s\u2019enfonce dans l\u2019obscurit\u00e9. S\u2019il s\u2019agit surtout de prises de vue int\u00e9rieures, on retrouve paradoxalement au sein de cette n\u00e9buleuse esth\u00e9tique des clich\u00e9s montrant des voisinages de banlieue rendus \u00e0 leur plein potentiel <em>unheimlich <\/em>(Freud, 1919), des rang\u00e9es de maisons toutes pareilles baignant dans un ciel trop bleu. Dans tous les cas, la lumi\u00e8re poss\u00e8de une qualit\u00e9 ind\u00e9niablement artificielle, m\u00eame si la logique visuo-s\u00e9mantique de la composition nous fait supposer qu\u2019elle provient du Soleil. D\u2019autres \u00e9l\u00e9ments encore, p\u00eale-m\u00eale, que l\u2019on retrouve parfois dans ces images&nbsp;: des surfaces d\u2019eau, telles que des piscines, et de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale une insistance sensorielle sur le liquide, sur l\u2019aqueux, des objets li\u00e9s \u00e0 la culture de consommation, d\u00e9sormais inutilis\u00e9s ou inutilisables, des jouets ou encore des modules de jeux pour enfants, de vieilles moquettes aux couleurs d\u00e9fra\u00eechies, des plafonds bas (pour ajouter \u00e0 la claustrophobie), une basse qualit\u00e9 photographique qui fait la part belle \u00e0 l\u2019indiscernable, \u00e0 l\u2019inqui\u00e9tant, creuse une sorte de distance d\u00e9r\u00e9alisante entre le\u00b7a regardeur\u00b7se et l\u2019objet de son regard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On pourrait bien entendu relever d\u2019autres \u00e9l\u00e9ments qui surviennent avec plus ou moins de r\u00e9gularit\u00e9, mais mon but ne consiste nullement \u00e0 en faire l\u2019inventaire. Je me contente de relever ce que les internautes accueillent positivement dans cette esp\u00e8ce de <em>communitas <\/em>en ligne qui s\u2019est form\u00e9e autour de l\u2019\u00e9tiquette <em>Liminal Space<\/em>. C\u2019est par acclamation populaire (par exemple le nombre de \u00ab&nbsp;upvotes&nbsp;\u00bb sur Reddit, c\u2019est-\u00e0-dire de <em>pouces en l\u2019air<\/em>) que certaines publications se hissent au sommet du classement algorithmique et que s\u2019\u00e9tablissent les normes du \u00ab&nbsp;bon espace liminal&nbsp;\u00bb. On suppose alors que les crit\u00e8res d\u00e9finitionnels variant d\u2019un\u00b7e utilisateur\u00b7rice \u00e0 l\u2019autre tout aussi bien que leurs intuitions les plus ineffables (\u00ab&nbsp;gut feelings&nbsp;\u00bb) influencent ce r\u00e9sultat et que celui-ci les influence en retour, dans un mouvement continu. On comprend aussi que, comme pour tout ph\u00e9nom\u00e8ne r\u00e9gi par un principe d\u2019\u00ab&nbsp;acclamation populaire&nbsp;\u00bb, une scl\u00e9rose esth\u00e9tique va finir par s\u2019installer, les cr\u00e9ateur\u00b7rice\u00b7s \u00e9tant amen\u00e9\u00b7e\u00b7s \u00e0 suivre des recettes qui assureront une plus grande visibilit\u00e9 \u00e0 leurs publications. C\u2019est pourquoi je ne suis pas convaincu que le terme d\u2019\u00ab&nbsp;esth\u00e9tique&nbsp;\u00bb est le plus appropri\u00e9 \u00e0 la description du ph\u00e9nom\u00e8ne <em>Liminal Spaces<\/em>, malgr\u00e9 tous les tumblrs et wikis qui le cat\u00e9gorisent ainsi. Le nom \u00ab&nbsp;esth\u00e9tique&nbsp;\u00bb semble ici renvoyer \u00e0 un ensemble \u00e9tabli de traits disponibles \u00e0 quiconque, humain ou machine, d\u00e9sire se les approprier et fabriquer ses propres espaces liminaux. Parce que le format ne se renouvelle pas, n\u2019est jamais appr\u00e9hend\u00e9 dans une perspective dynamique, \u00e9volutive, l\u2019esth\u00e9tique de l\u2019espace liminal s\u2019av\u00e8re vite stagnante. Ce caract\u00e8re r\u00e9p\u00e9titif s\u2019explique selon moi par la mani\u00e8re dont sont construites les plateformes h\u00e9g\u00e9moniques de partage, con\u00e7ues pour d\u00e9courager toute \u00e9thique positive de l\u2019attention et exciter plut\u00f4t la consommation boulimique d\u2019un flux anonyme et s\u00e9riel de \u00ab contenus \u00bb dont la production rel\u00e8ve d\u2019une logique du junk-food. L\u2019approche marchande et g\u00e9n\u00e9rique de cette production d\u2019images en mine la l\u00e9gitimit\u00e9 en tant que courant esth\u00e9tique, ainsi qu\u2019on pourrait en faire la remarque au sujet de chacune des \u00ab&nbsp;aesthetics&nbsp;\u00bb pr\u00e9emball\u00e9es qui fleurissent dans la culture m\u00e9m\u00e9tique contemporaine&nbsp;: cottagecore, dark academia, weirdcore, traumacore, vaporwave, frutiger aero, utopian virtual, etc. Il est plut\u00f4t question d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne de mode. Dire cela n\u2019enl\u00e8ve rien aux \u00e9l\u00e9ments de composition de ces images qui, par-del\u00e0 la violence attentionnelle des grosses plateformes, constituent des tropes ou des figures \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de productions culturelles pr\u00e9sentant une vision singuli\u00e8re&nbsp;: jeux vid\u00e9o (<em>Stanley Parable<\/em>, 2014; <em>Superliminal<\/em>, 2019), s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es (<em>Twin Peaks<\/em>, 1990-2017; <em>Severance<\/em>, 2022), films (<em>Stalker<\/em>, 1979; <em>Shining<\/em>, 1980), musique (esth\u00e9tique visuelle du vaporwave). Parce que plusieurs de ces productions sont ant\u00e9c\u00e9dentes au ph\u00e9nom\u00e8ne viral, on comprend que celui-ci ne constitue pas une r\u00e9volution du champ visuel. Mais si l\u2019une des fonctions de l\u2019art est de faire jour sur des \u00e9tats souterrains de la psych\u00e9 collective, ainsi qu\u2019il serait l\u00e9gitime de le croire, alors on pourra se repr\u00e9senter la trajectoire de ce qu\u2019on pourrait appeler le \u00ab&nbsp;substrat psychique&nbsp;\u00bb de l\u2019espace liminal&nbsp;: partant des profondeurs (apparitions dans des \u0153uvres d\u2019art) et remontant peu \u00e0 peu \u00e0 la surface (ph\u00e9nom\u00e8ne viral).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Si je m\u2019int\u00e9resse \u00e0 ces images, c\u2019est donc moins pour leurs qualit\u00e9s esth\u00e9tiques intrins\u00e8ques qu\u2019\u00e0 cause de la mani\u00e8re dont elles rendent compte, comme ph\u00e9nom\u00e8ne de mode, du climat socioaffectif contemporain. Quel est donc ce climat? Qu\u2019y a-t-il dans l\u2019air?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00c0 d\u00e9faut d\u2019un futur : le \u00ab r\u00e9alisme \u00bb r\u00e9sign\u00e9<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il ne faut pas chercher loin pour trouver une cause \u00e0 la popularit\u00e9 r\u00e9cente de ces images. La pand\u00e9mie de COVID-19, on le sait, a radicalement transform\u00e9 le paysage public. Les photographies de grands boulevards et de terminaux a\u00e9roportuaires d\u00e9serts qui ont circul\u00e9 dans les m\u00e9dias au plus fort de la crise ont nourri un imaginaire collectif de la liminalit\u00e9 que la fragmentation du lien social, intimement ressentie par tous\u00b7tes celleux qui ont v\u00e9cu le confinement, n\u2019a fait qu\u2019exacerber. Les aires publiques qui avaient \u00e9t\u00e9 con\u00e7ues pour \u00eatre travers\u00e9es et non habit\u00e9es, et qui \u00e0 pr\u00e9sent \u00e9taient abandonn\u00e9es, ont donn\u00e9 tout son sens \u00e0 l\u2019expression employ\u00e9e par Marc Aug\u00e9 pour les d\u00e9signer&nbsp;: \u00ab&nbsp;non-lieux&nbsp;\u00bb (1992). C\u2019est ainsi qu\u2019il nomme ces espaces interchangeables \u2014&nbsp;h\u00f4tels, centres commerciaux, m\u00e9tros&nbsp;\u2014 o\u00f9 l\u2019humain reste anonyme et o\u00f9 les rapports humains, quoique nombreux, sont essentiellement transactionnels et \u00e9ph\u00e9m\u00e8res. Cela en fait, paradoxalement, des espaces de solitude, sentiment que leur architecture imposante et spacieuse ne contribue qu\u2019\u00e0 amplifier. La hauteur des \u00e9talages d\u2019un grand magasin, le plan labyrinthique d\u2019un a\u00e9roport ou encore la taille d\u00e9mesur\u00e9e d\u2019une machine \u00e0 bonbons sont autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui paraissent absurdes quand on les sort du r\u00e9gime o\u00f9 ils fonctionnent ordinairement. Parce qu\u2019il n\u2019est pas fait pour \u00eatre habit\u00e9, le non-lieu d\u00e9sert\u00e9 devient bizarre. L\u2019espace liminal, sous cet angle, peut \u00eatre vu comme l\u2019ombre du non-lieu, sorte d\u2019exemplification de sa logique ali\u00e9nante : comme on dispara\u00eet dans une foule, celle-ci dispara\u00eet autour de nous. Dans les deux cas, on est bien seul\u00b7e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce basculement caus\u00e9 par la pand\u00e9mie aurait pu constituer le moment d\u2019une prise de conscience, une occasion de ren\u00e9gocier les modalit\u00e9s de notre organisation sociale et \u00e9conomique. Or, il semble plut\u00f4t que son mot d\u2019ordre fut l\u2019attente. Attendre les prochaines instructions sanitaires, attendre l\u2019autorisation de sortir apr\u00e8s 20 heures ou de voir sa famille \u00e0 No\u00ebl. Devant un virus bien r\u00e9el dont nous connaissions mal la vie mutationnelle, n\u2019\u00e9tant pas ferr\u00e9\u00b7e\u00b7s en \u00e9pid\u00e9miologie, c\u2019\u00e9tait sans doute n\u00e9cessaire. Cependant, m\u00eame dans la reprise progressive de nos activit\u00e9s, beaucoup d\u2019entre nous avons continu\u00e9 d\u2019attendre que \u00ab&nbsp;les choses rentrent dans l\u2019ordre&nbsp;\u00bb. Notre existence s\u2019est remodel\u00e9e autour d\u2019un principe d\u2019attente infinie. Nous avions quitt\u00e9 l\u2019ancien monde sans pourtant int\u00e9grer le nouveau. Nous flottions, incertain\u00b7e\u00b7s, entre les deux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je soup\u00e7onne que, si nous avions encore des aspirations collectives, si nous croyions sinc\u00e8rement \u00e0 des possibilit\u00e9s d\u2019\u00e9mancipation, nous ne nous r\u00e9signerions pas \u00e0 attendre que les choses r\u00e9int\u00e8grent un avant qui, en r\u00e9alit\u00e9, tient d\u00e9j\u00e0 du fantasme. Celleux qui attendent que le pass\u00e9 fasse retour par lui-m\u00eame, et dans une forme inchang\u00e9e, risquent d\u2019\u00eatre d\u00e9\u00e7u\u00b7e\u00b7s. Et pourtant, dans les premiers temps du confinement, c\u2019\u00e9tait un tel espoir que v\u00e9hiculait le discours ambiant. \u00ab&nbsp;\u00c7a va bien aller&nbsp;\u00bb, pr\u00e9disaient les feuilles 8\u00b9\u2044\u2082\u00d711 coll\u00e9es dans les fen\u00eatres montr\u00e9alaises. Traduire&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est temporaire. Bient\u00f4t, tout sera comme avant&nbsp;\u00bb. Je vois dans notre incapacit\u00e9 collective \u00e0 formuler une conception du futur qui soit non seulement viable, mais diff\u00e9rente du pass\u00e9, le sympt\u00f4me de notre existence en r\u00e9gime capitaliste tardif. Le critique culturel Mark Fisher avait nomm\u00e9 \u00ab&nbsp;r\u00e9alisme capitaliste&nbsp;\u00bb cette attitude de r\u00e9signation face \u00e0 l\u2019in\u00e9luctabilit\u00e9 apparente du syst\u00e8me. Ainsi qu\u2019il l\u2019\u00e9crivait \u00e9loquemment en exergue de son ouvrage \u00e9ponyme, attribuant la citation \u00e0 Fredric Jameson et \u00e0 Slavoj \u017di\u017eek, \u00ab&nbsp;[i]l est plus facile d\u2019imaginer la fin du monde que celle du capitalisme&nbsp;\u00bb (2009, 7). Les violentes in\u00e9galit\u00e9s caus\u00e9es par la matrice \u00e9conomique h\u00e9g\u00e9monique sont d\u2019embl\u00e9e excus\u00e9es par le soi-disant fait qu\u2019aucune alternative viable ne lui a \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9e. C\u2019est loin d\u2019\u00eatre id\u00e9al, conc\u00e8de-t-on, mais ce serait pire autrement. Ce fatalisme est renforc\u00e9 par la facult\u00e9 d\u2019absorption semble-t-il infinie du capitalisme, cette fa\u00e7on habile qu\u2019il a de \u00ab&nbsp;subsumer et de consumer toute l\u2019histoire qui pr\u00e9c\u00e8de&nbsp;: un des effets produits par son \u201csyst\u00e8me d\u2019\u00e9quivalence\u201d, capable d\u2019assigner une valeur mon\u00e9taire \u00e0 chaque \u00e9l\u00e9ment culturel&nbsp;\u00bb (Fisher 2009, 10). Ainsi, m\u00eame lorsque je m\u2019oppose \u00e0 sa logique mercantile, le capitalisme avale ma critique en la faisant sienne, et donc la rend susceptible d\u2019\u00eatre transform\u00e9e en marchandise. Pensons pour s\u2019en convaincre aux millions de t-shirts vendus \u00e0 l\u2019effigie de Che Guevara. Tous les futurs que proposent les mouvements r\u00e9volutionnaires et les \u0153uvres d\u2019art subversives sont raval\u00e9s par lui, nettoy\u00e9s de leur asp\u00e9rit\u00e9 critique et dispos\u00e9s \u00e0 la vue des consommateurs sur les \u00e9talages du march\u00e9 global. C\u2019est \u00ab&nbsp;[l]a lente annulation du futur&nbsp;\u00bb (Fisher 2021 [2014], 15).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Capitalisme fant\u00f4me<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Or, le capitalisme global tire \u00e0 sa fin. Cette assertion spectaculaire devrait \u00eatre amend\u00e9e par une autre pr\u00e9cisant que c\u2019est d\u2019un certain \u00e9tat du capitalisme dont il est question, celui dont la chute du bloc sovi\u00e9tique semblait avoir annonc\u00e9 le triomphe perdurable. C\u2019\u00e9tait du moins la th\u00e8se du c\u00e9l\u00e8bre article de Francis Fukuyama, \u00ab&nbsp;The End of History&nbsp;\u00bb (1989). Certes, il y aurait encore quelques revers, mais la trajectoire \u00e9volutive de l\u2019humanit\u00e9 voulait que les r\u00e9gimes autocratiques soient \u00e9ventuellement remplac\u00e9s par des d\u00e9mocraties lib\u00e9rales r\u00e9gul\u00e9es par les principes du libre march\u00e9 et de la coop\u00e9ration internationale. Cet optimisme para\u00eet aujourd\u2019hui bien na\u00eff, avec la mont\u00e9e et la normalisation des id\u00e9ologies d\u2019extr\u00eame droite dans les \u00e9tats m\u00eames qui croyaient avoir d\u00e9pass\u00e9 cette conjoncture, le franchissement du point de non-retour climatique, la diminution progressive des rendements p\u00e9troliers ou encore la r\u00e9surgence d\u00e9sesp\u00e9rante de la terreur nucl\u00e9aire<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>. Ces menaces qui jaillissent de toutes parts r\u00e9v\u00e8lent le caract\u00e8re extr\u00eamement fragile de la civilisation thermo-industrielle telle qu\u2019elle s\u2019est construite en r\u00e9gime capitaliste. Le syst\u00e8me dans lequel nous nous retrouvons est \u00e0 ce point d\u00e9bord\u00e9 par les crises du pr\u00e9sent qu\u2019il n\u2019est plus en mesure de se concevoir un avenir. Concr\u00e8tement, il n\u2019en a pas. Nous vivons dans les vestiges de son utopie. Si Jameson donnait d\u00e9j\u00e0 le nom de \u00ab&nbsp;capitalisme tardif&nbsp;\u00bb \u00e0 notre syst\u00e8me en 1984, on pourrait aujourd\u2019hui parler de \u00ab&nbsp;capitalisme cr\u00e9pusculaire&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;agonique&nbsp;\u00bb, voire de \u00ab&nbsp;capitalisme fant\u00f4me&nbsp;\u00bb. Un fant\u00f4me n\u2019est ni pr\u00e9sent ni absent, mais il est aussi un peu des deux&nbsp;: une figure liminale. Un fant\u00f4me ne sait pas n\u00e9cessairement qu\u2019il est mort. Il peut m\u00eame continuer de scander la victoire du n\u00e9olib\u00e9ralisme, les aiguilles de sa montre \u00e9tant pour toujours arr\u00eat\u00e9es en 1991, ann\u00e9e de la dissolution finale de l\u2019Union Sovi\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Hantologie<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 1993, Jacques Derrida publiait <em>Spectres de Marx<\/em>. C\u2019\u00e9tait entre autres une r\u00e9ponse \u00e0 Fukuyama qui s\u2019\u00e9tait trop t\u00f4t empress\u00e9 de chanter la mort du marxisme, se joignant \u00e0 un discours dominateur qui avait, selon Derrida, \u00ab la forme maniaque, jubilatoire et incantatoire que Freud assignait \u00e0 telle phase dite triomphante dans le travail du deuil&nbsp;\u00bb (90). Derrida, dont une partie du travail philosophique reposait sur une critique syst\u00e9matique de ce qu\u2019il appelait la \u00ab m\u00e9taphysique de la pr\u00e9sence \u00bb, d\u00e9plorait que des th\u00e9oriciens comme Fukuyama n\u2019aient de conceptions de l\u2019\u00ab&nbsp;\u00eatre&nbsp;\u00bb (ici, l\u2019\u00eatre du marxisme) que comme \u00ab en soi \u00bb, et qui de fait ne pouvaient appr\u00e9hender l\u2019ontologie que de mani\u00e8re binaire&nbsp;: pr\u00e9sence ou absence, sans entre-deux. D\u2019o\u00f9 l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab&nbsp;hantologie&nbsp;\u00bb, qui serait pr\u00e9cis\u00e9ment un discours sur la puissance d\u2019agir du virtuel, lequel ne serait pas le contraire du r\u00e9el mais plut\u00f4t son double ou son compl\u00e9ment, qui l\u2019accompagne en tous lieux et auquel l\u2019ontologie ne s\u2019oppose que lorsqu\u2019elle tente de le conjurer (\u00e0 cause de la fixation historique de la philosophie occidentale sur la pr\u00e9sence). Si la figure du spectre, dit Martin H\u00e4gglund, \u00ab&nbsp;n\u2019a pas d\u2019\u00eatre en soi, mais [\u2026] marque un rapport \u00e0 ce qui n\u2019est plus ou n\u2019est pas encore&nbsp;\u00bb (2008, 82), alors l\u2019hantologie peut se lire comme la n\u00e9cessaire introduction de la temporalit\u00e9 dans la construction de tout concept, au-del\u00e0 de son habituelle saisie atemporelle qui tend \u00e0 confondre le \u00ab&nbsp;maintenant&nbsp;\u00bb et l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Derrida disait ainsi que le marxisme, dans ce qui avait surv\u00e9cu \u00e0 la conjoncture historique (la d\u00e9sint\u00e9gration de l\u2019URSS), avait encore une effectivit\u00e9, m\u00eame que celle-ci \u00e9tait encore plus grande dans la spectralit\u00e9, comme fant\u00f4me revenant hanter (et terroriser) celleux qui croyaient l\u2019avoir \u00e0 jamais conjur\u00e9. \u00ab Un fant\u00f4me ne meurt jamais, il reste toujours \u00e0 venir et \u00e0 revenir \u00bb (163).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand j\u2019affirme que le capitalisme (que son \u00e9tat utopique) est mort ou mourant, je dis en fait qu\u2019il est bien l\u00e0, partout autour de nous et en nous (comme avant), seulement c\u2019est dans une forme spectrale qui lui donne une nouvelle puissance d\u2019agir. Le capitalisme dans lequel nous vivons n\u2019a rien d\u2019utopique, mais il est hant\u00e9 par son double utopique. C\u2019est cette pr\u00e9sence spectrale, \u00e0 la fois inqui\u00e9tante, ironique et r\u00e9confortante, de l\u2019utopie perdue, qui peut le mieux expliquer la place consid\u00e9rable de la nostalgie dans notre vie culturelle et affective, se traduisant par un attachement d\u00e9mesur\u00e9 \u00e0 des formes culturelles anciennes et par notre incapacit\u00e9, non seulement \u00e0 concevoir un futur politique et \u00e9conomique diff\u00e9rent du mod\u00e8le n\u00e9olib\u00e9ral, mais des formes esth\u00e9tiques v\u00e9ritablement neuves, qui ne sont pas que le rem\u00e2chage de formes pr\u00e9existantes. L\u2019objet de la langueur, explique Mark Fisher dans sa propre interpr\u00e9tation de l\u2019hantologie, n\u2019est pas une p\u00e9riode particuli\u00e8re, mais la reprise des processus de d\u00e9mocratisation et de pluralisme qui ont donn\u00e9 au capitalisme des ann\u00e9es 1990 son \u00e9lan vital et son optimisme \u00e0 toute \u00e9preuve :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui devrait nous hanter, ce n\u2019est pas le \u201cne\u2026 plus\u201d de la social-d\u00e9mocratie r\u00e9ellement existante, mais le \u201cpas encore\u201d des futurs que le modernisme populaire nous a appris \u00e0 attendre, mais qui ne se sont jamais mat\u00e9rialis\u00e9s. Ces spectres \u2014 les spectres des futurs perdus \u2014 incriminent la nostalgie formelle du monde capitaliste r\u00e9aliste (2014, 40-41).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce \u00ab mode nostalgique \u00bb, comme l\u2019identifiait Jameson dans sa c\u00e9l\u00e8bre analyse de l\u2019esth\u00e9tique postmoderne (1984, 66), appara\u00eet manifestement dans les repr\u00e9sentations d\u2019espaces liminaux sur Internet. Quoique d\u00e9serts, les lieux du technocapitalisme consum\u00e9riste y sont encore remplis de peluches poussi\u00e9reuses, de jeux d\u2019arcade, de distributrices \u00e0 soda et d\u2019\u00e9crans t\u00e9l\u00e9 hors d\u2019usage. Pour celleux qui ont grandi dans l\u2019h\u00e9g\u00e9monie rassurante des pays de l\u2019OTAN et dans l\u2019id\u00e9e que ce monde de Big Mac et de gommes ballounes \u00e9tait appel\u00e9 \u00e0 durer pour des si\u00e8cles et des si\u00e8cles, ces objets se retrouvent dot\u00e9s d\u2019une charge affective consid\u00e9rable. Si le fant\u00f4me est ce qui revient au-del\u00e0 de la pr\u00e9sence, ce qui persiste de l\u2019en soi dans la virtualit\u00e9, alors on voit bien comment le fait de les repr\u00e9senter en dehors de leur fonctionnalit\u00e9 sociale leur donne une seconde vie f\u00e9tichis\u00e9e. Le fant\u00f4me est une figure \u00e9minemment nostalgique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le regard fant\u00f4me<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019image hantologique peut \u00eatre pens\u00e9e en rapport \u00e0 la conception contemporaine du sublime comme \u00ab&nbsp;exp\u00e9rience m\u00eame de la but\u00e9e, [\u2026] d\u00e9signant ce qui hors d\u2019elle est infini, ind\u00e9termin\u00e9, int\u00e9grant ou induisant par l\u00e0-m\u00eame, comme en creux, une figure de cet infini \u00bb (Tr\u00e9guer 2004, 54). Tentative de figuration de l\u2019infigurable, ouverture de la repr\u00e9sentation vers un ailleurs radical qui suscite l\u2019effroi. Cet ailleurs, c\u2019est peut-\u00eatre notre pressentiment sourd que la fin de l\u2019histoire telle que l\u2019avait pr\u00e9dite Fukuyama s\u2019est effectivement r\u00e9alis\u00e9e, mais dans un sens d\u00e9tourn\u00e9&nbsp;: les lieux \u00ab&nbsp;hantologis\u00e9s&nbsp;\u00bb du capitalisme repr\u00e9sentent en fait l\u2019\u00e9tat final de la civilisation thermo-industrielle et globaliste avant son effondrement. Ils incarnent tout \u00e0 la fois l\u2019optimisme des ann\u00e9es qui les ont vu na\u00eetre en m\u00eame temps que la m\u00e9lancolie des futurs que nous n\u2019aurons pas. Ils sont \u00e0 ce titre travers\u00e9s, et donc hant\u00e9s, par l\u2019histoire de leur virtualit\u00e9, l\u2019histoire d\u2019un futur que les chantres du n\u00e9olib\u00e9ralisme croyaient \u00e9ternel (quand bien m\u00eame, pour le capitalisme pr\u00e9dateur et extractiviste, il n\u2019y a jamais eu autre chose que \u00ab&nbsp;maintenant&nbsp;\u00bb). Ces clich\u00e9s d\u2019espaces d\u00e9peupl\u00e9s, quoique remplis des spectres d\u2019une id\u00e9ologie v\u00e9tuste, peut-\u00eatre pourrait-on les interpr\u00e9ter comme ce qui restera de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation quand tout le monde sera parti. Les fant\u00f4mes deviennent alors concrets. Si plus personne n\u2019est l\u00e0, qui prend ces photos?&nbsp; Le point de vue cam\u00e9ra r\u00e9v\u00e8le une impossibilit\u00e9. La puissance d\u00e9r\u00e9alisante ou d\u00e9personnalisante de ces images pour celleux qui les regardent s\u2019explique d\u00e8s lors beaucoup mieux. Celles-ci paraissent m\u00e9lancoliques, non seulement parce qu\u2019elles nous ram\u00e8nent en enfance (dans un r\u00eave id\u00e9alis\u00e9 d\u2019enfance, d\u00e9natur\u00e9 et rendu inqui\u00e9tant par un \u00e9cart de perspective), mais parce qu\u2019elles nous donnent \u00e0 voir le capitalisme dans l\u2019\u0153il des fant\u00f4mes qui hanteront ses vestiges. Elles nous proposent, en somme, de devenir nous-m\u00eames des fant\u00f4mes.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Bibliographie<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aug\u00e9, Marc. 1992. <em>Non-lieux. Introduction \u00e0 une anthropologie de la surmodernit\u00e9<\/em>. Paris\u202f: Seuil, coll.\u202f\u00ab\u202fLa librairie du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u202f\u00bb, 160\u202fp.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Derrida, Jacques. 1993. <em>Spectres de Marx\u202f: L\u2019\u00c9tat de la dette, le travail du deuil et la nouvelle Internationale<\/em>. Paris\u202f: Galil\u00e9e, 280\u202fp.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Fisher, Mark. 2009. <em>Le R\u00e9alisme capitaliste. N\u2019y a-t-il aucune alternative?<\/em>. trad. de l\u2019anglais par Julien Guazzini, Gen\u00e8ve&nbsp;: Entremonde, \u00ab\u202fRupture\u202f\u00bb, 95\u202fp.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014\u2014\u2014. 2021 [2014]. <em>Spectres de ma vie. \u00c9crits sur la d\u00e9pression, l\u2019hantologie et les futurs perdus<\/em>. trad. de l\u2019anglais par Julien Guazzini, Gen\u00e8ve\u202f: Entremonde, coll. \u00ab\u202frupture\u202f\u00bb, 248\u202fp.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Freud, Sigmund. 2011 [1919]. <em>L\u2019inqui\u00e9tant familier<\/em>, suivi de Hoffmann, E.&nbsp;T.&nbsp;A., <em>Le marchand de sable<\/em>, trad. de l\u2019allemand par Olivier Mannoni, Paris&nbsp;: Petite Biblioth\u00e8que Payot, 160&nbsp;p.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Fukuyama, Francis. 1989. \u00ab\u202fThe End of History?\u202f\u00bb. <em>The National Interest<\/em>, N\u00b0\u202f16&nbsp;: 3-18.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">H\u00e4gglund, Martin. 2008. <em>Radical Atheism. <\/em><em>Derrida and the Time of Life<\/em>. Stanford\u202f: Stanford University Press, 272\u202fp.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Jameson, Frederic. 1984. \u00ab&nbsp;Postmodernism, or the Cultural Logic of Late Capitalism&nbsp;\u00bb, <em>New Left Review<\/em>, N\u00b0\u202f146&nbsp;: 53-92.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pavel, Thomas. 2017 [1986]. <em>Univers de la fiction<\/em>, Paris\u202f: Seuil, coll. \u00ab\u202fPoints Essais\u202f\u00bb. 288\u202fp.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tr\u00e9guer, Florian. 2004. \u00ab\u202fL\u2019\u00e9v\u00e9nement et l\u2019\u00e9ventualit\u00e9\u202f: les formes du sublime dans l\u2019\u0153uvre de Don DeLillo\u202f\u00bb. <em>Revue fran\u00e7aise d\u2019\u00e9tudes am\u00e9ricaines<\/em>, N\u00b0\u202f99&nbsp;: 54-71.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Turner, Victor. 1969. <em>The Ritual Process&nbsp;: Structure and Anti-Structure<\/em>. Chicago\u202f: Aldine Publishing, 213\u202fp.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Van Gennep, Arnold. 1981 [1909]. <em>Les rites de passage<\/em>. Paris\u202f: \u00c9ditions A. et J. Picard, 288\u202fp.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> Sans oublier que cet ordre n\u00e9olib\u00e9ral n\u2019a jamais cess\u00e9, m\u00eame au sommet de sa gloire, de reposer sur des soubassements imp\u00e9rialistes dont les cons\u00e9quences mesurablement n\u00e9fastes, parfois m\u00eame g\u00e9nocidaires, faisaient de cette soi-disant \u00ab&nbsp;fin de l\u2019histoire&nbsp;\u00bb l\u2019expression cruelle d\u2019un effacement, par le discours dominateur, des vies subalternes.<a id=\"_msocom_1\"><\/a><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/dussault_st-pierre_40.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 dussault_st-pierre_40.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-82992577-02e4-419b-bba3-373f2373971b\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/dussault_st-pierre_40.pdf\">dussault_st-pierre_40<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/dussault_st-pierre_40.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-82992577-02e4-419b-bba3-373f2373971b\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier&nbsp;&nbsp;\u00ab Impostures \u00bb, no 40 Basculement L&rsquo;espace n&rsquo;est pas le r\u00e9ceptacle vide et homog\u00e8ne de la mati\u00e8re. 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