{"id":9562,"date":"2024-11-29T18:03:23","date_gmt":"2024-11-29T18:03:23","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9562"},"modified":"2024-12-03T18:06:00","modified_gmt":"2024-12-03T18:06:00","slug":"odyssee-dune-honte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9562","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Odyss\u00e9e d\u2019une honte\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9502\"><strong>Dossier&nbsp;&nbsp;\u00ab Impostures \u00bb, no 40<\/strong><\/a><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><em>Faire genre<\/em><\/a><em><\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>Pendant plusieurs ann\u00e9es, lorsque j\u2019\u00e9tais plus jeune et moins conscient d\u2019o\u00f9 j\u2019\u00e9crivais, j\u2019ai eu l\u2019impression de jouer un jeu. Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce renforc\u00e9 par les fictions audiovisuelles que je consommais avidement lors de mon enfance et de mon adolescence, mais je ne me sentais pas \u00e0 l\u2019aise dans l\u2019image que je donnais \u00e0 voir de moi. J\u2019aspirais \u00e0 \u00e9voluer dans un monde qui ne me correspondait en rien et dans lequel je ne me reconnaissais pas. Pourtant, je t\u00e2chais, autant que faire se peut, de m\u2019y conformer, de contraindre mon corps, mon esprit et mes d\u00e9sirs d\u2019en adopter les contours, les r\u00e8gles et les normes. \u00c7a n\u2019a pas fonctionn\u00e9 bien longtemps, car tr\u00e8s vite, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 forc\u00e9 de me rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence&nbsp;: me cacher n\u2019\u00e9tait pas une option.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus r\u00e9cemment, j\u2019ai eu de nombreuses et longues conversations amicales nocturnes au sujet des questions queer. Je me suis nourri de ces r\u00e9flexions, et c\u2019est peu \u00e0 peu que j\u2019ai compris les tenants et aboutissants du genre et de son lien \u00e9troit avec le tissu social. Puis, c\u2019est en lisant Teresa de Lauretis que le concept de technologie de genre<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a> m\u2019est apparu comme au centre de mon exp\u00e9rience. Sans m\u00eame l\u2019avoir conscientis\u00e9, j\u2019\u00e9tais travers\u00e9 par une id\u00e9ologie et des repr\u00e9sentations de genre qui me constituaient en tant qu\u2019\u00eatre humain, et qui, par la m\u00eame occasion influaient sur mes choix de vie, mes id\u00e9es et m\u00eame les textes que j\u2019\u00e9crivais. Surtout, je me suis alors rendu compte que je n\u2019\u00e9tais pas seul \u00e0 avoir fait, un jour, cette d\u00e9couverte, et que celle-ci, consciente ou non, conditionnait du m\u00eame coup nos repr\u00e9sentations et, de l\u00e0, nos \u00e9crits. Nous sommes des identit\u00e9s composites<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Nous sommes le fruit de plusieurs vies que nous vivons encore ou que nous souhaitons vivre, nous nourrissant aussi de celle des autres, et de celles que nous imaginons et que nous appelons de tous nos v\u0153ux. Nous vivons ainsi tels des funambules, jamais vraiment trop \u00e0 l\u2019aise tant qu\u2019on n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 trouver le bon \u00e9quilibre entre nos identit\u00e9s. J\u2019ai mis du temps \u00e0 comprendre les diff\u00e9rents moments de mon existence, comment je peux \u00eatre, aujourd\u2019hui, si diff\u00e9rent de celui que j\u2019\u00e9tais plus jeune, comment je suis encore capable de devenir une tout autre personne lorsque je me retrouve face \u00e0 des \u00e9l\u00e8ves, des \u00e9tudiant\u00b7e\u00b7s, des coll\u00e8gues, des inconnu\u00b7e\u00b7s, ma famille, mes ami\u00b7e\u00b7s, ou m\u00eame selon les lieux dans lesquels je me trouve.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette compartimentation de mon existence m\u2019a toujours laiss\u00e9 l\u2019impression d\u2019une imposture, quand ce n\u2019est pas l\u2019image du parjure qui s\u2019impose \u00e0 moi&nbsp;: je suis celui qui trahit ses propres valeurs ou ses communaut\u00e9s pour son b\u00e9n\u00e9fice, pour ne pas qu\u2019on me voie. Qu\u2019il s\u2019agisse de mon rapport de classe, de sexe ou de genre, mon but \u00e9tait d\u2019acheter la tranquillit\u00e9; pendant tr\u00e8s longtemps, avant que je ne me remette \u00e0 \u00e9crire, je ne revendiquais rien, je dissimulais. C\u2019est pourtant l\u00e0 o\u00f9 la litt\u00e9rature f\u00e9ministe et queer est venue prendre tout son sens, en tant que terrain de revendication et de r\u00e9flexion, en tant que lieu de l\u2019affirmation d\u2019un geste et d\u2019une posture qu\u2019il me devient n\u00e9cessaire de travailler et de nourrir.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces lectures et ces conversations nocturnes avec des ami\u00b7e\u00b7s m\u2019ont fait prendre conscience que moi aussi, d\u2019une certaine mani\u00e8re, \u00ab&nbsp;j\u2019habite la fronti\u00e8re, la marge, o\u00f9 s\u2019exposent les outsiders et les parvenu\u00b7es&nbsp;\u00bb (Dawson et Rosso 2021, 25), et que c\u2019est sans doute le fait d\u2019avoir connu plusieurs vies, d\u2019\u00eatre toujours un autre que celui que je suis, d\u2019\u00e9voluer de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rive, d\u2019avoir un pied de chaque c\u00f4t\u00e9 et le cul entre deux chaises, de me tenir en \u00e9quilibre sur un fil&#8230;, que c\u2019est \u00e7a qui me permet d\u2019\u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><em>L\u2019enfant prodigue<\/em><\/a><em><\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>Yvon Rivard<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\">[3]<\/a> sugg\u00e8re que la d\u00e9marche de celui ou celle qui cr\u00e9e se situe dans un moment de rupture&nbsp;: le \u00ab&nbsp;miracle&nbsp;\u00bb de l\u2019\u00e9criture se produirait dans la solitude. Il faut tout quitter pour ne plus \u00eatre influenc\u00e9, pour ne plus rien devoir \u00e0 qui ou \u00e0 quoi que ce soit. C\u2019est l\u00e0 que Rivard, dans une partie consacr\u00e9e \u00e0 cette figure dans <em>Une id\u00e9e simple,<\/em> convoque la parabole de l\u2019enfant prodigue afin d\u2019en tirer sa propre interpr\u00e9tation sur la cr\u00e9ation.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019il fait peu mention de son origine, cette parabole provient cependant de l&rsquo;\u00c9vangile selon Luc (15:11-32) et met en sc\u00e8ne un homme ayant deux fils. Le plus jeune exige sa part d&rsquo;h\u00e9ritage avant l&rsquo;heure, et le p\u00e8re accepte. Le fils part alors pour un voyage pendant lequel il dilapide sa fortune dans une vie de d\u00e9bauche. Lorsque survient une famine, il se retrouve totalement d\u00e9pourvu. Il d\u00e9cide alors de revenir vers son p\u00e8re. \u00c0 son retour, alors qu\u2019il est encore loin, son p\u00e8re l&rsquo;aper\u00e7oit, va \u00e0 sa rencontre, et l\u2019accueille avec joie. Il fait pr\u00e9parer un festin pour c\u00e9l\u00e9brer le retour de ce fils perdu. L\u2019a\u00een\u00e9, en revanche, ressent, lui, une profonde injustice : il a toujours \u00e9t\u00e9 fid\u00e8le \u00e0 son p\u00e8re et n\u2019a jamais re\u00e7u un tel honneur. Le p\u00e8re lui r\u00e9pond que tout ce qu&rsquo;il poss\u00e8de est \u00e0 lui, mais qu&rsquo;il est juste de se r\u00e9jouir du retour de celui qui \u00e9tait perdu et qui est d\u00e9sormais retrouv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la culture religieuse et populaire, cette parabole sert \u00e0 illustrer le pardon et la r\u00e9demption. Le fils cadet, par son acte de rupture avec la famille, incarne le d\u00e9sir d&rsquo;ind\u00e9pendance et l\u2019\u00e9loignement volontaire des influences qui l&rsquo;entourent. Pourtant, cette qu\u00eate d\u2019autonomie m\u00e8ne \u00e0 une impasse et une forme de solitude. C\u2019est cette situation de d\u00e9tresse qui le pousse \u00e0 reconna\u00eetre sa propre vuln\u00e9rabilit\u00e9 et \u00e0 chercher le retour vers une forme de lien originel. La r\u00e9ponse du p\u00e8re, un amour inconditionnel et un pardon absolu, transcende la logique punitive \u00e0 laquelle on pourrait s\u2019attendre dans ce type de r\u00e9cit.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019on la met en lien avec la r\u00e9flexion d\u2019Yvon Rivard sur la cr\u00e9ation, la parabole du fils prodigue peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme une m\u00e9taphore de la d\u00e9marche artistique. L&rsquo;acte de cr\u00e9er, tout comme celui du fils cadet, exige une rupture initiale, un d\u00e9part symbolique du foyer afin de s&rsquo;affranchir des conventions et des influences qui conditionnent la pens\u00e9e. Ce chemin de solitude peut mener \u00e0 une impasse, mais c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans ce vide, dans ce d\u00e9nuement, que le \u00ab miracle \u00bb de la cr\u00e9ation peut \u00e9merger. Le retour du fils prodigue peut ainsi \u00eatre lu comme une r\u00e9conciliation avec soi-m\u00eame, apr\u00e8s avoir explor\u00e9 les marges. La c\u00e9l\u00e9bration qui s&rsquo;ensuit symbolise l&rsquo;accomplissement de l&rsquo;\u0153uvre, un retour \u00e0 la maison int\u00e9rieure, enrichi par l\u2019exp\u00e9rience de la perte et du renouveau.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette image a r\u00e9guli\u00e8rement surgi dans ma vie, tant\u00f4t par l\u2019entremise de son v\u00e9ritable sens, tant\u00f4t par celle de son quasi-homologue, le paronyme avec lequel je la confondais souvent et qui m\u2019appara\u00eet aujourd\u2019hui comme y \u00e9tant tout \u00e0 fait li\u00e9&nbsp;: le fils prodige, celui qui r\u00e9ussit tout ce qu\u2019il entreprend. Au cours de mon enfance et jusqu\u2019au d\u00e9but de mon adolescence, mes parents se servaient souvent de cette expression pour parler de moi et du simple fait que je connaissais les bases du dessin, que j\u2019\u00e9tais capable d\u2019\u00e9crire des histoires reprenant des codes narratifs plus ou moins fonctionnels, et que j\u2019avais certaines facilit\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9cole faisant qu\u2019on pouvait me laisser me d\u00e9brouiller seul. Le poids de cet adjectif, conjugu\u00e9 au sentiment de solitude impos\u00e9 par les diff\u00e9rences que je ressentais au fond de moi et renforc\u00e9 par la peur visc\u00e9rale de faillir et de ne pas correspondre \u00e0 cette id\u00e9e de perfection et de g\u00e9nie, \u00e0 celle qu\u2019on se faisait de moi, finalement, a sans doute, peu \u00e0 peu, produit l\u2019effet contraire. Je me pliais aux regards, aux jugements et \u00e0 la volont\u00e9 d\u2019autrui. Et ce faisant, incapable d\u2019\u00eatre moi-m\u00eame parmi les autres, je me voyais, comme pris dans un cercle vicieux, tenter du mieux que je pouvais de les singer pour rentrer dans le moule. Alors, je ne cr\u00e9ais plus, j\u2019en faisais le moins possible, trop occup\u00e9 \u00e0 maintenir les apparences. Pire, je me reniais et m\u2019\u00e9teignais \u00e0 petit feu.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame longtemps apr\u00e8s mon <em>coming out<\/em>, il aura fallu les efforts conjugu\u00e9s des nouveaux membres de ma communaut\u00e9 et de la litt\u00e9rature pour que je me d\u00e9construise peu \u00e0 peu, et que le d\u00e9sir de cr\u00e9er, d\u2019\u00e9crire, de se (re)dire \u00e0 travers l\u2019\u00e9criture, se fraie \u00e0 nouveau un chemin jusqu\u2019\u00e0 moi. Malgr\u00e9 tout, la posture de l\u2019\u00e9crivain reste difficile \u00e0 porter et \u00e0 revendiquer. Quelque chose, que je ne parvenais pas \u00e0 identifier avant que je ne m\u2019expatrie, se jouait dans les liens familiaux et amicaux qui me rattachaient \u00e0 la France. Si je voulais \u00e9crire, retrouver celui que j\u2019avais commenc\u00e9 d\u2019\u00eatre tr\u00e8s jeune, avoir une chance de m\u2019\u00e9prouver, d\u2019\u00e9prouver le monde et mon \u00e9criture, il \u00e9tait n\u00e9cessaire de partir, de passer du fils prodige au prodigue.<\/p>\n\n\n\n<p>Toujours selon Rivard, l\u2019enfant prodigue est celui qui se d\u00e9barrasse de tout, y compris de l&rsquo;amour qui est quelque chose de bien trop fort pour lui. C&rsquo;est l&rsquo;amour qui le pousse \u00e0 partir, en r\u00e9alit\u00e9, celui qu\u2019il se porte ou qu\u2019il porte aux autres. C&rsquo;est l\u2019amour qui lui apprend \u00e0 se d\u00e9passer puisqu\u2019il cherche quelque chose de sup\u00e9rieur et de subjuguant&nbsp;: il cherche \u00e0 se fondre dans quelque chose qui le d\u00e9passe. Seulement, il ne parvient jamais \u00e0 trouver et finit par rentrer chez lui, bredouille. Car pour aimer, il faut \u00eatre capable de se laisser aimer en retour.<ins> <\/ins><del><\/del><\/p>\n\n\n\n<p>Rivard tire un parall\u00e8le entre le mythe de l\u2019enfant prodigue et&nbsp;l\u2019\u00e9criture : \u00e9crire sans amour, sans d\u00e9sir, sans but, ne peut pas fonctionner. D\u2019o\u00f9 selon moi la n\u00e9cessit\u00e9 de s\u2019\u00e9loigner, de prendre de la hauteur ou de la distance, quitter son monde&nbsp;pour se confronter \u00e0 un autre monde. Il s\u2019agit, en somme, et pour le dire de mani\u00e8re presque triviale, de sortir de sa zone de confort. De l\u00e0, la rupture, qui est avant tout familiale et amicale<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><ins>[4]<\/ins><\/a>, mais qui consiste \u00e9galement dans le fait de s\u2019affranchir d\u2019un pan d\u2019une litt\u00e9rature dans lequel on ne se retrouve plus. C\u2019est en fait une nouvelle famille litt\u00e9raire qu\u2019il faut trouver, qui soit capable de soutenir, de faire r\u00e9fl\u00e9chir, de d\u00e9construire et de faire progresser. M\u00eame si je pense qu\u2019on ne rompt jamais totalement avec l\u2019h\u00e9ritage dans lequel on se trouve inscrit malgr\u00e9 soi, et que les auteur\u00b7trice\u00b7s de notre premi\u00e8re famille litt\u00e9raire<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\">[5]<\/a> laissent leur empreinte d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre dans les \u00e9crits, mon \u00e9criture, les images que je convoque, le style, les th\u00e8mes\u2026 sont dor\u00e9navant influenc\u00e9s par celleux que je reconnais comme faisant partie de ma nouvelle famille litt\u00e9raire, comme ces \u00eatres qui ont ressenti en elleux ce que j\u2019appelle l\u2019h\u00e9ritage de la honte<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\">[6]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Rivard affirme que le c\u0153ur de l\u2019\u00eatre humain est l\u2019enfance et que le salut de l\u2019adulte vient du secours port\u00e9 \u00e0 l\u2019enfant qu\u2019il a \u00e9t\u00e9. Dans la parabole de l\u2019enfant prodigue, celui-ci finit par rentrer dans le monde, car son enfance est inachev\u00e9e (on pourrait m\u00eame dire \u00ab&nbsp;abandonn\u00e9e&nbsp;\u00bb). Je crois comprendre, ici, qu\u2019il faut accepter d\u2019o\u00f9 on vient, d\u2019o\u00f9 on se place en tant qu\u2019\u00e9crivain\u00b7e et se laisser fa\u00e7onner par nos origines. En somme, il y a un mouvement qui nous am\u00e8ne \u00e0 quitter, en tant que cr\u00e9ateur\u00b7trice, le lieu d\u2019o\u00f9 l\u2019on vient pour \u00e9prouver le monde, l\u2019humanit\u00e9, sentir ce qui nous manque, pour ensuite, toujours, revenir aux origines. Benoit Jodoin affirme que \u00ab&nbsp;dans la culture de la pauvret\u00e9, surtout en situation de pauvret\u00e9 queer, \u00e9crire se vit souvent comme un geste de rupture avec la famille&nbsp;\u00bb (Jodoin 2024, 96). En quittant la France, il y a plusieurs ann\u00e9es, pour venir \u00e9prouver ma d\u00e9marche d\u2019\u00e9criture, qu\u2019allais-je trouver&nbsp;? Qu\u2019ai-je fui, en r\u00e9alit\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, je souris de constater que les premiers textes que j\u2019ai produits \u00e0 mon arriv\u00e9e \u00e0 Montr\u00e9al se concentrent sur mon pass\u00e9, mon enfance et celui que j\u2019\u00e9tais avant d\u2019\u00e9migrer, comme s\u2019il \u00e9tait n\u00e9cessaire, pour m\u2019en \u00e9loigner, m\u2019en lib\u00e9rer et trouver une nouvelle direction \u00e0 donner \u00e0 mon \u00e9criture, de les comprendre davantage. Alors m\u00eame que ces vies pass\u00e9es formatent mes pens\u00e9es et mes mots, il m\u2019est n\u00e9cessaire de m\u2019appuyer dessus, de les embrasser en entier, afin que l\u2019auteur en devenir leur porte secours. C\u2019est de cette mani\u00e8re qu\u2019il m\u2019est apparu que mon travail d\u2019\u00e9crivain queer, honteux et inachev\u00e9, pouvait se faire. C\u2019est seulement ainsi que le miracle de l\u2019\u00e9criture est possible. Et je ne m\u2019arr\u00eaterai pas de la chercher. Je ferai mentir la parabole. Je ne reviendrai pas aupr\u00e8s des miens la queue entre les jambes, le regard bas et fuyant. Si je dois rentrer un jour, c\u2019est que j\u2019aurai trouv\u00e9 ce que je suis parti chercher.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><em>L\u2019imposture<\/em><\/a><em><\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>Le sentiment d\u2019imposture se fait toujours sentir \u00e0 une \u00e9tape ou une autre de mon processus d\u2019\u00e9criture. Qu\u2019il me submerge pendant la p\u00e9riode de flottement qui pr\u00e9c\u00e8de toute mise en r\u00e9cit, lors de l\u2019\u00e9criture \u00e0 proprement parler, de la lecture du mat\u00e9riau brut, ou lorsque le texte est soumis au regard d\u2019un\u00b7e autre, j\u2019ai l\u2019impression que cette ill\u00e9gitimit\u00e9 est li\u00e9e au fait que je cherche \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux questions de genres, \u00e0 la difficult\u00e9 que j\u2019ai d\u2019accepter mon inscription dans un faisceau d\u2019auteur\u00b7trice\u00b7s qui cherchent \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler la domination, l\u2019ostracisation dont ielles sont victimes dans leurs textes, que je m\u2019en inspire et que je ne sais pas si je suis \u00e0 la hauteur. R\u00e9guli\u00e8rement, je confronte mon geste d\u2019\u00e9criture au jugement. Qu\u2019il s\u2019agisse du mien ou de celui de tierces personnes, c\u2019est chaque fois le m\u00eame sentiment qui est r\u00e9activ\u00e9. Et puisque je ne sais jamais si mes \u00e9crits ne sont que de p\u00e2les copies incapables de compl\u00e9ter, prolonger ou poursuivre le mouvement initi\u00e9 par ceux et celles que j\u2019admire, mes textes retournent bien souvent d\u2019o\u00f9 ils viennent. Ils restent prisonniers de mon ordinateur.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut pourtant avouer que c\u2019est parfois ce sentiment d\u2019ill\u00e9gitimit\u00e9, vecteur de r\u00e9flexions, de questionnements et de doutes quant \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat et la valeur de ce que j\u2019\u00e9cris, qui se r\u00e9v\u00e8le moteur de cr\u00e9ation. Merc\u00e9d\u00e8s Baillargeon, dans son essai \u00ab&nbsp;Accepter le doute&nbsp;: \u00e9crire dans le contexte universitaire n\u00e9olib\u00e9ral&nbsp;\u00bb, remarque que ces moments de doute font partie int\u00e9grante de l\u2019acte de cr\u00e9ation, et qu\u2019ils sont v\u00e9ritablement multiples&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;on doute de sa propre capacit\u00e9, de la coh\u00e9rence, de la pertinence et de l\u2019originalit\u00e9 de son travail, de la qualit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre ou de sa capacit\u00e9 de diffusion lorsqu\u2019elle est achev\u00e9e&nbsp;\u00bb (Baillargeon 2023, 80). Si je retrouve bien, ici, les diff\u00e9rents moments dans lesquels le doute m\u2019assaille, je crois pourtant que ce seul mot&nbsp;peine \u00e0 cristalliser l\u2019ensemble des sentiments et des questions n\u00e9es du syndrome de l\u2019imposteur.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis d\u2019accord avec elle quand elle poursuit en disant que<\/p>\n\n\n\n<p>[s]\u2019il y a l\u00e0 des questionnements de l\u2019ordre de l\u2019inqui\u00e9tude, dans l\u2019acte de cr\u00e9ation m\u00eame, c\u2019est d\u2019un doute plus essentiel, d\u2019un vertige dont il est question. Le premier doute est le doute de soi. Sentiment de se fourvoyer, dont on ne peut donner ni la preuve ni la cause, et qui \u00e9chappe \u00e0 l\u2019analyse. [\u2026] L\u2019incertitude, le doute sont n\u00e9cessairement inconfortables. Et c\u2019est n\u00e9cessairement dans l\u2019inconfort qu\u2019on \u00e9crit. (80)<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne peux nier que de l\u2019inconfort na\u00eet mon \u00e9criture. Pour autant, les racines de l\u2019imposture sont si fortement ancr\u00e9es en moi, que celle-ci d\u00e9passe le simple doute de soi. J\u2019en viens m\u00eame \u00e0 comprendre qu\u2019elle est constitutive de tout mon \u00eatre&nbsp;: elle est ma posture d\u2019\u00eatre au monde. Ce sont v\u00e9ritablement des voix qui se surajoutent \u00e0 la mienne, jusqu\u2019\u00e0 provoquer une cacophonie qui emp\u00eache mes pens\u00e9es de tracer leur chemin jusqu\u2019\u00e0 mes mots. Ce faisant, je tourne autour, j\u2019\u00e9vite, je me contiens, j\u2019ai peur qu\u2019on me d\u00e9couvre, j\u2019ai peur de ne pas parvenir \u00e0 dire, j\u2019ai peur que le masque tombe et qu\u2019on voit ce que j\u2019essaie de cacher, ou pire, que ne parvenant pas \u00e0 \u00e9crire, on se rende compte de ma supercherie.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes textes suintent le syndrome de l\u2019imposteur&nbsp;: il est ce qui m\u2019a pendant longtemps emp\u00each\u00e9 d\u2019investir la singularit\u00e9, si tant est qu\u2019elle existe, de mon \u00e9criture. Les critiques et les remarques que j\u2019essuyais lors de mes premi\u00e8res \u00e9tudes en France, loin de me pousser \u00e0 m\u2019am\u00e9liorer, \u00e0 travailler davantage, ne faisaient que nourrir mon ins\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Votre probl\u00e8me, c\u2019est que vous \u00e9crivez mal. C\u2019est lourd. L\u00e0, on voit que c\u2019est vous !<\/em> Ces mots, prononc\u00e9s par une professeure que j\u2019admirais, et dont le but n\u2019\u00e9tait aucunement de me blesser ou de me rabaisser, ont pourtant invoqu\u00e9 l\u2019imposture et l\u2019ont accentu\u00e9e. On me conseillait de lire le plus possible pour m\u2019impr\u00e9gner du style des plus grand\u00b7e\u00b7s que moi, pour me d\u00e9barrasser des lourdeurs et du manque de pr\u00e9cision. Je m\u2019y attelais, d\u00e9vorant avidement tout ce qui me passait sous la main et attisait ma curiosit\u00e9. Incapable d\u2019\u00e9crire, je m\u2019effa\u00e7ais dans la lecture en esp\u00e9rant venir, plus tard, \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Pourtant, tout au fond de moi, il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 trop tard, le mal \u00e9tait fait. Le prodige \u00e9tait devenu le m\u00e9diocre et, d\u00e8s lors, aveugl\u00e9 par une hi\u00e9rarchisation rigide des savoirs et savoir-faire universitaires que le syndrome m\u2019imposait, je me convainquais n\u2019\u00eatre capable de produire que de la mauvaise litt\u00e9rature. D\u2019o\u00f9 cette d\u00e9couverte&nbsp;: petit \u00e0 petit, en t\u00e2tonnant, en essayant, en ratant souvent, en me faisant violence apr\u00e8s des ann\u00e9es sans \u00e9crire une seule ligne, une sorte de v\u00e9rit\u00e9 m\u2019appara\u00eet soudainement&nbsp;: c\u2019est depuis l\u2019imposture que j\u2019\u00e9cris, \u00e0 pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><em>La peur<\/em><\/a><em><\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>Bien que j\u2019aie l\u2019habitude de me servir de ce qui r\u00e9side en moi, de mes souvenirs et de mes exp\u00e9riences pour les jeter sur l\u2019\u00e9cran, il reste toujours une difficult\u00e9 qu\u2019il m\u2019est p\u00e9nible d\u2019outrepasser&nbsp;: la peur. Non pas seulement la peur g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par l\u2019id\u00e9e d\u2019avoir mal \u00e9crit, mais v\u00e9ritablement celle qui prend naissance dans la confrontation au regard de l\u2019autre et de ce qu\u2019il ou elle pourrait penser de ce qui est racont\u00e9 dans le texte. De l\u00e0 na\u00eet un certain inconfort, qui est tout \u00e0 la fois celui qui appara\u00eet au moment de l\u2019\u00e9criture, lorsqu\u2019on se laisse imaginer que le texte se retrouvera soumis \u00e0 un lectorat, que celui qui vient ensuite, quand se m\u00eale aux doutes et au sentiment d\u2019imposture la possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre vu pour ce que je suis.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque j\u2019\u00e9cris, je cherche \u00e0 tout dire, pour qu\u2019\u00e0 l\u2019inverse d\u2019Arthur Dreyfus, il ne reste pas que les secrets<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. Ainsi, il me semble n\u00e9cessaire qu\u2019en tant qu\u2019\u00e9crivain se revendiquant queer, la dimension sexuelle de mes personnages (pour ne citer que cet exemple) soit \u00e0 valoriser et \u00e0 repr\u00e9senter, car le monde repose encore sur une queerphobie ind\u00e9niable et qui me frappe r\u00e9guli\u00e8rement de plein fouet. Il suffit, pour s\u2019en convaincre, de regarder les actualit\u00e9s, les fils de nouvelles faisant r\u00e9guli\u00e8rement ressortir les droits des minorit\u00e9s LBTQIA2+ bafou\u00e9s ou en danger.<a href=\"#_ftn8\" id=\"_ftnref8\">[8]<\/a> Et m\u00eame si \u00ab&nbsp;on [veut] croire que le sort des jeunes de la diversit\u00e9 sexuelle s\u2019est de beaucoup am\u00e9lior\u00e9 [\u2026] on entend plus que jamais parler de harc\u00e8lement, d\u2019intimidation et de suicides d\u2019adolescents LGBTQ \u00bb (Dorais 2014, 7). C\u2019est r\u00e9guli\u00e8rement que je me souviens du monde dans lequel j\u2019ai grandi, dans lequel je me suis construit, et qui me semble \u00e0 la fois diff\u00e9rent de et semblable \u00e0 celui d\u2019aujourd\u2019hui. Ce sont ces \u00e9manations, ces r\u00e9miniscences, ces relents de la haine et du rejet dont j\u2019ai \u00e9t\u00e9 l\u2019objet qui conditionnent mon \u00e9criture et inscrivent mes textes dans un certain h\u00e9ritage litt\u00e9raire.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai \u00e9crit, il y a plusieurs mois, une nouvelle pour une revue. Avant de faire parvenir cette nouvelle \u00e0 la revue \u00e0 laquelle elle \u00e9tait destin\u00e9e, je l\u2019envoie \u00e0 plusieurs personnes qui en connaissent d\u00e9j\u00e0 le sujet&nbsp;: le <em>coming out<\/em>. Si ces lecteurs et lectrices potentiel\u00b7le\u00b7s savent qui je suis, ielles ne voient de moi que ce que je choisis de leur montrer. En leur demandant de lire mes textes, c\u2019est une autre part de moi, plus cach\u00e9e, enfouie, voire refoul\u00e9e, qui leur parvient. Se raconter et se d\u00e9voiler dans le choix des mots, ou \u00e0 travers une voix narrative fragile, bris\u00e9e, effray\u00e9e et honteuse, n\u2019est pas quelque chose qui va de soi. \u00c7a ne se fait pas sans angoisse. Que celle-ci naisse de la crainte d\u2019\u00eatre jug\u00e9 mauvais \u00e9crivain, ou de celle, non moins importante, d\u2019appara\u00eetre ridicule, je r\u00e9ussis cependant toujours \u00e0 me faire violence, et \u00e0 faire lire mon texte \u00e0 des lecteurs et lectrices choisi\u00b7e\u00b7s.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais s\u2019il s\u2019agit de faire lire cette nouvelle \u00e0 une personne qui ne me conna\u00eet que peu, j\u2019h\u00e9site. Alors qu\u2019il devrait \u00eatre plus simple de soumettre ce texte, et donc d\u2019obtenir une lecture objective et moins biais\u00e9e, \u00e0 quelqu\u2019un qui ne s\u2019est pas encore fait d\u2019avis sur moi, qui n\u2019a pas de prise sur mon pass\u00e9, qui ne sait pas d\u2019o\u00f9 je viens, d\u2019o\u00f9 j\u2019\u00e9cris, et qui serait ainsi tout \u00e0 fait incapable de faire et de voir les liens qui se tissent entre le \u00ab&nbsp;vrai moi&nbsp;\u00bb et celui qui se trouve sur la page, ce n\u2019est pas le cas. Le plus difficile est de r\u00e9agir \u00e0 la question qu\u2019on me pose&nbsp;syst\u00e9matiquement&nbsp;:&nbsp; <em>On est d\u2019accord que c\u2019est de la fiction&nbsp;? Que ce personnage, ce n\u2019est pas toi&nbsp;?<\/em> Aussit\u00f4t, comme pour me prot\u00e9ger de je-ne-sais-quoi, pour d\u00e9mentir que ce personnage de fiction, mon narrateur, me ressemble, je nie tout, en bloc. J\u2019ai peur qu\u2019on sache qui je suis. J\u2019ai peur qu\u2019on me d\u00e9couvre, qu\u2019on voit d\u2019o\u00f9 je viens, d\u2019o\u00f9 j\u2019\u00e9cris, que je sois un livre ouvert, et qu\u2019on referme mes pages. J\u2019ai peur de revendiquer des mots dont j\u2019ai encore honte. J\u2019ai peur d\u2019\u00e9crire et&nbsp;d\u2019\u00eatre lu. C\u2019est peut-\u00eatre aussi cette peur qui nourrit encore davantage l\u2019imposture&nbsp;: la crainte que dans une recherche inavou\u00e9e d\u2019authenticit\u00e9, mes mots ne soient per\u00e7us finalement que comme une imposture. Si \u00e9crire rel\u00e8ve pour moi d\u2019une qu\u00eate de v\u00e9rit\u00e9, le doute persiste&nbsp;: peut-on vraiment \u00eatre authentique dans l\u2019\u00e9criture de soi, ou cette aspiration ne devient-elle qu\u2019une illusion impossible \u00e0 atteindre, une protection masquant in\u00e9vitablement une part d\u2019imposture ?<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes ces questions sont au c\u0153ur de la d\u00e9marche d\u2019\u00e9criture autofictionnelle que je d\u00e9fends, et qui me permet justement de prendre de la hauteur, de m\u2019\u00e9loigner de moi pour aller vers le monde, de regarder le texte comme un objet litt\u00e9raire et non comme une simple confession, un aveu ou des m\u00e9moires. N\u00e9anmoins, la peur ressentie vient pr\u00e9cis\u00e9ment me dire que j\u2019aurai beau me cacher en enrobant mes mots de tous les apparats litt\u00e9raires, emprunter tous les d\u00e9tours, faire toutes les modifications, adaptations ou att\u00e9nuations, \u00e9crire et \u00eatre lu, \u00eatre reconnu, qu\u2019on fasse le lien entre le personnage qui est racont\u00e9 et moi qui raconte, c\u2019est courir le risque le plus important&nbsp;: r\u00e9activer la honte.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><em>Le camouflage<\/em><\/a><em><\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>Un ami m\u2019a dit, d\u00e9j\u00e0, qu\u2019adopter une posture de protection face \u00e0 soi et aux autres, ne pas syst\u00e9matiquement se r\u00e9v\u00e9ler queer dans les diff\u00e9rentes sph\u00e8res de nos vies, aller parfois jusqu\u2019\u00e0 imiter la posture dominante, tel un camouflage, tout \u00e7a constitue pr\u00e9cis\u00e9ment une attitude queer. Il m\u2019est possible de \u00ab&nbsp;passer pour&nbsp;\u00bb <em>straight <\/em>en adoptant les codes que la soci\u00e9t\u00e9 des dominants a \u00e9dict\u00e9s comme normes, \u00e9vitant ainsi des questionnements, des regards, des mots, des injures, des moqueries\u2026 \u00catre capable, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un cam\u00e9l\u00e9on, de circuler d\u2019une sph\u00e8re \u00e0 l\u2019autre sans se faire remarquer, est proprement ainsi une posture queer d\u2019adaptation. Que je le veuille ou non, qu\u2019on le veuille ou non, notre existence, nos vies, et allant par-l\u00e0, nos textes d\u00e9stabilisent l\u2019identit\u00e9, le genre, en tordant les \u00e9tiquettes, puis en adoptant fatalement un point de vue qui s\u2019oppose \u00e0 la pens\u00e9e <em>straight<a href=\"#_ftn9\" id=\"_ftnref9\"><strong>[9]<\/strong><\/a><\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;C\u2019est la figure du cyborg au sens o\u00f9 l\u2019entend Donna Haraway<a href=\"#_ftn10\" id=\"_ftnref10\">[10]<\/a>, mais surtout telle qu\u2019elle est convoqu\u00e9e par \u00c9lisabeth Spettel dans son article sur les femmes extr\u00eames et la technique du collage<a href=\"#_ftn11\" id=\"_ftnref11\">[11]<\/a>, qui m\u2019int\u00e9resse ici. \u00c0 travers le pillage d\u2019exp\u00e9riences de vie qui ne sont pas les miennes, et le collage, avec lequel je recompose les morceaux \u00e9pars de toutes ces vies que j\u2019ai moi-m\u00eame v\u00e9cues, je m\u2019inscris, en tant qu\u2019auteur queer, dans un h\u00e9ritage qui veut qu\u2019au cours de nos existences queer, nous nous composions, construisions et d\u00e9construisions sans cesse. Plusieurs couches de vies se superposent qui nous permettent, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019acte de cr\u00e9ation, de jouer avec le regard de l\u2019autre, de le provoquer et de le tromper pour ensuite tenter de s\u2019en lib\u00e9rer, de le contraindre \u00e0 se d\u00e9centrer pour le d\u00e9construire et qu\u2019il adopte notre point de vue, minoritaire.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u00e0 un geste qui consiste \u00e0 embrasser la honte, accepter qu\u2019elle fasse partie int\u00e9grante de ce qui a conditionn\u00e9 mon existence, mon regard sur le monde, ma sensibilit\u00e9, mon envie d\u2019expulser ce qui pourrit au fond de moi, et parvenir \u00e0 le jeter \u00e0 la face du monde. C\u2019est cette prise de conscience qui peut me permettre de produire de nouveaux textes, de nouvelles images propres \u00e0 renouveler le langage, la forme et les histoires de mon h\u00e9ritage litt\u00e9raire. C\u2019est d\u2019abord une posture d\u2019observation, puis de protection et d\u2019adaptation, qui enfin permet de \u00ab&nbsp;transformer cette filiation lourde \u00e0 porter et qui devrait [me] vouer \u00e0 la peur, \u00e0 la dissimulation, \u00e0 la vie nocturne, en une source d\u2019\u00e9nergie qui produit sa propre lumi\u00e8re \u00bb (\u00c9ribon 2015, 11).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><em>L\u2019h\u00e9ritage<\/em><\/a><em><\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre que si j\u2019\u00e9crivais des textes \u00e9loign\u00e9s de moi et de ce que je ressens, de ce que j\u2019ai v\u00e9cu, ils appara\u00eetraient comme erron\u00e9s, de travers ou \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Peut-\u00eatre que mes mots tourneraient \u00e0 vide sans parvenir \u00e0 toucher aux choses, \u00e0 les \u00e9crire, \u00e0 en rendre compte. Ils sonneraient faux. Je ne r\u00e9ussirais qu\u2019\u00e0 m\u2019en approcher.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pour cette raison que je cr\u00e9e \u00e0 partir de ce qui m\u2019est familier, et de ceux et celles que je connais. Mes \u00e9crits s\u2019ins\u00e8rent, presque malgr\u00e9 moi, dans une histoire litt\u00e9raire dont l\u2019ampleur m\u2019\u00e9tonne un peu plus \u00e0 chaque lecture. On n\u2019en a jamais fini d\u2019ajouter des noms \u00e0 cette communaut\u00e9 d\u2019auteur\u00b7trice\u00b7s qui, chacun\u00b7e \u00e0 leur mani\u00e8re, dans des styles, des genres, des m\u00e9diums diff\u00e9rents tentent de rendre compte de ce qu\u2019elles et ils ont v\u00e9cu dans leur chair. Cet \u00ab&nbsp;h\u00e9ritage [qui] nous pr\u00e9c\u00e8de et nous accueille dans le monde, [qui] est inscrit au-del\u00e0 de nous \u00bb (Lambert 2021, 108) devient, \u00e0 chaque texte que j\u2019\u00e9cris, \u00e0 chaque ligne que je compose, le mien. Ce faisant, j\u2019attrape \u00e0 pleine main la balle pour en faire d\u00e9vier la trajectoire. C\u2019est \u00e0 Paul B. Preciado<a href=\"#_ftn12\" id=\"_ftnref12\">[12]<\/a> que j\u2019emprunte cette image, qui me permet d\u2019exprimer, de la mani\u00e8re la plus juste, il me semble, ce point qu\u2019ont en commun les personnes queer : les normes sociales aussi violentes qu\u2019une balle tir\u00e9e en plein c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est cette m\u00e9taphore qu\u2019on retrouve r\u00e9guli\u00e8rement, de mani\u00e8re plus ou moins explicite, dans des textes qui \u00e9voquent les souvenirs d\u2019auteur\u00b7trice\u00b7s marginalis\u00e9\u00b7e\u00b7s queer renvoy\u00e9\u00b7e\u00b7s \u00e0 leur honte&nbsp;: \u00ab&nbsp;Une personne concern\u00e9e \u00e9tait alors per\u00e7ue comme repr\u00e9sentative de toute une communaut\u00e9 fustig\u00e9e, et je me sentais insult\u00e9 aussi, par ricochet. Au milieu de ces balles perdues, difficile de se construire une estime de soi solide&nbsp;\u00bb (Vincent 2023, 20), ou encore : \u00ab&nbsp;Il faut dire que peu de temps avant, on m\u2019avait mis la t\u00eate sous l\u2019eau. Car, bien avant que les mots ne me visent personnellement, bien avant que je ne prenne conscience de ce que j\u2019\u00e9tais, la fl\u00e8che, elle, m\u2019avait d\u00e9j\u00e0 trouv\u00e9, la morsure du patriarcat avait appos\u00e9 sa marque&nbsp;\u00bb (Desombre 2023, 58).<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Le rejet et la honte dont nous sommes l\u2019objet, et qui nous tiennent \u00e0 l\u2019\u00e9cart, sont des balles, tir\u00e9es dans notre direction, pour nous faire taire. Ce mouvement qui me contraint au silence devient \u00e9trangement celui qui me pousse \u00e0 \u00e9crire. Je m\u2019interroge alors sur la port\u00e9e de mon acte d\u2019\u00e9criture. Si mes textes restent prisonniers de mon ordinateur, s\u2019ils ne sont jamais lus par des personnes totalement inconnues de moi, et ainsi v\u00e9ritablement inscrits dans l\u2019h\u00e9ritage de la honte queer, est-ce que ma voix s\u2019ajoute \u00e0 celle de mes pairs&nbsp;? Combien de textes, d\u00e9j\u00e0 \u00e9crits, n\u2019ont pas encore trouv\u00e9 la voie pour \u00eatre lus&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><em>L\u2019envie<\/em><\/a><em><\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>\u00c0 la lecture de l\u2019essai autobiographique de Benoit Jodoin, <em>Pourquoi je n\u2019\u00e9cris pas,<\/em> je jubile presque. Je d\u00e9vore le livre, l\u2019avale d\u2019une traite tant j\u2019ai l\u2019impression de lire ma propre histoire. Ma trajectoire. Mes mots. Nous avons grandi sur deux continents \u00e9loign\u00e9s aux histoires diff\u00e9rentes, et pourtant nous semblons avoir h\u00e9rit\u00e9 d\u2019une mani\u00e8re semblable de la culture de la pauvret\u00e9, et de la honte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;J\u2019ai mis longtemps \u00e0 comprendre que c\u2019est ma honte qui m\u2019a conduit \u00e0 entreprendre des \u00e9tudes litt\u00e9raires. J\u2019ai appris \u00e0 m\u2019int\u00e9resser \u00e0 d\u2019autres mani\u00e8res de vivre pour tenter d\u2019effacer celles que j\u2019ai re\u00e7ues de ma famille&nbsp;\u00bb (21). Ou encore&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il y a une honte quand on se lit soi-m\u00eame dans les mots de l\u2019autre&nbsp;\u00bb (22). J\u2019ai l\u2019impression que c\u2019est ce qui se joue en moi. Au fil de ma lecture, je per\u00e7ois en moi d\u2019abord un sentiment m\u00eal\u00e9 de satisfaction, de frustration et d\u2019envie&nbsp;; cette sorte d\u2019ambivalence que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 pu ressentir par le pass\u00e9. C\u2019est en m\u00eame temps la honte d\u2019\u00eatre renvoy\u00e9 par les mots d\u2019un autre d\u2019o\u00f9 je viens, c\u2019est la frustration de ne pas avoir \u00e9t\u00e9 capable de l\u2019\u00e9crire aussi bien, c\u2019est la d\u00e9ception de mes propres capacit\u00e9s d\u2019\u00e9criture, incapable de voir qu\u2019il n\u2019y a pas \u00e0 comparer, et c\u2019est le retour de la honte, enfin, la honte d\u2019envier l\u2019efficacit\u00e9 d\u2019\u00e9criture de l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Derri\u00e8re mon admiration pour ce texte, il y a ma m\u00e9diocrit\u00e9. Je me demande ce qu\u2019il s\u2019est pass\u00e9 pour qu\u2019enfant, je passe mon temps \u00e0 imaginer des histoires, \u00e0 les \u00e9crire, \u00e0 susciter l\u2019int\u00e9r\u00eat des adultes, pour qu\u2019ensuite je me taise compl\u00e8tement, et que j\u2019oublie ce que j\u2019avais \u00e0 dire. Je me sens alors \u00e0 nouveau imposteur quand je lis, dans les pages de Jodoin, qu\u2019il \u00ab&nbsp;n\u2019[a] jamais \u00e9t\u00e9 cet \u00e9l\u00e8ve au primaire qui attirait l\u2019attention de ses profs de fran\u00e7ais par son int\u00e9r\u00eat pour les mots, par ses talents d\u2019\u00e9criture ou par son go\u00fbt pour la lecture, tous ces clich\u00e9s que l\u2019on retrouve dans l\u2019enfance que racontent certain\u00b7es \u00e9crivain\u00b7es&nbsp;\u00bb (97) Je l\u2019ai \u00e9t\u00e9, moi. Je passais beaucoup de temps \u00e0 imaginer des textes fantastiques, \u00e0 obtenir des bonnes notes en r\u00e9daction, \u00e0 me galvaniser des compliments que ma prof de fran\u00e7ais offrait \u00e0 ma m\u00e8re \u00e0 mon sujet lors des rencontres de parents, \u00e0 produire des nov\u00e9lisations inspir\u00e9es des films ou des s\u00e9ries que je consommais en quantit\u00e9. Mais j\u2019ai \u00e9t\u00e9 fain\u00e9ant. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 pris \u00e0 mon propre pi\u00e8ge. Je me suis repos\u00e9 sur mes lauriers. J\u2019ai peut-\u00eatre trop cru en moi \u00e0 un moment donn\u00e9. En r\u00e9alit\u00e9, mes \u00e9crits restaient inaboutis, parfois m\u00eame inachev\u00e9s, et mon style, lui, ne s\u2019affinait pas. D\u2019autres \u00e9crivaient bien mieux. Je n\u2019\u00e9tais pas suffisamment humble et j\u2019ai \u00e9t\u00e9 rattrap\u00e9 par la honte et le sentiment d\u2019\u00e9chec inh\u00e9rents \u00e0 ma vie. Je n\u2019ai pas pu continuer de m\u2019exprimer et j\u2019ai perdu ma voix pendant longtemps. La honte de moi-m\u00eame, valid\u00e9e par des r\u00e9sultats scolaires devenus par la suite moyens, a rendu impossible l\u2019\u00e9criture de soi, m\u2019a rendu mutique. J\u2019ai fini par me retrancher vers l\u2019\u00e9criture acad\u00e9mique, la recherche universitaire. Je r\u00e9digeais des articles d\u2019analyses de s\u00e9ries fantastiques, d\u2019autres sur les fonctions de la tension narrative et tout ce qui pouvait m\u2019\u00e9viter d\u2019\u00e9crire sur moi. J\u2019\u00e9crivais des pages et des pages sur <em>Buffy contre les vampires, <\/em>analysant la s\u00e9rie dans tous les sens, sous tous les aspects possibles, de la fonction narrative de sa bande originale \u00e0 une lecture f\u00e9ministe du personnage sous l\u2019angle de l\u2019\u00e9thique du <em>care<\/em>. Sans m\u2019en rendre compte, j\u2019affinais mon style et je me rapprochais peu \u00e0 peu des questions qui me touchaient&nbsp;: le regard f\u00e9minin et le regard queer. J\u2019\u00e9vitais encore tout acte de cr\u00e9ation \u00e0 proprement parler. Je crois que je consid\u00e9rais que je n\u2019\u00e9crivais pas bien, et que parler de s\u00e9ries que je connaissais par c\u0153ur, dans un style tr\u00e8s neutre, fade voire insipide, me permettait de faire illusion sur mes capacit\u00e9s d\u2019\u00e9criture.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u00e0 o\u00f9 la lecture de Jodoin trouve son sens et son importance, c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 peut-\u00eatre ma voix trouvera, elle aussi, son sens et son importance. Qu\u2019importe le parcours et les emb\u00fbches qui se sont mises sur mon chemin, ce qui compte r\u00e9ellement, c\u2019est d\u2019o\u00f9 j\u2019\u00e9cris, et ce faisant, de parvenir \u00e0 retrouver, \u00e0 un moment ou un autre, ma voix. Ce qui compte avant tout, c\u2019est que mes textes finissent par rejoindre la communaut\u00e9, qu\u2019ils s\u2019inscrivent dans un mouvement, peu importe finalement quand. Je n\u2019aurai jamais fini d\u2019apprendre \u00e0 \u00e9crire. Je d\u00e9fends l\u2019id\u00e9e que la litt\u00e9rature queer minoritaire remet peu \u00e0 peu en question les normes issues du patrimoine litt\u00e9raire majoritaire. La nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019auteur\u00b7trice\u00b7s queer, de laquelle je me revendique, plus inclusive et militante, interroge les normes issues de cet h\u00e9ritage litt\u00e9raire. Que ce soit <em>Tu aimeras ce que tu as tu\u00e9 <\/em>(2017) de Kev Lambert, <em>Trente <\/em>(2018) de Marie Darsigny, <em>Good boy<\/em> (2018) d\u2019Antoine Charbonneau-Demers, ou <em>Lamentable <\/em>(2022) de Sam Cyr, ces titres \u00ab&nbsp;participent tous d\u2019un m\u00eame m\u00e9pris, tr\u00e8s <em>queer, <\/em>pour une forme de hi\u00e9rarchisation de la culture et l\u2019imp\u00e9ratif d\u2019avoir lu ce qu\u2019il faut absolument avoir lu&nbsp;\u00bb (Tardif 2018), en m\u00ealant sans honte, au sein m\u00eame de leur \u00e9criture, des r\u00e9f\u00e9rences populaires \u00e0 d\u2019autres plus classiques.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai conscience de mon histoire, je sais d\u2019o\u00f9 j\u2019\u00e9cris et je m\u2019inscrirai moi aussi dans cet h\u00e9ritage. Et l\u2019h\u00e9ritage de la honte, c\u2019est aussi cette porte que je sais pouvoir emprunter \u00e0 force de m\u2019essayer \u00e0 retrouver ma voix. Elle m\u00e8ne sur un vaste r\u00e9seau souterrain d\u2019exp\u00e9riences et de v\u00e9cus qui se croisent, s\u2019entrelacent, s\u2019empruntent les uns les autres, parfois s\u2019\u00e9loignent, parfois se rejoignent, mais finalement me donnent envie d\u2019essayer d\u2019y tracer \u00e0 mon tour mes propres mots.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;J\u2019\u00e9cris pour apprendre \u00e0 prendre la parole&nbsp;\u00bb (Jodoin, 101).<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h5>\n\n\n\n<p>Baillargeon, Merc\u00e9d\u00e8s, \u00ab&nbsp;Accepter le doute&nbsp;: \u00e9crire dans le contexte universitaire n\u00e9olib\u00e9ral&nbsp;\u00bb, in Florian Grandena, \u00c9ric Mathieu, <em>\u00c9checs et vomissement. R\u00e9flexions sur l\u2019insucc\u00e8s comme mode de vie et philosophie, <\/em>Montr\u00e9al, Somme toute, 2023.<\/p>\n\n\n\n<p>Dawson, Nicholas, Rosso, Karine, <em>Nous sommes un continent, <\/em>Montr\u00e9al, Triptyque, 2021.<\/p>\n\n\n\n<p>Desombre, Camille\/Foucher, Matthieu, \u00ab&nbsp;P\u00e9d\u00e9.s dans la peau&nbsp;\u00bb, in <em>P\u00e9d\u00e9s, <\/em>Paris, \u00c9ditions Points, 2023.<\/p>\n\n\n\n<p>Dorais, Michel, <em>De la fiert\u00e9 \u00e0 la honte. 250 jeunes de la diversit\u00e9 sexuelle se r\u00e9v\u00e8lent,<\/em> Montr\u00e9al<em>, <\/em>VLB \u00e9diteur, 2014.<\/p>\n\n\n\n<p>Dreyfus, Arthur, <em>Histoire de ma sexualit\u00e9, <\/em>Paris, Gallimard, 2014.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9ribon, Didier, <em>Une morale du minoritaire, <\/em>Paris, Flammarion, 2015.<\/p>\n\n\n\n<p>Haraway, Donna, \u00ab&nbsp;Manifeste Cyborg&nbsp;: science, technologie et f\u00e9minisme socialiste \u00e0 la fin du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle&nbsp;\u00bb, in Laurence Allard, Delphine Gardey et Nathalie Maenan (dir.), <em>Manifeste cyborg et autres essais&nbsp;: sciences, fictions, f\u00e9minisme<\/em>, Paris, Exils \u00c9d., 2007.<\/p>\n\n\n\n<p>Jodoin, Benoit, <em>Pourquoi je n\u2019\u00e9cris pas. R\u00e9flexions sur la culture de la pauvret\u00e9, <\/em>Montr\u00e9al, Triptyque, 2024.<\/p>\n\n\n\n<p>Lambert, Ke<ins>v<\/ins><del>vin<\/del>, \u00ab&nbsp;Il arrive que mes livres choquent. R\u00e9flexion sur la repr\u00e9sentation et la normalisation&nbsp;\u00bb, in Nicholas Dawson (dir.), <em>Se faire \u00e9clat\u00e9.e Exp\u00e9riences marginales et \u00e9criture de soi, <\/em>Montr\u00e9al, Nota Bene, 2021.<\/p>\n\n\n\n<p>Lauretis (de), Teresa<ins>, <\/ins><em>Th\u00e9orie queer et cultures populaires&nbsp;: de Foucault \u00e0 Cronenberg, <\/em>Paris,La Dispute, 2007.<\/p>\n\n\n\n<p>Preciado, Paul B.,<ins> <\/ins>\u00ab&nbsp;La Balle&nbsp;\u00bb, in <em>Un appartement sur Uranus, <\/em>Paris, Grasset, 2019.<\/p>\n\n\n\n<p>Rivard, Yvon, \u00ab&nbsp;L\u2019h\u00e9ritage de la pauvret\u00e9&nbsp;\u00bb in <em>Personne n\u2019est une \u00eele, <\/em>Montr\u00e9al, Bor\u00e9al, 2006.<\/p>\n\n\n\n<p>Rivard, Yvon, <em>Une id\u00e9e simple, <\/em>Montr\u00e9al, \u00c9ditions Bor\u00e9al, 2010.<\/p>\n\n\n\n<p>Spettel, Elisabeth, \u00ab&nbsp;Les artistes femmes&nbsp;: des esth\u00e9tiques de la limite d\u00e9pass\u00e9e&nbsp;?&nbsp;\u00bb, in <em>Recherches f\u00e9ministes, <\/em>27 (1), pp. 161-181, 2014, en ligne, <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.7202\/1025463ar\">https:\/\/doi.org\/10.7202\/1025463ar<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Tardif, Dominic, \u00ab&nbsp;Les nouveaux m\u00e2le de la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise&nbsp;\u00bb, <em>Le Devoir, <\/em>29 septembre 2018.<\/p>\n\n\n\n<p>Vincent,Anthony<em>, <\/em>\u00ab&nbsp;Peau noire, masque arc-en-ciel&nbsp;\u00bb, in Florent Manelli (dir.), <em>P\u00e9d\u00e9s, <\/em>Paris, \u00c9ditions Points, 2023.<\/p>\n\n\n\n<p>Wittig, Monique, <em> <\/em>\u00ab&nbsp;Le point de vue, universel ou particulier&nbsp;\u00bb, in <em>La pens\u00e9e straight<\/em>, Paris, \u00c9ditions Amsterdam, 2018.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Le concept de \u00ab&nbsp;technologie de genre&nbsp;\u00bb forg\u00e9 par Teresa De Lauretis, premi\u00e8re th\u00e9oricienne \u00e0 utiliser l\u2019expression de \u00ab&nbsp;th\u00e9orie queer&nbsp;\u00bb, m\u00eale \u00e0 la fois l\u2019id\u00e9e des \u00ab&nbsp;technologies de sexe&nbsp;\u00bb de Michel Foucault et la notion butl\u00e9rienne de performativit\u00e9. Il s\u2019agit de comprendre le genre comme la r\u00e9sultante des diff\u00e9rents contextes sociaux, culturels et historiques et qui ne saurait donc en \u00eatre d\u00e9tach\u00e9 par toute forme d\u2019essentialisme. De Lauretis pr\u00e9cise que la \u00ab&nbsp;repr\u00e9sentation du genre <em>est <\/em>sa construction&nbsp;\u00bb (De Lauretis 2007, 41), c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle est intrins\u00e8quement li\u00e9e \u00e0 un processus de r\u00e9p\u00e9titions des normes de genre dans toutes les sph\u00e8res sociales, familiales ou institutionnelles qui en troublent les rep\u00e8res jusqu\u2019\u00e0 en brouiller les origines et les naturaliser, favorisant du m\u00eame coup la pens\u00e9e essentialiste.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Je choisis sciemment ici de ramener ces questions identitaires \u00e0 celles de la pens\u00e9e queer. Il est cependant \u00e9vident que ces interrogations et ces v\u00e9cus ne sont pas le seul apanage des personnes queer et peuvent tout autant se produire sous d\u2019autres angles et\/ou \u00e0 partir de l\u2019intersectionnalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Yvon Rivard, <em>Une id\u00e9e simple, <\/em>Montr\u00e9al, \u00c9ditions Bor\u00e9al, 2010.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> Avant tout symbolique, cette rupture constitue souvent la premi\u00e8re \u00e9tape d\u2019un rituel initiatique, marquant le d\u00e9tachement d\u2019un individu de son ancien mode de vie. Elle implique une s\u00e9paration d&rsquo;avec la communaut\u00e9, les habitudes, ou l&rsquo;identit\u00e9 ant\u00e9rieure. Ce passage douloureux, mais n\u00e9cessaire, plonge l\u2019individu dans une phase de d\u00e9sorientation, propice \u00e0 la transformation. En quittant le connu pour l\u2019inconnu, le sujet se confronte \u00e0 ses propres limites, ouvrant ainsi la voie \u00e0 un renouveau int\u00e9rieur. Dans le contexte qui nous int\u00e9resse, la rupture n\u2019est donc pas une fin, mais le point de d\u00e9part d\u2019une qu\u00eate de soi, pr\u00e9lude \u00e0 une r\u00e9int\u00e9gration sous une forme nouvelle, plus authentique.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> J\u2019aime remarquer que lors de mes \u00e9tudes de Lettres en France, je vouais une adoration aux Rougon-Macquart de Zola. Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce d\u00e9j\u00e0 ici les pr\u00e9mices d\u2019une r\u00e9flexion et d\u2019un go\u00fbt pour la transmission et l\u2019h\u00e9ritage, qui me mena d\u2019une certaine fa\u00e7on aux textes de Michel Tremblay.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> Je reprends ici une r\u00e9flexion amorc\u00e9e par Yvon Rivard dans \u00ab&nbsp;L\u2019h\u00e9ritage de la pauvret\u00e9&nbsp;\u00bb in <em>Personne n\u2019est une \u00eele, <\/em>Montr\u00e9al, Bor\u00e9al, 2006.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\">[7]<\/a> C\u2019est ainsi que l\u2019auteur d\u00e9crit son projet sur la quatri\u00e8me de couverture de son livre.&nbsp;(Arthur Dreyfus, <em>Histoire de ma sexualit\u00e9, <\/em>Paris, Gallimard, 2014)<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref8\" id=\"_ftn8\">[8]<\/a> J\u2019en prends pour simple preuve le compte Instagram Le Coin des LGBT+ (lecoindeslgbt) qui ressence quasi quotidiennement et de mani\u00e8re \u00e9difiante les reculs des droits 2SLGBTQIA+ partout dans le monde. Ce compte prend le parti de publier \u00e9galement du contenu sur les \u00ab&nbsp;bonnes&nbsp;\u00bb nouvelles et les avanc\u00e9es. Pour autant, la somme des agressions \u00e0 caract\u00e8res LGBTphobes est tellement lourde qu\u2019on ne peut qu\u2019en \u00eatre afflig\u00e9 et inquiet. Selon Statistique Canada, on a not\u00e9 une augmentation de 69% des crimes haineux visant l\u2019orientation sexuelle en 2023 (par rapport \u00e0 l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente). En tout, de 2016 \u00e0 2023, c\u2019est une augmentation de 388% de ces crimes au Canada qui sont rapport\u00e9s par la police.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref9\" id=\"_ftn9\">[9]<\/a> Monique Wittig, \u00ab&nbsp;Le point de vue, universel ou particulier&nbsp;\u00bb, in&nbsp;<em>La Pens\u00e9e straight,<\/em><em>&nbsp;<\/em>Paris, \u00c9ditions Amsterdam, 2018.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref10\" id=\"_ftn10\">[10]<\/a> \u00ab&nbsp;Une cr\u00e9ature qui vit dans un monde post-genre.&nbsp;\u00bb (<del>Donna <\/del>Haraway<del>,<\/del> 2007, 32)<del>.<\/del><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref11\" id=\"_ftn11\">[11]<\/a> \u00c9lisabeth Spettel, \u00ab&nbsp;Les artistes femmes&nbsp;: des esth\u00e9tiques de la limite d\u00e9pass\u00e9e&nbsp;?&nbsp;\u00bb, in <em>Recherches f\u00e9ministes, <\/em>27 (1), pp. 161-181, 2014, en ligne, https:\/\/doi.org\/10.7202\/1025463ar.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref12\" id=\"_ftn12\">[12]<\/a> Paul B. Preciado, \u00ab&nbsp;La Balle&nbsp;\u00bb, in <em>Un appartement sur Uranus, <\/em>Paris, Grasset, 2019, pp.77-80.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Pour citer cet article : <\/p>\n\n\n\n<p>Pierre, Mathieu. 2024.&nbsp;\u00ab Odyss\u00e9e d\u2019une honte \u00bb, no. 40, En ligne&nbsp;<a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9562\">https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9562<\/a> (Consult\u00e9 le xx \/ xx\/ xxxx).<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/pierre_40.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 pierre_40.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-5f317835-079e-4fb6-9da4-abe4db4044b6\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/pierre_40.pdf\">pierre_40<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/pierre_40.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-5f317835-079e-4fb6-9da4-abe4db4044b6\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier&nbsp;&nbsp;\u00ab Impostures \u00bb, no 40 Faire genre Pendant plusieurs ann\u00e9es, lorsque j\u2019\u00e9tais plus jeune et moins conscient d\u2019o\u00f9 j\u2019\u00e9crivais, j\u2019ai eu l\u2019impression de jouer un jeu. 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