{"id":9641,"date":"2024-12-03T16:46:48","date_gmt":"2024-12-03T16:46:48","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9641"},"modified":"2024-12-03T18:02:02","modified_gmt":"2024-12-03T18:02:02","slug":"impostures-virtualites-du-devenir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9641","title":{"rendered":"Imposture(s).Virtualit\u00e9s du devenir"},"content":{"rendered":"\n<p><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9502\"><strong>Dossier&nbsp;&nbsp;\u00ab Impostures \u00bb, no 40<\/strong><\/a><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Il me semble que j\u2019ai toujours voulu me rendre au d\u00e9but de mon histoire, retracer \u00e0 rebours chaque \u00e9v\u00e8nement afin de d\u00e9celer le moment pr\u00e9cis de ma chute. Retrouver le moment de bascule. Je me ramasse avec des retailles de tissus avec lesquels je tente de me tisser un visage en courtepointe.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Azucena Pelland<em>, <\/em>\u00ab&nbsp;Sur les traces de la femme-spectre&nbsp;\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>&nbsp;Je ne sais plus comment cela a commenc\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019imagine toujours en autre. C\u2019est un constat que je me suis fait \u00e0 diff\u00e9rents moments de ma vie. Rien de tr\u00e8s original, surtout en territoire litt\u00e9raire. C\u2019est peu subtil, \u00e7a mord le matin et \u00e7a rel\u00e2che le soir. Comme des stigmates fictionnels, les jalons du \u00ab&nbsp;on me pense&nbsp;\u00bb rimbaldien. Cette \u00e9piphanie \u2013 car s\u2019en est bien une \u00e0 mes yeux \u2013 laisse planer l\u2019aura d\u2019une d\u00e9faite. Je sais, cela devrait relever de la f\u00eate. <em>Nous sommes<\/em> et je devrais m\u2019en satisfaire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Je ne pouvais plus me contenter d\u2019une seule personne, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 d\u2019\u00eatre toutes les autres.&nbsp;\u00bb (Rimbaud,1871). Ce credo romantique m\u2019est on ne peut plus urticant depuis que j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de ne pas finir mes jours comme vendeur d\u2019armes. Mais tout de m\u00eame, j\u2019ai en t\u00eate cette esth\u00e9tique-fonction de la fiction&nbsp;: l\u2019empathie. Faire venir l\u2019autre \u00e0 soi.<\/p>\n\n\n\n<p>Vous ne me connaissez pas, je vous sais si peu. Et pourtant, en lisant s\u2019instigue quelque chose comme une solidarit\u00e9. Je la souhaite, pour le moins, je vous prie avec toute la na\u00efvet\u00e9 qu\u2019il me reste encore, \u00e0 m\u2019offrir votre confiance.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, car de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du spectre du \u00ab&nbsp;Connais-toi toi-m\u00eame&nbsp;\u00bb, rien n\u2019est plus grisant, nous semble-t-il, dans ce premier quart de si\u00e8cle, que de <em>se<\/em> d\u00e9couvrir. La meilleure version de soi. Ce n\u2019est pas l\u00e0 le rouage (uniquement) d\u2019une certaine litt\u00e9rature de d\u00e9veloppement personnel, <em>Aurais-je \u00e9t\u00e9 r\u00e9sistant ou bourreau ?<\/em> de Pierre Bayard le d\u00e9fend bien&nbsp;: certaines situations poussent l\u2019individu \u00e0 exp\u00e9rimenter sa <em>personnalit\u00e9 potentielle<\/em>, \u00ab&nbsp;ce qu\u2019il aurait pu \u00eatre s\u2019il s\u2019\u00e9tait trouv\u00e9 dans une situation diff\u00e9rente, et en particulier dans une situation de crise violente, la plus \u00e0 m\u00eame de r\u00e9v\u00e9ler, en le portant \u00e0 ses limites, ce qu\u2019il est v\u00e9ritablement.&nbsp;\u00bb (Bayard, 2013&nbsp;: 15) On per\u00e7oit presque, sous une version tr\u00e8s personnelle de l\u2019esth\u00e9tique bayardienne, l\u2019id\u00e9e de primordialit\u00e9, \u00e0 entendre important, \u00e0 entendre ancien et primaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces moments de crises, qui \u00e9taient autrefois l\u2019apog\u00e9e d\u2019un surgissement dans le cours pr\u00e9visible des choses du temps sont \u00ab&nbsp;devenu[s] en quelque sorte un \u00e9tat \u00ab&nbsp;normal&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;permanent&nbsp;\u00bb et non plus \u2013 comme l\u2019indiquait le sens \u00e9tymologique \u2013 une situation d\u2019exception.&nbsp;\u00bb (Revault D\u2019Allones, 2013&nbsp;: 39) Ce serait le propre d\u2019un contemporain en tension. La crise est p\u00e9renne et m\u2019impose \u00e0 moi-m\u00eame ces autres que je ne suis pas encore, et celui que je ne puis plus \u00eatre; une personnalit\u00e9 potentielle qui ne se r\u00e9v\u00e8lera pas. Des \u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb impossibles.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous la lunette \u00e9tymologique, l\u2019imposture viendrait du verbe latin <em>imponere, <\/em>\u00ab&nbsp;poser sur&nbsp;\u00bb. &nbsp;Il n\u2019y a donc pas, contrairement \u00e0 l\u2019intuition, de <em>posteur<\/em>, de <em>postrice<\/em>, digne d\u2019\u00eatre \u00e0 leur place. C\u2019est plut\u00f4t qu\u2019on pose sur soi la charge des choses, v\u00e9ritable torture par le poids o\u00f9 on posait autrefois une planche et des pierres sur un condamn\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il craque, litt\u00e9ralement. Chez moi, ce sont les marques du <em>vous n\u2019avez pas les codes <\/em>litt\u00e9raires.<\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019a sembl\u00e9 qu\u2019Orelsan avait bien saisi quelque chose de sa soci\u00e9t\u00e9. \u00ab&nbsp;Vous n\u2019avez pas les bases&nbsp;\u00bb r\u00e9sume l\u2019h\u00e9ritage m\u00e9ritocratique \u00e0 la fran\u00e7aise qui tourne \u00e0 vide. Les bases sont \u00e9dict\u00e9es par le rang, en y naissant ou en y rentrant. On dit qu\u2019au Qu\u00e9bec \u00e7a n\u2019existe pas. Quelle cruaut\u00e9 d\u2019avoir oubli\u00e9 ses classes\u2009! On baigne dans un r\u00e9cit<em> one-size-fits-all<\/em> o\u00f9 tout un chacun aurait un anc\u00eatre r\u00e9cent issu du bidonville Jacques-Cartier, ou qui aurait \u0153uvr\u00e9 \u00e0 \u00ab&nbsp;d\u00e9fricher&nbsp;\u00bb le Lac-Saint-Jean.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est s\u00fbrement cette imposture que je porte avec la plus douce v\u00e9rit\u00e9&nbsp;: celle d\u2019avoir grandi dans une famille des ann\u00e9es 1990-2000, pauvre, mais curieuse. Si j\u2019avais assez lu Didier Eribon, je citerais Bourdieu et me dirais riche d\u2019un \u00ab&nbsp;capital culturel&nbsp;\u00bb. Mais voil\u00e0, j\u2019ai pass\u00e9 les vingt premi\u00e8res ann\u00e9es de ma vie \u00e0 Verdun. Pas Verdun plage, pas Verdun vert et <em>skinny dipping on the weekend<\/em>, pas le verre d\u2019un soir; V-Town impossiblement calme dans ses petites souffrances quotidiennes, ses joies de Sans nom jaune.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est fou, je ne viens pas d\u2019un milieu plus riche que Jean-Philippe Pleau de Drummond, je crois. Et pourtant, je n\u2019ai jamais eu peur de \u00ab&nbsp;prendre la place d\u2019un autre&nbsp;\u00bb (Pleau, 2024), mais bien plus que l\u2019autre devienne ce que je ne pouvais \u00eatre. Que je <em>le <\/em>vive par procuration. Je m\u2019associe \u00e0 la voix de Caroline Dawson, lorsqu\u2019elle dit \u00e0 propos des origines, que \u00ab&nbsp;nous avons appris \u00e0 les garder dans le domaine priv\u00e9, dans le tiroir folklorique secret, au fin fond de la sph\u00e8re domestique.&nbsp;\u00bb (Dawson, 2020) Je n\u2019ai pas quitt\u00e9 le Chili de Pinochet, je n\u2019ai pas v\u00e9cu l\u2019hypocrisie du syst\u00e8me d\u2019immigration canadien et qu\u00e9b\u00e9cois, non. Je commence seulement, cela dit, \u00e0 me d\u00e9faire des fictions protectrices de famille.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne crois pas avoir fait souvent dans le r\u00e9cit de soi. Je laisse la fiction s\u2019offrir \u00e0 cette part de moi qui n\u2019est pas encore soi et qui accueille l\u2019autre. On me laissera tenter un \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb alt\u00e9r\u00e9. <em>Je<\/em> est en fin de doctorat en \u00e9tudes litt\u00e9raires. <em>Je<\/em> voudrait terminer son roman. <em>Je <\/em>se perd et c\u2019est it\u00e9ratif, et tr\u00e8s certainement inchoatif&nbsp;: en l\u2019espace d\u2019un an et des poussi\u00e8res, \u00ab&nbsp;Je&nbsp;\u00bb a connu la perte, de son p\u00e8re ; d\u2019une violoniste et philosophe ; d\u2019une autre violoniste et litt\u00e9raire \u2013 le violon me br\u00fble deux fois, voyez-vous, les ou\u00efes cicatrisent encore sur mes reins.<\/p>\n\n\n\n<p>On dirait que je n\u2019ai jamais eu l\u2019espace pour dire que sans mon p\u00e8re, point de cr\u00e9ation, point de go\u00fbt pour la lumi\u00e8re. Sans lui je n\u2019aurai eu cette phrase&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il faut achever ses projets&nbsp;\u00bb. Je lui ai lu les quinze premi\u00e8res pages de mon roman inachev\u00e9 avant qu\u2019il ne parte, le roman n\u2019existe toujours pas. \u00c0 son chevet, les lectures de cette uchronie, d\u2019une jeune femme de Chicago qui part chercher sa m\u00e8re dans une for\u00eat du nord aussi fictive que Broc\u00e9liande, sonnaient s\u00fbrement comme un Thelma et Louise pour \u00e9colo de mon \u00e2ge.&nbsp; Il souriait.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon p\u00e8re, ma plus r\u00e9cente imposture.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais plus t\u00f4t encore, je dirai d\u2019abord que ma m\u00e8re m\u2019a aim\u00e9 comme elle pouvait. Que j\u2019ai manqu\u00e9 d\u2019air et de (coups de) c\u0153ur \u00e0 la naissance. Le cordon ombilical me serrait le cou \u00e0 chaque contraction. J\u2019aurais pu mourir cinq fois jusqu\u2019\u00e0 mes cinq ans et que, d\u00e8s ce si jeune \u00e2ge, l\u2019univers de la maladie de ma m\u00e8re a motiv\u00e9 mon envie de cartographier le contrefactuel&nbsp;: ce qui aurait pu se passer si\u2026 j\u2019\u00e9tais rest\u00e9, si elle avait su faire, s\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas venus.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019imposture de l\u2019existence, d\u2019embl\u00e9e, mine la vie. J\u2019aurais d\u00fb n\u2019\u00eatre pas, comme une moiti\u00e9 d\u2019Hamlet, en preuve par l\u2019absurde. En termes d\u2019imposture, le pr\u00e9lude \u00e9tait beau.<\/p>\n\n\n\n<p>Je crois que je peux vous le dire \u2013 rappelez-vous, je vous sais si peu. Si j\u2019aime tant l\u2019apoph\u00e9nie<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, c\u2019est que ma m\u00e8re a entretenu un d\u00e9lire interpr\u00e9tatif toute ma vie, et m\u00eame dix avant. Depuis les ann\u00e9es 1980, il existe un monde par-dessus le n\u00f4tre, un monde qui r\u00f4de autour d\u2019elle. \u00ab&nbsp;Le monde s\u2019est d\u00e9doubl\u00e9&nbsp;\u00bb chante Clara Ys\u00e9. Quand c\u2019est dur, au t\u00e9l\u00e9phone nous sommes trois, il y a de la friture sur la ligne de l\u2019amour qu\u2019elle peut me donner, on nous \u00e9coute ; quand c\u2019est plus simple, son affection s\u2019incarne autour d\u2019une table \u00e0 plusieurs convives. L\u2019autre s\u2019occulte, un temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma m\u00e8re a tour \u00e0 tour \u00e9t\u00e9 marxiste-l\u00e9niniste lors de la premi\u00e8re cuv\u00e9e c\u00e9g\u00e9pienne de l\u2019ann\u00e9e 1968-1969, elle a co-fond\u00e9e la garderie de l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al, elle \u00e9tait \u00e0 la feu-facult\u00e9 de th\u00e9ologie pour y devenir pr\u00eatre(sse) catholique, aupr\u00e8s des patients au palliatif du feu-Royal-Vic elle s\u2019est trouv\u00e9e dans la religion. Il y avait chez elle beaucoup plus de la th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration et d\u2019ATD quart monde, que du conservatisme cathola\u00efque de nos jours. \u00c0 devenir l\u2019une de ces milliers de petites mains du christianisme, femmes invisibles, elle a fait son passage de marxiste \u00e0 martyre. On tend \u00e0 toutes sortes de lib\u00e9ration, jamais je n\u2019occulterai le r\u00f4le de ma m\u00e8re dans sa profonde charit\u00e9 (<em>look it up<\/em>, j\u2019entends par l\u00e0, quelque chose de plus pr\u00e8s du \u00ab&nbsp;care&nbsp;\u00bb que de la piti\u00e9).<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis la mort de mon p\u00e8re, elle ne croit plus. La foi s\u2019en est all\u00e9e, pas le double-monde. Sayaka Araniva-Yanez, non loin d\u2019un Chant de Maldoror, parle d\u2019un \u00ab&nbsp;dieu&nbsp;\u00bb (notez la minuscule), gisant pr\u00e8s \u00ab&nbsp;de [s]on cadavre. il trouve de la pourriture, du miel, des fourmis.&nbsp;\u00bb (Araniva-Yanez, 2024&nbsp;: 10) Si seulement j\u2019avais pu trouver, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, cette truculence dans la foi de mes parents.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces douleurs, j\u2019ai recompos\u00e9 ma m\u00e8re. Je l\u2019aime dans sa force et j\u2019ai le mal de trop de mondes incompossibles. Si j\u2019ai choisi d\u2019\u00e9tudier les contrefactuels par le prisme du jeu dans ma th\u00e8se et l\u2019uchronie comme cadre de mon premier roman (\u00e0 venir, tous les deux, patience) c\u2019est s\u00fbrement que le double et la duplicit\u00e9 habitent mes pas comme un christ \u00e0 la plage qui ne me porterait plus. C\u2019est aussi peut-\u00eatre que j\u2019ai le ludisme cruel, et, n\u2019\u00e9tant pas Fran\u00e7ais, mais cam\u00e9l\u00e9on de langue, \u00ab&nbsp;jeu&nbsp;\u00bb rime avec \u00ab&nbsp;n\u0153ud&nbsp;\u00bb et non avec moi.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est bien dans la virtualit\u00e9 que je m\u2019accomplis. Cet espace-temps diffus, avant le d\u00e9p\u00f4t de th\u00e8se, avant la fin du roman, quand rien n\u2019est d\u00e9cid\u00e9 et tout para\u00eet possible. Et aux amours, dans le regret d\u2019avoir dit non \u00e0 celle qui me voulait en deuxi\u00e8me amant. L\u2019accomplissement poserait sur les choses un vernis que je redoute, \u00e0 cristalliser les choix, l\u2019imposteur mourrait, les possibles avec.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai connu des gens, d\u2019une intense pr\u00e9sence, qui habitait leur corps comme d\u2019autres-moi arborent la douleur des \u00e2ges. Je pense \u00e0 cette autre que j\u2019ai aim\u00e9, l\u2019espace d\u2019un \u00e9t\u00e9, et qui semblait libre jusque dans son dos, sa posture de sa nuque \u00e0 ses pieds. Et c\u2019est en lisant <em>Rue Duplessis<\/em>, que j\u2019ai compris. J\u2019ai saisi que certain.e.s l\u2019\u00e9taient libres peut-\u00eatre aussi en l\u2019absence du poids de la g\u00eane, de la place du pauvre. On flotte \u00e0 ne pas avoir connu le manque, le corps est libre d\u2019entraves symboliques.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, toujours ces virtualit\u00e9s, comme de la poudre pas encore retomb\u00e9e aux yeux. Il y a l\u2019impossibilit\u00e9 de me scinder, d\u2019accepter qu\u2019il faille partager le territoire c\u0153ur; couard, je m\u2019en prends \u00e0 la fortune et \u00e0 moi-m\u00eame. La langue de celle que j\u2019ai aim\u00e9 sur une estive, dans les hauteurs d\u2019un break-up, sa langue de Virginia Woolf, en <em>stream and strings of consciousness<\/em>, comme du fil brod\u00e9 en po\u00e9tique du c\u0153ur ; cette langue-l\u00e0 m\u2019aurait parl\u00e9, si j\u2019\u00e9tais rest\u00e9, du danger <em>to live in regulamory, <\/em>la triste norme en monogamie. Pourquoi ce schisme entre mes valeurs et mes affects?<\/p>\n\n\n\n<p>Comme si, dans ma prime trentaine, je d\u00e9couvrais la premi\u00e8re topique freudienne, le continent inconscient. L\u2019amour propre en justaucorps rapi\u00e9c\u00e9, ce n\u2019\u00e9tait pas possible. \u00c0 force de l\u2019\u00e9couter me dire \u00ab&nbsp;we\u2019ll play it by ear&nbsp;\u00bb, mon corps m\u2019a montr\u00e9 une autre imposture&nbsp;: je me retrouvais \u00e0 jouer par c\u0153ur la partition des jeunes amant\u00b7e\u00b7s. J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de partir, pour mieux l\u2019aimer en uchronies, seul avec mes lignes du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce jeu postule le consentement, un espace-temps et une r\u00e9actualisation du d\u00e9sir de participer, des codes sous-jacents. On le pense parfois en cercle magique depuis Johan Huizinga&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>Le jeu est une action ou une activit\u00e9 volontaire, accomplie dans certaines limites fix\u00e9es de temps et de lieu, suivant une r\u00e8gle librement consentie, mais compl\u00e8tement imp\u00e9rieuse, pourvue d\u2019une fin en soi, accompagn\u00e9e d\u2019un sentiment de tension et de joie, et d\u2019une conscience d\u2019\u201c\u00eatre autrement\u201d que dans la \u201cvie courante\u201d \u00bb.&nbsp; (Huizinga, 1938&nbsp;: 51, cit\u00e9 par Laurent Di Filippo, 2014, p.292)<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019anthropologue n\u00e9erlandais parle du jeu et je lis l\u2019amour en imposture. Entre le faire-semblant et le jeu d\u2019\u00e9checs, il existe tant de fa\u00e7ons de consentir et d\u2019affronter la contrainte ensemble ; de pr\u00e9tendre et de perdre. Aux jeux de c\u0153ur, pique et croche, je me suis bless\u00e9 ; c\u2019est si facile de se m\u00e9prendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette petite myriade des virtuelles impostures, les possibles persistent et \u00e7a en devient beau. La penseuse politique Hannah Arendt parle de \u00ab&nbsp;br\u00e8che&nbsp;\u00bb dans la crise moderne, comme une possibilit\u00e9 pour \u00ab&nbsp;l\u2019innovation&nbsp;\u00bb (Arendt, 1983&nbsp;: 277). Dans nos crises, petites et grandes, je nous souhaite toute la force de cette r\u00e9invention.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Bibliographie <\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Araniva-Yanez, Sayaka. 2024. <em>Je regarde de la porno quand je suis triste. <\/em>Montr\u00e9al&nbsp;: Triptyque.<\/p>\n\n\n\n<p>Arendt, Hannah. 1983 <em>Condition de l\u2019homme moderne<\/em>, traduction fran\u00e7aise. Paris&nbsp;: Calmann-L\u00e9vy.<\/p>\n\n\n\n<p>Bayard, Pierre. 2013. Aurais-je \u00e9t\u00e9 r\u00e9sistant ou bourreau ? Paris&nbsp;: Minuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Dawson, Caroline. 2020. <em>L\u00e0 o\u00f9 je me terre<\/em>. Montr\u00e9al&nbsp;: Remue-m\u00e9nage.<\/p>\n\n\n\n<p>Huizinga, Johan. 1951 [1938] <em>Homo ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu<\/em>. Paris&nbsp;: Gallimard.<\/p>\n\n\n\n<p>Laurent&nbsp;Di&nbsp;Filippo. 2014. \u00ab&nbsp;Contextualiser les th\u00e9ories du jeu de Johan Huizinga et Roger Caillois&nbsp;\u00bb,&nbsp;<em>Questions de communication<\/em>, 25&nbsp;|&nbsp;2014, 281-308.<\/p>\n\n\n\n<p>Pelland, Azucena. 2023.&nbsp;\u00ab Sur les traces de la femme spectre&nbsp;\u00bb, no 38,&nbsp;Dossier&nbsp;\u00ab Bribes: la litt\u00e9rature en fragments&nbsp;\u00bb, no 38,&nbsp;En ligne &lt;<a href=\"http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/pelland-38\">http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/pelland-38<\/a>&gt;&nbsp;(Consult\u00e9 le 03\/11\/2024).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pleau, Jean-Philippe. 2024. <em>Rue Duplessis. Ma petite noirceur<\/em>. Qu\u00e9bec&nbsp;: Lux.<\/p>\n\n\n\n<p>Revault D\u2019Allones, Myriam. 2013. \u00ab&nbsp;Ce que dit la \u00ab&nbsp;crise&nbsp;\u00bb de notre rapport au temps&nbsp;\u00bb, dans <em>Vie sociale<\/em>, No 2\/2013, 39-51.<\/p>\n\n\n\n<p>Rimbaud, Arthur. 2009 [1871]. <em>Lettre \u00e0 Paul Demeny du 15 mai 1871<\/em>, Paris&nbsp;: La Pl\u00e9iade.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Elle est d\u00e9finie comme \u00ab la tendance \u00e0 percevoir des liens significatifs, des motifs, entre des \u00e9l\u00e9ments a priori non reli\u00e9s ou dont la cooccurrence est fortuite (tels des objets ou des id\u00e9es), Merriam-Webster, (s. d.), \u00ab Apophenia \u00bb, en ligne, https:\/\/www.merriam-webster.com\/dictionary\/apophenia (je traduis).&nbsp; Beaucoup plus usit\u00e9 dans les milieux acad\u00e9miques anglo-saxon et germanique, ce concept viendrait des travaux du psychiatre Klaus Conrad (1905-1961) sur les \u00ab psychoses d\u00e9butantes \u00bb et les premiers stades de la schizophr\u00e9nie.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Pour citer cet article :<\/h5>\n\n\n\n<p>Dansereau-Laberge, Simon. 2024.&nbsp;\u00ab Imposture(s). Virtualit\u00e9s du devenir \u00bb, no. 40, En ligne&nbsp;<a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9641\">https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9641<\/a> (Consult\u00e9 le xx \/ xx\/ xxxx).<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/dansereau-laberge_40.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 dansereau-laberge_40.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-c7c7abe4-b5bd-492d-bcff-fb814ac61c9b\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/dansereau-laberge_40.pdf\">dansereau-laberge_40<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/dansereau-laberge_40.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-c7c7abe4-b5bd-492d-bcff-fb814ac61c9b\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier&nbsp;&nbsp;\u00ab Impostures \u00bb, no 40 Il me semble que j\u2019ai toujours voulu me rendre au d\u00e9but de mon histoire, retracer \u00e0 rebours chaque \u00e9v\u00e8nement afin de d\u00e9celer le moment pr\u00e9cis de ma chute. 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