{"id":9747,"date":"2025-12-11T00:00:00","date_gmt":"2025-12-11T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9747"},"modified":"2025-12-06T19:04:06","modified_gmt":"2025-12-06T19:04:06","slug":"le-vivant-est-fonde-sur-des-partitions-langage-et-dissidences-somatiques-dans-les-furtifs-dalain-damasio","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9747","title":{"rendered":"Le vivant est fond\u00e9 sur des partitions : langage et dissidences somatiques dans Les furtifs d\u2019Alain Damasio"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9758\">Hors s\u00e9rie, actes du colloque interuniversitaire \u00e9tudiant de litt\u00e9rature (CIEL) 2025<\/a><\/h5>\n<p>Dans son roman, <i>Les furtifs <\/i>(Damasio 2019), Alain Damasio construit une dystopie politique et technologique o\u00f9 la surveillance ag\u00eet en tant que principe structurant de l\u2019organisation sociale \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la vie urbaine. En 2043, les grandes m\u00e9tropoles fran\u00e7aises, apr\u00e8s la faillite financi\u00e8re de la France en tant qu\u2019\u00c9tat-nation, sont vendues \u00e0 rabais \u00e0 des compagnies priv\u00e9es et sont administr\u00e9es par des consortiums commerciaux, imposant une logique de contr\u00f4le total sur les populations y habitant. Chaque personne y est g\u00e9olocalis\u00e9e en permanence via des implants connect\u00e9s ou des dispositifs biom\u00e9triques, tandis que les acc\u00e8s aux diff\u00e9rents quartiers de la ville sont r\u00e9gul\u00e9s gr\u00e2ce \u00e0 un syst\u00e8me de forfait (standard, pr\u00e9mium, privil\u00e8ge), ainsi que par des syst\u00e8mes d\u2019algorithmes comportementaux compil\u00e9s et contenus \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019appareils port\u00e9s \u00e0 m\u00eame le corps, principalement des anneaux port\u00e9s aux doigts qui contiennent toutes les informations personnelles des citoyen.ne.s. Cette gouvernance algorithmique vise \u00e0 optimiser la circulation des flux de population, mais, \u00e9galement, la propagation de publicit\u00e9s commerciales parasitaires, dans une forme extr\u00eame de ce que Shoshana Zuboff nomme le \u00ab capitalisme de surveillance \u00bb (Zubboff 2019). Or, cette forme de gouvernance vise surtout \u00e0 maintenir l\u2019ordre social par la tra\u00e7abilit\u00e9 absolue des individus et la mise en place de diff\u00e9rentes formes de capitaux sociaux attribu\u00e9s gr\u00e2ce \u00e0 ces dispositifs de surveillance.\u00a0<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce contexte qu\u2019est d\u00e9couverte une nouvelle esp\u00e8ce, se situant entre l\u2019animal et le v\u00e9g\u00e9tal : les furtifs. Bel et bien des \u00eatres de chair et de sang, les furtifs ont \u00e9volu\u00e9s de mani\u00e8re \u00e0 n\u2019exister que dans l\u2019angle mort de la vision humaine gr\u00e2ce \u00e0 une capacit\u00e9 mim\u00e9tique presque parfaite.\u00a0 Entit\u00e9s biologiques d\u2019une complexit\u00e9 extr\u00eame, ils sont capables de se fondre dans leur environnement, de modifier la mati\u00e8re m\u00eame de leurs corps et de vivre dans les interstices du visible gr\u00e2ce \u00e0 cette capacit\u00e9 de m\u00e9tabolisation de leur habitat physique, ainsi qu\u2019une habilet\u00e9 remarquable \u00e0 reproduire les sons qui les entourent. Les furtifs sont donc capables, soit de passer inaper\u00e7u, soit de d\u00e9tourner l\u2019attention de la personne qui serait susceptible de les d\u00e9couvrir. Le roman est centr\u00e9 autour de deux personnages principaux, Lorca et Sahar, qui tentent de retrouver leur fille Tishka, qu\u2019ils croient avoir \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9e par les Furtifs. Sahar est militante et enseigne dans des universit\u00e9s populaires clandestines \u00e0 m\u00eame les places et les parcs de la ville, tandis que Lorca int\u00e8gre une unit\u00e9 scientifique charg\u00e9e de capturer et, ultimement, d\u2019\u00e9tudier les furtifs.\u00a0<\/p>\n<p>Dans cet article, nous proposerons d\u2019examiner comment, dans le roman, les furtifs r\u00e9sistent \u00e0 une forme de biopolitique propre au technocapitalisme, notamment \u00e0 travers la mani\u00e8re dont ils articulent leur langage, que nous mettrons en lien avec ce que la philosophe, danseuse et commissaire d\u2019exposition Emma Big\u00e9 th\u00e9orise en tant que <i>dissidences somatiques <\/i>(Big\u00e9 2023). Dans un premier temps, nous esquisserons la mani\u00e8re dont la conception foucaldienne du biopouvoir permet de penser les logiques de contr\u00f4le des corps \u00e0 l\u2019\u00e8re du technocapitalisme pour ensuite analyser le langage des furtifs, en nous int\u00e9ressant particuli\u00e8rement \u00e0 la mani\u00e8re dont il est produit \u00e0 m\u00eame leurs corps. Enfin, nous montrerons comment cette reconfiguration du rapport entre corps et langage constitue une forme tangible de r\u00e9sistance au capitalisme de surveillance, en esquissant la mani\u00e8re dont les furtifs travaillent \u00e0 une politique du corps-langage.<\/p>\n<h3><b>Dissidences somatiques<\/b><\/h3>\n<p>Dans son essai, <i>Vall\u00e9e du silicium<\/i>, Damasio pose qu\u2019un des probl\u00e8mes centraux de notre relation \u00e0 la technologie, et plus sp\u00e9cifiquement au technocapitalisme, est la question de l\u2019effet qu&rsquo;ont ces formes sur les corps :<\/p>\n<blockquote>\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 de ce monde qui vient est qu\u2019il ne veut plus, physiquement, qu\u2019on bouge. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment : il ne veut plus que les <i>corps <\/i>\u2013 par nature contagieux, d\u00e9rangeants par leur pr\u00e9sence et bien trop vivants pour \u00eatre tout \u00e0 fait contr\u00f4lables &#8211; bougent. (Damasio 2024, 65)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Bien entendu, la question du corps dans sa relation \u00e0 la technique n\u2019est pas originale \u00e0 Damasio : dans les travaux de Michel Foucault, le corps est centralement pens\u00e9 comme le lieu d\u2019exercice des pouvoirs modernes et un des lieux privil\u00e9gi\u00e9s du d\u00e9veloppement du capitalisme, en particulier \u00e0 travers les dispositifs de discipline et de surveillance. Pour Foucault, le biopouvoir, ou la biopolitique, est d\u00e9crite comme un \u00ab d\u00e9veloppement [&#8230;] [de] disciplines [et de] de techniques diverses et nombreuses pour obtenir l\u2019assujettissement des corps et le contr\u00f4le des populations \u00bb (Foucault 1976, 184). Il ajoute que\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>ce bio-pouvoir a \u00e9t\u00e9, \u00e0 n\u2019en pas douter, un \u00e9l\u00e9ment indispensable au d\u00e9veloppement du capitalisme ; celui-ci n\u2019a pu \u00eatre assur\u00e9 qu\u2019au prix de l\u2019insertion contr\u00f4l\u00e9e des corps dans l\u2019appareil de production et moyennant un ajustement des ph\u00e9nom\u00e8nes de population aux processus \u00e9conomiques. (185)\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Avec la biopolitique, Foucault montre donc comment les soci\u00e9t\u00e9s contemporaines ne se contentent plus de contr\u00f4ler les individus par la loi, mais investissent la vie biologique elle-m\u00eame \u00e0 travers des technologies de normalisation qui profitent directement au capital et \u00e0 sa reproduction. Dans <i>Surveiller et punir<\/i>, Foucault \u00e9crit que\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>[le] corps est [&#8230;] directement plong\u00e9 dans un champ politique \u2013 les rapports de pouvoir op\u00e8rent sur lui une prise imm\u00e9diate ; ils l\u2019investissent, le marquent, le dressent, le supplicient, l\u2019astreignent \u00e0 des travaux, l\u2019obligent \u00e0 des c\u00e9r\u00e9monies, exigent de lui des signes. Cet investissement politique du corps est li\u00e9, selon des relation complexes et r\u00e9ciproques, \u00e0 son utilisation \u00e9conomique ; c\u2019est pour une bonne part, comme force de production que le corps est investi de rapports de pouvoir et de domination ; mais en retour sa constitution comme force de travail n\u2019est possible que s\u2019il est pris dans un syst\u00e8me d\u2019assujettissement [&#8230;] ; le corps ne devient force utile que lorsqu\u2019il est \u00e0 la fois corps productif et corps assujetti. (Foucault 1993 [1975], 34).\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La pens\u00e9e de Foucault, qui n\u2019est d\u2019ailleurs pas sans rappeler Marx qui, dans les <i>Manuscrits de 1844, <\/i>note qu\u2019en raison de la division du travail engendr\u00e9e par l\u2019accumulation du capital, les travailleur.es sont \u00ab abaiss\u00e9es intellectuellement et physiquement au rang de machine, d\u00e9shumanis\u00e9 et r\u00e9duit \u00e0 une activit\u00e9 abstraite<i> et \u00e0 un ventre <\/i>\u00bb (Marx 2021 [1932], 59. Nous soulignons), nous permet ici de mieux cerner comment, dans les syst\u00e8mes techno-capitalistes actuels, les technologies num\u00e9riques prolongent ces logiques : le corps devient un site de donn\u00e9es quantifi\u00e9es, r\u00e9gul\u00e9 par des algorithmes. Ce sont des <i>technologies politiques du corps<\/i>, au sens foucaldien, qui rendent possible une nouvelle forme de pouvoir : non plus r\u00e9pressif, mais <i>productif<\/i>, fa\u00e7onnant des corps conformes, tra\u00e7ables et efficaces. Pour Foucault, ces technologies politiques du corps, qui sont une \u00ab microphysique du pouvoir que les appareils et les institutions mettent en jeu, mais dont le champ de validit\u00e9 se place en quelque sorte entre ces grands fonctionnements et les corps eux-m\u00eames avec leur mat\u00e9rialit\u00e9 et leurs forces \u00bb (Foucault 1993 [1975], 34-35).<\/p>\n<p>Dans son essai, <i>Mouvementements<\/i>, Emma Big\u00e9 \u00e9labore une pens\u00e9e vaste et multiple, centr\u00e9 autour des potentiels \u00e9mancipateurs de la danse et, surtout, des liens entre la danse et l\u2019\u00e9cologie en tant que pratique politique. Elle y tente \u00ab une enqu\u00eate sur des danses, sur des mani\u00e8res de bouger et de se sentir boug\u00e9es, qui pourraient nous rappeler \u00e0 l\u2019alliance qui se tisse entre les animaux humains et les autres cr\u00e9atures terrestres \u00bb (Big\u00e9 2023, 27). Dans son ouvrage, elle aborde la notion des<i> dissidences somatiques, <\/i>qu\u2019elle d\u00e9finit comme une forme de <i>somactivisme, <\/i>c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab des activismes attentifs \u00e0 la vie, au soin que nous prenons les unes des autres, \u00e0 inventer de nouveaux imaginaires, diff\u00e9rents de ceux qui imposent la binarit\u00e9 entre l\u2019activit\u00e9 [&#8230;] et la passivit\u00e9 \u00bb (130). \u00ab [Empruntant] au champ des \u00e9tudes en danse [&#8230;] qui cherchent \u00e0 trafiquer, modifier et se r\u00e9approprier le fonctionnement du sujet en relation \u00e0 son environnement et aux autres \u00bb, les pratiques somatiques et par extension les <i>somactivismes <\/i>sont des pratiques corporelles utilis\u00e9es pour s\u2019\u00e9manciper \u00ab [des] habitudes contract\u00e9es notamment au sein de ces environnements pauvres en mondes-autres-qu&rsquo;humains que sont les centres urbains : la chor\u00e9graphie gestuelle du capitalisme mondial int\u00e9gr\u00e9 [r\u00e9duisant] et [arraisonnant] violemment les potentiels moteurs de l\u2019humanit\u00e9 \u00bb (130-131). Dans ce contexte, les dissidences somatiques sont d\u00e9finies par Big\u00e9 comme la mani\u00e8re de \u00ab penser le <i>soma <\/i>[du grec <i>\u03c3\u1ff6\u03bc\u03b1<\/i>, cadavre, mais que le philosophe et th\u00e9rapeute Thomas Hanna \u201ctransforme et retourne pour <i>d\u00e9signer l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue d\u2019habiter\u201d<\/i>] comme \u00e9cologie des pratiques articul\u00e9es, [&#8230;] impliquant une mani\u00e8re collective de c\u00e9l\u00e9brer les vies qui nous traversent \u00bb (134). Il est important de noter ici que le signe central de ce concept, pour Big\u00e9, est celui de la dissidence, choisie, ou non :\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p><i>Dissidence <\/i>vient du latin <i>dis-sedere <\/i>: ne pas s\u2019asseoir \u00e0 la bonne place, s\u2019asseoir de travers (Ahmed, 2010). On ne choisit pas toujours d\u2019\u00eatre lus comme dissidentes. Mais on peut s\u2019y obstiner. Il y a des \u00eatres, des personnes qui sont syst\u00e9matiquement cod\u00e9es comme n\u2019\u00e9tant <i>pas \u00e0 leur place<\/i>. Des \u00eatres que l\u2019on arr\u00eate (aux fronti\u00e8res, dans la rue). Des \u00eatres auxquels on assigne souvent le r\u00f4le d\u2019\u00eatre des corps, que l\u2019on r\u00e9duit souvent \u00e0 leur corps ou \u00e0 leur conformation somatique [&#8230;] (134).\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans le contexte de cet article, nous proposons donc de concevoir les dissidences somatiques telles que conceptualis\u00e9es par Emma Big\u00e9, en tant que r\u00e9sistance incarn\u00e9e et concr\u00e8te \u00e0 la forme sp\u00e9cifique que prends la biopolitique appliqu\u00e9e au technocapitalisme. Celle-ci prend notamment forme par la mani\u00e8re dont le corps devient un lieu de lutte potentielle par la r\u00e9appropriation du mouvement, un lieu de <i>somactivismes<\/i>.\u00a0<\/p>\n<h3><b>Langage(s) des furtifs<\/b><\/h3>\n<p>Ce qui nous am\u00e8ne donc au langage des furtifs. Dans le roman, celui-ci s\u2019ancre profond\u00e9ment dans la mati\u00e8re vivante du corps furtif, et existe en deux d\u00e9clinaisons. La premi\u00e8re forme de celui-ci ne repose pas sur un syst\u00e8me symbolique, ni sur toute forme de structure fixe, mais sur un flux vibratoire, un souffle articul\u00e9 par la chair elle-m\u00eame, une parole qui est \u00e0 la fois \u00e9nonciation et mouvement organique et qui est nomm\u00e9 dans le roman le \u00ab frisson \u00bb. Propre \u00e0 chaque furtif, agissant comme signature et comme empreinte individuelle, ce \u00ab frisson \u00bb, en tant qu\u2019expressivit\u00e9 <i>somatique <\/i>(au sens de Hanna), est \u00ab plus qu\u2019une s\u00e9rie de bruits\u2026 plus qu\u2019une musique ou un tempo [\u2026] un son vivant, tr\u00e8s riche en timbre, qui revient de proche en proche avec de minuscules diff\u00e9rences [et qui] nous fait frissonner \u00bb (Damasio 2019, p. 148). Le frisson d\u00e9joue les logiques de codification des langages humains standardis\u00e9s et arrive, donc, \u00e0 rendre la communication des furtifs inaudible, sauf pour ceux-ci, au travers du flux de sons ambiants. D\u2019autre part, une deuxi\u00e8me incarnation du langage des furtifs existe sous la forme de traces laiss\u00e9es par le biais de passages r\u00e9p\u00e9t\u00e9s de leur corps sur une surface.\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>[L\u2019\u00e9criture] cryptique des furtifs, qui n\u2019expose jamais aucun mot entier, seulement des lettres-\u00e9crans, des lettres d\u2019amorce, derri\u00e8re lesquelles se cachent dans des s\u00e9ries fasciculantes des dizaines d\u2019autres lettres, qu\u2019il faut d\u00e9voiler pour retrouver les mots invagin\u00e9s &#8211; comme s\u2019il avait fallu que leur \u00e9thos fondamental, qui est de savoir se cacher, cet \u00e9thos produise l\u2019\u00e9criture qui lui corresponde (314)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette \u00e9criture, donc, appel\u00e9e <i>Swykemg<\/i>, ou <i>Skymweg<\/i>, est un syst\u00e8me complexe de palimpsestes, qui n\u2019est pas compl\u00e8tement compris dans le roman, d\u2019ailleurs, et qui est \u00ab lu \u00bb par les furtifs probablement de mani\u00e8re olfactive, comme si chaque passage laissait une odeur pr\u00e9cise, permettant de d\u00e9chiffrer les couches de sens superpos\u00e9es laiss\u00e9es au fil des \u00e9critures. Celles-ci sont \u00e9galement collectives : lorsqu\u2019un furtif laisse une trace, un <i>skymweg, <\/i>sur une surface, un autre furtif peut s\u2019en servir pour, \u00e0 son tour, laisser un autre message ou pour ajouter du sens au message d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent.\u00a0<\/p>\n<p>Ce mode de communication, incarn\u00e9 \u00e0 m\u00eame le corps du furtif, pourrait \u00eatre analys\u00e9 \u00e0 travers le prisme des dissidences somatiques : la mani\u00e8re dont leur langage \u00ab reproduit leur \u00e9thos fondamental qui est de se cacher \u00bb agit en tant que m\u00e9taphore pour une forme de r\u00e9sistance \u00e0 la transparence et \u00e0 la surveillance omnipr\u00e9sentes de la soci\u00e9t\u00e9 hyperconnect\u00e9e d\u00e9crite dans le roman. Le langage des furtifs op\u00e8re donc ici en tant que m\u00e9taphore de formes de r\u00e9sistance au technocapitalisme, et en tant que r\u00e9appropriation du corps par le langage et vice versa. Bien loin d\u2019un simple outil de communication, il devient un moyen d\u2019\u00e9mancipation et de subversion, de dissidence. En \u00e9chappant \u00e0 la lisibilit\u00e9 impos\u00e9e par les syst\u00e8mes de contr\u00f4le, ce langage corporel et sonore \u00e9chappe \u00e0 la capture, et \u00e0 la r\u00e9duction \u00e0 une donn\u00e9e exploitable. Ainsi, les furtifs incarnent une politique du vivant qui passe par une forme de dissimulation qui d\u00e9fie les logiques dominantes de surveillance, d\u2019identification et de marchandisation des \u00ab corps assujettis \u00bb.<\/p>\n<p>Le mode de communication par frisson est \u00e9galement int\u00e9ressant en ce qu\u2019il amplifie le caract\u00e8re multiforme du <i>skymweg <\/i>: lib\u00e9r\u00e9 de toute forme graphique, le frisson est enti\u00e8rement fond\u00e9 sur la fluidit\u00e9 et le mim\u00e9tisme. Le frisson est en fait plus qu\u2019un langage dans la mesure o\u00f9, dans le roman, celui-ci est \u00e9galement une mani\u00e8re de s\u2019approprier et de m\u00e9taboliser son environnement, voire de le cr\u00e9er. Varech, personnage de philosophe du vivant dans le roman sp\u00e9cule que\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>le vivant est fond\u00e9 sur des partitions. [&#8230;] Quand un furtif m\u00e9tabolise du son, il l\u2019alt\u00e8re par sa dynamique vibratoire et en rejette des s\u00e9quences d\u00e9form\u00e9es, disons des samples remix\u00e9s et mutants. Autrement formul\u00e9, ils d\u00e9f\u00e8quent des ondes cisaill\u00e9es, \u00e0 fort pouvoir de p\u00e9n\u00e9tration corporelle, que ce soit dans l\u2019infrabasse ou l\u2019ultrason. Ces ondes ont une vraie puissance de percussion sur les cellules des animaux, le v\u00e9g\u00e9tal, mais aussi sur la mati\u00e8re dite inerte, par exemple les cristaux. [&#8230;] Pour \u00eatre simple, elles impactent la partition des \u00eatres vivantes qu\u2019elles traversent. Elles les pervibrent en quelque sorte. Donc elles modifient \u00e0 terme leur constitution. (402)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans cette optique, les furtifs incarnent donc une dissidence somatique radicale : ils ne parlent pas, ils vibrent ; ils ne signifient pas, ils r\u00e9sonnent. Ils cr\u00e9ent \u00e0 m\u00eame le langage qui, lui, est cr\u00e9\u00e9 a m\u00eame leur corps. Ce langage qui na\u00eet dans et par le corps est donc en soi un geste politique, une mani\u00e8re d\u2019\u00e9chapper aux syst\u00e8mes de contr\u00f4le biom\u00e9trique et linguistique qui quadrillent la ville dans le roman, dans une logique biopolitique clairement identifiable.\u00a0<\/p>\n<p>En conclusion, le lien entre la pens\u00e9e de Foucault, les dissidences somatiques d\u2019Emma Big\u00e9, et le langage des furtifs se tisse ainsi autour de la question de la r\u00e9habilitation du corps comme lieu de savoir. L\u00e0 o\u00f9 la biopolitique cherche \u00e0 discipliner et \u00e0 optimiser les corps, les dissidences somatiques visent \u00e0 d\u00e9construire ces formes d\u2019oppression \u00e0 partir de leur r\u00e9appropriation. En somme, la repr\u00e9sentation du langage des furtifs dans le roman d\u00e9montre une reconfiguration sensible et politique des rapports entre corps, langage et pouvoir, en pla\u00e7ant des formes de dissidences somatiques au c\u0153ur de la r\u00e9sistance au technocapitalisme. Par leurs modes d\u2019expression incarn\u00e9s \u00e0 m\u00eame leur corps les furtifs d\u00e9jouent les logiques de tra\u00e7abilit\u00e9 et de normalisation propres \u00e0 la biopolitique contemporaine et au capitalisme de surveillance.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>AHMED, Sara. 2012 [2010]. \u00ab Les rabat-joie f\u00e9ministes (et autres sujets obstin\u00e9s) \u00bb. <i>Cahiers du genre<\/i>, n\u00b0 53.<\/p>\n<p>BIG\u00c9, Emma. 2023. <i>Mouvementements.<\/i> Paris : La d\u00e9couverte.\u00a0<\/p>\n<p>DAMASIO, Alain. 2019. <i>Les furtifs.<\/i> Clamart : La Volte,\u00a0<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2024. <i>Vall\u00e9e du silicium. <\/i>Paris : Seuil.\u00a0<\/p>\n<p>FOUCAULT, Michel. 1976. <i>Histoire de la sexualit\u00e9, 1. La volont\u00e9 de savoir. <\/i>Paris : Gallimard.\u00a0<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1975. <i>Surveiller et punir<\/i>. Paris : Gallimard.\u00a0<\/p>\n<p>MARX, Karl. 2021 [1996]. <i>Manuscrits de 1844.<\/i> Paris : Flammarion.<\/p>\n<p>ZUBBOFF, Shoshana. 2020 [2019]. <i>L\u2019\u00e2ge du capitalisme de surveillance<\/i>. Paris : Zulma.<\/p>\n<h6>pour citer<\/h6>\n<p>Chiasson, Luc-Antoine. 2025. \u00ab Le vivant est fond\u00e9 sur des partitions : langage et dissidences somatiques dans <i>Les furtifs<\/i> d\u2019Alain Damasio \u00bb, <em>Postures<\/em>, \u00ab Actes du colloque CIEL 2025 \u00bb, hors s\u00e9rie, en ligne, &lt;https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9747&gt;, consult\u00e9 le xx\/xx\/xxxx.<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Acte-Colloque-Ciel-Luc-Antoine-Chiasson.docx.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 Acte Colloque Ciel - Luc-Antoine Chiasson.docx.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-110cc7ef-069e-4785-8087-0c2b5becc651\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Acte-Colloque-Ciel-Luc-Antoine-Chiasson.docx.pdf\">Acte Colloque Ciel &#8211; Luc-Antoine Chiasson.docx<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Acte-Colloque-Ciel-Luc-Antoine-Chiasson.docx.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-110cc7ef-069e-4785-8087-0c2b5becc651\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hors s\u00e9rie, actes du colloque interuniversitaire \u00e9tudiant de litt\u00e9rature (CIEL) 2025 Dans son roman, Les furtifs (Damasio 2019), Alain Damasio construit une dystopie politique et technologique o\u00f9 la surveillance ag\u00eet en tant que principe structurant de l\u2019organisation sociale \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la vie urbaine. 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