{"id":9769,"date":"2025-12-11T00:00:00","date_gmt":"2025-12-11T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9769"},"modified":"2025-12-06T19:12:38","modified_gmt":"2025-12-06T19:12:38","slug":"une-mort-qui-ne-devrait-pas-trop-se-voir-ce-que-permet-lenquete-empechee-dans-le-drap-blanc-de-celine-huyghebaert-et-lete-au-parc-belmont-de-thar","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9769","title":{"rendered":"\u00a0\u00ab\u00a0une mort qui ne devrait pas trop se voir\u00a0\u00bb\u00a0: Ce que permet l\u2019enqu\u00eate emp\u00each\u00e9e dans Le drap blanc de C\u00e9line Huyghebaert et L\u2019\u00e9t\u00e9 au parc Belmont de Thara Charland"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9758\">Hors s\u00e9rie, actes du colloque interuniversitaire \u00e9tudiant de litt\u00e9rature (CIEL) 2025<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: right;\">car ce qui est peut-\u00eatre pire que de mourir, c\u2019est d\u2019avoir mal v\u00e9cu, d\u2019avoir v\u00e9cu en \u00e9tant inconnu ou presque, m\u00eame des plus proches, de ceux qui nous ont aim\u00e9s.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: right;\">Ma\u00eft\u00e9 Snauwaert, <i>Toute histoire de deuil est une histoire d\u2019amour<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002ecb0000000000000000_9769\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002ecb0000000000000000_9769-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002ecb0000000000000000_9769-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Ma\u00eft\u00e9 Snauwaert. 2023. Toute histoire de deuil est une histoire d\u2019amour. Montr\u00e9al : Bor\u00e9al, coll. \u00ab Libert\u00e9 grande \u00bb, 165.<\/span><\/i><\/p>\n<p>Retracer les existences pass\u00e9es, faire appel \u00e0 la filiation, raconter le deuil, \u00e9voquer les souvenirs; il y a tant de mani\u00e8res de redonner sens \u00e0 ce qui n\u2019est plus. Puisqu\u2019 \u00ab\u00a0\u00e9crire est l\u2019acte du vivant\u00a0\u00bb (Bertrand 1999, 92), plusieurs artistes produisent des \u0153uvres \u00e0 partir de deuils v\u00e9cus. L\u2019usage de l\u2019\u00e9criture pour tenter de d\u00e9crire l\u2019indicible appara\u00eet cependant comme un d\u00e9fi. Devant l\u2019exp\u00e9rience de la perte, \u00ab\u00a0[n]ous n\u2019avons que le langage, et il faut le triturer, le faire crier, grincer, le tordre et le distordre pour le forcer \u00e0 pointer du doigt quelque chose qui ne peut qu\u2019\u00e9chapper. Nous n\u2019avons jamais les mots pour le dire. Ou nous n\u2019avons les mots que pour le dire\u00a0\u00bb (32-33). L\u2019agencement de disciplines telles que la litt\u00e9rature, les arts visuels et la photographie vient \u00e0 la fois r\u00e9interroger les traces laiss\u00e9es par une disparition et accomplir un certain \u00ab\u00a0travail de reconstitution m\u00e9morielle\u00a0\u00bb (Perron 2022, 57). Dans leurs \u0153uvres respectives, soit <i>Le drap blanc<\/i>, paru en 2019 au Quartanier, et <i>L\u2019\u00e9t\u00e9 au parc Belmont<\/i>, publi\u00e9 en 2022 aux \u00e9ditions La M\u00e8che, C\u00e9line Huyghebaert et Thara Charland tentent, chacune \u00e0 leur mani\u00e8re, de (re)composer le portrait de l\u2019absence cr\u00e9\u00e9e par leur p\u00e8re. Cette absence d\u00e9coule non seulement de la mort du p\u00e8re, mais aussi, selon les propos d\u2019Huyghebaert dans sa th\u00e8se de doctorat intitul\u00e9e <i>Les membres fant\u00f4mes. Donner la forme d\u2019un livre \u00e0 une disparition<\/i>, du \u00ab\u00a0processus par lequel une existence s\u2019efface\u00a0\u00bb (Huyghebaert 2018,\u00a09). Ces derniers ont laiss\u00e9 tr\u00e8s peu de traces et celles qui restent sont menac\u00e9es de dispara\u00eetre. Il ne reste plus que quelques photos, pi\u00e8ces d\u2019identit\u00e9 et peu de souvenirs partag\u00e9s. Dans <i>L\u2019\u00e9t\u00e9 au parc Belmont<\/i>, la m\u00e8re de la narratrice \u00ab\u00a0a laiss\u00e9 filtrer au compte-gouttes les informations\u00a0\u00bb (Charland 2022, 28) sur le pass\u00e9 du p\u00e8re. La figure de ce p\u00e8re fait par ailleurs office de \u00ab\u00a0pi\u00e8ce manquante [du puzzle] qui en fait perdre d\u2019autres avec elle\u00a0\u00bb (Flambert 2022). Pour <i>Le drap blanc<\/i>, il ne reste du p\u00e8re que \u00ab\u00a0l&rsquo;amertume de ceux qu&rsquo;il a laiss\u00e9s, la m\u00e8re, la s\u0153ur; le t\u00e9moignage de ceux qui restent\u00a0\u00bb (Huyghebaert 2018,\u00a044). L\u2019appartement a \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement vid\u00e9 de tous ses biens, dont la majorit\u00e9 d\u2019entre eux ont fini \u00e0 la poubelle. Rattrap\u00e9s par l\u2019ordre social, les membres de la famille \u2013 la m\u00e8re, les trois filles \u2013 accomplissent ces t\u00e2ches pour remplir \u00ab\u00a0dans l\u2019urgence\u00a0\u00bb (Huyghebaert 2019, 101) ce \u00ab\u00a0<i>devoir<\/i> qui mobilise\u00a0\u00bb (Snauwaert 2021, 91. L\u2019autrice souligne). Parce qu\u2019il \u00ab faut tr\u00e8s vite passer \u00e0 autre chose, retrouver le sourire et la bonne humeur, comme si nous tol\u00e9rions mal que quelqu\u2019un prenne trop de temps pour vivre son deuil\u00a0\u00bb (B\u00e9lisle et Vadebonc\u0153ur 2024, 63), les traces rattach\u00e9es \u00e0 l\u2019existence du d\u00e9funt sont rapidement \u00e9vacu\u00e9es de la sc\u00e8ne familiale et collective. \u00ab\u00a0Une mort acceptable, mentionne Huyghebaert, c&rsquo;est une mort qui peut \u00eatre tol\u00e9r\u00e9e par les vivants, donc c&rsquo;est une mort que l&rsquo;on ne repr\u00e9sente plus\u00a0\u00bb (Huyghebaert 2018, 66).\u00a0<\/p>\n<h3><b>Des existences anodines<\/b><\/h3>\n<p>Le manque de traces laiss\u00e9es par le p\u00e8re dans <i>Le drap blanc <\/i>et <i>L\u2019\u00e9t\u00e9 au parc Belmont<\/i> s\u2019explique principalement par deux effets\u00a0: une banalisation du deuil ordinaire ainsi que des insatisfactions relationnelles. L\u2019ordinaire fait appel \u00e0 ce qui est commun, qui peut parfois prendre une apparence de normalit\u00e9 et passer sous silence. L\u2019ordinaire incarne si bien sa signification dans le contexte d\u2019un deuil qu\u2019aucune notion de \u00ab\u00a0deuil ordinaire\u00a0\u00bb ne se d\u00e9finit clairement. Elle d\u00e9tient plut\u00f4t une d\u00e9finition par opposition au deuil pathologique, c\u2019est-\u00e0-dire un deuil \u00e9tant complexe, persistant et anormalement douloureux. Les deuils repr\u00e9sent\u00e9s dans <i>Le drap blanc <\/i>et <i>L\u2019\u00e9t\u00e9 au parc Belmont<\/i> sont banalis\u00e9s au point o\u00f9 l\u2019on pourrait tout autant les qualifier de deuils infraordinaires. Il n\u2019est en effet pas possible de parler \u00ab\u00a0des choses si famili\u00e8res qu\u2019on ne les aper\u00e7oit plus\u00a0\u00bb (Ari\u00e8s 1975,\u00a0143). Il n\u2019en reste pas moins que \u00ab\u00a0le banal peut laisser plus de traces et faire plus mal qu\u2019un drame bruyant\u00a0\u00bb (Huyghebaert 2019, 30-31). Le caract\u00e8re \u00ab\u00a0ordinaire\u00a0\u00bb ne s\u2019attribue pas qu\u2019au deuil dans les deux romans, mais aussi au p\u00e8re tant dans son existence que dans sa fa\u00e7on dont il est mort. Mario Huyghebaert, le p\u00e8re de C\u00e9line, \u00ab\u00a0parce qu\u2019il ne participe pas \u00e0 la grande histoire, ne se distingue pas de la masse des \u00eatres ordinaires, ne croit m\u00eame pas \u00e0 l\u2019existence de sa singularit\u00e9\u00a0\u00bb (Huyghebaert 2018, 86), s\u2019inscrit dans la cat\u00e9gorie des disparitions de \u00ab\u00a0l\u2019\u00eatre ordinaire\u00a0\u00bb (86). C\u2019est \u00e9galement le cas de Pierre Charland dans <i>L\u2019\u00e9t\u00e9 au parc Belmont<\/i> o\u00f9 ce dernier git dans \u00ab\u00a0un cercueil r\u00e9utilis\u00e9 pour tous les morts qui ne sont pas expos\u00e9s et que l\u2019on montre en cachette dans le sous-sol du salon fun\u00e9raire\u00a0\u00bb (Charland 2022, 108). L\u2019absence de certaines traces est amplifi\u00e9e au sein des romans par le manque de singularit\u00e9 du p\u00e8re faisant partie de la \u00ab\u00a0masse d\u2019anonymes que l\u2019Histoire avale et oublie\u00a0\u00bb (Huyghebaert 2018, 167). De plus, <i>L\u2019\u00e9t\u00e9 au parc Belmont <\/i>et <i>Le drap blanc<\/i> d\u00e9peignent des syst\u00e8mes familiaux aux relations pauvres, faibles et distantes. Les discussions sont rares, peu profondes et des r\u00e8gles sociales restreignantes jaillissent de la trame narrative. Sans savoir exactement pourquoi, les enfants se font interdire, m\u00eame une fois adulte, de \u00ab\u00a0parler de lui\u00a0\u00bb (Charland 2022,\u00a094) ou \u00ab\u00a0de conna\u00eetre leurs parents de cette fa\u00e7on-l\u00e0\u00a0\u00bb (Huyghebaert 2019,\u00a068).\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>La famille est r\u00e9gie par des codes, un langage, des interdits. On apprend par mim\u00e9tisme \u00e0 s\u2019y soumettre. On n\u2019ose pas poser certaines questions, car personne ne les a pos\u00e9es avant nous. Chacun finit par croire \u00e0 l\u2019existence d\u2019un grand secret dont la r\u00e9v\u00e9lation briserait les liens familiaux, alors que ce n\u2019est pas \u00e7a. Ce n\u2019est pas le secret qui menace la famille, c\u2019est la question qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 pos\u00e9e. Si on la posait, plus personne n\u2019arriverait \u00e0 se raccrocher \u00e0 sa petite histoire, quand bien m\u00eame aucune des r\u00e9ponses n\u2019y apporterait quoi que ce soit de nouveau (55).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans sa th\u00e8se de doctorat, Huyghebaert expose la n\u00e9cessit\u00e9 ou le d\u00e9sir d&rsquo;\u00e9tablir une relation avec son p\u00e8re par le langage. Elle \u00e9crit que \u00ab\u00a0[l]e langage est donc, paradoxalement, le signe de l&rsquo;incommunicabilit\u00e9 des \u00eatres, de la s\u00e9paration ontologique entre moi et l&rsquo;autre. Je lui parle pour \u00e9puiser une distance, mais l&rsquo;existence m\u00eame de la parole me rappelle \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 tangible de cette distance infranchissable\u00a0\u00bb (Huyghebaert 2018, 50). Elle ajoute aussi que: \u00ab\u00a0[c]&rsquo;est ce bruit de fond des oubli\u00e9s, aussi collectif qu&rsquo;ordinaire, qui m&rsquo;int\u00e9resse, ce eux infraordinaire.\u00a0\u00bb (89). Pour sa part, Charland \u00e9crit dans l\u2019essai de sa th\u00e8se <i>Cartographie du p\u00e8re<\/i>, \u00ab\u00a0Il faut s\u2019int\u00e9resser \u00e0 ce qui est enterr\u00e9, enfoui\u00a0\u00bb (Charland 2020, 172). \u00c0 la litt\u00e9rature vient se greffer un autre domaine pour lequel les autrices font appel; celui de l\u2019enqu\u00eate.<\/p>\n<h3><b>(Re)tracer les contours d\u2019une disparition<\/b><\/h3>\n<p>Dans certains deuils interminables et douloureux, que le psychiatre Robert Neuburger qualifie comme \u00e9tant des \u00ab\u00a0deuils aggrav\u00e9s\u00a0\u00bb (Neuburger 2005, 30), ce n\u2019est pas seulement la perte d\u2019un \u00eatre aim\u00e9 qui cause la souffrance des individus, mais \u00e9galement les \u00ab\u00a0cons\u00e9quences de cette perte sur l\u2019ensemble du groupe familial\u00a0\u00bb (30). Tous ces manques en contexte de deuil ordinaire m\u00e8nent les deux autrices \u00e0 entamer une d\u00e9marche de documentation sur la vie de leur p\u00e8re. La forme de l\u2019enqu\u00eate, pour laquelle la pratique litt\u00e9raire des deux autrices s\u2019inscrit, lie les disciplines de la litt\u00e9rature et des sciences sociales. Dans son ouvrage <i>Un nouvel \u00e2ge de l\u2019enqu\u00eate. Portraits de l\u2019\u00e9crivain contemporain en enqu\u00eateur<\/i>, publi\u00e9 en 2019 aux \u00c9ditions Corti, Laurent Demanze parcourt \u00ab\u00a0les formes et les imaginaires de la litt\u00e9rature contemporaine\u00a0\u00bb (Demanze 2019, 11). L\u2019enqu\u00eate donne \u00e0 lire, selon lui, \u00ab\u00a0le cheminement d\u2019une investigation, dans ses hypoth\u00e8ses et ses h\u00e9sitations, ses t\u00e2tonnements et ses doutes\u00a0\u00bb (11). Il d\u00e9ploie les fondements de cette approche particuli\u00e8re qui donne \u00e0 voir un agencement de pratiques.\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>[C]\u2019est contre l\u2019angoisse de la perte que s\u2019\u00e9crivent bien des enqu\u00eates contemporaines, pour sauver les traces infimes d\u2019existences mineures. T\u00e9moignages de survivants, archives et reliques mat\u00e9rielles sont sollicit\u00e9s pour composer le portrait des absents et dire la force mortif\u00e8re de l\u2019Histoire ou la puissance d\u2019occultation de nos soci\u00e9t\u00e9s (62).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les autrices entreprennent leur projet d\u2019investigation avec l\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0partir \u00e0 la recherche des mat\u00e9riaux biographiques [du] p\u00e8re, d\u00e9fricher les archives familiales et collectives, aller r\u00e9colter des t\u00e9moignages, accumuler des informations factuelles\u00a0\u00bb (Huyghebaert 2018,\u00a0120). Dans <i>L\u2019\u00e9t\u00e9 au parc Belmont<\/i>, la narratrice ajoute au texte ses intentions de recherche lorsqu\u2019elle regarde les enregistrements vid\u00e9o sur les cassettes qui ont \u00ab\u00a0enregistr\u00e9 la vie ordinaire, le vieillissement du clan\u00a0\u00bb (Charland 2022, 88). Elle dit\u00a0: \u00ab\u00a0Ce que je cherche est tr\u00e8s clair\u00a0: je veux voir le visage de mon p\u00e8re en mouvement, retrouver l\u2019intonation tra\u00eenante et le timbre particulier de sa voix, l\u2019entendre rire, peut-\u00eatre\u00a0\u00bb (88). Huyghebaert et Charland font appel aux t\u00e9moignages de leur entourage afin de r\u00e9colter des informations sur la vie du p\u00e8re et de cr\u00e9er des liens avec ceux et celles qui l\u2019ont c\u00f4toy\u00e9. Cette d\u00e9marche d\u2019enqu\u00eate cherche aussi \u00e0 \u00ab\u00a0\u00e9tablir du relationnel l\u00e0 o\u00f9, dans la vraie vie, il y a d\u00e9mesur\u00e9ment manqu\u00e9, avec la part d\u2019incompl\u00e9tude que cela comprend\u00a0\u00bb (Lahouste 2023, 121). <i>Le drap blanc <\/i>s\u2019amorce sur une conversation t\u00e9l\u00e9phonique entre C\u00e9line, la narratrice, et sa tante qu\u2019elle n\u2019a pas vu depuis l\u2019enterrement. Cette derni\u00e8re, peu ravie d\u2019entendre la demande de la fille de son fr\u00e8re mort \u00e0 la rencontrer, lui refuse toutes requ\u00eates. Elle ne veut \u00ab\u00a0plus penser \u00e0 \u00e7a\u00a0\u00bb (Huyghebaert 2019, 15). Pour elle, \u00ab\u00a0[c]\u2019est du pass\u00e9. C\u2019est enterr\u00e9\u00a0\u00bb (15) et \u00ab\u00a0ce n\u2019est pas possible\u00a0\u00bb (13) de l\u2019accueillir chez elle afin qu\u2019elle puisse regarder les photos dont le tout est \u00ab\u00a0enfoui quelque part\u00a0\u00bb (14). M\u00eame si la narratrice arrive du Qu\u00e9bec pour un court s\u00e9jour en France, l\u00e0 o\u00f9 Jeanne demeure, celle-ci raccroche en laissant \u00ab\u00a0<i>les incompr\u00e9hensions et les silences\u00a0<\/i>\u00bb (16) planer jusqu\u2019\u00e0 sa mort, six ans plus tard.\u00a0<\/p>\n<p>Dans <i>L\u2019\u00e9t\u00e9 au parc Belmont<\/i>, la narratrice pr\u00e9cise qu\u2019 \u00ab\u00a0on ne peut pas parler de lui. Grand-M\u00e8re interdit les souvenirs.\u00a0\u00bb (Charland 2022, 94). Les \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponse r\u00e9colt\u00e9s durant l\u2019enqu\u00eate sont entrecoup\u00e9s de silences. Lorsque la narratrice demande \u00e0 sa m\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0Tu l\u2019aimais?\u00a0\u00bb (29), cette derni\u00e8re r\u00e9pond, en \u00e9vitant son regard, l\u2019air d\u00e9tach\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0je devais\u00a0\u00bb (29). La narratrice sait que \u00ab\u00a0cette derni\u00e8re phrase scelle la fin de notre complicit\u00e9\u00a0\u00bb (29). Le malaise y est palpable. Seules les questions factuelles sont r\u00e9pondues. Ce qui touche l\u2019\u00e9motif, le relationnel, est \u00e9vit\u00e9. La narratrice s\u2019adresse directement \u00e0 son p\u00e8re lui disant\u00a0: \u00ab\u00a0La maison familiale n\u2019a rien gard\u00e9 de toi. La folie des r\u00e9novations maternelles a transform\u00e9 la m\u00e9lamine, le pr\u00e9lart, le contreplaqu\u00e9 en granit, bois franc et c\u00e9ramique\u00a0\u00bb (63). L\u2019autrice, pour qui cartographier le p\u00e8re vient, d\u2019une certaine mani\u00e8re, \u00ab\u00a0ancrer la perte dans du concret\u00a0: le sol, la terre, le territoire\u00a0\u00bb (Charland 2020,\u00a0175), soul\u00e8ve les traces de cette perte \u00e0 partir des r\u00e9novations effectu\u00e9es par la m\u00e8re. Rien de ce qui reste de la maison familiale ne permet de collecter des \u00e9l\u00e9ments d\u2019indices pouvant compl\u00e9ter le portrait de la vie du p\u00e8re. Seul\u00a0\u00ab\u00a0le sac \u00e0 ordures dans lequel tu as conserv\u00e9 ton album familial [contenant des] centaines de photos empil\u00e9es, pli\u00e9es, entass\u00e9es, se d\u00e9colorant \u00e0 l\u2019humidit\u00e9\u00a0\u00bb (Charland 2022, 65) sert de preuves pour l\u2019autrice. Ayant \u00e9galement le d\u00e9sir de visiter, pour une premi\u00e8re fois, la maison d\u2019enfance de son p\u00e8re, elle se fait conduire par son cousin dans l\u2019espoir de \u00ab\u00a0voir ce que la maison est devenue, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur\u00a0\u00bb (57). Leur d\u00e9sir est interrompu par le rythme de vie des personnes qui habitent maintenant cette maison. Comme bien des gens pour qui la vie continue, \u00ab\u00a0le monde travaille en apr\u00e8s-midi\u00a0\u00bb (59). Une photo de la devanture de la maison est prise en guise de consolation.<\/p>\n<h3><b>Des souvenirs et des liens effrit\u00e9s<\/b><\/h3>\n<p>Au sein des deux romans, le p\u00e8re fait partie int\u00e9grante de la dynamique familiale, et ce, en tout temps. Qu\u2019il soit mort ou vivant, pr\u00e9sent ou absent, ce dernier joue un r\u00f4le pour lequel son degr\u00e9 d\u2019absence affecte les rapports entre les autres membres de la famille. Dans <i>Le drap blanc<\/i>, le nom du p\u00e8re ne figure pas parmi les personnages de la liste qui pr\u00e9c\u00e8de les dialogues, mais se lie directement par rapport \u00e0 certains personnages. C\u2019est le cas, par exemple, de Jeanne, qui est d\u00e9crite comme \u00e9tant \u00ab\u00a0<i>la s\u0153ur de Mario<\/i>\u00a0\u00bb (Huyghebaert 2019, 54. L\u2019autrice souligne) et de Philippe, \u00ab\u00a0<i>l\u2019ami de jeunesse et l\u2019ex beau-fr\u00e8re de Mario<\/i>\u00a0\u00bb (Huyghebaert 2019, 54. L\u2019autrice souligne). La fragilisation des liens entre le p\u00e8re et son entourage se manifeste bien avant son d\u00e9c\u00e8s. Quelques ann\u00e9es avant la mort de Mario Huyghebaert, la s\u00e9paration de ce dernier d\u2019avec la m\u00e8re de ses filles vient d\u00e9j\u00e0 \u00e9branler l\u2019\u00e9quilibre familial; en effriter sa solidit\u00e9. Le r\u00e9cit est d\u00e9j\u00e0 refa\u00e7onn\u00e9 par la m\u00e8re qui efface les photos du p\u00e8re. Elle joue avec les souvenirs.\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Quand mes parents se sont s\u00e9par\u00e9s, ma m\u00e8re a refait les albums de famille. Il n\u2019y a pratiquement plus de photos de mon p\u00e8re dedans \u2013\u00a0parfois une silhouette en arri\u00e8re-plan, ou de dos\u00a0\u2013 si bien que personne ne pourrait deviner lequel des hommes apparaissant au fil des pages est le p\u00e8re des enfants que nous sommes. De temps en temps, elle dit\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ne jamais le rencontrer\u00a0\u00bb, et j\u2019ai l\u2019impression que, mes s\u0153urs et moi, on devient un peu friables, et que ce sera bient\u00f4t au tour de nos photos d\u2019\u00eatre bannies. Mais j\u2019exag\u00e8re. Ma m\u00e8re nous aime trop pour nous rayer de son histoire (35).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Par la manipulation des albums de famille, la m\u00e8re r\u00e9\u00e9crit le r\u00e9cit familial. Elle enl\u00e8ve le p\u00e8re pour le mettre en arri\u00e8re-plan. D\u00e9j\u00e0, la famille n\u2019est plus \u00e0 l\u2019image des souvenirs que s\u2019en font les enfants. L\u2019image est remani\u00e9e, refaite par rapport aux albums de famille et aux manipulations mat\u00e9rielles de la m\u00e8re. Une certaine menace ambig\u00fce de rupture filiale plane \u00e0 travers tout le r\u00e9cit du <i>Drap blanc<\/i>. Le p\u00e8re n\u2019\u00e9tant d\u00e9j\u00e0 plus tout \u00e0 fait repr\u00e9sent\u00e9 de son vivant, il ne faisait plus partie de l\u2019histoire que voulait raconter la m\u00e8re. Dans le cas de l\u2019enqu\u00eate que m\u00e8ne Thara Charland, les clich\u00e9s familiaux lui sont accessibles. Rien n\u2019emp\u00eache qu\u2019elle y retrouve \u00ab\u00a0[c]ette solitude que tu trainais partout\u00a0\u00bb (Charland 2022, 41). L\u2019inaccessibilit\u00e9 du p\u00e8re lui est rappel\u00e9e dans les photos qu\u2019elle consulte.\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Tant d\u2019emb\u00fbches donnent du fil \u00e0 retordre aux autrices \u00e0 r\u00e9colter des t\u00e9moignages. Parce que \u00ab\u00a0le deuil ordinaire n\u2019int\u00e9resse pas les photographes du dimanche\u00a0\u00bb (146), l\u2019enqu\u00eate sur ces \u00ab\u00a0existences mineures\u00a0\u00bb (Demanze 2019,\u00a062) se heurte \u00e0 notre culture de mort o\u00f9 \u00ab\u00a0la particularit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 occidentale contemporaine est peut-\u00eatre de faire comme si la mort n\u2019existait pas\u00a0\u00bb (Huyghebaert 2018,\u00a063). \u00c9tant donn\u00e9 que les autrices finissent par croire que \u00ab\u00a0briser les silences, c&rsquo;est peut-\u00eatre prendre le risque de briser les liens\u00a0\u00bb (Huyghebaert 2018, 124), celles-ci se retrouvent emp\u00each\u00e9es \u00e0 poursuivre leur enqu\u00eate de la mani\u00e8re dont elles le voulaient.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ont ainsi \u00e9t\u00e9 compil\u00e9s documents, t\u00e9moignages, projections, de fa\u00e7on \u00e0 dresser, depuis leurs interstices, quelques traits relatifs \u00e0 l\u2019homme qu\u2019\u00e9tait Mario Huyghebaert, tout en sachant que cette volont\u00e9 est apor\u00e9tique, inatteignable, l\u2019autrice se \u00ab\u00a0rend[ant] compte que c\u2019est impossible. de faire le portrait de cette personne\u00a0\u00bb (Lahouste 2023,\u00a0111).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 la suite de cette constatation, la narratrice du <i>Drap blanc <\/i>affirme que\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les premi\u00e8res entrevues ont \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement difficiles. Je croyais na\u00efvement que j\u2019allais emmener ma famille l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a craque. Mais je n\u2019ai pas eu le courage de briser le silence. Je n\u2019ai m\u00eame pas r\u00e9ussi \u00e0 nous faire revivre les \u00e9v\u00e9nements, \u00e0 peine les avons-nous reconstitu\u00e9s\u00a0(Huyghebaert 2019,\u00a055).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>N\u00e9anmoins, les autrices ont r\u00e9ussi \u00e0 concevoir, en d\u00e9pit des obstacles \u00e0 l\u2019enqu\u00eate, une \u0153uvre sur la vie de leur p\u00e8re. Comment y sont-elles parvenues?\u00a0<\/p>\n<h3><b>L\u2019absence mise en sc\u00e8ne<\/b><\/h3>\n<p>Ce qui se trouve r\u00e9ellement dans <i>Le drap blanc et L\u2019\u00e9t\u00e9 au parc Belmont<\/i> est un remaniement de l\u2019enqu\u00eate de d\u00e9part. En effet, les \u0153uvres t\u00e9moignent plut\u00f4t de l\u2019emp\u00eachement m\u00eame ou, comme le dit Demanze, du \u00ab\u00a0processus de l\u2019enqu\u00eate comme l\u2019objet m\u00eame de l\u2019enqu\u00eate\u00a0\u00bb (Demanze 2019,\u00a082). Huyghebaert t\u00e9moigne de sa d\u00e9marche dans sa th\u00e8se en disant\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est peut-\u00eatre \u00e0 partir de ce moment-l\u00e0 que se sont faufil\u00e9es les pr\u00e9misses d\u2019une id\u00e9e\u00a0: celle de faire un livre non pas sur la vie d\u2019un anonyme, mais sur les absences qu\u2019il a laiss\u00e9es\u00a0\u00bb (Huyghebaert 2018, 121). \u00c0 cette id\u00e9e s\u2019ajoute \u00e9galement une r\u00e9flexion qui lui permettra d\u2019aller de l\u2019avant avec une \u0153uvre qui t\u00e9moigne du processus de l\u2019enqu\u00eate qu\u2019elle a men\u00e9e.\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Apr\u00e8s des mois de recherche, je n&rsquo;avais toujours pas une preuve officielle que mon p\u00e8re avait bien exist\u00e9. Il m&rsquo;a fallu r\u00e9\u00e9couter plusieurs fois les entrevues pour comprendre que tout se trouvait dans les non-dits, les silences que j&rsquo;aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 effacer des bandes. Le sujet de mon livre \u00e9tait dans ces silences. Il me fallait \u00e0 pr\u00e9sent trouver une fa\u00e7on de les recueillir sans les transformer, sans trahir (Huyghebaert 2018, 127).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est donc \u00ab\u00a0entre le visible et le lisible\u00a0\u00bb (152) que Huyghebaert agence \u00e0 l\u2019\u00e9criture de son roman l\u2019absence de traces laiss\u00e9es par le p\u00e8re ainsi que les failles relationnelles de la famille.\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p><i>Depuis le d\u00e9but de cette enqu\u00eate, les choses les plus importantes adviennent hors champ. Chez \u00c9lodie, c\u2019est le r\u00e9cit de la querelle entre la tante Jeanne et la m\u00e8re qui d\u00e9marre alors que C\u00e9line n\u2019a pas eu le temps d\u2019installer la cam\u00e9ra sur son tr\u00e9pied; et il ne peut plus s\u2019arr\u00eater, ce r\u00e9cit, comme un v\u00e9lo dont les freins ont l\u00e2ch\u00e9<\/i> (Huyghebaert 2019, 73. L\u2019autrice souligne). \u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le p\u00e8re reste, autant dans <i>L\u2019\u00e9t\u00e9 au parc Belmont <\/i>que dans <i>Le drap blanc<\/i>, \u00ab\u00a0ce p\u00e8re insaisissable\u00a0\u00bb (Baril 2020, 46); \u00ab\u00a0un homme inaccessible et profond\u00e9ment malheureux, parti avant les adieux r\u00e9dempteurs\u00a0\u00bb (H\u00e9bert-Dolbec 2019,\u00a027); \u00ab\u00a0l\u2019homme presque inconnu\u00a0\u00bb (Perron 2022, 57). Le texte rend compte du portrait incomplet du p\u00e8re, sans essayer de le rendre plus clair. Puisqu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019album familial qui pr\u00e9existe \u00e0 l\u2019\u00e9criture de <i>L\u2019\u00e9t\u00e9 au parc Belmont<\/i>, Laurence Perron affirme que \u00ab\u00a0le texte le cr\u00e9e en articulant les photos sous la forme d\u2019un r\u00e9cit\u00a0\u00bb (57).<\/p>\n<p>Avec son ouvrage <i>Le troisi\u00e8me continent ou La litt\u00e9rature du r\u00e9el<\/i>, Ivan Jablonka propose une nouvelle cartographie des savoirs et des \u00e9critures o\u00f9, par la rencontre de la litt\u00e9rature et des sciences sociales, \u00ab\u00a0la recherche se r\u00e9concilie avec la cr\u00e9ation, o\u00f9 s\u2019invente une litt\u00e9rature-v\u00e9rit\u00e9 distincte de la litt\u00e9rature-fiction comme de la litt\u00e9rature grise\u00a0\u00bb (2024, 4e de couverture). Selon lui, \u00ab\u00a0l\u2019enqu\u00eate montre le savoir en train de se constituer [\u2026]. L\u2019historiographie du vide, d\u00e9finie par opposition au discours du plein (celui qui se drape dans son autorit\u00e9 et ses certitudes), pratique l\u2019histoire comme une descente au c\u0153ur de l\u2019absence \u00bb (12). Pour Demanze, \u00ab\u00a0la parole de l\u2019\u00e9crivain n\u2019est pas solitaire, mais solidaire d\u2019une collectivit\u00e9, attentive au mutisme des vies minuscules. Il s\u2019agit de saisir la r\u00e9alit\u00e9 sociale dans ces \u00e9clats de voix, loin de tout r\u00e9alisme, et de capter \u00e0 travers des dispositifs formels les bouleversements du r\u00e9el\u00a0\u00bb (Demanze 2019,\u00a028). Dans <i>Le drap blanc <\/i>et <i>L\u2019\u00e9t\u00e9 au parc Belmont<\/i>, l\u2019enqu\u00eate emp\u00each\u00e9e devient le nouvel objet de l\u2019enqu\u00eate et, comme le dit Huyghebaert dans sa th\u00e8se, \u00ab\u00a0[l]eur silence participe au processus de disparition de l&rsquo;histoire de mon p\u00e8re\u00a0\u00bb (Huyghebaert 2018, 86). L\u2019int\u00e9gration des entrevues, des disputes et des refus au sein des romans compose non pas n\u00e9cessairement le portrait du p\u00e8re, mais plut\u00f4t de son absence. Pour Pierre Bertrand, auteur du livre <i>Le c\u0153ur silencieux des choses. Essai sur l\u2019\u00e9criture comme exercice de survie<\/i>, l\u2019obstacle ne se con\u00e7oit pas toujours comme un emp\u00eachement, mais comme une \u00ab\u00a0condition de possibilit\u00e9\u00a0\u00bb (1999, 140).<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019obstacle renforce, ravive l\u2019\u00e9lan. C\u2019est parce qu\u2019on ne sait pas parler, qu\u2019on n\u2019arrive pas \u00e0 parler comme il faut, que la parole est d\u00e9fectueuse, trou\u00e9e, b\u00e9gayante, inarticul\u00e9e comme le g\u00e9missement ou le cri d\u2019un animal, qu\u2019on est forc\u00e9 de cr\u00e9er, notamment d\u2019\u00e9crire. Seule l\u2019\u00e9criture pourra dire l\u00e0 o\u00f9 la parole est d\u00e9faillante (94).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour Jablonka, la litt\u00e9rature de terrain est l\u00e0 pour faire \u00ab\u00a0Essayer de comprendre les autres, recueillir la trace des disparus, restituer la voix des sans-voix, faire place aux silences, aux non-dits, aux oublis, au malheur, tout cela constitue un enjeu \u00e0 la fois scientifique et litt\u00e9raire\u00a0\u00bb (Jablonka 2024, 59). Ces \u00e9l\u00e9ments constituent des invitations \u00e0 l\u2019\u00e9criture m\u00e9langeant fiction et sciences sociales. Dans son article publi\u00e9 en 2022 dans <i>Lettres qu\u00e9b\u00e9coises<\/i>, Huyghebaert indique que \u00ab\u00a0le sens n\u2019est pas dans ce qui est dit. Il est \u00e0 construire dans l\u2019intervalle entre les fragments mis c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te\u00a0\u00bb (8). L\u2019enqu\u00eate ne peut, de toute fa\u00e7on, \u00ab\u00a0suivre tous les fils, connecter tous les indices\u00a0: elle se r\u00e9sout \u00e0 une part essentielle d\u2019inach\u00e8vement.\u00a0\u00bb (Demanze 2019, 72).<\/p>\n<h3><b>Faire avec<\/b><\/h3>\n<p>Que faire de \u00ab\u00a0tous ces affreux r\u00e9cits avec lesquels on se d\u00e9bat quand un p\u00e8re meurt mal\u00a0\u00bb (Huyghebaert 2019, 268)\u00a0? Dans son article \u00ab\u00a0Ce que la \u201crecherche-cr\u00e9ation\u00a0\u201d fait \u00e0 l\u2019\u00e9criture de la recherche en litt\u00e9rature\u00a0\u00bb (2021), Violaine Houdart-M\u00e9rot explore une modalit\u00e9 d\u2019\u00e9criture qui lui semble r\u00e9currente dans les \u00e9crits associant cr\u00e9ation et recherche. Cette modalit\u00e9 s\u2019ins\u00e8re dans la forme narrative\u00a0o\u00f9 \u00ab\u00a0la recherche est alors con\u00e7ue comme une aventure dont on fait le r\u00e9cit\u00a0\u00bb (69). La narratrice du <i>Drap blanc<\/i> exprime bien ce choix de parcours\u00a0lorsqu\u2019elle dit\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai pris les morts, les refus et les bons sentiments. J\u2019ai fait avec\u00a0\u00bb (Huyghebaert 2019, 56).<\/p>\n<p>Dans son ouvrage sur les \u00e9critures de terrain pour lesquelles se m\u00e9langent histoire, science sociale et fiction, Dominique Viart d\u00e9fend les concepts d\u2019int\u00e9gration et de mise en \u00e9vidence des discours sociaux dans son int\u00e9gralit\u00e9.\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ces livres [qui agitent la sc\u00e8ne intellectuelle] sont le sympt\u00f4me d\u2019un \u00e9tat du corps social et id\u00e9ologique. R\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ces turbulences que l\u2019\u0153uvre suscite engage une \u00e9tude proche de la sociologie de l\u2019art et des m\u00e9diations, telle que celle pratiqu\u00e9e par Nathalie Heinich. Il s\u2019agit d\u2019ajouter \u00e0 l\u2019\u00e9tude de l\u2019\u0153uvre l\u2019ensemble des r\u00e9actions, y compris pol\u00e9miques, qu\u2019elle provoque \u2013 et de mettre en \u00e9vidence les discours sociaux dont elle est habit\u00e9e ou qu\u2019elle met en \u00e9vidence (Viart 2019).\u00a0\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><i>L\u2019\u00e9t\u00e9 au parc Belmont<\/i> et <i>Le drap blanc <\/i>s\u2019inscrivent dans cette veine o\u00f9, comme le dit Viart,\u00a0l\u2019ensemble des r\u00e9actions est int\u00e9gr\u00e9 au texte, laissant voir une dynamique familiale affect\u00e9e par les deuils ordinaires et les relations chamboul\u00e9es. Les \u0153uvres de Huyghebaert et de Charland laissent finalement voir ces dynamiques avec ses hauts, ses bas, ses disputes, ses malaises et ses silences.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<h3><b>Corpus \u00e9tudi\u00e9<\/b><\/h3>\n<p>CHARLAND, Thara. 2022. <i>L\u2019\u00e9t\u00e9 au parc Belmont<\/i>. Montr\u00e9al\u00a0: la M\u00e8che, coll. \u00ab\u00a0Les doigts ont soif\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>HUYGHEBAERT, C\u00e9line. 2019. <i>Le drap blanc<\/i>. Montr\u00e9al\u00a0: le Quartanier, coll. \u00ab\u00a0s\u00e9rie QR\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h3><b>Corpus secondaire<\/b><\/h3>\n<p>CHARLAND, Thara. 2020. \u00ab L\u2019\u00e9t\u00e9 au parc Belmont; suivi de Cartographie du p\u00e8re \u00bb. Th\u00e8se, Litt\u00e9rature de langue fran\u00e7aise, Universit\u00e9 de Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>HUYGHEBAERT, C\u00e9line. 2018. \u00ab Les membres fant\u00f4mes : donner la forme d&rsquo;un livre \u00e0 une disparition \u00bb Th\u00e8se, Doctorat en \u00e9tudes et pratiques des arts, Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al.<\/p>\n<h3><b>Corpus th\u00e9orique<\/b><\/h3>\n<p>ARI\u00c8S, Philippe. 1975. <i>Essais sur l\u2019histoire de la mort en Occident. Du Moyen-\u00c2ge \u00e0 nos jours<\/i>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>BELISLE, Mathieu et Alain Vadeboncoeur. 2024. <i>Quelqu\u2019un doit parler. Dialogue sur la mort et autres probl\u00e8mes insolubles<\/i>. Montr\u00e9al\u00a0: Lux, 2024.<\/p>\n<p>BERTRAND, Pierre. 1999. <i>Le c\u0153ur silencieux des choses. Essai sur l\u2019\u00e9criture comme exercice de survie<\/i>. Montr\u00e9al\u00a0: Liber impression.<\/p>\n<p>DEMANZE, Laurent. 2019. <i>Un nouvel \u00e2ge de l\u2019enqu\u00eate. Portraits de l\u2019\u00e9crivain contemporain en enqu\u00eateur<\/i>. Paris\u00a0: Corti, coll. \u00ab\u00a0Les Essais\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>FLAMBERT, Alex-Anne. 2022. \u00ab L\u2019\u00e9t\u00e9 au parc Belmont \u00bb. <i>La bibliomaniaque<\/i>, 13 juin. <a href=\"https:\/\/labibliomaniaque.ca\/2022\/06\/13\/lete-au-parc-belmont\/\">https:\/\/labibliomaniaque.ca\/2022\/06\/13\/lete-au-parc-belmont\/<\/a> (Page consult\u00e9e le 23 mai 2025).<\/p>\n<p>HOUDART-MEROT, Violaine. 2021. \u00ab Ce que la \u201crecherche-cr\u00e9ation \u201d fait \u00e0 l\u2019\u00e9criture de la recherche en litt\u00e9rature \u00bb, <i>Publifarum<\/i>, n\u00ba 36.<\/p>\n<p>HUYGHEBAERT, C\u00e9line. 2022. \u00ab Capturer les silences \u00bb. <i>Lettres qu\u00e9b\u00e9coises<\/i>, n\u00ba 185.<\/p>\n<p>JABLONKA, Ivan. 2024. <i>Le troisi\u00e8me continent ou La litt\u00e9rature du r\u00e9el<\/i>. Paris\u00a0: Seuil, coll. \u00ab\u00a0Traverse\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>LAHOUSTE, Corentin, David Martens et Ren\u00e9 Audet. 2023. \u00ab Faire jaillir, sous le linceul, les mouvements de la m\u00e9moire. Les d\u00e9ploiements m\u00e9diatiques du projet litt\u00e9raire et artistique<i> Le drap blanc<\/i> de C\u00e9line Huyghebaert\u00a0\u00bb, <i>Voix et images<\/i>, vol. XLIX, n\u00ba 145.<\/p>\n<p>NEUBURGER, Robert. 2005. <i>Les familles qui ont la t\u00eate \u00e0 l\u2019envers. Revivre apr\u00e8s un traumatisme familial<\/i>. Paris\u00a0: Odile Jacob, 2005.<\/p>\n<p>PERRON, Laurence. 2022. \u00ab La n\u00e9vrose familiale des romanciers \u00bb. <i>Lettres qu\u00e9b\u00e9coises<\/i>, n\u00ba 185.<\/p>\n<p>SNAUWAERT, Ma\u00eft\u00e9. 2023. <i>Toute histoire de deuil est une histoire d\u2019amour<\/i>. Montr\u00e9al\u00a0: Bor\u00e9al, coll. \u00ab\u00a0Libert\u00e9 grande\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>VIART, Dominique. 2019. \u00ab Terrains de la litt\u00e9rature \u00bb, <i>\u00c9tudes de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise des XX<\/i><i>e<\/i><i> et XXI<\/i><i>e <\/i><i>si\u00e8cles<\/i>, vol. 8.\u00a0<\/p>\n<h6>pour citer<\/h6>\n<p>Deguire, Camille. 2025. \u00ab \u00ab\u00a0une mort qui ne devrait pas trop se voir\u00a0\u00bb : Ce que permet l\u2019enqu\u00eate emp\u00each\u00e9e dans <i>Le drap blanc <\/i>de C\u00e9line Huyghebaert et <i>L\u2019\u00e9t\u00e9 au parc Belmont <\/i>de Thara Charland \u00bb, <em>Postures<\/em>, \u00ab Actes du colloque CIEL 2025 \u00bb, hors s\u00e9rie, en ligne, &lt;https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9769&gt;, consult\u00e9 le xx\/xx\/xxxx.<\/p>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Deguire-Camille_Appel-de-texte-Postures_CIEL-2025.docx.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 Deguire, Camille_Appel de texte Postures_CIEL 2025.docx.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-6d4ca327-aa0b-4dec-860b-4741d50c813f\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Deguire-Camille_Appel-de-texte-Postures_CIEL-2025.docx.pdf\">Deguire, Camille_Appel de texte Postures_CIEL 2025.docx<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Deguire-Camille_Appel-de-texte-Postures_CIEL-2025.docx.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-6d4ca327-aa0b-4dec-860b-4741d50c813f\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>Ma\u00eft\u00e9 Snauwaert. 2023. Toute histoire de deuil est une histoire d\u2019amour. Montr\u00e9al : Bor\u00e9al, coll. \u00ab Libert\u00e9 grande \u00bb, 165.<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hors s\u00e9rie, actes du colloque interuniversitaire \u00e9tudiant de litt\u00e9rature (CIEL) 2025 car ce qui est peut-\u00eatre pire que de mourir, c\u2019est d\u2019avoir mal v\u00e9cu, d\u2019avoir v\u00e9cu en \u00e9tant inconnu ou presque, m\u00eame des plus proches, de ceux qui nous ont aim\u00e9s. Ma\u00eft\u00e9 Snauwaert, Toute histoire de deuil est une histoire d\u2019amour Retracer les existences pass\u00e9es, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1446],"tags":[1451],"class_list":["post-9769","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actes-du-colloque-ciel-2025","tag-deguire-camille"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9769","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9769"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9769\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":10030,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9769\/revisions\/10030"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9769"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9769"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9769"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}