{"id":9826,"date":"2025-12-11T00:00:00","date_gmt":"2025-12-11T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9826"},"modified":"2025-12-06T18:40:26","modified_gmt":"2025-12-06T18:40:26","slug":"porno-fictions-resignifications-des-discours-pornographiques-a-partir-de-deux-oeuvres-de-paul-b-preciado","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9826","title":{"rendered":"Porno\/fictions : (re)significations des discours pornographiques \u00e0 partir de deux \u0153uvres de Paul B. Preciado"},"content":{"rendered":"\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9797\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9797\">Hors dossier, actes de la journ\u00e9e d&rsquo;\u00e9tudes de l&rsquo;AECSEL 2025<\/a><\/h5>\n\n\n<p>Malgr\u00e9 que les \u00e9tudes pornographiques aient, dans les derni\u00e8res d\u00e9cennies, gagn\u00e9es en l\u00e9gitimit\u00e9 et en importance, et malgr\u00e9 que ce champ de savoirs se fonde sur une approche interdisciplinaire, il demeure plut\u00f4t marginal d\u2019aborder la pornographie sous le couvert de la litt\u00e9rature et de ses grilles de lecture propres. Ainsi, il est assez rare d\u2019entendre parler de pornographie en tant que fiction. Une telle approche se r\u00e9v\u00e8le pourtant utile en tant qu\u2019elle permet de jeter un regard diff\u00e9rent sur les discours, les normes et les repr\u00e9sentations qui r\u00e8glent la pornographie de masse et son industrie. Comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019observer un prisme sous un nouvel angle et d\u2019en d\u00e9crire les facettes et les coins par le biais d\u2019un autre langage, l\u2019objet demeure le m\u00eame, mais notre compr\u00e9hension s\u2019en voit bonifi\u00e9e.\u00a0<\/p>\n<p>Quelles fictions, quels discours, quelles normes et quelles repr\u00e9sentations produit la pornographique de masse?\u00a0Il s\u2019agit-l\u00e0 d\u2019une des questions que sous-tend l\u2019essai <i>Pornotopie\u00a0: Playboy et l\u2019invention de la sexualit\u00e9 multim\u00e9dia<\/i> du philosophe Paul B. Preciado. Par l\u2019importation du registre de la litt\u00e9rature dans son analyse, Preciado met de l\u2019avant une nouvelle mani\u00e8re de d\u00e9coder, de <i>lire<\/i> de la pornographie de masse. Il nous devient alors plus ais\u00e9 de saisir par quels proc\u00e9d\u00e9s et dispositifs celle-ci produit des fictions du sexe, ainsi que les effets de ces derni\u00e8res.\u00a0<\/p>\n<p>Ce ne serait pas un <i>spoiler<\/i> de dire d\u2019embl\u00e9e que ces fictions sont misogynes, coloniales et h\u00e9t\u00e9ropatriarcales. L\u2019id\u00e9e selon laquelle la pornographie de masse<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9826\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9826-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9826-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Tout au long de cet article, je diff\u00e9rencie la pornographie de masse, consid\u00e9r\u00e9e comme norme dans l\u2019\u00e9conomie pornographique contemporaine, de ses alternatives (la post-pornographie et la alt-porn, par exemple, pour ne nommer que celles-l\u00e0). Si l\u2019expression \u00ab pornographie de masse \u00bb poss\u00e8de plusieurs synonymes \u2013 industrie pornographique, pornographie industrielle, industrie du X, pornographie mainstream, etc. \u2013 tous renvoient \u00e0 un m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne, soit \u00e0 l\u2019industrie de masse fabriquant un produit standardis\u00e9, avec pour objectif de g\u00e9n\u00e9rer du profit (Jutras, 2021, p. 28). Ce que je souhaite d\u00e9signer ici, c\u2019est, pour le dire simplement, le type de contenu que l\u2019on retrouve sur des sites tels que Pornhub ; la pornographie commerciale, souvent h\u00e9t\u00e9rosexuelle, qui est de nos jours g\u00e9n\u00e9ralement accessible en ligne, distribu\u00e9e et consomm\u00e9e massivement.<\/span> enferme les femmes dans une position passive d\u2019objet du d\u00e9sir est admise<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9826\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9826-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9826-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Pour une analyse d\u00e9taill\u00e9e de la dynamique homme sujet du d\u00e9sir actif\/femme objet du d\u00e9sir passif r\u00e9glant les scripts sexuels de la pornographie de masse et, plus largement, la culture h\u00e9t\u00e9rosexuelle contemporaine, voir l\u2019essai Le principe du cumshot de Lili Boisvert (2017). <\/span>. La valeur patriarcale et h\u00e9t\u00e9ronormative des repr\u00e9sentations issues de la pornographie de masse m\u2019appara\u00eet, \u00e0 ce stade de la conversation et au regard des multiples recherches produites \u00e0 cet effet, indiscutable. Cependant, l\u2019analyse de ces fictions, en approfondissant notre compr\u00e9hension du contexte culturel autorisant leur existence, permet \u00e9galement d\u2019identifier des strat\u00e9gies de riposte efficaces, \u00e0 savoir\u00a0: comment r\u00e9sister \u00e0 ces fictions, les d\u00e9placer, les resignifier ou en g\u00e9n\u00e9rer de nouvelles?<\/p>\n<h3><b>Une utopie sexuelle \u00e0 oreilles de lapin<\/b><\/h3>\n<p>Avec <i>Pornotopie\u00a0: Playboy et l\u2019invention de la sexualit\u00e9 multim\u00e9dia<\/i>, Preciado fait entrer le domaine de la fiction dans celui de la pornographie. Cet ouvrage constitue une \u00e9tude de cas de l\u2019empire <i>Playboy<\/i>, au travers de laquelle l\u2019auteur emprunte \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Michel Foucault divers outils d\u2019analyses \u2013 dont l\u2019h\u00e9t\u00e9rotopie, qui nous sera particuli\u00e8rement \u00e9clairante\u00a0\u2013 afin de les transposer aux espaces et architectures cr\u00e9\u00e9s par l\u2019entreprise \u00e0 embl\u00e8me de t\u00eate de lapin.<\/p>\n<p>Pour rappel, <i>Playboy<\/i> tient d\u2019abord lieu de magazine, que l\u2019on qualifie de divertissement pour hommes. Or, cette revue capitalise fortement sur la dimension \u00e9rotique de son contenu, de telle sorte qu\u2019il convient de dire que <i>Playboy<\/i> correspond aussi \u00e0 une d\u00e9finition conventionnelle de la pornographie<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9826\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9826-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9826-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">La linguiste Marie-Anne Paveau propose, selon moi, la d\u00e9finition la plus juste et compl\u00e8te de la pornographie en la d\u00e9signant comme un produit fabriqu\u00e9 dans l\u2019intention de produire une excitation \u00e9rotique, par la mise en sc\u00e8ne du plaisir sexuel, et dont les repr\u00e9sentations, quelles que soient leur forme, sont publiques (2014, p. 47).<\/span>. Fond\u00e9 en 1953 \u00e0 Chicago par Hugh Hefner, le magazine et ses d\u00e9clinaisons ont jouit d\u2019un impact colossal sur l\u2019industrie pornographique\u00a0: ils ont en effet particip\u00e9 \u00e0 d\u00e9finir la pornographie elle-m\u00eame, sa diffusion, sa consommation, ses codes, ses scripts sexuels, ses st\u00e9r\u00e9otypes et, surtout, sa mani\u00e8re d\u2019habiter l\u2019espace m\u00e9diatique. Outre le magazine en tant que tel, l\u2019empire <i>Playboy<\/i> se constitue \u00e9galement de son fameux Manoir et de ses autres maisons, de ses clubs, de son avion priv\u00e9 ; une panoplie de lieux, donc, d\u2019espaces et d\u2019architectures qui, comme le montre Preciado par son enqu\u00eate, participent \u00e0 d\u00e9finir la pornographie et, plus sp\u00e9cifiquement, ce qu\u2019elle fait et comment elle le fait.<\/p>\n<p>L\u2019entreprise <i>Playboy<\/i> voit le jour lors d\u2019une importante p\u00e9riode d\u2019expansion capitaliste suivant la seconde guerre mondiale, qui engendrera \u00e0 son tour l\u2019\u00e9conomie de surconsommation que l\u2019on conna\u00eet encore aujourd\u2019hui (Preciado 2010, 109). Preciado soutient que c\u2019est dans ce contexte \u00e9conomique qu\u2019appara\u00eet le mod\u00e8le de vie s\u00e9cure bas\u00e9e sur le couple reproducteur et sur la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e (109) \u2013 comprendre : deux parents monogames et h\u00e9t\u00e9rosexuels, une maison de banlieue, une voiture bien gar\u00e9e dans son stationnement d\u2019asphalte, le gazon bien entretenu, les enfants \u00e9galement entretenus, etc. Or, toujours selon l\u2019auteur, le Manoir <i>Playboy<\/i> des ann\u00e9es cinquante tranche radicalement avec le mod\u00e8le de famille nucl\u00e9aire\u00a0dominant cette m\u00eame p\u00e9riode : le Manoir en tant que maison, en tant que lieu o\u00f9 l\u2019on vit, ne repr\u00e9sente pas un espace reproductif h\u00e9t\u00e9rosexuel standard, mais bien une \u00ab\u00a0fiction \u00e9rotique pouvant en m\u00eame temps fonctionner comme domicile et comme centre de production\u00a0\u00bb (110). Le Manoir se poserait ainsi comme une alternative \u00e0 l\u2019habitation unifamiliale de cette \u00e9poque (110).\u00a0<\/p>\n<p>Parce que le but du Manoir et, plus largement, de tous les espaces <i>Playboy<\/i>, c\u2019est en effet d\u2019y vivre, mais aussi d\u2019y \u00eatre vu. Il faut se rappeler les \u00ab\u00a0<i>Playmates<\/i>\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0<i>Bunnies<\/i>\u00a0\u00bb qui y domiciliaient avec Hugh Hefner, ainsi qu\u2019avec un certains nombres de visiteurs occasionnels, amis ou vedettes. Le Manoir, ainsi que les autres espaces <i>Playboy<\/i> \u00e0 l\u2019image de ce dernier, se voulaient des lieux extravagants dans leur architecture, dans les f\u00eates et les orgies qui s\u2019y d\u00e9roulaient. Apr\u00e8s tout, leur objectif \u00e9tait bien de vendre du r\u00eave, soit le r\u00eave de l\u2019utopie h\u00e9t\u00e9rosexuelle telle qu\u2019imagin\u00e9e par Hefner. <i>Playboy<\/i> \u00e9tait aussi et surtout une entreprise multim\u00e9dia visant \u00e0 importer le public \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ses espaces physiques. Ceux-ci se r\u00e9v\u00e8lent donc \u00eatre \u00e0 la fois priv\u00e9s et publics, tout \u00e0 la fois surexpos\u00e9s, pornographiques, spectaculaires, et mimant en parall\u00e8le le fonctionnement d\u2019une maison ; d\u2019o\u00f9 cette expression de \u00ab\u00a0fiction \u00e9rotique\u00a0\u00bb op\u00e9rant \u00e0 la fois comme domicile et comme industrie mentionn\u00e9e plus t\u00f4t (110).\u00a0<\/p>\n<p>En effet, Preciado montre bien comment le Manoir \u00e9tait dot\u00e9 d\u2019une s\u00e9rie de technologies permettant de \u00ab l\u2019ouvrir \u00bb au monde et donc d\u2019\u00eatre consomm\u00e9e par le public. Appara\u00eet ici la\u00a0 m\u00e9taphore de la \u00ab\u00a0fen\u00eatre multim\u00e9dia\u00a0\u00bb permettant d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la vie faussement priv\u00e9e des espaces <i>Playboy<\/i> (113). Preciado emploie \u00e9galement l\u2019expression \u00ab\u00a0rh\u00e9torique du <i>strip-tease<\/i>\u00a0\u00bb (69) pour imager ce processus par lequel aussi bien le Manoir que Hefner \u2013 puisqu\u2019il s\u2019y mettait lui-m\u00eame en sc\u00e8ne \u2013 d\u00e9shabillaient la sph\u00e8re priv\u00e9e dans une sorte \u00ab\u00a0d\u2019auto-exhibition domestique\u00a0\u00bb (79) afin de la r\u00e9v\u00e9ler aux yeux du public. Parmi les technologies \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans ce processus, on comptait des dispositifs d\u2019enregistrement et de projection \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame du Manoir. Il y avait \u00e9videmment le magazine <i>Playboy<\/i> en tant que tel qui, par sa publication assidue, entretenait la fiction \u00e9rotique. On peut aussi nommer les \u00e9missions t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es produites par l\u2019entreprise elle-m\u00eame, ainsi que les m\u00e9dias ind\u00e9pendants qui s\u2019int\u00e9ressaient au ph\u00e9nom\u00e8ne <i>Playboy<\/i>, et dont les diff\u00e9rents reportages ou documentaires, \u00e0 leur tour, participaient \u00e0 entretenir la fiction \u00e9rotique. Cette couverture m\u00e9diatique monstre\u00a0\u2013\u00a0et in\u00e9dite pour l\u2019\u00e9poque\u00a0\u2013 \u00a0constituait la base de l\u2019acc\u00e8s continu \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des architectures Playboy et \u00e0 son imaginaire. Le Manoir \u00e9tait ainsi hyperconnect\u00e9, anticipant d\u00e8s lors sur le genre de la t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9. \u00c9galement, la cr\u00e9ation et l\u2019entretient d\u2019une telle fiction domestique n\u2019est pas sans rappeler la logique des r\u00e9seaux sociaux contemporains et la mise en sc\u00e8ne du soi qu\u2019ils sous-tendent.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que Preciado en vient \u00e0 identifier la strat\u00e9gie de repr\u00e9sentation par d\u00e9faut de l\u2019entreprise Playboy : la production \u00ab\u00a0d&rsquo;une autofiction th\u00e9\u00e2tralis\u00e9e et publique de l&rsquo;int\u00e9rieur domestique et priv\u00e9\u00a0\u00bb, fonctionnant selon un \u00ab\u00a0processus de production th\u00e9\u00e2trale et de construction narrative o\u00f9 chaque d\u00e9tail a \u00e9t\u00e9 techniquement orchestr\u00e9\u00a0\u00bb (81). Ici encore, difficile de ne pas y reconna\u00eetre les r\u00e9seaux sociaux tels qu\u2019on les conna\u00eet aujourd\u2019hui. Or, plus encore que le caract\u00e8re fictif de ce v\u00e9ritable th\u00e9\u00e2tre sexuel, c\u2019est aussi la dimension utopique des espaces Playboy que l\u2019auteur souligne. En empruntant le terme \u00e0 l\u2019\u00e9crivain Steven Marcus, Preciado va ainsi d\u00e9signer l\u2019empire Playboy comme une <i>pornotopie<\/i>.\u00a0<\/p>\n<p>Le concept de pornotopie tel qu\u2019\u00e9labor\u00e9 par Marcus correspondait initialement \u00e0 la dimension utopique, mais pour l\u2019heure strictement imaginaire, des repr\u00e9sentations sexuelles\u00a0; selon cette premi\u00e8re d\u00e9finition, il s\u2019agirait d\u2019espaces plastiques, de fantasmes \u00ab\u00a0familier[s] et inavouable[s]\u00a0\u00bb situ\u00e9s dans la t\u00eate de la personne les pensant (2010, 116). Suivant Marcus, la pornotopie ne peut donc pas \u00eatre localis\u00e9e, puisqu\u2019elle demeure un espace mental et personnel. Toutefois, Preciado \u2013 en bon foucauldien \u2013 souligne que quatre ans apr\u00e8s la pornotopie de Marcus, Foucault \u00e9labore \u00e0 son tour le concept d\u2019h\u00e9t\u00e9rotopie.<\/p>\n<p>Les h\u00e9t\u00e9rotopies de Foucault s\u2019apparentent aux utopies en tant qu\u2019elles sont elles aussi des \u00ab\u00a0espaces-autres\u00a0\u00bb, mais s\u2019en d\u00e9marquent du fait qu\u2019elles sont localisables. Ce sont\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>des sortes de contre-emplacements, sortes d\u2019utopies effectivement r\u00e9alis\u00e9es dans lesquelles les emplacements r\u00e9els, tous les autres emplacements r\u00e9els que l\u2019on peut trouver \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la culture sont \u00e0 la fois repr\u00e9sent\u00e9s, contest\u00e9s et invers\u00e9s, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables \u00bb (Foucault 1967).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les h\u00e9t\u00e9rotopies ont cette capacit\u00e9 particuli\u00e8re de juxtaposer \u00ab\u00a0en un seul lieu r\u00e9el plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en eux-m\u00eames incompatibles\u00a0\u00bb (1967). Le th\u00e9\u00e2tre en demeure l\u2019exemple le plus \u00e9clairant, puisque sa sc\u00e8ne est \u00e0 la fois le lieu r\u00e9el du th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 la fois l\u2019endroit o\u00f9 se juxtapose diff\u00e9rents lieux imagin\u00e9s et n\u2019ayant aucun lien entre eux (1967). Si Foucault identifie six principes \u00e0 l\u2019h\u00e9t\u00e9rotopie, il suffit pour l\u2019instant de retenir le sixi\u00e8me et dernier principe, celui selon lequel les h\u00e9t\u00e9rotopies sont n\u00e9cessairement dot\u00e9es d\u2019une fonction (1967).<\/p>\n<p>En joignant les deux concepts d\u2019utopie et d\u2019h\u00e9t\u00e9rotopie, Preciado conclut que le complexe m\u00e9diatique Playboy \u00ab\u00a0fonctionnait [\u2026] comme une pornotopie localis\u00e9e, une h\u00e9t\u00e9rotopie sexuelle propre au capitalisme tardif des soci\u00e9t\u00e9s de superconsommation de la guerre froide\u00a0\u00bb (2010, 118). Ainsi, la pornotopie de Preciado rend d\u2019abord compte de la dimension utopique de la pornographie et de ses repr\u00e9sentations\u00a0\u2013\u00a0utopique ou dystopique, pourrait-on argumenter, selon la repr\u00e9sentation et qui la re\u00e7oit. Toutefois, en tant qu\u2019elle est proche de l\u2019h\u00e9t\u00e9rotopie \u00e9labor\u00e9e par Foucault, la pornotopie de Preciado est surtout <i>dot\u00e9e d\u2019une fonction pr\u00e9cise<\/i>. Il faut insister sur cette \u00ab\u00a0fonction op\u00e9ratoire\u00a0\u00bb de la pornotopie, puisqu\u2019\u00ab\u00a0elle ne renvoie pas \u00e0 une essence, mais s\u2019inscrit dans une s\u00e9rie historique\u00a0\u00bb (120). En effet, si l\u2019on reprend l\u2019exemple embl\u00e9matique du Manoir Playboy et de \u00ab\u00a0ses d\u00e9riv\u00e9s\u00a0\u00bb, on constate que ce dernier n\u2019\u00e9tait pas \u00ab\u00a0seulement le fruit de l&rsquo;imagination de Hefner\u00a0\u00bb, mais aussi du contexte historique qui les a vus na\u00eetre (120).<\/p>\n<p>Le concept de pornotopie tel que d\u00e9velopp\u00e9 par Preciado nous r\u00e9v\u00e8le que les espaces et les repr\u00e9sentations pornographiques sont le produit de leur contexte historique, culturel, \u00e9conomique et technologique. Cons\u00e9quemment, elles formulent des fictions du sexe, et ces fictions t\u00e9moignent de quelque chose sur le r\u00e9el. Or, ce quelque chose-l\u00e0, ce n\u2019est pas forc\u00e9ment le sexe lui-m\u00eame ; pour le dire en des termes foucaldien, il ne s\u2019agit pas de la \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9 du sexe \u00bb en tant que celle-ci constituerait une v\u00e9rit\u00e9 objective \u00e0 d\u00e9couvrir, mais d\u2019un discours construit agissant comme dispositif de pouvoir et de contr\u00f4le des corps (Foucault 1976, 205).\u00a0<\/p>\n<p>Preciado d\u00e9voile ainsi comment <i>Playboy<\/i>, par son magazine, son manoir, ses clubs et son avion, a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 une nouvelle d\u00e9finition de la masculinit\u00e9 et de l\u2019h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9\u00a0; en d\u2019autres mots, comment <i>Playboy<\/i> a produit de nouvelles normes sexuelles et de genre. Ce faisant, il donne \u00e0 voir comment la pornotopie peut \u00eatre un lieu de normalisation\u00a0: il y a un effet performatif \u00e0 la pornotopie, au sens o\u00f9 elle agit sur le r\u00e9el. Les repr\u00e9sentations qui en \u00e9manent\u00a0\u2013\u00a0en particulier pour le cas de l\u2019empire <i>Playboy<\/i>, \u00e9tant donn\u00e9 son pouvoir et l\u2019importance de sa diffusion\u00a0\u2013\u00a0construisent des normes qui sont culturellement reproduites et qui influencent, voire d\u00e9terminent les comportements sexuels.<\/p>\n<p>C\u2019est ce qu\u2019on appelle un script sexuel, selon la d\u00e9finition qu\u2019en propose le sociologue John Gagnon dans <i>Les scripts de la sexualit\u00e9\u00a0: Essai sur les origines culturelles du d\u00e9sir<\/i>. En pr\u00e9face de l\u2019ouvrage, Alain Giami r\u00e9sume ainsi cette notion de script\u00a0: \u00ab\u00a0[l]es conduites sexuelles sont similaires \u00e0 toute autre conduite sociale et consid\u00e9r\u00e9es comme produites par un ensemble de scripts qui se d\u00e9clinent \u00e0 diff\u00e9rents niveaux et qui sont en interaction les uns avec les autres\u00a0\u00bb (Giami 2008, 32). Les conduites sexuelles, autrement dit, ne sont pas spontan\u00e9es, mais \u00ab\u00a0appris[es] au fil du temps\u00a0\u00bb (Gagnon 2008 [1991], 61) selon l\u2019\u00e9poque et la culture dans laquelle l\u2019individu \u00e9volue. Comme toute conduite sociale, genre, sexe et sexualit\u00e9 sont donc d\u00e9termin\u00e9s historiquement et culturellement (77)\u00a0; faire du sexe, explique Gagnon, \u00ab\u00a0requiert un apprentissage \u00e9labor\u00e9 et s\u00e9quentiel qui est largement emprunt\u00e9 \u00e0 d\u2019autres domaines de la vie ainsi qu\u2019\u00e0 une forme de convention qui permet d\u2019\u00e9tablir des liens entre les corps et les significations\u00a0\u00bb (46).<\/p>\n<h3><b>Qui se cache derri\u00e8re la porte de la <\/b><b><i>girl next door<\/i><\/b><b>\u00a0?<\/b><\/h3>\n<p>Si les repr\u00e9sentations pornographiques participent \u00e0 normaliser certains scripts ou st\u00e9r\u00e9otypes sexuels, le cas <i>Playboy<\/i> se d\u00e9marque par sa popularisation du trope de la <i>girl next door<\/i>. La <i>girl next door<\/i>, ou fille d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, c\u2019est la fille comme les autres, la voisine, la femme crois\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9picerie, dans le bloc appartement ou dans le quartier. C\u2019est une femme d\u00e9peinte comme discr\u00e8te et sans pr\u00e9tention, accessible ; un canevas vide sur lequel il est facile de projeter ses fantasmes et ses d\u00e9sirs. On peut certainement affirmer qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un fantasme sexuel pr\u00e9c\u00e9dant l\u2019empire <i>Playboy<\/i>. Cependant, c\u2019est v\u00e9ritablement le magazine qui l\u2019a popularis\u00e9 en tant que trope pornographique et st\u00e9r\u00e9otype culturel et sexuel (Preciado 2010, 59). En ce sens, la <i>girl next door<\/i> est la cr\u00e9ation de l\u2019imaginaire <i>Playboy<\/i> ; elle n\u2019existait pas avant que le magazine ne la mette sur le march\u00e9, puisque Hugh Hefner l\u2019a invent\u00e9e pour une raison bien pr\u00e9cise.\u00a0<\/p>\n<p>Je rappelle que l\u2019imaginaire <i>Playboy<\/i> s\u2019inscrit en opposition directe avec le mod\u00e8le de la famille nucl\u00e9aire. Le consommateur id\u00e9al du magazine <i>Playboy<\/i> correspond donc \u00e0 un homme c\u00e9libataire, urbain, sur-consommateur, autonome et maximaliste dans sa sexualit\u00e9 (61). Ce consommateur id\u00e9al, cons\u00e9quemment, ne peut souscrire au r\u00e9gime domestique dominant les ann\u00e9es cinquante. Or, la vie de famille et, de surcro\u00eet, le r\u00f4le de la femme en tant qu\u2019\u00e9pouse et que m\u00e8re, ne concorde pas avec cet imaginaire sexuel et son consommateur-type (59). <i>Playboy<\/i> a donc ressenti le besoin cr\u00e9er un st\u00e9r\u00e9otype sexuel qui permettrait au consommateur id\u00e9al de sa revue de fantasmer et d\u2019\u00e9rotiser son quotidien. La fille d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 occupe cette fonction\u00a0\u2013\u00a0elle est \u00e9galement incarn\u00e9e par la <i>Playmate<\/i>, ou partenaire de jeu, dans l\u2019\u00e9conomie g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019imaginaire <i>Playboy<\/i>. Selon les termes de Preciado, la <i>girl next door<\/i> constitue un \u00ab\u00a0agent anonyme de re-sexualisation de la vie quotidienne\u00a0\u00bb (62). Ce faisant, ce trope t\u00e9moigne du d\u00e9sir, mais surtout du besoin \u00e9conomique, de <i>Playboy<\/i> d\u2019\u00e9rotiser la sph\u00e8re domestique et le quotidien de ses consommateurs afin que ces derniers puissent s\u2019identifier aux repr\u00e9sentations sexuelles d\u00e9peintes par le magazine et, de suite, que celui-ci soit consomm\u00e9. Cet exemple confirme comment la soci\u00e9t\u00e9 de consommation commande les repr\u00e9sentations sexuelles. Ceci revient \u00e0 dire que le contexte impose les repr\u00e9sentations sexuelles, impose les pornotopies<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9826\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9826-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9826-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">\u00c0 cet \u00e9gard, Preciado \u00e9voque \u00e9galement l\u2019exemple du projet urbain pens\u00e9 par l\u2019auteur fran\u00e7ais Restif de La Bretonne dans son pamphlet Le Pornographe ou la prostitution r\u00e9form\u00e9e. Publi\u00e9 en 1769, ce dernier d\u00e9veloppe une \u00ab proposition architecturale de r\u00e9forme des pratiques du travail sexuel en Europe \u00bb prenant la forme d\u2019un bordel administr\u00e9 par l\u2019\u00c9tat, c\u2019est-\u00e0-dire un quartier o\u00f9 devaient \u00eatre assimil\u00e9es les prostitu\u00e9es et leurs services afin de pr\u00e9venir la propagation de la syphilis dans le reste des villes (Preciado, 2010, 121). Cette pornotopie, qui est donc le produit des besoins sanitaires de son \u00e9poque, Preciado la d\u00e9crit \u00e9galement comme \u00e9tant situ\u00e9e \u00e0 la crois\u00e9e de l\u2019h\u00e9t\u00e9rotopie sexuelle et de l\u2019architecture de discipline et de surveillance (2010, 121). <\/span>. De cette analyse se d\u00e9gage le caract\u00e8re fictif de la <i>girl next door<\/i>, ainsi que l\u2019objectif r\u00e9el derri\u00e8re son id\u00e9ation et sa distribution massive en tant que marchandise.<\/p>\n<p>Il faut insister sur le fait que le trope de la fille d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 a immens\u00e9ment impact\u00e9 l\u2019imaginaire pornographique, \u00e0 un point tel o\u00f9 il s\u2019agit encore d\u2019une cat\u00e9gorie sur les sites populaires contemporains tel que Pornhub. Il va de soi que la <i>girl next door<\/i> n\u2019a plus exactement l\u2019importance qu&rsquo;elle avait lors de l\u2019\u00e2ge d\u2019or de <i>Playboy<\/i>, probablement parce que le mod\u00e8le domestique en place a lui aussi chang\u00e9. La <i>girl next door<\/i> a donc laiss\u00e9 sa place \u00e0 d\u2019autres tropes sexuels command\u00e9s par le contexte historique pr\u00e9sent. Mes recherches sur la pornographie m\u2019ont amen\u00e9e \u00e0 constater que ce seraient d\u00e9sormais les st\u00e9r\u00e9otypes sexuels de la <i>step-daughter<\/i> et de la <i>step-mom<\/i> qui dominent aujourd\u2019hui les palmar\u00e8s des sites pornographiques les plus couramment visit\u00e9s. Ainsi, il y a lieu de se demander ce que les tropes de la <i>step-daughter<\/i>\/<i>mom<\/i> dit de notre culture sexuelle contemporaine.<\/p>\n<p>En outre, il appara\u00eet primordial d\u2019interroger ces tropes et leur popularit\u00e9 \u00e0 un moment donn\u00e9 de l\u2019histoire et de la culture. Une analyse approfondie de ces repr\u00e9sentations pornographiques et du contexte dans lequel elles \u00e9mergent permet de r\u00e9v\u00e9ler la labilit\u00e9 des imaginaires sexuelles. Il s\u2019agit d\u2019interroger davantage que les effets de ces repr\u00e9sentations\u00a0\u2013\u00a0qui, je le rappelle, pr\u00e9sentent un caract\u00e8re h\u00e9t\u00e9ropatriarcal non n\u00e9gligeable\u00a0\u2013\u00a0en remontant \u00e0 la source de leur cr\u00e9ation. Ce faisant, ce que montre l\u2019analyse de l\u2019empire m\u00e9diatique <i>Playboy<\/i> telle que men\u00e9e par Preciado, c\u2019est surtout qu\u2019on peut agir sur les normes sexuelles et ses repr\u00e9sentations. On peut les cr\u00e9er de toutes pi\u00e8ces \u00e0 la mani\u00e8re de Hugh Hefner avec sa <i>girl next door<\/i>, et on peut les entretenir comme on entretient une fiction du sexe par sa mise en sc\u00e8ne assidue dans l\u2019espace m\u00e9diatique.<\/p>\n<h3><b>Pornotopies de r\u00e9sistance\u00a0: la proposition radicale de la post-pornographie<\/b><\/h3>\n<p>L\u2019analyse de Preciado nous a permis de saisir comment le contexte historique commande les pornotopies et les repr\u00e9sentations sexuelles. \u00c0 son tour, une grille de lecture f\u00e9ministe ne manquera pas de r\u00e9v\u00e9ler comment ces repr\u00e9sentations sont <i>ipso facto<\/i> h\u00e9t\u00e9ropatriarcales, le contexte de leur cr\u00e9ation et de leur diffusion l\u2019\u00e9tant lui-m\u00eame. Les f\u00e9ministes abolitionnistes<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9826\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9826-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9826-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Le f\u00e9minisme abolitionnisme, ou courant abolitionniste, combat, en majorit\u00e9, le prox\u00e9n\u00e9tisme et certaines manifestations du travail du sexe. Cette position se fonde sur la condamnation de l\u2019industrie du sexe en tant que syst\u00e8me exploitant les femmes, et s\u2019appuie g\u00e9n\u00e9ralement sur une grille de lecture mat\u00e9rialiste (Boulebsol, 2018, en ligne). Parmi les figures militantes et intellectuelles importantes de ce courant, on peut penser \u00e0 Catharine A. MacKinnon et son approche linguistique, ainsi qu\u2019Andrea Dworkin et ses t\u00e9moignages en tant qu\u2019ancienne travailleuse du sexe.<\/span> ont largement d\u00e9montr\u00e9 la violence des repr\u00e9sentations issues de la pornographie de masse en tant qu\u2019elles entretiennent une image passive et domin\u00e9e des femmes, ainsi que d\u2019autres personnes marginalis\u00e9es.\u00a0<\/p>\n<p>\u00c0 partir d\u2019une conception du sexe comme pratique culturellement apprise (Gagnon 2008 [1991]), on peut arguer que le probl\u00e8me r\u00e9side dans le fait que ces repr\u00e9sentations colonisent l\u2019imaginaire sexuel ; les scripts qu\u2019elles produisent et popularisent participent \u00e0 d\u00e9terminer les pratiques sexuelles, et donc notre imaginaire sexuel et culturel. Or, le travail sur l\u2019imaginaire n\u2019appartient pas qu\u2019aux industries de masse comme <i>Playboy<\/i>. Il existe bel et bien des instances marginales qui s\u2019efforcent de formuler des repr\u00e9sentations alternatives \u00e0 celles de la pornographie de masse, en r\u00e9sistance \u00e0 ces derni\u00e8res. Il est donc possible de cr\u00e9er d\u2019autres fictions sexuelles consacr\u00e9es \u00e0 d\u2019autres fonctions que celles de la consommation de masse ; ce que Preciado nomme des \u00ab\u00a0pornotopies de r\u00e9sistance\u00a0\u00bb (Preciado 2010, 118).\u00a0<\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment le projet de la post-pornographie. Ce mouvement artistique et politique aux m\u00e9diums h\u00e9t\u00e9roclites s\u2019inspire des th\u00e9ories queers et f\u00e9ministes afin de formuler une critique, voire un d\u00e9passement des repr\u00e9sentations issues de la pornographie de masse. On y retrouve une grande vari\u00e9t\u00e9 d\u2019initiatives r\u00e9unies par un objectif commun, soit la cr\u00e9ation de repr\u00e9sentations sexuelles alternatives transcendant l\u2019h\u00e9g\u00e9monie h\u00e9t\u00e9ropatriarcale de la pornographie industrielle telle que <i>Playboy<\/i> a pu l\u2019incarner.\u00a0<\/p>\n<p>Le tout s\u2019inscrit sous l\u2019\u00e9gide d\u2019une vision positive du sexe (<i>sex positive<\/i>) et inclusive. Pour cette raison, les initiatives post-pornographiques repr\u00e9sentent une vari\u00e9t\u00e9 d\u2019identit\u00e9s, de corps et de pratiques : on peut penser, entre autres, aux identit\u00e9s queers, au plaisir sexuel des femmes, au sexe avec handicap physique, aux pratiques \u00e9cosexuelles, aux rituels BDSM, \u00e0 la pratique explicite du consentement, etc. Inutile de pr\u00e9ciser que, pour beaucoup, ces identit\u00e9s, corps et pratiques se voient totalement exclus de la pornographique de masse. Ou encore, lorsque ceux-ci y apparaissent, ils se voient aval\u00e9s par la logique h\u00e9t\u00e9ropatriarcale qui r\u00e8gle la pornographie de masse ; un cas de figure, pour ne nommer que celui-l\u00e0, serait les identit\u00e9s lesbiennes repr\u00e9sent\u00e9es de telle mani\u00e8re qu\u2019elles servent le <i>male gaze<\/i> (Mulvey 1975, en ligne) et non le plaisir lesbien.<\/p>\n<p>Les \u0153uvres post-pornographiques s\u2019articulent au travers d\u2019une vari\u00e9t\u00e9 de formes d\u2019art et d\u2019intervention : <i>happenings<\/i>, performances dans la rue, manifestes litt\u00e9raires, romans, collages, films, etc. Puisque ce mouvement a aussi de profondes racines punk, ses initiatives ont souvent une allure <i>do it yourself<\/i>, <i>homemade<\/i> ou hybride, ainsi qu\u2019une dimension proprement militante.<\/p>\n<p>La post-pornographie pourrait se r\u00e9sumer par cette d\u00e9sormais c\u00e9l\u00e8bre phrase de l\u2019artiste et travailleuse du sexe Annie Sprinkle, qui soutient que \u00ab [l]a r\u00e9ponse \u00e0 de la mauvaise porno ce n\u2019est pas plus de porno, mais de la meilleure porno \u00bb (Sprinkle 2021, en ligne). Elle s\u2019inscrit donc en opposition aux approches abolitionnistes de la pornographie qui, devant les probl\u00e8mes que soul\u00e8vent celle-ci, revendiquent son abolition. Ici encore transpara\u00eet la dimension militante de la post-pornographie.<\/p>\n<p>Si ses initiatives pr\u00e9sentent un projet politique partag\u00e9, elles sont toutefois, je le rappelle, tr\u00e8s vari\u00e9es dans leur forme. Il faut donc insister sur le fait que la post-pornographie ne se veut ni un mouvement homog\u00e8ne ni une d\u00e9finition th\u00e9orique rigide, puisqu\u2019une telle approche irait \u00e0 l\u2019encontre de la fluidit\u00e9 inh\u00e9rente au projet. Pour cette raison, Preciado en parle comme d\u2019un \u00ab concept-carte, qui permet de connecter une multiplicit\u00e9 de strat\u00e9gies d\u2019interventions et de repr\u00e9sentations sexuelles dissidentes \u00bb (Preciado 2013, en ligne). Cette id\u00e9e de strat\u00e9gies d\u2019interventions, d\u2019ailleurs, n\u2019est pas sans appuyer sur la dimension critique et politique des \u0153uvres post-pornographiques. C\u2019est donc en ces termes, d\u2019abord en tant que concept-carte, puis en tant que discours critique de la pornographie de masse, qu\u2019il faut envisager la post-pornographie.\u00a0<\/p>\n<p>Le livre <i>Manifeste contra-sexuel<\/i> de Preciado constitue un exemple embl\u00e9matique d\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire s\u2019inscrivant dans une perspective post-pornographique. Cet ouvrage \u00e0 la forme \u00e9clat\u00e9e agit d\u2019abord en tant que d\u00e9monstration de ce \u00e0 quoi peut s\u2019apparenter un projet litt\u00e9raire post-pornographique. Il s\u2019agit surtout d\u2019un lieu o\u00f9 imaginer un projet de soci\u00e9t\u00e9 \u00ab contra-sexuelle \u00bb \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire se pla\u00e7ant en opposition \u00e0 la sexualit\u00e9 dominante, mais aussi dans \u00ab\u00a0l\u2019apr\u00e8s\u00a0\u00bb de cette derni\u00e8re\u00a0\u2013 et ce, au travers d\u2019une vari\u00e9t\u00e9 d\u2019approches et de concepts th\u00e9oriques. Situ\u00e9e au croisement du manifeste, de la r\u00e9flexion philosophique et des \u00e9tudes queers, cette \u0153uvre propose une sorte d\u2019enqu\u00eate pratique et th\u00e9orique par laquelle atteindre ou incarner ce projet de contra-sexualit\u00e9. Le premier chapitre pr\u00e9sente une proposition de contrat sexuel prenant la forme d\u2019une critique du discours sexuel dominant et de son contrat social. Cette partie se termine avec un r\u00e9el contrat que le\u00b7la lecteur\u00b7trice peut signer et envoyer par la poste \u00e0 l\u2019auteur, ainsi qu\u2019une s\u00e9rie d\u2019articles constitutifs de la soci\u00e9t\u00e9 contra-sexuelle parodiant ceux d\u2019une v\u00e9ritable constitution. On reconna\u00eet ici l\u2019esth\u00e9tique <i>do it yourself<\/i> identifi\u00e9e pr\u00e9c\u00e9demment. Mais il y a \u00e9galement, dans ce contrat auquel il est possible (ou pas) d\u2019adh\u00e9rer, une dimension participative qui inclut le lectorat en tant que sujet actif et capable d\u2019agentivit\u00e9<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9826\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9826-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9826-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Sur la question de l\u2019agentivit\u00e9 dans les \u0153uvres post-pornographiques, on peut se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 l\u2019essai Le pouvoir des mots de Judith Butler (2004 [1997]). Si la post-pornographie n\u2019y appara\u00eet pas explicitement, cet essai d\u00e9montre toutefois en quoi il est possible d\u2019op\u00e9rer un discours en retour de la pornographie de masse en consid\u00e9rant la capacit\u00e9 d\u2019agir du sujet, ce qui, en outre, correspond exactement \u00e0 la logique de la post-pornographie. J\u2019approfondie cette id\u00e9e de discours en retour de la pornographie de masse dans le volet essai de mon m\u00e9moire de ma\u00eetrise, (Re)significations des discours pornographiques.<\/span>\u00a0: un autre \u00e9l\u00e9ment caract\u00e9ristique de la post-pornographie.\u00a0<\/p>\n<p>Cette premi\u00e8re partie de <i>Manifeste contra-sexuel<\/i> est suivie d\u2019un mode d\u2019emploi ironique o\u00f9 Preciado propose une s\u00e9rie de pratiques sexuelles pour le moins hors-normes. Le titre de ce chapitre les annonce comme des \u00ab\u00a0pratiques d\u2019inversions contra-sexuelles\u00a0\u00bb (Preciado 2020, 41), t\u00e9moignant de l\u2019importance du d\u00e9tournement dans l\u2019\u0153uvre post-pornographique. Ces pratiques apparaissent relativement irr\u00e9alisables\u00a0: elles demandent des contorsions impossibles du corps ayant peu d\u2019int\u00e9r\u00eat sexuel, puisque la d\u00e9marche qu\u2019elles sous-tendent s\u2019inscrit plut\u00f4t dans le domaine du litt\u00e9raire. En effet, les pratiques d\u2019inversions contra-sexuelles op\u00e8rent \u00e0 la mani\u00e8re de proc\u00e9d\u00e9s textuels ; par exemple, la \u00ab\u00a0citation\u00a0\u00bb d\u2019un gode sur l\u2019avant-bras du sujet sexuel en masturbant ce dernier (48). Leur objectif n\u2019est donc pas l\u2019excitation g\u00e9nitale comme c\u2019est le cas dans la pornographie de masse, mais bien d\u2019imaginer, d\u2019inventer des pratiques sexuelles compl\u00e8tement in\u00e9dites, donnant un r\u00e9sultat loufoque et ironique. L\u2019exercice se veut rh\u00e9torique bien plus que pornographique.<\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me chapitre offre ensuite un cadre th\u00e9orique avec, entres autres, les textes de Judith Butler, Jacques Derrida et Michel Foucault, posant les bases de la philosophie contra-sexuelle. Le dernier chapitre applique cette grille de lecture \u00e0 un texte de Gilles Deleuze afin d\u2019offrir un exemple de lecture contra-sexuelle. <i>Manifeste contra-sexuel<\/i> constitue, \u00e0 mes yeux, un exemple post-pornographique embl\u00e9matique ainsi qu\u2019une r\u00e9f\u00e9rence importante en terme de tropes qui s\u2019y d\u00e9ploient. En \u00e9tant \u00e0 la fois une d\u00e9monstration des codes post-pornographiques \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un objet litt\u00e9raire et une grille de lecture th\u00e9orique, cette \u0153uvre recoupe parfaitement l\u2019intention derri\u00e8re le projet de la post-pornographie.<\/p>\n<p>L\u2019exemple de <i>Manifeste contrat-sexuel<\/i> permet \u00e9galement de constater que si la pornographie de masse a pour objectif de susciter l\u2019excitation sexuelle, ce n\u2019est pas l\u2019effet premier des \u0153uvres post-pornographiques. Dans bien des cas, elles ne pr\u00e9sentent m\u00eame pas d\u2019activit\u00e9 sexuelle \u00e0 proprement parler. On pourrait argumenter que la post-pornographie ne correspond pas non plus \u00e0 un apr\u00e8s-porno, \u00e0 une sorte de suite logique et situ\u00e9e dans l\u2019apr\u00e8s, comme l\u2019induit son pr\u00e9fixe \u00ab\u00a0post\u00a0\u00bb. En effet, les initiatives post-pornographiques se cr\u00e9ent parall\u00e8lement \u00e0 la pornographie de masse, toujours dans un jeu de miroir, de reprise, de perversion de l\u2019objet, de d\u00e9passement. Car la post-pornographie, c\u2019est plut\u00f4t ce que pourrait \u00eatre la porno, ce que pourrait \u00eatre le sexe : ce que l\u2019exercice d\u2019imagination am\u00e8ne \u00e0 produire de possibles. Il s\u2019agit d\u2019une m\u00e9taphore en ce sens o\u00f9 la post-pornographie constitue un \u00ab\u00a0et si?\u00a0\u00bb, une coordination nouvelle de sens produite par l\u2019imaginaire. Par son travail sur le langage et les repr\u00e9sentations, la post-pornographie cherche, avant toute chose, non pas l\u2019excitation sexuelle comme la pornographie de masse, mais bien l\u2019excitation de l\u2019imaginaire et, de suite, l\u2019excitation politique\u00a0; l\u2019insurrection contre les codes de la sexualit\u00e9 dominante et la prise d\u2019actions vers d\u2019autres possibles.<\/p>\n<p>L\u2019\u0153uvre post-pornographique donc, consiste en une (re)formulation subversive, une resignification (Butler 2017 [2004], 137) des mots, des images et des scripts autrement violents de la pornographie de masse qui, dans ce nouveau contexte d\u2019\u00e9nonciation politique, esth\u00e9tique et publique, suscite la r\u00e9flexion et, peut-\u00eatre m\u00eame, l\u2019insurrection. C\u2019est une mani\u00e8re de jouer sur \u00ab la fronti\u00e8re de l\u2019indicible \u00bb et de l\u2019irrepr\u00e9sentable, afin de \u00ab r\u00e9v\u00e9ler les limites du discours l\u00e9gitime \u00bb (70) ou, en l\u2019occurrence, du discours sexuel de masse.<\/p>\n<h3><b>L\u2019imaginaire au c\u0153ur de la pornotopie de r\u00e9sistance<\/b><\/h3>\n<p>La perspective de Paul Ricoeur sur l\u2019imaginaire nous est utile pour saisir comment la post-pornographie constitue un exercice d\u2019imagination radical. Les fictions du sexe qui en \u00e9mergent t\u00e9moignent de ce que Ric\u0153ur d\u00e9signe, dans ses diff\u00e9rentes \u00e9tudes sur l\u2019imaginaire, comme \u00e9tant la \u00ab\u00a0force heuristique de la fiction\u00a0\u00bb (Ric\u0153ur 2007 [1976], 246), c\u2019est-\u00e0-dire sa \u00ab\u00a0capacit\u00e9 d\u2019ouvrir et de d\u00e9ployer de nouvelles dimensions de la r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 la faveur de la suspension de notre cr\u00e9ance en une description ant\u00e9rieure\u00a0\u00bb (246). Cette fonction productrice de l\u2019imaginaire, que l\u2019on pourrait aussi qualifier de fabulatrice, permet \u00e0 la fiction de viser un r\u00e9el autre, qui n\u2019est pas celui du discours courant ni celui de l\u2019id\u00e9ologie dominante\u00a0; un r\u00e9el autre, donc, qui n\u2019est pas celui de la pornographie de masse ni celui de la sexualit\u00e9 h\u00e9t\u00e9ropatriarcale. Ce r\u00e9el du sexe qui est vis\u00e9, en outre, appara\u00eet jusqu\u2019ici irrepr\u00e9sentable ou irr\u00e9present\u00e9 par le discours sexuel dominant, puisque la post-pornographie tente d\u2019exprimer une id\u00e9e du sexe que le langage ordinaire, que les repr\u00e9sentations de masse n\u2019ont pas su dire \u2013 ou n\u2019avaient pas int\u00e9r\u00eat \u00e0 dire. Ainsi, l\u00e0 o\u00f9 le langage pornographique de masse faillit, l\u00e0 o\u00f9 le langage patriarcal nous violente, la post-pornographie devient le seul langage possible. L\u2019int\u00e9r\u00eat est \u00e9minemment politique puisque, comme l\u2019\u00e9crit Micha\u00ebl F\u0153ssel dans sa pr\u00e9face \u00e0 l\u2019anthologie des textes de Ric\u0153ur, \u00ab si l\u2019imagination contribue \u00e0 neutraliser le r\u00e9el, elle permet aussi de forger de nouvelles r\u00e9f\u00e9rences et de percevoir le monde sous un jour in\u00e9dit\u00a0\u00bb (14). La post-pornographie, ce faisant, mobilise ce que Ric\u0153ur nomme la \u00ab fonction utopique de l\u2019imagination \u00bb (15) ; \u00ab elle est la facult\u00e9 qui permet au sujet de s&rsquo;exiler du r\u00e9el tel qu&rsquo;il est habituellement per\u00e7u. L&rsquo;imagination suspend notre cr\u00e9ance en une description ant\u00e9rieure, elle constitue donc le meilleur antidote aux id\u00e9es re\u00e7ues et na\u00efvement accept\u00e9es\u00a0\u00bb (15). L\u2019imaginaire, comme la post-pornographie, permettent de d\u00e9cloisonner les possibles\u00a0: les possibles du sexe, de ses repr\u00e9sentations, de ses discours.\u00a0<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit donc plus d\u2019une consommation de la pornographie, mais d\u2019une cr\u00e9ation : celle d\u2019un \u00ab avenir sexuel excitant et inform\u00e9 \u00bb (Pl\u00e3 2019, 9) et d\u2019une culture du sexe et du plaisir qui soit \u00e9clair\u00e9e et durable. Ce que chacun des ouvrages \u00e9voqu\u00e9s pr\u00e9c\u00e9demment montrent, au-del\u00e0 du probl\u00e8me \u00e9thique et f\u00e9ministe des repr\u00e9sentations pornographiques, c\u2019est le caract\u00e8re culturellement appris du sexe. On revient ainsi \u00e0 Preciado et Foucault, mais \u00e9galement \u00e0 Gagnon, pour qui il existe une flexibilit\u00e9 des scripts sexuels et une marge de man\u0153uvre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ceux-ci. En effet, Gagnon montre que, au niveau individuel, le sujet interpr\u00e8te les scripts, et qu\u2019il peut donc se les (r\u00e9)approprier. Il \u00e9crit : \u00ab\u00a0l\u2019individu agit aussi comme un fabuliste, un m\u00e9morialiste et un utopiste [\u2026] qui travaille les mat\u00e9riaux de l\u2019interaction et de la culture pour cr\u00e9er des alternatives innovantes par rapport aux sc\u00e9narios culturels disponibles et aux mod\u00e8les d\u2019interaction existants \u00bb (Gagnon 2008 [1991], 85). Au niveau collectif, Gagnon r\u00e9affirme que les scripts sont \u00ab\u00a0imm\u00e9diatement r\u00e9actifs aux contextes sociaux et historiques \u00bb (107). C\u2019est en ce sens que sujets et collectivit\u00e9s sont capables de \u00ab rescripter \u00bb (127). Si le sexe est appris, il peut alors \u00eatre d\u00e9sappris, et aussi appris autrement.<\/p>\n<p>L\u2019exemple de <i>Manifeste contra-sexuel<\/i> appara\u00eet \u00e0 nouveau significatif, dans la mesure o\u00f9 il illustre bien comment la cr\u00e9ation post-pornographique est avant tout un lieu d\u00e9sign\u00e9 pour jouer\u00a0: jouer et se jouer des codes, du sens et des conventions sexuelles admises. Les pratiques d\u2019inversions sexuelles cit\u00e9es plus haut, par leur caract\u00e8re comique, t\u00e9moignent de cette dimension ludique du sexe et de ses repr\u00e9sentations, non plus au sens de \u00ab\u00a0r\u00e9cr\u00e9atif\u00a0\u00bb, mais bien en tant que possibilit\u00e9 de cr\u00e9ation. C\u2019est, l\u00e0 encore, la fonction qu\u2019attribue Ric\u0153ur \u00e0 l\u2019imaginaire\u00a0: la recherche d\u2019une br\u00e8che par laquelle jaillira une \u00e9tincelle de sens, une innovation incongrue et ambig\u00fce, comme seule peut l\u2019\u00eatre une br\u00e8che. Un pont vacillant, imparfait, par lequel entreprendre d\u2019atteindre un savoir jusqu\u2019ici infigurable ou gard\u00e9 secret.\u00a0<\/p>\n<p>Cette recherche, je crois, n\u2019est plus souhaitable, mais obligatoire\u00a0: \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 la mont\u00e9e de l\u2019extr\u00eame-droite menace d\u2019implanter des scripts sexuels d\u2019autant plus rigides et oppressants, il ne s\u2019agit plus seulement de parer mollement les effets de la pornographie de masse et de ses pornotopies industrielles. S\u2019il appara\u00eet urgent de se rappeler le pouvoir du sexe et les cons\u00e9quences de ses repr\u00e9sentations, il l\u2019est aussi d\u2019en saisir le potentiel cr\u00e9ateur\u00a0\u2013 \u00ab\u00a0saisir\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire, oui, comprendre, mais \u00e9galement agripper, prendre pour soi. Nous n\u2019avons pas \u00e0 nous contenter des imaginaires produits par les g\u00e9ants m\u00e9diatiques tels que <i>Playboy<\/i> et Pornhub\u00a0: d\u2019autres fictions r\u00e9pondant d\u2019autres fonctions\u00a0\u2013\u00a0comme l\u2019inclusivit\u00e9, la diversit\u00e9 et le plaisir radical\u00a0\u2013\u00a0sont possibles.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Aulombard-Arnaud, No\u00e9mie. 2021. \u00ab A Public Cervix Announcement. Une performance pro-sexe et post-porn d\u2019Annie Sprinkle (New York, 1990) \u00bb, <i>Clio<\/i>, n\u00b0 54, p. 185-195, en ligne, &lt;https:\/\/journals.openedition.org\/clio\/20733 \/&gt;, consult\u00e9 le 5 septembre 2024.<\/p>\n<p>Boivert, Lili. 2017. <i>Le principe du cumshot. Le d\u00e9sir des femmes sous l\u2019emprise des clich\u00e9s sexuels<\/i>, Montr\u00e9al, VLB \u00e9diteur, 250 p.<\/p>\n<p>Boulebsol, Carole. 2018. \u00ab L\u2019intervention f\u00e9ministe abolitionniste, entre actions et recherches : l\u2019exp\u00e9rience qu\u00e9b\u00e9coise de la Concertation des luttes contre l\u2019exploitation sexuelle \u00bb, <i>Nouvelles Questions F\u00e9ministes<\/i>, vol. 37, n\u00b0 2, en ligne, &lt;https:\/\/www.cairn.info\/revue-nouvelles-questions-feministes-2018-2-page-30.htm&gt;, consult\u00e9 le 18 avril 2024.<\/p>\n<p>Borghi, Rachele. 2013. \u00ab Post-porn \u00bb, <i>Rue Descartes<\/i>, vol. 3, n\u00b0 79, p. 29-41, en ligne, &lt;https:\/\/shs.cairn.info\/revue-rue-descartes-2013-3-page-29?lang=fr&gt;, consult\u00e9 le 7 septembre 2024.<\/p>\n<p>Butler, Judith. 2004 [1997]. <i>Le pouvoir des mots. Politique du performatif<\/i>, trad. C. Nordman, Paris, \u00c9ditions Amsterdam, 256 p.<\/p>\n<p>Foucault, Michel. 1984 [1967]. \u00ab Des espaces autres \u00bb, Conf\u00e9rence au Cercle d\u2019\u00e9tudes architecturales, dans <i>Architecture, Mouvement, Continuit\u00e9<\/i>, n\u00b0 5, p. 46-49, en ligne, &lt;https:\/\/foucault.info\/documents\/heterotopia\/foucault.heteroTopia.fr&gt;, consult\u00e9 le 10 ao\u00fbt 2025.<\/p>\n<p>______________. 1976. <i>Histoire de la sexualit\u00e9 I. La volont\u00e9 de savoir<\/i>, Paris, \u00c9ditions Gallimard, 211 p.<\/p>\n<p>Gagnon, John. 2008 [1991]. <i>Les scripts de la sexualit\u00e9. Essais sur les origines culturelles du d\u00e9sir<\/i>, trad. M.-H. Bourcier et A. Giami, Paris, \u00c9ditions Payot &amp; Rivages, 202 p.\u00a0<\/p>\n<p>Jutras, Johanne. 2021. <i>Pornographies\u2026<\/i>, Montr\u00e9al, BouquinBec, 250 p.<\/p>\n<p>Mulvey, Laura. 1975. \u00ab Visual Pleasure and Narrative Cinema \u00bb, Screen, volume 16, n\u00b0 3, automne, p. 6-18, en ligne, &lt; https:\/\/academic.oup.com\/screen\/article-abstract\/16\/3\/6\/1603296&gt;, consult\u00e9 le 20 ao\u00fbt 2025<\/p>\n<p>Paveau, Marie-Anne. 2014. <i>Le discours pornographique<\/i>, Jouve, La Musardine, 394 p.<\/p>\n<p>Pl\u00e3, J\u00fcne. 2019. <i>Jouissance club. Une cartographie du plaisir<\/i>, Vanves, \u00c9ditions Marabout, 251 p.<\/p>\n<p>Preciado, Paul B. 2000. <i>Manifeste contra-sexuel<\/i>, Paris, \u00c9ditions Galland, 158 p.\u00a0<\/p>\n<p>_______, Paul B. 2010. <i>Pornotopie. Playboy et l\u2019invention de la sexualit\u00e9 multim\u00e9dia<\/i>, Paris, \u00c9ditions Flammarion, coll. Climats, 229 p.\u00a0<\/p>\n<p>Ric\u0153ur, Paul. 2007. <i>Anthologie\u00a0: textes choisis et pr\u00e9sent\u00e9s par Micha\u00ebl F\u0153ssel et Fabien Lamouche<\/i>, Paris, \u00c9ditions du Seuil, coll. Points-Essais, 431 p.\u00a0<\/p>\n<p>______, Paul. 1986. <i>Du texte \u00e0 l\u2019action. Essais d\u2019herm\u00e9neutiques II<\/i>, Paris, \u00c9ditions du Seuil, coll. Points-Essais, 452 p.<\/p>\n<h6>pour citer<\/h6>\n<p>Lajoie, Morgan. 2025. \u00ab Porno\/fictions : (re)significations des discours pornographiques \u00e0 partir de deux \u0153uvres de Paul B. Preciado \u00bb, <em>Postures<\/em>, \u00ab Actes de la journ\u00e9e d&rsquo;\u00e9tudes AECSEL 2025 \u00bb, hors s\u00e9rie, en ligne, &lt;https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9826&gt;, consult\u00e9 le xx\/xx\/xxxx.<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Lajoie-Morgan_Porno-fictions.docx.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 Lajoie, Morgan_Porno-fictions.docx.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-ddbbaf1a-a331-4be6-b85f-707d9cc68913\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Lajoie-Morgan_Porno-fictions.docx.pdf\">Lajoie, Morgan_Porno-fictions.docx<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Lajoie-Morgan_Porno-fictions.docx.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-ddbbaf1a-a331-4be6-b85f-707d9cc68913\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>Tout au long de cet article, je diff\u00e9rencie la pornographie de masse, consid\u00e9r\u00e9e comme norme dans l\u2019\u00e9conomie pornographique contemporaine, de ses alternatives (la post-pornographie et la alt-porn, par exemple, pour ne nommer que celles-l\u00e0). Si l\u2019expression \u00ab pornographie de masse \u00bb poss\u00e8de plusieurs synonymes \u2013 industrie pornographique, pornographie industrielle, industrie du X, pornographie mainstream, etc. \u2013 tous renvoient \u00e0 un m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne, soit \u00e0 l\u2019industrie de masse fabriquant un produit standardis\u00e9, avec pour objectif de g\u00e9n\u00e9rer du profit (Jutras, 2021, p. 28). Ce que je souhaite d\u00e9signer ici, c\u2019est, pour le dire simplement, le type de contenu que l\u2019on retrouve sur des sites tels que Pornhub ; la pornographie commerciale, souvent h\u00e9t\u00e9rosexuelle, qui est de nos jours g\u00e9n\u00e9ralement accessible en ligne, distribu\u00e9e et consomm\u00e9e massivement.<\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>Pour une analyse d\u00e9taill\u00e9e de la dynamique homme sujet du d\u00e9sir actif\/femme objet du d\u00e9sir passif r\u00e9glant les scripts sexuels de la pornographie de masse et, plus largement, la culture h\u00e9t\u00e9rosexuelle contemporaine, voir l\u2019essai Le principe du cumshot de Lili Boisvert (2017). <\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>La linguiste Marie-Anne Paveau propose, selon moi, la d\u00e9finition la plus juste et compl\u00e8te de la pornographie en la d\u00e9signant comme un produit fabriqu\u00e9 dans l\u2019intention de produire une excitation \u00e9rotique, par la mise en sc\u00e8ne du plaisir sexuel, et dont les repr\u00e9sentations, quelles que soient leur forme, sont publiques (2014, p. 47).<\/div><\/li><li><span>4<\/span><div>\u00c0 cet \u00e9gard, Preciado \u00e9voque \u00e9galement l\u2019exemple du projet urbain pens\u00e9 par l\u2019auteur fran\u00e7ais Restif de La Bretonne dans son pamphlet Le Pornographe ou la prostitution r\u00e9form\u00e9e. Publi\u00e9 en 1769, ce dernier d\u00e9veloppe une \u00ab proposition architecturale de r\u00e9forme des pratiques du travail sexuel en Europe \u00bb prenant la forme d\u2019un bordel administr\u00e9 par l\u2019\u00c9tat, c\u2019est-\u00e0-dire un quartier o\u00f9 devaient \u00eatre assimil\u00e9es les prostitu\u00e9es et leurs services afin de pr\u00e9venir la propagation de la syphilis dans le reste des villes (Preciado, 2010, 121). Cette pornotopie, qui est donc le produit des besoins sanitaires de son \u00e9poque, Preciado la d\u00e9crit \u00e9galement comme \u00e9tant situ\u00e9e \u00e0 la crois\u00e9e de l\u2019h\u00e9t\u00e9rotopie sexuelle et de l\u2019architecture de discipline et de surveillance (2010, 121). <\/div><\/li><li><span>5<\/span><div>Le f\u00e9minisme abolitionnisme, ou courant abolitionniste, combat, en majorit\u00e9, le prox\u00e9n\u00e9tisme et certaines manifestations du travail du sexe. Cette position se fonde sur la condamnation de l\u2019industrie du sexe en tant que syst\u00e8me exploitant les femmes, et s\u2019appuie g\u00e9n\u00e9ralement sur une grille de lecture mat\u00e9rialiste (Boulebsol, 2018, en ligne). Parmi les figures militantes et intellectuelles importantes de ce courant, on peut penser \u00e0 Catharine A. MacKinnon et son approche linguistique, ainsi qu\u2019Andrea Dworkin et ses t\u00e9moignages en tant qu\u2019ancienne travailleuse du sexe.<\/div><\/li><li><span>6<\/span><div>Sur la question de l\u2019agentivit\u00e9 dans les \u0153uvres post-pornographiques, on peut se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 l\u2019essai Le pouvoir des mots de Judith Butler (2004 [1997]). Si la post-pornographie n\u2019y appara\u00eet pas explicitement, cet essai d\u00e9montre toutefois en quoi il est possible d\u2019op\u00e9rer un discours en retour de la pornographie de masse en consid\u00e9rant la capacit\u00e9 d\u2019agir du sujet, ce qui, en outre, correspond exactement \u00e0 la logique de la post-pornographie. J\u2019approfondie cette id\u00e9e de discours en retour de la pornographie de masse dans le volet essai de mon m\u00e9moire de ma\u00eetrise, (Re)significations des discours pornographiques.<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hors dossier, actes de la journ\u00e9e d&rsquo;\u00e9tudes de l&rsquo;AECSEL 2025 Malgr\u00e9 que les \u00e9tudes pornographiques aient, dans les derni\u00e8res d\u00e9cennies, gagn\u00e9es en l\u00e9gitimit\u00e9 et en importance, et malgr\u00e9 que ce champ de savoirs se fonde sur une approche interdisciplinaire, il demeure plut\u00f4t marginal d\u2019aborder la pornographie sous le couvert de la litt\u00e9rature et de ses [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1467],"tags":[1474],"class_list":["post-9826","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actes-de-la-journee-detudes-2025","tag-lajoie-morgan"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9826","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9826"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9826\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":10010,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9826\/revisions\/10010"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9826"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9826"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9826"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}