{"id":9847,"date":"2025-12-11T00:00:00","date_gmt":"2025-12-11T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9847"},"modified":"2025-12-06T18:41:20","modified_gmt":"2025-12-06T18:41:20","slug":"la-fiction-dans-tous-ses-ebats-confessions-intimes-chez-ernaux-et-garreta","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9847","title":{"rendered":"La fiction dans tous ses \u00e9bats : confessions intimes chez Ernaux et Garr\u00e9ta"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9797\">Hors s\u00e9rie, actes de la journ\u00e9e d&rsquo;\u00e9tudes de l&rsquo;AECSEL 2025<\/a><\/h5>\n<p>Qu\u2019elle prenne la forme d\u2019un repentir chr\u00e9tien chez Augustin ou d\u2019une autobiographie romanc\u00e9e chez Rousseau, la confession s\u2019impose comme un genre litt\u00e9raire \u00e0 part enti\u00e8re, fond\u00e9 sur le d\u00e9voilement sinc\u00e8re de l\u2019intimit\u00e9\u00a0: une v\u00e9ritable mise \u00e0 nu litt\u00e9raire. \u00c0 premi\u00e8re vue, la confession semble incompatible avec la fiction, puisqu\u2019on ne peut confesser que ce qui est r\u00e9el et v\u00e9cu.\u00a0<\/p>\n<p>Pourtant, deux autrices contemporaines adoptent les codes de ce genre tout en d\u00e9jouant les attentes du lecteur, qui esp\u00e8re y trouver une r\u00e9v\u00e9lation authentique de l\u2019intime. En int\u00e9grant, de mani\u00e8re plus ou moins assum\u00e9e, la fiction \u00e0 cet exercice de mise \u00e0 nu, elles remettent en question la l\u00e9gitimit\u00e9 m\u00eame de leurs confessions. Dans <i>L\u2019\u00c9v\u00e9nement<\/i> (2000) d\u2019Annie Ernaux, la narratrice relate avec une pr\u00e9cision clinique son avortement clandestin, s\u2019appuyant sur son journal de 1963-1964. Elle expose un corps malmen\u00e9, livr\u00e9 froidement \u00e0 l\u2019indiscr\u00e9tion des regards du lecteur. \u00c0 l\u2019oppos\u00e9, dans <i>Pas un jour<\/i> (2002), Anne Garr\u00e9ta explore, chapitre apr\u00e8s chapitre, des figures f\u00e9minines qu\u2019elle a aim\u00e9es ou d\u00e9sir\u00e9es, pour finalement r\u00e9v\u00e9ler, en conclusion, qu\u2019elle a ins\u00e9r\u00e9 une histoire enti\u00e8rement fictive dans l\u2019ensemble. Apparemment autobiographiques, ces deux r\u00e9cits jouent avec les codes de la confession, tout en laissant la fiction s\u2019y immiscer. Ernaux oscille entre l\u2019auto-socio-biographie qu\u2019elle a elle-m\u00eame th\u00e9oris\u00e9e et une forme d\u2019autofiction qui flirte avec le roman autobiographique ou le roman-m\u00e9moire. De son c\u00f4t\u00e9, Garr\u00e9ta explicite d\u00e8s la pr\u00e9face les contraintes oulipiennes ayant guid\u00e9 son \u00e9criture, avant d\u2019avouer avoir invent\u00e9 un chapitre de toutes pi\u00e8ces.<\/p>\n<p>Bien que distincts dans leur approche initiale, ces r\u00e9cits f\u00e9minins se rejoignent dans leur mani\u00e8re de bousculer les conventions de la confession et de la fiction. En explorant le d\u00e9sir amoureux et l\u2019intimit\u00e9 la plus secr\u00e8te, ne nous livrent-ils pas, au fond, de faux aveux ?<\/p>\n<p>Dans cette \u00e9tude, il s\u2019agit d\u2019examiner le statut de la fiction dans ces deux \u0153uvres, o\u00f9 le caract\u00e8re autobiographique, bien qu\u2019\u00e9vident, laisse souvent place aux fantasmes ou aux cauchemars li\u00e9s \u00e0 la sexualit\u00e9 des autrices.<\/p>\n<h2>1. Dans le sillage de la confession : l\u2019\u00e9criture autobiographique de l\u2019intime<\/h2>\n<p>\u00c0 premi\u00e8re vue, ces deux \u0153uvres semblent difficilement se pr\u00eater \u00e0 une comparaison directe en raison de leurs styles radicalement oppos\u00e9s. Une lecture rapide d&rsquo;une page choisie au hasard suffit \u00e0 mettre en \u00e9vidence le contraste entre le minimalisme embl\u00e9matique d\u2019Ernaux et les longues phrases souvent digressives de Garr\u00e9ta. Ce n\u2019est donc pas sur le plan stylistique que ces textes trouvent leur point de convergence, mais plut\u00f4t sur les plans th\u00e9matique et g\u00e9n\u00e9rique. En effet,\u00a0 tous deux explorent l\u2019intime \u00e0 travers une d\u00e9marche autobiographique.<\/p>\n<h3>1.1. Dans le sillage des <i>Confessions<\/i><\/h3>\n<p>La convergence de ces deux dimensions incite \u00e0 consid\u00e9rer <i>L\u2019\u00c9v\u00e9nement<\/i> et <i>Pas un jour<\/i> comme s\u2019inscrivant dans la tradition de la confession, un genre classiquement d\u00e9fini par le r\u00e9cit autobiographique des secrets, des fautes, des erreurs ou des \u00e9carts qui jalonnent une vie. Cette hypoth\u00e8se repose sur deux arguments principaux.<\/p>\n<p>Le premier argument est interne, puisqu&rsquo;il concerne les \u0153uvres elles-m\u00eames, prises individuellement. Il repose sur l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un pacte autobiographique entre les autrices et leur lectorat. Selon la d\u00e9finition de Lejeune (1975), ce pacte vise \u00e0 garantir aux lecteurs la v\u00e9racit\u00e9 des propos tenus par l\u2019\u00e9crivain \u00e0 son sujet. Ce pacte peut \u00eatre explicite ou implicite, mais il se manifeste toujours par une identification objective entre le narrateur et l\u2019auteur. Dans le cas d\u2019Ernaux, c\u2019est la nature hypertextuelle de <i>L\u2019\u00c9v\u00e9nement<\/i> qui confirme son caract\u00e8re autobiographique. Le r\u00e9cit de son avortement clandestin en janvier 1964 puise directement dans deux hypotextes non litt\u00e9raires\u00a0: un agenda et un journal qu\u2019elle tenait \u00e0 cette \u00e9poque.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je veux m&rsquo;immerger \u00e0 nouveau dans cette p\u00e9riode de ma vie, savoir ce qui a \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9 l\u00e0. Cette exploration s&rsquo;inscrira dans la trame d&rsquo;un r\u00e9cit, seul capable de rendre un \u00e9v\u00e9nement qui n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 que du temps au-dedans et au-dehors de moi. Un agenda et un journal intime tenus pendant ces mois m&rsquo;apporteront les rep\u00e8res et les preuves n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;\u00e9tablissement des faits. (Ernaux 2000, 17<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette approche positiviste s\u2019accompagne d\u2019une \u00e9criture neutre, d\u00e9pouill\u00e9e, o\u00f9 les adverbes et les tropes stylistiques sont rares. La s\u00e9mantique du r\u00e9cit s\u2019apparente \u00e0 celle d\u2019une enqu\u00eate introspective, riche en d\u00e9tails g\u00e9ographiques et, surtout, chronologiques. Une des trois rares notes ins\u00e9r\u00e9es par Ernaux dans son texte illustre cette d\u00e9marche\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c9crire la date est pour moi une n\u00e9cessit\u00e9 attach\u00e9e \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement.\u00a0\u00bb (94) Chez Garr\u00e9ta, le pacte autobiographique est \u00e9galement mis en \u0153uvre, bien que teint\u00e9 de d\u00e9rision. Dans l\u2019<i>Ante Scriptum<\/i>, l\u2019autrice pr\u00e9sente son entreprise autobiographique comme une concession \u00e0 une modernit\u00e9 voyeuriste, avide de comm\u00e9rages et de confidences sensationnalistes :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Tu joueras \u00e0 ce tr\u00e8s vieux jeu devenu la marotte de la modernit\u00e9 qui ren\u00e2cle \u00e0 se d\u00e9senchanter pour de bon\u00a0: la confession, ou comment racler les fonds de miroirs. (Garr\u00e9ta 2002, 7)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En substituant la lettre \u00ab m \u00bb \u00e0 la lettre \u00ab t \u00bb, l\u2019autrice d\u00e9joue les attentes associ\u00e9es au parler populaire, notamment \u00e0 l\u2019expression proverbiale \u00ab racler les fonds de tiroirs \u00bb. Cette figure rh\u00e9torique, un aprosdoketon, sert ici \u00e0 d\u00e9concerter nos propres anticipations\u00a0: non, ce n\u2019est pas l\u2019expression famili\u00e8re que nous pensions reconna\u00eetre, et non, ce ne sera pas l\u2019\u00e9crivaine que nous pensions conna\u00eetre. Au contraire, elle nous entra\u00eenera au fond du miroir, \u00e9crivant les reflets les plus in\u00e9dits et m\u00e9connus de son \u00eatre.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me argument se situe sur un plan externe. Si les deux \u0153uvres s\u2019inscrivent dans une tradition confessionnelle, c\u2019est \u00e9galement parce qu\u2019elles se rattachent directement ou indirectement aux <i>Confessions<\/i> elles-m\u00eames. Deux hypotextes majeurs servent de points de r\u00e9f\u00e9rence. Chez Ernaux, on per\u00e7oit plus nettement une influence augustinienne, bien qu\u2019elle ne soit jamais revendiqu\u00e9e, mais manifeste \u00e0 travers deux leitmotivs : la notion de p\u00e9ch\u00e9, doubl\u00e9e d\u2019un crime \u2013 Ernaux ayant avort\u00e9 avant la loi Veil de 1974 \u2013 et la primaut\u00e9 accord\u00e9e \u00e0 la m\u00e9moire eid\u00e9tique sur les mots, \u00e9voquant la th\u00e9orie de la m\u00e9moire d\u00e9velopp\u00e9e par Augustin dans le livre X des <i>Confessions<\/i>. De son c\u00f4t\u00e9, Garr\u00e9ta mobilise une m\u00e9taphore o\u00f9 les souvenirs, assimil\u00e9s \u00e0 des tableaux bidimensionnels, renvoient \u00e0 un moi int\u00e9rieur et ant\u00e9rieur, une conception qui rappelle l\u2019architecture du palais de m\u00e9moire chez Augustin\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ta m\u00e9moire est ceci lorsque tu l\u2019interroges\u00a0: il y a des souvenirs-images qui sont comme des tableaux d\u00e9fiant l\u2019articulation d\u2019une perspective unique. (Garr\u00e9ta 2002, 97)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cependant, Garr\u00e9ta s\u2019inscrit plus explicitement dans la lign\u00e9e des <i>Confessions<\/i> de Rousseau, sans doute pour mieux en critiquer les fondements. De fait, si elle partage l\u2019exasp\u00e9ration esth\u00e9tis\u00e9e du philosophe de Gen\u00e8ve en fustigeant une \u00e9poque avide de spectacles et de secrets \u00e9tal\u00e9s au yeux et au su de tous, elle lui reproche \u00e9galement d\u2019avoir c\u00e9d\u00e9 \u00e0 ce voyeurisme en inaugurant cette \u00ab\u00a0corruption\u00a0\u00bb qu\u2019est le genre confessionnel. (6) Pastich\u00e9 dans l\u2019<i>Ante Scriptum<\/i>, Rousseau devient une r\u00e9f\u00e9rence litt\u00e9raire \u00e0 l\u2019aune de laquelle Garr\u00e9ta \u00e9crit ses propres confessions, bien loin cependant du mod\u00e8le.<\/p>\n<h3>1.2. Le d\u00e9voilement de l\u2019intime<\/h3>\n<p>Que cherchent-elles donc \u00e0 confesser ? Les deux autrices articulent leur propos autour d\u2019une mise \u00e0 nu, \u00e0 la fois litt\u00e9rale et m\u00e9taphorique. Fondamentale dans toute \u00e9criture autobiographique, et plus encore dans le genre de la confession, l\u2019\u00e9criture de soi devient, chez elles, une exploration de leur sexualit\u00e9, de leur g\u00e9nitalit\u00e9 et de leur rapport au corps \u2013 le leur, mais \u00e9galement celui des autres.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019image de Rousseau qui, dans le livre I des <i>Confessions<\/i>, \u00e9voque les \u00e9mois suscit\u00e9s par la fess\u00e9e administr\u00e9e par Mademoiselle Lambercier, Ernaux et Garr\u00e9ta font de leurs r\u00e9cits des espaces de d\u00e9voilement o\u00f9 l\u2019\u00e9criture touche aux fronti\u00e8res de l\u2019\u00e9rotisme. L\u2019\u00e9vocation, dans <i>Pas un jour<\/i>, du souvenir de D*, une femme anonymis\u00e9e avec laquelle l\u2019\u00e9crivaine affirme avoir entretenu une liaison, flirte avec la pornographie :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il \u00e9tait imp\u00e9ratif, sous peine de la d\u00e9cevoir, que tu la baises debout dans l\u2019antichambre\u00a0; sous peine de la peiner, que tu la violes sur la table de la cuisine\u00a0; sous peine qu\u2019elle t\u2019accuse de la m\u00e9priser, que tu la foutes renvers\u00e9e sur les coussins de l\u2019ottomane du petit salon\u00a0; crainte de lui donner le sentiment de n\u2019\u00eatre plus d\u00e9sirable, que tu la sodomises dans le lit de la chambre d\u2019amis [\u2026]. (44)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019\u00e9panalepse, qui multiplie la r\u00e9p\u00e9tition d\u2019une m\u00eame construction subjonctive d\u00e9pendant du verbe principal \u00ab\u00a0Il \u00e9tait imp\u00e9ratif\u00a0\u00bb, s\u2019\u00e9tire sur une phrase si longue qu\u2019il serait difficile de la citer int\u00e9gralement. Elle s\u2019accompagne d\u2019une gradation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment obsc\u00e8ne, dressant ce qui ressemble \u00e0 un catalogue des actes sexuels lesbiens auxquels l\u2019autrice s\u2019est livr\u00e9e avec D*. Les verbes des subordonn\u00e9es, de plus en plus violents et familiers (\u00ab baises \u00bb, \u00ab violes \u00bb, \u00ab foutes \u00bb, \u00ab\u00a0sodomises \u00bb), sont associ\u00e9s \u00e0 des indications de lieux de plus en plus incongrus : d\u2019abord \u00ab\u00a0l\u2019antichambre \u00bb, ensuite \u00ab la table de la cuisine \u00bb, pour terminer dans \u00ab le petit salon \u00bb et \u00ab le lit de la chambre d\u2019amis \u00bb. Cette derni\u00e8re mention pourrait en outre sugg\u00e9rer un fantasme voyeuriste sous-jacent. Elle vient d\u2019abord clore une \u00e9num\u00e9ration de pi\u00e8ces \u00e0 vivre g\u00e9n\u00e9ralement partag\u00e9es entre les habitants d\u2019un m\u00eame foyer, et donc susceptibles d\u2019\u00eatre expos\u00e9es aux regards et aux oreilles de tous. Mais surtout, le dernier \u00e9l\u00e9ment de cette liste, la \u00ab\u00a0chambre d\u2019amis\u00a0\u00bb, est une expression fig\u00e9e dont le g\u00e9nitif retrouve ici toute sa port\u00e9e litt\u00e9rale : il ne s\u2019agit pas de notre propre chambre, mais bien de celle r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 nos amis.<\/p>\n<p>Dans <i>L\u2019\u00c9v\u00e9nement<\/i>, on retrouve une \u00e9criture de l\u2019intime et du bas corporel, bien que celle-ci se d\u00e9cline de mani\u00e8re plus \u00e9tendue en raison du th\u00e8me central abord\u00e9 par l\u2019autrice : sa grossesse non d\u00e9sir\u00e9e et son avortement. L\u2019exposition de l\u2019intimit\u00e9 personnelle englobe ainsi, en premier lieu, l\u2019aspect sexuel\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Cela m&rsquo;attendait depuis la premi\u00e8re fois que j&rsquo;avais joui sous mes draps, \u00e0 quatorze ans, n&rsquo;ayant jamais pu, ensuite\u00a0\u2013\u00a0malgr\u00e9 des pri\u00e8res \u00e0 la Vierge et diff\u00e9rentes saintes\u00a0\u2013, m&#8217;emp\u00eacher de renouveler l&rsquo;exp\u00e9rience, r\u00eavant avec persistance que j&rsquo;\u00e9tais une pute. (Ernaux 2000, 20)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce bref r\u00e9cit par Ernaux de son premier orgasme joue subtilement avec les codes de la confession au sens augustinien, m\u00ealant les notions de d\u00e9votion, de jugement moral et de souillure sexuelle. Cependant, cette sexualit\u00e9 s\u2019\u00e9largit \u00e0 une conception plus g\u00e9n\u00e9rale du rapport au corps nu, une th\u00e9matique qui se d\u00e9ploie davantage dans le roman. L\u2019\u00e9pisode fatidique de l\u2019avortement, sans doute l\u2019acm\u00e9 du r\u00e9cit, entrelace de mani\u00e8re troublante le sexuel, le m\u00e9dical et le f\u00e9cal, conglob\u00e9s dans une confession d\u00e9routante\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>J&rsquo;ai ressenti une violente envie de chier. [\u2026] J&rsquo;ai vu un petit baigneur pendre de mon sexe au bout d&rsquo;un cordon rouge\u00e2tre. Je n&rsquo;avais pas imagin\u00e9 avoir cela en moi. Il fallait que je marche avec jusqu&rsquo;\u00e0 ma chambre. Je l&rsquo;ai pris dans une main\u00a0\u2013\u00a0c&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;une \u00e9trange lourdeur \u2013\u00a0et je me suis avanc\u00e9e dans le couloir en le serrant entre mes cuisses. J&rsquo;\u00e9tais une b\u00eate. (75)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce passage constitue une illustration frappante de l\u2019\u00e9criture confessionnelle d\u2019Ernaux, qui relate un \u00ab \u00e9v\u00e9nement \u00bb de sa vie sexuelle au sens large avec une pr\u00e9cision quasi chirurgicale. La m\u00e9taphore o\u00f9 Ernaux s\u2019identifie \u00e0 \u00ab une b\u00eate \u00bb vient couronner cette exploration de l\u2019intime le plus enfoui : en se comparant \u00e0 un animal dont la queue est en r\u00e9alit\u00e9 un f\u0153tus encore reli\u00e9 \u00e0 sa matrice, l\u2019autrice se repr\u00e9sente sous un jour si d\u00e9grad\u00e9 qu\u2019il en para\u00eet moins humain.<\/p>\n<h3>1.3. L\u2019ombre port\u00e9e de la religion<\/h3>\n<p>Ce qui justifie enfin\u00a0l\u2019analyse de <i>L\u2019\u00c9v\u00e9nement<\/i> et <i>Pas un jour<\/i> sous le prisme confessionnel, c\u2019est que les mises \u00e0 nu litt\u00e9raires op\u00e9r\u00e9es par les autrices s\u2019inscrivent dans un dialogue avec le christianisme. Tant Ernaux que Garr\u00e9ta font la part belle au catholicisme romain dans leur r\u00e9cit, ce qui n\u2019implique pas qu\u2019elle lui donne le beau r\u00f4le.<\/p>\n<p>L\u2019ombre port\u00e9e du catholicisme constitue en r\u00e9alit\u00e9 une composante que les deux autrices abordent de mani\u00e8re similaire, selon une logique que l\u2019on pourrait qualifier de dialectique. Dans la structure de leurs r\u00e9cits respectifs, les figures de pi\u00e9t\u00e9 se pr\u00e9sentent d\u2019abord comme des antagonistes, avant de se transformer en adjuvantes. Le cas d\u2019Ernaux est particuli\u00e8rement explicite. La France des ann\u00e9es 1960 est encore marqu\u00e9e par la pr\u00e9sence des faiseuses d\u2019anges et par les avortements clandestins, souvent h\u00e9morragiques, sanctionn\u00e9s par une excommunication <i>lat\u00e6 sententi\u00e6<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9847\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9847-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9847-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Une excommunication lat\u00e6 sententi\u00e6 est une excommunication effective du fait m\u00eame de la commission du d\u00e9lit, sans n\u00e9cessit\u00e9 de reconnaissance par les autorit\u00e9s eccl\u00e9siales.<\/span><\/i><i>. <\/i>Ernaux raconte s\u2019\u00eatre confi\u00e9e \u00e0 O., sa voisine d\u2019internat \u00e0 Rouen, seulement apr\u00e8s avoir constat\u00e9 que ses deux amies d\u2019universit\u00e9 ne pouvaient rien pour elle. O. incarne, en apparence, tout ce qui devrait rendre difficile, voire impossible, la lourde t\u00e2che de trouver une faiseuse d\u2019ange\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je la savais avide de conna\u00eetre des secrets qui lui servaient de tr\u00e9sor \u00e0 offrir aux autres et qui la rendaient, pour une heure, plus int\u00e9ressante que collante. Enfin, bourgeoise catholique, respectant les enseignements du pape sur la contraception, elle aurait d\u00fb \u00eatre la derni\u00e8re \u00e0 qui je me confie. (Ernaux 2000, 45)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Or, la jeune Annie Duchesne n\u2019a pas besoin que l\u2019on \u00e9bruite ou que l\u2019on condamne ses intentions. Elle-m\u00eame peu religieuse, elle n\u2019entre qu\u2019une seule fois dans une \u00e9glise, juste avant de rencontrer sa faiseuse d\u2019ange Madame P. R., pour demander \u00ab\u00a0de ne pas souffrir\u00a0\u00bb (61), sans pr\u00e9ciser le destinataire de cette pri\u00e8re. On retrouve un traitement similaire du catholicisme chez Garr\u00e9ta, dont l\u2019homosexualit\u00e9 assum\u00e9e se heurte parfois \u00e0 la pudeur bigote des femmes qu\u2019elle d\u00e9sire ou qui la d\u00e9sirent sans l\u2019avouer. Lors d\u2019une conf\u00e9rence, l\u2019autrice rencontre E*, femme aux bonnes m\u0153urs ou presque, dont elle souffre patiemment les grands discours\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Elle te parle de son mari, de son amant, de ses enfants, de ce qu\u2019elle \u00e9crit. Tu l\u2019\u00e9coutes, songeant aux raisons qu\u2019elle a de se confesser ainsi \u00e0 toi, et que te veut-elle au fond. Puisqu\u2019elle sait ne pouvoir te convertir aux bonnes mani\u00e8res, non plus qu\u2019\u00e0 ses d\u00e9votions. (Garr\u00e9ta 2002, 54)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour autant, Garr\u00e9ta ne se limite pas \u00e0 un antagonisme rigide envers les femmes pieuses. Le principe m\u00eame de ses confessions, \u00e9nonc\u00e9 dans la pr\u00e9face, repose sur un d\u00e9sir qui transforme dialectiquement l\u2019ombre de la religion en un levier sur lequel s\u2019appuyer. Ainsi, la femme la plus d\u00e9vote qu\u2019elle \u00e9voque, D*, est \u00e9galement celle qui est la plus sexualis\u00e9e dans tout le roman. Selon un processus que la psychanalyse freudienne qualifierait de pervers \u2013 reposant sur le d\u00e9tournement et l\u2019intensification de la pulsion au contact de ce qui lui oppose une r\u00e9sistance \u2013, Garr\u00e9ta fait du catholicisme de ses muses non pas un adversaire, mais un catalyseur de son d\u00e9sir :<\/p>\n<blockquote>\n<p>[L]e d\u00e9sir souvent t\u2019est venu de femmes qui, pour la plupart, professaient la religion dominante. (Les obstacles seuls auraient-ils fait ta constance, et celle de ton penchant\u00a0?) (43)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>De m\u00eame, chez Ernaux, O. joue un r\u00f4le crucial en \u00e9tant \u00e0 la fois t\u00e9moin et actrice de la fausse couche de janvier 1964, ce qui fait d\u2019elle, aux yeux de sa religion et de l\u2019\u00c9tat, la complice d\u2019un crime gravissime. Le r\u00e9cit de cet avortement clandestin peut \u00eatre lu comme une parodie subtile du clich\u00e9 de l\u2019accouchement : l\u00e0 o\u00f9, traditionnellement, une infirmi\u00e8re identifierait le sexe du b\u00e9b\u00e9 et couperait le cordon ombilical, c\u2019est cette fois O., fervente catholique, qui accomplit ce geste avec de simples ciseaux ordinaires, avant d\u2019examiner le f\u0153tus avec Annie.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Elle prend des ciseaux, nous ne savons pas \u00e0 quel endroit il faut couper, mais elle le fait. [\u2026] Nous regardons le sexe. Il nous semble voir un d\u00e9but de p\u00e9nis. Ainsi j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 capable de fabriquer cela. O. s&rsquo;assoit sur le tabouret, elle pleure. (Ernaux 2000, 76)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Tant Ernaux que Garr\u00e9ta d\u00e9tournent le catholicisme de leur entourage pour en faire, dialectiquement, des auxiliaires des p\u00e9ch\u00e9s les plus graves : l\u2019avortement ou la fornication homosexuelle. Cette ombre port\u00e9e de la religion compl\u00e8te leur d\u00e9marche en transformant leurs r\u00e9cits autobiographiques en variations modernes sur le th\u00e8me classique de la confession. Tous les \u00e9l\u00e9ments constitutifs de ce genre y sont pr\u00e9sents, mais r\u00e9agenc\u00e9s selon un ordre inattendu.<\/p>\n<h2>2. Par-del\u00e0 la confession : ruptures avec les conventions du genre<\/h2>\n<p>Que <i>L\u2019\u00c9v\u00e9nement <\/i>et <i>Pas un jour<\/i> s\u2019inscrivent dans la tradition de la confession ne signifie pas qu\u2019ils s\u2019y r\u00e9duisent enti\u00e8rement. Si les autrices mobilisent les codes et s\u2019inspirent des figures fondatrices du genre, elles en transgressent aussi les conventions, op\u00e9rant une rupture avec sa tradition. On peut d\u00e9montrer en quoi Ernaux et Garr\u00e9ta d\u00e9passent le cadre strict du genre confessionnel \u00e0 travers trois points principaux.<\/p>\n<h3>2.1. Ni regrets ni remords<\/h3>\n<p>Le premier argument repose sur une contrapos\u00e9e logique : le genre de la confession exige la pr\u00e9sence de certains \u00e9l\u00e9ments fondamentaux, et nos deux autrices omettent d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment l\u2019un d\u2019entre eux, ce qui implique que leurs r\u00e9cits ne peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme de v\u00e9ritables confessions. Cet \u00e9l\u00e9ment manquant est celui des regrets et des remords.<\/p>\n<p>La confession intime d\u2019Ernaux dialogue avec les notions de culpabilit\u00e9, de honte et de p\u00e9ch\u00e9, mais elle s\u2019y oppose r\u00e9solument de deux mani\u00e8res. Tout d\u2019abord, il y a une d\u00e9flation des enjeux par le langage employ\u00e9. Ni Annie Ernaux dans <i>L\u2019\u00c9v\u00e9nement<\/i>, ni Annie Duchesne dans son journal de 1963, ne qualifient ce qu\u2019elles portent dans leur ventre d\u2019\u00ab\u00a0enfant\u00a0\u00bb. La grossesse est syst\u00e9matiquement \u00e9voqu\u00e9e par des paronymes ou des sobriquets euph\u00e9mis\u00e9s, traduisant une distanciation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e et l\u2019absence totale de regret dans le choix et la poursuite de l\u2019avortement\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ce n&rsquo;\u00e9tait pas la peine de nommer ce que j&rsquo;avais d\u00e9cid\u00e9 de faire dispara\u00eetre. Dans l&rsquo;agenda, j&rsquo;\u00e9crivais\u00a0: \u00ab\u00a0\u00e7a\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0cette chose-l\u00e0\u00a0\u00bb, une seule fois \u00ab\u00a0enceinte\u00a0\u00bb. (20)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 cette d\u00e9flation s\u2019ajoute une revendication qui va \u00e0 l\u2019encontre de la honte habituellement associ\u00e9e au genre confessionnel. Annie Ernaux d\u00e9voile le secret de son avortement clandestin non pas dans une posture de contrition, mais avec une certaine fiert\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>J&rsquo;\u00e9prouvais de la fiert\u00e9. Sans doute la m\u00eame que les navigateurs solitaires, les drogu\u00e9s et les voleurs, celle d&rsquo;\u00eatre all\u00e9s jusqu&rsquo;o\u00f9 les autres n&rsquo;envisageront jamais d&rsquo;aller. (89)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le sentiment dominant dans la confession d\u2019Ernaux n\u2019est donc pas la componction, mais l\u2019orgueil, ce qui fait de son r\u00e9cit une v\u00e9ritable anti-confession augustinienne. Elle revendique avec fiert\u00e9 et sans complexe la responsabilit\u00e9 d\u2019un acte pourtant tabou, renversant ainsi les codes moraux associ\u00e9s \u00e0 la confession traditionnelle.<\/p>\n<p>De son c\u00f4t\u00e9, la confession de Garr\u00e9ta joue \u00e9galement avec les th\u00e8mes classiques du remord et du repentir, mais pour les d\u00e9placer plut\u00f4t que les supprimer. \u00c0 plusieurs reprises, Garr\u00e9ta exprime des regrets dans l\u2019\u00e9criture de ses souvenirs, mais ces regrets ne portent pas sur les actes que la moralit\u00e9 chr\u00e9tienne pourrait condamner. Bien au contraire, elle manifeste du remords lorsqu\u2019elle n\u2019est pas all\u00e9e jusqu\u2019au bout de son d\u00e9sir amoureux ou romantique. Ce qu\u2019elle regrette, ce ne sont donc pas les actes accomplis, mais les actes manqu\u00e9s, d\u00e9pla\u00e7ant ainsi le centre de gravit\u00e9 de la confession vers une relecture subversive des notions de faute et de repentir.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il te vient un regret. C\u2019est de l\u2019avoir si peu connue au fond. Le seul portrait que tu sois capable d\u2019en faire aujourd\u2019hui est tout ext\u00e9rieur. (Garr\u00e9ta 2002, 107)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le style de Garr\u00e9ta exploite habilement la polys\u00e9mie du verbe \u00ab conna\u00eetre \u00bb, dont l\u2019acception biblique est explicitement sexuelle. En renfor\u00e7ant ce verbe par l\u2019expression adverbiale \u00ab au fond\u00a0\u00bb, qui peut sugg\u00e9rer de mani\u00e8re espi\u00e8gle une p\u00e9n\u00e9tration sexuelle, Garr\u00e9ta exprime son regret sur deux plans : d\u2019une part, celui de ne pas avoir approfondi sa connaissance de N*, et d\u2019autre part, celui de ne pas avoir eu de relation sexuelle avec elle. Par ailleurs, le terme \u00ab regret \u00bb n\u2019appara\u00eet que trois fois dans <i>Pas un jour<\/i>, exclusivement sous la forme du substantif. Pour les femmes identifi\u00e9es par les initiales B*, H* et N*, Garr\u00e9ta exprime un regret qui s\u2019\u00e9carte profond\u00e9ment des normes confessionnelles : celui de ne pas avoir p\u00e9ch\u00e9. Elle regrette de ne pas \u00eatre all\u00e9e, pour reprendre les mots d\u2019Ernaux, \u00ab jusqu\u2019o\u00f9 les autres n\u2019envisageront jamais d\u2019aller \u00bb \u2013 autrement dit, jusqu\u2019au bout de ses d\u00e9sirs. Ce choix stylistique et th\u00e9matique subvertit les conventions confessionnelles en valorisant non pas l\u2019abstinence ou le remords, mais l\u2019audace et la qu\u00eate inassouvie du plaisir.<\/p>\n<h3>2.2. Le recours \u00e0 la fiction<\/h3>\n<p>Le deuxi\u00e8me point qui illustre le d\u00e9tournement et le d\u00e9passement du genre de la confession par Ernaux et Garr\u00e9ta r\u00e9side dans leur recours \u00e0 la fiction au sein de leurs r\u00e9cits autobiographiques. Par d\u00e9finition, une confession classique repose sur l\u2019authenticit\u00e9 des faits relat\u00e9s et ne peut int\u00e9grer des \u00e9l\u00e9ments invent\u00e9s.<\/p>\n<p>Le cas de Garr\u00e9ta est particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9lateur. Dans une \u0153uvre \u00e0 caract\u00e8re autobiographique explicite, l\u2019autrice s\u2019appuie sur l\u2019autofiction, allant jusqu\u2019\u00e0 cr\u00e9er de toutes pi\u00e8ces l\u2019une des figures f\u00e9minines de <i>Pas un jour<\/i>. Ainsi, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un enfant de ch\u0153ur confessant des p\u00e9ch\u00e9s qu\u2019il n\u2019a pas commis, Garr\u00e9ta ins\u00e8re un fantasme dans son r\u00e9cit, sans jamais r\u00e9v\u00e9ler lequel. Ce recours \u00e0 la fiction, au c\u0153ur m\u00eame d\u2019un projet autobiographique, est d\u2019abord th\u00e9orique, avant d\u2019\u00eatre pratique.<\/p>\n<p>Sur le plan th\u00e9orique, Garr\u00e9ta souligne subtilement l\u2019impossibilit\u00e9 de se raconter avec une fid\u00e9lit\u00e9 absolue \u00e0 travers la narration : l\u2019autofiction, loin d\u2019\u00eatre un simple choix stylistique, devient une n\u00e9cessit\u00e9 litt\u00e9raire. Elle expose ainsi les limites inh\u00e9rentes \u00e0 toute tentative de transcription de la m\u00e9moire, o\u00f9 les faits et les souvenirs sont inexorablement filtr\u00e9s par la subjectivit\u00e9 et l\u2019imaginaire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le r\u00e9cit autobiographique est une imposture (\u2013 comme si tu ne le savais pas d\u00e9j\u00e0\u2026)\u00a0: tu es infoutue de d\u00e9vider la bobine inexistante d\u2019un film qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9. (88)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce commentaire m\u00e9tacritique subvertit les conventions des genres autobiographiques, y compris celui de la confession, en formulant une th\u00e9orie audacieuse : la fiction constitue la norme du discours sur soi. Se raconter dans un texte avec l&rsquo;exactitude d&rsquo;une photographie, loin d&rsquo;\u00eatre la r\u00e8gle, devient l&rsquo;exception, une exception qui, paradoxalement, sert de fondement aux genres les plus soucieux de v\u00e9rit\u00e9. Cette id\u00e9e est encore davantage explicit\u00e9e dans le Post Scriptum, o\u00f9 l&rsquo;autrice jette un doute sur la notion m\u00eame de pacte autobiographique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] c\u2019est une fiction quasi juridique que ces contrats d\u2019\u00e9criture et de lecture, et qui fonde nos usages des discours les plus s\u00e9rieux\u2026 (147)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Toutefois, Garr\u00e9ta ne se contente pas d\u2019une critique m\u00e9talitt\u00e9raire de l\u2019autobiographie. Dans le Post Scriptum, elle proc\u00e8de \u00e0 un examen des clauses du contrat oulipien qu\u2019elle avait \u00e9nonc\u00e9es dans l\u2019avant-propos, r\u00e9v\u00e9lant quelles conditions de ce pacte litt\u00e9raire n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 respect\u00e9es\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Celle-ci en particulier, qui devrait suffire \u00e0 faire vaciller l\u2019\u00e9difice entier : dans la s\u00e9rie de ces nuits, il y en a une, au moins une, qui est une fiction. Et tu ne diras pas laquelle.<\/p>\n<p>Cherchez la fiction. (147)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La d\u00e9marche de Garr\u00e9ta vis-\u00e0-vis de la fiction peut ainsi se r\u00e9sumer en trois dimensions distinctes mais compl\u00e9mentaires. Une dimension th\u00e9orique d\u2019abord, qui se traduit par une critique explicite de la notion de pacte autobiographique. Une dimension pratique ensuite, dans laquelle l\u2019autrice met le pied \u00e0 l\u2019\u00e9trier en int\u00e9grant un pur fantasme \u00e0 ses confessions intimes, sans jamais r\u00e9v\u00e9ler explicitement lequel. Une dimension exhortative enfin, qui d\u00e9coule des deux pr\u00e9c\u00e9dentes, et que l\u2019on peut lire dans la polys\u00e9mie de l\u2019expression : \u00ab\u00a0Cherchez la fiction\u00a0\u00bb. Par cette injonction, Garr\u00e9ta incite ses lecteurs \u00e0 identifier ce qui, dans <i>Pas un jour<\/i>, n\u2019est en fait pas un jour de sa vie, mais un pur produit de son imagination. Elle invite aussi plus largement \u00e0 embrasser la fiction dans nos propres travaux, en transcendant la froideur d\u2019un r\u00e9cit de soi laconique.<\/p>\n<p>C\u2019est pourtant un tel r\u00e9cit qu\u2019Annie Ernaux nous offre dans <i>L\u2019\u00c9v\u00e9nement<\/i>. L\u2019illusion de la confession y est particuli\u00e8rement tenace, en grande partie parce que le pacte autobiographique y est explicitement affirm\u00e9 et r\u00e9it\u00e9r\u00e9 tout au long du texte, notamment par la citation r\u00e9currente d\u2019hypotextes tels que l\u2019agenda et le journal intime des ann\u00e9es 1963-1964. Paradoxalement, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans l\u2019\u00e9cart qui se creuse entre ces supports textuels et le r\u00e9cit romanesque de <i>L\u2019\u00c9v\u00e9nement<\/i> que la fiction trouve son espace d\u2019expression. Cette fiction s\u2019incarne \u00e0 travers un proc\u00e9d\u00e9 stylistique r\u00e9current : la m\u00e9taphore. Tr\u00e8s souvent, Ernaux construit son r\u00e9cit en s\u2019appuyant sur les indications succinctes de son journal intime et de son agenda, qu\u2019elle utilise comme points de d\u00e9part. Elle compl\u00e8te ensuite ces fragments par une r\u00e9f\u00e9rence, le plus souvent cin\u00e9matographique, qui refl\u00e8te \u00e9tonnamment son exp\u00e9rience, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un paysage-\u00e9tat d\u2019\u00e2me<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9847\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9847-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9847-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Ce type d\u2019intertextualit\u00e9, en raison de son caract\u00e8re multim\u00e9diatique associant un texte \u00e0 un extrait de film, ne se laisse pas ais\u00e9ment placer sous le signe de la transtextualit\u00e9 genettienne, qui n\u2019associe jamais un texte qu\u2019avec un autre texte. On peut toutefois consid\u00e9rer qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une r\u00e9f\u00e9rence intertextuelle en un sens \u00e9largi, en posant donc le film comme hypotexte. Voir Genette, Ge\u0301rard. Palimpsestes : La litt\u00e9rature au second degr\u00e9. Seuil, 1982, notamment les chapitres I \u00e0 XI concernant les relations transtextuelles.<\/span>.<\/p>\n<p>Les \u0153uvres convoqu\u00e9es dans <i>L\u2019\u00c9v\u00e9nement<\/i> remplissent une double fonction : elles participent \u00e0 l\u2019exactitude biographique en situant ce que l\u2019autrice lisait, regardait ou \u00e9coutait au moment des faits, tout en servant \u00e0 po\u00e9tiser le r\u00e9cit. Par ces r\u00e9f\u00e9rences culturelles, Ernaux tisse un lien entre son exp\u00e9rience intime et la fiction non pas comme proc\u00e8s, mais comme corpus. Par exemple, lorsqu\u2019elle \u00e9voque l\u2019escapade \u00e0 Bordeaux o\u00f9 elle tombe enceinte, Ernaux se souvient avoir \u00ab vu un p\u00e9plum,<i> L\u2019enl\u00e8vement des Sabines<\/i>\u00a0\u00bb. (Ernaux, 2000, 14) Sorti en 1961, ce film illustre l\u2019un des mythes fondateurs de Rome, o\u00f9 les Romains, confront\u00e9s \u00e0 une p\u00e9nurie de femmes, augmentent leur population en orchestrant le viol collectif des femmes sabines des environs. Plus tard, juste avant de tenter pour la premi\u00e8re fois de s\u2019avorter seule en ins\u00e9rant une aiguille dans son vagin, Ernaux mentionne \u00eatre \u00ab\u00a0all\u00e9e voir <i>Mein Kampf <\/i>avec les filles de la cit\u00e9\u00a0\u00bb (41) universitaire, documentaire su\u00e9dois de 1960 qui a choqu\u00e9 les masses par la violence de son propos. Enfin, entre le moment o\u00f9 elle passe sur la table de sa faiseuse d\u2019anges \u00e0 Paris et celui o\u00f9 sa fausse couche se d\u00e9clenche \u00e0 Rouen, Ernaux ins\u00e8re ce simple souvenir d\u2019une sortie entre amies :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Au cin\u00e9-club de la Faluche, ce soir-l\u00e0, on passait <i>Le cuirass\u00e9 Potemkine<\/i>. J&rsquo;y suis all\u00e9e avec O. Des douleurs, auxquelles je n&rsquo;avais pas d&rsquo;abord accord\u00e9 d&rsquo;attention, me serraient le ventre par intervalles. [\u2026] Un \u00e9norme quartier de viande suspendu \u00e0 un crochet, grouillant de vers, est apparu. C&rsquo;est la derni\u00e8re image qu&rsquo;il me reste du film. (74)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Tandis que Garr\u00e9ta int\u00e8gre la fiction directement dans son r\u00e9cit autobiographique, jusqu\u2019\u00e0 en compromettre l\u2019authenticit\u00e9 au sens traditionnel, Ernaux recourt \u00e0 la fiction comme un corpus d\u2019\u0153uvres servant \u00e0 m\u00e9taphoriser son v\u00e9cu par des parall\u00e8les symboliques. Prisonni\u00e8re d\u2019une grossesse non d\u00e9sir\u00e9e, elle se d\u00e9peint en Sabine, victime d\u2019un destin impos\u00e9. Alors qu\u2019elle s\u2019appr\u00eate \u00e0 entamer son combat pour avorter, elle se souvient de\u00a0<i>Mein Kampf<\/i>, symbole d\u2019une lutte sanguinaire. Enfin, juste avant l\u2019h\u00e9morragie qui menace de la tuer, elle convoque l\u2019image de la viande pourrissante aper\u00e7ue dans\u00a0<i>Le Cuirass\u00e9 Potemkine<\/i>, une m\u00e9taphore saisissante de la d\u00e9gradation corporelle et de l\u2019urgence vitale qui traverse son r\u00e9cit.<\/p>\n<p>Ainsi, <i>Pas un jour<\/i> et <i>L\u2019\u00c9v\u00e9nement<\/i> transcendent les conventions classiques du genre confessionnel en en adoptant la forme et le propos autobiographiques, mais sans s\u2019y limiter. Tandis que Garr\u00e9ta pousse la confession vers l\u2019invention en r\u00e9v\u00e9lant des \u00e9v\u00e9nements qu\u2019elle n\u2019a pas v\u00e9cus, Ernaux, quant \u00e0 elle, sublime son v\u00e9cu en transformant des d\u00e9tails circonstanciels en m\u00e9taphores signifiantes.<\/p>\n<h3>2.3. Deux aveux strictement po\u00e9tiques<\/h3>\n<p>Un dernier point montre clairement comment Ernaux et Garr\u00e9ta r\u00e9inventent le genre confessionnel. Traditionnellement, une confession repose sur deux \u00e9l\u00e9ments : des exp\u00e9riences v\u00e9cues et la contrition qui les accompagne. Or, dans leurs r\u00e9cits, Ernaux et Garr\u00e9ta brisent ces conventions en introduisant une part importante de fiction ou d\u2019autofiction. Au lieu de manifester des remords, elles revendiquent leur libert\u00e9 face aux normes de leur \u00e9poque. Dans <i>Pas un jour<\/i> et <i>L\u2019\u00c9v\u00e9nement<\/i>, on trouve moins des confessions classiques que des aveux sans regrets. Ces aveux ne portent pas sur des actes pass\u00e9s ni sur des fautes morales, mais sur l\u2019acte m\u00eame d\u2019\u00e9crire.<\/p>\n<p>Dans le Post Scriptum de <i>Pas un jour<\/i>, Garr\u00e9ta r\u00e9v\u00e8le au lecteur la supercherie de son projet, qui \u00e9choue \u00e0 respecter l\u2019objectif annonc\u00e9 dans la pr\u00e9face. Elle avoue ne pas avoir \u00e9crit ses m\u00e9moires dans les conditions ou le temps impartis selon les contraintes oulipiennes qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait fix\u00e9es. Elle ajoute m\u00eame qu\u2019au moins une des histoires qu\u2019elle pr\u00e9sente comme authentique est en r\u00e9alit\u00e9 invent\u00e9e. Pourtant, cet aveu n\u2019est pas accompagn\u00e9 de regret. Ce qu\u2019elle a \u00e9crit, elle l\u2019assume pleinement et refuse de le r\u00e9\u00e9crire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ce serait violer toutefois \u00e0 son tour la r\u00e8gle par laquelle tu t\u2019interdis repentirs et ratures, et faire que ce qui fut \u00e9crit soit d\u00e9s\u00e9crit. (Garr\u00e9ta 2002, 144)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019\u00e9criture de\u00a0<i>Pas un jour<\/i>\u00a0devient ainsi la mati\u00e8re m\u00eame des confessions, qu\u2019il serait plus juste de qualifier d\u2019aveux, puisqu\u2019aucun repentir n\u2019y est exprim\u00e9. Certes, l\u2019autrice nous a tromp\u00e9s, mais elle ne s\u2019en d\u00e9sole aucunement. Bien au contraire, Garr\u00e9ta transforme cette tromperie en un acte litt\u00e9raire revendiqu\u00e9, lan\u00e7ant au lecteur un d\u00e9fi herm\u00e9neutique concernant ses exercices de m\u00e9moire :<\/p>\n<blockquote>\n<p>De chacun, le statut et l\u2019interpr\u00e9tation sont suspendus ind\u00e9finiment, et de leur s\u00e9rie enti\u00e8re, l\u2019abord incertain. Comment les (re)lirez-vous d\u00e8s lors, lectrice\u00a0? Comme fable ou comme histoire\u00a0? (147)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Autrement dit, <i>Pas un jour<\/i> ne pr\u00e9sente pas des aveux contrits relatifs \u00e0 la biographie de son autrice. Bien au contraire, l\u2019\u0153uvre s\u2019affirme comme un fier aveu d\u2019avoir d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment utilis\u00e9 la fiction pour se raconter. Cette r\u00e9invention du genre confessionnel repose sur l\u2019\u00e9limination des regrets et des remords, faisant de la fiction non seulement un outil, mais le levier central de cette transformation. Ce renouveau tient \u00e0 l\u2019audace de proposer des confessions d\u00e9pouill\u00e9es de toute dimension divine ou p\u00e9nitentielle, o\u00f9 l\u2019autofiction devient essentielle pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019elle brise les codes traditionnels du genre. En refusant les cadres moraux h\u00e9rit\u00e9s et en substituant \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 factuelle une v\u00e9rit\u00e9 litt\u00e9raire, Garr\u00e9ta red\u00e9finit la confession comme un espace de libert\u00e9 cr\u00e9ative, affranchi des dogmes et des contraintes classiques.<\/p>\n<p>Ernaux op\u00e8re un d\u00e9placement similaire, des aveux mat\u00e9riels vers des aveux po\u00e9tiques, dans <i>L\u2019\u00c9v\u00e9nement<\/i>. Comme on l\u2019a vu, son r\u00e9cit de l\u2019avortement clandestin est d\u00e9pourvu de regrets et teint\u00e9, par moments, d\u2019une fiert\u00e9 f\u00e9ministe affirm\u00e9e. Cependant, un unique remords semble subsister, et il est conjur\u00e9 par et dans l\u2019\u00e9criture m\u00eame de <i>L\u2019\u00c9v\u00e9nement<\/i>. La faute qu\u2019Ernaux cherche \u00e0 expier n\u2019est pas li\u00e9e \u00e0 l\u2019avortement, mais au fait de ne pas avoir \u00e9crit ce r\u00e9cit plus t\u00f4t. Dans les remarques conclusives de son texte, elle dresse un bilan\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>J&rsquo;ai effac\u00e9 la seule culpabilit\u00e9 que j&rsquo;aie jamais \u00e9prouv\u00e9e \u00e0 propos de cet \u00e9v\u00e9nement, qu&rsquo;il me soit arriv\u00e9 et que je n&rsquo;en aie rien fait. Comme un don re\u00e7u et gaspill\u00e9. (Ernaux, 2000, 94)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>De m\u00eame que les aveux de Garr\u00e9ta sont purement po\u00e9tiques, centr\u00e9s sur son usage d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment trompeur et cr\u00e9atif de la fiction dans une \u0153uvre autobiographique, Ernaux po\u00e9tise sa confession en la situant dans l\u2019acte m\u00eame d\u2019\u00e9crire. La fin de <i>L\u2019\u00c9v\u00e9nement<\/i> met en sc\u00e8ne un paradoxe m\u00e9talitt\u00e9raire qui refl\u00e8te la nature des secrets : une fois r\u00e9v\u00e9l\u00e9s, ils cessent d\u2019en \u00eatre. De mani\u00e8re analogue, d\u00e8s qu\u2019Annie Ernaux avoue son seul tort \u2013 celui de ne pas avoir \u00e9crit l\u2019histoire de son avortement plus t\u00f4t \u2013 ce tort dispara\u00eet, puisqu\u2019elle vient pr\u00e9cis\u00e9ment de terminer <i>L\u2019\u00c9v\u00e9nement<\/i>. Cette auto-absolution ne peut se r\u00e9aliser que dans le geste d\u2019\u00e9criture, par lequel Ernaux sublime son exp\u00e9rience intime pour la rendre publique, transcendant ainsi le personnel en une confession universelle et litt\u00e9raire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Et le v\u00e9ritable but de ma vie est peut-\u00eatre seulement celui-ci\u00a0: que mon corps, mes sensations et mes pens\u00e9es deviennent de l&rsquo;\u00e9criture, c&rsquo;est-\u00e0-dire quelque chose d&rsquo;intelligible et de g\u00e9n\u00e9ral, mon existence compl\u00e8tement dissoute dans la t\u00eate et la vie des autres. (94)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette dissolution \u00e9gotique dans l\u2019acte d\u2019\u00e9criture est la garantie de la r\u00e9invention du genre confessionnel par Ernaux, tout \u00e0 rebours du livre I des <i>Confessions<\/i> de Rousseau qui promettait un tableau particularisant de lui-m\u00eame. En dissolvant son existence personnelle dans l&rsquo;intelligible et le collectif, Ernaux d\u00e9passe les cadres classiques de la confession centr\u00e9e sur l&rsquo;individu, pour transformer son r\u00e9cit en un acte universel de partage et de r\u00e9flexion.<\/p>\n<p>Ainsi, les aveux strictement po\u00e9tiques d&rsquo;Ernaux et Garr\u00e9ta ne se r\u00e9duisent ni \u00e0 une contrition ni \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 biographique absolue. Ils se d\u00e9ploient comme des explorations de la m\u00e9moire et de l&rsquo;imaginaire, o\u00f9 la fiction et l&rsquo;autofiction red\u00e9finissent les fronti\u00e8res de la confession. Ce d\u00e9passement du genre classique lib\u00e8re leurs r\u00e9cits des normes morales et p\u00e9nitentielles pour les \u00e9riger en \u0153uvres litt\u00e9raires audacieuses, o\u00f9 l&rsquo;\u00e9criture elle-m\u00eame devient le v\u00e9ritable sujet de l&rsquo;aveu.<\/p>\n<h3>Conclusion<\/h3>\n<p>En r\u00e9inventant les codes du genre confessionnel, Annie Ernaux et Anne Garr\u00e9ta proposent des \u0153uvres qui interrogent non seulement les conventions litt\u00e9raires, mais aussi les attentes morales et sociales li\u00e9es \u00e0 l\u2019autobiographie. <i>L\u2019\u00c9v\u00e9nement<\/i> et <i>Pas un jour<\/i> transcendent la confession traditionnelle en rempla\u00e7ant la contrition par la revendication, et la fid\u00e9lit\u00e9 factuelle par une v\u00e9rit\u00e9 litt\u00e9raire o\u00f9 la fiction devient un moteur essentiel.<\/p>\n<p>Ernaux, par sa d\u00e9marche \u00e0 la fois clinique et po\u00e9tique, transforme son v\u00e9cu en une mati\u00e8re universelle, o\u00f9 l\u2019intime devient le miroir d\u2019un collectif. En conjurant le seul remords de n\u2019avoir pas \u00e9crit plus t\u00f4t, elle inscrit son r\u00e9cit dans une qu\u00eate d\u2019intelligibilit\u00e9 et de transmission, faisant de l\u2019\u00e9criture un geste d\u2019\u00e9mancipation et de m\u00e9moire. De son c\u00f4t\u00e9, Garr\u00e9ta pousse la confession vers l\u2019autofiction, int\u00e9grant avec audace une supercherie assum\u00e9e et invitant le lecteur \u00e0 interroger les fronti\u00e8res entre fable et v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Ces deux \u0153uvres, en jouant avec la fiction et l\u2019autobiographie, red\u00e9finissent les aveux comme un acte de licence po\u00e9tique. Loin d\u2019\u00eatre des espaces de repentir ou de culpabilit\u00e9, elles se pr\u00e9sentent comme des lieux de subversion, o\u00f9 les codes h\u00e9rit\u00e9s sont d\u00e9construits pour laisser place \u00e0 une \u00e9criture plus complexe, oscillant entre le personnel et l\u2019universel. Par ces r\u00e9cits hybrides, Ernaux et Garr\u00e9ta rappellent que la litt\u00e9rature, comme la vie qu\u2019elle explore, ne saurait \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 des cadres rigides ou des v\u00e9rit\u00e9s fig\u00e9es. Leur d\u00e9passement du genre confessionnel, \u00e0 travers des aveux strictement po\u00e9tiques, ouvre ainsi une voie nouvelle pour penser l\u2019\u00e9criture de l\u2019intime dans toute sa richesse et sa pluralit\u00e9.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>ERNAUX, Annie. 2000.\u00a0<i>L\u2019\u00c9v\u00e9nement<\/i>. Paris : Gallimard.<\/p>\n<p>GARR\u00c9TA, Anne. 2002.\u00a0<i>Pas un jour. <\/i>Paris : Grasset.<\/p>\n<p>GENETTE, Ge\u0301rard. 1982.\u00a0<i>Palimpsestes : la litt\u00e9rature au aecond degr\u00e9<\/i>. Paris\u00a0: Seuil.LEJEUNE, Philippe. 1975. <i>Le Pacte autobiographique<\/i>, Paris\u00a0: Seuil, coll. \u00ab\u00a0Po\u00e9tique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h6>pour citer<\/h6>\n<p>Fiore Mackin, Atim. 2025. \u00ab La fiction dans tous ses \u00e9bats : confessions intimes chez Ernaux et Garr\u00e9ta \u00bb, <em>Postures<\/em>, \u00ab Actes de la journ\u00e9e d&rsquo;\u00e9tudes AECSEL 2025 \u00bb, hors s\u00e9rie, en ligne, &lt;https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9847&gt;, consult\u00e9 le xx\/xx\/xxxx.<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Fiore-Mackin-Atim_Confessions-intimes-chez-Ernaux-et-Garreeta.docx-1-1.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 Fiore Mackin, Atim_Confessions intimes chez Ernaux et Garree\u030cta.docx-1.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-dece8b95-ecf4-489a-8d92-bc43abb199d0\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Fiore-Mackin-Atim_Confessions-intimes-chez-Ernaux-et-Garreeta.docx-1-1.pdf\">Fiore Mackin, Atim_Confessions intimes chez Ernaux et Garree\u030cta.docx-1<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Fiore-Mackin-Atim_Confessions-intimes-chez-Ernaux-et-Garreeta.docx-1-1.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-dece8b95-ecf4-489a-8d92-bc43abb199d0\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>Une excommunication lat\u00e6 sententi\u00e6 est une excommunication effective du fait m\u00eame de la commission du d\u00e9lit, sans n\u00e9cessit\u00e9 de reconnaissance par les autorit\u00e9s eccl\u00e9siales.<\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>Ce type d\u2019intertextualit\u00e9, en raison de son caract\u00e8re multim\u00e9diatique associant un texte \u00e0 un extrait de film, ne se laisse pas ais\u00e9ment placer sous le signe de la transtextualit\u00e9 genettienne, qui n\u2019associe jamais un texte qu\u2019avec un autre texte. On peut toutefois consid\u00e9rer qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une r\u00e9f\u00e9rence intertextuelle en un sens \u00e9largi, en posant donc le film comme hypotexte. Voir Genette, Ge\u0301rard. Palimpsestes : La litt\u00e9rature au second degr\u00e9. Seuil, 1982, notamment les chapitres I \u00e0 XI concernant les relations transtextuelles.<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hors s\u00e9rie, actes de la journ\u00e9e d&rsquo;\u00e9tudes de l&rsquo;AECSEL 2025 Qu\u2019elle prenne la forme d\u2019un repentir chr\u00e9tien chez Augustin ou d\u2019une autobiographie romanc\u00e9e chez Rousseau, la confession s\u2019impose comme un genre litt\u00e9raire \u00e0 part enti\u00e8re, fond\u00e9 sur le d\u00e9voilement sinc\u00e8re de l\u2019intimit\u00e9\u00a0: une v\u00e9ritable mise \u00e0 nu litt\u00e9raire. \u00c0 premi\u00e8re vue, la confession semble incompatible [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1467],"tags":[1455],"class_list":["post-9847","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actes-de-la-journee-detudes-2025","tag-fiore-mackin-atim"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9847","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9847"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9847\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":10012,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9847\/revisions\/10012"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9847"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9847"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9847"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}