{"id":9869,"date":"2025-12-11T00:00:00","date_gmt":"2025-12-11T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9869"},"modified":"2025-12-06T18:41:54","modified_gmt":"2025-12-06T18:41:54","slug":"imaginaire-bachelardien-du-corps-et-des-sexualites-chez-bahaa-trabelsi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9869","title":{"rendered":"Imaginaire bachelardien du corps et des sexualit\u00e9s chez Bahaa Trabelsi"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9797\">Hors s\u00e9rie, actes de la journ\u00e9e d&rsquo;\u00e9tudes de l&rsquo;AECSEL 2025<\/a><\/h5>\n<p>L\u2019\u00e9volution des perceptions sociales de l\u2019homosexualit\u00e9 au sein de la culture marocaine ne saurait \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e sans une analyse approfondie de la question religieuse. Avant l\u2019av\u00e8nement des trois religions monoth\u00e9istes, la libert\u00e9 sexuelle dans les soci\u00e9t\u00e9s du Moyen-Orient semblait jouir d\u2019une relative permissivit\u00e9 (Grandpierre 2012, 214). Toutefois, l\u2019islam, \u00e0 l\u2019instar du juda\u00efsme et du christianisme, a instaur\u00e9 un cadre normatif rigide d\u00e9finissant les pratiques sexuelles licites (halal) et illicites (haram).\u00a0<\/p>\n<p>L\u2019histoire de Loth constitue la base de la proscription de l\u2019homosexualit\u00e9 masculine dans le Coran et les <i>Hadiths. <\/i>De ce fait, l\u2019islam reprend la condamnation juda\u00efque et chr\u00e9tienne de l\u2019homosexualit\u00e9 pour en faire un crime abominable tout \u00e0 fait contraire \u00e0 la nature. L\u2019homosexualit\u00e9 cr\u00e9erait l\u2019anarchie et briserait en cons\u00e9quence l\u2019harmonie dite naturelle entre les deux sexes, ayant pour objectif la jouissance et en particulier la procr\u00e9ation. De ce fait, elle passe pour \u00ab la turpitude des turpitudes \u00bb (Bouhdiba 1975, 44) aux yeux de l\u2019islam qui punit cet acte par la mort<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9869\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9869-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9869-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">D\u2019apr\u00e8s Ibn Abbas, le Proph\u00e8te a dit : \u00ab Celui que vous trouvez qui pratique l\u2019acte du peuple de Loth, alors tuez celui qui pratique l\u2019acte et celui sur qui il est pratiqu\u00e9 \u00bb. Rapport\u00e9 par Abou Daoud dans ses Sounan n\u00b0 4462. <\/span>. Pour ce qui est de l\u2019homosexualit\u00e9 f\u00e9minine, elle est trait\u00e9e cependant avec une certaine dans la mesure o\u00f9 les pratiques entre femmes demeurent \u00e9voqu\u00e9es de mani\u00e8re presque ludique ou anecdotique et ce sans l\u2019\u00e9norme charge de r\u00e9probation attach\u00e9e \u00e0 l\u2019homosexualit\u00e9 masculine (45).\u00a0<\/p>\n<p>Dans ce sens, la litt\u00e9rature marocaine d\u2019expression fran\u00e7aise d\u2019aujourd\u2019hui traite de ces pratiques avec force d\u00e9tails comme c\u2019est le cas chez Abdellah Ta\u00efa et Bahaa Trabelsi. Cette derni\u00e8re accorde une place importante aux sexualit\u00e9s marginales, notamment \u00e0 l\u2019homosexualit\u00e9. Dans cet article, il s\u2019agit de savoir comment l\u2019\u00e9crivaine marocaine traite de l\u2019imaginaire du corps homosexuel et de celui des diff\u00e9rentes violences qu\u2019il subit au sein d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui se veut extr\u00eamement hostile \u00e0 la communaut\u00e9 LGBTQIA+, et ce dans deux \u0153uvres litt\u00e9raires\u00a0: <i>La chaise du concierge<\/i> et <i>Parlez-moi d\u2019amour<\/i>. Dans ce travail, l\u2019int\u00e9r\u00eat sera particuli\u00e8rement port\u00e9 sur la po\u00e9tique bachelardienne des quatre \u00e9l\u00e9ments, \u00e9tant donn\u00e9 sa capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler l\u2019imaginaire profond qui traverse les \u0153uvres en question. Cette approche d\u00e9passe la simple analyse th\u00e9matique afin de comprendre les images mat\u00e9rielles structurant la sensibilit\u00e9 po\u00e9tique, nourrissant les symboles et orientant l\u2019\u00e9criture.\u00a0<b><\/b><\/p>\n<h3><b>1. Corps et homosexualit\u00e9 f\u00e9minine dans <\/b><b><i>Un anneau \u00e0 l\u2019orteil<\/i><\/b><b>\u00a0<\/b><\/h3>\n<p>Dans la soci\u00e9t\u00e9 marocaine d\u2019aujourd\u2019hui, l\u2019homosexualit\u00e9 masculine et f\u00e9minine demeure extr\u00eamement mal per\u00e7ue. Les homosexuels, qu\u2019ils soient filles ou gar\u00e7ons, sont condamn\u00e9s par la loi marocaine : elle criminalise les \u00ab\u00a0d\u00e9viances sexuelles\u00a0\u00bb entre individus du m\u00eame sexe. Ainsi, l\u2019article 489 du code p\u00e9nal sanctionne fermement les rapports homosexuels avec des peines de prison allant jusqu\u2019\u00e0 trois ans et des amendes pouvant atteindre le montant de 1000 dirhams. La loi en question contribue fortement au rejet social, familial et professionnel des personnes homosexuelles. En revanche, dans un cadre priv\u00e9, les pratiques homo-\u00e9rotiques vou\u00e9es au mutisme (Foucault 1976, 13) se maintiennent loin des yeux de la communaut\u00e9.\u00a0<\/p>\n<p>Dans son recueil de nouvelles intitul\u00e9 <i>Parlez-moi d\u2019amour!<\/i>, Trabelsi explore avec subtilit\u00e9 l\u2019intimit\u00e9 troubl\u00e9e de Hanane, jeune femme voil\u00e9e, homosexuelle et musulmane pratiquante, en proie \u00e0 un conflit int\u00e9rieur profond entre sa foi, son \u00e9ducation conservatrice et son d\u00e9sir charnel. \u00c0 travers sa fascination pour Sanae, coll\u00e8gue ath\u00e9e et \u00e9mancip\u00e9e ayant grandi en France, se dessine un jeu de contrastes puissants o\u00f9 les quatre \u00e9l\u00e9ments chers \u00e0 la pens\u00e9e de Gaston Bachelard participent \u00e0 structurer l\u2019imaginaire des personnages et \u00e0 donner forme \u00e0 leurs tensions existentielles.<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026], les hommes ne l\u2019int\u00e9ressaient pas, [\u2026].<\/p>\n<p>Face au miroir, Hanane se regarde nue. Les femmes sont tellement belles, se dit-elle, leur courbes, leurs arrondis, leur douceur, leur myst\u00e8re du bout des doigts, elle effleure sa peau blanche et moelleuse, s\u2019attendrit sur les contours de son corps. Adolescente, elle avait un jour pass\u00e9 la nuit dans le m\u00eame lit que sa cousine. Les deux jeunes filles s\u2019\u00e9taient beaucoup amus\u00e9es, racont\u00e9es des histoires, puis, dans le silence de la nuit, leurs mains s\u2019\u00e9taient cherch\u00e9es. Caresses voluptueuses, soupirs \u00e9touff\u00e9s, moments inoubliables.<\/p>\n<p>Le bruit des voitures dans la rue s\u2019amplifie. Rapidement, elle s\u2019habille, se couvre. Son regard change, de malicieux, il devient voil\u00e9. Elle fait rapidement sa pri\u00e8re avant de sortir.\u00a0 (Trabelsi 2014, 56)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La mer, espace convoit\u00e9 mais refus\u00e9, cristallise ce conflit fondamental. Hanane d\u00e9cline l\u2019invitation de Sanae \u00e0 la plage, per\u00e7u comme lieu d\u2019exposition du corps, d\u2019\u00e9clatement du moi social et de contact direct avec la nature. Dans une lecture bachelardienne, l\u2019eau en tant qu\u2019\u00e9l\u00e9ment fluide, matriciel, symbole de l\u2019inconscient et du d\u00e9sir, devient ici un territoire interdit marqu\u00e9 par la peur de la transgression et de la dissolution identitaire. La mer repr\u00e9sente ainsi pour Hanane un espace de libert\u00e9 charnelle, une ouverture vers l\u2019\u00e9rotisme, mais aussi un risque de d\u00e9voilement. Son refus r\u00e9sonne comme une tentative de pr\u00e9server son enveloppe morale, sa fa\u00e7ade sociale\u00a0: \u00ab\u00a0peut-\u00eatre pas \u00e0 la plage, mais je t\u2019inviterai volontiers \u00e0 la maison.\u00a0\u00bb (59). Ce repli dans l\u2019espace domestique traduit le refuge dans l\u2019int\u00e9riorit\u00e9, un lieu dans lequel l\u2019eau ne se d\u00e9cha\u00eene pas, mais coule doucement dans les replis de la m\u00e9moire et du r\u00eave.\u00a0<\/p>\n<p>Le miroir, quant \u00e0 lui, lieu de l\u2019introspection narcissique, \u00e9voque le th\u00e8me de l\u2019eau dormante, surface r\u00e9fl\u00e9chissante o\u00f9 l\u2019\u00eatre se red\u00e9couvre. Hanane, tout comme Narcisse, se laisse absorber par la contemplation de son propre corps<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9869\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9869-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9869-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">\u00ab Devant les eaux, Narcisse a la r\u00e9v\u00e9lation de son identit\u00e9 et de sa dualit\u00e9, [\u2026], la r\u00e9v\u00e9lation surtout de sa r\u00e9alit\u00e9 [\u2026]. \u00bb (Bachelard 2019 [1942], 33).<\/span>\u00a0: une chair f\u00e9minine qui \u00e9veille en elle une tendresse sensuelle, presque sacr\u00e9e. Elle \u00ab\u00a0m\u00e9dite sur son avenir \u00bb (Bachelard 2019 [1942], 34) en se regardant longuement. En se caressant doucement, elle entre dans une r\u00eaverie charnelle que Bachelard pourrait d\u00e9crire comme un moment de fusion entre le corps et l\u2019imaginaire, entre le r\u00e9el et le d\u00e9sir. Ce moment suspendu dans le temps est soudain interrompu par le bruit des voitures qui constitue une intrusion brutale du r\u00e9el. L\u2019espace intime, domin\u00e9 par l\u2019eau et la douceur, c\u00e8de brutalement la place \u00e0 l\u2019air agit\u00e9, \u00e0 l\u2019espace public bruyant et hostile. L\u2019air ici n\u2019est point vecteur d\u2019\u00e9l\u00e9vation ou de spiritualit\u00e9, mais plut\u00f4t souffle froid du jugement social et vent coupant de la norme.\u00a0<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette menace, Hanane se couvre. Le tissu du voile devient pour elle une seconde peau (Le Breton 2016, 23-24), un rempart contre le monde, voire un masque. Il efface le corps comme le feu qui se retire devant l\u2019eau. Et pourtant, le feu subsiste en elle\u00a0: dans le d\u00e9sir, dans les souvenirs br\u00fblants de son adolescence et dans\u00a0l\u2019extase secr\u00e8te du toucher. Ce feu int\u00e9rieur, inavouable, consum\u00e9 mais non consumant, se dissimule (Bachelard 2014 [1970], 164) sous les cendres de la conformit\u00e9 religieuse. La pri\u00e8re qu\u2019elle effectue aussit\u00f4t apr\u00e8s ce moment de volupt\u00e9 fonctionne comme une tentative d\u2019extinction du brasier\u00a0; c\u2019est un retour \u00e0 l\u2019ordre, \u00e0 la verticalit\u00e9 et \u00e0 la ma\u00eetrise de soi.\u00a0Cependant, le feu du d\u00e9sir ne s\u2019\u00e9teint jamais totalement\u00a0: il couve, habite le r\u00eave et nourrit la po\u00e9sie.\u00a0<\/p>\n<p>Enfin, Hanane se r\u00eave \u00e9crivaine. Elle choisit pour pseudonyme \u00ab\u00a0Colette\u00a0\u00bb, en hommage \u00e0 l\u2019\u00e9crivaine fran\u00e7aise connue pour son ind\u00e9pendance d\u2019esprit et sa bisexualit\u00e9 assum\u00e9e. Ce choix r\u00e9v\u00e8le une volont\u00e9 d\u2019enracinement dans un autre espace symbolique, celui de la litt\u00e9rature\u00a0: c\u2019est un lieu de fondation, de m\u00e9moire et d\u2019inscription de soi. Hanane, en nommant en \u00e9crivant, tente de planter ses racines ailleurs, de s\u2019inventer un autre \u00eatre. La litt\u00e9rature est ainsi la chambre secr\u00e8te de son imagination, le seul lieu o\u00f9 elle peut \u00eatre libre, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019interdit religieux et social se veut suspendu.\u00a0<\/p>\n<p>La relation entre Hanane et Sanae repose donc sur une polarit\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaire\u00a0: Hanane incarne la terre close, le feu contenu l\u2019eau silencieuse, tandis que Sanae repr\u00e9sente l\u2019air libre, le feu ouvert, l\u2019eau vivante de la mer. L\u2019une est int\u00e9rieure, centrip\u00e8te et repli\u00e9e\u00a0; l\u2019autre est ext\u00e9rieure, centrifuge et d\u00e9ploy\u00e9e. \u00c0 travers cette opposition, Trabelsi explore l\u2019incommunicabilit\u00e9 des d\u00e9sirs dans un contexte socioculturel normatif, et rend sensible le drame d\u2019une femme divis\u00e9e entre ce qu\u2019elle est, ce qu\u2019elle voudrait \u00eatre et ce qu\u2019on l\u2019oblige \u00e0 paraitre.\u00a0<\/p>\n<p>Hanane finit par trouver son reflet tentateur, non-voil\u00e9 et lib\u00e9r\u00e9 des dogmes religieux en la personne de Sanae\u00a0qui la fascine \u00e9perdument :<\/p>\n<blockquote>\n<p>-Et ton histoire alors ?<br \/>-On pourrait se voir en dehors d\u2019ici. Je te la raconterai si tu veux. Dimanche, on pourrait aller \u00e0 la plage. Tu te baignes avec tes v\u00eatements\u2026l\u2019\u00e9crivaine ? La robe plaqu\u00e9e contre le corps comme dans un concours de tee-shirts mouill\u00e9s ? Elles me font rire ces femmes habill\u00e9es \u00e9mergeant des flots, ind\u00e9centes au possible, au nom de je ne sais quelle r\u00e8gle musulmane moyen\u00e2geuse.\u00a0<br \/>-Tu n\u2019es pas musulmane ?<br \/>-Non. Je suis ath\u00e9e.\u00a0<br \/>-\u00c7a n\u2019existe pas. Il n\u2019y a pas de marocaine ath\u00e9e.\u00a0<br \/>-Si\u2026 Moi. Je ne crois pas en Dieu, ne fais pas ma pri\u00e8re et ne je\u00fbne pas pendant le mois de Ramadan. Tu veux toujours qu\u2019on aille \u00e0 la plage ensemble ?<br \/>-Peut-\u00eatre pas \u00e0 la plage, mais je t\u2019inviterais volontiers \u00e0 la maison.<br \/>-Chez tes parents ?<br \/>-J\u2019habite seule, mes parents ne vivent pas \u00e0 Casablanca. Mais c\u2019est quand m\u00eame chez eux, un appartement qu\u2019ils ont h\u00e9rit\u00e9 de ma grand-m\u00e8re. (Trabelsi 2014, 59-60)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019homosexualit\u00e9 chez la jeune femme voil\u00e9e n\u2019est pas seulement un d\u00e9sir contrari\u00e9, elle est surtout un feu int\u00e9rieur consumant et lourd \u00e0 porter\u00a0; Hanane tente tant bien que mal de l\u2019\u00e9touffer sous les cendres de la foi. Son attachement \u00e0 la religion devient ainsi un m\u00e9canisme de refroidissement, un effort pour contenir les flammes vives du d\u00e9sir dans le silence de la pri\u00e8re et du voile, ce tissu qui fonctionne comme un extincteur symbolique. Pourtant, comme le souligne Bachelard dans <i>La psychanalyse du feu, <\/i>le feu int\u00e9rieur ne peut \u00eatre tu\u00e9 (Bachelard 46)\u00a0: il r\u00e9siste et se loge dans la m\u00e9moire, dans les gestes les plus simples et dans les regards les plus anodins.\u00a0<\/p>\n<p>En pr\u00e9sence de Sanae, Hanane ne peut que sentir cette chaleur s\u2019intensifier<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9869\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9869-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9869-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">\u00ab Si la conqu\u00eate du feu est primitivement une \u00ab conqu\u00eate \u00bb sexuelle, on ne devra pas s\u2019\u00e9tonner que le feu soit rest\u00e9 si longtemps et si fortement sexualis\u00e9. \u00bb (Bachelard 1949[1992], 54)<\/span>. La coll\u00e8gue, rousse et libre, incarne la tentation flamboyante, la passion vive, l\u2019irr\u00e9ductible pr\u00e9sence du feu \u00e9rotique et sexualis\u00e9. Chaque mot, chaque sourire, chaque invitation \u00e0 sortir est une \u00e9tincelle qui menace de rallumer le foyer que Hanane tente d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment d\u2019\u00e9teindre. La comparaison avec Narcisse prend ici tout son sens ici\u00a0: comme lui, Hanane tombe amoureuse d\u2019une image, non pas la sienne mais celle d\u2019un autre soi possible, incarn\u00e9 par Sanae. Et cette passion sans issue, cette fascination br\u00fblante, la consume int\u00e9rieurement. Le feu devient alors paradoxal\u00a0: il \u00e9claire l\u2019\u00e2me mais br\u00fble la chair. Il illumine le d\u00e9sir tout en en r\u00e9v\u00e9lant l\u2019impossibilit\u00e9.\u00a0<\/p>\n<p>Dans cette logique bachelardienne, le feu est \u00e0 la fois passion et supplice. Hanane ne peut dans ce cas ni l\u2019embrasser ni le fuir. Elle essaye de la transformer en pri\u00e8re, de l\u2019absorber dans la verticalit\u00e9 du divin, mais il revient sans cesse par le bas, par le corps, la peau, le souvenir et le fantasme.\u00a0Et dans cette lutte int\u00e9rieure, c\u2019est le dogme qui devient cendre, et non la flamme du d\u00e9sir. Sa religiosit\u00e9 n\u2019\u00e9teint pas l\u2019incendie car elle l\u2019enferme, le refoule pour le rendre encore plus sourd et douloureux.\u00a0<\/p>\n<p>A l\u2019oppos\u00e9, dans le cas des liaisons homosexuelles masculines dans la soci\u00e9t\u00e9 marocaine, le feu n\u2019a m\u00eame pas le droit de couver. Il est traqu\u00e9 d\u00e8s l\u2019\u00e9tincelle. Alors que l\u2019homosexualit\u00e9 f\u00e9minine est refoul\u00e9e, rendue invisible, l\u2019homosexualit\u00e9 masculine est vis\u00e9e, expos\u00e9e, brutalement r\u00e9prim\u00e9e comme si le feu du d\u00e9sir entre hommes \u00e9tait per\u00e7u comme un incendie social \u00e0 \u00e9teindre imm\u00e9diatement. La soci\u00e9t\u00e9 marocaine, dans sa dimension conservatrice et patriarcale, ne tol\u00e8re gu\u00e8re ce feu-l\u00e0. Il est vu comme un feu profanateur, une d\u00e9viance virile intol\u00e9rable et une br\u00fblure sur l\u2019ordre moral. L\u00e0 o\u00f9 Hanane tente d\u2019\u00e9teindre son feu intime par la foi, les hommes homosexuels sont souvent br\u00fbl\u00e9s symboliquement \u2013 voire litt\u00e9ralement \u2013 par la soci\u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame.\u00a0<\/p>\n<h3><b>2. Corps et homosexualit\u00e9 masculine r\u00e9prim\u00e9e dans <\/b><b><i>La chaise du concierge<\/i><\/b><\/h3>\n<p>Dans <i>La chaise du concierge<\/i>, le fondamentalisme religieux se manifeste dans sa version la plus incandescente, c\u2019est-\u00e0-dire celle d\u2019un feu destructeur et purificateur, \u00e0 travers la figure de Lahsen, concierge int\u00e9griste qui se r\u00eave en justicier moral d\u2019un monde qu\u2019il juge corrompu. Ce personnage, totalement dissous dans l\u2019id\u00e9ologie salafiste, voit dans Casablanca une nouvelle Sodome, et dans l\u2019homosexualit\u00e9 masculine une impuret\u00e9 flamboyante qu\u2019il faut \u00e9teindre par le feu de la violence. Dans un monologue hallucin\u00e9, la rh\u00e9torique incendiare de Lahsen \u00e9pouse litt\u00e9ralement la logique d\u2019un feu sacril\u00e8ge, \u00ab\u00a0vertical\u00a0\u00bb et fanatique qui se veut ascension vers le divin mais qui, d\u00e9tourn\u00e9, devient un v\u00e9ritable brasier<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9869\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9869-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9869-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">\u00ab Parmi tous les ph\u00e9nom\u00e8nes, il est vraiment le seul qui puisse recevoir aussi nettement les deux valorisations contraires : le bien et le mal. Il brille au Paradis. Il br\u00fble \u00e0 l\u2019Enfer. Il est douceur et torture. Il est cuisine et apocalypse. Il est plaisir pour l\u2019enfant [24] assis sagement pr\u00e8s du foyer ; il punit cependant de toute d\u00e9sob\u00e9issance quand on veut jouer de trop pr\u00e8s avec ses flammes. Il est bien-\u00eatre et il est respect. C\u2019est un dieu tut\u00e9laire et terrible, bon et mauvais. Il peut se contredire : il est donc un des principes d\u2019explication universelle. \u00bb (Bachelard 1949 [1992], 17)<\/span> de haine.\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il ne m\u2019a pas vu venir celui-l\u00e0. Je l\u2019ai traqu\u00e9 comme un rat. Avec ses airs de danseuse orientale, de <i>cheikha, <\/i>\u00e0 zieuter les hommes. Et ses v\u00eatements pr\u00e8s du corps. Rendez-vous compte que je l\u2019ai vu rentrer dans la boutique des bonnes femmes ou elles font les ongles et o\u00f9 on leur pose de faux cils. Il en est ressorti avec des yeux de pute. Il balance son cul quand il marche dans la rue. Les gardiens se moquent de lui. Il ne r\u00e9alise m\u00eame pas cet abruti.<\/p>\n<p>Chaque week-end, il recevait son p\u00e9d\u00e9 de copain. Et ils festoyaient. Ahmed, le gardien, dit qu\u2019ils vont se saouler sur la Corniche dans des bo\u00eetes o\u00f9 des hommes sont d\u00e9guis\u00e9s en femmes et o\u00f9 ils dansent en tortillant du cul. [\u2026]<\/p>\n<p>J\u2019ai espionn\u00e9 le p\u00e9d\u00e9. Cet erratique avait confiance en moi comme tous les autres. Il me prenait pour le gentil gars servile du bled et m\u2019envoyait lui acheter la bi\u00e8re et le vin qu\u2019il buvait avec son copain. Je ne touche pas \u00e0 l\u2019alcool, mais c\u2019\u00e9tait pour la bonne cause, tuer, \u00e9purer le monde de la vermine (40-41)\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Lahsen inaugure sa s\u00e9rie d\u2019assasinats par le meurtre d\u2019un homme homosexuel, voisin de l\u2019immeuble, qu\u2019il pourchasse avec un acharnement quasi mystique. Il d\u00e9crit sa traque avec une jouissance br\u00fblante, un z\u00e8le qui \u00e9voque la flamme d\u2019un b\u00fbcher\u00a0: \u00ab\u00a0je l\u2019ai traqu\u00e9 comme un rat\u00a0\u00bb, dit-il, animal des bas-fonds et des ombres que l\u2019on extermine au nom de la puret\u00e9. Le concierge, habit\u00e9 par le fantasme de l\u2019\u00e9puration, se vit comme le porteur du feu sacr\u00e9, venu consumer les impuret\u00e9s morales de la cit\u00e9.\u00a0<\/p>\n<p>Il s\u2019agit du feu noir de l\u2019intol\u00e9rance qui ne transforme rien, qui ne r\u00eave pas, tant s\u2019en faut, car il se contente de d\u00e9truire. Il consume le corps de l\u2019autre sans jamais \u00e9clairer l\u2019\u00e2me du bourreau. C\u2019est un feu d\u00e9nu\u00e9 d\u2019imagination et d\u2019amour \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 du feu d\u00e9sirant et intime que Hanane tente de contenir en elle. L\u00e0 o\u00f9 le feu de Hanane est introspectif, fragile et \u00e9rotique, celui de Lahsen est fort extraverti, brutal et sacrificiel \u00e0 outrance.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Le champ lexical utilis\u00e9 par ce protagoniste renforce cette logique\u00a0: il f\u00e9minise sa victime homosexuelle, l\u2019associe \u00e0 la \u00ab\u00a0<i>cheikha <\/i>\u00bb (Soum-Pouyalet 2007, 27) et \u00e0 la \u00ab\u00a0pute\u00a0\u00bb, comme pour mieux justifier son ex\u00e9cution. Chez lui, la haine des femmes et du f\u00e9minin devient le combustible principal de son feu purificateur. L\u2019homosexuel, per\u00e7u comme d\u00e9viant parce qu\u2019il incarne une masculinit\u00e9 travers\u00e9e par la douceur, devient une torche humaine \u00e0 abattre. Ainsi, le feu int\u00e9griste se nourrit de l\u2019obsession de l\u2019apparence, du corps travesti et du geste ambigu qu\u2019il faut \u00e0 tout prix ramener au n\u00e9ant.\u00a0<\/p>\n<p>Les comparaisons animales (rat et vermine en l\u2019occurrence) participent elles aussi de cette logique de combustion\u00a0: ce sont des cr\u00e9atures rampantes, grouillantes, consid\u00e9r\u00e9es comme porteuses de maladies et donc bonnes \u00e0 br\u00fbler. Cette d\u00e9shumanisation, omnipr\u00e9sente dans certains passages des <i>Fr\u00e8res Karamazov<\/i>, r\u00e9v\u00e8le une fascination morbide pour la souillure que seul un feu exterminateur viendrait purifier. Le concierge ne tue pas seulement\u00a0; il br\u00fble symboliquement. Il se fait imam ou pr\u00eatre d\u2019un culte pervers o\u00f9 l\u2019autel est le corps de l\u2019autre, et le sacrifice, une r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration illusoire du monde.\u00a0<\/p>\n<p>Dans cette perspective bachelardienne, le feu n\u2019est ni r\u00eave ni cr\u00e9ation, mais haine absolutis\u00e9e. Trabelsi d\u00e9peint ainsi une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l\u2019homosexualit\u00e9 masculine ne peut m\u00eame pas exister \u00e0 l\u2019\u00e9tat latent car, d\u00e8s que le feu du d\u00e9sir jaillit hors des normes h\u00e9t\u00e9rosexuelles, il se fait syst\u00e9matiquement traquer. Ce feu n\u2019est pas celui de la parole po\u00e9tique mais du silence impos\u00e9 par la cendre et par la mort.\u00a0<\/p>\n<p>Dans ce roman, le crime homophobe commis par Lahsen, dissimul\u00e9 sous un masque de serviteur discret, rev\u00eat une puissance symbolique qui d\u00e9passe le simple acte de barbarie. Il s\u2019agit d\u2019une sc\u00e8ne o\u00f9 se rencontrent les quatre \u00e9l\u00e9ments, d\u00e9tourn\u00e9s de leur r\u00eaverie po\u00e9tique originelle pour servir un projet de \u00ab\u00a0purification\u00a0\u00bb violente, justifi\u00e9 par une lecture fanatique du religieux. Le meurtre devient un rituel d\u2019an\u00e9antissement de l\u2019autre \u00e0 travers un imaginaire \u00e9l\u00e9mentaire corrompu que Bachelard qualifierait probablement de contre-r\u00eave ou de cauchemar de l\u2019\u00e9l\u00e9ment\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La sc\u00e8ne de crime \u00e9tait juste insupportable m\u00eame pour quelqu\u2019un qui en a vu d\u2019autres comme moi. L\u2019assassin a \u00e9t\u00e9 f\u00e9roce. Il a ligot\u00e9 puis viol\u00e9 et tortur\u00e9 sa victime en lui introduisant une matraque dans l\u2019anus, puis il lui a tranch\u00e9 les parties g\u00e9nitales, visiblement avec un rasoir et les lui a enfonc\u00e9es dans la bouche. Le corps \u00e9tait couvert d\u2019ecchymoses. Sur le mur en rouge, il a \u00e9crit : \u00ab Lorsque vous trouvez deux hommes accomplissant le p\u00e9ch\u00e9 de Loth, mettez-les \u00e0 mort, le passif comme l\u2019actif \u00bb. L\u2019\u00e9criture est appliqu\u00e9e mais maladroite. Le tueur n\u2019est pas habitu\u00e9 \u00e0 \u00e9crire.<\/p>\n<p>Certainement un psychotique homophobe et d\u00e9lirant. Il a d\u00fb suivre le jeune homme jusqu\u2019\u00e0 chez lui et ce dernier lui a ouvert la porte sans se m\u00e9fier. Il n\u2019y a pas de traces d\u2019effraction. Ou alors, il le connaissait. Peut-\u00eatre\u2026 (25)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le feu, d\u2019abord, reste omnipr\u00e9sent\u00a0: il est dans la col\u00e8re du concierge, dans sa haine incandescente de l\u2019homosexualit\u00e9, dans le rouge sanglant de l\u2019\u00e9criture sur le mur. Le feu est une image ambivalente\u00a0: principe de purification et de passion, il peut se transformer en flamme destructrice quand il est d\u00e9tourn\u00e9 de l\u2019imaginaire cr\u00e9atif. Ici, il est feu inquisitorial, feu des b\u00fbchers et du ch\u00e2timent. Le hadith \u00ab\u00a0calligraphi\u00e9\u00a0\u00bb avec le sang renforce cette analogie\u00a0: le mur devient fournaise morale, l\u2019espace clos de la pi\u00e8ce se mue en enfer terrestre dans lequel le feu de la col\u00e8re divine s\u2019impose au r\u00e9el. L\u2019\u00e9criture sur le mur n\u2019est pas parole, mais brasier p\u00e9trifi\u00e9. Le fondamentaliste ne parle pas mais grave son feu dans la pierre, br\u00fblant symboliquement la victime et tout ce qu\u2019elle repr\u00e9sente.\u00a0<\/p>\n<p>Aussi, ce feu est travers\u00e9 par l\u2019eau noire, celle de la souillure et de la d\u00e9ch\u00e9ance per\u00e7ue. L\u2019alcool,\u00a0que le concierge ach\u00e8te malgr\u00e9 les interdits religieux, devient une arme paradoxale\u00a0: c\u2019est d\u00e9sormais un liquide corrupteur utilis\u00e9 pour une purification invers\u00e9e. Cette contradiction renvoie \u00e0 la dialectique bachelardienne de l\u2019eau\u00a0: \u00e9l\u00e9ment de vie, de r\u00eave et de puret\u00e9 dans son versant po\u00e9tique, elle devient ici stagnante, boueuse et lourde de haine. Elle ne se purifie point car elle ne fait que mac\u00e9rer. Elle est une eau morte de l\u2019\u00e9gout et de la d\u00e9ch\u00e9ance. Elle est ce que le fanatique pense devoir faire \u00e9vaporer\u00a0: il compte la bruler, la dissiper comme pour ass\u00e9cher toute trace de plaisir ou de fluidit\u00e9 sexuelle.\u00a0<\/p>\n<p>L\u2019air quant \u00e0 lui est totalement absent de la sc\u00e8ne de crime. L\u2019appartement para\u00eet comme un lieu clos ou un tombeau herm\u00e9tique. Le jeune homme a \u00e9t\u00e9 viol\u00e9, supplici\u00e9 sans possibilit\u00e9 de fuite ou d\u2019oxyg\u00e8ne. L\u2019absence de cet \u00e9l\u00e9ment marque l\u2019asphyxie de la libert\u00e9 et l\u2019\u00e9tranglement du d\u00e9sir. De plus, l\u2019absence d\u2019effraction mentionn\u00e9e par le commissaire renforce cette image\u00a0: le meurtre s\u2019insinue sans bruit, sans vent, telle une mort muette et lourde, une stagnation morbide. La surprise du crime vient justement de ce que l\u2019air ne l\u2019a pas annonc\u00e9\u00a0puisqu\u2019il n\u2019y a ni courant ni fr\u00e9missement. L\u2019id\u00e9al fondamentaliste aspire \u00e0 un monde sans respiration, sans variation et sans r\u00eave.\u00a0<\/p>\n<p>Enfin, la terre est le th\u00e9\u00e2tre souterrain de la haine visc\u00e9rale. Le corps supplici\u00e9, gisant, transform\u00e9 en chose, est plaqu\u00e9 au sol et r\u00e9duit \u00e0 l\u2019\u00e9tat de cadavre. L\u2019image des ecchymoses, des mutilations et de l\u2019ensevelissement symbolique du sexe dans la bouche de la victime, \u00e9voque un fanatisme de restitution \u00e0 la boue\u00a0: rendre \u00e0 la terre un \u00eatre impur, en l\u2019an\u00e9antissant comme on enterre des d\u00e9chets. Mais cette terre n\u2019est point f\u00e9conde. Ce n\u2019est pas la terre m\u00e8re et encore moins celle de l\u2019enracinement po\u00e9tique. C\u2019est plut\u00f4t la terre dure, min\u00e9rale, punitive et celle \u00e0 m\u00eame de graver la loi dans la pierre. Le meurtrier agit comme s\u2019il devait refermer la terre sur un corps impur, dans le but de le faire dispara\u00eetre \u00e0 jamais. La pierre du mur et le sol de l\u2019appartement constituent deux surfaces de condamnation ou deux visages p\u00e9trifi\u00e9s de la loi fanatique.\u00a0<\/p>\n<p>Ainsi, par ce crime, chaque \u00e9l\u00e9ment naturel est perverti, voire renvers\u00e9\u00a0: le feu br\u00fble sans \u00e9clairer\u00a0; l\u2019eau mac\u00e8re sans purifier\u00a0; l\u2019air \u00e9touffe sans respirer\u00a0; la terre ensevelit sans porter. Ce renversement de la r\u00eaverie bachelardienne fait que la mati\u00e8re, cens\u00e9e inviter \u00e0 la po\u00e9sie, se retrouve prise en otage par la haine. Le fanatisme religieux, dans ce roman, n\u2019est pas seulement id\u00e9ologique\u00a0; il constitue une guerre men\u00e9e contre les \u00e9l\u00e9ments eux-m\u00eames, contre leur po\u00e9sie, contre leur capacit\u00e9 \u00e0 accueillir la vie dans toute sa diversit\u00e9.\u00a0<\/p>\n<p>\u00c0 travers les r\u00e9cits poignants de Hanane dans <i>Parlez-moi d\u2019amour<\/i> et de la victime dans <i>La chaise du concierge<\/i>, Bahaa Trabelsi donne \u00e0 voir la violence symbolique, sociale et physique inflig\u00e9e aux corps et aux identit\u00e9s non conformes dans une soci\u00e9t\u00e9 marocaine profond\u00e9ment marqu\u00e9e par le conservatisme religieux et la domination patriarcale. Alors que l\u2019homosexualit\u00e9 f\u00e9minine demeure largement occult\u00e9e, soumise au silence, \u00e0 l\u2019auto-censure et \u00e0 une certaine forme d\u2019invisibilit\u00e9 structurelle, l\u2019homosexualit\u00e9 masculine, quant \u00e0 elle, fait l\u2019objet d\u2019une r\u00e9pression explicite, voire brutale, et ce dans un climat d\u2019intol\u00e9rance aliment\u00e9 par un discours religieux fort rigoriste.<\/p>\n<p>Dans cet univers oppressant, les corps deviennent des espaces de tension permanente, tiraill\u00e9s entre le d\u00e9sir d\u2019\u00e9mancipation et l\u2019imp\u00e9ratif de conformit\u00e9. Ils cristallisent le conflit entre pulsion intime et normes sociales, entre affirmation de soi et peur de stigmatisation. La chair, dans l\u2019\u00e9criture de Trabelsi, est somme toute porteuse des marques de cette lutte\u00a0: elle souffre, r\u00e9siste, se tait par moments, mais elle t\u00e9moigne toujours d\u2019une qu\u00eate douloureuse de libert\u00e9.\u00a0<\/p>\n<p>Par son \u00e9criture lucide, engag\u00e9e et sensible, Trabelsi ne se contente pas de d\u00e9crire la souffrance des identit\u00e9s sexuelles marginalis\u00e9es, tant s\u2019en faut, elle en fait le moteur d\u2019une critique plus large des traditions fig\u00e9es et des dogmes qui ne cessent de perp\u00e9tuer l\u2019injustice au nom de la morale et de la foi. En d\u00e9non\u00e7ant ainsi l\u2019hypocrisie sociale et la violence institutionnelle, l\u2019autrice invite \u00e0 une r\u00e9flexion urgente sur les droits, la dignit\u00e9 et la reconnaissance des personnes LGBTQIA+ dans le monde arabo-musulman.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Ayoub, Ahmad Hassan<i>. <\/i>1971<i>. Statut de la femme en Islam. Le culturel et le relationnel<\/i>. DKI.\u00a0<\/p>\n<p>Bouhdiba, Abdelwahab. 1975. <i>La sexualit\u00e9 en Islam. <\/i>Paris\u00a0: PUF.<\/p>\n<p>Bachelard, Gaston. 2014 [1970]. <i>Le droit de r\u00eaver. <\/i>Saguenay\u00a0: Les Classiques des sciences sociales.\u00a0<\/p>\n<p>Bachelard, Gaston. 2019 [1942]. <i>L\u2019Eau et les R\u00eaves<\/i>. Paris\u00a0: LGF.\u00a0<\/p>\n<p>Bachelard, Gaston. 1992 [1949]. <i>La psychanalyse du feu<\/i>. Saguenay\u00a0: Les Classiques des sciences sociales.\u00a0<\/p>\n<p>Douki Dedieu, Saida et Karray, Hager. 2020. <i>Le Voile sur le divan. Ce qu\u2019il r\u00e9v\u00e8le, ce qu\u2019il cache<\/i>. Paris\u00a0: Odile Jacob.\u00a0<\/p>\n<p>Foucault, Michel. 1976.\u00a0 <i>Histoire de la sexualit\u00e9 I. La volont\u00e9 de savoir<\/i>. Paris\u00a0: Gallimard.\u00a0<\/p>\n<p>Grandpierre, V\u00e9ronique. 2012. <i>Sexe et amour de Sumer \u00e0 Babylone<\/i>. Paris\u00a0: Gallimard.\u00a0<\/p>\n<p>Kristeva, Julia. 2004. <i>Notre Colette<\/i>. Rennes\u00a0: Presses Universitaires de Rennes.<\/p>\n<p>Le Breton, David. 2016. <i>Corps et adolescence<\/i>. Bruxelles\u00a0: yapaka.be.\u00a0<\/p>\n<p>Monnot, Guy. 2022. \u00ab\u00a0Salat\u00a0\u00bb, <i>Encyclop\u00e9die de l\u2019Islam<\/i>.\u00a0<\/p>\n<p>Pastoureau, Michel. 2016 . <i>Rouge. Histoire d\u2019une couleur.<\/i> Paris\u00a0: Editions du Seuil.\u00a0<\/p>\n<p>Soum-Pouyalet, Fanny. 2007. <i>Le Corps, la Voix, le Voile. Cheikhates marocaines<\/i>, Paris\u00a0: CNRS Editions.\u00a0<\/p>\n<p>Trabelsi, Bahaa. 2014. <i>Parlez-moi d\u2019amour!<\/i>. Casablanca\u00a0: La Crois\u00e9e des Chemins.<\/p>\n<p>Trabelsi, Bahaa. 2017. <i>La chaise du concierge<\/i>, Casablanca\u00a0: La Crois\u00e9e des Chemins.<\/p>\n<h6>pour citer<\/h6>\n<p>Tahir, Omar. 2025. \u00ab Imaginaire bachelardien du corps et des sexualit\u00e9s chez Bahaa Trabelsi \u00bb, <em>Postures<\/em>, \u00ab Actes de la journ\u00e9e d&rsquo;\u00e9tudes AECSEL 2025 \u00bb, hors s\u00e9rie, en ligne, &lt;https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9869&gt;, consult\u00e9 le xx\/xx\/xxxx.<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Omar-Tahir-article-.docx-1-1.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 Omar Tahir article .docx-1.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-59142f1d-13d4-4b46-9e0c-ce5d05d1f3a5\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Omar-Tahir-article-.docx-1-1.pdf\">Omar Tahir article .docx-1<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Omar-Tahir-article-.docx-1-1.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-59142f1d-13d4-4b46-9e0c-ce5d05d1f3a5\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>D\u2019apr\u00e8s Ibn Abbas, le Proph\u00e8te a dit : \u00ab Celui que vous trouvez qui pratique l\u2019acte du peuple de Loth, alors tuez celui qui pratique l\u2019acte et celui sur qui il est pratiqu\u00e9 \u00bb. Rapport\u00e9 par Abou Daoud dans ses Sounan n\u00b0 4462. <\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>\u00ab Devant les eaux, Narcisse a la r\u00e9v\u00e9lation de son identit\u00e9 et de sa dualit\u00e9, [\u2026], la r\u00e9v\u00e9lation surtout de sa r\u00e9alit\u00e9 [\u2026]. \u00bb (Bachelard 2019 [1942], 33).<\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>\u00ab Si la conqu\u00eate du feu est primitivement une \u00ab conqu\u00eate \u00bb sexuelle, on ne devra pas s\u2019\u00e9tonner que le feu soit rest\u00e9 si longtemps et si fortement sexualis\u00e9. \u00bb (Bachelard 1949[1992], 54)<\/div><\/li><li><span>4<\/span><div>\u00ab Parmi tous les ph\u00e9nom\u00e8nes, il est vraiment le seul qui puisse recevoir aussi nettement les deux valorisations contraires : le bien et le mal. Il brille au Paradis. Il br\u00fble \u00e0 l\u2019Enfer. Il est douceur et torture. Il est cuisine et apocalypse. Il est plaisir pour l\u2019enfant [24] assis sagement pr\u00e8s du foyer ; il punit cependant de toute d\u00e9sob\u00e9issance quand on veut jouer de trop pr\u00e8s avec ses flammes. Il est bien-\u00eatre et il est respect. C\u2019est un dieu tut\u00e9laire et terrible, bon et mauvais. Il peut se contredire : il est donc un des principes d\u2019explication universelle. \u00bb (Bachelard 1949 [1992], 17)<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hors s\u00e9rie, actes de la journ\u00e9e d&rsquo;\u00e9tudes de l&rsquo;AECSEL 2025 L\u2019\u00e9volution des perceptions sociales de l\u2019homosexualit\u00e9 au sein de la culture marocaine ne saurait \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e sans une analyse approfondie de la question religieuse. Avant l\u2019av\u00e8nement des trois religions monoth\u00e9istes, la libert\u00e9 sexuelle dans les soci\u00e9t\u00e9s du Moyen-Orient semblait jouir d\u2019une relative permissivit\u00e9 (Grandpierre 2012, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1467],"tags":[1457],"class_list":["post-9869","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actes-de-la-journee-detudes-2025","tag-tahir-omar"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9869","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9869"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9869\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":10014,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9869\/revisions\/10014"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9869"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9869"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9869"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}