{"id":9885,"date":"2025-12-11T00:00:00","date_gmt":"2025-12-11T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9885"},"modified":"2025-12-06T18:45:46","modified_gmt":"2025-12-06T18:45:46","slug":"la-fiction-en-theorie-approche-de-pierre-bayard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9885","title":{"rendered":"La fiction, en th\u00e9orie. Approche de Pierre Bayard"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9797\">Hors s\u00e9rie, actes de la journ\u00e9e d&rsquo;\u00e9tudes de l&rsquo;AECSEL 2025<\/a><\/h5>\n<p>La notion de <i>fiction<\/i> est une \u00e9vidence qui nous appara\u00eet intuitivement. Nous avons toustes au moins une vague id\u00e9e de ce dont il s\u2019agit, de ce en quoi elle consiste. Nous la rencontrons chaque jour sous diverses formes, dans de multiples discours, et sp\u00e9cialement dans le domaine des \u00e9tudes litt\u00e9raires, nous savons instinctivement pointer l\u00e0 o\u00f9 nous discernons qu\u2019elle op\u00e8re.<\/p>\n<p><i>Fiction<\/i> est pour qui synonyme de <i>fable<\/i>, pour qui de <i>roman<\/i>, de <i>r\u00e9cit imaginaire<\/i> et pour qui encore, carr\u00e9ment de <i>mensonge<\/i>. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de la \u00ab\u00a0science-fiction\u00a0\u00bb, des \u00ab\u00a0fictions historiques\u00a0\u00bb et autres \u00ab\u00a0fictions sp\u00e9culatives\u00a0\u00bb, le mot semble parfois faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un super genre litt\u00e9raire\u00a0\u2013 \u00e0 une sorte de r\u00e9gime discursif concernant aussi bien l\u2019essai, l\u2019autobiographie que le roman au sens traditionnel<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9885\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9885-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9885-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">On n\u2019a qu\u2019\u00e0 penser aux Villes de papier (2018) de Dominique Fortier, ouvrage \u00e0 la crois\u00e9e des genres traditionnels du roman, de la biographie et de la prose po\u00e9tique, consacr\u00e9 par le prix Renaudot de l\u2019essai en 2020. Le cas du mode autobiographique appel\u00e9 autofiction est un autre exemple qui montre que, d\u00e8s que le crit\u00e8re fiction est appliqu\u00e9 \u00e0 un discours, ce dernier d\u00e9borde ses cat\u00e9gories g\u00e9n\u00e9riques habituelles. Si Philippe Gasparini avance que l\u2019autofiction constitue un genre en lui-m\u00eame, comprenant tous \u00ab les r\u00e9cits qui programment une double r\u00e9ception, \u00e0 la fois fictionnelle et autobiographique, quelle que soit la proportion de l\u2019une et de l\u2019autre \u00bb c\u2019est bien \u00e0 mon avis parce que le crit\u00e8re fiction op\u00e8re une br\u00e8che qui transcende la g\u00e9n\u00e9ricit\u00e9 de n\u2019importe quel texte et lui conf\u00e8re une certaine autonomie. Voir Philippe Gasparini, Est-il je? roman autobiographique et autofiction, Paris, Seuil, coll. \u00ab Po\u00e9tique \u00bb, 2004. Pour conclure une note d\u00e9j\u00e0 bien longue, il semblerait qu\u2019on puisse accoler le suffixe fiction \u00e0 n\u2019importe quel \u00e9tiquette g\u00e9n\u00e9rique pour se convaincre du fait que la fiction transcende les genres qu\u2019elle c\u00f4toie (essaifiction, nonfiction, r\u00e9citfiction, etc.)<\/span>\u00a0\u2013 comme lorsqu\u2019on dit de tel texte que <i>c\u2019est de la fiction<\/i>. Mais il arrive aussi que l\u2019objet en question se pr\u00e9sente comme une qualit\u00e9 du discours litt\u00e9raire, comme une modulation, plut\u00f4t que comme un cadre g\u00e9n\u00e9rique, comme lorsqu\u2019on dit de certaines \u00e9critures qu\u2019elles <i>fictionnalisent<\/i>, ou de certaines r\u00e9flexions ou d\u00e9marches d\u2019enqu\u00eate<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9885\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9885-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9885-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Pensons ici \u00e0 ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler depuis quelques ann\u00e9es les \u00ab \u00e9critures du r\u00e9el \u00bb. Voir, entre autres, Ivan Jablonka, Le troisi\u00e8me continent ou la litt\u00e9rature du r\u00e9el, Paris, Seuil, coll. \u00ab Traverse \u00bb, 2024.<\/span> qu\u2019elles <i>proc\u00e8dent par la fiction<\/i>.<\/p>\n<p>Or, si la fiction est un objet qui peut nous sembler \u00e9vident, comme une esp\u00e8ce d\u2019oiseau au chant distinctif particuli\u00e8rement reconnaissable, on se rend cependant compte, lorsque l\u2019on s\u2019aventure dans les contr\u00e9es sauvages de la th\u00e9orie litt\u00e9raire, que le volatile <i>fiction<\/i> s\u2019av\u00e8re difficile \u00e0 discerner, et ce, malgr\u00e9 les nombreux guides d\u2019identification dont nous disposons.<\/p>\n<p>La question d\u2019une d\u00e9finition th\u00e9orique de la fiction date en effet de l\u2019Antiquit\u00e9\u00a0\u2013 quoi qu\u2019alors elle n\u2019op\u00e9rait pas avec les m\u00eames termes\u00a0\u2013 et pose encore probl\u00e8me \u00e0 ce jour ; elle n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 referm\u00e9e. Mais peut-\u00eatre que supposer qu\u2019elle puisse jamais l\u2019\u00eatre est d\u00e9j\u00e0, en soi, une fiction. En tous cas, l\u2019objectif de cet article ne sera pas d\u2019apporter un point final au d\u00e9bat qui fait rage depuis au moins Platon.<\/p>\n<p>Ce que j\u2019aimerais plut\u00f4t faire dans ces lignes c\u2019est d\u2019exposer, dans un premier temps, la typologie de ce qui me semble \u00eatre les trois grandes approches d\u00e9finitionnelles de la fiction \u2013 ce que j\u2019appelle les trois \u00ab\u00a0th\u00e9ories de la fiction\u00a0\u00bb \u2013 et que j\u2019ai nomm\u00e9es l\u2019<i>approche textuelle\/discursive<\/i>, l\u2019<i>approche s\u00e9mantique<\/i> et l\u2019<i>approche culturelle<\/i>. Ces trois approches offrent des caract\u00e9risations ind\u00e9niables qui nous permettent d\u2019esp\u00e9rer d\u00e9nicher l\u2019oiseau <i>fiction<\/i> avec la confiance de qui poss\u00e8de une bonne paires de longues-vues et l\u2019acc\u00e8s \u00e0 un vaste r\u00e9pertoire de chants.<\/p>\n<p>Mais, comme c\u2019est souvent le cas, il arrive que l\u2019ornithologue d\u2019exp\u00e9rience rentre frustr\u00e9\u00b7e de son p\u00e9riple dans la nature, sp\u00e9cialement apr\u00e8s avoir rencontr\u00e9 un volatile inconnu, inou\u00ef, et \u00e9chappant \u00e0 son savoir technique. L\u2019oiseau rare semble toujours flou sur les photos, et il n\u2019est jamais mentionn\u00e9 dans le guide que nous avons sur nous. Parfois, on en vient \u00e0 se demander si c\u2019est v\u00e9ritablement un oiseau que l\u2019on a cru voir. Ne serait-ce pas plut\u00f4t un \u00e9cureuil, ou un papillon ou une panth\u00e8re\u00a0?\u00a0<\/p>\n<p>Dans la nature, certains \u00eatres \u00e9chappent aux savoirs th\u00e9oriques, d\u00e9jouent les expertises les plus solides et les plus reconnues. Ce faisant, ces \u00eatres nous permettent de r\u00e9\u00e9valuer nos protocoles d\u2019observation et de constater les d\u00e9fauts de lentille de nos jumelles dernier cri. Ce clignement d\u2019yeux, cet ajustement du regard d\u00e9rout\u00e9 par une tache floue, c\u2019est ce que j\u2019aimerais faire dans la seconde partie de cet article, au contact de cette cr\u00e9ature hybride, qu\u2019est l\u2019\u0153uvre de Pierre Bayard, qui me para\u00eet d\u00e9ranger les th\u00e9ories de la fiction.<\/p>\n<h3><b>La fiction comme produit du texte<\/b><\/h3>\n<p>J\u2019ai nomm\u00e9 la premi\u00e8re mani\u00e8re de d\u00e9finir la fiction l\u2019approche \u00ab\u00a0textuelle\/discursive\u00a0\u00bb parce qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une tentative de d\u00e9finition qui proc\u00e8de \u00e0 partir du champ restreint qu\u2019est le discours \u00e9crit\u00a0; \u00e0 partir du texte pris comme un objet discursif isol\u00e9. Selon cette approche, le discours litt\u00e9raire de fiction porterait textuellement la marque de sa fictionnalit\u00e9 \u2013 le signe de sa diff\u00e9rence \u2013 ce que la narratologue Austro-Am\u00e9ricaine Dorrit Cohn appelle un \u00ab\u00a0marqueur de fictionnalit\u00e9\u00a0\u00bb. (Cohn 2001 [1999])<\/p>\n<p>Pour r\u00e9sumer grossi\u00e8rement le propos de Cohn, un discours litt\u00e9raire peut \u00eatre clairement identifi\u00e9 comme fictionnel lorsqu\u2019il contient des impossibilit\u00e9s sur le plan de son \u00e9nonciation \u2013 impossibilit\u00e9s que seul le texte rend possible et qu\u2019une analyse de type narratologique permet de mettre en lumi\u00e8re.\u00a0<\/p>\n<p>Un des exemples les plus probants d\u2019une telle approche est celui que la narratologie nomme narration simultan\u00e9e et qui consiste en un discours o\u00f9 la temporalit\u00e9 de l\u2019\u00e9nonciation du r\u00e9cit est en parfaite ad\u00e9quation avec celle de l\u2019histoire v\u00e9cue par l\u2019instance narrative\u00a0\u2013 ou, pour le dire autrement, celle d\u2019un r\u00e9cit o\u00f9 les \u00e9v\u00e9nements sont racont\u00e9s exactement au fur et \u00e0 mesure qu\u2019ils surviennent. On appr\u00e9ciera alors cette suite de phrases\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p><i>J\u2019entends un oiseau dans l\u2019\u00e9pais couvert de la for\u00eat. J\u2019ai l\u2019impression de conna\u00eetre son chant mais je n\u2019arrive pas \u00e0 me rappeler \u00e0 quelle esp\u00e8ce il appartient. Il faut absolument que je l\u2019identifie. Je saisis mes jumelles dans mon sac, le cherche et l\u2019aper\u00e7ois, perch\u00e9 sur une branche, au loin. Le temps s\u2019arr\u00eate. Je demeure suspendu\u00b7e, fascin\u00e9\u00b7e par son chant et par l\u2019iridescence de son plumage.<\/i><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>De prime abord un tel discours n\u2019a rien de suspect. Il s\u2019agit de toute \u00e9vidence d\u2019un r\u00e9cit d\u2019observation ornithologique livr\u00e9 de mani\u00e8re imm\u00e9diate depuis l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 d\u2019une instance narrative passionn\u00e9e. S\u2019agit-il d\u2019un discours fictif\u00a0? D\u2019un extrait d\u2019un r\u00e9cit documentaire\u00a0? D\u2019un outil d\u2019invention critique\u00a0? Comment savoir\u00a0? A priori, rien ne permettrait de trancher. Mais un simple arr\u00eat sur image nous fera constater que dans un cadre discursif ordinaire, l\u2019ornithologue concern\u00e9\u00b7e ait jamais la possibilit\u00e9 de l\u2019\u00e9noncer. Nous qui passons la vie le nez dans des livres, ne perdons pas de vue que \u00ab\u00a0la vie nous apprend que nous ne pouvons pas la raconter pendant que nous la vivons, pas plus que nous ne saurions la vivre pendant que nous la racontons\u00a0\u00bb (2001 [1999]), comme l\u2019\u00e9nonce si justement Dorrit Cohn. La pragmatique du discours nous rappelle que certains propos non m\u00e9taphoriques, tels que <i>je m\u2019endors<\/i>, <i>je me r\u00e9veille<\/i> ou encore <i>je meurs<\/i> ne tiennent que gr\u00e2ce \u00e0 une configuration discursive particuli\u00e8re, propre au texte et seulement au texte, que l\u2019approche textuelle\/narratologique identifie comme \u00e9tant <i>fiction<\/i>. On n\u2019a qu\u2019\u00e0 penser aux implications pragmatiques de cette autre configuration discursive particuli\u00e8re qui s\u2019appelle la narration omnisciente pour se convaincre du bien-fond\u00e9 d\u2019une approche d\u00e9finitionnelle de la fiction qui proc\u00e8de par l\u2019\u00e9tude du cadre textuel\/discursif.\u00a0<\/p>\n<h3><b>L\u2019antagonisme de la v\u00e9rit\u00e9<\/b><\/h3>\n<p>La deuxi\u00e8me approche de la fiction, que j\u2019ai nomm\u00e9e l\u2019approche s\u00e9mantique<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9885\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9885-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9885-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">J\u2019emprunte ce terme \u00e0 J.-M. Schaeffer, qui, dans \u00ab Fiction et croyance \u00bb, in Nathalie Heinich et Jean-Marie Schaeffer, Art, cr\u00e9ation, fiction: entre philosophie et sociologie, N\u00eemes, \u00c9ditions Micheline Chambon, 2004, avance que \u00ab d\u00e9finir la fiction dans le cadre de la question des relations entre repr\u00e9sentations et r\u00e9alit\u00e9 revient \u00e0 la d\u00e9finir par rapport \u00e0 la question de \u201cv\u00e9rit\u00e9\u201d, et du m\u00eame coup aussi par rapport aux notions d\u2019\u201cerreur\u201d et de \u201cmensonge\u201d. \u00bb Nous sommes ici chez Platon dont La R\u00e9publique avance qu\u2019il faut craindre les repr\u00e9sentations po\u00e9tiques parce que si l\u2019on ne dispose pas des comp\u00e9tences suffisantes pour identifier leur statut de productions artificielles, elles risquent de brouiller, par contamination, la connaissance de la r\u00e9alit\u00e9. Schaeffer voit dans cet argument les pr\u00e9misses d\u2019une d\u00e9finition de la fiction qui s\u2019appuierait sur un argument s\u00e9mantique.<\/span>, consiste quant \u00e0 elle \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la fiction dans un rapport r\u00e9f\u00e9rentiel \u00e0 la \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb. Pour bien comprendre de quoi il s\u2019agit, l\u2019\u00e9tymologie du mot \u00ab\u00a0fiction\u00a0\u00bb s\u2019av\u00e8re \u00e9loquente. Si <i>fictio<\/i>, d\u00e9riv\u00e9 du verbe latin <i>fingere<\/i>, avait d\u2019abord pour sens strict \u00ab\u00a0action de fa\u00e7onner, de cr\u00e9er, de donner une forme \u00e0\u00a0\u00bb, ce <i>fa\u00e7onnage<\/i> et <i>cette forme donn\u00e9e \u00e0<\/i> ont acquis au Moyen \u00c2ge \u00a0 \u00a0 \u00a0un sens p\u00e9joratif appuy\u00e9, celui de \u00ab\u00a0tromperie\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0mensonge\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0forgerie\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Cette transformation s\u00e9mantique s\u2019explique \u00e0 mon avis du fait que la philosophie du Moyen \u00c2ge europ\u00e9en, enti\u00e8rement sous-tendue par une m\u00e9taphysique<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9885\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9885-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9885-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Cela est fortement observable dans le cas de la philosophie d\u2019ob\u00e9dience chr\u00e9tienne.<\/span>, s\u2019est mise \u00e0 remettre en question le monde des formes \u00ab non naturelles \u00bb \u2013 ces formes <i>cr\u00e9\u00e9es<\/i>, <i>fa\u00e7onn\u00e9es <\/i>par de simples mortels. <i>Fictio<\/i> est ainsi devenu synonyme de mensonge, lorsqu\u2019il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 que les seules formes v\u00e9ritables \u00e9taient celles provenant directement de Dieu et non plus celles cr\u00e9\u00e9es par les artistes. Nous sommes ici en plein dans une conception s\u00e9mantique parce que c\u2019est en fonction de sa concordance avec la v\u00e9rit\u00e9, avec le vrai, que l\u2019on d\u00e9finit la fiction\u00a0: elle n\u2019est pas la v\u00e9rit\u00e9. L\u2019approche s\u00e9mantique permet de r\u00e9fl\u00e9chir la fiction \u00e0 l\u2019aune des rapports entretenus avec un \u00e9talon de r\u00e9f\u00e9rence s\u00e9mantique ultime. \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>\u00c0 notre \u00e9poque, l\u2019approche s\u00e9mantique de la fiction gravite principalement autour des questions de r\u00e9f\u00e9rentialit\u00e9 et de factualit\u00e9. Se demander si la voix d\u2019un livre correspond effectivement \u00e0 celle de la personne qui signe le texte, dans le cas d\u2019un r\u00e9cit romanesque ou d\u2019une autofiction, par exemple, est une question de s\u00e9mantique de la fiction. De m\u00eame, analyser les repr\u00e9sentations d\u2019\u00e9v\u00e9nements donn\u00e9s dans la litt\u00e9rature en concordance avec les faits historiques, ou les repr\u00e9sentations du monde que font les romans \u00e0 l\u2019aune du savoir scientifique, est une conception de la fiction qui proc\u00e8de du rapport que cette derni\u00e8re entretient avec un sens de r\u00e9f\u00e9rence, suppos\u00e9 en soi connaissable et, pour le dire grossi\u00e8rement encore une fois\u00a0: \u00ab vrai\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h3><b>Le creuset des interactions sociales<\/b><\/h3>\n<p>La troisi\u00e8me mani\u00e8re de concevoir la fiction\u00a0\u2013 l\u2019approche culturelle\u00a0\u2013 con\u00e7oit la fiction comme un crit\u00e8re sp\u00e9cifique des activit\u00e9s cognitives propres \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce humaine. Sa conception de la fiction est d\u2019abord anthropologique, la fiction y \u00e9tant entendue comme le produit traditionnel de l\u2019imaginaire humain. En synth\u00e8se, selon cette approche, la fiction serait attribuable \u00e0 une comp\u00e9tence propre \u00e0 notre esp\u00e8ce de distinguer parmi diff\u00e9rentes repr\u00e9sentations mentales, celles auxquelles accorder la valeur de \u00ab\u00a0feintise ludique partag\u00e9e<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9885\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9885-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9885-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Ce concept \u00e9tant celui que Searle expose dans son c\u00e9l\u00e8bre article de 1975, The Logical Status of Fictional Discourse.<\/span>\u00a0\u00bb. La fiction est ici entendue comme un jeu, comme une comp\u00e9tence socio-cognitive bas\u00e9e sur \u00ab\u00a0un principe de coop\u00e9ration\u00a0\u00bb (Schaeffer 1999, 66) \u00e0 l\u2019\u0153uvre au c\u0153ur de toute interaction sociale.<\/p>\n<p>Ainsi, \u00e0 force d\u2019\u00eatre expos\u00e9e \u00e0 l\u2019impressionnante m\u00e9lodie d\u2019un certain oiseau, l\u2019activit\u00e9 cognitive humaine aurait d\u00e9velopp\u00e9 la capacit\u00e9 de discriminer entre le chant du volatile v\u00e9ritable, et l\u2019imitation pourtant parfaite qu\u2019en donnerait un\u00b7e camarade, soit pour me tromper, soit pour me faire rire, soit encore, peut-\u00eatre, par confusion momentan\u00e9e quant \u00e0 sa propre identit\u00e9.<\/p>\n<p>Ici, la fiction serait engendr\u00e9e par un d\u00e9couplage cognitif entre une perception et son int\u00e9gration dans \u00ab\u00a0notre syst\u00e8me holistique de croyances en tant qu\u2019aspect de la \u201cr\u00e9alit\u00e9\u201d dans laquelle nous vivons\u00a0\u00bb (66). Cette comp\u00e9tence s&rsquo;acquiert d\u00e8s la naissance, alors que le sujet humain doit apprendre \u00e0 diff\u00e9rencier les stimulations mim\u00e9tiques issues de l\u2019ext\u00e9rieur et celles, endog\u00e8nes, qu\u2019il produit de mani\u00e8re instinctive. Elle \u00e9mane de \u00ab\u00a0l\u2019ind\u00e9pendance relative des modules mentaux repr\u00e9sentationnels par rapport au centre de contr\u00f4le conscient qui r\u00e9git nos croyances et r\u00e9alise l\u2019interpr\u00e9tation \u00e9pist\u00e9mique des donn\u00e9es repr\u00e9sentationnelles\u00a0\u00bb (66). Pour l\u2019approche culturelle, la fiction est ainsi le r\u00e9sultat de l\u2019apprentissage du \u00ab\u00a0faire semblant\u00a0\u00bb, du \u00ab\u00a0pour de faux\u00a0\u00bb et de comportements sociaux sophistiqu\u00e9s qui permettront \u00e0 l\u2019individu d\u2019int\u00e9grer et d\u2019\u00e9voluer dans l\u2019environnement social \u2013 ce qui s\u2019appelle la culture.<\/p>\n<p>L\u2019approche culturelle entretient des similitudes \u00e9videntes avec l\u2019approche s\u00e9mantique, en ceci qu\u2019elle con\u00e7oit elle aussi la fiction en fonction de ce qui est admis comme \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb. Mais l\u00e0 o\u00f9 l\u2019approche s\u00e9mantique r\u00e9fl\u00e9chit en fonction de crit\u00e8res de connaissance objectifs, \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 entendue comme refuge du vrai, l\u2019approche culturelle con\u00e7oit la fiction en fonction d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 arbitraire, entendue comme un agglom\u00e9rat de croyances propres \u00e0 chaque culture.<\/p>\n<p>Les sciences cognitives, s\u00e9minales pour l\u2019approche culturelle, nous enseignent en effet qu\u2019une repr\u00e9sentation sera toujours per\u00e7ue comme vraie, comme r\u00e9elle sur le plan cognitif<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9885\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9885-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9885-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Schaeffer, encore, nous rappelle que \u00ab les repr\u00e9sentation fictionnelles posent exactement les m\u00eames classes de r\u00e9f\u00e9rents que ceux de la repr\u00e9sentation commune \u00bb. (156)<\/span>. En cons\u00e9quence, concevoir la fiction selon cette approche, ce n\u2019est pas se demander si le chant de l\u2019oiseau renvoie effectivement ou non \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 d\u2019un oiseau, \u00e0 un oiseau r\u00e9el. C\u2019est plut\u00f4t accepter que l\u2019oiseau dans la for\u00eat et l\u2019oiseau qu\u2019imite mon ami\u00b7e sont \u00e9quivalents sur le plan de leur traitement cognitif, mais qu\u2019ils diff\u00e8rent sur celui de mon ad\u00e9quation \u00e0 ce que je crois \u00eatre r\u00e9el. La diff\u00e9rence \u00e9tant cette fois non d\u2019ordre s\u00e9mantique mais d\u2019ordre pragmatique\u00a0: c\u2019est parce que ce n\u2019est pas ce que je crois \u00eatre r\u00e9el que j\u2019en fais de la fiction.<\/p>\n<p>J\u2019aimerais insister sur le fait que cette typologie \u2013 sommaire\u00a0: elle n\u2019est qu\u2019une premi\u00e8re \u00e9bauche, un premier recensement d\u2019un vaste paysage th\u00e9orique \u2013 est une typologie diff\u00e9rentialiste et que cette diff\u00e9renciation sous-tend une tradition \u00e9pist\u00e9mologique qui veut que la fiction ne soit pas une pratique s\u00e9rieuse de connaissance<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9885\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9885-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9885-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">De nombreux ouvrages plaident pour une reconnaissance de la valeur des processus imaginaires au sein de la recherche scientifique, dont le r\u00e9cent Jablonka, Ivan, Le troisi\u00e8me continent: ou la litt\u00e9rature du r\u00e9el, Paris, Seuil, coll. \u00ab Traverse \u00bb, 2024, cit\u00e9 plus haut.<\/span>. Je dis qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une typologie diff\u00e9rentialiste, parce que dans les trois cas, on d\u00e9finit th\u00e9oriquement la fiction en la diff\u00e9renciant de ce qu\u2019elle n\u2019est pas\u00a0: 1)\u00a0la fiction n\u2019est pas une configuration discursive possible dans un cadre extratextuel ordinaire ; 2)\u00a0la fiction n\u2019est pas la v\u00e9rit\u00e9 s\u00e9mantique ou le r\u00e9f\u00e9rent mat\u00e9riel objectif ; 3)\u00a0la fiction n\u2019est pas une repr\u00e9sentation authentique de ce qu\u2019individuellement je crois \u00eatre r\u00e9el. Bien s\u00fbr, c\u2019est le propre de toute d\u00e9finition que d\u2019op\u00e9rer par diff\u00e9renciation. Mais \u00e9tant donn\u00e9 que ces trois approches tendent \u00e0 diminuer la valeur \u00e9pist\u00e9mologique de la fiction, peut-\u00eatre faut-il se tourner vers une approche non-diff\u00e9rentialiste pour envisager une th\u00e9orie de la fiction qui puisse valoriser les sciences humaines en g\u00e9n\u00e9ral, les arts et les \u00e9tudes litt\u00e9raires en particulier. L\u2019imaginaire n\u2019op\u00e8re-il pas au c\u0153ur de toute activit\u00e9 humaine\u00a0?<\/p>\n<h3><b>Une approche non diff\u00e9rentialiste<\/b>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/h3>\n<p>Depuis plus de vingt ans maintenant, l\u2019\u0153uvre de Pierre Bayard, psychanalyste et professeur de litt\u00e9rature \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Paris VIII, d\u00e9range les d\u00e9finitions th\u00e9oriques de la fiction. Son \u0153uvre s\u2019\u00e9labore sur un socle instable o\u00f9 un discours critique sur la litt\u00e9rature et la culture est port\u00e9 par une instance narrative tant\u00f4t \u00e9rudite, tant\u00f4t parano\u00efaque, tant\u00f4t professorale, tant\u00f4t humoriste, mais dans tous les cas \u2013 et paradoxalement\u00a0\u2013 revendiqu\u00e9e comme fictionnelle. De l\u2019aveu du principal int\u00e9ress\u00e9, \u00ab\u00a0les narrateurs de [s]es livres sont diff\u00e9rents de [lui]-m\u00eame, distinction majeure par rapport \u00e0 la plupart des textes de sciences humaines, o\u00f9 le narrateur co\u00efncide avec l\u2019auteur. La part de fiction qu\u2019[il] ins\u00e8re s\u2019exprime \u00e0 travers ce d\u00e9calage entre le narrateur et l\u2019auteur<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9885\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9885-8\">8<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9885-8\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">Au regard des approches explor\u00e9es plus haut, cette assertion para\u00eet, sinon pratiquement contradictoire, du moins th\u00e9oriquement inconfortable. Voir https:\/\/www.univ-paris8.fr\/Plongee-dans-la-critique-interventionniste-de-Pierre-Bayard. <\/span>.\u00a0\u00bb Cette mani\u00e8re de s\u2019inscrire en porte-\u00e0-faux, \u00ab\u00a0qui consiste \u00e0 brouiller la fronti\u00e8re entre la fiction et la r\u00e9flexion th\u00e9orique\u00a0\u00bb (Monzani 2020, 9), a re\u00e7u de nombreuses appellations, dont celles de \u00ab\u00a0critique interventionniste\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0fiction th\u00e9orique\u00a0\u00bb. J\u2019aimerais souligner l\u2019aspect profond\u00e9ment ambigu de la seconde appellation \u00e0 l\u2019aide d\u2019un exemple rapide.<\/p>\n<p>Dans <i>Comment parler des livres que l\u2019on n\u2019a pas lus\u00a0? <\/i>(2008 [2006]), un essai sur la non-lecture qui explore et repr\u00e9sente la dimension sociale de l\u2019imaginaire litt\u00e9raire, la voix qui porte le texte que signe Pierre Bayard se pr\u00e9sente comme celle d\u2019un professeur de lettres \u00ab\u00a0ne go\u00fbtant gu\u00e8re [la lecture] et n\u2019ayant de toute mani\u00e8re pas le temps de [s\u2019y] consacrer\u00a0\u00bb (13). Ce d\u00e9calage ostentatoire entre le statut de l\u2019instance narrative et celui de l\u2019auteur place ainsi d\u2019embl\u00e9e le livre sous le signe de la non-fiabilit\u00e9 narrative, ce qui contribue \u00e0 \u00e9riger un pacte de lecture teint\u00e9 par la fiction. Comme l\u2019auteur l\u2019\u00e9crit ailleurs \u2013 cette fois-ci en son propre nom :<\/p>\n<blockquote>\n<p>La d\u00e9l\u00e9gation involontaire de mon \u00e9criture \u00e0 un narrateur autonome a plusieurs effets, dont le premier est g\u00e9n\u00e9rique. La pr\u00e9sence d\u2019un narrateur\u2011personnage install\u00e9 au p\u00f4le d\u2019\u00e9nonciation a pour r\u00e9sultat d\u2019introduire une part massive de fiction dans des textes qui se pr\u00e9sentent pourtant comme des textes th\u00e9oriques. Telle est la raison pour laquelle je les pr\u00e9sente comme des <i>fictions th\u00e9oriques<\/i>, pour bien marquer que la part de fiction et la part de th\u00e9orie s\u2019y entrem\u00ealent, <i>y compris pour moi\u2011m\u00eame<\/i>, de mani\u00e8re inextricable. (Bayard 2018. Je souligne.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les \u0153uvres de Pierre Bayard se pr\u00e9sentent comme de v\u00e9ritables essais th\u00e9oriques mais se comportent comme des fictions. Seulement il n\u2019est pas ais\u00e9, au regard de la typologie susmentionn\u00e9e, de d\u00e9partager la part de l\u2019une et la part de l\u2019autre. Car les id\u00e9es avanc\u00e9es dans les diff\u00e9rentes \u0153uvres de Bayard, telles <i>L\u2019\u00e9nigme Tolsto\u00efevski <\/i>(2017), <i>Le plagiat par anticipation<\/i>(2009), et <i>Qui a tu\u00e9 Roger Ackroyd\u00a0?<\/i> (1998) sont port\u00e9es par un narrateur extr\u00eamement rigoureux et convaincant sur le plan argumentatif. Assez, en tous cas, pour brouiller une suppos\u00e9e diff\u00e9rence entre fiction et th\u00e9orie.<\/p>\n<p>On en vient ainsi \u00e0 ne plus savoir si, par exemple, tel argument de <i>Comment parler des livres que l\u2019on n\u2019a pas lus\u00a0?<\/i> selon lequel on n\u2019a jamais lu un livre parce qu\u2019il est impossible de le garder parfaitement en m\u00e9moire\u00a0\u2013 \u00ab\u00a0[o]n n\u2019a jamais lu, d\u2019un livre, qu\u2019une partie plus ou moins grande, [et que] cette partie m\u00eame est condamn\u00e9e, \u00e0 plus ou moins long terme, \u00e0 la disparition\u00a0\u00bb est v\u00e9ritablement fictionnel ou non. Le fait que \u00ab\u00a0 nous nous entretenons, avec nous-m\u00eame et avec les autres, de souvenirs approximatifs, remani\u00e9s en fonction des circonstances du temps pr\u00e9sent\u00a0\u00bb (Bayard 2008 [2006], 55-56)\u00a0\u2013 est en effet un argument d\u2019une extr\u00eame rigueur, au regard de notre connaissance de l\u2019objet litt\u00e9rature.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Est-ce la th\u00e9orie de la non-lecture de Bayard qui est de la fiction ou bien est-ce la fiction de Bayard sur la non-lecture qui se change en th\u00e9orie\u00a0? Voil\u00e0 en quoi l\u2019appellation \u00ab\u00a0fiction th\u00e9orique\u00a0\u00bb me semble profond\u00e9ment ambigu\u00eb.<\/p>\n<p>Sur le plan strictement textuel\/discursif, en effet, le texte de Bayard ne contient aucun marqueur de fictionnalit\u00e9 selon les crit\u00e8res \u00e9tablis par Dorrit Cohn (\u00e0 moins de soutenir que le genre de l\u2019essai repr\u00e9sente en lui-m\u00eame une configuration discursive intenable dans la vie ordinaire \u2013 ce qui pourrait \u00e0 la limite se concevoir et qui pourrait expliquer pourquoi, comme le souligne Ren\u00e9 Audet, \u00ab\u00a0[r]\u00e9unis en un m\u00eame texte, la fiction et l\u2019essai suscitent deux r\u00e9gimes de lecture diff\u00e9rents, non contradictoires\u00a0\u00bb (Audet 2002). Sur le plan s\u00e9mantique, le texte de Bayard ne d\u00e9roge pas aux conditions de dire \u00ab\u00a0vrai\u00a0\u00bb, de faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un objet tenu pour garant du sens \u2013 cet objet \u00e9tant, en l\u2019occurrence, l\u2019objet litt\u00e9rature. L\u2019auteur, il est vrai, a la pr\u00e9tention de diff\u00e9rer de son narrateur. Mais sur le plan th\u00e9orique, les id\u00e9es que Bayard avance ne sont pas moins \u00ab\u00a0vraies\u00a0\u00bb parce qu\u2019elles sont port\u00e9es par une instance narrative soi-disant fictionnelle et qu\u2019il est de toute fa\u00e7on possible de consid\u00e9rer comme un simple proc\u00e9d\u00e9 rh\u00e9torique<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9885\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9885-9\">9<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9885-9\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\">Au sens que Michel Charles accorde \u00e0 ce terme en contexte de critique litt\u00e9raire. Voir Michel Charles, L\u2019arbre et la source, Paris, Seuil, coll. \u00ab Po\u00e9tique \u00bb, 1985, ou Introduction \u00e0 l\u2019\u00e9tude des textes, Paris, Seuil, coll. \u00ab Po\u00e9tique \u00bb, (1995).<\/span>. Du point de vue de l\u2019approche culturelle, enfin, le texte de Bayard transcende les conditions habituelles de la feintise ludique partag\u00e9e, du faire semblant, parce que ses th\u00e9ories\u00a0\u2013 capilotract\u00e9es\u00a0si on veut\u00a0\u2013 sont tout de m\u00eame assez convaincantes pour nous donner \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir et pour nous faire croire en leur valeur \u00e9pist\u00e9mologique.<\/p>\n<p>En conclusion, si les fictions th\u00e9oriques de Pierre Bayard d\u00e9jouent les diff\u00e9rentes m\u00e9thodes de cat\u00e9gorisation de la fiction, c\u2019est peut-\u00eatre parce qu\u2019elles nous donnent \u00e0 voir une approche qui d\u00e9ploie ses ailes dans les turbulences qui r\u00e9sultent du geste critique confront\u00e9 \u00e0 l\u2019objet de son d\u00e9sir, c\u2019est-\u00e0-dire la litt\u00e9rature, un objet imaginaire. Bayard nous rappelle que \u00ab\u00a0le texte n\u2019existe pas avant qu\u2019on y fasse retour\u00a0\u00bb (Charles 1985, 69). Et puisqu\u2019aucune th\u00e9orie sur la litt\u00e9rature n\u2019existe sans texte, la fiction th\u00e9orique de Pierre Bayard pourrait s\u2019apparenter \u00e0 une th\u00e9orie au sens premier du terme, c\u2019est-\u00e0-dire celui de <i>procession<\/i>, de <i>d\u00e9fil\u00e9<\/i>, de <i>spectacle<\/i>. Elle nous donnerait \u00e0 voir une fiction \u00e0 haute valeur \u00e9pist\u00e9mologique qui ne serait pas un objet en soi d\u00e9finissable, mais une sorte de m\u00e9thode, une performance conceptuelle aux retomb\u00e9es heuristiques ind\u00e9niables, qui nous sugg\u00e8re que toute les th\u00e9ories contiennent potentiellement leur part de fiction.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s tout, n\u2019oublions pas que si la taxonomie permet \u00e0 l\u2019ornithologue de mieux reconna\u00eetre l\u2019objet de sa passion, l\u2019oiseau, de son c\u00f4t\u00e9, se passe d\u2019explications pour voler.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Audet, Ren\u00e9. 2002. \u00ab La fiction \u00e0 l\u2019essai \u00bb, dans Alexandre Gefen (dir.), Fronti\u00e8res de la fiction, Pessac : Presses universitaires de Bordeaux.<\/p>\n<p>Bayard, Pierre. 2018. \u00ab\u00a0Pour la fiction th\u00e9orique\u00a0\u00bb. <i>Acta fabula<\/i>, no vol. 19, n\u00b0 1, https:\/\/doi.org\/10.58282\/acta.10661.<\/p>\n<p>________. 2017. <i>L\u2019\u00e9nigme Tolsto\u00efevski<\/i>, Paris\u00a0: Minuit.<\/p>\n<p>________. 2009. <i>Le plagiat par anticipation<\/i>, Paris\u00a0: Minuit.<\/p>\n<p>________. 2007. <i>Comment parler des livres que l\u2019on n\u2019a pas lus\u00a0?<\/i>. Paris\u00a0: Minuit.<\/p>\n<p>________. 1998. <i>Qui a tu\u00e9 Roger Ackroyd\u00a0?<\/i>, Paris\u00a0: Minuit.<\/p>\n<p>Charles, Michel. 1985. <i>L\u2019arbre et la source<\/i>, Paris : Seuil, coll. \u00ab Po\u00e9tique \u00bb.<\/p>\n<p>Cohn, Dorrit. 2001. <i>Le propre de la fiction<\/i>. Po\u00e9tique. Paris\u00a0: \u00c9d. du Seuil.<\/p>\n<p>Jablonka, Ivan. 2024. <i>Le troisi\u00e8me continent: ou la litt\u00e9rature du r\u00e9el<\/i>, Paris, Seuil, coll. \u00ab Traverse \u00bb.<\/p>\n<p>Monzani, Stefano. 2020. \u00ab\u00a0La fiction th\u00e9orique de P. Bayard\u00a0\u00bb. <i>Cahiers de psychologie clinique<\/i> 55, no 2, 39-65. https:\/\/doi.org\/10.3917\/cpc.055.0039.<\/p>\n<p>Schaeffer, Jean-Marie. 1999. <i>Pourquoi la fiction?<\/i> Po\u00e9tique. Paris : \u00c9d. du Seuil.\u00a0<\/p>\n<p>Schaeffer, Jean-Marie. 2004. \u00ab\u00a0Fiction et croyance\u00a0\u00bb, dans <i>Art, cr\u00e9ation, fiction: entre philosophie et sociologie<\/i>, 163\u201186. Rayon art. N\u00eemes : \u00c9ditions Jaqueline Chambon.<\/p>\n<p>Searle, John R. 1975. \u00ab\u00a0The Logical Status of Fictional Discourse\u00a0\u00bb, <i>New Literary History<\/i>, vol. 6, n\u1d52\u00a02, 319\u201132. https:\/\/doi.org\/10.2307\/468422.<\/p>\n<h6>pour citer<\/h6>\n<p>S\u00e9guin, Berte. 2025. \u00ab La fiction, en th\u00e9orie. Approche de Pierre Bayard \u00bb, <em>Postures<\/em>, \u00ab Actes de la journ\u00e9e d&rsquo;\u00e9tudes AECSEL 2025 \u00bb, hors s\u00e9rie, en ligne, &lt;https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9885&gt;, consult\u00e9 le xx\/xx\/xxxx.<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Seguin-Berte_La-fiction-en-theorie.docx.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 Se\u0301guin, Berte_La fiction en the\u0301orie.docx.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-ba3b4e2c-d8b4-4b8c-9cd1-1a3cd8a22533\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Seguin-Berte_La-fiction-en-theorie.docx.pdf\">Se\u0301guin, Berte_La fiction en the\u0301orie.docx<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Seguin-Berte_La-fiction-en-theorie.docx.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-ba3b4e2c-d8b4-4b8c-9cd1-1a3cd8a22533\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>On n\u2019a qu\u2019\u00e0 penser aux Villes de papier (2018) de Dominique Fortier, ouvrage \u00e0 la crois\u00e9e des genres traditionnels du roman, de la biographie et de la prose po\u00e9tique, consacr\u00e9 par le prix Renaudot de l\u2019essai en 2020. Le cas du mode autobiographique appel\u00e9 autofiction est un autre exemple qui montre que, d\u00e8s que le crit\u00e8re fiction est appliqu\u00e9 \u00e0 un discours, ce dernier d\u00e9borde ses cat\u00e9gories g\u00e9n\u00e9riques habituelles. Si Philippe Gasparini avance que l\u2019autofiction constitue un genre en lui-m\u00eame, comprenant tous \u00ab les r\u00e9cits qui programment une double r\u00e9ception, \u00e0 la fois fictionnelle et autobiographique, quelle que soit la proportion de l\u2019une et de l\u2019autre \u00bb c\u2019est bien \u00e0 mon avis parce que le crit\u00e8re fiction op\u00e8re une br\u00e8che qui transcende la g\u00e9n\u00e9ricit\u00e9 de n\u2019importe quel texte et lui conf\u00e8re une certaine autonomie. Voir Philippe Gasparini, Est-il je? roman autobiographique et autofiction, Paris, Seuil, coll. \u00ab Po\u00e9tique \u00bb, 2004. Pour conclure une note d\u00e9j\u00e0 bien longue, il semblerait qu\u2019on puisse accoler le suffixe fiction \u00e0 n\u2019importe quel \u00e9tiquette g\u00e9n\u00e9rique pour se convaincre du fait que la fiction transcende les genres qu\u2019elle c\u00f4toie (essaifiction, nonfiction, r\u00e9citfiction, etc.)<\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>Pensons ici \u00e0 ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler depuis quelques ann\u00e9es les \u00ab \u00e9critures du r\u00e9el \u00bb. Voir, entre autres, Ivan Jablonka, Le troisi\u00e8me continent ou la litt\u00e9rature du r\u00e9el, Paris, Seuil, coll. \u00ab Traverse \u00bb, 2024.<\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>J\u2019emprunte ce terme \u00e0 J.-M. Schaeffer, qui, dans \u00ab Fiction et croyance \u00bb, in Nathalie Heinich et Jean-Marie Schaeffer, Art, cr\u00e9ation, fiction: entre philosophie et sociologie, N\u00eemes, \u00c9ditions Micheline Chambon, 2004, avance que \u00ab d\u00e9finir la fiction dans le cadre de la question des relations entre repr\u00e9sentations et r\u00e9alit\u00e9 revient \u00e0 la d\u00e9finir par rapport \u00e0 la question de \u201cv\u00e9rit\u00e9\u201d, et du m\u00eame coup aussi par rapport aux notions d\u2019\u201cerreur\u201d et de \u201cmensonge\u201d. \u00bb Nous sommes ici chez Platon dont La R\u00e9publique avance qu\u2019il faut craindre les repr\u00e9sentations po\u00e9tiques parce que si l\u2019on ne dispose pas des comp\u00e9tences suffisantes pour identifier leur statut de productions artificielles, elles risquent de brouiller, par contamination, la connaissance de la r\u00e9alit\u00e9. Schaeffer voit dans cet argument les pr\u00e9misses d\u2019une d\u00e9finition de la fiction qui s\u2019appuierait sur un argument s\u00e9mantique.<\/div><\/li><li><span>4<\/span><div>Cela est fortement observable dans le cas de la philosophie d\u2019ob\u00e9dience chr\u00e9tienne.<\/div><\/li><li><span>5<\/span><div>Ce concept \u00e9tant celui que Searle expose dans son c\u00e9l\u00e8bre article de 1975, The Logical Status of Fictional Discourse.<\/div><\/li><li><span>6<\/span><div>Schaeffer, encore, nous rappelle que \u00ab les repr\u00e9sentation fictionnelles posent exactement les m\u00eames classes de r\u00e9f\u00e9rents que ceux de la repr\u00e9sentation commune \u00bb. (156)<\/div><\/li><li><span>7<\/span><div>De nombreux ouvrages plaident pour une reconnaissance de la valeur des processus imaginaires au sein de la recherche scientifique, dont le r\u00e9cent Jablonka, Ivan, Le troisi\u00e8me continent: ou la litt\u00e9rature du r\u00e9el, Paris, Seuil, coll. \u00ab Traverse \u00bb, 2024, cit\u00e9 plus haut.<\/div><\/li><li><span>8<\/span><div>Au regard des approches explor\u00e9es plus haut, cette assertion para\u00eet, sinon pratiquement contradictoire, du moins th\u00e9oriquement inconfortable. Voir https:\/\/www.univ-paris8.fr\/Plongee-dans-la-critique-interventionniste-de-Pierre-Bayard. <\/div><\/li><li><span>9<\/span><div>Au sens que Michel Charles accorde \u00e0 ce terme en contexte de critique litt\u00e9raire. Voir Michel Charles, L\u2019arbre et la source, Paris, Seuil, coll. \u00ab Po\u00e9tique \u00bb, 1985, ou Introduction \u00e0 l\u2019\u00e9tude des textes, Paris, Seuil, coll. \u00ab Po\u00e9tique \u00bb, (1995).<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hors s\u00e9rie, actes de la journ\u00e9e d&rsquo;\u00e9tudes de l&rsquo;AECSEL 2025 La notion de fiction est une \u00e9vidence qui nous appara\u00eet intuitivement. Nous avons toustes au moins une vague id\u00e9e de ce dont il s\u2019agit, de ce en quoi elle consiste. Nous la rencontrons chaque jour sous diverses formes, dans de multiples discours, et sp\u00e9cialement dans [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1467],"tags":[1458],"class_list":["post-9885","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actes-de-la-journee-detudes-2025","tag-seguin-berte"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9885","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9885"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9885\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":10016,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9885\/revisions\/10016"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9885"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9885"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9885"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}