{"id":9893,"date":"2025-12-11T00:00:00","date_gmt":"2025-12-11T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9893"},"modified":"2025-12-06T18:52:04","modified_gmt":"2025-12-06T18:52:04","slug":"politiques-de-lutopie-entre-representations-et-reconfigurations","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9893","title":{"rendered":"Politiques de l&rsquo;utopie : entre repr\u00e9sentations et reconfigurations"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9797\">Hors s\u00e9rie, actes de la journ\u00e9e d&rsquo;\u00e9tudes de l&rsquo;AECSEL 2025<\/a><\/h5>\n<p>Le rapport entre utopie et potentialit\u00e9 politique peut sembler \u00e0 premier abord paradoxal. En effet, dans l\u2019\u0153uvre de Jacques Ranci\u00e8re, et plus particuli\u00e8rement dans son ouvrage <i>Le partage du sensible<\/i> (2000) et son article \u00ab\u00a0Sens et usages de l\u2019utopie\u00a0\u00bb (1997), une acception particuli\u00e8re de l\u2019utopie est formul\u00e9e, qui se veut aux antipodes du politique selon lui. Pour le philosophe\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>[Le projet utopique veut] supprimer le tort comme principe constitutif conflictuel de la communaut\u00e9 politique. Il propose un ordre o\u00f9 les corps soient \u00e0 leur vraie place, selon leurs capacit\u00e9s vraies et li\u00e9s par leurs vrais liens [\u2026]. Cet ordre suppose [\u2026] toute une refiguration des rapports entre le visible et le dicible, un ordre o\u00f9 la vanit\u00e9 du langage c\u00e8de \u00e0 la pr\u00e9sentation sensible, dans les corps et dans les liens qui les unissent, du sens de la communaut\u00e9. (Ranci\u00e8re 1997, 53)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Autrement dit, \u00ab\u00a0le \u201cnon-lieu\u201d utopique est en fait le sur-lieu d\u2019une hyper-\u00e9criture\u00a0\u00bb (Ranci\u00e8re 1997, 44) o\u00f9 serait \u00ab\u00a0supprim\u00e9e cette contestation sur les rapports des mots aux choses qui fait le c\u0153ur de la politique\u00a0\u00bb (Ranci\u00e8re 2000, 64<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9893\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9893-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9893-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">\u00c0 ce titre, il peut sembler paradoxal que \u00ab les critiques les plus acerbes \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Ranci\u00e8re ne manquent pas de signaler qu\u2019un [\u2026] projet de refondation de la d\u00e9mocratie bas\u00e9 sur le \u201cdissensus\u201d plut\u00f4t que le consensus, est du ressort de l\u2019utopie \u00bb (Deschamps 2016, 20). Cette tension entre all\u00e9gations sur la dimension utopique de la pens\u00e9e de Ranci\u00e8re et le rejet que ce dernier entretient \u00e0 l\u2019\u00e9gard de tout \u00ab projet utopique \u00bb, car oppos\u00e9 \u00e0 toute politique de l\u2019\u00e9mancipation, repose \u00e9galement sur deux acceptions diff\u00e9rentes du terme d\u2019\u00ab utopie \u00bb : pour les critiques, l\u2019utopie de la pens\u00e9e ranci\u00e9rienne renvoie au fait qu\u2019elle se fonde sur un dynamisme comme moteur d\u2019\u00e9mancipation (le tort, le dissensus), tandis que, selon le philosophe, la po\u00e9tique de l\u2019utopie tend \u00e0 justement \u00e9liminer ce m\u00eame principe dynamique pour fixer un ordre sensible suppos\u00e9 parfait.<\/span>). Deux probl\u00e8mes sous-tendent cette acception bien sp\u00e9cifique de l\u2019utopie. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, par cette d\u00e9finition, Ranci\u00e8re fixe l\u2019utopie dans ces it\u00e9rations premi\u00e8res et dans un courant de pens\u00e9e particulier\u00a0: il s\u2019appuie donc, pour d\u00e9gager les \u00ab\u00a0sens et les usages de l\u2019utopie\u00a0\u00bb sur <i>La R\u00e9publique<\/i> de Platon et le saint-simonisme \u2013 id\u00e9ologie se d\u00e9veloppant au XIX\u1d49 si\u00e8cle et visant \u00e0 \u00e9tablir une nouvelle soci\u00e9t\u00e9 fond\u00e9e sur l\u2019industrie, le progr\u00e8s, la fraternit\u00e9. En ce sens, le philosophe d\u00e9shistoricise cette notion, lui fixant diachroniquement un sens commun \u2013 de Platon \u00e0 aujourd\u2019hui et du discours \u00e0 ses incarnations. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, Ranci\u00e8re fait ici un amalgame entre utopie (sens g\u00e9n\u00e9ral) et utopisme (sens particulier), c\u2019est-\u00e0-dire un discours relevant d\u2019une activit\u00e9 mentale, d\u2019une cr\u00e9ation th\u00e9orique (Braga 2018), le second (l\u2019utopisme) subsumant le premier (l\u2019utopie). Lorsque ce dernier \u00e9voque l\u2019utopie, il convoque alors la figure de l\u2019utopiste, de ces programmes : la translation directe des mots aux actes, de la fiction au r\u00e9el qu\u2019il reproche \u00e0 l\u2019utopiste est en quelque sorte reconduite par sa propre d\u00e9finition. Pour Ranci\u00e8re, d\u00e8s lors, toute utopie est d\u2019abord et avant tout une cr\u00e9ation th\u00e9orique, un projet. De fait, quand il \u00e9voque dans son \u0153uvre l\u2019utopie, ce dernier fait constamment r\u00e9f\u00e9rence par synonymie, comme \u00e9voqu\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, aux exp\u00e9rimentations ressortant des utopismes socialistes du XIX\u1d49 si\u00e8cle (le saint-simonisme, par exemple) ou aux discours platoniciens de l\u2019utopie. Ranci\u00e8re occulte par ce geste d\u00e9finitoire tout un pan de l\u2019utopie en tant que notion philosophique qui a \u00e9t\u00e9 sujette \u00e0 des d\u00e9veloppements divers \u2013 notamment d\u00e8s les ann\u00e9es 1950 avec Ernst Bloch qui permet de la penser sur la base d\u2019un principe dynamique et processuel en tension, car toujours inachev\u00e9 (le \u00ab non-encore-\u00eatre [<i>noch-nicht-sein<\/i>]\u00a0\u00bb (Bloch 1976)\u00a0\u2013, mais aussi en tant que genre litt\u00e9raire se d\u00e9clinant en plusieurs tendances ayant proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 des mutations des figurations de l\u2019utopie (du lieu bon). C\u2019est ce d\u00e9calage de l\u2019utopie et de ses liens entre esth\u00e9tique et politique sur le terrain de la litt\u00e9rature que nous proposons d\u2019op\u00e9rer ici. En d\u00e9pla\u00e7ant la question du sens et de l\u2019usage de l\u2019utopie du c\u00f4t\u00e9 de la litt\u00e9rature, une tension apparait dans le syst\u00e8me de pens\u00e9e ranci\u00e9rien. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, l\u2019utopie litt\u00e9raire serait, \u00e0 la suite de la pens\u00e9e du philosophe, le lieu d\u2019une tension\u00a0: si, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019utopie entra\u00eene une \u00ab\u00a0hyper-\u00e9criture\u00a0\u00bb saturant la communaut\u00e9, la litt\u00e9rature, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, est vectrice d\u2019une forme de dissensualit\u00e9 \u00ab\u00a0consist[ant] \u00e0 cr\u00e9er des formes d\u2019individualit\u00e9 nouvelles qui d\u00e9font les correspondances \u00e9tablies entre \u00e9tats de corps et significations\u00a0\u00bb (Ranci\u00e8re 2007, 52).<\/p>\n<p>De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, l\u2019utopie est un genre relevant d\u2019un \u00ab\u00a0m\u00e9ta-genre litt\u00e9raire\u00a0\u00bb, celui des \u00ab\u00a0litt\u00e9ratures conjecturales\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0[l]a caract\u00e9ristique principale de ce m\u00e9ta-genre est de r\u00e9unir l\u2019ensemble des r\u00e9cits forg\u00e9s autour d\u2019une conjecture (romanesque), c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019extrapolation rationnelle d\u2019un \u00e9tat mondain (r\u00e9el) vers un autre \u00e9tat mondain (fictionnel, celui-ci)\u00a0\u00bb (Atallah 2011). Plus sp\u00e9cifiquement, l\u2019utopie litt\u00e9raire peut \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e comme \u00ab\u00a0la mat\u00e9rialisation d\u2019un principe d\u2019appr\u00e9ciation n\u00e9gative et d\u2019un principe am\u00e9lioratif de la conjoncture pr\u00e9sente dans un espace-temps autre\u00a0\u00bb (Duret 2019, 71). Alliant critique et d\u00e9veloppement d\u2019espaces-temps heuristiques, l\u2019utopie, en tant que genre, constitue \u00ab\u00a0une mise en perspective de ce qu\u2019est une norme et de ce qu\u2019est une d\u00e9viation\u00a0\u00bb (Carab\u00e9dian 2022, 47). L\u2019examen de la pens\u00e9e utopique est donc un objet d\u2019\u00e9tude pertinent pour son apport \u00e0 la pens\u00e9e politique.<\/p>\n<p>De ce fait, on peut se demander\u00a0: de quelle mani\u00e8re l\u2019utopie litt\u00e9raire contemporaine peut-elle relever, \u00e0 la suite de la pens\u00e9e ranci\u00e9rienne notamment, d\u2019une politique? Notre intention premi\u00e8re est d\u2019explorer la litt\u00e9rature utopique sous un angle peu explor\u00e9 tant dans le champ des \u00e9tudes utopologiques que des th\u00e9ories de la science-fiction\u00a0: celle d\u2019une analyse des politiques des \u0153uvres ne se limitant pas \u00e0 leur seul cadre repr\u00e9sentationnel, mais qui engagent plus largement un dispositif po\u00e9tique et des modalit\u00e9s de lecture des r\u00e9cits. Avec et contre la pens\u00e9e de Ranci\u00e8re, notre hypoth\u00e8se est que l\u2019utopie litt\u00e9raire contemporaine s\u2019av\u00e8re doublement politique\u00a0: d\u2019abord, sur le plan des r\u00e9cits, par l\u2019entremise d\u2019une repr\u00e9sentation du politique (au sens ranci\u00e9rien du terme) que nous \u00e9tudierons \u00e0 travers la mutation po\u00e9tique des utopies par rapport \u00e0 leurs it\u00e9rations traditionnelles (l\u2019<i>Utopie<\/i> de Thomas More en \u00e9tant l\u2019exemple paradigmatique). Ensuite, en analysant leur dispositif narratif, nous explorons la mani\u00e8re dont ses \u0153uvres sont \u00e9galement politiques par les reconfigurations cognitives issues des sp\u00e9cificit\u00e9s de la lecture science-fictionnelle qu\u2019elles induisent, permettant une exp\u00e9rience du \u00ab\u00a0malentendu\u00a0\u00bb. Pour faire cette \u00e9tude, nous nous appuierons sur les romans <i>Les Furtifs <\/i>d\u2019Alain Damasio (2019) et <i>Visite<\/i> de Li-Cam<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9893\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9893-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9893-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Toutes les r\u00e9f\u00e9rences se rapportant au roman et au recueil de nouvelles composant le corpus seront d\u00e9sormais pr\u00e9sent\u00e9es dans le corps du texte, entre parenth\u00e8ses, et d\u00e9sign\u00e9es par les sigles LF et V respectivement, suivi du folio. Toutes les italiques pr\u00e9sentes dans les citations des \u0153uvres sont issues des textes.<\/span> (2023), tous deux publi\u00e9s aux \u00e9ditions La Volte. Ces derniers ont \u00e9t\u00e9 choisis, car ils sont paradigmatiques d\u2019un d\u00e9veloppement original de la production utopique francophone contemporaine. En effet, nombre d\u2019auteur\u00b7ices d\u00e9veloppent \u00e0 partir des ann\u00e9es 2010 des fictions utopiques conjuguant critique du capitalisme et d\u00e9ploiement d\u2019imaginaires futurs \u00e0 travers des espaces-temps des \u00ab\u00a0communs\u00a0\u00bb. Ces \u00ab\u00a0utopies des communs\u00a0\u00bb (Kabo 2020) repr\u00e9sentent des mondes situ\u00e9s dans le capitalisme mondialis\u00e9, ou extrapolant la conjoncture li\u00e9e \u00e0 ce dernier. \u00c0 travers leurs \u0153uvres, iels explorent le d\u00e9passement de cet espace-temps par l\u2019instauration, notamment \u00e0 travers des pratiques militantes, de \u00ab\u00a0spatialit\u00e9s utopiques pleinement r\u00e9alis\u00e9es au sein de la di\u00e9g\u00e8se<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9893\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9893-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9893-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">\u00ab [Commons utopias] are distinguished from dialectical utopias by representing fully realised utopian spatialities brought to life through radical political activity. \u00bb (Je traduis)<\/span>\u00a0\u00bb (Kabo 2020, 18). Plus sp\u00e9cifiquement, les communs se d\u00e9finissent \u00e0 partir de trois \u00e9l\u00e9ments qui les composent\u00a0: \u00ab\u00a0un groupement de ressources mat\u00e9rielles ou immat\u00e9rielles (les <i>biens<\/i> <i>communs<\/i>); une <i>communaut\u00e9 <\/i>[&#8230;] dispos\u00e9e \u00e0 fournir un travail mat\u00e9riel ou immat\u00e9riel; et le processus critique appel\u00e9 <i>communalisation<\/i>, qui lie les biens communs \u00e0 la communaut\u00e9 et vice-versa<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9893\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9893-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9893-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">\u00ab a pool or pools of material or immaterial resources (the commonwealth); a community of commoners willing to provide material or immaterial labour; and the critical process called commoning, which ties the commonwealth to the community and vice versa. \u00bb (Je traduis)<\/span>\u00a0\u00bb (Kabo 2020, 66. L\u2019auteur souligne). Nous verrons, en parall\u00e8le, que le d\u00e9ploiement des potentialit\u00e9s politiques de ces utopies est corollaire, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des fictions, d\u2019un \u00e9largissement des notions de bien commun et de communaut\u00e9, ainsi que d\u2019une intensification des processus de communalisation. Les romans de Damasio et de Li-Cam nous serviront d\u2019exemples d\u2019applications; nous ne visons donc pas ici \u00e0 une analyse profonde et exhaustive de chacune des \u0153uvres.<\/p>\n<h3><b>1. Repr\u00e9sentation du politique : tort et dissensus<\/b><\/h3>\n<p>Tout d\u2019abord, les utopies contemporaines mettent en lumi\u00e8re une repr\u00e9sentation du politique au sens cher \u00e0 Ranci\u00e8re, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une expression d\u2019un \u00ab\u00a0tort\u00a0\u00bb dans l\u2019organisation de la soci\u00e9t\u00e9. Dans <i>La M\u00e9sentente<\/i>, le penseur d\u00e9finit le tort comme la confrontation entre \u00ab\u00a0deux logiques h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes de la communaut\u00e9\u00a0\u00bb (Ranci\u00e8re 1995, 63), soit la r\u00e9partition ainsi que l\u2019exclusion li\u00e9es \u00e0 la distribution des parts fondant la soci\u00e9t\u00e9 et le principe d\u2019\u00e9galit\u00e9, d\u00e9voilant un constat\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019impossibilit\u00e9 [\u2026] de l\u2019<i>arkh\u00e8\u00a0<\/i>\u00bb (33. L\u2019auteur souligne), d\u2019un ordre stable. Moteur de dynamisme, le tort est par cons\u00e9quent une figure pratique de l\u2019\u00e9galit\u00e9 perp\u00e9tuelle.<\/p>\n<h3>1.1. Utopie et d\u00e9mocratie<\/h3>\n<p>Avant tout, ce type de repr\u00e9sentation \u00e9merge notamment gr\u00e2ce aux affinit\u00e9s qu\u2019entretient l\u2019utopie moderne avec la science-fiction, genre avec laquelle elle s\u2019hybride d\u00e8s les ann\u00e9es 1960 (Braga 2018). D\u2019une part, c\u2019est \u00e0 travers la figuration d\u2019une irruption d\u2019un <i>d\u00e9mos<\/i>, d\u2019un peuple ou d\u2019une entit\u00e9 perturbant l\u2019espace-temps de la di\u00e9g\u00e8se et l\u2019ordre fictionnel \u00e9tabli \u2013\u00a0qui est le plus souvent un miroir d\u00e9formant ou une \u00ab\u00a0extrapolation\u00a0\u00bb de la conjoncture li\u00e9e au contexte de production de l\u2019\u0153uvre (2018)\u00a0\u2013 qu\u2019une repr\u00e9sentation du politique est permise par la litt\u00e9rature utopique contemporaine. Plus largement, l\u2019exc\u00e8s mis en sc\u00e8ne dans le r\u00e9cit tord (\u00e0 l\u2019instar d\u2019une torsion) le \u00ab\u00a0partage du sensible\u00a0\u00bb sur lequel repose la soci\u00e9t\u00e9 di\u00e9g\u00e9tique en tant que syst\u00e8me ordonnant les \u00ab\u00a0\u00e9vidences sensibles\u00a0\u00bb, donnant acc\u00e8s \u00e0 un commun \u00e0 une communaut\u00e9, mais aussi, dans un m\u00eame mouvement, de partitionner ce commun (Ranci\u00e8re 2000, 12).<\/p>\n<p><i>Les Furtifs<\/i>, publi\u00e9 en 2019, prend place en 2040, dans une France o\u00f9 de nombreuses villes ont \u00e9t\u00e9 privatis\u00e9es et dans lesquelles de nombreuses technologies assurent un tra\u00e7age constant des habitant\u00b7es afin d\u2019assurer leur confort ainsi que leur s\u00e9curit\u00e9. \u00c0 ce titre, des forfaits citoyens ont \u00e9t\u00e9 mis en place dans ces villes dites \u00ab\u00a0expropri\u00e9es\u00a0\u00bb, d\u00e9terminant les secteurs urbains auxquels les individus ont acc\u00e8s\u00a0: \u00ab\u00a0un forfait privil\u00e8ge pour les citoyens ais\u00e9s et leur famille, un forfait premium pour les classes moyennes et un forfait standard pour les plus d\u00e9munis. Et \u00e0 ceux qui ne pouvaient pas payer le forfait standard, ils ont propos\u00e9 de partir\u00a0\u00bb (<i>LF<\/i>, 43). La nomination de ces forfaits \u00ab\u00a0citoyens\u00a0\u00bb partageant les villes, form\u00e9s d\u2019adjectifs (\u00ab\u00a0standard\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0premium\u00a0\u00bb) ou de noms employ\u00e9s de mani\u00e8re adjectivale (\u00ab\u00a0privil\u00e8ge\u00a0\u00bb), r\u00e9v\u00e8le d\u00e9j\u00e0 que cette distribution spatiale se conjugue intrins\u00e8quement \u00e0 des exclusions, fixant les (in)comp\u00e9tences \u2013\u00a0ici celles li\u00e9es \u00e0 l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la ville\u00a0\u2013 des individus sur la sc\u00e8ne commune, puisque ces m\u00eames noms sont fond\u00e9s sur des distinctions \u00e9conomiques \u00e9liminant toute \u00e9galit\u00e9. L\u2019appellation m\u00eame de \u00ab\u00a0citoyen\u00a0\u00bb, renvoyant tout autant aux droits civils communs qu\u2019\u00e0 une organisation d\u00e9mocratique de la Cit\u00e9, entre en ce sens en tension avec la notion de \u00ab\u00a0forfaits\u00a0\u00bb qui l\u2019enveloppe, particularisant cette m\u00eame appellation en la rapprochant du lexique marchand. Ce dispositif, tout en prolongeant le mouvement des <i>enclosures<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9893\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9893-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9893-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Voir \u00e0 ce propos Harvey, David. 2004. \u00ab Le \u201cNouvel Imp\u00e9rialisme\u201d : accumulation par expropriation \u00bb. Actuel Marx 35, n\u00b0 1 : 71-90.<\/span><\/i> caract\u00e9risant la n\u00e9olib\u00e9ralisation des villes contemporaines, a pour fonction de r\u00e9guler l\u2019acc\u00e8s ainsi que la circulation des individus dans l\u2019espace public. Cette partition du sensible et de la soci\u00e9t\u00e9 qui se voit litt\u00e9ralis\u00e9e en milieu urbain rejoint en quelque sorte les conclusions de Ranci\u00e8re \u00e0 propos du projet utopique ayant pour fonction de saturer le compte de la soci\u00e9t\u00e9 par les multiples ramifications et fronti\u00e8res qu\u2019il b\u00e2tit dans l\u2019objectif d\u2019englober l\u2019ensemble de la communaut\u00e9. Toutefois, cette pr\u00e9tention \u00e0 l\u2019exhaustivit\u00e9 (ou la \u00ab\u00a0saturation\u00a0\u00bb) se voit connot\u00e9e n\u00e9gativement dans la fiction utopique (relevant alors d\u2019une dystopie, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un \u00ab\u00a0mauvais lieu\u00a0\u00bb et non d\u2019un \u00ab\u00a0bon lieu\u00a0\u00bb). Dans ces villes o\u00f9 de nombreuses technologies sont mises en place pour op\u00e9rer un tra\u00e7age constant des habitant\u00b7es, les \u00ab\u00a0furtifs\u00a0\u00bb qui donnent le titre au roman \u00e9chappent \u00e0 la \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9 de traces\u00a0\u00bb\u00a0: ces entit\u00e9s nouvellement d\u00e9couvertes, faites de \u00ab\u00a0chair et de sons\u00a0\u00bb, ont fait de \u00ab\u00a0[l]\u2019angle mort [\u2026] leur lieu de vie\u00a0\u00bb (<i>LF<\/i>, 13). L\u2019antith\u00e8se (l\u2019espace consid\u00e9r\u00e9 comme non-lieu, \u00ab\u00a0mort\u00a0\u00bb, se trouve \u00eatre l\u2019espace qu\u2019ils investissent, leur lieu de \u00ab\u00a0vie\u00a0\u00bb) singularisant leur mani\u00e8re d\u2019habiter la ville et d\u2019occuper l\u2019espace fait des furtifs l\u2019incarnation des sans-parts et des incompt\u00e9\u00b7es de l\u2019\u0153uvre de Ranci\u00e8re, des \u00eatres que le partage exclut de mani\u00e8re intrins\u00e8que. Leur \u00e9tat \u00ab\u00a0<i>m\u00e9tastable<\/i> [\u2026] satur\u00e9 en possibilit\u00e9s\u00a0\u00bb (<i>LF<\/i>, 396) ainsi que leur capacit\u00e9 \u00e0 m\u00e9taboliser l\u2019environnement \u2013\u00a0ce qui en fait des \u00eatres en constante m\u00e9tamorphose\u00a0\u2013 remettent en cause la communaut\u00e9 \u00e9tablie et inspirent de nombreux collectifs militants, d\u2019individus sans forfait citoyens, de migrants, de clandestins et plus largement de l\u2019ensemble des individus que ce partage exclut de la m\u00eame mani\u00e8re\u00a0: iels tentent tout au long du r\u00e9cit de se r\u00e9approprier la ville en perturbant par leurs actions l\u2019ordre policier.<\/p>\n<p>Cette probl\u00e9matisation du partage se traduit par un d\u00e9tournement de l\u2019esth\u00e9tique de la ville. Le protagoniste Lorca d\u00e9crit le projet des membres de ces mouvances en ce sens\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Pour eux, un toit n\u2019est pas la couverture d\u2019un b\u00e2timent qu\u2019il sert \u00e0 \u00e9tanch\u00e9iser et point barre\u00a0: c\u2019est un \u00eelot de possibles au-dessus d\u2019une mer gris muraille. C\u2019est un sol neuf pour construire une autre ville, non par-dessus mais par-devers elle, afin que d\u2019autres circulations, obliques \u00e0 nos avenues, s\u2019esquissent. (<i>LF<\/i>, 383)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Signifiant central pour la tradition utopique, l\u2019\u00ab\u00a0\u00eelot\u00a0\u00bb que repr\u00e9sente dans ce passage \u00ab\u00a0un toit\u00a0\u00bb ne renvoie nullement \u00e0 une conception uniforme du bon lieu, mais est bien davantage un moteur de dynamisme des pratiques spatiales. Le recours au champ lexical de l\u2019alternative pour d\u00e9noter l\u2019appr\u00e9hension de l\u2019espace port\u00e9 par les activistes (\u00ab\u00a0possibles\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0autre\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0obliques\u00a0\u00bb) met en lumi\u00e8re que les membres constitutifs de ce <i>d\u00e9mos<\/i>, en affinit\u00e9 avec les furtifs, font entrer en m\u00e9tamorphose la ville \u2013\u00a0devenue un bien commun\u00a0\u2013 et l\u2019ordonnancement social. Un autre exemple de ces op\u00e9rations de r\u00e9appropriation de la ville prend forme \u00e0 travers le collectif d\u2019activistes nomm\u00e9 \u00ab\u00a0l\u2019Inter\u00a0\u00bb, qui investit pour sa part les interstices urbains\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019Inter, c\u2019est [\u2026] la ville interstici\u00e9e dans la ville, un \u00e9tat d\u2019esprit, vouloir habiter les espaces glissants, brumeux, nerveux ou piquants d\u2019une urbanit\u00e9 qui les conjure, accrocher aux fa\u00e7ades des maisons sac \u00e0 dos, suspendre aux ponts des cahutes autonomes, monter des quartiers flottants sur le fleuve avec des palettes et loger des vieilles rames de tram entre deux immeubles pour en faire des cantines. Squatter aussi l\u00e0 o\u00f9 le business d\u00e9laisse des milliers de m\u00e8tres carr\u00e9s de bureaux vides. (<i>LF<\/i>, 383)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Par leurs actes, les militant\u00b7es font ainsi advenir des espaces utopiques \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la soci\u00e9t\u00e9 dystopique en op\u00e9rant un brouillage entre lieu public et lieu priv\u00e9, ou encore entre lieu fonctionnel et lieu de vie. De plus, ces m\u00eames activistes font de l\u2019utopie le produit d\u2019un jeu, au double sens du terme\u00a0: caract\u00e8re ludique (certain\u00b7es pratiquent \u00e0 ce titre le <i>parkour <\/i>pour rejoindre les diff\u00e9rents bons lieux) et mouvement ais\u00e9 (d\u00e9montrant les possibilit\u00e9s de ren\u00e9gocier la distribution en place par l\u2019exercice de l\u2019agentivit\u00e9 des habitant\u00b7es). Autrement dit, ce dernier sens du jeu renvoie \u00e0 une \u00ab\u00a0nouvelle figure de l\u2019utopie qui fait de la s\u00e9paration, de la non-co\u00efncidence de l\u2019\u00e9tat de s\u00e9paration son s\u00e9jour, tenant ainsi \u00e0 l\u2019\u00e9cart le mythe de la communaut\u00e9 fusionnelle\u00a0\u00bb (Abensour 1997, 32). En somme, la mani\u00e8re de \u00ab\u00a0d\u00e9mocratiser l\u2019utopie\u00a0\u00bb ou d\u2019\u00ab\u00a0utopianiser\u00a0\u00bb (30) la d\u00e9mocratie est de la figurer \u00ab\u00a0comme non-r\u00e9solue, comme interminable, non-susceptible de recevoir une solution, [\u2026] soit qu\u2019elle fasse de la probl\u00e9maticit\u00e9 son \u00e9l\u00e9ment\u00a0\u00bb (32). Cette probl\u00e9matisation r\u00e9sulte, si on revient \u00e0 l\u2019acception ranci\u00e9rienne du politique, \u00e0 la confrontation entre \u00ab\u00a0deux processus h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes\u00a0\u00bb (Ranci\u00e8re 1995, 53) de la Cit\u00e9\u00a0: une logique distribuant des parts exclusives \u2013\u00a0les forfaits citoyens ainsi que le tra\u00e7age\u00a0\u2013 et une autre revendiquant l\u2019\u00e9galit\u00e9, et plus particuli\u00e8rement l\u2019\u00e9galit\u00e9 dans l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la ville, l\u2019\u00e9galit\u00e9 dans les diff\u00e9rentes potentialit\u00e9s du sensible \u2013\u00a0l\u2019action des furtifs et des militant\u00b7es incompt\u00e9\u00b7es faisant surgir les multiples possibles de l\u2019environnement.<\/p>\n<p>Autrement dit, l\u2019\u0153uvre de science-fiction introduit un <i>d\u00e9mos<\/i> \u2013\u00a0ici les furtifs et \u00e0 leur suite les citoyens marginalis\u00e9s\u00a0\u2013 s\u2019attribuant \u00ab\u00a0comme part propre l\u2019\u00e9galit\u00e9 qui appartient \u00e0 tous les citoyens. [\u2026]\u00a0[C]ette partie qui n\u2019en est pas une identifie sa propri\u00e9t\u00e9 impropre au principe exclusif de la communaut\u00e9 et identifie son nom \u2013\u00a0le nom de la masse indistincte des [vivants] sans qualit\u00e9\u00a0\u2013 au nom m\u00eame de la communaut\u00e9\u00a0\u00bb (27). L\u2019hybridation qui s\u2019op\u00e8re entre les furtifs et les militant\u00b7es au fil du roman (lesquel\u00b7les d\u00e9couvrent de nouvelles capacit\u00e9s et des facult\u00e9s de perception accrues) va dans le sens de cette analogie entre incursion d\u2019une nouvelle entit\u00e9 (red\u00e9finissant la <i>communaut\u00e9<\/i>) et redistribution du partage du sensible ainsi que de la ville. Les furtifs, en tant qu\u2019agent initiant le processus de brouillage de la hi\u00e9rarchie \u00e9tablie, d\u00e9voilent que c\u2019est ce que le th\u00e9oricien Darko Suvin nomme le \u00ab\u00a0<i>novum<\/i>\u00a0\u00bb qui plus largement permet \u00e0 l\u2019utopie d\u2019\u00eatre le lieu d\u2019un sursaut d\u00e9mocratique. De fait, le <i>novum<\/i> est la \u00ab\u00a0sp\u00e9cificit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rique\u00a0\u00bb (Suvin 1977, 11) de la science-fiction et renvoie \u00e0 \u00ab\u00a0une nouveaut\u00e9, [\u2026] une innovation [\u2026] <i>de nature fictionnelle, valid\u00e9[e] par la logique cognitive\u00a0<\/i>\u00bb (Suvin, dans Huz 2022. L\u2019auteure souligne). Dans les r\u00e9cits,<\/p>\n<blockquote>\n<p>[les d\u00e9clencheurs science-fictionnels] engagent bien plus que des s\u00e9ries d\u2019objets et peuvent aller jusqu\u2019a\u0300 des aspects tr\u00e8s globaux de l\u2019univers. [\u2026] Les d\u00e9clencheurs d\u2019<i>estrangement <\/i>sont en effet beaucoup plus larges que des [mots-fictions] [\u2026] localis\u00e9s; ils peuvent toucher le r\u00e9cit entier et engager toute une <i>Weltanschauung<\/i> \u201c\u00e9trang\u00e8re\u201d. (Langlet 2006, 26. L\u2019auteure souligne)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019incursion du <i>novum<\/i> dans le champ d\u2019appr\u00e9hension de la soci\u00e9t\u00e9 correspond par cons\u00e9quent \u00e0 celle op\u00e9r\u00e9e par les furtifs dans l\u2019ordre qui les exclut en probl\u00e9matisant cette partition du commun.<\/p>\n<p>Toutefois, ce \u00ab\u00a0d\u00e9tache[ment] de l\u2019ordre policier\u00a0\u00bb op\u00e9r\u00e9 par les furtifs ainsi que les militant\u00b7es, et dans un cadre plus large par le <i>novum<\/i> science-fictionnel, ne \u00ab\u00a0r\u00e9inscrit [pas] aussit\u00f4t sa reconfiguration pol\u00e9mique dans un bon lieu qui, lui, supprime la politique\u00a0\u00bb (Fjelds 2016, 160) comme l\u2019avance Ranci\u00e8re. En ce sens, l\u2019incursion du <i>d\u00e9mos<\/i> en territoire utopique doit se doubler d\u2019un principe dynamique relevant du tort ranci\u00e9rien, c\u2019est-\u00e0-dire de faire entrer le devenir dans l\u2019organisation du (ou des) bon(s)-lieu(x), pour \u00eatre une figuration pleinement \u00ab\u00a0politique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h3>1.2. De l\u2019\u00eele \u00e0 l\u2019archipel<\/h3>\n<p>D\u2019autre part, le bon lieu s\u2019incarne d\u00e8s lors de diverses mani\u00e8res afin de d\u00e9jouer l\u2019\u00e9limination du politique qui serait le corollaire \u00e0 sa territorialisation. Ceci s\u2019effectue sur deux plans\u00a0: l\u2019espace et l\u2019habiter (la mani\u00e8re d\u2019\u00eatre aux lieux). Les activistes du roman de Damasio, en entrant en affinit\u00e9 avec les furtifs, mais aussi avec le vivant non humain, investissent dans le dernier tiers du roman un espace particulier afin de faire advenir une utopie\u00a0: un archipel \u00e0 Porquerolles, forme spatiale de la relationnalit\u00e9 \u00ab\u00a0[d]\u00e9passant la traditionnelle opposition entre \u00eeles et continents\u00a0\u00bb (Noudelmann et <i>al<\/i>. 2020, 7). Par cons\u00e9quent, la localisation du territoire utopique d\u00e9joue les limites propres aux utopies classiques \u2013\u00a0des \u00ab\u00a0lieux clos, ferm\u00e9s sur eux-m\u00eames et s\u00e9par\u00e9s de l\u2019ext\u00e9rieur par des barri\u00e8res naturelles ou artificielles\u00a0\u00bb (Atallah 2011)\u00a0\u2013, puisque l\u2019archipel est un espace fondamentalement d\u00e9centr\u00e9, permettant l\u2019inscription d\u2019une multiplicit\u00e9 ouverte \u00e0 des r\u00e9agencements, autrement dit un lieu aux fronti\u00e8res brouill\u00e9es, mouvantes.<\/p>\n<p>Porquerolles est une \u00eele dite \u00ab\u00a0privil\u00e8ge\u00a0\u00bb (accessible normalement aux citoyen\u00b7nes d\u00e9tenant ce forfait) au sud de la France, qui est occup\u00e9e puis reprise par l\u2019ensemble des mouvements activistes, et \u00e9tant le d\u00e9part d\u2019un archipel avec les \u00ab\u00a0petits \u00eelots autour\u00a0\u00bb de la presqu\u2019\u00eele de Giens (<i>LF<\/i>, 531). De fait, Porquerolles rend compossible une \u00ab\u00a0polyphonie des pratiques\u00a0\u00bb (<i>LF<\/i>, 686) en formant une spatialit\u00e9 du \u00ab\u00a0dissensus\u00a0\u00bb, soit un espace au sein duquel \u00ab\u00a0toute situation est susceptible d\u2019\u00eatre fendue en son int\u00e9rieur; reconfigur\u00e9e sous un autre r\u00e9gime de perception et de signification\u00a0\u00bb, o\u00f9 l\u2019on peut \u00ab\u00a0remet[tre] en jeu en m\u00eame temps l\u2019\u00e9vidence de ce qui est per\u00e7u, pensable et faisable et le partage de ceux qui sont capables de percevoir, penser et modifier les coordonn\u00e9es du monde commun\u00a0\u00bb (Ranci\u00e8re 2008, 55). Autrement dit, Porquerolles rassemble des activistes ayant \u00ab\u00a0un seul point commun\u00a0: penser que ce syst\u00e8me est le mal. Sans avoir la moindre id\u00e9e, le plus souvent, de ce qui pourrait \u00eatre \u201cle bien\u201d \u2013\u00a0ou tout au moins \u201cle mieux\u201d\u00a0\u00bb (<i>LF<\/i>, 510). Par cons\u00e9quent, l\u2019archipel, en instaurant une \u00ab\u00a0gouvernance partag\u00e9e, [\u2026] quitte \u00e0 utiliser l\u2019espace pour que chaque p\u00f4le dispose de son champ d\u2019expression\u00a0\u00bb (<i>LF<\/i>, 510), assure une immanence du processus critique de toute distribution du sensible, car elle devient le jeu de reconfigurations perp\u00e9tuelles pouvant \u00eatre initi\u00e9es par n\u2019importe quel individu. Du fait de son ouverture ainsi que de ses fronti\u00e8res brouill\u00e9es et mouvantes, l\u2019archipel, coupl\u00e9 \u00e0 son organisation dissensuelle, rend impossible toute \u00ab\u00a0saturation\u00a0\u00bb du projet utopique, cette derni\u00e8re reposant sur la cl\u00f4ture du territoire et la coh\u00e9rence de ses \u00e9l\u00e9ments. L\u2019institution de l\u2019utopie et de territoires utopiques se veut donc \u00eatre une \u00ab\u00a0praxis instituante\u00a0\u00bb (Dardot et Laval 2015, 581)\u00a0: ce sont des pratiques de communalisation (de l\u2019espace et de la distribution du sensible) qui permettent de faire advenir des bons lieux. La d\u00e9couverte des furtifs \u2013\u00a0et de leur \u00e9tat toujours changeant (<i>LF<\/i>, 396)\u00a0\u2013 n\u2019est pas sans lien avec cette mise en avant d\u2019un principe de variation continue comme refus de tout consensus, comme \u00ab\u00a0impossibilit\u00e9 [\u2026] de l\u2019<i>arkh\u00e8\u00a0<\/i>\u00bb (Ranci\u00e8re 1995, 33). Sur le plan de la narration, le recours \u00e0 la polyphonie \u2013\u00a0ici les six narrateurs et narratrices restituant leur appr\u00e9hension et leur perception situ\u00e9e de l\u2019utopie\u00a0\u2013, mettant \u00e0 mal toute repr\u00e9sentation uniforme et stable des utopies, correspond de mani\u00e8re inverse \u00e0 l\u2019unique voix narrative (celle du voyageur, le plus souvent) des r\u00e9cits utopiques traditionnels qui correspond \u00e0 l\u2019ordonnancement consensuel de la soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9crite.<\/p>\n<h3><b>2. Science-fiction utopique et malentendu litt\u00e9raire<\/b><\/h3>\n<p>Ensuite, l\u2019utopie contemporaine, en s\u2019hybridant avec la science-fiction, est l\u2019objet de reconfigurations formelles sur le plan de sa mise en r\u00e9cit et de sa lecture, tendant toutes les deux \u00e0 une introduction du \u00ab\u00a0malentendu litt\u00e9raire\u00a0\u00bb, soit d\u2019une perturbation des liens entre mots et choses, corps et significations\u00a0: ce malentendu, pour Ranci\u00e8re, \u00ab\u00a0travaille le rapport et le compte [\u2026] en suspendant les formes d\u2019individualit\u00e9 par lesquelles la logique consensuelle noue les corps aux significations. [\u2026] [Il] cr\u00e9[e] des formes d\u2019individualit\u00e9 nouvelles qui d\u00e9font les correspondances \u00e9tablies entre \u00e9tats de corps et significations\u00a0\u00bb (Ranci\u00e8re 2007, 52).<\/p>\n<p>Dans le roman <i>Visite<\/i> de Li-Cam, on suit une soci\u00e9t\u00e9 apr\u00e8s un \u00ab\u00a0Grand D\u00e9clin\u00a0\u00bb caract\u00e9ris\u00e9 par des \u00e9cocides ainsi que des crises sociales, et dans laquelle la communaut\u00e9 humaine a r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9viter la catastrophe gr\u00e2ce \u00e0 un changement drastique de mode de vie signant l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019\u00ab\u00a0\u00c9coume\u00a0\u00bb, organisation politique respectueuse de l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 du vivant et de la Terre en vue de leur gu\u00e9rison. Quelques ann\u00e9es plus tard, on suit plus particuli\u00e8rement le quotidien de plusieurs individus et leur mani\u00e8re d\u2019exp\u00e9rimenter une perte de rep\u00e8re \u00e0 la suite de l\u2019irruption inexplicable dans le syst\u00e8me solaire d\u2019une nouvelle plan\u00e8te, Sitive. Ce changement de paradigme exp\u00e9riment\u00e9 par les protagonistes se voit redoubl\u00e9 tout au long de l\u2019\u0153uvre du c\u00f4t\u00e9 des lecteur\u00b7ices par l\u2019utilisation dans la narration d\u2019un langage neutre d\u00e9hi\u00e9rarchisant et d\u00e9normalisant les genres, tournant linguistique op\u00e9r\u00e9 \u00e9galement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la di\u00e9g\u00e8se.<\/p>\n<h3>2.1. Le <i>novum<\/i> utopique\u00a0: entre \u00e9trangisation (<i>estrangement<\/i>) et familiarisation<\/h3>\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9, le malentendu litt\u00e9raire, au contraire du projet de l\u2019utopiste qui, selon Ranci\u00e8re, vise \u00e0 annihiler \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9cart scripturaire des mots et des choses\u00a0\u00bb (Ranci\u00e8re 1997, 57), s\u2019op\u00e8re \u00e0 travers le <i>novum<\/i> utopique qui, comme \u00e9cart avec le partage du sensible du monde contemporain, oscille entre des proc\u00e9d\u00e9s d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9trangisation\u00a0\u00bb (ou d\u2019<i>estrangement<\/i>) et de \u00ab\u00a0familiarisation\u00a0\u00bb. L\u2019\u00e9trangisation est d\u2019abord double\u00a0: elle est d\u2019un c\u00f4t\u00e9 di\u00e9g\u00e9tique avec l\u2019apparition de la plan\u00e8te Sitive. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, selon Aur\u00e9lie Huz, \u00e0 la suite de Simon Spiegel, \u00ab\u00a0[l]e premier niveau [d\u2019\u00e9trangisation], fictionnel, concerne l\u2019<i>estrangement <\/i>di\u00e9g\u00e9tique, r\u00e9gi par le <i>novum<\/i>, qui conduit \u00e0 la construction d\u2019un monde imaginaire per\u00e7u comme diff\u00e9rent du monde de r\u00e9f\u00e9rence\u00a0\u00bb (2022), ph\u00e9nom\u00e8ne renvoyant \u00e0 la \u00ab\u00a0collision [\u2026] entre deux syst\u00e8mes de r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb (Spiegel 2021). Cette \u00ab\u00a0collision\u00a0\u00bb survient d\u00e8s l\u2019incipit de <i>Visite<\/i> avec l\u2019apparition de la plan\u00e8te Sitive dans le syst\u00e8me solaire. L\u2019\u00e9v\u00e9nement est rapport\u00e9 par l\u2019un des personnages, op\u00e9rant un lien entre ce ph\u00e9nom\u00e8ne et le syst\u00e8me de r\u00e9f\u00e9rence des individus\u00a0: \u00ab\u00a0[l\u2019irruption de la plan\u00e8te] a bouscul\u00e9 raide tous nos rep\u00e8res, tout ce que nous pensions savoir [&#8230;]. Elle a fait lae moche d\u00e9monstration que tout est possible, qu\u2019on ne peut plus compter sur rien\u00a0\u00bb (<i>V<\/i>, 144). L\u2019accumulation d\u2019expressions form\u00e9es du d\u00e9terminant ind\u00e9fini \u00ab\u00a0tout\u00a0\u00bb au singulier et au pluriel (\u00ab\u00a0tous\u00a0\u00bb) \u2013\u00a0\u00ab\u00a0tous nos rep\u00e8res\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0tout ce que nous pensions\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0tout est possible\u00a0\u00bb\u00a0\u2013 renvoient \u00e0 cette m\u00eame rencontre entre deux paradigmes contraires\u00a0: la premi\u00e8re et la deuxi\u00e8me d\u00e9signent les significations \u00e9tablies et \u00e9videntes (dans lesquelles se projettent ou s\u2019identifient les lecteur\u00b7ices), tandis que la derni\u00e8re marque le surgissement de l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0possible\u00a0\u00bb, croisant les aspirations du projet conduit par Haud Gu\u00e9guen et Laurent Jeanpierre \u00e0 travers leur ouvrage <i>La perspective du possible. Comment penser ce qui peut nous arriver, et ce que nous pouvons faire<\/i> (2022). De fait, par cette intrication, le malentendu litt\u00e9raire permet au sein du r\u00e9cit utopique de\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>[d]essiner un nouveau \u00ab\u00a0sens du possible\u00a0\u00bb, adapt\u00e9 aux conditions pr\u00e9sentes, reli\u00e9 plut\u00f4t qu\u2019oppos\u00e9 au \u00ab\u00a0sens du r\u00e9el\u00a0\u00bb [\u2026]; apprendre ou r\u00e9apprendre pourtant \u00e0 regarder la r\u00e9alit\u00e9 du point de vue de ses possibilit\u00e9s, mais d\u2019une tout autre mani\u00e8re [\u2026]; et, depuis ce fragile promontoire, reb\u00e2tir une orientation critique de la soci\u00e9t\u00e9 puis nourrir l\u2019action transformatrice [\u2026]. (Gu\u00e9guen et Jeanpierre 2022, 281)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019\u00e9tranget\u00e9 fictionnelle du <i>novum<\/i> a \u00e9galement \u00ab\u00a0pour corr\u00e9lat une \u00e9tranget\u00e9 formelle explicite, qui touche respectivement le lexique et la syntaxe, soit les deux param\u00e8tres de base de la s\u00e9miotique linguistique\u00a0\u00bb (Huz 2022) dans lequel le r\u00e9cit-cadre est formul\u00e9. \u00c0 l\u2019instar de l\u2019<i>estrangement <\/i>di\u00e9g\u00e9tique provoqu\u00e9 par Sitive, le langage par lequel le r\u00e9cit est formalis\u00e9 alt\u00e9rise le syst\u00e8me linguistique. L\u2019ouverture du roman est \u00e0 ce titre r\u00e9v\u00e9lateur\u00a0: \u00ab\u00a0Des gentes, de soi-disant expertes, prenaient lae parole, sans trop savoir de quoi yel retournait. Des propos bancalens comme des portes qui se d\u00e9gondent. Yel \u00e9tait question d\u2019une plan\u00e8te apparue soudainement dans lae syst\u00e8me solaire\u00a0\u00bb (<i>V<\/i>, 13). La perte de rep\u00e8re est donc \u00e9galement (voire d\u2019abord) textuelle du c\u00f4t\u00e9 des lecteur\u00b7ices. Par les reconfigurations d\u00e9hi\u00e9rarchisantes qu\u2019induit ce langage, la d\u00e9construction des formes d\u2019individualit\u00e9s (et de communaut\u00e9) est perform\u00e9e lexicalement et syntaxiquement. C\u2019est ce dont t\u00e9moigne l\u2019une des instances narratives de l\u2019\u0153uvre\u00a0: \u00ab\u00a0on a modifi\u00e9 lae langage pour s\u2019assurer que les vieils r\u00e9flexes de domination des humaines et de destruction des \u00e9cos ne reviennent pas\u00a0\u00bb (<i>V<\/i>, 119). L\u2019ensemble de ces processus (brouillage des rep\u00e8res, redistribution du sensible et d\u00e9virilisation de la langue) mis en r\u00e9cit dans le roman de Li-Cam a pour finalit\u00e9 de \u00ab\u00a0cr\u00e9er des formes d\u2019individualit\u00e9 nouvelles\u00a0\u00bb (Ranci\u00e8re 2007, 52)\u00a0: \u00ab\u00a0<i>Nous \u00e9tions des hommes fiers de notre puissance, m\u00e9prisant la fragilit\u00e9, la vuln\u00e9rabilit\u00e9; il nous a fallu des mill\u00e9naires pour devenir enfin humaines<\/i>\u00a0\u00bb (<i>V<\/i>, 61). Ici, la transition du terme \u00ab\u00a0<i>hommes<\/i>\u00a0\u00bb \u00e0 \u00ab\u00a0<i>humaines<\/i>\u00a0\u00bb signale l\u2019op\u00e9ration (effectu\u00e9e par les habitant\u00b7es de l\u2019\u00c9coume) de suspension et de reconfiguration du rapport entre corps et significations qui y \u00e9taient accol\u00e9es \u2013\u00a0l\u2019ordre policier liant auparavant les individus \u00e0 des \u00ab\u00a0hommes\u00a0\u00bb pour justifier la hi\u00e9rarchie et la partition de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, la mise en r\u00e9cit du <i>novum<\/i> utopique se caract\u00e9rise par des proc\u00e9d\u00e9s de familiarisation. Ces derniers prennent la forme de mentions des crises multiples et interconnect\u00e9es caract\u00e9risant le d\u00e9but du XXI\u1d49 si\u00e8cle, \u00e9v\u00e8nements matriciels dans le d\u00e9ploiement des utopies des communs (Kabo 2020) \u2013 les \u00ab crises \u00e9cologiques, climatiques, \u00e9conomiques, financi\u00e8rens et sanitaires, et les guerres \u00bb (<i>V<\/i>, 31). Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, le roman se compose entre autres de certains passages se singularisant textuellement par l\u2019utilisation syst\u00e9matique de l\u2019italique. Au sein de ceux-ci, une instance narrative se r\u00e9f\u00e8re au contexte contemporain des lecteur\u00b7ices pour rapporter le passage entre l\u2019ordre \u00e9tabli et l\u2019utopie (voir Figure 1). En ce sens, on apprend que \u00ab\u00a0<i>[t]out a commenc\u00e9 dans les ann\u00e9es 20<\/i><b><i>\u00a0<\/i><\/b>\u00bb (<i>V<\/i>, 222) et que \u00ab\u00a0<i>[c]\u2019est durant le covid que la notion de monde d\u2019apr\u00e8s a vu le jour<\/i>\u00a0\u00bb (<i>V<\/i>, 306). De surcro\u00eet, la familiarisation du <i>novum<\/i> se traduit dans ces m\u00eames passages par l\u2019\u00e9vocation de personnages r\u00e9f\u00e9rentiels comme \u00ab\u00a0<i>Greta [Thunberg]<\/i>\u00a0\u00bb (<i>V<\/i>, 185). L\u2019ensemble de ces op\u00e9rations tracent un lien entre le partage du sensible des contemporain\u00b7es au contexte de publication de l\u2019\u0153uvre et celui \u00e9trangis\u00e9 de la di\u00e9g\u00e8se. L\u2019\u00e9cart entre le monde contemporain et l\u2019utopie (et par cons\u00e9quent entre les mots et les choses) demeure donc ambigu\u00a0: les mots-fictions qui traduisent le <i>novum<\/i> (\u00ab\u00a0Sitive\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0l\u2019\u00c9coume\u00a0\u00bb, et ceux d\u00e9notant plus largement la soci\u00e9t\u00e9 utopique d\u00e9virilis\u00e9e) ne r\u00e9f\u00e8rent pas \u00e0 un monde sensible connu du lectorat, mais \u00e0 un \u00ab\u00a0paradigme absent\u00a0\u00bb (Angenot 1978), un exc\u00e8s que la fiction met en sc\u00e8ne; les \u00e9l\u00e9ments de la di\u00e9g\u00e8se relevant du monde de r\u00e9f\u00e9rence \u2013\u00a0les crises contemporaines\u00a0\u2013, par familiarisation, sont quant \u00e0 eux d\u00e9tach\u00e9s de leur signification actuelle pour les inclure dans une cha\u00eene des \u00e9v\u00e9nements menant \u00e0 un bon lieu.<\/p>\n<h3>2.2. La lecture science-fictionnelle<\/h3>\n<p>D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, c\u2019est \u00e0 travers des dispositifs pseudo-r\u00e9alistes que la po\u00e9tique de l\u2019utopie se reconfigure, redoublant et intensifiant les changements cognitifs propres \u00e0 la lecture de la science-fiction moderne qui se d\u00e9veloppe \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970. Dans son ouvrage <i>L\u2019empire du pseudo. Modernit\u00e9s de la science-fiction <\/i>(1999), Richard Saint-Gelais conceptualise cette notion de \u00ab\u00a0pseudo-r\u00e9alisme\u00a0\u00bb,\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>non pas parce que les textes de science-fiction font r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des entit\u00e9s fictives \u2013\u00a0en cela, [\u2026] ils ne se distinguent pas des autres romans\u00a0\u2013, mais bien parce que le traitement \u00ab\u00a0r\u00e9aliste\u00a0\u00bb y affecte des <i>encyclop\u00e9dies<\/i> imaginaires, et non un cadre de r\u00e9f\u00e9rence dont le lecteur disposerait avant d\u2019aborder le texte et ind\u00e9pendamment de celui-ci. (Saint-Gelais 1999, 168. L\u2019auteur souligne)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au sein des \u0153uvres, ce traitement r\u00e9aliste des encyclop\u00e9dies se traduit par une dissolution de ses fragments et non \u00e0 travers l\u2019explication didactique des particularit\u00e9s du monde fictif. Dans <i>Visite<\/i> par exemple, le r\u00e9cit se compose des narrations de chacun des protagonistes, mais aussi d\u2019un \u00e9parpillement, entre ces parties, d\u2019artefacts x\u00e9no-encyclop\u00e9diques, soit d\u2019extraits de pseudo-documents \u00e9manant de l\u2019univers utopique. En premier lieu, des entr\u00e9es d\u2019un ab\u00e9c\u00e9daire assorti de d\u00e9finitions apparaissent sporadiquement au fil de l\u2019\u0153uvre (voir Figure 2). Les termes de cet ab\u00e9c\u00e9daire pr\u00e9sentent des d\u00e9finitions qui se voient reconfigur\u00e9es \u2013\u00a0\u00ab\u00a0h\u00a0: horizon\u00a0: l\u2019humilit\u00e9 ouvre sur lae large\u00a0\u00bb (<i>V<\/i>, 42)\u00a0\u2013, brouillant l\u2019ad\u00e9quation entre mots et choses, signifiants et signifi\u00e9s, renvoyant au \u00ab\u00a0malentendu\u00a0\u00bb ranci\u00e9rien. Dans le cas du mot \u00ab\u00a0horizon\u00a0\u00bb, ce dernier ne d\u00e9note ici nullement une \u00e9tendue topographique, mais connote une appr\u00e9hension du monde (l\u2019humilit\u00e9 comme ouverture \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, au vaste monde d\u2019un point de vue d\u00e9centr\u00e9). En second lieu, une diss\u00e9mination dans le r\u00e9cit de pseudo-documents \u00e9manant de l\u2019univers di\u00e9g\u00e9tique prend place \u00e0 travers la pr\u00e9sence d\u2019articles et de parties de la \u00ab\u00a0D\u00e9claration Universelle des Droits Humains et du Vivant\u00a0\u00bb (voir Figure 3), texte fondant le nouveau partage du sensible fictionnel. L\u2019\u00e9cart entre l\u2019utopie et le monde de r\u00e9f\u00e9rence se voit d\u00e8s lors entretenu par des documents juridiques issus de la fiction.\u00a0<\/p>\n<p>Le pseudo-r\u00e9alisme de l\u2019\u0153uvre n\u2019est de surcro\u00eet pas sans impact sur la lecture. Selon Saint-Gelais,<\/p>\n<blockquote>\n<p>Lire de la science-fiction, [\u2026]\u00a0[c\u2019est] progresser \u00e0 travers un texte qui postule une encyclop\u00e9die diff\u00e9rant plus ou moins consid\u00e9rablement de celle du lecteur, une x\u00e9noencyclop\u00e9die. Celle-ci [\u2026] n\u2019est jamais donn\u00e9e enti\u00e8rement; ce n\u2019est jamais qu\u2019un simulacre d\u2019encyclop\u00e9die qui se d\u00e9ploie autour du texte, un simulacre que le lecteur n\u2019a d\u2019autre choix que d\u2019adopter \u2013\u00a0et avant cela de reconstruire\u00a0\u2013 s\u2019il veut se frayer un chemin \u00e0 travers le texte et l\u2019histoire, les \u00e9nonc\u00e9s et les articulations narratives. (Saint-Gelais 1999, 212)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 la suite de Saint-Gelais, nous avan\u00e7ons que lire de la science-fiction utopique, c\u2019est se confronter aux encyclop\u00e9dies imaginaires et possibles, toujours partielles et induisant au fur et \u00e0 mesure de leur d\u00e9ploiement des reconfigurations cognitives redistribuant le partage du sensible des lecteur\u00b7ices qui ne peut \u00eatre fixe. La science-fiction utopique permet alors de naviguer dans ce trouble \u00e9pist\u00e9mologique, ce qui a pour finalit\u00e9 de performer une \u00e9galit\u00e9 radicale entre encyclop\u00e9die r\u00e9elle et imaginaire, mais aussi de rendre compte par homologie que toute encyclop\u00e9die est une construction qui peut ainsi \u00eatre reconfigur\u00e9e par le surgissement d\u2019un malentendu d\u00e9voilant la contingence de tout consensus.<\/p>\n<h3><b>3. Vers un usage politique des utopies litt\u00e9raires<\/b><\/h3>\n<p>\u00c0 travers ces deux exemples contemporains, on peut constater que les utopies litt\u00e9raires d\u00e9passent les sens et les usages d\u00e9politisant qui leur seraient inh\u00e9rents selon Ranci\u00e8re. Sur le plan de la repr\u00e9sentation, une figuration d\u2019un dissensus entre ordre \u00e9tabli et <i>d\u00e9mos <\/i>est op\u00e9r\u00e9e, ce qui s\u2019articule en outre \u00e0 une revendication de ce m\u00eame processus (dissensuel) comme moteur de p\u00e9rennisation du territoire utopique. Le tort ranci\u00e9rien n\u2019est donc pas supprim\u00e9 par l\u2019av\u00e8nement de l\u2019utopie, comme l\u2019avance Ranci\u00e8re; le tort se retrouve plut\u00f4t centralis\u00e9 dans l\u2019av\u00e8nement et l\u2019organisation de la soci\u00e9t\u00e9 utopique. Le maillage avec la science-fiction permet de plus \u00e0 l\u2019utopie de brouiller fiction et r\u00e9alit\u00e9 ainsi que mots et choses tout en performant le principe d\u2019\u00e9galit\u00e9, moteur de la politique ranci\u00e9rienne. Forme et fond des utopies litt\u00e9raires contemporaines concourent par cons\u00e9quent \u00e0 en faire une litt\u00e9rature politique. Cependant, cette politique des utopies contemporaines, si l\u2019on \u00e9tend notre corpus \u00e0 l\u2019\u00e9tude, ne se borne pas aux seuls champs de la repr\u00e9sentation di\u00e9g\u00e9tique et de sa lecture. De fait, des \u0153uvres comme<i> B\u00e2tir aussi <\/i>(2019) des Ateliers de l\u2019Ant\u00e9monde \u00e9tendent l\u2019univers fictionnel d\u00e9velopp\u00e9 dans leur ouvrage par la tenue de \u00ab\u00a0labos-fictions\u00a0\u00bb, espaces collectifs \u00ab\u00a0de recherche et d\u2019exp\u00e9rimentation\u00a0\u00bb au sein desquels des discussions, ayant pour objectif \u00ab\u00a0d\u2019attiser [les] imaginaires, [de] mettre en lumi\u00e8re les points de d\u00e9saccords et [de] susciter du d\u00e9bat\u00a0\u00bb prennent place \u2013\u00a0dispositif aboutissant \u00e0 \u00ab\u00a0[u]n temps de mise en fiction ensemble\u00a0\u00bb (Ateliers de l\u2019Ant\u00e9monde 2023). La dynamique dissensuelle de l\u2019utopie litt\u00e9raire se transpose de ce fait dans sa r\u00e9ception ainsi que ses prolongements, brouillant le r\u00e9gime d\u2019\u00e9criture de cette litt\u00e9rature, soit les distinctions entre auteur\u00b7ices et lecteur\u00b7ices, auctorialit\u00e9 et r\u00e9ception. En effet, ces ateliers \u2013\u00a0\u00ab\u00a0espace[s] de fabrication d\u2019imaginaires enthousiastes, f\u00e9ministes et critiques du complexe techno-industriel\u00a0\u00bb (2023)\u00a0\u2013, par les d\u00e9bats et la collectivisation du r\u00e9cit utopique qu\u2019ils rendent possibles (devenant un projet litt\u00e9raire et artistique public), renforcent la dimension activiste de l\u2019\u0153uvre. Devenue un bien commun, l\u2019utopie litt\u00e9raire est d\u00e9sormais le fruit d\u2019un \u00ab\u00a0agonis[me]\u00a0\u00bb, soit, selon la philosophe Chantal Mouffe, d\u2019un mod\u00e8le \u00ab\u00a0o\u00f9 diff\u00e9rents projets [\u2026] s\u2019affrontent, sans possibilit\u00e9 de r\u00e9conciliation finale<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9893\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9893-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9893-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">\u00ab For agonis[m,] [\u2026], the public space is the battleground where different hegemonic projects are confronted, without any possibility of final reconciliation. \u00bb (Je traduis)<\/span>\u00a0\u00bb (2007, 3). Une \u00e9tude approfondie de la production communalis\u00e9e et de la circulation de cet univers utopique mettrait par cons\u00e9quent en lumi\u00e8re les potentiels usages politiques de l\u2019utopie en tant que genre litt\u00e9raire.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Abensour, Miguel. 1997. \u00ab\u00a0Utopie et d\u00e9mocratie\u00a0\u00bb. <i>Raison pr\u00e9sente<\/i>, n\u00b0121\u00a0: 29-41.<\/p>\n<p>Angenot, Marc. 1978. \u00ab\u00a0Le paradigme absent\u00a0: \u00e9l\u00e9ments d\u2019une s\u00e9miotique de la science-fiction\u00a0\u00bb. <i>Po\u00e9tique<\/i>, n\u00b033\u00a0: 74-79.<\/p>\n<p>Atallah, Marc. 2011. \u00ab\u00a0Utopie et dystopie. Les deux s\u0153urs siamoises\u00a0\u00bb. <i>Bulletin de l\u2019Association F.\u00a0Gonseth. Institut de la m\u00e9thode\u00a0<\/i>: 17-27.<\/p>\n<p>Ateliers de l\u2019Ant\u00e9monde. 2023. \u00ab\u00a0Labo-fiction\u00a0\u00bb. <a href=\"https:\/\/antemonde.org\/labo-fiction\/\">https:\/\/antemonde.org\/labo-fiction\/<\/a>. (Page consult\u00e9e le 20 avril 2025)<\/p>\n<p>Bloch, Ernst. 1976. <i>Le principe esp\u00e9rance<\/i>, t.\u00a0I. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Braga, Corin. 2018. <i>Pour une morphologie du genre utopique<\/i>. Paris\u00a0: Classiques Garnier.<\/p>\n<p>Carab\u00e9dian, Alice. 2022. <i>Utopie radicale. Par-del\u00e0 l\u2019imaginaire des cabanes et des ruines<\/i>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>Damasio, Alain. 2019. <i>Les Furtifs<\/i>. Clamart\u00a0: La Volte.<\/p>\n<p>Dardot, Pierre et Christian Laval. 2015. <i>Commun. Essai sur la r\u00e9volution au XXI<\/i><i>e<\/i><i> si\u00e8cle<\/i>. Paris\u00a0: La D\u00e9couverte.<\/p>\n<p>Deschamps, Benoit. 2016. <i>Guide de l\u2019apparition \u00e0 l\u2019usage de ceux que l\u2019on ne voit pas. \u00c9galit\u00e9 et \u00e9mancipation chez Jacques Ranci\u00e8re<\/i>. Qu\u00e9bec\u00a0: Universit\u00e9 Laval.<\/p>\n<p>Duret, Christophe. 2019. <i>Le go\u00fbt pour le Moyen \u00c2ge dans les fictions post-catastrophiques contemporaines\u00a0: une lecture m\u00e9socritique<\/i>. Sherbrooke\u00a0: Universit\u00e9 de Sherbrooke.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2023. <i>En des verres miroirs, obscur\u00e9ment. Une lecture m\u00e9socritique de l\u2019habiter urbain dans la fiction cyberpunk<\/i>. Sherbrooke\u00a0: Les \u00c9ditions de l\u2019Inframince.<\/p>\n<p>Fjeld, Anders. 2016. \u00ab\u00a0Repenser l\u2019utopie avec Ranci\u00e8re. Exp\u00e9rimentations et suridentification au <i>Familist\u00e8re de Guise<\/i>\u00a0\u00bb. <i>TUMULTES<\/i>, n\u00b047\u00a0: 157-172.<\/p>\n<p>Gu\u00e9guen, Haud, et Laurent Jeanpierre. 2022. <i>La perspective du possible. Comment penser ce qui peut nous arriver, et ce que nous pouvons faire<\/i>. Paris\u00a0: La D\u00e9couverte.<\/p>\n<p>Huz, Aur\u00e9lie. 2022. \u00ab\u00a0D\u00e9m\u00eal\u00e9s avec le <i>novum\u00a0<\/i>: d\u00e9montages et remontages de la notion dans une perspective culturelle interm\u00e9diatique\u00a0\u00bb. <i>ReS Futurae<\/i>, n\u00b020.<\/p>\n<p>Jameson, Fredric. 2021 [2005]. <i>Arch\u00e9ologies du futur. Le d\u00e9sir nomm\u00e9 utopie et autres sciences-fictions<\/i>. Paris\u00a0: Amsterdam\/Les Prairies Ordinaires.<\/p>\n<p>Kabo, Alexander Raphael. 2020. <i>Imagining the end of capitalism\u00a0: utopia and the commons in contemporary literature<\/i>, Birbeck\u00a0: University of London.<\/p>\n<p>Langlet, Ir\u00e8ne. 2006. <i>La Science-fiction. Lecture et po\u00e9tique d\u2019un genre litt\u00e9raire<\/i>. Paris\u00a0: Armand Colin.<\/p>\n<p>Li-Cam. 2023. <i>Visite<\/i>. Clamart\u00a0: La Volte.<\/p>\n<p>More, Thomas. 2017 [1516]. <i>L\u2019Utopie<\/i>. Paris\u00a0: Flammarion.<\/p>\n<p>Mouffe, Chantal. 2007. \u00ab\u00a0Artistic Activism and Agonistic Spaces\u00a0\u00bb, <i>Art &amp; Research<\/i> 1, n\u00b02\u00a0:\u00a01-5.<\/p>\n<p>Noudelmann, Fran\u00e7ois, Simasotchi-Bron\u00e8s, Fran\u00e7oise, et Yann Toma. 2020. <i>Archipels Glissant<\/i>, Saint-Denis\u00a0: Presses universitaires de Vincennes.<\/p>\n<p>Ranci\u00e8re, Jacques. 1995. <i>La M\u00e9sentente. Politique et philosophie<\/i>. Paris\u00a0: Galil\u00e9e.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1997, \u00ab\u00a0Sens et usages de l\u2019utopie\u00a0\u00bb. <i>Raison pr\u00e9sente<\/i>, n\u00b0121\u00a0:\u00a043-57.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2000. <i>Le partage du sensible. Esth\u00e9tique et politique<\/i>. Paris\u00a0: La Fabrique.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2007. <i>Politique de la litt\u00e9rature<\/i>, Paris\u00a0: Galil\u00e9e.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2008. <i>Le spectateur \u00e9mancip\u00e9<\/i>, Paris\u00a0: La Fabrique.<\/p>\n<p>Riot-Sarcey, Mich\u00e8le, Bouchet, Thomas et Antoine Picon. 2006. <i>Dictionnaire des utopies<\/i>. Paris\u00a0: Larousse.<\/p>\n<p>Ruyer, Raymond. 1988 [1950]. <i>L\u2019Utopie et les utopies<\/i>. Saint-Piette-De-Salerne\u00a0: G. Monfort.<\/p>\n<p>Saint-Gelais, Richard. 1999. <i>L\u2019empire du pseudo. Modernit\u00e9s de la science-fiction<\/i>. Qu\u00e9bec\u00a0: Nota Bene.<\/p>\n<p>Spiegel, Simon. 2022 [2008]. \u00ab\u00a0Le monde en plus \u00e9trange; \u00e0 propos du concept d\u2019\u201cestrangement\u201d en th\u00e9orie de la science-fiction\u00a0\u00bb. <i>ReS Futurae<\/i>, n\u00b020.<\/p>\n<p>Suvin, Darko. 1977. <i>Pour une po\u00e9tique de la science-fiction. \u00c9tudes en th\u00e9orie et en histoire d\u2019un genre litt\u00e9raire<\/i>. Montr\u00e9al\u00a0: Presses de l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec.<\/p>\n<h6>pour citer<\/h6>\n<p>Jordan, Vincent. 2025. \u00ab Politiques de l&rsquo;utopie : entre repr\u00e9sentations et reconfigurations \u00bb, <em>Postures<\/em>, \u00ab Actes de la journ\u00e9e d&rsquo;\u00e9tudes AECSEL 2025 \u00bb, hors s\u00e9rie, en ligne, &lt;https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9893&gt;, consult\u00e9 le xx\/xx\/xxxx.<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Vincent-Jordan-AECSEL-V2.docx-1.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 Vincent Jordan-AECSEL-V2.docx.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-c8ed1a9a-1098-49d6-879c-b461dd1da894\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Vincent-Jordan-AECSEL-V2.docx-1.pdf\">Vincent Jordan-AECSEL-V2.docx<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Vincent-Jordan-AECSEL-V2.docx-1.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-c8ed1a9a-1098-49d6-879c-b461dd1da894\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>\u00c0 ce titre, il peut sembler paradoxal que \u00ab les critiques les plus acerbes \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Ranci\u00e8re ne manquent pas de signaler qu\u2019un [\u2026] projet de refondation de la d\u00e9mocratie bas\u00e9 sur le \u201cdissensus\u201d plut\u00f4t que le consensus, est du ressort de l\u2019utopie \u00bb (Deschamps 2016, 20). Cette tension entre all\u00e9gations sur la dimension utopique de la pens\u00e9e de Ranci\u00e8re et le rejet que ce dernier entretient \u00e0 l\u2019\u00e9gard de tout \u00ab projet utopique \u00bb, car oppos\u00e9 \u00e0 toute politique de l\u2019\u00e9mancipation, repose \u00e9galement sur deux acceptions diff\u00e9rentes du terme d\u2019\u00ab utopie \u00bb : pour les critiques, l\u2019utopie de la pens\u00e9e ranci\u00e9rienne renvoie au fait qu\u2019elle se fonde sur un dynamisme comme moteur d\u2019\u00e9mancipation (le tort, le dissensus), tandis que, selon le philosophe, la po\u00e9tique de l\u2019utopie tend \u00e0 justement \u00e9liminer ce m\u00eame principe dynamique pour fixer un ordre sensible suppos\u00e9 parfait.<\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>Toutes les r\u00e9f\u00e9rences se rapportant au roman et au recueil de nouvelles composant le corpus seront d\u00e9sormais pr\u00e9sent\u00e9es dans le corps du texte, entre parenth\u00e8ses, et d\u00e9sign\u00e9es par les sigles LF et V respectivement, suivi du folio. Toutes les italiques pr\u00e9sentes dans les citations des \u0153uvres sont issues des textes.<\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>\u00ab [Commons utopias] are distinguished from dialectical utopias by representing fully realised utopian spatialities brought to life through radical political activity. \u00bb (Je traduis)<\/div><\/li><li><span>4<\/span><div>\u00ab a pool or pools of material or immaterial resources (the commonwealth); a community of commoners willing to provide material or immaterial labour; and the critical process called commoning, which ties the commonwealth to the community and vice versa. \u00bb (Je traduis)<\/div><\/li><li><span>5<\/span><div>Voir \u00e0 ce propos Harvey, David. 2004. \u00ab Le \u201cNouvel Imp\u00e9rialisme\u201d : accumulation par expropriation \u00bb. Actuel Marx 35, n\u00b0 1 : 71-90.<\/div><\/li><li><span>6<\/span><div>\u00ab For agonis[m,] [\u2026], the public space is the battleground where different hegemonic projects are confronted, without any possibility of final reconciliation. \u00bb (Je traduis)<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hors s\u00e9rie, actes de la journ\u00e9e d&rsquo;\u00e9tudes de l&rsquo;AECSEL 2025 Le rapport entre utopie et potentialit\u00e9 politique peut sembler \u00e0 premier abord paradoxal. En effet, dans l\u2019\u0153uvre de Jacques Ranci\u00e8re, et plus particuli\u00e8rement dans son ouvrage Le partage du sensible (2000) et son article \u00ab\u00a0Sens et usages de l\u2019utopie\u00a0\u00bb (1997), une acception particuli\u00e8re de l\u2019utopie [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1467],"tags":[1460],"class_list":["post-9893","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actes-de-la-journee-detudes-2025","tag-jordan-vincent"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9893","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9893"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9893\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":10020,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9893\/revisions\/10020"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9893"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9893"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9893"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}