{"id":9917,"date":"2025-12-11T00:00:00","date_gmt":"2025-12-11T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9917"},"modified":"2025-12-06T23:15:14","modified_gmt":"2025-12-06T23:15:14","slug":"anatomie-dun-monstre-a-deux-tetes-la-metamorphose-de-paul-b-preciado","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9917","title":{"rendered":"Anatomie d&rsquo;un monstre \u00e0 deux t\u00eates. La m\u00e9tamorphose de Paul B. Preciado"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9720\">Dossier \u00ab Mesures de la d\u00e9mesure \u00bb, n\u00b0 41<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: right;\">Or les id\u00e9es ne sont pas des substances rigides, mais, comme les textes dans lesquelles elles viennent temporairement se d\u00e9poser, des \u00eatres vivants qui ne cessent de se mouvoir et de se transformer.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Pierre Bayard, <em>Le plagiat par anticipation<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9917\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9917-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9917-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Pierre Bayard, Le plagiat par anticipation (Paris\u00a0: Les \u00e9ditions de minuit [epub], 2012), 65.<\/span><\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p><em>La m\u00e9tamorphose<\/em> laisse encore et toujours ses lecteurices sur leur faim. Iels ne cessent de s\u2019interroger quant \u00e0 la signification de la transformation dont est victime Gregor Samsa au tout d\u00e9but du r\u00e9cit. D\u2019abord, s\u2019agit-il d\u2019une m\u00e9taphore, d\u2019un r\u00eave ou d\u2019une conversion av\u00e9r\u00e9e? Ensuite, d\u00e9coule-t-elle d\u2019un plan machiav\u00e9lique, d\u2019un d\u00e9sir de vengeance ou est-ce plut\u00f4t un geste automutilatoire mettant en forme une haine de soi d\u00e9bordante? Serait-ce une r\u00eaverie psychanalytique qui fait advenir la castration un peu trop concr\u00e8tement? Ou peut-\u00eatre une critique nihiliste de notre soci\u00e9t\u00e9 consum\u00e9riste? Aucune r\u00e9ponse claire ne nous est donn\u00e9e dans le texte, ce qui, bien s\u00fbr, permet une grande libert\u00e9 d\u2019interpr\u00e9tation, mais provoque aussi beaucoup de frustration. Comme le souligne Fernando Bermejo-Rubio dans son article \u00ab Truth and lies about Gregor Samsa \u00bb : \u00ab\u00a0Literary critics not only avow to be incapable of unravelling the meaning of the work, but they also blithely affirm that nobody can do it \u00bb (2012, 420), le texte \u00e9tant \u00ab\u00a0incomprehensible and inscrutable\u00a0\u00bb (420). Pourtant, lire <em>La m\u00e9tamorphose<\/em>, chef d\u2019\u0153uvre de Paul B. Preciado s\u2019il en est un, en le rapprochant de ses autres \u0153uvres, permet de le d\u00e9chiffrer beaucoup plus ais\u00e9ment. Il nous para\u00eet donc \u00e9trange que la plupart des critiques s\u2019y refusent, pr\u00e9textant sa trop grande singularit\u00e9. Fran\u00e7ois Kafka r\u00e9sume bien la situation\u00a0: \u00ab\u00a0<em>La m\u00e9tamorphose<\/em> est un joyau de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise, un diamant qui \u00e9clipse tout ce qui l\u2019entoure. Il serait honteux d\u2019en r\u00e9duire le sens en la rattachant trop \u00e9troitement \u00e0 la vie de son auteur et \u00e0 des enjeux b\u00eatement politiques. \u00bb (2024, 12) Nous sommes \u00e9videmment sensibles \u00e0 cette volont\u00e9 de conserver l\u2019ouverture du sens de l\u2019\u0153uvre en l\u2019\u00e9loignant des interpr\u00e9tations biographiques simplistes et restrictives \u2013 oui, nous savons bien que l\u2019auteurice est mort\u00b7e! Nous proposons n\u00e9anmoins de faire l\u2019exercice de bien situer l\u2019\u0153uvre dans le corpus de Paul B. Preciado, ce qui n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 fait, pour bien en extraire le discours id\u00e9ologique sous-jacent \u2013 tout point de vue n\u2019est-il pas situ\u00e9?<\/p>\n<p>Nous soutenons tout d\u2019abord que le surgissement d\u2019une fiction litt\u00e9raire dans l\u2019\u0153uvre essayistique de Preciado est moins surprenant qu\u2019il n\u2019y para\u00eet, la po\u00e9sie et la fiction s\u2019immis\u00e7ant partout dans ses ouvrages. Par exemple, dans son film <em>Orlando, ma biographie politique,<\/em> fiction et t\u00e9moignages biographiques se m\u00e9langent \u00e0 m\u00eame les voix des acteurices trans. Toustes affirment \u00eatre Orlando, personnage fictif embl\u00e9matique de Virginia Woolf. Les acteurices racontent leur transition de genre en y m\u00ealant des extraits du roman de Woolf. Fiction et biographie y sont ainsi entrem\u00eal\u00e9es, rappelant le geste m\u00eame de Woolf qui, dans <em>Orlando<\/em> (1928), utilise la forme de la biographie pour mettre en sc\u00e8ne la vie d\u2019un personnage fictif. D\u2019ailleurs, dans <em>Un appartement sur Uranus<\/em>, qui rassemble des chroniques r\u00e9dig\u00e9es par Preciado entre 2013 et 2018, alors qu\u2019il faisait sa \u00ab\u00a0travers\u00e9e\u00a0\u00bb (2019, 29) de genre, il nomme sp\u00e9cifiquement son besoin de \u00ab\u00a0traverser aussi les fronti\u00e8res entre les genres philosophiques, les fronti\u00e8res \u00e9pist\u00e9mologiques, entre les langages documentaires, scientifiques et de fiction\u00a0\u00bb (40). La porosit\u00e9 des fronti\u00e8res (et leur remise en question) est un motif r\u00e9current dans ses \u0153uvres. Les fronti\u00e8res entre les genres, mais aussi entre \u00ab\u00a0l\u2019humanit\u00e9 et l\u2019animalit\u00e9, les vivantes et les morts, les fronti\u00e8res entre le pr\u00e9sent et l\u2019histoire\u00a0\u00bb (40). La fiction litt\u00e9raire y \u00e9tait inscrite, mais encore plus sp\u00e9cifiquement, une fiction qui met en sc\u00e8ne le franchissement de plusieurs de ces fronti\u00e8res, notamment celle entre l\u2019animalit\u00e9 et l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<h3><strong>Le monstre qui s\u2019\u00e9nonce<\/strong><\/h3>\n<p>La figure du monstre est omnipr\u00e9sente chez Preciado, notamment dans <em>Je suis un monstre qui vous parle<\/em>, o\u00f9 il se dit, en tant qu\u2019homme trans, \u00ab\u00a0sujet d\u2019une \u201cm\u00e9tamorphose impossible\u201d\u00a0\u00bb (2020, 17). Impossible, plus sp\u00e9cifiquement, dans le discours des psychanalystes \u00e0 qui il s\u2019adresse, qui font de lui un monstre. Dans <em>La m\u00e9tamorphose<\/em>, l\u2019auteur fait surgir cette figure d\u00e8s l\u2019incipit\u00a0: \u00ab\u00a0En se r\u00e9veillant un matin apr\u00e8s des r\u00eaves agit\u00e9s, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, m\u00e9tamorphos\u00e9e en un monstrueux insecte\u00a0\u00bb (2010, 21). Ainsi, malgr\u00e9 l\u2019impossibilit\u00e9 de cette transformation, tout comme celle de Preciado lui-m\u00eame, elle advient d\u00e8s la premi\u00e8re phrase. Elle constitue le socle du r\u00e9cit. Gregor est un monstre, un monstre qui parle. Ou plut\u00f4t, un monstre dont l\u2019\u00e9nonciation passe par l\u2019\u00e9crit, \u00e9tant donn\u00e9 que sa parole ne peut pas \u00eatre re\u00e7ue lorsqu\u2019elle est dite\u00a0: \u00ab\u00a0Avez-vous compris un tra\u00eetre mot?\u00a0\u00bb (35) demande le fond\u00e9 de pouvoir aux parents de Gregor apr\u00e8s avoir entendu sa \u00ab\u00a0voix d\u2019animal\u00a0\u00bb (35). C\u2019est seulement la narration du r\u00e9cit, focalis\u00e9e sur Gregor, qui nous donne acc\u00e8s \u00e0 sa voix, les autres personnages \u00e9tant incapables de l\u2019entendre\u00a0: \u00ab\u00a0comme on ne la comprenait pas, personne ne songeait, m\u00eame sa s\u0153ur, qu\u2019elle p\u00fbt comprendre les autres.\u00a0\u00bb (51) L\u2019irrecevabilit\u00e9 de la parole de Gregor, trop animale, trop autre, rappelle celle de Preciado lui-m\u00eame, face aux psychanalystes fran\u00e7ais. Ou plut\u00f4t, elle l\u2019anticipe.<\/p>\n<p>Le contenu de <em>Je suis un monstre qui vous parle<\/em> correspond \u00e0 l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 d\u2019un discours que l\u2019auteur a tent\u00e9 de prononcer lors des journ\u00e9es internationales de l\u2019\u00c9cole de la cause freudienne en 2019. En introduction, il explique qu\u2019il a d\u00e9cid\u00e9 de le publier seulement parce qu\u2019il lui a \u00e9t\u00e9 impossible de le pr\u00e9senter \u00e0 l\u2019oral. Le jour de sa conf\u00e9rence, il n\u2019est parvenu qu\u2019\u00e0 en lire le quart et a \u00e9t\u00e9 interrompu par des cris dans la tribune\u00a0: \u00ab\u00a0Il ne faut pas le laisser parler, c\u2019est Hitler\u00a0\u00bb (2020, 12). Hitler comme figure du monstre, de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 abjecte et insaisissable, par excellence. Le monstre ne parle pas. Et s\u2019il parlait, il ne faudrait surtout pas l\u2019\u00e9couter. C\u2019est en \u00e9coutant Hitler que l\u2019humanit\u00e9 a pris un virage monstrueux en 1939. La monstruosit\u00e9 est contagieuse par la parole. Il ne faut donc pas \u00e9couter le monstre, si on ne veut pas devenir monstre soi-m\u00eame. Le d\u00e9go\u00fbt panique que provoque Gregor chez son entourage nous ram\u00e8ne \u00e0 cette m\u00eame id\u00e9e de la contagion\u00a0: \u00ab\u00a0si seulement elle [sa s\u0153ur] s\u2019\u00e9tait sentie capable de rester avec la fen\u00eatre ferm\u00e9e dans une pi\u00e8ce o\u00f9 [Gregor] se trouvait\u00a0\u00bb (2010, 57). Garder la fen\u00eatre ferm\u00e9e, c\u2019est respirer le m\u00eame air, c\u2019est s\u2019exposer \u00e0 la maladie de l\u2019autre, c\u2019est prendre le risque de l\u2019attraper. Cette peur de la contagion nous renvoie \u00e0 la rh\u00e9torique de la \u00ab\u00a0contagion sociale\u00a0\u00bb de la transidentit\u00e9, populaire dans les mouvements r\u00e9actionnaires aux \u00c9tats-Unis et ailleurs. Ketil Salgstad, m\u00e9decin et historien de la science et de la m\u00e9decine, r\u00e9sume la th\u00e9orie ainsi : \u00ab According to this hypothesis, being trans is a trend, an idea that young people pick up on social media \u00bb (2024, 1546). Il note l\u2019utilisation de termes tels que \u00ab\u00a0epidemic\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0outbreak\u00a0\u00bb (1546) pour qualifier l\u2019augmentation (imaginaire) du nombre de personnes trans. Les jeunes <em>attraperaient <\/em>donc l\u2019identit\u00e9 trans au contact d\u2019un discours positif \u00e0 son sujet. C\u2019est pourquoi il ne faut pas en parler, ou sinon en parler d\u2019une mani\u00e8re pathologisante. Parce que si la transidentit\u00e9 est une maladie (la dysphorie de genre par exemple) on voudra n\u00e9cessairement la traiter, la pr\u00e9venir, l\u2019\u00e9radiquer. On voudra \u00e9viter qu\u2019elle ne se propage, parce qu\u2019elle est assur\u00e9ment contagieuse. Comme la m\u00e9tamorphose de Gregor.<\/p>\n<p>Preciado \u00e9tablit lui-m\u00eame, dans <em>Un appartement sur Uranus<\/em>, le lien entre <em>La m\u00e9tamorphose<\/em> et sa travers\u00e9e administrative et politique de genre : \u00ab\u00a0Ces derniers mois, chaque r\u00e9veil me transforme en Gregor Samsa, l\u2019h\u00e9ro\u00efne de <em>La m\u00e9tamorphose<\/em>\u00a0\u00bb (2019, 177). Il relate son existence nomade, o\u00f9 il se r\u00e9veille fr\u00e9quemment dans un nouveau lit, avec un corps en mutation. Il remet en doute, tant dans sa chronique que dans <em>La m\u00e9tamorphose<\/em>, la relation entre subjectivit\u00e9 et corps, corps qui devrait, en th\u00e9orie, \u00eatre le repr\u00e9sentant immuable de cette subjectivit\u00e9. La transformation du corps am\u00e8ne l\u2019entourage \u00e0 d\u00e9cr\u00e9ter \u00ab\u00a0\u201c<em>Ce n\u2019est pas vous!<\/em>\u201d\u00a0\u00bb (188, l\u2019auteur souligne) et \u00e0 remettre l\u2019identit\u00e9 l\u00e9gale, administrative et politique du sujet en cause. Comme Gregor qui est confin\u00e9e \u00e0 sa chambre, ne pouvant pas s\u2019en \u00e9chapper sans r\u00e9primandes, le corps trans ne peut pas ais\u00e9ment traverser les fronti\u00e8res. Du moins, pas en affirmant son existence propre, \u00e9tant donn\u00e9 que son corps est inexistant dans les repr\u00e9sentations, \u00ab\u00a0dans les protocoles administratifs qui assurent le statut de citoyennet\u00e9 [\u2026et m\u00eame] comme variante possible et vitale de l\u2019humain\u00a0\u00bb (193). Pour traverser les fronti\u00e8res (notamment celles entre les \u00c9tats-nations), la personne trans doit \u00ab\u00a0r\u00e9affirme[r] l\u2019appareil de production sociale de genre\u00a0\u00bb (189), celui qui la nie, en s\u2019identifiant comme une \u00ab\u00a0d\u00e9viation\u00a0\u00bb (193) en processus de correction, ce de quoi attestera le rapport m\u00e9dical sans lequel elle ne pourra circuler.<\/p>\n<p>Cette posture est celle adopt\u00e9e par Gregor au d\u00e9but du r\u00e9cit, celle-ci attendant une gu\u00e9rison de la transition effective de son identit\u00e9. Au moment o\u00f9 elle cesse de tenter de plier son nouveau corps aux attentes humaines\/masculines, qu\u2019elle tombe sur ses petites pattes (\u00e0 l\u2019horizontal, au ras du sol) au lieu d\u2019adopter une posture verticale (dominante), elle ressent finalement du \u00ab\u00a0bien-\u00eatre\u00a0\u00bb, du \u00ab\u00a0plaisir\u00a0\u00bb (2010, 41). C\u2019est au moment o\u00f9 elle d\u00e9cide d\u2019habiter son corps qu\u2019elle a \u00ab\u00a0l\u2019impression que la gu\u00e9rison d\u00e9finitive de ses maux [est] imminente\u00a0\u00bb (41). La suite nous prouvera bien s\u00fbr le contraire. Au contact des attentes et des lois qui r\u00e9gissent la soci\u00e9t\u00e9, Gregor comprend que son corps est ind\u00e9sirable, qu\u2019il est \u00ab\u00a0effrayant\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0insupportable\u00a0\u00bb (57). Elle comprend, petit \u00e0 petit, sa nouvelle place dans la hi\u00e9rarchie sociale. Selon Preciado, dans notre monde technoscientifique, les animaux, ainsi que les machines, c\u00f4toient les \u00ab\u00a0formes de vie historiquement infrahumaines (non blanche, prol\u00e9taire, non masculine, trans, invalide, malade, migrante\u2026)\u00a0\u00bb, sur la limite de ce qui d\u00e9finit le \u00ab\u00a0corps humain vivant\u00a0\u00bb (2019, 38). Il n\u2019est pas surprenant que ce soit exactement l\u00e0 qu\u2019il campe son personnage Gregor.<\/p>\n<h3><strong>Des fronti\u00e8res sous haute surveillance<\/strong><\/h3>\n<p>Dans la plupart de ses \u00e9crits, Preciado critique l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie du \u00ab\u00a0r\u00e9gime de la diff\u00e9rence sexuelle\u00a0\u00bb (2020, 67). Il la d\u00e9crit comme \u00e9tant une \u00ab\u00a0machine performative qui produit et l\u00e9gitime un ordre politique et \u00e9conomique sp\u00e9cifique\u00a0: le patriarcat h\u00e9t\u00e9ro-colonial\u00a0\u00bb (67). Les fronti\u00e8res, tr\u00e8s claires et tr\u00e8s \u00e9tanches, entre les sexes\/genres, l\u2019humain et l\u2019animal, le blanc et le non blanc, le riche et le pauvre, le valide et le handicap\u00e9\/malade, permettent de justifier l\u2019exploitation d\u2019une part importante du vivant, sans laquelle la croissance infinie du capital ne peut se poursuivre. Sans le travail invisible et gratuit des femmes, le travail ingrat non ou sous-pay\u00e9 des corps racis\u00e9s, la mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart des corps handicap\u00e9s et malades qui interf\u00e8rent avec la productivit\u00e9 et l\u2019exploitation tous azimuts et sans scrupules du vivant, le syst\u00e8me s\u2019\u00e9croulerait. Quitter ce syst\u00e8me, le critiquer, le questionner, engendre exclusion, rejet et violence\u00a0: \u00ab\u00a0quitter le r\u00e9gime de la diff\u00e9rence sexuelle signifi[e] quitter la sph\u00e8re de l\u2019humain et entrer dans un espace subalterne, de violence et de contr\u00f4le\u00a0\u00bb (32). C\u2019est ce \u00e0 quoi doit faire face Gregor tout au long du roman. Ses d\u00e9placements et son espace vital sont contr\u00f4l\u00e9s, r\u00e9duits \u00e0 l\u2019espace clos \u2013 la prison \u2013 de sa chambre. Chaque fois qu\u2019elle en sort, elle est punie par une violence patriarcale, puisque \u00ab\u00a0[l]es fronti\u00e8res entre les sexes punissent et menacent de tuer quiconque tente de les franchir\u00a0\u00bb (2020, 59).\u00a0Lors de la premi\u00e8re transgression de Gregor, son p\u00e8re la menace, avec une canne, \u00ab\u00a0d\u2019un coup meurtrier sur le dos ou sur la t\u00eate\u00a0\u00bb (2010, 43). Dans son empressement \u00e0 regagner sa chambre, elle se blesse\u00a0: premi\u00e8re punition. Gregor comprend, d\u00e8s sa premi\u00e8re tentative, que ce n\u2019est pas que son p\u00e8re qui l\u2019attaque, mais bien le patriarcat au grand complet\u00a0: \u00ab\u00a0d\u00e9j\u00e0, ce que Gregor entendait retentir derri\u00e8re elle n\u2019\u00e9tait plus seulement la voix d\u2019un seul p\u00e8re\u00a0\u00bb (44). Cette voix de tous les p\u00e8res est endoss\u00e9e d\u00e9finitivement par le p\u00e8re de Gregor, qui, apr\u00e8s cet incident, enfile son uniforme et \u00ab\u00a0[a]vec une sorte d\u2019ent\u00eatement, [se refuse], m\u00eame en famille, \u00e0 [le] quitter \u00bb (72). \u00c9tant donn\u00e9 la transgression de son enfant, il devient primordial de prouver, avec ferveur, qu\u2019il est, en tout temps, un bon membre en r\u00e8gle de la machine capitaliste h\u00e9t\u00e9ro-patriarcale. Il doit travailler plus fort que les autres \u00e0 en faire la d\u00e9monstration et \u00eatre \u00ab\u00a0toujours pr\u00eat \u00e0 assurer son service\u00a0\u00bb (72).<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me fois que Gregor s\u2019\u00e9chappe, son p\u00e8re, apr\u00e8s avoir tent\u00e9 de la pi\u00e9tiner, la bombarde de pommes, dont l\u2019une s\u2019enfonce dans son dos, lui faisant perdre \u00ab\u00a0pour toujours une part de sa mobilit\u00e9\u00a0\u00bb (71). La punition est ici beaucoup plus significative \u2012 elle finira m\u00eame par causer sa mort. Qui plus est, la tentative de meurtre du p\u00e8re est, cette fois, plus clairement assum\u00e9e. Seules les supplications de la m\u00e8re, qu\u2019elle n\u2019est pas parvenue \u00e0 r\u00e9fr\u00e9ner malgr\u00e9 son \u00e9norme malaise face au nouveau corps de sa prog\u00e9niture, finissent par la sauver. Cette m\u00eame m\u00e8re qui pr\u00e9f\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralement fermer les yeux \u2013 en s\u2019\u00ab\u00a0\u00e9vanouiss[ant]\u00a0\u00bb (65) \u2013 ou se couper des discussions \u2013 en \u00ab\u00a0pouss[ant] [d]es hauts cris\u00a0\u00bb (42) \u2013 ou en s\u2019\u00e9touffant avec \u00ab\u00a0une toux caverneuse\u00a0\u00bb (86), ce qui lui \u00e9vite d\u2019entendre. C\u2019est d\u2019ailleurs ce qu\u2019elle fait la troisi\u00e8me fois que Gregor sort de sa chambre, lorsque sa s\u0153ur et son p\u00e8re se mettent d\u2019accord sur l\u2019id\u00e9e qu\u2019ils doivent \u00ab\u00a0tenter de s\u2019en d\u00e9barrasser\u00a0\u00bb (86). Le projet de meurtre est, cette fois, explicite, partag\u00e9 et justifi\u00e9, plut\u00f4t que con\u00e7u impulsivement (comme les deux fois pr\u00e9c\u00e9dentes). La m\u00e8re participe au projet par sa compl\u00e8te passivit\u00e9. Elle finit m\u00eame par s\u2019endormir, laissant le champ libre au p\u00e8re et \u00e0 la s\u0153ur. Cependant, le plan n\u2019aura pas \u00e0 s\u2019actualiser. \u00c9tant donn\u00e9 que le rejet de sa famille est maintenant ind\u00e9niable et, selon toute vraisemblance, irr\u00e9vocable, mais aussi parce qu\u2019elle veut \u00e9viter \u00e0 ses proches de se salir les mains et de ternir encore plus leur honneur, Gregor reprend, \u00e0 son propre compte, le programme de son \u00e9limination\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019id\u00e9e qu\u2019elle devait dispara\u00eetre \u00e9tait encore plus ancr\u00e9e, si c\u2019\u00e9tait possible, chez elle que chez sa s\u0153ur\u00a0\u00bb (89). Son \u00e9tat, d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s pr\u00e9caire des suites de la blessure inflig\u00e9e par son p\u00e8re, fait en sorte qu\u2019elle n&rsquo;a qu\u2019\u00e0 regagner sa chambre pour s\u2019y laisser mourir.<\/p>\n<p>Chaque fois que Gregor tente de franchir la fronti\u00e8re, elle recule devant la violence que son geste engendre. On pourrait dire qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une mani\u00e8re pour Preciado de repr\u00e9senter \u00ab\u00a0la cage de la diff\u00e9rence sexuelle\u00a0\u00bb (2020, 46) dont les corps trans peinent \u00e0 s\u2019\u00e9vader. Gregor y demeure enferm\u00e9e, tentant de prot\u00e9ger l\u2019int\u00e9grit\u00e9 de sa famille en se dissimulant, litt\u00e9ralement, sous le canap\u00e9 ou sous les draps\u00a0: \u00ab\u00a0par sa patience et son extr\u00eame sollicitude, [elle voulait] rendre supportable \u00e0 sa famille les d\u00e9sagr\u00e9ments qu\u2019elle se voyait d\u00e9cid\u00e9ment contrainte de lui faire subir dans son \u00e9tat actuel\u00a0\u00bb (2010, 48). Elle accepte la responsabilit\u00e9 des malaises et des malheurs de sa famille, son esprit \u00e9tant toujours enferm\u00e9 dans la norme h\u00e9t\u00e9ro-patriarcale. Elle encaisse la violence et accepte de rester dissimul\u00e9e, pour le bien de sa famille et dans l\u2019espoir, qu\u2019elle continue d\u2019alimenter jusqu\u2019\u00e0 la fin, d\u2019y retrouver sa place. Dans <em>Je suis un monstre qui vous parle<\/em>, Preciado d\u00e9crit son \u00e9tat d\u2019esprit au cours de son processus de transition de genre\u00a0: \u00ab\u00a0En sortant de la cage de la diff\u00e9rence sexuelle, j\u2019ai connu l\u2019exclusion et le rejet social, mais rien de tout cela n\u2019aurait \u00e9t\u00e9 aussi d\u00e9sastreux et douloureux que la destruction de ma puissance vitale que l\u2019acceptation de la norme aurait exig\u00e9e\u00a0\u00bb (46). Cette destruction, il nous la montre dans toute son ampleur chez Gregor, pour qui l\u2019int\u00e9gration de la norme est d\u00e9sastreuse et l\u2019am\u00e8ne \u00e0 d\u00e9sirer la mort. Dans <em>Un appartement sur Uranus<\/em>, Preciado recommande d\u2019ailleurs d\u2019\u00ab embrasser l\u2019animalit\u00e9 \u00e0 laquelle [les personnes trans sont] constamment renvoy\u00e9[es]\u00a0\u00bb (59). Il s\u2019agit, pour lui, d\u2019une attitude transgressive d\u2019empouvoirement qui permet de s\u2019\u00e9vader de la norme mortif\u00e8re en en retournant les insultes. Accepter de se plier \u00e0 la norme, pour une personne trans, mais aussi pour toutes les cat\u00e9gories du vivant qui n\u2019y correspondent pas, c\u2019est n\u00e9cessairement se faire violence, se nier, s\u2019effacer. L\u2019\u00e9panouissement ne peut passer que par la marge. Une marge \u00ab\u00a0infrahumaine\u00a0\u00bb (2019, 38), queer, animale. Gregor, elle, ne cesse de d\u00e9sirer la norme, de rejeter son animalit\u00e9. Il s\u2019agirait donc d\u2019un contre-exemple.<\/p>\n<p>Cependant, on peut aussi poser l\u2019hypoth\u00e8se que la violence que subit Gregor est particuli\u00e8rement extr\u00eame (trois menaces\/tentatives de meurtre en quelques mois) et qu\u2019elle ne lui permet pas d\u2019embrasser compl\u00e8tement son \u00ab\u00a0animalit\u00e9\u00a0\u00bb. Pour expliquer l\u2019intensit\u00e9 de cette violence et son effet accablant, il faut prendre en compte que Gregor, en tant que femme trans, est victime d\u2019une oppression sp\u00e9cifique, soit la trans-misogynie. Julia Serano, une \u00e9crivaine et militante trans, remarque qu\u2019\u00a0\u00ab\u00a0il n\u2019y a pas de plus grande menace que l\u2019existence de femmes trans qui, bien que n\u00e9es gar\u00e7ons et cens\u00e9es h\u00e9riter des privil\u00e8ges masculins, \u201cchoisissent\u201d au contraire d\u2019\u00eatre femmes\u00a0\u00bb (2020, 26). Dans une soci\u00e9t\u00e9 androcentr\u00e9e, il est plus facile de comprendre une transition de genre vers le masculin, qui ne remet pas en question la hi\u00e9rarchie. On peut comprendre qu\u2019une femme puisse <em>vouloir<\/em> \u00eatre un homme \u2013 sans dire pour autant qu\u2019on lui en donne le droit. La transition vers le f\u00e9minin brouille la fronti\u00e8re ET instaure du doute dans la supr\u00e9matie de la masculinit\u00e9, ce qui \u2012 on\u2019a qu\u2019\u00e0 constater la mont\u00e9e actuelle du masculinisme \u2012 provoque des r\u00e9actions particuli\u00e8rement violentes. Ce n\u2019est pas pour rien que \u00ab\u00a0la plupart des violences et des agressions sexuelles dont sont victimes les personnes trans sont dirig\u00e9es et commises \u00e0 l\u2019encontre des femmes trans\u00a0\u00bb (25).<\/p>\n<h3><strong>Le paradis retrouv\u00e9<\/strong><\/h3>\n<p>Dans une de ses chroniques, Preciado parle de son enfance et de l\u2019intimidation v\u00e9cue en tant que fille \u00e0 la sexualit\u00e9 et au genre non conformes. Il indique que ses parents \u00ab\u00a0furent incapables de [la] prot\u00e9ger de la r\u00e9pression, de l\u2019exclusion, de la violence\u00a0\u00bb, qu\u2019ils relay\u00e8rent plut\u00f4t \u00ab\u00a0le m\u00e9pris\u00a0et le rejet\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0la honte et la culpabilit\u00e9\u00a0\u00bb (2019, 48) qu\u2019exigeait l\u2019institution face \u00e0 sa dissidence\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ce que prot\u00e9geaient mon p\u00e8re et ma m\u00e8re, ce n\u2019\u00e9tait pas mes droits d\u2019enfant, mais les normes sexuelles et de genre qu\u2019on leur avait eux-m\u00eames inculqu\u00e9es dans la douleur, \u00e0 travers un syst\u00e8me \u00e9ducatif et social qui punissait toute forme de dissidence par la menace, l\u2019intimidation, le ch\u00e2timent et la mort. [\u2026] Mon p\u00e8re fut r\u00e9duit au r\u00f4le de repr\u00e9sentant r\u00e9pressif de la loi du genre. Ma m\u00e8re fut d\u00e9chue de tout ce qui aurait pu aller au-del\u00e0 de sa fonction d\u2019ut\u00e9rus, de reproductrice de la norme sexuelle. (48)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Faut-il s\u2019\u00e9tonner de retrouver ces comportements chez les parents de Gregor, dont le p\u00e8re se mute en bras punitif de l\u2019institution et dont la m\u00e8re s\u2019efface compl\u00e8tement? Dans <em>Un appartement sur Uranus<\/em>, l\u2019institution correspond notamment \u00e0 l\u2019\u00e9cole catholique o\u00f9 Preciado \u00e9volue. Ce sont les s\u0153urs qui r\u00e9v\u00e8lent \u00e0 ses parents le \u00ab\u00a0probl\u00e8me d\u2019identification sexuelle\u00a0\u00bb (48) de leur fille, qui n\u00e9cessiterait un traitement psychiatrique. Dans <em>La m\u00e9tamorphose<\/em>, Preciado nous pr\u00e9sente une institution plus diffuse, mais n\u00e9anmoins repr\u00e9sent\u00e9e par le p\u00e8re, qui se rapproche dr\u00f4lement du Dieu vengeur jud\u00e9o-chr\u00e9tien. Le choix de la pomme comme arme plut\u00f4t surprenante du p\u00e8re renforce ce parall\u00e8le. Dans la Gen\u00e8se, c\u2019est en mangeant la pomme<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_9917\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9917-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_9917-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">\u00c0 noter que c\u2019est la traduction latine de la Bible \u2013 la Vulgate \u2013 qui a transform\u00e9 le fruit d\u00e9fendu, non sp\u00e9cifi\u00e9 \u00e0 l\u2019origine, en pomme. En effet, les traducteurs en ont profit\u00e9 pour introduire un jeu de mot, \u00ab\u00a0pomme\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0mal\u00a0\u00bb correspondant tous deux \u00e0 malum en latin. C\u2019est cette tradition que nous invoquons ici.<\/span> qu\u2019\u00c8ve se condamne elle-m\u00eame, ainsi que l\u2019humanit\u00e9 tout enti\u00e8re, \u00e0 la souffrance et \u00e0 la mort. La pomme est une arme redoutable entre les mains de ce Dieu qui cherche, de toute \u00e9vidence, \u00e0 s\u2019assurer de l\u2019ob\u00e9issance aveugle de ses sujets. En effet, il y accole une loi al\u00e9atoire (l\u2019interdiction de manger la pomme, alors que tous les autres fruits peuvent \u00eatre consomm\u00e9s) dont la transgression engendre des cons\u00e9quences qui n\u2019ont aucune commune mesure avec le geste. Il trahit ainsi ses propres enfants \u2012 surtout sa fille \u2012 et leur fait porter l\u2019odieux de la cons\u00e9quence qui affectera toutes les g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir. La pomme plant\u00e9e dans le dos de Gregor par son p\u00e8re rappelle la trahison originelle de ce Dieu vengeur envers ses enfants. Son geste banal, celui de sortir de sa chambre, engendre un ch\u00e2timent d\u00e9raisonnable, soit la perte de sa mobilit\u00e9 et, \u00e9ventuellement, sa mort. L\u2019acc\u00e8s au paradis patriarcal est perdu, tant pour Gregor que pour le reste de sa famille, et c\u2019est elle qui en porte la faute. Les lois oppressantes et al\u00e9atoires, elles, ne sont jamais remises en cause.<\/p>\n<p>La mort de Gregor ram\u00e8ne d\u2019ailleurs l\u2019unit\u00e9, l\u2019espoir et la paix dans la famille, finalement d\u00e9barrass\u00e9e de son stigmate. Elle peut entamer son processus de repentance, dans le but d\u2019esp\u00e9rer, un jour, reprendre sa place au sein du syst\u00e8me. Les parents peuvent s\u2019investir dans l\u2019avenir de leur autre enfant qui, elle, correspond tout \u00e0 fait aux normes de genre. Leurs \u00ab r\u00eaves nouveaux \u00bb et leurs \u00ab perspectives d\u2019avenir \u00bb se r\u00e9sument \u00e0 \u00ab chercher [pour Grete, la s\u0153ur de Gregor,] aussi quelque brave gar\u00e7on pour mari \u00bb (2010, 95). La derni\u00e8re phrase du livre est significative en ce sens : \u00ab Et ce fut pour eux comme la confirmation de ces r\u00eaves nouveaux et de ces bonnes intentions, lorsqu\u2019en arrivant \u00e0 destination ils virent leur fille se lever la premi\u00e8re et \u00e9tirer son jeune corps \u00bb (95). Le corps bien genr\u00e9 de Grete peut enfin entrer sur le march\u00e9 h\u00e9t\u00e9ropatriarcal, trouver un mari, se reproduire. Son corps est porteur de tous les espoirs, notamment celui de r\u00e9tablir l\u2019honneur de la famille, qui a \u00e9t\u00e9 souill\u00e9 par la seule existence de Gregor. On peut voir dans son mouvement assertif (elle se l\u00e8ve en premier) sa volont\u00e9 d\u2019en prendre la responsabilit\u00e9. Elle sera une bonne femme patriarcale. La fin r\u00e9it\u00e8re bien que \u00ab l\u2019h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9 [\u2026est] un r\u00e9gime politique qui r\u00e9duit la totalit\u00e9 du corps humain vivant et son \u00e9nergie psychique \u00e0 son potentiel reproducteur \u00bb (2020, 82). La famille claque ainsi, avec conviction, la porte de la cage de la diff\u00e9rence sexuelle qui s\u2019\u00e9tait entrouverte avec la m\u00e9tamorphose de Gregor. La famille reprend ses aises dans son cachot, soulag\u00e9e de ne plus avoir \u00e0 contempler l\u2019abime dans lequel elle aurait peut-\u00eatre fini par vouloir sauter pour s\u2019\u00e9vader \u2012 n\u2019oublions pas que la m\u00e9tamorphose est contagieuse!<\/p>\n<p>Nous croyons avoir bien d\u00e9montr\u00e9 en quoi la mise en contexte bi(bli)ographique de<em> La<\/em> <em>m\u00e9tamorphose<\/em> en r\u00e9v\u00e8le incontestablement le sens. Y voir autre chose qu\u2019une critique tranchante du r\u00e9gime de la diff\u00e9rence sexuelle nous appara\u00eet maintenant peu d\u00e9fendable. Nous oserions qualifier ce d\u00e9ni d\u2019attaque \u00e9pist\u00e9mologique en r\u00e8gle contre un auteur de la marge. Le succ\u00e8s de <em>La m\u00e9tamorphose<\/em> en a peut-\u00eatre d\u00e9contenanc\u00e9 certain\u00b7es. Comment un homme trans pouvait-il avoir \u00e9crit un r\u00e9cit aussi universel? Une seule solution a \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9e face \u00e0 cette impasse, c\u2019est-\u00e0-dire le sectionnement de la personnalit\u00e9 de l\u2019auteur en deux\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019essayiste trans pol\u00e9mique, de l\u2019autre, l\u2019\u00e9crivain g\u00e9nie. Il fallait en faire un monstre \u00e0 deux t\u00eates, deux t\u00eates qui ne se parlent pas, qu\u2019on ne peut voir en m\u00eame temps. Nous prenons parole aujourd\u2019hui pour entamer la r\u00e9unification de la figure de Preciado, pour permettre \u00e0 ses multiples identit\u00e9s de coexister sans \u00eatre ni\u00e9es, pathologis\u00e9es, \u00e9tiquet\u00e9es. C\u2019est la voix de ce Preciado-hybride que nous voulons inscrire dans les archives queers de la grande litt\u00e9rature. Comme le recommande Monique Wittig, nous \u00ab\u00a0fais[ons] un effort pour [nous] souvenir\u00a0\u00bb (2019, 43), un effort tr\u00e8s conscient. Alors, pas besoin d\u2019inventer, tout est l\u00e0, dans le texte.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Bayard, Pierre. 2012. <em>Le plagiat par anticipation<\/em>. Paris\u00a0: Les \u00e9ditions de minuit [epub].<\/p>\n<p>Bermejo-Rubio, Fernando. 2012. \u00ab Truth and lies about Gregor Samsa \u00bb. <em>Deutsche Vierteljahrs Schrift<\/em> 86 : 419-479.<\/p>\n<p>Kafka, Fran\u00e7ois. 2024. \u00ab\u00a0<em>La m\u00e9tamorphose<\/em>, joyau de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise contemporaine\u00a0\u00bb. <em>Criticus Immobilis<\/em> 1 : 10-20.<\/p>\n<p>Preciado, Paul B. 2010. <em>La m\u00e9tamorphose<\/em>. Paris\u00a0: Flammarion.<\/p>\n<p>\u2012\u2012\u2012. 2019. <em>Un appartement sur Uranus<\/em>. Paris\u00a0: Grasset et Fasquelle.<\/p>\n<p>\u2012\u2012\u2012. 2020. <em>Je suis un monstre qui vous parle<\/em>. Paris\u00a0: Grasset et Fasquelle.<\/p>\n<p>\u2012\u2012\u2012. 2023. <em>Orlando, ma biographie politique<\/em>. Paris\u00a0: Les films du Poisson.<\/p>\n<p>Salstag, Ketil. 2024. \u00ab How the Idea of Social Contagion Shaped Trans Medicine \u00bb. <em>The New England Journal of Medicine<\/em> 391(16) : 1546-1551.<\/p>\n<p>Serano, Julia. 2020. <em>Manifeste d\u2019une femme trans et autres textes<\/em>. Trad. No\u00e9mie Grunenwald. Paris\u00a0: Cambourakis, coll. \u00ab\u00a0Sorci\u00e8res\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Wittig, Monique. 2019 [1969]. <em>Les Gu\u00e9rill\u00e8res<\/em>. Paris\u00a0: Les \u00e9ditions de minuit [epub].<\/p>\n<p>Woolf, Virginia. 2022 [1928]. <em>Orlando<\/em>. Londres: Arcturus.<\/p>\n<h6>Pour citer<\/h6>\n<p>McNally-Gagnon, Andr\u00e9ane. 2025. \u00ab Anatomie d&rsquo;un monstre \u00e0 deux t\u00eates. La m\u00e9tamorphose de Paul B. Preciado \u00bb, <em>Postures<\/em>, dossier \u00ab Mesures de la d\u00e9mesure \u00bb, n\u00b0 41, en ligne, &lt;https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=9917&gt;, consult\u00e9 le xx\/xx\/xxxx.<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/La-metamorphose_rev2_final.docx.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 La metamorphose_rev2_final.docx.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-5864f160-5572-4777-83f9-e1ef490a1915\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/La-metamorphose_rev2_final.docx.pdf\">La metamorphose_rev2_final.docx<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/La-metamorphose_rev2_final.docx.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-5864f160-5572-4777-83f9-e1ef490a1915\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>Pierre Bayard, Le plagiat par anticipation (Paris\u00a0: Les \u00e9ditions de minuit [epub], 2012), 65.<\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>\u00c0 noter que c\u2019est la traduction latine de la Bible \u2013 la Vulgate \u2013 qui a transform\u00e9 le fruit d\u00e9fendu, non sp\u00e9cifi\u00e9 \u00e0 l\u2019origine, en pomme. En effet, les traducteurs en ont profit\u00e9 pour introduire un jeu de mot, \u00ab\u00a0pomme\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0mal\u00a0\u00bb correspondant tous deux \u00e0 malum en latin. C\u2019est cette tradition que nous invoquons ici.<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Mesures de la d\u00e9mesure \u00bb, n\u00b0 41 Or les id\u00e9es ne sont pas des substances rigides, mais, comme les textes dans lesquelles elles viennent temporairement se d\u00e9poser, des \u00eatres vivants qui ne cessent de se mouvoir et de se transformer. Pierre Bayard, Le plagiat par anticipation La m\u00e9tamorphose laisse encore et toujours ses [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1466],"tags":[1462],"class_list":["post-9917","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-mesures-de-la-demesure","tag-mcnally-gagnon-andreane"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9917","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9917"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9917\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":10049,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9917\/revisions\/10049"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9917"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9917"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9917"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}