Actes partiels de la quinzième journée d’études de l’AECSEL : Limite, liminaire et liminarité
au pied du lit
je tiens ma propre main
les yeux rivés sur ce qui s’est échoué
éclats de verre de bois
son profil
gisant
Nous connaissons l’existence de la mort. Nous savons qu’elle nous attend à la fin de nos vies, mais lorsqu’elle survient, son expérience bouleverse, marque, fait violence. Coupé·es du contact physique, des paroles et des moments vécus avec les défunt·es, les survivant·es subissent une perte multiple, irréparable. Vladimir Jankélévitch rappelle que la qualité première de la temporalité est son caractère définitif, qu’« il n’y a pas de temporalité qui ne soit irréversible, et pas d’irréversibilité pure qui ne soit temporelle » (2010, 7). Mais la mort, dans de nombreux cas, loin de produire uniquement l’effacement ou une absence, laisse une empreinte profonde chez celles et ceux qui restent. Certains événements passés ne disparaissent pas : à travers nos expériences et nos perceptions, des traces sont rejouées et déformées, placées sur les visages, derrière nos fronts, dans les lieux. Partout, le passé s’immisce, exigeant que nous trouvions l’espace où ressentir ces ombres et ces échos des choses. Les faits accomplis, bien qu’ils soient marqués par cet état définitif, peuvent déborder de leur « révolu » pour affecter le présent. L’actualisation de la mémoire est ce fil fragile qui nous relie imparfaitement à l’irréversible.
La maladie a emporté mon père à l’aube de l’adolescence. Il s’agit d’un deuil porté depuis longtemps, qui a commencé avant la mort, depuis les quelques mois qui se sont écoulés entre le diagnostic et le décès, et qui, depuis, n’a pas cessé. L’expérience en est une de vertige.
il suffirait d’accepter
les condoléances
replacer le mur autour du cadre
mais l’enfant demande à
savoir
Il n’y a pas de réponse adéquate à la perte. Pourtant nous cherchons son sens. Nous ressassons nos souvenirs en évitant de regarder vers l’avant, là où la personne défunte ne peut exister. La démarche poétique est multiple, elle trébuche, vacille, mais elle permet, je crois, d’adresser l’indicible. En étudiant le rapport que tisse le poème avec l’espace et ce dernier avec le deuil, une question s’impose : comment le poème peut-il incarner l’expérience spatiale, esthétique et intime du deuil?
Le deuil comme expérience liminaire
« Je parle de “perte”, dit le philosophe Michel Juffé, lorsque quelque chose à soi […] disparaît de telle sorte que cela laisse un vide, qu’une souffrance est ressentie, qu’un sentiment de manque nous habite. » (2005, 5). Ce sentiment de manque, cette « perte », qui affecte la vie des endeuillé·es demande, ou plutôt exige, que quelque chose s’accomplisse, afin de diminuer la souffrance que l’on ressent, voire, de la faire cesser. Le deuil est défini par le discours général occidental comme étant un processus adaptatif à traverser pour que s’estompe la douleur éprouvée à la suite d’un décès (Thibault 2021, 1). Un consensus populaire établit l’injonction : il faut « faire son deuil », suivre son déroulement, soit, graduellement accomplir un détachement de l’être ou de l’objet auquel nous sommes attachés (Lévesque 2005, 25).
Une telle conception du deuil restreint toutefois le vécu des endeuillé·es. Selon la philosophe Vinciane Despret : « Le terme deuil, […] parce qu’il implique toute une théorie qui guide et contraint l’expérience qui accompagne le fait d’avoir perdu quelqu’un, joue non seulement le rôle […] de discipliner les différences, mais également […] celui de discipliner l’irrationalité. » (2017, 60). Un tel cadre prescriptif du deuil représente ce dernier comme un indésirable sentiment qu’il faut normaliser, estomper, faire disparaître. Mais le deuil peut-il s’achever? Longtemps, j’ai cru que le mien devait être à l’image que je me faisais de la mort, c’est-à-dire une expérience silencieuse du vide et qui, au fil du temps, comme la vie de mon père, prendrait fin. Je croyais au processus à « accomplir », celui que nous avons toutes et tous appris, à savoir le choc, la colère, le marchandage, la grande tristesse, puis l’acceptation (Thibault, op. cit.).
Mais l’oubli de la douleur peut s’accompagner du risque de l’oubli du défunt. Dans son essai Au bonheur des morts : récits de ceux qui restent, Despret cite l’anthropologue Heonik Kwon : « Le désir de se souvenir et de commémorer […] peut être un désir qui émerge entre le passé et le présent […] partagé entre celui qui se souvient et celui dont on se souvient[1]. » (Despret 2017, 31) Ce désir de mémoire, réciproqué entre le survivant et le disparu, indique que quelque chose persiste et refuse que le néant soit associé à la mort. Cela crée une secousse dans l’idée stérile que je me faisais du deuil. Car, plus de dix ans après sa mort, je perçois des traces de mon père – vivant, malade, mort – sur les visages de mes frères, dans les récits familiaux ou dans l’immensité de la rivière Saguenay, là où son côté de la famille demeure. Une présence persiste à partir de l’absence, nécessitant de trouver un support sur lequel inscrire les traces, les fragments, les débris. Richard Howard Stamelman, spécialiste de la poésie moderne française, décrit le besoin d’écrire la perte comme une pratique de re-présentation de ce qui n’est plus présent : « The need for figuration derives from the reality of loss. It expresses the desire to return to a past moment in order to make it once again fully present; similarly, it is the wish to preserve the intensity of a present perception so that it will not disappear. » (Stamelman 1990, x). L’absence de l’autre devient une matière qui laisse ses marques en soi, qui travaille le sujet, et c’est aussi une matière que le sujet écrivant et créatif doit travailler. Je porte cette mort en moi, et le deuil continue de creuser des sillons dans mon expérience du monde. Le « processus adaptatif » qui compose le deuil à traverser est précisément celui qui me traverse.
il faut encore lever les yeux
sur les murs de la chambre
récupérer ses vestiges
le voir
oscillant
L’expérience du deuil exige de vivre, de vivre avec la mort. Impossible de faire disparaître complètement le défunt, qui persiste dans la mémoire des endeuillé·es, dans les objets, dans les gestes, et dans les relations que l’on entretient avec certaines personnes et certains lieux. Le deuil est un état de tensions, comme celle entre la présence et l’absence, entre soi et la personne défunte. Ces disparitions, ces disparu·es, occupent notre monde vécu; iels se placent entre la mémoire et le regard, traçant sur ce qui est perçu les contours de leur absence. Le deuil, contrairement à l’idée que je me faisais de la mort, est un état liminaire, qui reconnaît que « le néant est proprement impensable », comme l’écrit la poétesse Madeleine Gagnon (1998, 56).
Entre la présence et l’absence, mais également dans la présence de l’absence, il me faut dire la part d’indicible du deuil. Ce qui m’intéresse, c’est comment cette expérience, en apparence inachevable, peut s’incarner dans la particularité de ce qu’elle a d’insaisissable.
L’écriture et l’absence, l’écriture de l’absence
Existant sous plusieurs formes, telles que des essais, des autofictions, des recueils de poèmes, les récits de deuil mettent de l’avant un « je » confronté à l’absence. Mais, de tels textes, plutôt que de lutter contre cette absence, « composent avec la présence », remarque Despret (2017, 208). La littérature comme objet de création permet de reconnaître cette tension paradoxale entre le fait d’énoncer une présence à partir de l’absence, mais elle permet également de la déployer, comme le souligne Stamelman : « Every work of art and of literature forces a confrontation between absence and presence. The work exists in order to make present certain formal and aesthetic realities (words, images, colors, forms), whose existence is possible only because what they designate is absent. » (1990, 22). Une créativité s’impose alors qu’on ne peut faire autrement que demeurer dans cet entre-deux difficile à pointer, à dire. D’autre part, l’écrivain Claude Louis-Combet, dans son ouvrage intitulé Du sens de l’absence, nous dit que « Seule nous importe l’expérience, dans sa plus grande intériorité – et, si nous en venons à l’écriture c’est parce que celle-ci crée l’espace et l’instrument de l’expérience » (1985, 51). Plutôt qu’établir un discours sur l’absence, l’écriture en tant que moyen d’expression artistique permet selon lui d’exprimer « une pensée qui procède de l’absence » (Ibid.).
Michel Juffé parle de la perte comme d’un « sentiment de manque [qui] nous habite » (2005, 5. Je souligne). C’est précisément là que se trouve le nœud de ma démarche en recherche-création, puisque le sujet habité par le sentiment de manque doit nécessairement habiter l’espace et les lieux avec cet état de deuil et tout ce qu’il implique dans sa relation affective, objective et réciproque au temps, à l’autre et à l’espace. Jankélévitch dit que, bien que la temporalité soit irréversible, l’espace est, quant à lui, réversible : « c’est à cette possibilité de renversement qu’on reconnaît la spatialité foncière » (2010, 9). Une brèche s’ouvre dans l’impossibilité de la mort et du deuil, un espace où se mouvoir, où le sujet peut adresser l’indicible, l’invisible, l’absence. Il est question de voir comment le langage peut marquer les contours d’un lieu, mais aussi de voir comment il peut pointer vers un infigurable[2] (Collot 1989, 181). Le poète Michel Deguy avance que « l’objet du poème est un lieu, qui plus est un lieu vide […] un rien tranchant d’où tout advient, qui est la charnière de toutes choses » (cité par Collot, Ibid.). Comme lui, je pense le poème comme espace d’accueil et comme un lien. Mon projet d’écriture est celui de creuser ce rapport au monde dépossédé du père, ce monde marqué par un vide, et ce, grâce à la poésie. Pour pointer vers l’expérience paradoxale de la présence de l’absence, mais aussi pour faire le « constat simple de la disparition », comme le dit Catherine Mavrikakis (2006, 49), il faut affronter l’entre-deux par les moyens qui permettent de le faire voir, de le dire.
Despret, qui reconnaît une véritable agentivité aux défunts, dit que « [l]es morts se soucient du chagrin [et que] [l]es vivants font honneur aux obligations. Tous, avec ce tact si particulier […] apprennent à s’adresser les uns aux autres par le milieu. » (2017, 113). L’écriture permet d’établir un contact, de construire les fondations de ce « milieu », à l’intérieur de l’espace textuel. Par sa fonction de médiation, elle peut concevoir un espace de deuil, où les survivant·es peuvent frôler les absent·es.
Médiation : Le poème comme espace d’énonciation et d’expérience du deuil
Une partie importante dans l’élaboration de ma poétique du deuil est de reconnaître que l’intervalle entre la mort et la survivance ainsi que celui entre l’expérience et celui de l’écriture sont trop profonds pour être adressés frontalement. Le geste d’écrire est rempli de cette perte imprononçable : « The words I write at this moment and that are present before my eyes on the paper are already invaded by loss. […] To write about loss is to acknowledge from the start that the very nature of the subject thwarts capture. » (Stamelman 1990, xi). La simultanéité par laquelle nous pouvons percevoir et ressentir certaines expériences est fulgurante, notamment parce qu’elle nous échappe dans ce même immédiat. Au moment où l’on fait passer l’expérience par la pensée, l’instant qui composait cette première prend fin, disparaît, est remplacé par le suivant. La durée est formée de ces instants immédiatement perdus qui, à travers l’écriture – et plus largement la création –, peuvent être médiés, représentés. La littérature peut se pencher sur le résolu pour exprimer quelque chose à propos de lui – ou à partir de lui. Sans prétendre saisir le réel, le poème suggère, « à contre-jour, en parlant des choses » (Deguy 1987, 81), ne pouvant jamais combler « l’espace infini entre le présent de l’absence et le passé » (Mavrikakis 2006, 50), mais en présentant plutôt l’« espace d’un hiatus » (Ibid.), l’inachèvement du deuil.
le métal, le drap, les rouages, le rideau, le bois noyé, la taie, un bateau, l’usine
à marée basse je retrouve
sa silhouette sur ma rétine aveugle
La poésie me semble être un seuil sur lequel je peux me poser dans cette tension où mon « je-ici-maintenant » (Collot 2005, 275) ne parvient toujours qu’à effleurer les vestiges de la disparition. Je suis ici maintenant, mais mon je était aussi là-bas, dans ce temps et ces lieux de la maladie et de la mort. Je crois que ces deux états, loin d’être opposés, se rejoignent dans la médiation de l’écriture, qui permet d’habiter, ne serait-ce qu’un instant, un paysage à l’image de notre expérience. Michel Collot dit que « la réalité à laquelle renvoie le poème n’est pas celle de l’univers objectif, mais celle du monde perçu et vécu » (Collot 1989, 7). L’expérience se heurte aux contours du réel, et l’écriture les traverse, laissant toujours une place au vide, à l’indétermination de laquelle elle provient.
Selon le poète Pierre Ouellet, cette intensité qui forge notre rapport au monde et, plus spécifiquement, notre relation à la spatialité, ne peut être approchée que par la médiation. D’après lui, il y a toujours une « vive et forte tension entre le lieu qu’on occupe à l’instant, étant donné l’illusoire présence à lui-même du monde, et les lieux qui nous occupent de tout temps, étant donné cette foncière inactualité du monde » (2005, 82). Il faut retrouver, ou former des repères, entre l’ici et le là-bas; l’enfance et le présent, entre la vie et la vie depuis la mort, qui sont tous des états qui prennent place et affectent notre présence au monde. La « foncière inactualité du monde » dont parle Ouellet devient brutalement évidente dans l’expérience de la mort d’un·e proche. Ayant un pied de chaque côté du seuil, l’endeuillé·e peut essayer de traverser son deuil, mais iel peut également y rester, et accueillir le vacillement. J’ai choisi de laisser agir ses répercussions dans ma pratique d’écriture poétique.
La distance est nécessaire à l’acte d’écrire. Par exemple, les treize ans qui séparent la mort de mon père du moment où je trace ces lignes m’ont mené ici, dans ce projet. Ouellet avance que cette distance est non seulement nécessaire à l’écriture, mais elle est également cruciale pour établir notre rapport au monde : « on ne prend part au monde ou à l’ici qu’à partir d’ailleurs ou d’autre part, d’où l’on peut non seulement le dire et le penser, mais le vivre aussi, selon toutes les modalités du corps et de l’esprit, mémoire et imagination comprises. » (2005, 82). Je n’écris qu’après les événements et les expériences et, dans le cadre de ce projet, je n’écris que depuis les lieux que j’ai quittés, en traçant les contours des paysages poétiques pour les habiter encore un peu, grâce au renouvellement des perceptions, mais aussi grâce à la mémoire et à l’imagination du geste d’écriture. Certains lieux sont devenus physiquement inaccessibles depuis la mort du père, comme son appartement, ou encore le cours d’eau dont je n’ai jamais connu le nom, où il nous amenait, mon petit frère et moi, pour y jeter des pierres dans l’eau. D’autres lieux existent toujours, mais demeurent hostiles et douloureux, comme les chambres d’hôpital qu’il a fréquenté et les couloirs du centre de soins palliatifs où il est décédé. Les repères visuels de la mémoire sont insuffisants pour dire le deuil, trop éloignés du temps et du lieu de l’événement. La médiation de l’écriture poétique propose de combler le manque, ce que Catherine Grout appelle cet « entre non représenté et qui est sans doute infigurable » (2004, 101).
C’est précisément pour sa qualité de virtualité et de médiation que le poème me semble le genre littéraire le plus juste pour accueillir mon écriture du deuil. Dans son ouvrage La poésie moderne et la structure d’horizon, Michel Collot se penche sur le rapport du poème au temps. Il observe que la conscience poétique croit pouvoir ressaisir l’insaisissable, tout en ne parvenant jamais à saisir le « maintenant ». Le poème, quant à lui, embrasse l’indéterminé. Puisqu’il établit son sens grâce à une panoplie de procédés qui le détournent, qui le déploient et qui l’opacifie, le poème ne peut être juste que par ses flottements et ses ouvertures sémiotiques. Selon Collot, la force de la poésie existe dans sa qualité d’horizon. Cette ligne poreuse ouvre et ferme le champ de vision, découpe l’espace perceptif, marque notre expérience géographique, bien qu’elle n’existe sur aucune carte. Largement étudié en phénoménologie, l’horizon est également convoqué dans les études littéraires, particulièrement en poésie. En effet, Collot affirme que « [l]a poésie entretient une relation essentielle avec un horizon d’indétermination absolue. En tant qu’ex-périence [sic], c’est une traversée qui transgresse toute limite, un mouvement qui va toujours au-delà de lui-même. Pour s’accomplir, elle doit demeurer inachevable. » (1989, 167). Paradoxal, l’horizon du poème l’ouvre sur les possibilités de sens tout en reconnaissant l’impossibilité de toutes les saisir :
Il appartient à l’essence de la poésie d’être ininterrompue; mais cela n’exclut pas la possibilité de poèmes achevés. Étant admis que le dernier mot ne sera jamais dit, et l’horizon jamais atteint, le poète s’arrêtera chaque fois que les mots écrits auront défini un espace de sens dont les lignes composent un paysage stable et cohérent, tout en convergeant vers ce point de fuite qui seul peut leur conférer une secrète mobilité. Si bien que le point final peut devenir point de départ pour toute lecture capable de rendre le poème à l’inachevable. (1989, 169).
D’un même geste, l’horizon du poème trace les contours d’un paysage symbolique et donne une spatialité au texte poétique. La virtualité du poème, considérée dans sa qualité paysagère, me permet de le concevoir comme un « tiers-lieu » dans lequel l’ambiguïté de l’expérience du deuil peut se déployer dans toutes ses lacunes, dans toute sa part d’absence et d’inachèvement. Le deuil m’habite, mais, plus encore, cet état de hantise déploie ma démarche, fait du poème un paysage de deuil dans lequel habiter. Ici, le mot « paysage » est entendu non pas au sens pictural, comme celui de la peinture, mais bien au sens qu’entend le géographe Augustin Berque, c’est-à-dire comme un espace de rencontre entre un sujet percevant et son environnement. Il est « la médiation par laquelle notre subjectivité peut avoir prise sur la réalité objective des choses de l’environnement » (Berque 1995, 16). La réflexion par le biais de la création m’amène à penser la médiation comme un concept fondamental à ma poétique du deuil. Ce dernier crée des secousses et se répercute sur notre « être au monde » (Merleau-Ponty 2011 [1953], 168). À l’image des perceptions affectées par l’expérience du deuil, l’espace peut se fragmenter, se disloquer, et ainsi créer des lieux signifiants. De plus, la dislocation laisse place à la brèche, à l’entre-deux. Par la création d’un paysage comme espace de rencontre, on peut peut-être réconcilier « l’inactualité du monde » dont parlait Pierre Ouellet, et percevoir une possibilité de simultanéité du sujet-monde en actualisant l’expérience du deuil, en lui donnant un lieu où « être ».
Il me semble impossible de circonscrire cet entre, ce « milieu », tout comme il est impossible de saisir l’horizon, mais je peux toujours pointer vers lui. Adresser conceptuellement et poétiquement la médiation semble forger le moyen de parler de cet infigurable. Pour parler du liminaire, il faut utiliser les moyens de l’entre-deux. L’écriture poétique, qui « possède les instruments d’une configuration du monde », comme le disait Collot, peut présenter, mais également re-présenter, c’est-à-dire renouveler par le langage, les effets de mon deuil sur mon expérience du monde, et ainsi décloisonner ma réflexion et mon expérience du deuil. L’écriture me permet de croire que le deuil est un espace de possibilités où la relation au défunt existe toujours, qu’elle n’est pas réductible au néant, comme on a tendance à le penser dans le discours social occidental répandu. La tension entre l’absence et la présence possède une force créatrice qui peut prendre de nombreuses formes productrices de sens, comme les vides dans le poème, sur lesquels le philosophe Henri Maldiney dit ceci : « La séquence poétique comporte des vides […]. Ces vides médians ne sont pas des lacunes, mais des aires ouvertes » (Maldiney 1987, 94). Cette tension déploie l’horizon du poème, qui recule, rendant ses limites encore plus vertigineuses, ce qui confronte et crée une expérience. L’espace poétique devient un lieu où la survivance peut coexister avec la mort de l’autre. On peut déployer les possibilités de la pensée dans et à propos de l’espace du deuil, d’habitude si opaque et irrémédiable.
d’une trajectoire
les pierres rasent le sol
écorchent nos genoux
j’aimerais que le ciel
bleuisse autour de nos plaies
que la vacuité se prononce
à voix basse
dans mes mains d’enfant :
d’autres cailloux à déposer sur sa mémoire
Bibliographie
Berque, Augustin. 1995. Les raisons du paysage: de la Chine antique aux environnements de synthèse, Paris : Hazan.
Collot, Michel. 1989. La poésie moderne et la structure d’horizon, Paris : Presses universitaires de France, coll. « Écriture ».
———. 2005. « Pour une poétique du paysage » », dans Adelaide M. Russo et Simon Harel (dir.), Lieux propices: l’énonciation des lieux, le lieu de l’énonciation dans les contextes francophones interculturels, Montréal, CELAT : Presses de l’Université Laval, coll. « InterCultures » : 269‑280.
Deguy, Michel. 1987. La poésie n’est pas seule: court traité de poétique, Paris : Seuil, coll. « Fiction & Cie ».
Despret, Vinciane. 2017. Au bonheur des morts: récits de ceux qui restent, Paris : Éditions la Découverte, coll. « La Découverte-poche ».
Gagnon, Madeleine. 1998. Le deuil du soleil, Montréal : VLB.
Grout, Catherine. 2004. L’émotion du paysage: ouverture et dévastation, Bruxelles : Lettre volée, coll. « Essais ».
Jankélévitch, Vladimir. 2010. L’irréversible et la nostalgie, Paris : Flammarion, coll. « Champs ».
Juffé, Michel (dir.). 2005. Expériences de la perte: colloque de Cerisy-la-Salle, Paris : Presses universitaires de France.
Lévesque, Nicolas. 2005. Le deuil impossible nécessaire: essai sur la perte, la trace et la culture, Québec : Éditions Nota bene, coll. « Nouveaux Essais Spirale ».
Louis-Combet, Claude. 1985. Du sens de l’absence, Paris, Lettres Vives, coll. « Nouvelle Gnose ».
Maldiney, Henri. 1987. « Espace et poésie », dans Michel Collot et Jean-Claude Mathieu (dir.), Espace et poésie: Rencontres sur la poésie moderne: actes du colloque des 13, 14 et 15 juin 1984, Paris : Presses de l’Ecole normale supérieure, coll. « Littérature / PENS » : 83‑97.
Mavrikakis, Catherine. 2006. « L’apparition du disparu: La disparate du poétique dans deux recueils de Denise Desautels. Du musical au photographique », Études françaises, vol. 42, no 2 : 47-60. doi: 10.7202/013863ar (Consulté le 13 octobre 2024)
Merleau-Ponty, Maurice, Emmanuel de Saint Aubert et Stefan Kristensen. 2011. Le monde sensible et le monde de l’expression: cours au Collège de France notes, 1953, Genève : MētisPresses, coll. « Champ contre champ ».
Ouellet, Pierre. 2005. « Quelque part : Topique et poétique », dans Adelaide M. Russo et Simon Harel (dir.), Lieux propices: l’énonciation des lieux, le lieu de l’énonciation dans les contextes francophones interculturels, Montréal, CELAT : Presses de l’Université Laval, coll. « InterCultures ».
Stamelman, Richard Howard. 1990. Lost Beyond Telling: Representations of Death and Absence in Modern French Poetry, Ithaca : Cornell University Press.
Thibault, Mélanie et al. « Le deuil », Service de psychologie et d’orientation de l’Université de Sherbrooke, https://www.usherbrooke.ca/etudiants/fileadmin/sites/etudiants/documents/Psychologie/Brochure_deuil_2021_finale_01.pdf (Page consultée le 13 octobre 2024)
Notes
[1] Elle cite Heonik Kwon, Ghosts of War in Vietnam, Cambridge University Press, Cambridge, 2008, p.106.
[2] Michel Collot écrit d’ailleurs que « Ce que le langage poétique cherche à dire, à travers toutes ses figures, c’est un infigurable […]. »
Pour citer
Henrie, Rachel. 2024. « Le poème comme tiers-lieu : le deuil en recherche-création », Postures, « Actes partiels de la quinzième journée d’études de l’AECSEL : Limite, liminaire, liminarité », no 40. En ligne, https://revuepostures.uqam.ca/?p=9519 (Consulté le xx/xx/xxxx)